‹ Les frères ZemgannoChapitre 6 sur 11 · XXXI Y · texte numérisé non relu

XXXI Y

Au milieu de l’accueil fait à leurs exercices par les Anglais, du petit bruit se levant autour

de leurs noms, le jeune Français qui était dans Nello prenait l’ennui de l’Angleterre. Son tempérament latin avec ses ascendances en des contrées du soleil, commençait à avoir assez du brouillard de la Grande-Bretagne, de son ciel gris, de ses maisons enfumées, de cette atmosphère de charbon de terre pénétrant tout de sa crasse, et faisant reconnaître, à la première vue, des monnaies d’argent, qui, même enfermées en des médailliers, ont séjourné quelques années dans ce pays de la triste et obscurante houille. Il était las du chauffage, de la cuisine, des boissons, des dimanches, et des femmes et des hommes des Trois-Rovaumes. Puis, sans se sentir souffrant, Nello contractait l’habitude de toussoter, et cette petite toux, qui n’avait cependant rien d’inquiétant, réveillait dans la mémoire de Gianni un souvenir, le souvenir que leur mère était morte d’une phtisie.

Nello, sans rappeler sa mère par une ressemblance frappante au premier coup d’œil, en était tout le portrait. Le dernier-né avait beaucoup de sa conformation physique, et un peu du féminin de la bohémienne était répandu sur toute la délicate masculinité du clown. Quant à son visage, c’était singulier, il n’était pas absolument le même, et cependant Nello avec sa peau blanche, ses yeux d’un noir spirituel, sa petite bouche

épanouie, sa moustache blonde comme le chanvre, les douceurs souriantes et un peu moqueuses de toute sa figure, faisait souvenir du visage maternel par raffinement d’un trait, la courbe d'un contour, le je ne sais quoi physionomique d’un regard, d’un sourire, d’une moue de dédain, par mille riens qui, en de certains moments, dans quelques attitudes de tête, sous des coups de jour particuliers, donnaient à voir en lui, Stépanida mieux revivante, que si son enfant en eût été l’image fidèle. Et maintenant, dans la longueur des heures que les deux frères passaient en chemin de fer, au milieu de ces camarades parlant une autre langue, sous l’influence de la rêvasserie venant là dans l’ennui d’un interminable voyage, il arrivait à Gianni de regarder Nello pour se donner quelques instants l’illusion de retrouver, de revoir sa mère.

Un jour, ou toute la troupe de Newsome était partie de Dorchester pour se rendre à Newcastle, Gianni avait en face de lui Nello dans le wagon, dormant la tête renversée, le nez en l’air, la bouche ouverte, et toussant de temps en temps sans que sa toux le réveillât. Le soir était venu, et avec le jour tombant, les orbites de Nello s’emplissaient d’ombre, et dans sa figure amaigrie, de la nuit entrait dans ses narines, dans le trou de sa bouche. Gianni, les yeux sur son frère,

crut voir, en une vision d'un instant, la tête de leur mère sur l'oreiller de la Maringotte.

Gianni réveillait brusquement Nello :

— «Tu es malade ? »

- — Mais non ! fit Nello, dans un petit secouement frileux. — Mais non I »

— « Mais si... Écoute-moi, frérot... Ah ! je n’ai pas de chance vraiment... j’ai perdu inutilement près de deux années autour du soulèvement par un seul poignet ... Brady, le professeur de gymnastique de New-York, n’a jamais pu arriver qu’à sept ascensions... moi, tu sais, j’en obtiens neuf... mais je ne vois pas ce que je puis te faire faire là-dedans... et c’est encore absolument la même chose pour cette suspension dans le vide, les bras complètement étendus, et que réussissent seuls les hommes de Cuba... eh bien! ces jours-ci j’avais cru tenir une machine, une vraie machine... — mais au dernier moment, va te faire fiche!... ça ne m’a plus paru possible, faisable la chose... ce que je voulais, frérot... tu vas me comprendre... il s’agissait, avec ce que nous exécutons maintenant... d’introduire làdedans un tour... mais là un vrai, un pas ordinaire. ..c’était assezbien, hein? comme ça, défaire son entrée au Cirque de Paris. »

— « Pourquoi ne pas attendre ? »

— « Pourquoi... parce que tu t’ennuies...

parce que tu tousses... et je ne veux pas que tu tousses, moi!... Oui, nous allons décamper... Nos débuts là-bas, que veux-tu, ce sera moins flatteur... mais un jour... et c’est bien le diable si ce jour n’arrive pas... alors on se rattrapera... Donne-moi encore un mois, six semaines... c’est tout ce que je te demande. »

Dans l’ennui que Nello éprouvait au milieu de ce monde anglais, l’engagement par Newsome d’un prestidigitateur français apportait une petite diversion. C’était un jeune homme aux allures parfaitement distinguées, et sur lequel couraient des bruits singuliers, et qu’on disait ne pouvoir jamais rentrer en France : un garçon de grande famille qui se serait laissé aller à tricher au jeu pour donner de l’argenlàune femme qu’il aimait éperdument. Entre ces deux exilés de France, se nouait une intimité, une intimité mélancolique, mais douce et à laquelle se trouvait associée la compagne actuelle du gentilhomme déshonoré, une pauvre colombe dont le rôle était d’ôtre escamotée par lui tous les jours, et qui à ce métier

et à cette vie d'obscurité dans le fond des poches, avait perdu sa grâce amoureuse, animée et remuante, — et toujours immobile, et sans roucoulement, et sans froufrou de plumes, semblait un triste oiseau en bois.

Mais au moment où, avec l'été, la santé de Nello semblait se remettre tout à fait, et où il paraissait prendre presque gaiement son parti de son séjour là-bas, le directeur-gérant des Deux- Cirques de Paris, dans une des tournées annuelles qu'il fait en Angleterre pour recruter des talents neufs, inconnus de la France, voyait les deux frères travailler à Manchester, et les engageait pour la réouverture du Cirque d'hiver, fin octobre.

Les deux frères étaient, rue de Crussol, dans le cabinet du directeur des Deux-Cirques, dans ce grand salon bas, à l’immense table couverte d’un tapis vert, aux fauteuils à l’acajou et à la forme archaïque du premier Empire, aux murs couverts d’un papier triste, et sur lesquels, attachées par des épingles, se lisaient de vieilles af-

fiches des premières représentations d’exercices restés célèbres, mêlées à quelques pimpantes et voyantes chromolithographies de Chéret.

Le directeur donnait lecture aux deux frères de rengagement qu’ils allaient signer.

« Entre les soussignés .

« A été arrêté et convenu ce qui suit :

« 1° MM. Gianni et Nello déclarent s’engager dans la troupe de la société des Deux-Cirques en qualité de « clowns », pour y être utilisés selon les moyens que le directeur-gérant leur reconnaîtra et ainsi qu’il le jugera convenable, non seulement dans les représentations des Deux- Cirques à Paris, mais dans les représentations qui pourraient être montées soit en France, soit à l’étranger, dans toutes salles, jardins, lieux publics ou privés, etc., quels qu’ils soient, qui seraient désignés à cet effet, et quel que soit le nombre de représentations qui pourraient être données par jour.

« 2° MM. Gianni et Nello devront, en conséquence, suivre la troupe en totalité ou en partie, où et par où le directeur-gérant jugera convenable de la faire transporter en France ou à l’Étranger, et même se déplacer seuls, s’il l’exige, et ce, sur sa simple réquisition et sans pouvoir exiger aucune augmentation d’appointements, ni

aucun dédommagement quelconque autre que celui des frais de transport, qui aura lieu par la voie et par le mode qui seront prescrits par le directeur-gérant.

« 3° MM. Gianni et Nello s’obligent à donner leurs soins aux détails du service et à faire, ainsi qu’il est d’usage dans les troupes équestres, la terrasse du manège et la préparation de la piste, et à revêtir l’uniforme qui leur sera donné pour se rendre à toute représentation utile au service du manège.

« 4° MM. Gianni et Nello s’engagent, en outre des articles ci-dessus stipulés, adonner, tous les soirs, un numéro1.

« 5° MM. Gianni et Nello devront, pour le service des répétitions, se rendre au lieu et à l’heure qui seront fixés, toutes les fois qu’il en sera donné avis, soit verbalement, soit par le tableau indiquant le programme et l’ordre des exercices de chaque jour. Ils s’obligent en outre à se trouver au manège, une demi-heure au moins avant le commencement de chaque représentation, lors même qu’ils ne seraient pas inscrits au programme de la représentation, et enfin à travailler en remplacement ou surcroît, toutes les fois qu’ils en seront requis.

1. Un exercice qui devait être exécuté par les deux clowns seuls en scène.

« 6° Le directeur-gérant se réserve le droit de régler, seul, le travail de MM. Gianni et Nello et d’y faire toutes les modifications, additions ou suppressions qu’il jugera convenables.

« 7° MM. Gianni et Nello ne pourront paraître dans aucun endroit public ou privé autre que celui où la troupe des Deux-Cirques donnera ses représentations, sous peine d'une amende d'un mois d’appointements par chaque infraction.

« 8° MM. Gianni et Nello déclarent connaître les divers règlements des Deux-Cirques et se soumettre à tout ce qu'ils prescrivent, regardant comme légales les amendes qui leur seraient imposées en vertu des dits règlements.

« 9° En cas de clôture ou de suspension de spectacle par suite de force majeure, incendie, calamité publique, ordre de l’autorité supérieure, troubles graves, ou pour toute autre cause de quelque nature qu'elle puisse être, prévue ou non prévue, et ce, en tout pays où serait la totalité ou partie de la troupe, la suspension fût-elle seulement d'un jour, les appointements de MM. Gianni et Nello cesseront de courir du jour de la fermeture. Pourtant, dans le cas où la clôture s'étendrait au delà d'un mois, MM. Gianni et Nello auront la faculté de se libérer du présent engagement qu’ils pourront résilier en faisant notifier leur intention au directeur-gérant.

(( 10° Tous les costumes nécessaires pour paraître en public seront fournis par la direction des Deux-Cirques. Aucune modification, quelle qu’elle puisse être, ne pourra jamais y être apportée.

« 11° Le présent engagement est conclu pour la durée d’une année, le directeur-gérant se réservant le droit de résilier l’engagement au bout de six mois.

« 12° Le directeur-gérant s’oblige à payer par mois à MM. Gianni et Nello la somme de deux mille quatre cents francs.

« Les payements se feront par quinzaine.

« Le directeur-gérant n’est, en aucun cas, responsable des accidents qui pourront survenir, pendant les exercices, à MM. Gianni et Nello. »

Au moment où les deux frères se disposaient à apposer leurs signatures après le fait double et de bonne foi , le directeur disait à Gianni :

— « Et vous tenez toujours à être nommés, sur les affiches, les clowns Gianni et Nello? »

— « Oui, monsieur », dit résolument Gianni.

— « Mais c’est absurde, permettez-moi de vous le dire... au moment où ceux qui ne sont pas du tout frères trouvent utile de faire croire au public qu’ils le sont... vous qui l’êtes vraiment. »

— « Un jour... nous la mettrons sur les affi-

elles, nous aussi, notre fraternité... mais ce jour n’est pas venu encore... je... »

— « Hein, vous dites ? — et comme Gianni se taisait, le directeur reprit : — Enfin, comme vous voudrez... mais, je vousle dis, dans votre intérêt et dans celui de vos débuts... vous avez tort... grand tort. »

Et le directeur, les précédant et leur servant d’introducteur, faisait traverser aux deux frères la cour qui relie l’administration de la rue de Crussolau Cirque d’hiver: — l’entrée particulière des artistes. Ils pénétraient dans les magasins aux montagnes d’accessoires gigantesques, et au plafond desquels se balançaient, à des hauteurs impossibles, des objets invraisemblables comme des mères Gigogne à la jupe de soie rose pouvant recéler une vingtaine d’enfants. Par une porte entr’ouverte, ils voyaient deux garçonnets et une fillette, un paletot sur leurs maillots de travail, se tenir en équilibre sur des boules, tandis que, tout contre eux, un tigre royal, un tigre à la santé colère, ennuyé de ce voisinage de chair fraîche, et du remuement incessant des boules autour de lui, se dressait, de temps en temps, tout debout contre les barreaux de sa cage, jetant au dehors un souffle, qui était comme un sifflant jet de vapeur. Ils traversaient les écuries

piétinantes, endormies dans l'ombre, débouchaient dans le Cirque éclairé, en plein midi, du jour squalide des endroits construits pour être seulement lumineux la nuit, et où, dans une lumière qui avait à la fois le trouble d’un coup de soleil sous l’eau et l’azur froid d’un corridor de glacier, assis autour d’une table, dansl’arène vide, cinq ou six hommes en casquettes et en vareuses, répétaient une pantomime, une pantomime prenant un caractère singulier de la réalité triviale de ses acteurs, de leur gaieté sans écho, au milieu de la pénombre fantomatique de la grande salle solitaire.

Les débuts des deux frères, sans annonces, sans réclames, sans le tambourinage ordinaire et extraordinaire de la presse, sans rien de ce qui fouette la curiosité de Paris autour d’un talent qui se produit en public, passaient inaperçus. On ne les remarqua pas même, dès l’abord, au milieu des clowns du Cirque. Cependant, à la longue, l’adresse qu’ils apportaient dans leurs exercices, la distinction, la gracilité,

le charme des moindres choses exécutées par Nello, la finesse et l'imprévu de son comique, enfin l'originalité introduite par les deux frères dans le genre, mais dont on ne se rendait que bien vaguement compte, attiraient sur eux l’attention, mais sans toutefois qu’ils parvinssent à apprendre leurs noms aux Parisiens. On disait de Gianni et de Nello : « Vous savez, les deux... qui ont des noms italiens ». Ils jouissaient d’une espèce de célébrité anonyme, et c'était tout. Pourtant ils étaient les auteurs et les acteurs de petits poèmesgymnastiques d’une invention toute neuve. Yoici le libretto d'une de ces fantaisies, dont le Cirque conserve encore la mémoire.

Dans l’obscurité que le gaz baissé fait au Cirque, Gianni dormait couché à terre, quand d’une vapeur bleuâtre s'élançait Nello, figurant, dans l’intermède poétique, un de ces lutins malfaisants, un de ces follets taquins des pays de montagnes et de lacs. Il était vêtu de couleurs de fumée et d’ombre aux sombres fulgurations des métaux cachés dans les entrailles de la terre,

des nacres noires dormant au fond des océans, et que, dans les cieux sans clartés, agitent sur leurs ailes les papillons de la nuit.

Le lutin, à pas rapides et suspendus, s’approchait sans bruit du dormeur, et se mettait, pour ainsi dire, à voleter autour de lui, sur lui, semblant, avec les balancements, les effleurements, les passes de son obscure et flottante silhouette, la descente et le tournoiement d’un mauvais rêve, sorti de la Porte cVèbene , audessus d’un sommeil humain. Giannise remuait, s'agitait, se retournait sous l’obsession, et le lutin continuait à le tourmenter, lui mettant son souffle dans le cou, lui chatouillant la figure du crêpe de deuil des petites ailes qu’il portait aux talons et aux coudes, pesant un moment sur le creux de son estomac, du poids léger de son corps soulevé sur ses poignets, dans un accroupissement fantastique : l’image matérielle du Cauchemar.

Gianni se réveillait, promenait ses regards chercheurs à la canlonnade, mais déjà le lutin avait disparu derrière une souche d’arbre à laquelle s’appuyait la tête du dormeur.

Gianni se rendormait, et aussitôt réapparaissait, d’un bond assis sur la souche, le lutin grimaçant, qui détachait un archet et un violon liés à son costume, et en tirait, de temps en temps,

quelques sons discordants, penché sur la figure de l’endormi, et en étudiant les contractions avec des contentements ineffables et de petits rires méchants d’un autre monde. Puis subitement cela devenait un charivari, le sabbat, que par la gelée d’une claire nuit d’hiver, vingt matous miaulant et jurant, font autour d’une chatte, sur le haut d’une futaille défoncée.

Mais déjà Gianni s’était mis à la poursuite du joueur de violon, et dans l’arène commençait une merveilleuse course, où le souple et malicieux follet trompait la main de Gianni prête à le saisir, par des sauts en arrière qui lui échappaient par-dessus la tête, par des aplatissements qui lui glissaient entre les jambes, par toutes les adresses et les ruses de la fuite. Lorsqu’on croyait que Gianni allait décidément l’attraper, le lutin disparaissait dans une roue où l’on ne voyait, une minute, que passer et repasser le blanc de ses semelles, qui devenait à la fin un éblouissement. Et lorsque Gianni et le public cherchaient à le retrouver, il était tranquillement assis au cintre, où il avait grimpé au travers des spectateurs avec une agilité incroyable, assis dans une immobilité moqueuse.

Gianni se remettait à poursuivre le lutin. Alors recommençait dans l’air la course de tout à l’heure sur la terre. Un système de trapèzes

allant et revenant des deux côtés d’un bout à l’autre du Cirque, relié dans les tournants par des cordes pendantes et lâches, avait été mis en branle. Le lutin, lâchant le premier trapèze, s’élançait dans le vide, y projetant le déroulement lent, paresseux, heureux de son corps de ténèbres, où les lumières nocturnes des lustres sous lesquels il passait, faisaient courir un instant des tons de soufre et de pourpre calcinée, et son évolution aérienne terminée, il atteignait le second trapèze, avec ce joli mouvement d’ascension volante des deux mains. Gianni lui donnant la chasse, le lutin faisait plusieurs fois le tour du Cirque, s’arrêtant une seconde, quand il avait un peu d’avance, et sur l’un des trapèzes, tirant de son violon un grincement ironique. Enfin Gianni l’atteignait, et tous deux, lâchant le trapèze, se laissaient tomber embrassés dans un saut en profondeur : une chute qu’on n’avait pas osé tenter encore.

Sur le sol de l’arène avait lieu, entre le lutin et Gianni, une lutte corps à corps, mais où, pour échapper aux étreintes l’un de l’autre ou pour se renverser, les apparents efforts de la force n’étaient que des enlacements et des déliements de la grâce, une lutte où le lutin apportait dans l’élégante et ondulente montre des développements musculaires, ce que les peintres cherchent

à mettre dans leurs tableaux, quand ils peignent la bataille physique d’êtres surnaturels avec des hommes.

Le lutin était définitivement jeté à terre, et y demeurait tout étonné, et dans une de ces humiliations qui font du vaincu un esclave du vainqueur. Alors Gianni détachait à son tour son violon, et en tirait des sons charmeurs doux et tendres, et dans lesquels filtrait la bonté d’une âme humaine aux heures de clémence et de pardon. Et, à mesure qu’il jouait, le lutin se redressant peu à peu, s’approchait de la musique avec un ravissement descendant ostensiblement au fond de tous ses membres.

Tout à coup le lutin se relevait, et, ainsi que sous la puissance d’un exorcisme qui rejette violemment d’un possédé l’esprit infernal, on voyait ce corps, sans toutefois qu’il y eût rien de laid ni de repoussant dans le spectacle, se tordre, se contourner, se déformer. Il lui venait des gonflements, des dépressions défendues à une anatomie humaine et pleines de terreur. Il se faisait, en cette chair au repos, des creusements de reins, des saillies d’omoplates étranges; la colonne vertébrale, comme passée du dos sur le devant de la poitrine, se bombait en un jabot d’échassier d’une planète inconnue, et il y avait dans les membres du lutin comme ces soudains

courants de vie musculaire, qui emplissent à un moment la peau flasque des serpents. Pour tous les yeux, il était visible que le voletage sans ailes, le rampement, le larveux, des animaux de malédiction et légendes fabuleuses : la bête s’en allait et sortait, chassée de l'intérieur du lutin, qui à la fin, dans une rapide succession de poses plastiques, montrait sur sa gracieuse académie déliée et délivrée, l’harmonie et la gloire des beaux mouvements et des beaux gestes humains de l’humanité des statues antiques.

Et prenant son violon, au moment où le gaz reflambant annonçait au public que les visions et les rêves troubles de la nuit étaient finis, et que le jour était revenu, le lutin sur son instrument, où l’aigre enchantement avait cessé, jouait avec Gianni un morceau qui semblait la murmurante symphonie d’un frais matin d’été, et comme au milieu d’un sourcillement chantant de sources à travers de vieilles racines d’arbres, le bavardage, en sourdine, des fleurettes mouillées de rosée avec le rayon de soleil qui la boit sur leurs lèvres humides.

Les deux fils de Tommaso Bescapé et de Stépanida Roudak étaient des Français, tout à fait des Français. Us en avaient le tempérament, les habitudes d'esprit, le patriotisme même. De leurs origines étrangères, de leur ascendance bohémienne, ils n'avaient gardé qu'une particularité curieuse à noter. Dans les nations civilisées, la rêverie poétique, ce don et cette faculté d'idéalité amoureuse et tendre, q,q\. humus diffus et flottant dans les cervelles fluides des littératures, la rêverie poétique n’existe qu'en haut, et, sauf de très rares exceptions, estle lot et le privilège absolus des classes supérieures et éduquées. Les deux frères, eux, tout illettrés qu'ils étaient, avaient hérité delà nature rêveuse, contemplative, et je dirai, littéraire, des classes inférieures des populations demeurées encore sauvages et incultes au milieu de cette Europe, maintenant si riche en maîtres d'école; et de fréquentes fois, s'envolaient de ces deux hommes du peuple, ces lyriques recueillements de l'âme, avec lesquels le plus misérable et le plus ignare

tzigane fabrique les variations, que son violon joue aux cimes des arbres, aux étoiles de la nuit, aux matins d’argent, aux midis d’or.

Tous deux ouverts à ce langage magnétique des choses de la nature, qui, pendant la nuit et le jour, parlent, muettement, aux organisations raffinées, aux intelligences d’élection, étaient cependant tout différents.

Chez Taîné, les dispositions réflectives et les tendances songeuses de son être surexcité par une singulière activité cérébrale, appartenaient tout entières, dans sa profession delà force et de l'adresse physique, à l’invention abstraite de conceptions gymnastiques presque toujours irréalisables, à la création de rêves clownesques impossibles à mettre en pratique, à Tenfantement d’espèces de miracles demandés aux muscles et aux nerfs d’un corps. Du reste, même dans la pratique matérielle de ce qu’il exécutait, Gianni donnait une large part à la réflexion et à l’action delà cervelle; et son axiome favori était : que pour poncer un exercice, il fallait un quart d’heure de méditation.

Le plus jeune, resté avec bonheur un ignorant, et dont toute la première instruction n’avait guère été faite que par la causerie bavarde, et à bâtons rompus, du père pendant la montée au pas des côtes, et plus paresseux d’esprit que

Gianni, et avec un balancement plus grand de la pensée dans le bleu : en un mot, plus bohémien de la lande et de la clairière, — et par cela plus poète, — vivait dans une sorte de rêvasserie heureuse, souriante, pour ainsi dire, sensuelle, d’où tout à coup jaillissaient des imaginations moqueuses, des fusées d’une gaieté attendrie, des excentricités folles. Et ces qualités faisaient tout naturellement de Nello, l’arrangeur, le trouveur de jolis détails, le pareur, le fioritureur de ce qu’inventait de faisable son frère.

Entre les deux frères et les gymnastes et les écuyers du Cirque, s’étaient vite noués des relations amicales, des rapports de chaude et excellente camaraderie. En ces professions, le danger mortel des exercices fait taire les jalousies ordinaires du monde des autres théâtres, des théâtres lyriques surtout; il unit, ce danger, tous ces artistes exposés, tous les soirs, à se tuer, dans une sorte de fraternité militaire, dans presque l’affectueux compagnonnage coude à coude des soldats en campagne. Il faut dire aussi que ce qui aurait

pu rester, chez quelques-uns, des envies et des instincts haineux de la vie de saltimbanque, de leur passé de misère, s’est humanisé dans l’aisance, la considération, la petite gloire de leur existence actuelle.

Du reste, les deux frères étaient faits pour plaire au personnel du Cirque. L’aîné avait de sérieuses qualités de franc et dévoué camarade, et cela, avec sur sa figure grave, un bon et doux sourire en éclairant la gravité un peu triste. Le plus jeune, lui, avaitfait tout de suitela conquête de tous, par son entrain en société, ses badinages gamins, un rien même de taquinerie qu’il savait rendre caressante, et par le remuement, et par l’animation, et parle bruit qu’il jetait dans l’ennui, /’ embêtement de certains jours, et par la séduction indéfinissable d’un joli, plaisant et vivant être au milieu d’individus soucieux, et par ce charme, dérideur des fronts, que secouait et répandait autour de lui, depuis son enfance.

Passionnés qu’ils étaient l’un et l’autre de leur métier, les deux frères aimaient leurs soirées du

Cirque, du Cirque d’été surtout. Tous deux se trouvaient bien dans la grande écurie à la boiserie de chêne, à la ferronnerie à jour, aux box surmontés de grosses pommes de pin en cuivre, à la légère et métallique architecture reflétée par le gaz des lustres dorés dans les deux hautes glaces des fonds, — et semblant se prolonger à ! infini : — dans cette écurie toute strépitante du bruit des chaînettes de ses soixante chevaux, toute pleine, sous le remuement des couvertures quadrillées de brun et de jaune, des fiers éclairs de leurs yeux. Le fouillis même, dans les recoins, des choses familières et amies, des grandes échelles peintes en blanc, des X pour la danse de corde, des oriflammes, des banderoles, des cerceaux en papier frisé, de la petite voiture rouge servant à ramener le quadrupède trottant sur deux pieds, du traîneau en forme de sauterelle, de tous les accessoires multiples des spectacles divers, entrevus par les portes des magasins mal fermés, dans leur nuit et leur miroitement kaléidoscopique, amusait leurs yeux, qui avaient plaisir à les revoir tous les soirs, avecla grande auge en pierre, au pschit scandé de sa goutte d’eau, et avec l’horloge à l’heure dormante dans sa boîte de bois, au-dessus de la porte.

Puis, parmi les coups de sabots et les hennissements, les deux frères trouvaient en ce lieu, la

vie, l’animation, la distraction d’une coulisse de théâtre. Ici, sous le petit cadre noir sans verre, contenant écrit, sur une feuille de papier à lettre, le programme de la représentation, la main appuyée sur la barrière de l’écurie et tenant contre son dos un stick , un gentleman rider penché audessus d’un groupe de femmes empaquetées et le cou entouré de cache-nez de soie bleus éparpillés sur leurs épaules, causait anglais avec elles. Là jouaient deux petites filles échevelées, aux cheveux attachés en haut de la tête par des Hoquets de rubans cerise, et dont les paletots en forme derobesjuives, lorsqu’ils s’entre-bâillaient, laissaient voir des morceaux de maillot. A côté, un homme en gilet rouge donnait un coup de pinceau au sabot d’un cheval. Au fond, quatre ou cinq clowns réunis en rond, et sérieux comme des morts, s’amusaient, en se saluant, à se coiffer la tête l’un de l'autre, d’un chapeau noir qui faisait ainsi, en y posant une seconde, le tour des perruques de chiendent, cela par un petit mouvement sec et détaché du cou de chacun. Un peu plus loin une vieille femme, une contemporaine deFranconi père, faisait sa petite visite de chaque soir aux chevaux, parlant à tous, en les flattant de sa main parcheminée, pendant qu’à côté d’elle, un gymnaste minuscule de cinq ans mordait une orange qu’on lui avait jetée. Dans le rentrant

d'un corridor intérieur, une écuyère, au sortir de son travail , s’enveloppait d'un manteau écossais, en enfournant ses souliers de satin blanc dans des babouches turques, tandis que dans l'autre rentrant, parmi de jeunes écuyers au col cassé et à la raie au milieu de cheveux frisottés, l’écuyer paillasse à la perruque rousse, au nez colorié en rouge, broyait de l'allemand avec de maigres hommes d’écurie, aux figures sculptées dans du buis, aux yeux incolores commede l'eau. Enfin, tout près de la grande baie, et contre le rideau que traversaient, par moments, les applaudissements du public, on mettait sur les chiens en selle des singes aux oreilles desquels étaient attachés des tricornes de gendarmes.

C'étaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels déplacements de gens éclaboussés de gaz; ce sont, en ce royaume du clinquant, de l’oripeau, de la peinturlure des visages, de charmants et bizarres jeux de lumière. Il court, par instants, sur la chemise ruchée d’un équilibriste, un ruissellement de paillettes qui en fait un linge d’artifice. Une jambe, dans certains maillots de soie, vous apparaît en ses saillies et ses rentrants avec les blancheurs et les violacémonts du rose d’une rose frappée de soleil d’un seul côté. Dans le visage d’un clown entouré de clarté, l’enfarinement met la netteté, la régula-

rité et le découpage presque cassant d'un visage de pierre.

Et à tout moment, coupant les groupes, les dialogues, les préparations de tours, les conversations amoureuses et hippiques, la sortie ou la rentrée impétueuse d'un cheval, la crinière au vent. Et toujours, sans que cela s’arrête une minute, dans ce couloir ou se tient le personnel du Cirque, dans ce comitotre par lequel s’écoule et se répand dans l'arène, tout ce que le théâtre équestre et clownesque contient dans ses magasins et ses resserres, le passage et le repassage des praticables et des immenses parquets jouant la surface glacée d'un lac, des chars, des voitures, des mobiliers de pantomimes, des cages d'animaux féroces, des envolées de clowns, des cabrioles d'écuyères applaudies, des ours balourds à la marche pleine de roulis, des cerfs effarés, des ânes terribles, des troupeaux de caniches frétillants de la queue, des kanguroos sautillants, des bandes de quadrumanes grimaçants, des duos de jeunes éléphants joueurs : de toute l'animalité associée aux exercices de l’adresse hu¬

maine.

Dans cette écurie, dans ces coulisses du Cirque, Nello éprouvait une sensation particulière.

Après qu’il s'était fait avec du blanc un visage de statue, dans lequel ne demeurait de vivant que l'animation de l’œil entre des paupières rougies comme par la gelée, quand il était coiffé de sa perruque pyramidale, quand il avait sur le dos ces costumes qu’il imaginait lui-même, et sur la soie tendre desquels il aimait à faire appliquer, avec des reliefs trompeurs, unecolossale araignée, une chouette aux yeux d’or, des volées de petites chauves-souris glabres, et encore des bêtes de la Nuit et du Rêve, qui n'étaient sur l’étoffe qu’une ombre noire et une silhouette macabre; alors, — et pour peu que la grande glace de l'écurie eût renvoyé deux ou trois fois au jeune homme, son autre lui-même du soir, — alors une vie nouvelle, une vie différente de celle du matin, une vie fantasque se mettait, pour ainsi dire, à couler dans ses veines. Oh! cela n’allait pas pour le clown à avoir le sentiment d’une métamorphose, d’une transformation en un homme-statue du

pays sublunaire dont il portait la livrée, non ! mais toutefois il se passait au dedans de Nello de petits phénomènes anormaux. Ainsi dans le clown enfariné et habillé de visions, il se faisait aussitôt en son individu un sérieux qui, même dans une de ses farces, s'il en faisait une, donnait à cettefarce un caractère rêveur, et qui était comme de la gaieté tout à coup suspendue, arrêtée par quelque chose d’inconnu. Sa voix n’avait pas absolument le même son qu’elle avait dans la vie ordinaire; elle était un rien timbrée de la note grave qu’a, en un parler lent, la voix des émotions humaines. Enfin ses gestes, il y descendait, sans que Nello le voulût, du funambulesque, et dans ces instants où il n’était pas en scène, et même pour les actions les plus ordinaires, il sentait ses membres se contourner en des arabesques excentriques. Bien plus, tout seul, il était poussé à des gestes de somnambule et d’halluciné, et que les physiologistes appellent des mouvements symboliques, gestes dont il n’avait pas l’absolue volonté. Il se surprenait à faire jouer sur le mur éclairé par un quinquet d’un corridor vide, l’ombre chinoise des doigts de sa main contractée, s’amusant longtemps de leur danse crochue sur la muraille : et cela sans but, pour se faire plaisir à lui tout seul, et comme si son corps obéissait à l’impulsion de courants magné-

tiques biscornus et de forces capricantes de la nature.

Puis peu à peu, en un état à la fois vague et exalté, et comme au milieu d’un léger effacement autour de lui de la réalité et d’une espèce d’endormement de sa pensée du jour, dans sa tête, semblable à cette tête vide où l’on voit une cuiller retirer une à une les idées, le clown arrivait à n’avoir plus que le reflet de sa blanche figure renvoyée par les glaces, les images des monstres que rencontraient ses yeux sur son habit, et encore, le murmure resté dans ses oreilles de la musique diabolique de son violon.

Et cet état indéfinissable aux sensations fugaces et hétérogènes, avait une grande douceur pour Nello qui, aux côtés de son frère, toujours la tête baissée, et toujours tourmentant le sol d’un bout de bois, restait, lui, les bras croisés, la tête au mur, les traits dans une sorte de dilatation extatique, avec un pâle sourire de pierrot sur sa blanche figure, et immobile, et semblant demander qu’on n’interrompît pas le doux et riant, et bizarre mensonge de son existence au Cirque.

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