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Les fresques

Le titre très-significatif — les fresques, — que je donne à ce recueil de Nouvelles, indique suffisamment et dans quel but et dans quelles circonstances la plupart de ces jeux de ma plume ont été composés.

Je n'ai pas la sotte présomption de croire qu'un grand succès est réservé à ce petit livre. Mais s'il éveille dans le cœur de ceux qui me liront ces sentiments d'humanité, de religion, de bienfaisance et de patriotisme qui ont pendant tant de siècles honoré et illustré notre pays, je serai heureux et fier, moi soldat obscur de la milice littéraire, d'avoir ravivé des traditions respectables et des instincts généreux.

Qu'on me permette de citer ici quelques lignes de Yauvenargues, de ce moraliste plus véritablement philosophe que La Bruyère, et non moins profond que Pascal :

« Les âmes les plus nobles et les plus tendres se

laissent quelquefois porter par la contrainte des événements jusqu'à la dureté et à l'injustice ; mais il faut peu de choses pour les ramener à leur caractère et les faire rentrer dans leurs vertus. »

Si les Fresques pouvaient faire partie de ce peu de chose que signale Vauvenargues ! ! !

Amédée de Bast.

Cité des Fleurs, 20 novembre 1858.

A une demi-lieue environ du village de Corregio, sur la route de Parme et à l'endroit même où avait existé, sous le règne de Trajan, un camp romain, vivait, vers la première moitié du xvie siècle, dans une espèce d'ermitage construit grossièrement avec les débris de la colonie militaire, un philosophe, un physicien, un sage que ses vertus, encore plus que sa piété , avaient rendu cher et vénérable aux populations d'alentour. Thadeo de Montsalva , c'était le nom de notre ermite , après avoir servi longtemps avec honneur dans les troupes vénitiennes, avait renoncé aux pompes et aux vanités de ce monde et était venu se confiner, loin de l'ancien théâtre de sa gloire, dans les landes du pays de Parme. Là, partageant son temps entre la prière et l'étude, entre la culture d'un petit jardin et les bonnes œuvres, il coulait des jours purs émaillés des espérances du 296 a

ciel et des bénédictions de la terre : car la sagesse et la vie austère de Thadeo n'avaient pas tardé à lui attirer un grand nombre de ces blessés de l'âme ou du corps, qui recherchent le souffle de la vertu comme le voyageur transi par la bise recherche un rayon de soleil.

Avocat pour les uns , médecin pour les autres , ami pour tous, Thadeo réunissait en sa personne la science d'un docteur , le courage d'un soldat et la charité d'un apôtre.

Le vendredi 17 août de l'année 1534, à la dixième heure de la nuit , le frère Thadeo (car à son titre de gentilhomme , de capitaine des troupes de la Sérénissime République, de chevalier du Lion de Saint-Marc, il avait substitué le doux nom de frère), le frère Thadeo, disons-nous, se disposait, après avoir fait ses prières, à prendre quelques moments de repos , quand il entendit frapper rudement à la porte de son ermitage. Bien que la paisible retraite fût fréquentée chaque jour par des affligés de tout âge , de tout sexe et de toute condition , l'ermite n'était pas habitué à recevoir des visites à une heure si avancée de la nuit ; aussi demanda-t-il de cette voix forte et vibrante qui entraînait jadis ses Esclavons sur le chemin de l'honneur et de la mort :

« Qui va là?

— C'est moi , frère Thadeo ; c'est moi , Ludovic , répondit une voix enfantine et tremblante , le second des fils d'Antonio Allegri, le peintre. Ouvrez-moi, je vous en conjure. »

Aux premiers accents de cette voix, au nom d'Antonio Allegri, le frère se leva précipitamment et alla ouvrir sa porte.

L'enfant était hors d'haleine , il avait couru pour abréger le chemin, ses yeux étaient remplis de larmes,

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et celles qu'il avait répandues dans sa course rapide s'étaient séchées sur ses joues au hâle d'un vent du midi.

« Qu'y a-t-il, mon enfant? dit l'ermite eu faisant asseoir le jeune garçon sur un escabeau et en lui prodiguant les soins les plus affectueux.

— Mon pauvre père est malade , bien malade , frère Thadeo, répondit l'enfant en sanglotant, et ma mère vous prie de venir bien vite le soigner, si vous voulez....

— Si je veux ! interrompit Thadeo en prenant son bâton de voyage, si je veux! Partons sur-le-champ, mon enfant ; la lassitude et mon sommeil resteront aux ronces du chemin. »

Et ils partirent. Silencieux d'abord , l'anxiété et la sollicitude dénouèrent la langue de l'ermite , et il demanda à Ludovic la cause de la maladie de son père.

« Ah ! frère Thadeo , fit l'enfant avec un accent étrange pour un garçon de treize ans, la maladie de mon père vient d'une autre maladie plus ancienne , la misère. •»

Thadeo regarda l'enfant.

« Oui, la misère, reprit Ludovic, c'est cela qui l'a tué. Car vous saurez, frère, que nous avons affaire à de bien méchants créanciers ; le travail de mon père ne peut suffire à leur exigence. Il y a huit jours, Isaac Lévi, ce gros juif de Parme à qui appartient notre maison, emportait, pour quatre écus que mon père lui devait, le tableau de Jésus-Christ au Jardin des Oliviers '.

1. Ce tableau, de très-petite dimension (il a un pied de haut sur huit pouces de large) , est regardé comme un des chefs-d'œuvre du Corrége; il vaut à présent plus de cent mille écus, et il est avéré que le malheureux artiste l'a cédé à un de ses créanciers pour quatre écus !

Historique, comme disait autrefois Mme de Genlis.

k LE DERNIER ANGE

Vous connaissez cette petite toile-là , frère , vous avez vu mon père y travailler assidûment pendant six mois. Le même jour, le collecteur du village lui faisait faire son portrait et celui de sa femme sans les lui payer, sous prétexte que nous étions en arrière de plus de dix ducats sur la dernière capitation !

— Hélas ! fit Termite en levant les yeux au ciel, il n'y a donc point de pitié en ce monde pour le talent et pour le génie ! Mais, reprit Thadeo, vous ne me dites pas, Ludovico, l'événement qui a amené la maladie de votre père.

— Il y a quelques jours, reprit l'enfant, nous n'avions plus un morceau de pain à la maison, le boulanger avait refusé le crédit à ma mère , et Bonoletta la laitière, ordinairement si confiante et si pitoyable, n'avait pas consenti à livrer sans argent la pinte de lait nécessaire au repas de mes deux petites sœurs Agnèse et Veronica ; ma mère pleurait à chaudes larmes, les enfants pleuraient aussi, non de désespoir et de honte, mais de faim. Notre père dit alors :

a Allons, ne pleurez plus, vous me déchirez les enoc trailles et vous m'empêchez de travailler; j'irai de- « main à Parme ; le couvent des religieux franciscains « me doit encore quelque argent, il me payera sans « doute, et nous serons dans l'abondance pour quel- « ques semaines.... En attendant, ajouta notre père, « voici quelques bribes de pain que j'ai ménagées sur « mes repas, partagez-vous-les, et patientez jusqu'à de- « main soir. »

« Et en disant cela, frère, notre bon père retirait de la boîte de son chevalet non pas des bribes, comme il avait dit , mais de véritables morceaux de pain. Il n'avait rien mangé, lui, depuis deux jours, pour nous ménager cette ressource....

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— Pourquoi Autonio n'est-il pas venu me trouver ? interrompit Thadeo profondément ému ; ne sait-il pas que le solitaire du camp de Trajan a toujours à la disposition de ses amis , c'est-à-dire de ceux qui souffrent, les sequins du capitaine des Esclavons ?

— Mon père a le cœur plus haut que sa fortune, répondit l'enfant, et il rougirait de réclamer même un verre d'eau de ses amis les plus chers et les plus aimés.

— 0 Antonio ! Antonio ! s'écria l'ermite , vous voilà bien, vous qui exercez si noblement la charité , qui la pratiquez souvent au delà de vos moyens ! vous hésitez à invoquer à votre tour le cœur d'un chrétien votre frère et votre ami ! . . . Mais continuez votre triste récit, Ludovico, continuez.

— Notre père partit effectivement le lendemain avant l'aube du jour , et arriva à Parme. Il courut chez les religieux franciscains ses débiteurs, leur exposa ses besoins et son indigence et parvint à se faire payer. Mais soit malice , je voudrais bien pouvoir ne point le penser, soit que les révérends pères n'eussent pas dans leurs coffres d'autre monnaie, ils payèrent les deux cents écus qu'ils devaient à mon père en quadrins1.

a Mon père, tout joyeux, reprit à pied sous un soleil ardent , et avec cette énorme charge , le chemin de Corregio.

« Quand il arriva au logis, il eut à peine la force de nous dire : « Nous sommes sauvés, voilà les deux cents. « écus ! » Hélas ! mon Dieu, cet argent était bien plus le présage de notre perte que de notre salut. Mon père, après s'être débarrassé du fardeau qui avait excédé ses

1. Les quadrins étaient une monnaie de cuivre. Le quadrin valait à peu près quatre sous.

forces, but coup sur coup, malgré uos supplications, deux grands gobelets pleins d'eau froide pour étaneher la soif qui le dévorait. Que vous dirai-je de plus , frère? une heure après avoir pris ce fatal breuvage, notre pauvre père était saisi par une fièvre ardente et se mettait au lit. Voilà deux jours qu'elle le consume, et voilà deux jours qu'il s'oppose à ce qu'on vous vienne déranger. Une crise, une crise horrible est survenue cette nuit, et ma mère a profité du moment où la fatigue semble l'entraîner au sommeil pour me dépêcher vers vous, frère Thadeo.... Peut-être sera-t-il trop tard, -ajouta l'enfant, car la mort vient vite.

— La mort vient vite , mais elle recule au commandement de Dieu, Ludovico, et, si le Seigneur n'a pas marqué lui-même encore l'heure du rappel de votre père à la patrie de là-haut, toutes les tortures avantcoureurs de la destruction disparaîtront devant les décrets de l'arbitre souverain et les prescriptions de la science.

— Dieu vous entende , frère ! » dit Ludovic en faisant un long signe de croix.

Tout en discourant de la sorte, l'ermite et son guide arrivèrent à la maison d'Antoine Allegri, et Ludovic introduisit le solitaire dans la chambre du malade.

Le sublime paysan, l'illustre créateur de tant de chefs-d'œuvre, était étendu sur un mauvais grabat que recouvrait à peine un lambeau de serge verte qui tenait lieu de couverture. La femme d'Antonio et Ottavio son fils aîné se tenaient au chevet du lit, et de leurs mains entrelacées improvisaient au peintre un oreiller, car la respiration commençait à devenir pénible. Julia , la plus âgée des filles, que son extrême beauté avait déjà rendue célèbre à Parme, était appuyée comme Marcus Sextus contre la colonne du lit, et les bras en croix sur

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la poitrine, les yeux fixés sur un christ suspendu à la muraille, elle semblait prier avec ferveur. Les deux autres petites filles, Agnèse et Veronica, dormaient paisiblement dans les bras l'une de l'autre sur quelques poignées de paille, dans un coin de la chambre.

La violence du mal avait déjà décomposé les traits de l'artiste. Son visage rustiquement beau portait la double empreinte des souffrances physiques et des souffrances morales portées à leur apogée. Il était d'une maigreur affreuse, et ses yeux enfoncés dans leurs orbites n'avaient plus de regards, mais des éclairs et des flammes.

Ces symptômes alarmants, ces indices d'une décomposition prochaine, n'échappèrent point à l'œil expérimenté du solitaire. Maître de lui-même, il ne laissa percer cependant aucune émotion et s'approcha lentement du lit de l'artiste.

Antonio le reconnut :

« Ah ! c'est vous, frère Thadeo, lui dit-il d'une voix presque éteinte et en lui présentant une main décharnée qu'il retira péniblement de dessous la couverture.

— Oui, c'est moi, Allegri, répondit Thadeo, c'est moi qui viens vous faire la guerre. Quoi ! vous êtes malade , et vous ne m'appelez pas? Vous avez des peines et vous ne me conviez pas à les venir partager?

— Thadeo , répondit Antonio, quand j'ai un gâteau de miel, j'aime à le partager avec mes amis; quand je n'ai qu'un gâteau de fiel, je le garde pour moi seul.

— Antonio, il faut faire participer l'amitié véritable au miel et au fiel. La communauté de la joie et du deuil est la base de l'affection chrétienne.

— Je suis bien aise de vous voir, Thadeo, et, puisque vous voilà , je veux avoir quelques instants d'entretien secret avec vous.... Monica, dit-il en s'adressant à sa

femme, et vous, mes enfants , retirez- vous.... Je vous rappellerai bientôt. »

La docile épouse sortit accompagnée de ses enfants, Julia , Ottavio et Ludovic ; les deux petites filles continuèrent à dormir sur leur crèche. L'artiste et le solitaire étaient seuls.

« Thadeo, dit le peintre, quand il fut bien sûr que personne ne pouvait l'entendre, parlez -moi en ami sincère, non en physicien cauteleux ; suis-je en danger de mort? »

Thadeo ne répondit pas. Le peintre réitéra sa question , et le silence du solitaire accueillit cette seconde invitation.

« Ainsi, il n'y a plus d'espoir?... s'écria douloureusement l'artiste ; et mes pauvres enfants !

— Dieu fera peut-être un miracle, dit le solitaire, mais la médecine n'en fait pas.

— Dieu n'en fera pas pour moi , reprit Antoine ; en fait-il pour les faibles? Et tenez, Thadeo, en revenant l'autre jour de Parme, je contemplais une innocente colombe qui se balançait doucement sur la branche d'un sycomore, au tronc duquel était enroulée une vipère ; la foudre est tombée sur cet arbre et a tué la colombe.... et le reptile, épargné, s'est enfui en sifflant.

— Cher Antonio , dit le solitaire, ne cherchons pas à pénétrer les secrets de Dieu , et veillons sur nos actes avant de critiquer les siens. Antonio , mon ami , pensez à votre âme, pensez à récapituler les actions de votre vie, et mettez votre conscience....

— Ma conscience ! interrompit le moribond, ma conscience ! le travail a été toute ma vie; la misère a été la compagne assidue de mes veilles ; jamais le frisson de l'envie ou de la haine n'a fait tressaillir mon âme. J'ai supporté sans me plaindre toutes les humilia-

lions, toutes les injustices, tous les opprobres, et je n'ai jamais rendu la malédiction ou Fanathème pour l'insulte dont on se plaisait à m' abreuver ; j'ai élevé mes enfants dans la crainte de Dieu et dans Famour du prochain. Que voulez-vous donc , Thadeo , que je cherche dans ma conscience, et pourquoi voulez-vous que je redoute le jugement de celui qui , depuis quarante ans, a pesé mes souffrances, mes douleurs et mon martyre? »

Le solitaire attendri serra la main du peintre :

« Homme simple, génie sublime, s'écria-t-il , oui, tu as raison, la pureté de ta vie, l'innocence de tes mœurs, ta charité si active, toi si pauvre pourtant ! seront tes meilleurs avocats devant le tribunal de Dieu. Ce n'est point pour des âmes telles que la tienne que la pénitence est faite. »

Antonio sentait, de moment en moment, la vie lui échapper. Le mal suivait, en quelque sorte, l'itinéraire que Thadeo lui avait tracé d'avance.

« Rappelez ici ma femme et mes enfants, dit l'artiste après s'être encore entretenu quelques instants avec le solitaire; voilà l'heure des suprêmes adieux qui approche. »

La femme et les trois enfants entrèrent, et coururent, par un mouvement sympathique , se jeter à genoux au chevet du lit de leur époux et de leur père.

« Ma femme, mes enfants , mes chers enfants, dit le peintre, je vais bientôt vous quitter.... Oh ! ne pleurez pas ainsi.... Un peu plus tôt ou un peu plus tard , ne faut-il pas acquitter cette dette inévitable ? Je vais vous quitter. Tâchez, par votre union, de rendre mon départ moins sensible. J'aurais désiré , ma chère femme , mes chers enfants , vous rendre plus heureux ; mais la persévérance du malheur a été plus forte que la perse vé-

rance de mon pinceau. Ottavio et Ludovic, que vous deveniez soldats ou laboureurs , n'abandonnez jamais votre mère et vos petites sœurs, qui dorment là, voyezles, sous l'égide de Dieu et sous la vôtre. »

En ce moment, l'une de ces petites filles, la jeune Agnèse, se réveilla en sursaut, et, frappée du spectacle lugubre qu'elle avait sous les yeux , des pleurs de ses frères et sœurs prosternés autour du lit de leur père , elle s'agenouilla aussi sur sa crèche, joignit les mains et murmura quelques prières. L'attitude gracieuse de cette enfant , sa figure d'un ovale parfait qu'encadraient les boucles abondantes de sa brune chevelure, la douce limpidité de ses regards qui semblaient chercher dans le ciel une étoile inconnue , réveillèrent les instincts et le sentiment de l'artiste.

« Donnez-moi mes pinceaux, ma palette ! s'écria-t-il.

— Donnez-les-lui, dit le frère Thadeo à Octave, qui hésitait à obéir; donnez - les - lui ; l'artiste a aussi, comme le guerrier, son champ de bataille où il désire mourir. »

On souleva le malade, on lui fit sur son lit une espèce de chevalet , et lui , le grand maître , prit ses pinceaux , mélangea ses couleurs, et, d'une main déjà glacée par la mort, reproduisit sur la toile, avec cette correction de dessin, cette suavité de coloris qui distinguent son génie pictural, les traits de la frêle créature qu'il fit ange avant de la faire orpheline.

L'œuvre terminée , et quelle œuvre , mon Dieu ! une perle , un diamant , un prodige où toutes les perfections de la nature et de l'art étincelaient à la fois , le peintre dit au solitaire :

« J'ai signé mes premiers tableaux de mon vrai nom Antonio Allegri, qui était celui de mon père ; j'ai signé mes toiles de la seconde époque du nom de Lieti , qui

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fêtait celui de ma mère. De quel nom faut-il que je signe celui-ci, Thadeo ?

— De ton nom d'immortalité , répondit le solitaire , du nom de Corrége. »

Antonio écrivit donc lentement ces mots au bas de sa toile : Il Corregio in llmine mortis pinxit 17 awgust. 1534.

Puis, épuisé, à bout de forces, le Corrége se laissa tomber sur son lit, tourna la tête vers le Christ, étendit les bras vers ses enfants, ferma les yeux et rendit le dernier soupir.

Mais l'âme de l'artiste, avant de quitter son enveloppe terrestre, s'était révélée une suprême et dernière fois dans la page admirable qu'il venait de tracer. Le Dernier Ange du Corrége était son adieu au monde et l'un de ses plus vaillants titres de gloire aux yeux de la postérité.

Le soir, le village de Corregio tout entier et Parme , représenté par ses magistrats et ses plus notables habitants, se pressaient aux funérailles, du grand artiste que l'Italie venait de perdre. Ainsi cet homme , dont la vie avait passé misérable, pauvre, inaperçue, fut tout à coup salué du titre de grand, d'inimitable, de divin, du moment où le couvercle du cercueil se fut refermé sur son corps, foudroyé par l'adversité

On remarqua avec surprise que le solitaire du camp de Trajan n'assista point aux obsèques de son ami; mais, au bout de six mois, cette absence fut expliquée à la plus grande gloire du Corrége et au plus grand profit de sa nombreuse et indigente famille.

Les maisons souveraines de toutes les contrées de l'Italie avaient envoyé des courtiers juifs à Corregio pour acquérir les dessins et les ébauches de l'illustre peintre. Séduite par les conseils de ces agents secrets

et conseillée par une indigence qui n'avait fait qu'augmenter par la mort du Corrége, sa veuve avait consenti a faire une vente publique de ces riches épaves du génie le plus extraordinaire et du talent le plus complet de toute l'Italie.

Le jour de cette vente arriva, et après les croquis, les dessins et les ébauches, on mit à l'encan la dernière œuvre du maître, son dernier Ange.

Ce morceau capital fut mis sur la table à 10 ducats, l'agent du marquis de Montferrat enchérit de 3 ducats, celui du duc de Mantoue de 5, celui du duc Ferdinand d'Esté de 15. Le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre du Corrége allait être adjugé pour la modique somme de 33 ducats, lorsqu'un homme vêtu en capitaine des troupes Esclavonnes s'avança hardiment et posa fièrement son gantelet de buffle sur le tableau , qu'il couvrit tout entier :

« Au nom du roi de France, au nom de François Ier, dit-il d'une voix forte, j'offre 20 000 écus de ce tableau 1 . »

Tous les vils suppôts de l'avarice se regardèrent , et aucun n'osa enchérir sur le roi de France.

Le tableau fut adjugé à François Ier.

Au moment où le capitaine vénitien prenait possession du tableau au nom de la France , et où, pour

1. A la gloire éternelle de la France, la famille du Corrége fut protégée et pensionnée par le roi. Le dernier Ange du Corrége, acheté effectivement par François Ier, fut donné par ce monarque à Marguerite . reine de Navarre , sa sœur. Il passa ensuite dans la maison d'Orléans, et il fit partie de la splendide galerie que le Régent avait formée au Palais-Royal. A la mort de ce prince, il fut acheté avec beaucoup d'autres toiles capitales par Louis XV; mais la mauvaise administration de M. de Saint- Florentin et la révolution de 1789 firent perdre les traces de ce précieux chef-d'œuvre.

honorer le grand roi qn'il représentait et le grand artiste qu'il vengeait de la persécution posthume de ses contemporains, il ôtait respectueusement son chapeau, la veuve et les enfants du Gorrége reconnurent le solitaire du camp de Trajan.

— Vous nous sauvez , seigneur capitaine ! dit Monica.

— Ce n'est point moi, madame ; c'est le roi de France qui se considère avec raison comme le père et le monarque de toutes les intelligences et de toutes les gloires.... Oui , madame , voilà celui qui vous sauve. Quant à moi , mon seul mérite est d'avoir signalé à ce prince magnanime un grand talent mort et une grande infortune debout. »

Et il se retirait, après avoir donné à un écuyer le précieux tableau qu'il venait de conquérir à la France. « Et où allez-vous? demanda Julia.

— Je retourne, dit Thadeo, au camp de Trajan, dépouiller mon habit de capitaine et reprendre ma robe d'ermite, que je ne quitterai plus que pour aller rejoindre ici-bas et là-haut mon bien-aimé Gorrége. »

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Un carrosse attelé de quatre chevaux s'arrêtait, le 6 avril 1734, dans la spleridide et vaste cour du gothique château de Beaujeu. Deux hommes descendirent de l'équipage et furent reçus sur le perron par un vieux serviteur, Nestor des domestiques du manoir.

« Que nous apportez-vous là? dit le vieillard aux deux survenants, en désignant une haute et large caisse placée sur Fimpériale du carrosse, et après avoir échangé avec eux de cordiales poignées de main.

« Belle question ! maître Joseph de Phmard, repartit le plus jeune des étrangers ; et sied-il bien au vénérable maître d'hôtel de l'illustre maison de Guise d'i-

gnorer qu il n'existe pas plus de mariage sans présents, que de fumée sans feu et de rivières sans poissons?

— Et nous venons offrir, au nom de M. le duc de Richelieu , à votre belle et incomparable maîtresse , mon très-cher Plunard, ajouta le second étranger, les séduisantes prémices d'un hymen qui va se conclure aux applaudissements de la France et de l'Europe entière.

— Hum ! hum I fit le vieux maître d'hôtel en hochant la tête, il est certain que le nom des Guise est toujours cher et respectable à la France, et que celui de Richelieu, bien que beaucoup plus moderne, ne l'est pas moins à nos provinces. Mais, faut-il vous parler franchement, mes maîtres? je doute fort que le vaillant Balafré et le grand cardinal de Richelieu, s'ils revenaient au monde , fussent très-satisfaits de cette alliance. Votre maître, quoique petit-neveu d'un prince de l'Eglise, mène un train de vie assez peu orthodoxe, et je ne vous dissimulerai pas que je tremble en voyant ma noble et belle maîtresse confier le soin de son bonheur et de sa fortune à M. le duc de Richelieu.

— Ne vous alarmez pas, mon bon Joseph, dit le plus âgé des visiteurs, et prenez meilleure opinion de notre maître, qui va devenir bientôt le vôtre. M. le duc de Richelieu a répudié les juvéniles erreurs du duc de Fronsac ; il n'est plus cet impétueux adolescent qui bravait la colère de Louis XIV et les sermons de Mme de Maintenon ; il n'est pas davantage le nocturne compagnon de plaisir de ce bon régent, qui l'envoya pourtant deux fois à la Bastille. En un mot, si notre maître n'est pas un Gaton, il s'en faut de beaucoup qu'il soit un Lauzun ou un chevalier de Riom. Toujours brave, toujours aimable, toujours Français par le cœur, par l'épée, par la plume et par le langage, M. le duc de Richelieu, j'en suis persuadé, ne veut conserver

de ses anciens triomphes que le secret de plaire à ses amis et à ses ennemis, et de verser son sang dans l'occasion pour le service du roi et de l'Etat. D'ailleurs, oubliez-vous, Joseph, que M. de Richelieu frise la quarantaine, et qu'il a déjà été marié ?

— A Mlle de Noailles, interrompit le vieux serviteur, et voilà précisément ce qui me chagrine, car tout le monde sait que cette union a été loin d'être heureuse !...

— Allons, allons, mon bon de Plunard, interrompit le second interlocuteur, quittez le rôle d'aruspice et d'augure, et surtout ne vous évertuez pas à chercher un parallèle entre le premier mariage de M. de Richelieu et celui-ci. M. le duc épousa Mlle de Noailles par l'ordre du roi, il épouse aujourd'hui Mlle de Gruise en vertu de l'amour le plus pur et le plus respectueux. Calmez donc vos craintes, faites taire vos scrupules, et, pour le moment, annoncez à l'illustre châtelaine que Rernard de Savigny, secrétaire intime de M. le duc de Richelieu, et Gaspard de La Ribière, son écuyer, sollicitent Thonneur de lui être présentés.

— Impossible, repartit le maître d'hôtel ; Mademoiselle règle en ce moment avec son procureur fiscal les comptes de ses vassaux, et elle a formellement interdit à ses gens, sous quelque prétexte que ce soit, l'entrée de son cabinet.

— Ah ! j'entends, fit Fécuyer, l'opulente héritière de la maison de Guise veut faire rentrer dans ses coffres les sommes qui lui sont dues par ces diables de villageois, qui pleurent toujours misère sur des tas de blé. C'est agir sagement, et Abigaïl, de parcimonieuse mémoire, à la veille d'épouser le roi David, n'en a pas usé autrement.

— Vous n'y êtes pas, et votre hypothèse est malsounante et téméraire, monsieur de La Ribière, répliqua

aigrement Joseph de Plunard. Le domaine et le château de Beaujeu sont les biens propres et forment l'apanage personnel de Mlle de Guise, et elle s'empresse, avant d'imposer un nouveau maître à ses vassaux, de leur donner quittance des sommes qu'ils peuvent lui devoir.

— En vérité ! exclamèrent simultanément le secrétaire et l'écuyer en refrénant une légère grimace.

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, reprit le maître d'hôtel; oh! vous ne connaissez pas notre chère maîtresse ! Si c'est un ange pour la beauté, c'est tm ange aussi pour la bonté. Que n'avez- vous interrogé les habitants de ce village ? vous en auriez plus appris sur son compte que par tous les beaux discours dont elle est l'objet à la cour et à la ville. Le langage du cœur n'est pas fleuri, mais il est vrai, et c'est celui-là que vous auriez entendu. Il n'existe pas une chaumière dans ce village où la présence de la noble héritière de Guise n'ait séché une larme, consolé une affliction, encouragé le travail, conjuré un malheur. Aussi nos villageois , dans leur rustique gratitude , ne manquent-ils pas de dire aux étrangers : « Notre pays était autrefois « hanté par des fées bienfaisantes, nos grand'mères nous « ont raconté bien souvent aux veillées les merveilleux « effets de la protection de ces reines de la nuit ; mais « nous avons aujourd'hui Mlle de Guise, et, grâce à elle, « nous ne regrettons pas les fées des anciens temps. C'est « le même cœur, ce sont les mêmes sourires, les mêmes «< largesses, et la crèche de nos enfants n'a rien perdu au « change. » Voilà, messieurs, les discours que vous auraient tenus nos bons paysans.

— D'honneur, mon cher Joseph, répondit Bernard de Savigny, bel esprit incompris à la solde du duc de Richelieu, sous le titre élastique de secrétaire intime, d'honneur, ce que" vous nous dites là de la tendre solli-

çitude de Mlle de Guise pour ses vassaux nous réjouit et nous étonne tout à la fois ; et on peut, sans crainte d'être démenti, affirmer qu'en France peu de dames de paroisse sont faites sur ce modèle. Ah! pourquoi le château de Beaujeu ne se trouve -t-il pas sur les bords du Lignon ou sur la pelouse fleurie de la Liinagne? Il serait facile de rajeunir en son honneur le vieux roman de l'Astrée !

— Eh bien! Joseph, ajouta l'écuyer, les choses iront le mieux du monde : si Mlle de Guise est généreuse, M. le duc de Richelieu est splendide et magnifique....

— Ah ! La Ribière, interrompit le vieux serviteur, ne confondez pas, je vous prie, la bienfaisance avec la prodigalité, la noble passion de partager avec le pauvre les trésors de son épargne, avec l'aveugle et coupable manie de briller aux dépens de sa fortune et souvent de sa considération. Mais ce n'est ici ni le temps ni le lieu de discuter sur de semblables matières, et, après tout, il n'arrivera que ce qui plaira à Dieu. Voyons, messieurs, faisons trêve à ce babillage, et tâchons de placer convenablement le bagage conjugal dont vous vous êtes chargés.

— Prenez-y garde , Joseph , ce bagage conjugal , comme vous voulez bien appeler les cadeaux de noce de M. le duc de Richelieu, contient des objets de grand prix, fit La Ribière, et on ne saurait user de trop de précautions pour les installer avec honneur et sûreté.

— En les plaçant dans ce sdon, répondit le maître d'hôtel en désignant du doigt une vaste pièce au niveau du perron, et où l'on apercevait à travers le vitrail de couleur un ameublement gothique et qui remontait à l'époque de la première croisade, je pense qu'ils seront très-bien. Mademoiselle se rend chaque jour dans cette salle, qui recèle les plus glorieux trophées de sa famille : les clefs de la ville de Calais, le gonfalon de la repu-

blîque de Venise, conquis dans les guerres d'Italie, et les timbales hongroises prises à la bataille d'Ostrenka ; elle ne manquera pas d'y venir tout à l'heure en sortant de son cabinet, et le premier objet qui frappera ses regards sera le miraculeux tribut de M. le duc de Richelieu. »

Le secrétaire et Fécuyer consentirent à cette translation, et Joseph de Plunard ayant appelé une demi-douzaine de valets qui erraient dans les antichambres du château, on descendit avec des soins infinis de la voiture de voyage l'énorme caisse qui en couronnait le faîte. Transportée dans la salle basse, un ouvrier intelligent, que les domestiques du duc avaient amené avec eux, pratiqua l'ouverture du coffre, et étala avec le goût parisien les riches présents du splendide et galant Richelieu.

Ces présents consistaient en une vaste corbeille et en deux coffrets de laque de la Chine, envoyés à grands frais de Canton, par les missionnaires jésuites, au petitneveu du cardinal de Richelieu. Ces deux coffrets, d'un travail exquis et ornés de peintures vives et originales, telles que les artistes chinois en savent faire , contenaient une foule de ces bagatelles admirables, de ces inutilités ravissantes qui possèdent le rare privilège de charmer les femmes de toutes les humeurs et de toutes les époques. C'était un jeu d'échecs en or et en ivoire, dont toutes les pièces représentaient les rois et les guerriers célèbres de la France , depuis Clovis jusqu'à Louis XIV, et depuis Charles-Martel jusqu'à Turenne, en passant parRoucicault, Sancerre,Duguesclin, Rayard et Guise ; c'étaient des flacons de cristal d'Alep et de Damas, qui exhalaient à travers leurs bouchons d'opales, d'émeraudes et de rubis, les parfums les plus suaves et les plus féeriques senteurs; c'étaient des pygmées, des

nains, des magots en bois de Sainte-Lucie, en ébène, en porcelaine, remarquables par la finesse du travail, la vérité des attitudes, le comique de la physionomie ; c'étaient enfin des coquillages précieux arrachés aux abîmes de la Propontide et de la mer Egée ; des tissus de plumes, éclatantes épaves du trône des Incas et du temple du soleil ; des cocos façonnés en forme d'urnes, de fontaines, de vases et de piscines, par les mains intelligentes d'un Puget de Madagascar ou d'un Benvenuto Cellini de Gayenne ou de la Guadeloupe. Avant que l'amour de la liberté eût créé des généraux nègres, la servitude avait fait éclore parmi eux de patients artisans et de grands artistes. L'esclavage mûrit et développe le génie de l'homme : Esope et Plaute doivent peut-être l'immortalité aux pesants loisirs du jardinage et du moulin.

La corbeille de noce affectait la forme d'un obélisque, et son diamètre, à la base, était de trois pieds et demi. Elle était de moire blanche et de taffetas de la même couleur, et les délicates arêtes de l'obélisque, ainsi que les gracieux contours du fragile vaisseau, étaient ornées de guirlandes de perles et de crépines d'argent avec glands et dragonnes du même métal et de la même couleur. Rien n'égalait la magnificence, l'élégance et le bon goût de cette corbeille, qui semblait être l'œuvre des fées ou des compagnes fabuleuses de cette Arachné que la jalouse Pallas métamorphosa en insecte pour la punir de ses talents.

Les dieux sont parfois aussi injustes et aussi implacables que les hommes, et le génie est trop souvent persécuté par les uns et par les autres.

Le vieux maître d'hôtel, malgré son peu d'enthousiasme pour l'alliance que sa maîtresse allait contracter, ne put s'empêcher d'admirer et de louer le goût ex-

quis, le tact parfait qui avait présidé à l'ordonnance et à la confection de ces présents.

a Voilà qui est superbe , s'écria-t-il, et je doute fortque notre vertueuse et vénérable reine Marie Leczinska ait jadis reçu de Louis XV un aussi magnifique cadeau de noces.

— Et pourtant l'auguste princesse, qui apportait en dot la Lorraine à la France, interjeta Savigny, méritait bien aussi de splendides merveilles. Mais M. le cardinal de Fleury n'était point généreux, et il s'entendait beaucoup mieux, le sage vieillard, à stipuler les articles d'an traité de paix ou d'un contrat de mariage, qu'à inventer de gracieuses surprises et à improviser des fêtes.

— Monsieur de Savigny, répliqua le maître d'hôtel, le cardinal de Fleury était le ministre du peuple par excellence, et il était pour cette raison bon ménager des ressources de l'État. Ignorez-vous donc que les prodigalités de la cour, que ces fêtes, que ces carrousels, que ces tournois, que ces largesses de toute sorte, sont prélevés sur le nécessaire du laboureur et de l'ouvrier? Oh ! je vous en prie, ne raillez point la patriotique parcimonie de feu M. le cardinal de Fleury, et respectez sa mémoire. Le cardinal de Richelieu a travaillé pour la grandeur de la France, le cardinal Mazarin pour la grandeur du trône : honorons le cardinal de Fleury qui a travaillé, lui aussi, pour la grandeur du trône et de la France, mais aussi et surtout pour le soulagement du peuple.

— J'ai toujours pensé, fit Fécuyer de La Ribière, que notre ami Joseph de Plunard avait manqué sa vocation. A la manière dont il nous prêche, on sent qu'il aurait fait un excellent cordelier , ou mieux peut-être , un avocat général du parlement de Paris.

Les homélies et les remontrances ne lui auraient rien coûté.

— Je ne sais, repartit le maître d'hôtel, piqué de la fatuité avec laquelle La Ribière avait prononcé ces paroles, je ne sais si j'aurais pu faire un prédicateur ou un magistrat; mais ce que je sais fort bien, c'est que je me suis toujours efforcé de penser, d'agir et de parler en honnête homme. Peut-être mon langage n'a-t-ilpas toujours été bien compris ; mais tant pis pour ceux dont l'intelligence paresseuse ou corrompue ne se plait que dans un ordre d'idées et dans un ordre d'actions qu'il ne me convient, ni d'applaudir.... ni d'apprécier. »

La réplique était acerbe. L'écuyer du duc de Richelieu, comme tous les gentillàtres à la solde des grands seigneurs, était fort peu clerc ; mais le trait avait été si vif qu'il en sentit immédiatement la blessure.

« Vous êtes piquant, monsieur de Plunard, fit-il en rougissant de colère, et, sans vos cheveux gris, je pourrais vous apprendre à....

— Qu'à cela ne tienne, interrompit le vieux maître d'hôtel, dont les yeux brillèrent d'une flamme toute martiale ; oubliez mes cheveux gris, monsieur de La Ribière, et articulez une insulte si cela vous convient. Je serais bien aise de vous rappeler qu'un capitaine au régiment Dauphin a pu, sans déroger, devenir le maître d'hôtel de l'illustre maison de Guise. Ce titre de maître d'hôtel, souvenez-vous-en bien, je ne l'aurais pas accepté chez les Richelieu. Leur race est tout entière dans le tombeau de la Sorbonne.

— Allons, allons, messieurs, dit Bernard de Savigny en se plaçant entre les deux adversaires, voulez-vous inaugurer la noce de Mlle de Guise et de M. le duc de Richelieu par une querelle insensée ? Eh ! messieurs, ne sommes-nous pas tous dès a présent les commen-

saux du même maître ? Pour Dieu ! vivons en frères et n'offrons pas le triste spectacle d'une lutte homicide et d'un antagonisme déplorable aux nombreux serviteurs que nous devons diriger : monsieur de Plunard , oubliez la plaisanterie hors de saison de Gaspard de La Ribière, qui a toujours fait profession de vous estimer et de vous respecter; Gaspard, offrez la. main à notre doyen, à notre vieil ami, dont l'emportement légitime explique la provocation. Le sang du soldat et du gentilhomme bouillonne sous tous les habits, et, pour être simple écuyer d'un grand seigneur, vous même, La Ribière, vous n'avez pas plus abdiqué que M. de Plunard les honorables susceptibilités d'un noble cœur. Allons, vite, qu'on s'embrasse. »

Le maître d'hôtel et l'écuyer cédèrent de bonne grâce à l'invitation de Bernard de Savigny et enveloppèrent dans une affectueuse étreinte leurs griefs mutuels et leurs velléités de vengeance.

Or çà, mon cher de Plunard, reprit Savigny, nous n'avons précédé que de quelques heures notre gracieux maître. M. le duc de Richelieu n'a point oublié que c'est aujourd'hui même, à minuit, qu'il doit recevoir devant Dieu, dans la chapelle de ce château, les serments de Mlle de Guise. Tout est-il préparé pour la bénédiction nuptiale et pour le souper qui doit suivre la cérémonie religieuse?

— Ne vous inquiétez pas, monsieur de Savigny, répliqua le vieux maître d'hôtel, rien n'a été négligé, et c'est moi qui me suis chargé de régler Ja partie profane de cette fête ; c'est assez vous dire qu'elle sera digne des illustres conjoints. En sortant de la chapelle, une table de vingt-cinq couverts sera dressée dans la salle d'armes du château, et recevra le petit nombre de parents et d'amis que Mlle de Guise et M. le duc de

Richelieu auront jugé à propos de convier à leur festin de noces. Douze longues tables, en outre, seront disposées dans les galeries pour les bons habitants de ce village ; car Mlle de Guise a voulu que les moindres et les plus pauvres de ses vassaux participassent à la joie et aux espérances de bonheur que cette cérémonie lui inspire.

— Bravo ! exclama Bernard de Savigny ; et soyez persuadé d'une chose, cher Joseph, c'est qu'en aucun temps, peut-être, le château de Beaujeu n'aura vu rassemblés dans son enceinte plus de nobles esprits. M. le duc de Richelieu amène ce soir avec lui le vaillant Maurice , comte de Saxe, le brave chevalier de Maillé, le marquis de Gontades et le maréchal d'Estrées ; Voltaire, Gentil-Bernard, Helvétius et l'abbé de Bernis accompagneront ces foudres de guerre. Vous le "voyez, la gloire et le génie vont signer ce soir au contrat.

— Plaise a Dieu, dit le vieillard en levant les yeux vers le ciel, que cette double signature de beaux esprits et de héros soit un heureux présage pour la dernière héritière de la maison de Guise! »

En ce moment, le timbre éclatant d'une sonnette se fit entendre.

« Voici Mademoiselle qui sort de son cabinet et qui va se rendre dans ce salon, dit le maître d'hôtel ; messieurs, retirez-vous, et place à Mademoiselle de Guise! »

En épousant Mlle de Guise, le duc de Richelieu s'alliait à la maison d'Autriche.

Le petit-neveu du grand ministre qui avait fondé sa gloire et la suprématie de la France par l'abaissement de la famille de Hapsbourg, rattachait ainsi le modeste écusson de ses ancêtres à l'antique blason des princes de Lorraine. L'ambition de Richelieu était satisfaite, tous ses vœux étaient comblés, et, dans sa fièvre d'orgueil , il apercevait peut-être dans l'avenir l'héritage politique du cardinal de Richelieu. Louis XV, en effet, avait dans le caractère plus d'un point de ressemblance avec Louis XIII : c'était la même indolence, le même effroi des affaires, la même lassitude des devoirs et .du décorum de la royauté. Pourquoi un tel prince, façonné à l'oisiveté par les soins du vieux cardinal de Fleury , ne transmettrait-il pas volontiers les ennuis et les embarras du gouvernement à un courtisan aimé , d'un nom cher à la nation, et qui venait, par une alliance illustre, d'ajouter un nouveau fleuron à la couronne ducale forgée par le génie du vainqueur de la Rochelle?

Toutes ces idées et bien d'autres encore germaient dans la tête de Richelieu, qui, tout affamé de plaisirs qu'il était, tout esclave de ses passions qu'il se montrait souvent, n'en était pas moins l'homme le plus avide de renommée de tons les genres et de toutes les natures.

Richelieu voulut être homme de lettres à la manière de Voltaire, et il se fit nommer académicien ; Richelieu voulut être homme de guerre à la façon du comte de Saxe, et il se fit faire maréchal de France. Il voulut être ministre, et premier ministre ; mais les faveurs de la fortune s'arrêtèrent pour lui au seuil du conseil : il ne devint qu'ambassadeur.

Toutefois, en unissant son sort à Mlle de Guise, Richelieu n'avait point exclusivement obéi à des considérations d'orgueil et d'ambition. Un sentiment plus vif et plus tendre avait déterminé son choix : Richelieu aimait Mlle de Guise d'un amour véritable. Ce dominateur de boudoirs, ce conquérant infatigable, ce héros des bosquets de Marly et de Trianon, avait été subjugué à son tour par les angéliques perfections de la châtelaine de Reaujeu.

Qui pouvait au reste plus sûrement opérer ce miracle que cette femme, dont la splendeur du berceau n'était que le moindre mérite? Mlle de Guise était belle, mais de cette beauté souverainement parfaite qui commande le respect plus encore que l'amour ; sa taille était haute et bien prise ; son torse offrait cette vigueur celtique que l'on remarque dans les vieilles races de la France, et qui se jévèle aussi bien dans la structure de Jeanne d'Arc que dans les portraits en pied d'Agnès Sorel et de Diane de Poitiers ; ses mains, d'une blancheur éblouissante, avaient quelque analogie avec celles de cette reine Rerthe dont les anciens chroniqueurs nous ont laissé de si naïves descriptions; on devinait que ces doigts si effilés, ces phalanges si souples devaient , dans l'occasion , se servir également bien de la quenouille etdel'épée. Le visage de Mlle de Guise était admirablement régulier; une chevelure noire et abondante encadrait la surface lisse et blanche

d'un front olympien, et des yeux pleins d'intelligence et de feu répandaient sur l'ensemble de cette physionomie charmante les poétiques reflets de la noblesse de l'esprit.

La châtelaine de Beaujeu, unique et dernier rejeton de cette grande famille des Guise, é mondée si souvent par le poignard des guerres civiles et par le mousquet des ennemis, semblait être , dans sa ravissante jeunesse, une page immortelle de notre histoire natio* nale.

A ces attraits périssables, à ces dons séduisants de la nature qui n'ont qu'une durée éphémère, Mlle de Guise joignait les qualités plus solides du cœur et de l'esprit. Elle avait surtout dans le caractère la résolution et la fierté des personnes de sa race. Mais la mâle énergie de ses sentiments ne faisait aucun tort aux vertus, apanage ordinaire de. son sexe. Elle était bonne, indulgente, accessible à toutes les émotions généreuses, et sa charité, à elle si réservée dans les dépenses de sa maison, allait parfois jusqu'à la prodigalité. D'une intelligence supérieure , d'un esprit délié , légèrement enclin à la raillerie, elle eût brillé au premier rang à la cour, où sa naissance ftii assignait déjà une place distinguée, si elle n'eût pas constamment préféré, fille ou femme, le bonheur de vivre libre dans sa magnifique solitude, aux avantages périlleux d'étaler à Versailles le pompeux éclat d'un grand nom, d'une grande vertu et d'une grande beauté.

La marquise de Graffigny, l'ingénieux auteur des Lettres péruviennes, a fait en trois lignes l'éloge de Mlle de Guise, et nous ne pouvons mieux terminer notre pâle et imparfaite esquisse qu'en les citant :

<r Mlle de Guise, dit Mme de Graffigny, est l'ornement de notre siècle; c'est le plus bel assemblage qu'on

ait jamais rencontré de la grâce, de la vertu, des perfections du corps et de l'âme. Le nom de Guise sera éternellement en honneur dans les fastes militaires de la France ; mais la gloire de cette noble famille n'eût pas été complète si, commencée par un soldat, elle n'eût pas fini par une sainte. »

La chaste Mlle de Guise, la sainte, comme l'appelle la marquise de Graffigny, va donc épouser M. le duc de Richelieu : l'enfer se dispose à pactiser avec le paradis.

Ainsi que l'avait annoncé le \ieux maître d'hôtel aux émissaires de Richelieu, Mlle de Guise se rendit, en quittant son procureur fiscal, dans la salle des trophées.

La châtelaine était accompagné de deux de ses plus chères amies d'enfance, Mlles de Bussy et de Soyecourt, la première chanoinesse au chapitre roval de Largentière, la seconde élève de la maison de Saint- Cyr, fondée jadis par Mme de Maintenon.

Mlle de Guise avait fait venir au château de Beaujeu ces deux jeunes filles pour goûter avec elles les derniers plaisirs de l'indépendance virginale, douces et touchantes épaves d'une contubernalité naufragée.

Rieuses, folles et gaies, comme on l'est à vingt ans, les trois amies entrèrent en dansant dans la salle des trophées, et le premier objet qui s'offrit à leurs yeux, fut le présent magnifique de M. le duc de Richelieu.

« Ah î chère Guise, s'écria Mme de Bussy, car les chanoinesses, quoique célibataires, s'appelaient madame, ah ! chère Guise, les jolis coffres, la belle corbeille ! »

Mme de Bussy avait à peine proféré ces paroles, que Mlles de Guise et de Soyecourt étaient déjà à contempler les chefs-d'œuvre de l'industrie et du goût parisien.

« Ces merveilles sont-elles donc descendues du ciel ? dit ingénument l'élève de Saint-Cyr.

— Enfant ! repartit la chanoinesse , ne vois-tu pas que c'est la corbeille de mariage envoyée par le trèsmagnifique et très-galant duc de Richelieu ? »

Un nuage de pourpre couvrit -les joues de Mlle de Guise.

« Oh! madame la duchesse, fit Mlle de Soyecourt enjoignant les mains et en souriant malignement.

— Madame la duchesse? Je ne le suis pas encore, Soyecourt , repartit Mlle de Guise en baissant les yeux.

— Oh! vous le serez dans quelques heures.... ainsi donc, ne m'interrompez pas, -madame la duchesse, visitez donc tout de suite.... devant nous.... ces coffrets, cette corbeille, qui doivent renfermer tout ce qu'il y a de plus joli, de plus mignon, de plus attrayant au monde ! Je ne commets pas d'indiscrétion, Guise , au moins, ajouta la jeune fille d'un air narquois; ceci ne fait pas partie, je présume, des secrets du ménage?

— Non, tu n'es pas indiscrète, répondit la châtelaine de Beaujeu, ton désir est légitime, ta curiosité est naturelle, et je vais la contenter.... si toutefois Bussy ne s'y oppose pas.

— Eh! au contraire, je grille autant que Soyecourt de voir et de toucher tous ces trésors, » dit la chanoinesse.

Il y a des jours, des heures, des circonstances où les femmes les plus sensées payent un tribut à la faiblesse de leur sexe, à la vanité léguée par Eve à sa coquette postérité.

Mlle de Guise se trouvait dans un de ces moments-là. Elle ouvrit d'abord les deux coffrets de laque, et admira aussi sincèrement que ses compagnes tous ces colifichets

fastueux, toutes ces inutilités ravissantes que le génie pauvre fait payer au poids de l'or à l'oisiveté opulente. Il y a telle femme qui s'extasie devant une étagère surchargée de magots , d'amphores naines , de coupes , de noix dalmates , de stylets andalous , comme un touriste se prosterne devant une fresque de Raphaël, au Vatican, ou d'une toile de Gérard Dow et de Rembrandt dans la galerie du duc d'Aremberg à Rruxelles. Le tour de la corbeille arriva bientôt. Les assiégeants avaient enfoncé les ailes avant d'attaquer le corps de bataille. Mlle de Guise retira tour à tour de cette corbeille des étoffes de Perse, de Singapour et de Damas ; des dentelles de Valenciennes, de Brabant, d'Angleterre, et des points de Venise ; des éventails d'ivoire, rivaux de la dentelle, auxquels les meilleurs peintres en miniature de l'époque avaient attaché leurs plus suaves fantaisies ; des boites d'or à mouches , à tabac, à bonbons , ciselées par le fameux orfèvre Germain , célébré par Voltaire ; des gants de Suède et du Mexique ; une peau de lion de Numidie, taillée à l'antique, et rehaussée de deux plaques d'or aux armes des maisons de Guise et de Richelieu ; des parfums d'Espagne , de Provence et d'Arabie; des flacons de cristal taillés dans les groltes de Syra et dans les cavernes de l'Asie Mineure; des bracelets, des bagues antiques, des camées précieux ; et au milieu de ce fretin de bijoux, de ce fouillis de topazes, de cornalines, d'émeraudes, d'améthystes et de rubis , un écrin — écrin royal s'il en fut — contenant une rivière de diamants , des pendants d'oreilles , un collier et un simple anneau d'or.... l'anneau nuptial. L'anneau d'or avait été fabriqué dans le cloître Notre-Dame ; les diamants étaient ceux du cardinal de Richelieu, qui en possédait à sa mort pour trois millions.

Au fond de la corbeille, Mlle de Guise trouva une bourse de velours vert à glands d'or, armoriée , sur laquelle étaient brodés ces mots en caractères d'argent :

Pour les menus plaisirs de Mme la duchesse de Richelieu.

Elle ouvrit la bourse et y trouva cinq cents doubles louis d'or (24 000fr.).

Mlle de Guise médita quelques instants , puis , partant d'un long éclat de rire :

« Ah ! mes bonnes amies , s'écria-t-elle , une idée ! M. de Richelieu n'arrive ce soir ici qu'à onze heures , et il est.... y>

Ici l'horloge du manoir, comme pour faire sa cour à la châtelaine, se chargea de la réponse, et se mit à sonner sept heures.

« Sept heures, fit Mme de Bussy.

— Nous avons donc encore quatre heures devant nous, reprit Mlle de Guise ; tâchons de les bien employer, mes bonnes amies.

— Mais dis-nous donc ton idée , dit Mlle de Soyecourt.

— Mon idée , la voici, répliqua Mlle de Guise ; vous rappelez-vous , mes amies ', quel était notre divertissement de prédilection lorsque nous allions passer ensemble nos vacances chez notre bonne et vénérable marquise d'Antin , abbesse de Fontevrault?

— Nous faisions des beignets , s'écrièrent les deux jeunes filles.

— Je ne suis pas encore duchesse de Richelieu , dit en soupirant la châtelaine de Beaujeu, je suis encore Mlle de Guise.... et pour preuve , mes bonnes amies , je veux encore faire des beignets avec vous.

— Faisons des beignets! exclamèrent les trois jeunes filles en se frappant les mains en signe d'allégresse; faisons des beignets ! »

Mlle de Guise sonna, et un instant après le vieux maître d'hôtel, Joseph de Plunard , entrait dans la salle des trophées.

<c Mon bon Joseph, dit la châtelaine, nous voulons faire ici des beignets : c'est une espièglerie de nonnes, et pour la commettre nous ne voulons ni complice ni fâcheux. Apporte-nous donc toi-même, entends-tu bien? toi-même , et sans l'assistance d'aucun domestique, les ustensiles nécessaires à notre cuisine. Nous comptons , mes amies et moi , sur ton zèle et sur ta discrétion.

— Mademoiselle sait bien, répondit le vieux serviteur en s'inclinant, que je lui suis dévoué en toutes choses. J'exécuterai de point en point les ordres de Mademoiselle, et personne que moi ne mettra le pied dans ce salon.

— Bien, mon cher Joseph ; va donc et reviens au plus vite avec l'attirail de notre chasse aux beignets. »

Joseph s'éloigna et revint presque aussitôt sur ses pas.

a J'oubliais de dire k Mademoiselle, fit-il, que le secrétaire et l'écuyer de M. le duc de Richelieu sont ici

depuis ce matin. Ils sont envoyés' par leur maître pour

complimenter Mademoiselle et lui présenter ces

boites et cette corbeille, ajouta le maître d'hôtel avec un air d'indéfinissable mépris. Au surplus, M. Bernard de Savigny, le secrétaire, et M. Gaspard de La Ribière, l'écuyer, sollicitent avec un égal empressement l'honneur d'être présentés à Mademoiselle. Depuis une heure, même, leur impatience est devenue de la persécution.

— Que veulent-ils me dire ? quelle communication ont-ils à me faire? objecta la châtelaine de Beaujeu.

— Je ne sais, riposta malicieusement le vieux Joseph ; peut-être M. le secrétaire a-t-il reçu l'ordre de vous réciter un épithalame composé tout exprès par M. de Voltaire.... Quant à l'écuyer, il veut sans doute mettre sous les yeux de Mademoiselle la généalogie des chevaux qu'il a été récemment acheter dans le pays de Mecklembourg pour les équipages de la seconde duchesse de Richelieu. On sait, du reste , que la première avait dû, depuis longtemps, renoncer à son tabouret à la cour, faute de voiture pour se rendre à Versailles. »

Le trait était sanglant, et d'autant plus cruel qu'il était vrai. Le maître d'hôtel, constamment hostile à l'union de M. de Richelieu et de Mlle de Guise , protestait ainsi jusqu'à la fin , et au risque de tomber dans la disgrâce d'une maîtresse à laquelle il avait voué sa vie, contre ce qu'il appelait la ruine de la maison de Lorraine.

« Joseph ! s'écria Mlle de Guise , en fixant sur le vieux et trop véridique serviteur un regard irrité, oubliez-vous que M. de Richelieu sera demain votre maître? oubliez-vous que je ne souffre de personne au monde ni remontrances ni observations déplacées? oubliez- vous

enfin que le choix que j'ai cru devoir faire, heureux ou malheureux, est au-dessus de l'appréciation et de la critique de mes gens?

— Ah ! pardon , mademoiselle , pardon , répliqua le maître d'hôtel , dont les yeux se mouillèrent involontairement de deux grosses larmes, l'excès de mon affection pour votre personne m'a emporté trop loin, m'a rendu téméraire.... Votre courroux, la dureté de vos paroles me le font amèrement sentir. Je me corrigerai, mademoiselle, je me corrigerai, et désormais, si vous voulez effacer de votre mémoire la franchise d'un vieillard qui fut jadis la sentinelle la plus attentive de votre berceau, j'ose vous promettre que je ne retomberai plus dans la même faute, j'allais dire dans le même crime. »

Ces paroles étaient plutôt une aggravation qu'une excuse ; cependant, Joseph de Plunard les prononça d'un air si contrit, d'une voix si émue, que la colère de Mlle de Guise s'évanouit sur-le-champ ,, et que l'indulgence reprit dans son âme son empire habituel.

« Mon cher Joseph , dit-elle , je garde pieusement le souvenir de votre dévouement et des services que vous m'avez rendus depuis mon enfance. Ne pensons plus, ni vous ni moi, à la scène de ce soir, et absolvonsnous mutuellement , vous de ma vivacité , moi de votre inconséquence. »

Et la noble fille tendit la main à son maître d'hôtel en achevant son discours.

Joseph de Plunard mit un genou à terre et déposa sur cette main, blanche et potelée comme celle de la Vénus de Milo , le plus respectueux et le plus paternel des baisers. Puis se relevant et essuyant ses yeux, d'où cette fois des larmes de joie coulaient doucement :

« Que vais-je dire à M. le secrétaire et à M. Fécuyer de M. le duc de Richelieu? » dit-il.

Mlle de Guise interrogea des yeux ses deux amies. « Faut-il les recevoir? fit-elle.

— Ces cadeaux en disent plus que toutes les harangues et tous les épithalames du monde, répondit la chanoinesse.

— C'est ton avis? et toi, Glotilde?

— C'est aussi le mien. Le cérémonial est chose ennuyeuse : hélas ! ma chère amie , tu auras bientôt tout le temps de faire la duchesse ; crois-moi, n'émiette pas les quelques heures de liberté qui te restent encore, et passe gaiement avec nous, insoucieuse et indépendante, cette soirée qui ne reviendra plus , dit la pensionnaire de Saint-Cyr.

— Joseph , dit alors Mlle de Cuise , exprimez à ces messieurs le regret que j'éprouve de ne pouvoir pas les recevoir ce soir. Mais des préparatifs, des détails de maison, des affaires à régler m'en empêchent. Ajoutez, si vous le jugez à propos, Joseph, que la duchesse de Richelieu saura , dès demain peut-être , racheter l'impolitesse de Mlle de Guise.

— MM. de Savigny et de La Ribière seront désolés de ce contre-temps, objecta le malin vieillard, qui riait dans sa barbe de la déception de ses hôtes.

— Monsieur de Plunard, interrompit la chanoinesse, faites servir à ces messieurs un splendide souper ; n'épargnez ni les mets succulents de l'office , ni les vieux vins de la cave*, le mécontentement d'un poète et la douleur d'un écuyer ne tiennent pas devant de semblables consolations. Allez, et hâtez-vous de revenir ici pour n'en plus sortir.... qu'à minuit. »

Le maître d'hôtel s'inclina et sortit.

Moins d'une demi - heure après , le bonhomme ren-

trait chargé d'une poêle gigantesque , d'une énorme amphore pleine d'huile vierge et de deux vastes corbeilles remplies, l'une de pommes dignes, pour la grosseur et le coloris, du jardin des Hespérides, l'autre, de farine aussi blanche que la toison de la chèvre Amalthée.

« Ces messieurs, dit le vieillard en déposant avec précaution son multiple fardeau sur une grande table de chêne à pieds contournés , qui occupait le centre de la salle, ces messieurs ont été vivement contrariés de ne pouvoir être présentés à Mademoiselle ; mais je les ai si bien chapitrés qu'ils ont fini par entendre raison , et qu'ils noient, à l'heure qu'il est, et à l'envi l'un de l'autre , leur désappointement dans quelques bouteilles de pomard et de chambertin que j'ai fait mettre à leur disposition.

— C'est au mieux, dit Mlle de Soyecourt; maintenant , distribuons-nous les rôles et mettons-nous a la besogne.

— C'est à Guise que la distribution des rôles appartient , dit Mme de Bussy : à tout seigneur, tout honneur.

— Mes amies, répliqua la châtelaine , l'égalité la plus parfaite doit régner entre nous. Beaujeu est un terrain neutre entre Saint-Cyr et Largentière.

— L'observation de Bussy est juste, fit Mlle de Soyecourt, et je me range volontiers à son opinion.

— Eh bien, reprit Mlle de Cuise, puisque vous le voulez absolument, je vais indiquer à chacune ses fonctions. Toi, Bussy, tu veilleras à la cuisson des beignets.

— C'est-à-dire que je tiendrai la queue de la poêle ; le poste est embarrassant et périlleux, s'il faut s'en rapporter au proverbe.

— Soyecourt fera la pâte et coupera les pommes, après les avoir épluchées.

— C'est une mission dont je m'acquitterai avec plaisir, pourvu qu'il ne me soit pas défendu de dérober, par-ci par-là, quelques tranches maladroitement coupées.

— Quant à moi, mesdemoiselles, poursuivit Mlle de Guise, je me réserve le droit de revêtir ces belles reinettes de leurs atours de pâte et de les jeter dans la poêle.

— C'est brave de ta part , interjeta Mme de Bussy, car enfin la veille d'un mariage un joli visage n'affronte pas volontiers les frémissements d'une friture, et si un malheur arrivait?...

— Eh bien, interrompit la châtelaine de Beaujeu avec un stoïcisme charmant , je serais Mlle de Guise la Balafrée '. »

Cette saillie fit rire aux éclats le conciliabule.

a Tes attributions, Joseph , reprit Mlle de Guise, consisteront à alimenter le feu, à aider tour à tour chacune de nous, en un mot à prêter main-forte et à éclairer de ton expérience les pupilles que le dieu Cornus t'envoie aujourd'hui. Depuis Yatel, jamais peut-être maitre d'hôtel n'aura présidé à un si frugal festin. Mais ne crains rien , mon bon Joseph , la catastrophe de Chantilly ne se renouvellera pas à Beaujeu.

— Mademoiselle, riposta Plunard, Yatel s'est tué parce que la marée n'arrivait pas assez vite ; s'il me prenait fantaisie de me poignarder, ce serait pour un motif contraire.

— Taisez-vous donc , frondeur incorrigible ! dit tout bas Mme de Bussy au maitre d'hôtel, en le tirant par la manche.

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