Historique
— A l'œuvre ! a l'œuvre ! exclama Mlle de Soyecourt eu sautaut de joie.
— Ah ! un mot, un seul encore, reprit Mlle de Guise ; je vous avertis , mesdemoiselles , que nous allons faire beaucoup, beaucoup de beignets!...
— Je l'espère bien, interjeta Glotilde.
— Et voici pourquoi. Tous mes vassaux ne viendront pas s'asseoir aux tables dressées cette nuit dans les galeries du château, et ceux qui ne viendront pas sont les plus pauvres , les plus faibles et les plus affligés ; ce sont les orphelins, les veuves ou de languissants vieillards et des malades. Je veux cependant qu'ils participent comme les autres aux bénéfices de cette journée. Ma chère chanoinesse, je prétends vous confier une mission digne de la croix que vous portez, digne de votre cœur; vous me remplacerez dans la visite nocturne à la chaumière du pauvre. Suivie de Joseph, vous irez à chacun des humbles foyers de ce village offrir des beignets que nous allons faire. Ce pèlerinage' charitable ne vous convient-il pas, ma très-chère, et ne pensez-vous pas que rien n'est délicieux comme de couronner une folle distraction, un divertissement puéril, par un acte d'humanité?
— 0 ma chère amie, s'écria la chanoinesse , en embrassant Mlle de Guise avec effusion, vous méritez plus qu'une couronne de duchesse, vous méritez une couronne de reine ! Le pauvre, toujours un peu enclin à l'envie, est forcé de pardonner les délices de la vie, les avantages du rang et de la naissance , les splendeurs de la fortune à des âmes telles que la vôtre. Ah ! Guise ! Guise ! ce n'est pas sans raison que M. le duc de Richelieu vous appliquait dernièrement à Versailles , dans le cabinet du roi , ces vers délicats et charmants que Malherbe adressait autrefois au gouverneur de
Louis XIII, au philosophe Rivault de Flurance, auteur de Y Art d'embellir :
Voyant ma Calixte si belle Que l'on n'y peut rien désirer, Je ne me pouvais figurer Que ce fût chose naturelle.
J'ignorais ce que pouvait être Qui lui colorait ce beau teint, Où l'aurore même n'atteint Quand elle commence de naître.
Mais, Flurance, ton docte écrit, M'ayant fait voir qu'un bel esprit Est la cause d'un beau visage, Ce ne m'est plus de nouveauté, Puisqu'elle est parfaitement sage, Qu'elle soit parfaite en beauté.
Mlle de Guise rougit extrêmement, et, d'une voix profondément émue, dit :
« Vous acceptez donc ce soir ma procuration, chère amie ?
— Gomme un honneur, comme un plaisir, comme une faveur, » repartit la chanoinesse.
Les jeunes demoiselles et le vieux Joseph de Plunard se mettent aussitôt à l'œuvre. Un feu clair de sarments et de fagots d'épines pétille bientôt dans la haute et vaste cheminée où les hommes d'armes du premier des Guise se chauffaient debout, la lance au poing et le casque en tête. Le vieux maître d'hôtel , métamorphosé en cyclope , attise le brasier avec des pinces de fer et fait jaillir du hêtre et de l'érable enflammés des gerbes d'étincelles qui vont s'épanouir et s'éteindre sur le toit pointu, couvert en ardoises, du manoir héréditaire.
Mme deBussy tient valeureusement la poêle, assujettie à un anneau des chenets titanesques, au milieu de cette fournaise. L'huile frémit, bouillonne et mugit dans la piscine de fer, et semble, comme l'Océan, réclamer une proie quelconque. Mlle de Soyecourt, enveloppée d'un nuage de fleur de farine , comme une Gérés d'Opéra , tourne, à l'aide d'une cuillère de vermeil, dans une immense jatte de porcelaine japonaise, le lait , la fleur d'oranger , l'esprit-de-vin et la farine , tunique future des pommes qui' se dressent en obélisque à ses côtés. Mlle de Guise est debout , appuyée contre la table du conseil ; sa corbeille de mariage est béante auprès d'elle. La jeune châtelaine contemple tour à tour et les joyeux travaux de ses compagnes et les armures de fer des héros ses ancêtres qui , aux lueurs rouges et incessantes du foyer, semblent encore se dorer des rayons du soleil de Marignan, de Jarnac et de Montcontour. Parfois la noble fille sourit à l'aspect de cet appareil culinaire , au centre de ces panoplies et de ces bannières victorieuses, tachées encore du sang de leurs défenseurs ; parfois aussi la belle fiancée semble se demander s'il convient bien au dernier rejeton des Guise de faire des beignets.... Mais l'image du grand Gondé, jardinier à Yincennes, calme ses scrupules héroïques.... et puis le regard plein d'amour qu'elle jette en tapinois sur cette bourse de brocart où se lit l'inscription : Pour les menus plaisirs de Mme la duchesse de Richelieu, achève de lui rendre sa gaieté un moment suspendue.
On chante , on danse , on fait mille folies, on débite cent bagatelles , on raconte vingt histoires , on babille comme on babillait en ce temps-là, avec abandon , avec plaisir, avec esprit.
Le vieux Plunard, d'un cœur haut et d'une intelligence remarquable, tout maître d'hôtel qu'il est,
prend part à ce tournoi d'allégresse et de joyeux propos.
On fait enfin les beignets et on en mange ; mais le plaisir de les croquer n'égalait pas le plaisir qu'on ressentait à les faire. Heureux tentps où des beignets frits dans le cabinet de la reine de France occupaient tout un article de la Gazette ou du Mercure!
Heureux temps où les beignets de froment du château étaient échangés contre les beignets de blé noir de la chaumière !
Le mot fraternité n'était pas inventé , mais la chose existait : le dictionnaire du cœur n'est pas toujours celui de l'Académie.
Dans une indigente et pauvre chaumière du village de Beaujeu, on veillait aussi ce soir-là.
Une flamme salutaire ne brillait pas dans l'àtre de la masure ; des bougies n'étincelaient pas dans des chandeliers d'argent pour combattre les ténèbres ; le cuir de Hongrie et les glaces de Venise ne tapissaient pas les murailles lézardées de cette chartreuse du laboureur .
Quelques briques de tourbe fumaient tristement sur les cendres noires et froides du foyer; un sordide lumignon alimenté par de la graisse infecte donnait à regret une clarté douteuse, et sur les murs humides de la chambre, dont un sol salpêtre était le seul plan-
cher, on ne voyait qn'un Christ en bois et un soc de charrue. Car voilà les trophées des infortunés : un Dieu pauvre comme eux, expirant sur une croix ; un morceau de fer pour déchirer le sein d'une terre que leurs sueurs fertilisent.
Une gothique couchette à couverture et à courtines de serge verte, comme on en voit encore de dos jours dans les provinces reculées de la France; une huche dont le couvercle sculpté dénotait la fin du xme siècle , époque où les imagers en bois parcouraient les campagnes et semaient des chefs-d'œuvre dans les églises, dans les châteaux et jusque dans les chaumières ; une armoire digne de ce nom par ses proportions gigantesques1 et qui semblait être contemporaine de la huche ; quelques escabeaux boiteux et une grande table dont les pieds vermoulus étaient soutenus par de grossiers étais de chêne, composaient l'ameublement de cette chaumière.
Sur cette table, placée entre le lit et la haute cheminée, ornée aussi à son faite d'une bande de serge verte dentelée, était étalé un pain bis, des noix, des nèfles, un quartier de fromage et un pot de grès à couvercle d'étain dans lequel fermentait une piquette rougeâtre, breuvage ordinaire de la famille.
Six personnes étaient rangées autour de cette table si frugalement servie :
Une femme d'un âge mûr, trois jeunes garçons, dont le plus fort pouvait avoir quinze ans, une jeune fille
1. Le temps change les mots et les usages aussi bien que les hommes et les choses. Une armoire, au xnr3 et au xive siècle, n'était, comme le nom de ce meuble l'indique , qu'un placard où nobles et roturiers serraient leurs armes. Dans quelques provinces de France , l'armoire était le précieux meuble du mariage et était apportée en dot par l'épouse.
qui semblait en avoir dix-huit, et un soldat qui portait l'uniforme du régiment d'Aunis.
Les souliers poudreux du soldat, la négligente tenue de son habit, indiquaient plus encore que ses traits mornes et fatigués, qu'il venait de franchir rapidement de longues étapes et que la coquetterie militaire avait, cette fois, disparu devant l'accomplissement d'un suprême devoir , devant un sentiment plus intime et non moins auguste que le sentiment guerrier.
Le sac , le ceinturon et l'épée du soldat étaient jetés négligemment sur la table et paraissaient exciter la convoitise et la curiosité des trois petits garçons qui s'aventuraient de temps à autre à soulever le sac, à caresser la dragonne et à tirer doucement l'épée à moitié hors du fourreau : car les armes ont un attrait invincible pour les enfants de notre pays, et si, à Dieu ne plaise, les fils de la France étaient confondus avec ceux des autres peuples, on n'aurait pour les reconnaître qu'à employer le stratagème d'Ulysse à la cour de Lycomède1.
« Mon cher fils, dit la mère de famille au soldat en attachant sur lui des yeux pleins de larmes, voilà la première heure de consolation que Dieu m'envoie depuis la mort de ton pauvre père. Pourquoi ne peux-tu pas rester toujours avec nous ?
— Impossible, mère, répondit le soldat; arrivé ce soir, il faut que je reparte après-demain matin au lever du soleil. Ma permission est de quinze jours, mais le voyage absorbe la permission : il faut huit grands jours de marche pour atteindre ma garnison. En venant ici
1. Ulysse, pour découvrir Achille caché, déguisé en fille, à la cour de Lycomède, lui présenta une corbeille qui contenait des bijoux et des armes. Achille se jeta sur les armes, et révéla ainsi sa valeur et son sexe.
j'ai souvent doublé bien des étapes, mais pour m'en retourner je n'aurai pas le même courage.
— Cher enfant ! fit la mère ; et que trouves-tu ici pour te refaire de tes fatigues? du pain noir , des fruits pour te nourrir et de la paille pour te coucher !...
— Vous ne comptez pas , mère , interrompit le soldat, le bonheur, après trois années d'absence, de vous serrer contre mon cœur, le plaisir d'embrasser mes petits frères et la satisfaction, ajouta-t-il en retroussant sa moustache par forme de maintien, de revoir aussi Mlle Babet, dont je craignais par-dessus tout d'avoir été oublié. »
La jeune fille rougit et baissa les yeux.
« Mon cher André, reprit la mère, Babet n'oublie ses amis ni de près ni de loin. Lorsque ton pauvre père tomba malade pour ne plus se relever, il y a six semaines de cela, Babet accourut ici : « Ma bonne ma- « dame Mathurine, me dit-elle, je ne viens pas vous « offrir de l'argent, car vous savez que je ne suis qu'une « malheureuse orpheline, qui n'a pour toute fortune que « sa quenouille et ses fuseaux ; mais j'ai du courage et de « bons bras, et je viens les mettre à votre disposition « pour soigner Mathurin. >» J'acceptai son offre généreuse et depuis ce temps-là Babet ne m'a point quittée ; elle a souffert, elle a pleuré, elle a prié avec moi, et ton père l'a bénie.... André!... Je la regarde aujourd'hui comme ma fille. •
— Mademoiselle Babet, fit le soldat en mettant la main à son chapeau , je vous remercie de ce que vous avez fait pour mes parents; si Dieu le permet, je reconnaîtrai cela plus tard ; en attendant, mademoiselle Babet, je profite de l'occasion pour vous dire devant ma mère que je vous ai aimée, que je vous aime toujours et que je n'aurai jamais d'autre femme que vous, à
moins que quelque boulet, d'ici à cinq ans, ne m'envoie ad patres.
— Oh! monsieur André, ne parlez pas de cela, dit la jeune fille en essuyant ses yeux humides du coin de son tablier.
— Babet a raison, mon enfant, ajouta Mathurine, ne pensons pas à de nouveaux malheurs. Le bon Dieu châtie souvent les bonnes gens, mais sa miséricorde est plus forte que sa colère ; il ne voudra pas , après m'avoir enlevé mon mari , me priver d'un fils qui fait tout mon espoir et ma consolation.
— Je le souhaite, mère, et pour vous et pour moi. Mais à ce que je vois, continua le soldat, en parcourant du regard la profondeur de la chaumière, vous n'êtes pas plus riche qu'autrefois.
— André, quand tu tombas à la milice, ton père et moi nous sentîmes la perte que nous allions faire; toi, l'aîné de la famille , toi , le compagnon assidu de ses travaux, toi parti , nous devions forcément devenir plus besogneux qu'auparavant : ton départ fut donc notre malheur; la secousse ne s'est pas fait attendre.... Ton pauvre père qui, depuis trois années, traînait une vie languissante, a fini par succomber à la douleur de t'avoir perdu plus encore qu'au travail opiniâtre auquel il s'était condamné pour nourrir les enfants qui lui restaient. »
Ici la bonne Mathurine ne put retenir ses pleurs.
Pourtant elle reprit :
« Oh mon fils, si tu avais entendu ton père me dire là (et elle désignait le lit) , une heure avant de mourir : « Femme, console-toi, tu vas me perdre, mais André « va revenir et il aura soin de toi et de ses frères ; » et, comme je hochais la tête en manière de doute, le cher homme reprenait : « Notre fils reviendra, te dis-je, je
* te l'affirme, et les mourants voient clair dans l'ave- « nir. On te le rendra, car le roi ne saurait vouloir, œ pour conserver un soldat, se priver de trois labou- « reurs. Quand tu reverras André, femme, souviens- « toi bien de lui dire que son père a pensé à lui jus- « qu'à son dernier soupir, et qu'il Ta béni, éloigné, ni « plus ni moins que s'il se trouvait à genoux au chevet « de son lit avec ses autres frères. Entends-tu bien, « femme ?... Embrasse-le et bénis-le pour moi !... »
Mathurine sanglotait en rapportant ces paroles ; Babet pleurait aussi à chaudes larmes, et le soldat, atteint au cœur par les adieux paternels, oubliait le décorum de l'uniforme, et laissait couler sur ses moustaches brunes de grosses et lourdes larmes.
Il se fit un silence de quelques minutes. « Et dire, reprit Mathurine d'un accent qui jaillissait des entrailles d'une mère, et dire qu'il faut que tu quittes une seconde fois le toit paternel.... pour ne plus y revenir, peut-être! 0 mon enfant! mon cher enfant, n'abandonne pas ta mère , n'abandonne pas tes frères qui te réclament et qui te demandent le morceau de pain que leur père ne peut plus leur donner ! »
Le soldat du régiment d'Aunis était profondément ému, mais l'honneur militaire et le souvenir du drapeau le rappelèrent au sentiment des devoirs imprescriptibles de son état. Il essuya du revers de sa main les larmes qui perlaient sa moustache et dit :
« Mère , je porte la cocarde, et le roi m'a confié une épée et un fusil pour la défense de la patrie ; je ne quitterai cette glorieuse cocarde, je ne déposerai cette épée et ce fusil que lorsque j'aurai payé la dette que j'ai contractée envers la France. Mes huit ans de service expirés , croyez-le bien mère , mon plus grand ,
mon seul bonheur sera de revenir auprès de vous pour travailler, vous respecter et vous chérir.
— Cinq ans encore, c'est bien long! dit la pauvre mère.
— Oh! oui, répéta Babet en poussant un gros soupir.
— C'est vrai, fit André, c'est bien long, mais il faut les faire, à moins que....
— A moins que...? interrompit Mathurine.
— A moins que, reprit André, je ne trouve, mais c'est chose impossible, à moins que je ne trouve une somme pour me faire remplacer au régiment.
— Explique -toi, André, explique-toi, dit la mère en rapprochant son escabeau de celui du soldat.
— Aussitôt que j'eus reçu votre lettre, qui m'annonçait la mort de mon père et qui m'engageait à venir passer quelques jours auprès de vous, ma mère, je courus chez mon capitaine pour lui demander un congé de trois semaines. « André, me dit-il, tu es un bon soldat « et je n'ai rien à te refuser, tiens, voilà ta permission : « fais diligence , va embrasser ta famille et reviens au a jour indiqué sur ta feuille. — Ah ! mon capitaine, lui « dis-je, je vous remercie, mais je vous avoue que je a désirerais ne point revenir. — Gomment! dit mon ca- « pitaine, te dégoûterais-tu du noble métier des armes « et deviendrais-tu un mauvais soldat ? — Oh! pour cela « non, mon capitaine, et ce n'est pas moi qui désuète norerai l'uniforme du régiment d'Aunis ; mais voyez- « vous, mon capitaine, pour porter allègrement le mous- « quet et manger glorieusement le pain du roi, il faut a avoir l'esprit en repos. » Et là-dessus j'ai sans vergogne raconté à mon officier et notre pauvreté et notre récent malheur. Mon capitaine est un homme brave et sensible. * André, me dit-il après s'être gratté le Iront,
« quoiqu'un aussi bon soldat que toi soit difficile à « remplacer , tâche de trouver dans ton pays quelque « chose comme cent écus, et je m'arrangerai de ma- « nière à te faire obtenir ton congé. » Vous pensez bien, ma mère , poursuivit le soldat , que je me suis parfaitement gardé de dire à mon capitaine que je n'avais aucune espérance de réaliser cette somme. Je me suis contenté de le remercier de son bon vouloir, et là-dessus je suis parti et me voilà !
— Ainsi, pour cent écus, se hasarda à dire d'une voix douce et tremblante la jeune fille, nous serions tous heureux !
— Tous, » répéta André, en enveloppant Babet d'un de ces regards qui peignent l'amour, la reconnaissance et le respect.
En ce moment on heurta violemment à la porte de la chaumière , et Mme de Bussy , vêtue de son costume de chœur, la poitrine ornée de la croix d'or, insigne de sa dignité chapitrale, entra, accompagnée du maître-d'hôtel de Mlle de Guise et d'un valet portant une large corbeille.
« Que la bénédiction du Seigneur soit avec vous ! » dit la chanoinesse en franchissant le seuil de l'huis.
A cette apparition inattendue, toute la famille se leva : les femmes et les enfants s'inclinèrent, le soldat ôta son chapeau et se tint immobile comme au port d'armes.
« Mes bons amis , dit la chanoinesse , vous savez que votre dame se marie cette nuit. Demain elle sera duchesse de Richelieu, et elle quittera, sinon pour toujours, du moins pour longtemps, le château de Beaujeu tant aimé , et où elle a passé les plus belles et les plus charmantes années de sa jeunesse.
— Mlle de Guise va nous abandonner ! exclamèrent Mathurine, Babet et les enfants.
— Oh ! vous connaissez le cœur de votre dame , reprit la chanoinesse ; en cessant de demeurer au milieu de vous, elle ne vous abandonnera pas. Son cœur, ses souvenirs et ses sympathies se tourneront constamment vers Beaujeu. Et pour vous prouver que votre affection lui est chère, pour vous adresser des adieux qui, elle l'espère, ne seront pas éternels, elle a daigné me charger de vous distribuer ces beignets , qu'elle a faits de ses propres mains. Elle prétend vous associer ainsi, dans la collation que vous allez prendre, aux fêtes et aux réjouissances de son mariage.
— Mathurine , dit alors le maitre-d'hôtel Joseph de Plunard , en plongeant sa main dans la corbeille, voici douze beignets pour vous et vos trois enfants. Babet, vous êtes une vertueuse et secourable fille ; Mademoiselle vous octroie six beignets pour vous toute seule. Quant à toi , mon garçon , ajouta le vieux Plunard en s'adressant à André , j'ignorais ton arrivée à Beaujeu; mais j'ai appris que tu étais un brave soldat comme tu avais été un bon fils, et je crois suivre les intentions de notre illustre maîtresse en te gratifiant de six beignets.
— Grand merci , monsieur Plunard , repartit le soldat ; je ferai honneur, soyez-en sûr, au cadeau de notre dame et seigneur.
— Et maintenant , mes bons amis , reprit la chanoi-
liesse, îious vous laissons pour continuer notre tournée et rentrer au château à l'heure fixée pour la cérémonie. Je ne vous dirai pas : « Réjouissez-vous, » car cette maison porte encore les traces d'un deuil trop récent ; mais je vous dirai : « Espérez en la Providence « et ne cessez pas de la bénir, pour en être à votre tour « bénis. »
, Ces paroles prononcées, la chanoinesse et ses deux acolytes se retirèrent au milieu des témoignages de respect de la pauvre famille.
« Mère, dit le soldat en reprenant sa place, voilà des beignets qui me semblent bien appétissants, et quand je songe que c'est la main délicate de notre châtelaine qui leur a donné cette forme et cette ceuleur, ça me donne une furieuse envie d'y goûter.
— Mange, mange, mon enfant, répondit Mathurine ; mais tu sais qu'il n'y a que de la piquette pour accompagner ces friandises.
— ^Faute de merles, on mange des grives, répliqua André , et faute du bon petit vin blanc de Poitou, on boit de la piquette. Un laboureur et un soldat s'accommodent de tout. »
Et sans autre préambule , André mordit bien et dru dans le premier beignet qui lui tomba sous la main.
Mais tout aussitôt il fit une épouvantable grimace.
« Qu'as-tu donc, mon enfant? dit Mathurine.
— Rien, rien, mère ; je suis tombé seulement sur ce qu'on appelle un beignet d'attrape.... On en fait toujours comme ça histoire de rire. »
Il en prit un second, et le même coup de dent amena la même grimace. ,
« Oh ! pour le coup, dit-il, c'est trop fort.... il faut que je voie ce qu'il y a là-dedans : c'est à casser les dents d'un crocodile. »
52 LES BEIGNEÏS
Il prit un couteau , éventra le beignet , et un double louis d'or se dégagea radieux de la houppelande de pâte.
« Que vois-je ? s'écria le soldat, de l'or ! 0 ma mère! ô Babet ! »
Tous les beignets furent fouillés à l'envi , et de chacun d'eux tomba un jaune compagnon du premier louis d'or.
Le soldat, les deux femmes, étaient dans la stupéfaction ; les trois enfants ouvraient de grands yeux et, la bouche béante, admiraient ces parcelles de métal dont ils ignoraient la valeur et dont jusqu'alors ils n'avaient pas soupçonné l'existence.
Les louis réunis devant chaque lot s'épanouissaient et chatoyaient aux lueurs vacillantes de la lampe. Cet or, sur cette table décrépite, au milieu de cette chaumière indigente, était une page des Mille et une Nuits.
« Oh! je reconnais bien là notre chère demoiselle, dit Mathurine, en essuyant cette fois une larme de joie et de reconnaissance ; avant de faire la part de son bonheur, elle a voulu faire la part des pauvres et des affligés.
— Vive Mademoiselle de Guise ! dit le soldat en jetant son chapeau en l'air. C'est pour cette fois, mère, que je ne vous quitterai plus ; le soldat redevient laboureur. »
Il n'avait pas achevé ces paroles, que l'horloge du château se mit à sonner minuit et que la cloche argentine de la chapelle du manoir annonça que la cérémonie du mariage de Mlle de Guise et de M. le duc de Richelieu allait commencer.
Mathurine , par un mouvement instinctif, se leva, prit ses trois jeunes enfants et Babet par la main ; puis se jetant tous ensemble au pied du crucifix, soleil moral de la chaumière, ils exhalèrent eu chœur leur ^ra-
titude par cette courte prière qu'ils adressèrent d'une même âme à l'éternei dispensateur des biens d'icibas :
« 0 mon Dieu ! bénissez notre bienfaitrice ; accordez-lui dès ce monde la récompense de ses vertus; faites j ô mon Dieu , que le saint engagement qu'elle contracte en ce moment soit pour elle une source de félicité, de consolation et d'espérance ! »
Le soldat ne s'était point mis à genoux , mais on voyait à son attitude recueillie, a ses regards fixés sur le signe de la Rédemption, qu'il s'unissait mentalement à la pieuse et reconnaissante manifestation de la famille.
Mathurine continua :
« Quant à moi, ô mon Dieu! je vous remercie des grâces que vous venez de répandre sur moi ; vous m'avez frappée, Seigneur, mais votre miséricorde infinie l'emporte sur votre justice. En me rendant mon fils, Seigneur, vous me rendez une part de ce que j'ai perdu; en inspirant une charité si tendre, si noble, à Mlle de Guise, vous me sauvez, mon Dieu, et avec moi vous sauvez ma famille. Seigneur, Seigneur, ma confiance dans votre saint nom a fait ma force jusqu'à ce jour : que le cantique de ma reconnaissance devienne l'occupation et la joie du reste de ma vie.
— Mère , dit respectueusement le soldat à Mathurine en la relevant, car la bonne femme était restée à genoux devant le Christ, mère, Dieu exaucera votre prière, et nous serons tous heureux.... du moins j'ai la hardiesse de l'espérer, ajouta-t-il en regardant timidement Babet.
— Monsieur André, répondit la jeune fille, dont un sourire plein de pudeur et d'esprit vint arquer la bouche rose et fraîche, monsieur André, voulez-vous accepter mes beignets?
— Si votre cœur est avec, dit à son tour le soldat, d'un air malicieusement dubitatif.
— Prenez-les donc, répliqua Babet, et que Dieu protège notre ménage.
— Et notre amour, » ajouta le soldat , en prenant dans ses mains la main de Babet et en embrassant tour à tour sa mère et son amante.
Les beignets de Mlle de Guise avaient fait le tour du village de Beaujeu. Ils avaient réjoui la couche du vieillard, la crèche du nouveau-né, l'asile de l'orphelin et de la veuve abandonnée. Partout cette manne céleste, car l'or est céleste quand il est sanctifié par la charité chrétienne, avait tari des pleurs, calmé des désespoirs, suspendu des douleurs. Partout cet ingénieux et dernier gage de la sollicitude maternelle de la châtelaine de Beaujeu avait été accueilli par les larmes et les bénédictions de l'indigence.
Aussi les malheureux , femmes, vieillards et enfants, se pressaient-ils le lendemain dès la pointe du jour à la porte du château, comme dans les temps bibliques les paralytiques et les malades se pressaient autour de la piscine miraculeuse du temple de Jérusalem.
La reconnaissance villageoise n'attendait que l'apparition de la nouvelle duchesse de Bichelieu pour faire éclater son enthousiasme.
Ce moment arriva enfin.
Le pont-levis de l'antique manoir se baissa majestueusement sur le fossé, et donna passage au leste et brillant cortège des nouveaux mariés.
Un formidable cri de Vive mademoiselle de Guise! Vive madame la duchesse de Richelieu! retentit alors sur l'esplanade, et alla, d'écho en écho, se perdre jusque sous les voûtes héroïques des sires de Beaujeu.
La jeune duchesse , émue jusqu'aux larmes, se pen-
cha a la portière et adressa du geste un suprême adieu à ces vassaux dont elle avait si longtemps été la providence et l'étoile.
Les acclamations redoublèrent et suivirent longtemps le splendide équipage à six chevaux, qui entraînait vers les magnificences de Versailles le couple fortuné.
« Mes amis, dit Joseph de Plunard, le vieux maître d'hôtel, qui se trouvait dans la dernière voiture de suite avec Voltaire, Helvétius, l'abbé de Bernis et Gentil- Bernard, mes amis, je compte bien que vous n'oublierez jamais Mme la duchesse de Richelieu.
— Non , monsieur , répondit le soldat du régiment d'Aunis; mais nos enfants, dussent-ils perdre un jour le souvenir des titres et du nom de Mme la duchesse de Richelieu, se rappelleront toujours avec reconnaissance les beignets de Mlle de Guise.
Quelques affaires de famille avaient amené dans le Canibridge-Shire et à peu de distance du bourg de Xewmarket, si célèbre par ses courses de chevaux, l'auteur de Tristam Shandy et du Voyage sentimental.
Sterne, en vrai philosophe qu'il était, avait entrepris ce pèlerinage le plus simplement du monde ; une petite valise composait tout son bagage, et la voiture publique qui conduit de Londres à Cambridge lui avait fourni, sur son impériale, une place d'où, en dépit des brumes d'octobre et des rafales d'un vent du nord assez violent, l'observateur des mœurs et de la nature avait la faculté d'examiner de haut et de loin les objets capables de grossir les trésors de son aimable et piquante philosophie. -
Sterne , que la voiture publique descendit à Cambridge dans la cour de la splendide auberge des Trois rois, si fréquentée par les écoliers de l'Université, se hâta de quitter la tumultueuse ville où l'antonomase, la catachrèse et l'hypotypose fleurissent depuis cinq siècles
pour la plus grande gloire de la vieille Angleterre, et de prendre, à travers les champs, la route qui devait le conduire à sa destination. Mais il avait six milles à faire, et, quoique bon marcheur, Sterne éprouva, à moitié chemin, le besoin de prendre un peu de repos et beaucoup de nourriture. Le grand air lui avait ouvert l'appétit, et le plus bel esprit du monde, la plus riante imagination des Trois-Royaumes, était , aux heures ordinaires des repas, esclave de son estomac.
Sterne avisa, dans un pauvre village qu'il traversait, une auberge dont la fastueuse enseigne le frappa tout d'abord. En lettres hautes de dix-huit pouces, on lisait, en effet , sur la façade lézardée de l'hôtellerie : Aux armes d'Angleterre. Tom Dickson loge à pied et à cheval. Bonne aie, wiskey, eau-de-vie de France, et bonne chère à toute heure.
Cet appétissant programme tenta le philosophe, et, franchissant les trois marches qui séparaient de la rue la cuisine de cette excellente hôtellerie, il entra avec une confiance intrépide.
Mais quel fut son désappointement en voyant des fournaux veufs de feu, une cheminée déserte, où deux tisons fumaient tristement, des tables assez proprement frottées, mais dont la luisante toilette ne pouvait dissimuler la caducité, et un garde -manger où s'étalaient languissamment quelques raves, flanquées d'un vestige de fromage de Ghester et de la soixantième partie d'une motte de beurre de Durham !
« Fiez-vous donc aux enseignes ! grommela le philosophe entre ses dents ; il est dit que le charlatanisme trouvera, même dans les plus misérables villages, des autels que la rapacité et l'orgueil lui élèveront. 0 folie humaine ! tu tiens partout tes assises, et les cabarets des hameaux ne sont pas moins que les bancs du parlement,
le théâtre de tes sottises, de tes excentricités et de les stupides évolutions. »
Au bruit que fit Sterne en frappant du bout de sa canne de jonc un seau qui lui rappela la Secchia rapila, ce joli petit poëme du Tassoni, bâti sur la pointe d'une aiguille et peint avec une plume de colibri, une femme jeune encore, et vêtue avec cette recherche et cette propreté qui distinguent les bourgeoises de la classe moyenne en Angleterre, opéra son ascension par l'escalier d'une cave que Sterne n'avait pas d'abord aperçu, placé qu'il était dans la pénombre de la salle.
« C'est vous, madame, qui êtes la maîtresse de cette auberge? » dit Sterne.
La femme fit un signe de tête affirmatif.
« En ce cas, poursuivit le philosophe, faites-moi le plaisir de me servir à dîner : je suis entré chez vous sur la foi de votre enseigne, et je compte faire un bon repas, car j'ai grand'faim et grand'soif.
— Mon Dieu! milord, répliqua l'hôtelière en faisant une profonde révérence, vous ne pouviez tomber plus mal ; le grand nombre de curieux qui sont venus pour les courses de Newmarket ont débordé jusque dans les villages environnants; ce bourg a été inondé de visiteurs comme les autres, et cette foule nous a affamés en quelque sorte, car nous étions loin de nous attendre à cela; nous ne nous étions pas précautionnés.
— De sorte que, dans cette auberge où vous promettez au public une excellente nourriture à toute heure, il n'y a rien à manger?
— A peu près, milord; cependant....
— C'est fâcheux, interrompit Sterne, et j'étais loin de m'attendre à une pareille déception. Mais les regrets ne servent pas à grand'chose dans la vie, et je vais de ce pas, sans plus attendre, me mettre en quête d'une
hôtellerie moins visitée par les sauterelles de Newmarket.
— Milord ne trouvera pas de meilleure pitance ailleurs qu'ici, répondit la femme, et si milord veut bien attendre une couple d'heures, peut-être Tom Dickson, mon mari, qui est allé vendre quelques bottes de fourrage à Xewmarket, reviendra-t-il avec des provisions.
— Madame, dit Sterne impatienté du titre honorifique que l'hôtesse ne cessait de lui corner aux oreilles, je ne suis pas un lord, et l'exiguïté de mon équipage, ajouta-t-il en lui montrant du doigt la valise qu'il portait à son bras, devrait vous faire comprendre que je n'appartiens ni de près ni de loin à l'aristocratie. Cessez donc, je vous prie, de m'affubler d'une qualification que je respecte beaucoup, mais dont je fais fort peu de cas lorsqu'elle n'est point accompagnée de qualités plus solides, et surtout plus profitables à la patrie et à l'humanité. Résumons la discussion dans le cercle le plus étroit possible. Avez-vous quelques mets vulgaires à ma disposition? je reste. Ne possédez-vous absolument rien à manger? je m'en vais.
— Que Dieu me protège ! fit l'hôtelière, je n'ai pas prétendu offenser Votre Honneur en l'appelant milord, et prenons que vous n'en soyez pas un, quoique si vous n'en avez pas le train fastueux, vous en avez la prestance et le langage. Voilà un point réglé. Quant au second, il ne sera pas plus difficile de nous entendre. Si Votre Honneur veut se contenter d'un diner médiocre, d'un dîner tel qu'on n'oserait en offrir aux voyageurs à l'auberge des Armes cl' Angleterre dans les temps ordinaires, nous pourrions nous arranger à merveille.
— Sur ce pied-là, dit Sterne, je reste; que pouvezvous me donner à manger? Voyons, expliquez-moi vos
ressources et formulez votre menu; mais soyez brève, car mon appétit est arrivé à son apogée, et vous connaissez le proverbe : ventre affamé n'a point d'oreilles.
— Je puis faire à Votre Honneur une excellente omelette d'autant d'oeufs qu'il lui plaira d'ordonner; j'ai ensuite un quartier de merluche qui a fait les délices, pendant le dernier carême, de notre ministre et de sa famille; j'ai aussi une aile de dindon qui, par sa blancheur, sa tendresse et ses autres qualités nutritives, était digne de figurer à la table royale ou aux festins d'Hyde-Park. Avec cela , j'ai encore à offrir à Votre Honneur un bon morceau de fromage de Ghester et des pommes grosses comme des oranges et juteuses comme des citrons.
— Je vous fais grâce de votre quartier de merluche, madame ; c'est une sorte de poisson pour lequel, je n'ai aucune sympathie. Je me bornerai à l'omelette, une omelette de douze œufs, par exemple, à votre aile de dindon et à votre morceau de Ghester. Mais j'ai l'habitude, en voyageur expérimenté, de stipuler d'abord le prix des articles de mes repas. Combien me ferezvous payer l'omelette de douze œufs?
— Un schelling. Votre Honneur sait que les poules ont pondu moins cette année que de coutume, et que le beurre est hors de prix.
— J'ignorais que les poules eussent moins pondu que les années précédentes, et que le beurre fût devenu aussi cher que la cochenille ; or, d'après toutes ces considérations, un schelling pour une omelette de douze œufs n'est pas un prix trop déraisonnable. Passons donc à un schelling. Maintenant, a la cuisse de volaille. Combien cette cuisse de volaille ?
— Trois schellings, fit l'aubergiste.
— Trois schellings!... trois schellings une misé-
rable cuisse de dindon! exclama Sterne, en jetant de stupéfaction, et aussi probablement de lassitude, sa valise sur une table de l'auberge.
— Je ferai observer à Votre Honneur, repartit l'hôtesse, que le dindon auquel appartenait cette aile venait directement de Normandie, province de France renommée, comme vous savez, pour ses pâturages et ses volailles extrafines.
— Je m'inquiète peu de la nationalité de votre dindon; mais je vous le répète, cette volaille me parait d'un prix exorbitant.
— Si Votre Honneur , poursuivit l'hôtesse , veut se donner la peine de se rendre avec moi chez le voisin William Àrgison le tisserand, il pourra se convaincre que je ne lui surfais pas, en admirant un coq d'Inde pareil, venu également de France, et que le voisin emploie, comme il employait celui-ci (car nous tenions ce superbe volatile de notre voisin) à tourner un de ses rouets1.
— Je me soucie peu du collègue de votre défunt volatile , répondit Sterne , et en parodiant le vers d'un certain poète que vous ne connaissez pas, je vous dirai, madame :
Moins vaut dindon debout que dindon à la broche !
En un mot, et pour en finir, je vous avouerai que ce
plat est trop cher pour ma bourse et que j'aime mieux
1. Dans quelques provinces de l'Angleterre, certains artisans emploient des coqs d'Inde, et même les coqs de la forte espèce, à tourner les roues par un procédé aussi simple qu'ingénieux : l'espèce de cylindre à marches que les volatiles font tourner est chauffé à 75 degrés. La crainte de se brûler fait activer la montée perpétuelle de ces pauvres animaux, et le mouvement imprimé par eux détermine le dévidage de deux ou trois rouets.
renoncer à votre diner qu'à mes trois schellings; je ne sais pas acheter si cher un repentir.
— Allons, Votre Honneur mettra bien deu*. schellings, fit l'aubergiste en retirant d'une espèce de gardemanger suspendu à la muraille la bienheureuse aile en litige.
— J'ajouterai un demi-schelling, mais pas un penny de plus, repartit Sterne ; c'est à prendre ou à laisser.
— Soit pour un schelling et demi, mais c'est uniquement pour avoir la pratique de Votre Honneur et pour lui faire éviter le désagrément d'aller ailleurs tâter d'une cuisine aussi peu fournie que la mienne l'est aujourd'hui. Quelle boisson Votre Honneur veut-il prendre?
— Une pinte de bonne aie, si vous en avez.
— Si nous en avons? c'est de l'aie princière, de l'aie qu'on vend un quart de schelling dans les meilleures tavernes de Londres....
— Et que vous laites payer ici?... interrompit Sterne.
— Trois pences , tout au juste.
— Il n'y a point à crier. Allons donc, madame l'hôtesse, voilà tout parfaitement entendu ; hâtez-vous de me servir, car pendant tout ce colloque mon appétit n'a fait que croître et embellir.
— Ce sera bientôt fait, répondit l'hôtesse, à laquelle l'amour du lucre semblait donner des ailes; un petit quart d'heure, et Votre Honneur pourra se mettre à table et rendre justice à l'omelette la plus belle qui ait jamais été retournée dans une poêle des Trois- Hoyaumes. »
En effet, la chaste épouse de Tom Dickson fit une telle diligence et alluma un si bon feu de fagots d'épines, que l'omelette, clef de voûte de ce festin de Balthasar, fut confectionnée en un tour de main, et que Sterne put jouir de l'ineffable avantage de s'asseoir enfin devant une
table proprement habillée de linge blanc et ornée d'un plat de faïence d'où s'exhalaient les parfums nutritifs de l'omelette , parfums qui chatouillaient agréablement les houppes nerveuses de son palais et le sens olfactif de son cerveau.
Gomme le philosophe portait dextrenient à sa bouche les premiers morceaux, le galop d'un cheval retentit tout à coup dans la rue déserte, et presque aussitôt un homme, jeune encore, car il avait à peine trente ans, et mis avec une exquise élégance, fit irruption dans l'hôtellerie.
A son aspect, l'hôtelière rougit (était-ce de souvenir, était-ce de plaisir? l'histoire ne le précise pas), et dit au visiteur d'une voix légèrement émue :
« Quel bon vent vous amène ici, milord? Je pensais que, depuis les dernières fêtes de Noël, vous aviez oublié le chemin de l'auberge des Armes d'Angleterre. •»
Gela fut dit avec une petite moue significative et un certain air de reproche, moue et ton qui n'auraient point échappé à Sterne dans un autre temps, mais qui, pour le moment, absorbé qu'il était dans la contemplation de son omelette, ne le rappelèrent pas à son rôle d'observateur ; cependant le titre de milord avait frappé son oreille, et il n'avait pu s'empêcher de se dire à luimême :
« Voilà une femme furieusement héraldique : elle salue du nom de milords tous les chats coiffés qui entrent dans son cabaret. Au diable la flatterie de taverne ! »
Cependant, le survenant répondait à l'hôtesse :
« Certainement, chère mistress, je suis bien coupable de vous négliger, moi qui étais autrefois l'un des plus assidus habitués de votre auberge ; mais les affaires politiques.... les soins à donner à ma candidature pour
sterk'e en voyage. 65
les prochaines élections au parlement, tout cela dévore mon temps.... et pourtant ne diminue pas mes torts, chère mistress. Mais, de grâce, oubliez vos griefs et. donnez-moi à dîner. Je quitte Newmarket, où la clôture des courses m'avait forcé d'aller, et j'arrive ici, mourant de faim, après une course de haies, une course au clocher et le trajet de Newmarket ici, deux milles au galop désespéré de mon cheval trois fois vaincu ! et plus pauvre de mille guinées.
— Mille guinées ! toujours le même ! Milord, répliqua l'hôtesse, vous perdez en gageures et en paris à Newmarket et à Strattford le plus clair et le plus net de vos magnifiques revenus. Votre candidature au parlement va encore augmenter cette année les charges que votre orgueil de baronnet vous impose, et je crains fort que* malgré vos promesses, vous ne soyez obligé, une fois au parlement, de siéger sur d'autres bancs que ceux qui vous auront été désignés d'avance par les électeurs.
— Que voulez-vous, chère mistress Dickson? il faut être de son pays avant tout. Français, j'emploierais mes loisirs et ma fortune à cultiver les arts et les lettres ; Anglais, je suis fatalement dévoué a faire de mes écuries le domicile de mon activité et de mon intelligence, et en sus, au risque de me rompre vingt fois le cou, je suis tenu , par considération pour mon rang , de me montrer à toutes les courses des Trois-Royaumes, et de disputer à des palefreniers et à des jockeys, ces gladiateurs et ces athlètes de notre temps, des prix dont je ne touche jamais le quibus, bien que parfois ils allégeraient les pertes que j'éprouve dans les paris. Mais brisons là, chère mistress Dickson, et faites-moi servir, de grâce, quelque chose à manger; je n'en puis plus.
— Ma foi, milord, votre mauvaise fortune vous suit
à la piste aujourd'hui ; vous avez eu les chances contraires aux courses, et votre souper s'en ressentira. Je n'ai absolument rien à vous offrir. Il ne me restait de toutes mes provisions qu'une aile de volaille, et ce gentilhomme, ajouta l'hôtesse en montrant Sterne, s'en est accommodé.
— Ah ! parbleu, vous avez raison, mistress Dickson, je joue de malheur aujourd'hui ; mais je m'aperçois que ce gentilhomme a devant lui une omelette monstrueuse. Est-ce qu'il ne pourrait pas me céder son aile de volaille ?
— Demandez-le-lui, fit mistress Dickson en riant sous cape, et dont la malice féminine n'était peut-être pas fâchée de tirer une petite vengeance de l'infidélité du lord.
— Monsieur, dit le lord en faisant quelque» pas vers la table où Sterne officiait de son mieux, je remarque avec une véritable satisfaction que vous faites honneur à la formidable omelette que vous avez devant vous. Au train dont vont les choses, j'ose croire que cette cuisse de volaille ne vous sera pas d'une nécessité absolue. Vous plairait-il de l'échanger contre une guînée que je vais avoir l'honneur de vous offrir? »
Et milord tira en effet de sa bourse une glorieuse guinée qu'il exhiba entre l'index et le pouce à son interlocuteur. Sterne feignit de ne pas comprendre tout de suite, et le lord répéta son invitation ou sa prière.
« Monsieur, répondit Sterne en posant sa fourchette sur la table, je n'ai guère l'habitude de résister aux prières qui me sont faites, mais je résiste comme un beau diable à toutes les propositions qui ressemblent à des marchés ou à des ventes ; je ne me sens pas plus disposé, en un mot, à vendre les consolations de mon estomac que la pureté de ma conscience; vous ne
pourrez donc trouver mauvais que je refuse votre argent et que je conserve mon aile de dindon ; cependant.... »
En ce moment, une petite fille, pauvrement vêtue, mais qu'à ses manières réservées, à sa voix douce et accentuée, à sa tournure et à ses traits pleins de quiétude et de distinction, on pouvait deviner appartenir à la classe moyenne de la société, entra dans la salle^de l'auberge.
« Ma bonne mistress Dickson, dit-elle à l'hôtelière, ma mère vient de nous donner un autre petit frère, et son travail a été bien rude ; mon père m'envoie vous demander si vous ne pourriez pas nous vendre à crédit jusqu'à samedi prochain, c'est le jour où il va toucher son mois chez le recteur, un peu de volaille bien tendre pour restaurer notre pauvre mère qui a besoin d'une bonne nourriture pour se remettre tout à fait.
— Hélas ! ma bonne petite Betty, répondit mistress Dickson , je voudrais bien pouvoir obliger ton père , mais je ne possède pas Fombre d'un blanc de volaille dans mon garde-manger, et ces deux messieurs que tu vois là sont en pourparlers pour cette aile de dindon qui ne m'appartient plus.
— Ah ! mon Dieu! fit la pauvre petite fille en levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, que va devenir ma chère maman, qui a si faim, elle?... Enfin, la volonté du Seigneur soit faite en toutes choses ! Excusez-moi, ma bonne mistress Dickson, d'être venue vous déranger. »
La sensibilité, la résignation angélique de cette intéressante enfant, émurent Sterne jusqu'aux larmes.
« Madame , dit-il à l'aubergiste , à qui appartient cette charmante petite fille?
— C'est la fille aînée de notre ministre, monsieur,
un bien brave et un bien excellent homme, mais qui est plus pauvre que Job, et dont la modeste prébende ne suffit pas à nourrir et à élever sa famille. Il avait déjà six enfants, sa femme vient de lui en donner un septième ce matin, et c'est pour réconforter cette tendre épouse que ce cher pasteur envoyait ici sa Betty, afin de savoir si j'avais quelque chose d'un peu délicat à lui donner. Hélas ! la pauvre enfant s'en est allée comme elle est venue, et cela me crève le cœur.
— Milord, dit Sterne en se levant avec précipitation, cette aile de volaille était l'objet de notre convoitise à Fun et à l'autre ; que la charité chrétienne nous mette d'accord : portons-la ensemble à la pauvre accouchée, et jouissons de l'agréable surprise que lui causera notre chétive offrande.
— De grand cœur, monsieur ! Je suis a vos ordres, » répondit le lord, chez lequel l'amour des chevaux n'avait pas étouffé l'amour de l'humanité.
Ils partirent en effet, et, guidés par mistress Dick-. son, le philosophe et le seigneur arrivèrent bientôt au logis du ministre.
C'était une vieille et misérable maison qui ressemblait beaucoup mieux au repaire de quelque bohémien qu'au presbytère vénéré d'un ministre du saint Evangile.
Sterne, le jeune lord et mistress Dickson franchirent solennellement le seuil de ce déplorable manoir, et un spectacle aussi triste que touchant frappa leurs regards : la nouvelle accouchée était étendue sur un maigre lit dont l'exquise propreté ne pouvait dissimuler la dureté. Trois des plus jeunes enfants dormaient à ses côtés du sommeil des anges; ses quatre aînés, groupés autour de son chevet , l'enlaçaient de leurs bras et de leurs naïves caresses. Quant au digne ministre, assis grave-
ment au pied du lit de sa chère moitié, il faisait une lecture pieuse, peut-être autant pour consoler ces chastes âmes que pour apaiser la faim de leur corps.
Lorsque la compagnie entra, le bon ecclésiastique prononçait ces paroles du Psalmiste : Memoriam fecit mirabiliorum suorummisericors etmiseralor Dominus; escam dédit timenlibus se. Ce qui veut dire : Le Seigneur tout bon et tout miséricordieux a éternisé la mémoire de ses merveilles; il a donné la nourriture à ceux qui le craignent.
« Madame, dit Sterne en entrant à l'accouchée, permettez à milord et à moi de venir vous offrir un plat de notre frugal repas. Une table de voyageur, même dans l'illustre auberge des Armes d' Angleterre, n'est pas toujours amplement garnie. Mais vous excuserez la modicité de l'offrande en faveur de nos sentiments respectueux et du profond intérêt que nous inspire votre aimable famille. »
La pauvre femme ne pouvait en croire ses yeux ; elle semblait dévorer du regard le précieux spécimen de la volaille renommée qui lui était présenté.
Après avoir consulté d'un coup d'oeil son époux pour savoir si elle devait accepter, elle balbutia quelques remerciments qui partaient moins de la bouche que du cœur. Le ministre se chargea de formuler la gratitude de sa femme, et, dans un remerciment exempt d'orgueil aussi bien que de basse humilité, il témoigna à Sterne et à son compagnon le prix qu'il attachait à cet évangélique procédé.
La situation intéressante de la femme du pasteur avait profondément touché le philosophe et le lord ; la pieuse résignation, la noblesse dans l'indigence de ce père de famille, avaient fait couler leurs larmes. Sterne ne cherchait pas à déguiser son émotion; le jeune lord,
plus esclave du décorum du monde, cherchait à la maîtriser.
a Monsieur, dit-il au ministre, vos remercîments dépassent de beaucoup la valeur de notre présent, et nous ne les avons acceptés que sous bénéfice d'inventaire ; mais moi j'ai une faveur à vous demander, et, si vous voulez bien me l'accorder, ce sera à moi à vous adresser de grands et parfaits remercîments.
— Oh ! milord, s'écria le bon ministre, parlez, et, s'il ne dépend que de moi d'être agréable à Votre Seigneurie, je m'estimerai trop heureux.
— Voici en deux mots de quoi il s'agit. Je n'ai jamais tenu d'enfant sur les fonts baptismaux ; l'idée m'est venue d'être le parrain de quelque joli poupon de bonne souche. Me ferez-vous l'honneur de ni'accepter pour celui de votre nouveau-né?
— Ah ! milord ! s'écrièrent en chœur le ministre, sa femme et ses quatre aines.
— Vous m'agréez? Très-bien! poursuivit le jeune lord ; en ce cas, permettez-moi de donner à celui qui doit être bientôt mon filleul quelques petits morceaux de métal que, par les soins de sa mère et de mistress Dickson, ici présente, et que je choisis pour marraine, on transformera en dragées et en bagatelles nécessaires à la cérémonie. »
Et plus prompt que l'éclair, le jeune lord vida sa bourse sur les langes rapiécés de l'enfant qui dormait. Soixante guinées luisantes et frappées au coin du roi Georges s'éparpillèrent en grelottant sur ce lit sordide, où le mirage de l'or n'était jamais venu apaiser les soucis cuisants de l'indigence.
Puis sans donner le temps aux témoignages de reconnaissance de faire explosion, le lord ajouta :
« Je laisse mistress Dickson avec vous pour régler le
jour de la cérémonie. Adieu, mes amis ; adieu mes enfants, à bientôt ! »
Et prenant Sterne par le bras, le jeune homme sortit brusquement du presbytère avant que le ministre et ses enfants, étourdis d'une telle munificence, eussent pu articuler un seul mot.
Ils s'acheminèrent vers l'auberge des Armes d'Angleterre.
« Vous venez de me faire passer l'un des plus heureux moments de ma vie, milord, dit Sterne à son compagnon. Vous êtes un noble cœur, et je donnerais tout au monde pour obtenir une place dans votre amitié.
— S'il y a quelque mérite dans ce que je viens de faire, repartit modestement le jeune homme, c'est à vous que la louange en est due. Votre généreuse provocation a tout fait ; le sillon appelait le grain.
— Oui, mais que de sillons tracés ! combien peu de grain répandu ! Mais, milord, vous devez avoir retiré de la scène de tout à l'heure une puissante moralité. Votre émotion, vos larmes, le bonheur qui inonde en cet instant votre cœur, doivent vous avoir appris qu'il est, pour les âmes généreuses, pour les cœurs magnanimes, des plaisirs plus nobles, des contentements plus vifs que ceux du turf et de l'hippodrome. On se ruine bien souvent dans le métier des centaures et dans les ambitions de la politique ; on s'enrichit toujours icibas et là-haut par la pratique de la bienfaisance et par l'exercice de la charité chrétienne.
— Ma raison et mon cœur conspirent à ne vous point donner tort, monsieur. Oserai-je vous demander votre nom?
— Quelques-uns m'appellent Yorick, on me nomme communément Sterne....
— L'auteur charmant de Tristam Sliandy et du
Voyage sentimental? exclama le jeune lord ; j'aurais dû m'en douter; ces chefs-d'œuvre....
— Dites ces fantaisies où le cœur a eu plus de part que l'esprit, interrompit Sterne ; car, milord, je ne me donne ni pour un écrivain, ni pour un philosophe. Je suis tout uniment un ami de l'humanité et de lavertu. »
Ils étaient arrivés à la porte de l'auberge.
« Monsieur Sterne, dit le lord, me ferez-vous l'honneur de m'accompagner jusqu'à mon château, situé à deux milles d'ici? J'ai un cheval à votre disposition.
— Mille grâces, milord ; je rentre à mon auberge, où j'ai mon appétit à reprendre et mon omelette à finir. Quant à vous, milord, retournez dans votre manoir héréditaire, et, pour oublier les pertes que vous avez subies à Newmarket aujourd'hui , songez que vous avez arraché toute une famille respectable aux langueurs de l'indigence, et que vous avez conquis, par cette action, l'estime d'un honnête homme, la reconnaissance de vos semblables et les bénédictions de ce Dieu toutpuissant qui récompense même le verre d'eau que l'on donne en son nom. »
La colère.
Fils d'un apothicaire de Brives-la-Gaillarde, l'abbé Dubois semblait avoir dans son humeur toutes les essences, bonnes ou mauvaises, des drogues de l'officine paternelle. Explosible comme le vif- argent, amer comme le fiel, sec et cassant comme la cannelle, fin comme l'ambre, insaisissable comme le mercure, absorbant comme le chlore, il réunissait dans sa personne les vices les plus bas aux qualités les plus hautes, les appétits les plus grossiers aux instincts les plus généreux. Travailleur infatigable, il dérobait aux affaires des heures précieuses pour présider à des débauches infâmes ou à des orgies scandaleuses ; libéral jusqu'à la 296 d
prodigalité , on le voyait parfois afficher l'avarice la plus opiniâtre ou l'économie la plus sordide. Sensible aux charmes des lettres et des beaux-arts, on était surpris de l'entendre déclamer en iconoclaste et agir en vandale. Humble et orgueilleux, bon homme et méchant homme, austère et gai jusqu'à la trivialité, digne et crapuleux., il passait dans la même journée, quelquefois dans la même heure, du rôle d'Assuérus au rôle de Scaramouche et de Scapin, des grands airs d'unXimenès ou d'un Richelieu aux piètres mines d'un paillasse ou d'un bateleur. Caméléon à face humaine, en un mot, l'abbé Dubois, pour arriver au pouvoir, subit toutes les tortures que l'âmour-propre d'un galant homme puisse éprouver; et pour se conserver ce pouvoir, nécessaire, non à son génie, mais à la satisfaction de ses vices, il endossa toutes les livrées, depuis celle de l'esclavage et de la domesticité jusqu'à celles plus déshonorantes encore des histrions, des saltimbanques, des parasites et des traîtres.
Ce fut pourtant cet homme que Philippe d'Orléans, régent de France, osa faire revêtir de la pourpre romaine ; ce fut cet homme que l'élève presque couronné de l'empoisonneur Homberg fit premier ministre; ce fut cet homme enfin que ce régent de malheur, beaucoup trop loué par Voltaire et beaucoup trop accusé par Lagrange-Chancel , osa sans rougir installer sur le siège archiépiscopal de Cambrai, sur ce siège vénérable, encore étoile des vertus de Fénelon, encore empreint de l'ardente charité, de l'abnégation sublime, de la douceur et de la pureté angélique du martyre de Bossuel.
Dubois, premier ministre et cardinal , avait coutume de recevoir chaque matin les solliciteurs d'emplois et de places, et les grands seigneurs assez politiques ou
assez vils pour aller lui faire la cour Le nombre de ces derniers, il faut l'avouer, était assez restreint; mais celui des premiers était considérable. Un moraliste a dit que la peste elle-même trouverait des flatteurs si elle montait sur le trône ; c'est surtout en France qu'on peut comprendre cette exagération philosophique. La race sans pudeur des solliciteurs y pullule depuis trois siècles, et ces milliers de mendiants, comme les sauterelles du temps de Pharaon, obstruent continuellement toutes les avenues du pouvoir, ce pouvoir eût-il pour attribut le cimeterre de Tamerlan, le knout tartare ou la guillotine de la Terreur.
Un matin où le ministre, toujours enclin à la colère, était devenu plus irascible encore à la suite des demandes extravagantes que deux cents personnes peut-être lui avaient faites, il vit entrer dans son cabinet un jeune homme d'un extérieur modeste et d'une figure intéressante..
A l'aspect du cardinal-ministre, le jeune solliciteur se troubla et resta immobile.
Dubois n'avait pourtant rien d'imposant ni dans le maintien ni dans la physionomie ; mais l'homme le plus sot, quand il est investi d'une autorité sans bornes, inspire toujours aux novices du monde un invincible embarras et une crainte superstitieuse.
« Que voulez-vous? que venez-vous faire ici? demanda le ministre d'une voix de stentor, et en fixant sur le visiteur des yeux courroucés.
— Monseigneur, je viens, je me présente, je.... balbutia le jeune homme en rougissant jusqu'aux oreilles et en faisant des révérences impossibles.
— Vous venez ! vous venez ! riposta Dubois ; je vois bien que vous venez ; mais quoi faire ? voilà le tu autem. Peut-être me proposer quelque sottise,
un plan, un projet, une invention, que sais-je? Un cuistre que j'ai chassé tout à l'heure sollicitait une intendance pour mettre , disait-il , à exécution , un plan de capitation qu'il a imaginé ; un autre impudent que je n'aT point chassé, ce dont je me repens, m'a proposé de rebâtir l'Hôtel-Dieu à ses frais, moyennant le privilège d'une loterie de bienfaisance dont je lui accorderais la moitié des bénéfices ; un autre fou enfin, m'a assassiné avec des plans de finances ; un autre encore veut fournir tout Paris d'eau de Seine , et me fait hommage , à l'appui de sa requête , d'une trentaine de dessins que j'ai eu la faiblesse de regarder.... Tous ces gens-là me tuent, m'égorgent, me lapident, poursuivit le cardinal en s'exaltant de plus en plus, ils me font perdre mon temps, ma patience et ma santé.... Ils volent le roi et l'État, auxquels je dois compte de tous mes instants.... Ils me rendent fou comme eux.... Je u'en puis plus, je suis excédé, ennuyé, indigné. »
A ce débordement d'imprécations, le jeune homme n'avait pu opposer une seule parole. Son silence ne fit que redoubler la fureur du ministre, qui, se levant avecprécipitation et le prenant par le nœud de sa cravate :
« Vous êtes encore un de-ces éternels fâcheux, s'écria-t-il , vous êtes ici pour combler la mesure ; mais parbleu je ne veux pas être votre victime plus longtemps....
— Monseigneur! fit le jeune homme.
— Vous êtes un sot, un belitre, un malappris.
— Monseigneur, que Votre Eminence....
— Il n'y a pas ici de monseigneur ni d'éminence qui tiennent, reprit Dubois, chez qui la modération de son interlocuteur augmentait la frénésie ; vous êtes un impudent, je vous le répète, un larron de temps, un perfide.
— Mais, monseigneur , daignez.... risqua le pauvre homme.
— Monseigneur ne daigne pas, interrompit Dubois; tout ce que monseigneur daigne , c'est de vous mettre à la porte. »
Et d'un bras vigoureux, le premier ministre de Philippe d'Orléans poussa brutalement le jeune homme par les deux épaules jusqu'à la porte de son cabinet qu'il referma tout aussitôt.
Ce bel exploit terminé, le cardinal-ministre se remit en grommelant à son bureau, jeta dans la cheminée deux ou trois cents lettres, rapports ou dépêches diplomatiques, attisa son feu dont il activait les flammes par ces hécatombes de papiers dont quelques-uns contenaient sans doute des renseignements utiles à la France ou des secrets indispensables à sa gloire.... Puis les traits du cardinal se rassérénèrent tout à coup, et Dubois se mit à fredonner ces vers fameux de l'opéra de Médée par Quinault :
Sortez, démons, sortez de la nuit éternelle, Voyez le jour pour le troubler!
Le souper.
Le célèbre Chirac était le médecin ordinaire du cardinal Dubois et exerçait sur son malade la même influence que le divin Cervantes attribue au docteur Tirtea-Fuera près de Sancho-Pança , ou que l'histoire prête au physicien Coictier, médecin du roi Louis XL La tyrannie domestique du médecin de Barataria et du médecin de Plessis-lez-Tours était égalée , sinon surpassée , par Chirac auprès du cardinal -ministre.
Dubois, gourmand et sensuel comme tous ceux qui s'asseyent , grâce au caprice de la fortune , aux banquets princiers, aux festins royaux après avoir déserté la gamelle de leur famille , aurait bien voulu passer de l'ivresse de l'orgie aux voluptés de la table ; mais son inflexible Esculape avait fait entendre ces mots terribles à son oreille : a Monseigneur, si vous ne vous ménagez pas, si surtout vous ne vous astreignez pas au régime que je vous indique , vous êtes un homme mort. » Or, ce régime de l'Hippocrate languedocien consistait à ne boire qu'une demi-bouteille de vin de Chambertin, à ne manger qu'une cuisse de poulet et à ne prendre ce repas exigu qu'à six heures du soir, heure à laquelle le ministre faisait habituellement trêve à l'expédition des affaires, pour aller à neuf heures travailler avec le régent , son élève, son maître et son Dieu.
Le soir donc du jour où le premier ministre avait si bien accueilli le jeune solliciteur, il se mit à table plus allègrement que de coutume, car la colère à l'état chronique donne parfois de l'appétit, et se campa bravement devant le guéridon sur lequel fumait , bardé et doré, le plus tendre nourrisson des fermes du pays manceau. Le roide et emphatique Chirac se tenait appuyé sur sa canne à pomme d'or à quelques pas de son malade , et Vénier , bénédictin défroqué et l'un des secrétaires du ministre, était assis sur un pliant auprès de la cheminée, tout prêt à obéir aux ordres de son illustre patron.
a J'imagine, monseigneur, dit Chirac d'un ton doucereux, car, comme beaucoup de ses confrères anciens et modernes, sa brusquerie n'était qu'une enseigne pour se faire admirer des grands et craindre des petits , que Votre Eminence va faire honneur à son souper.
— J'ai une faim d'Erisichthon, mon cher docteur, répliqua le ministre , et je ne jurerais pas que le poulet tout entier ne fût victime ce soir de ma voracité, car il a une physionomie bien séduisante.
■— C'est vrai, monseigneur, repartit Chirac, et il faut avouer que votre cuisinier Bonvalot a un talent particulier pour faire rôtir les poulets. Cet homme-là est impayable, et il doit descendre en droite ligne d'Apicius, ou tout au moins de ce Claudius Barso , le cuisinier de Lucullus. Toutefois, monseigneur, ménagez-vous ; ne surchargez pas trop cet estomac si utile à la France »
Dubois se prit à rire.
— Mon estomac utile à la France ! fit-il.
— Oui, monseigneur; et ne riez pas, s'il vous plaît, reprit le médecin courtisan; votre tête gouverne
France ; or , dans cette tête , il y a un cerveau , et l'estomac a des rapports tellement intimes avec le cerveau qu'on ne peut maltraiter l'un sans faire un tort irréparable à l'autre.
— Vous avez raison , cher docteur , toujours raison , dit le cardinal en se mettant en devoir, armé d'une fourchette et de son couteau, de dépecer le poulet. Vous êtes un oracle , et je suis aveuglément vos ordonnances, dont je me trouve très-bien ; mais vous me permettrez aujourd'hui d'y faire une légère infraction. »
Et en proférant ces paroles , le ministre découpait le tendre chapon. Tout à coup , il sent au bout du trident qu'il tient à la main une résistance inaccoutumée ; il persiste, la résistance persiste de son côté. Dubois tranche le nœud gordien en éventrant le poulet d'un coup désespéré. Alors, que voit-il s'échapper des flancs onctueux de l'animal?... quoi? un de ces meubles où les Pénélopes modernes serrent leurs aiguilles; un étui, un étui d'argent!!! A cette vue, le cardinal pâlit; puis , la colère du matin renaissant tout à coup , il se met à jurer et à lancer les plus flétrissantes injures sur tout ce qui l'entoure.
« On veut m'empoisonner, s'écrie-t-il ; on veut se défaire de moi, et mes valets sont vendus à mes ennemis. Et vous, docteur, vous qui faisiez tout à l'heure le panégyrique de ce cuisinier inimitable, voyez un peu si vos louanges ne sont pas bien placées ! »
Chirac haussa imperceptiblement les épaules , et sans répondre directement, il dit de sa voix la plus doctorale :
« Il faut que tout ceci s'éclaircisse , et le plus tôt sera le meilleur. Que Ton fasse venir le cuisinier de Son Eminence. »
Tandis qu'un laquais était descendu aux cuisines, le cardinal , constamment sous l'influence de la colère et peut-être de la peur, ne cessait d'exhaler sa rage par des blasphèmes et des jurements ramassés sur le carreau des Halles.
Le cuisinier Bonvalot apparut enfin le bonnet de coton à la main, et le front aussi calme , l'air aussi serein qu'Alexandre le Grand au passage du Granique , ou que le grand Gondé devant les retranchements de Fribourg.
« Avance ici , coquin , double traître , perfide , triple pendard ! »
Le cardinal se démenait comme un énergumène en apercevant Bonvalot.
« Viens, approche, approche encore. »
Bonvalot, impassible, ne bougeait pas.
« Qu'y a-t-il, monseigneur? fit-il.
— Ce qu'il y a ! Il me demande ce qu'il y a ! exclama Dubois en se retournant vers Chirac , quelle impudence et quel endurcissement dans le crime! Ce qu'il y a, misérable ! ne le devines-tu pas?»
Puis, arrachant l'étui des entrailles du poulet: « Qu'est-ce que cela? demanda-t-il à Bonvalot.
— C'est un étui, monseigneur.
— Je le sais parbleu hien, maroufle, que c'est un étui ; mais pourquoi est-il là, et qui est-ce qui l'y a placé?
— C'est l'étui de Javotte, ma fille aînée.
— Mais , butor , que m'importe que ce soit l'étui de Javotte ou de Perrette ? reprit le cardinal, les yeux enflammés de colère. Par quel coupable hasard cet étui se trouve-t-il dans un poulet que tu as l'audace de me servir ?
— Javotte...:
— Lais.se là tes catins de filles, et réponds ad rem, monstre ! » cria Dubois.
A cette épithète un peu plus forte que nous ne l'énonçons ici, le cuisinier releva la tête ; son orgueil de père se révolta et lui fit secouer un moment les chaînes de la domesticité.
« Catins, monseigneur, interrompit-il vivement , catins ! elles ne l'ont jamais été de personne, et encore moins de Votre Eminence. »
Cette verte réponse calma un peu l'irritable Dubois.
« Parle enfin sans ambages et sans réticences, rugit le ministre.
— Ah ! je m'en vais vous dire , monseigneur , reprit le cuisinier ; mais c'est toute une histoire, et il faut que Votre Eminence me promette de l'écouter jusqu'au bout.
— Des conditions , bourreau ! Allons, explique-toi et finissons-en, car j'ai faim, et tu me mets au supplice de Tantale.
— Ça sera fait en un tour de main, monseigneur ; il faut donc que vous sachiez que, ce matin , du fond de ma cuisine , je vis passer dans la cour un beau jeune homme qui paraissait tout triste et tout déconfit. Il me fit pitié , d'autant plus que ses traits me rappelaient la figure d'un ami que j'ai à Soissons , ma ville natale....
— Abrège, maraud, abrège, je suis sur le gril, clama Dubois.
— Oui, monseigneur. Je quittai donc mes fourneaux, et j'accostai ce jeune homme, que je me mis à questionner de mon mieux. Il m'apprit qu'il sortait de votre audience , que Votre Eminence l'avait sans doute pris pour un autre, que vous l'aviez maltraité de pa-. rôles, finalement mis à la porte. « Bah ! lui fis-je, il ne a faut pas prendre la mouche pour si peu de chose ;
« monseigneur est vif, mais il est bon, et, si en colère « qu'il soit, la main tournée il n'y pense plus. »
— C'est vrai, mais conclus donc, scélérat.
— Attendez, monseigneur, m'y voilà. La-dessus je demandai à ce pauvre jeune homme ce qu'il désirait obtenir de Votre Éminence. « Oh ! mon Dieu, me répondit-il « en soupirant, une simple petite place dans ses bu- « reaux; j'ai pour monseigneur des lettres de recom- « mandation de l'évêque de Soissons , qui est ma ville « natale, et de M. l'intendant de la province; mais « M. le cardinal n'a pas voulu m'entendre. — Gomment, « fis-je , à mon tour, vous êtes de Soissons ! mais vous « parlez à un homme qui en est aussi. — En ce cas, « me dit le jeune homme, vous devez connaître Jérôme « Gobain, le pâtissier? — Jérôme Gobain ? mais c'est « mon camarade d'enfance, c'est mon ami, fis-je ; il y a a quarante ans que nous nous connaissons, et nous « avons joué à la fossette sur la place du couvent des « Minimes, n'étant encore que marmitons à l'évêché. a —Eh bien ! ce Jérôme Gobain est mon père, » reprit le jeune homme. Là-dessus, monseigneur, sauf votre respect, je sautai à son cou, et, sans lui donner le temps d'en dire davantage, je l'emmenai chez moi, où je le présentai à ma femme et à mes filles.
— Mais, maroufle, qu'a de commun Jérôme Gobain, ton jeu de fossette et ta reconnaissance, avec cet étui dans mon poulet? dit Dubois.
— Attendez, monseigneur, nous y voilà. Chez nous, le jeune homme a achevé de s'expliquer. Il a fait ses études au collège des jésuites de Soissons, car son père est riche et n'a rien négligé pour son éducation; de plus, il a fait son droit; en un mot , c'est un garçon très-capable. Outre toutes les langues qu'on apprend dans les collèges, il sait l'italien, l'espagnol et l'anglais, etpar-des-
sus le marché encore il est fort comme un Turc sur le calcul.
— Mais ton bavardage éternel n'éclaircit rien, interrompit le ministre ; tu veux m'assassiner de toutes les manières; et l'étui, cet infernal étui?
— Ah ! nous y voilà, reprit Bonvalot avec un flegme qui aurait fait damner un homme moins enclin à la colère que Dubois; je vous ai dit, monseigneur, que Jérôme (mon jeune homme a le même nom de baptême que son père , et c'est bien naturel) est trèsfort sur les calculs, eh bien! assurez-vous-en, dévissez l'étui.
— Quoi ! ce maudit engin ne contient donc pas....
— Dévissez l'étui , monseigneur, répéta le cuisinier.
— Mais c'est donc toi....
— Dévissez l'étui.
— Allons , monseigneur, dit Chirac , obtempérez au désir de maître Bonvalot, qui n'a ni l'encolure ni la mine d'un empoisonneur ; dévissez l'étui. »
Le cardinal dévissa l'étui , en retira un petit papier roulé délicatement et attaché par une faveur rose, et lut ce qui suit :
Le chancelier de L'Hôpital ,
Sùlly,
Le cardinal de Richelieu ,
Le cardinal Mazarin ,
Le grand Golbert.
Total. LE CARDINAL DUBOIS.
Les flatteries ressemblent aux boulets de canon : plus un veut que les projectiles aillent loin , plus on aug-
mente la charge de poudre ; plus on veut que les adulations portent coup, plus on en outre l'exagération. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que les hommes puissants le moins dignes d'être loués sont précisément ceux qui se montrent le plus sensibles à ces apothéoses de style qui les transforment en héros ou en demidieux.
Le cardinal fut un instant étourdi de cette flatterie impertinente ; Voltaire lui-même ne l'avait pas habitué à un encens aussi violent ; il ne fut pas moins étonné du bizarre moyen que le jeune homme avait employé pour en venir à ses fins.
« Oh ! monseigneur, dit alors le cuisinier, il est parfaitement innocent du stratagème ; c'est à ma fille Javotte que l'honneur en revient tout entier.
— Peste soit de son idée ! s'écria Dubois , elle m'a causé autant d'indignation que de frayeur.
— Et je ne vous ai pas tout dit, monseigneur, fit Bonvalot. A -
— Eh! que diable y a-t-il encore? riposta^* &4£?t^ nal redevenu calme et presque gai.
— Il y a , monseigneur, reprit Bonvalot , que je ne sais pas comment cela s'est fait, mais Javotte aime Jérôme et Jérôme aime Javotte ; leurs deux cœurs ont pris feu comme des étoupes ; bref, à l'heure qu'il est, il est question de mariage. Les filles, monseigneur, sont des poissons difficiles à accommoder , et les sauces , je veux dire les dois qu'il faut leur constituer, sont composées d'épices bien coûteuses nour un pauvre cuisinier tel que moi.... Si Votre Éminence, en faveur de l'addition et du mariage , daignait octroyer dans ses bureaux une place à Jérôme Gobain, mon futur gendre ?
— Vénier, dit le cardinal en se tournant vers son
8b LE POULET
secrétaire , entrevoyez- vous la possibilité de placer immédiatement ce garçon parmi mes sous -secrétaires?
— Monseigneur, répondit Yénier, il y a une place vacante par le départ de ce commis d'ordre qui a passé avec armes et bagages en Angleterre, c'est-à-dire avec des secrets d'Etat qu'il va vendre, et beaucoup d'impudence qu'il va grossir chez nos amis les Anglais. Si maître Bonvalot ne se trompe pas sur les qualités du sujet qu'il propose , Votre Éminence ne peut faire une acquisition plus utile à l'Etat et plus agréable à votre service.
— Bonvalot, fit le cardinal après avoir- réfléchi quelques instants, je t'ai cru capable d'une action criminelle, et pour cette mauvaise pensée je te dois légitimement une satisfaction. Je donne à ta fille Javotte une dot de deux mille écus.
— Ah ! monseigneur ! monseigneur !
— Et je reçois Jérôme Gobain, ton futur gendre, au \iombrb de mes sous-secrétaires, aux appointements de cent louis par an ; il travaillera avec Yénier.... et il ne passera point en Angleterre.
— Ah! ah! ah! monseigneur, vous me comblez, vous me rassasiez de bienfaits ! s'écria le cuisinier en s'inclinant.
— C'est bon ; mais plus d'étui dans mes poulets, ces étuis dussent-ils contenir les instruments dont se sert si merveilleusement M. Newton ou les vers de mon jeune poète Voltaire. Là-dessus, je vais manger; et, pour faire la paix, Bonvalot, découpe ce poulet, donnemoi les ailes et les cuisses, 'et emporte ton étui. Vous n'avez rien à objecter, docteur ?
— Non, monseigneur, mangez selon votre appétit, répliqua Chirac, votre digestion ne peut manquer d'être
excellente, car vous venez d'assaisonner votre poulet avec une bonne action.
— Chose rare chez les premiers ministres, murmura le caustique Vénier, et surtout chez Son Éminence le cardinal Dubois ! »
<êtfQ>
De toutes les gloires militaires de la France au xviie siècle, celle du maréchal de Fabert est, sans contredit, la plus belle et la plus pure. Fils d'un bourgeois de Metz qui exerçait la profession d'imprimeur, le jeune Abraham Fabert entra au service presque au sortir de l'adolescence. Il parcourut rapidement les grades inférieurs , moins par la protection du duc d'Epernon , qui avait deviné son aptitude au métier des armes et qui se l'était attaché, que par sa bonne conduite, sa bravoure et ce coup d'œil décisif qui révèle chez un officier les hautes qualités militaires que la pratique et l'expérience doivent mûrir et augmenter. Fabert, à peine investi d'un commandement supérieur, exécuta cette fameuse retraite de Mayence qui étonna l'Europe, et que plusieurs écrivains n'ont pas hésité a comparer à celle des dix mille de Xénophon. L'âme de Fabert
était trempée de stoïcisme , comme celle des héros de l'antiquité. Blessé au siège de Turin d'un coup de feu à la cuisse, le maréchal de Turenne et le cardinal de La Valette, dont il était tendrement aimé, le conjurèrent de se laisser couper la cuisse , car les chirurgiens mettaient son salut à ce prix.
« Non, non, s'écria Fabert, il ne faut pas mourir par pièces ; la mort m'aura tout entier, ou elle n'aura rien. »
Il guérit de son affreuse blessure , et reprit avec plus d'ardeur que jamais le cours de ses exploits et de ses vaillantes actions. Fabert donna Stenay à la France en 1654, et fut fait maréchal de France quatre ans après, en 1658.
Mais la bravoure , cette vertu vulgaire d'un homme de guerre, et l'énergie, cette première qualité d'un général qui est responsable envers la patrie de l'honneur de son drapeau et de la discipline de son armée, n'étaient pas les seuls titres de Fabert à l'estime de ses concitoyens; il était libéral, accessible, d'une probité antique, et d'une modestie d'autant plus rare qu'elle n'était point le masque d'un orgueil insolent. Il domia un témoignage éclatant de cette modestie admirable, lorsque le roi voulut le décorer du collier de l'ordre du Saint-Esprit. Le maréchal de Fabert ne balança pas à décliner le suprême honneur que le monarque voulait lui faire, et dans une lettre, monument impérissable de haute raison et de haute philosophie, il remontra respectueusement à Louis XIV que ce collier si envié ne pouvait être accordé qu'aux hommes de l'ancienne noblesse, qui perpétuaient les grandes actions et les dévouements séculaires de leur race. « Gardez-vous bien, sire, disait en terminant le maréchal , d'altérer l'éclat de cet ordre, nécessaire à la splendeur de votre trône et
à la grandeur de la France : les distinctions perdent de leur valeur quand on les décerne avec une trop grande prodigalité. Quant à- moi , sire , enfant du peuple, anobli, par les bontés de Votre Majesté, le bâton de maréchal de France , dont vous avez daigné récompenser mes services , suffit à mon ambition .de soldat, et j'aurais honte de profiter encore des bienveillantes dispositions de mon roi pour usurper une dignité que l'obscurité de ma naissance , que ma noblesse récente et que mes sentiments particuliers ne me permettent pas d'accepter. »
Louis XIV, outre ses magnifiques qualités de prince, avait l'instinct des grandes choses et des sentiments sublimes.
Le roi qui , à dix-sept ans à peine, applaudissait avec transport aux éloquentes et patriotiques tirades des tragédies de Corneille, ne pouvait pas rester insensible à la romaine abnégation du maréchal de Fabert. Il lui écrivit de sa propre main une lettre qui doit rester éternellement comme un trophée à l'honneur du monarque et du glorieux soldat auquel elle était adressée: « Ceux à qui je vais distribuer le collier , disait Louis XIV, ne peuvent jamais en recevoir plus de lustre dans le monde que le refus que vous en faites, par un principe si généreux, vous en donne auprès de moi. »
L'âme du grand roi avait compris Tâme du vertueux capitaine, et le nouvel Auguste honorait un nouvel Agrippa.
Dans son intérieur, le maréchal de Fabert était le plus doux et le plus indulgent des maîtres. Ses domestiques le vénéraient comme un père et usaient envers lui de cette familiarité respectueuse qui, loin d'affaiblir les liens de la hiérarchie sociale, leur donne, au contraire,
1j2 le cocher
cette sainteté, cette naïve simplicité qui brillait sous la tente des patriarches. Le moindre valet de la maison aurait donné sa vie pour sauver la sienne, et tous se faisaient un devoir d'imiter autant qu'il était en eux la stricte probité, la bienfaisance et la vigilante activité de leur maître.
Un jour, le maréchal vit entrer dans son cabinet son intendant, qui, les traits altérés, la pâleur sur le front, lui dit en balbutiant :
a Monseigneur, je viens vous révéler un bien triste secret....
— Eh quoi, Gournaud ! interrompit Fabert en souriant, les ennemis auraient-ils pratiqué des intelligences dans Sedan? Auriez-vous découvert un complot contre l'État?
— Oh ! non , monseigneur , il ne s'agit ni d'intelligences ni de complot ; ce que j'ai à vous divulguer ne concerne que votre maison.
— Si le service du roi et de l'Etat n'est pas intéressé dans l'aventure, mon cher Gournaud, il n'y a pas lieu de s'effrayer si fort. Voyons, contez-moi votre affaire et surtout remettez-vous, car vous avez une figure qui décèle une épouvante....
— Ah dame ! monseigneur , on n'en vient pas à une dénonciation sans souffrir beaucoup quand on est honnête homme. «
— Une dénonciation, Gournaud? c'est un mot que je n'aime guère et une action que je n'estime pas.... Mais expliquez-vous.
— Monseigneur, reprit l'intendant en exhalant ses paroles comme s'il se fût exonéré la poitrine d'un poids de cent livres ; monseigneur, votre cocher vous vole.
— Fritz mon cocher! un vieux soldat qui a fait
dix campagnes avec moi ! C'est impossible , Gournaud.
— Cela est pourtant , monseigneur, et je vais vous en administrer les preuves.
— Un mot avant de passer outre , interrompit vivement le maréchal ; avez-vous confié vos soupçons ou vos preuves à quelqu'un ?
— Non, monseigneur, je n'ai pas voulu avertir la justice sans votre assentiment, et je n'ai dit à personne au monde le résultat de mes observations.
— C'est bien; gardez toujours le même silence. Et maintenant, Gournaud, parlez avec toute liberté, et surtout avec toute franchise.
— Il est bon de vous dire, monseigneur, que je ne me contente pas de tenir en ordre les registres où j'inscris, au fur et à mesure de leurs livraisons, les fournitures qui sont faites par les divers marchands de la ville à votre maison; je fais souvent aussi l'inspection des denrées qui se trouvent dans les greniers, dans les offices et dans les cuisines de l'hôtel.
— Je sais que vous remplissez vos devoirs avec zèle, intelligence et activité, Gournaud! mais arrivons promptement au fait.
— Monseigneur , il y a quinze jours environ , je me suis occupé de la vérification du fourrage e< de l'avoine placés dans les greniers des écuries ; je comptais , d'après la date des dernières fournitures de ces articles, trouver au moins trois cents bottes de foin et deux cents boisseaux d'avoine. A mon grand étonnement, je ne comptai que cent quatre-vingts bottes de foin et cent vingt boisseaux d'avoine. Cependant, défalcation faite de ce que vos chevaux avaient déjà consommé , le chiffre des bottes et des boisseaux devait être beaucoup plus élevé. Trois jours après, je fais une se-
conde vérification : cette fois je ne trouve plus que cent quarante bottes de foin et quatre-vingts boisseaux d'avoine....
— Supprimez ces détails et venez-en à la découverte du larron.
— Que vous dirai-je de plus, monseigneur ? Je me suis caché dans le grenier ; là, blotti pendant trois nuits consécutives.... je n'ai rien vu.... mais la quatrième, vers les minuit, j'ai reconnu distinctement Fritz, qui, armé d'une lanterne sourde, venait faire sa saignée habituelle à votre fourrage....
— Et vous êtes bien sûr que c'était lui? interjeta Fabert.
— Sûr comme je suis certain d'avoir l'honneur de vous parler en ce moment, repartit l'intendant. Votre cocher prit alors dix bottes de foin qu'il jeta par la lucarne de la petite cour des communs ; il mesura ensuite quinze boisseaux d'avoine qu'il mit dans un sac, puis il chargea ce sac sur ses épaules et s'en alla.
— Vous ne le suivîtes pas ?
— Non, monseigneur ; mais hier, ce n'est pas vieux, j'avais pris de si bonnes mesures, que je l'ai suivi après son expédition nocturne. Il a d'abord livré à un homme que je ne connais point le foin et l'avoine dérobés, puis au lieu de remonter dans sa chambre , notre voleur s'est mis en route et s'est arrêté à une lieue de Sedan, dans une misérable chaumière où il doit être resté jusqu'à la pointe du jour. Je n'ai point jugé à propos de l'attendre, et je suis rentré dans la ville pour vous prévenir et recevoir vos ordres. »
Le maréchal , après avoir réfléchi quelques instants , dit alors :
« Vous êtes-vous aperçu, Gournaud, qu'avant l'épo-
que que vous venez d'assigner, Fritz ait déjà commis quelques actes de friponnerie ou d'indélicatesse ?
— Non, monseigneur, au contraire. Il n'y a pas deux mois que, procédant à la paye des ouvriers que vous employez l'hiver aux travaux de la citadelle, je laissai tomber une sacoche pleine d'argent que je portais. Fritz me la rapporta aussitôt, il l'avait trouvée à la poterne du bastion royal : il ne voulut pas même accepter un écu de six francs que je lui offrais. Une autre fois, il rapportait à ma femme une croix d'or qu'une de mes filles avait perdue en traversant la cour des communs pour aller à la messe. Enfin, monseigneur, j'aurais été à cent lieues de soupçonner Fritz , et c'est un homme auquel j'aurais donné le bon Dieu sans confession. Il m'a fallu l'évidence et une certitude matérielle pour songer à l'accuser.
— Un honnête homme ne tombe pas soudainement dans le crime , et il y a des degrés pour le vice comme pour la vertu. La conduite de Fritz, toute condamnable qu'elle paraisse au premier abord , trouve peut-être une justification, du moins une explication qui ôtera à l'action une partie de sa criminalité, dans des circonstances que nous ignorons. Oui, ajouta Fabert, il y a un mystère au fond de tout ceci, et il est de mon droit, et plus encore de mon devoir, de Téclaircir. Gournaud, vous avez rempli le vôtre, et je vous en remercie, comme un bon et loyal serviteur; maintenant acquittons -nous l'un et l'autre de notre tâche de chrétien, dont la charité doit être le principal mobile.
— Oh! oui, monseigneur ! fit le bon Gournaud.
— Vous n'ouvrirez la bouche à personne de ce que vous avez vu, de ce que vous m'avez dit.
— Oui, monseigneur.
— Vous continuerez de surveiller Fritz, mais sans qu'il puisse se douter de rien.
— Oui monseigneur.
— Enfin, le jour où il se rendra à cette chaumière à une lieue de Sedan.... Reconnaîtriez-vous bien et le chemin et la chaumière ?
— Parfaitement, monseigneur.
— Vous viendrez me prévenir à quelque heure que ce soit, et dans le plus grand secret possible. Tenez, Gournaud , voici une clef qui ouvre la porte de ma chambre à coucher du côté du petit escalier qui conduit à la citadelle. Par cette voie, vous arriverez jusqu'à moi sans éveiller les soupçons ou la curiosité de mes gens.
— Oh! monseigneur, ce n'est point sans raisons que nous vous appelons ici , tous tant que nous sommes , notre bienfaiteur et notre père ! vous l'êtes, monseigneur , et le père le plus tendre . le bienfaiteur le plus indulgent et le plus généreux.
— Je suis homme avant d'être maître, et j'ai été soldat avant d'être maréchal de France, répliqua Fabert en plaçant la main sur son cœur ; je dois compatir aux faiblesses de l'humanité, aux défaillances de la misère ; je dois surtout, Gournaud, protéger la gloire et les services d'un vieux soldat qui n'a peut-être souillé la pureté de sa vie et l'éclat de son vieil uniforme que par une de ces aberrations déplorables , enfantées par le désespoir. Nous verrons, Gournaud ; de la vigilance, de la discrétion surtout ! »
Le bon intendant se retira , pénétré de la bonhomie et de la grandeur du guerrier illustre dont il était l'un des plus affectionnés commensaux.
Trois jours après cette entrevue , le maréchal , que les affaires de son gouvernement de Sedan avaient re-
tenu jusqu'à une heure très-avancée de la nuit, vit entrer dans son cabinet son intègre et fidèle intendant.
« Monseigneur , dit Gournaud, j'obéis à vos ordres. Notre homme , après avoir prélevé sur la provision du grenier vingt bottes de foin et trente mesures d'avoine, vient de s'acheminer vers le village dont je vous ai parlé.
— Très-bien, repartit Fabert. Avez-vous fait seller deux chevaux ?
— Oui, monseigneur, et, pour ne pas intriguer vos gens, je les ai sellés moi-même.
— Vous avez bien fait, Gournaud. En toute circonstance de guerre ou de paix, il faut faire le moins de bruit possible. Partons ! »
Et Fabert, jetant sur ses épaules un manteau, compagnon de ses veillées guerrières, et qui portait encore les traces glorieuses des balles et de la mitraille de l'ennemi, suivit son intendant, dont la main, munie d'une lanterne, dirigeait la marche de son maître.
Tandis que le maréchal et Gournaud arrivaient par des chemins détournés au village , but de leur course, le cocher Fritz, parvenu à la porte de la misérable chaumière, y frappait trois coups à distance mesurée.
Une femme, jeune encore, vint lui ouvrir la porte, qu'elle referma soigneusement dès que le visiteur nocturne fut entré.
« Eh bien ! Jacqueline, comment a été Rupert depuis huit jours que je ne suis venu? demanda Fritz en étendant sa main vers un grabat où sommeillait un homme au teint hâve, aux traits flétris par la maladie et le travail.
— De mieux en mieux , mon bon frère , répondit la femme ; le médecin nous fait espérer que d'ici à huit
ou quinze jours au plus ,- mon pauvre mari pourra reprendre' son métier de bûcheron. Ça me fera bien plaisir, Fritz, car voilà plus d'un mois que tu dépenses pour nous bien de l'argent ; toutes tes économies y ont passé.... Et tu empruntes peut-être aujourd'hui pour nous soutenir encore....
— J'emprunte! oh oui! j'emprunte ; mais si tu savais ! fît le cocher en portant la main à son front.
— Que veux-tu dire, Fritz ?
— Rien, rien, Jacqueline ; tout cela s'arrangera avec le temps, et j'ai affaire à un bon maître, qui ne me laissera pas dans l'embarras.... si je m'y trouvais.
— Oh ! oui, Fritz, le maréchal de Fabert est si bon! Du plus petit jusqu'au plus grand, tout le monde chante ses louanges dans la province. Il mérite bien , celui-là, d'avoir des serviteurs fidèles et dévoués comme toi.
— Fidèle comme moi ! » exclama le cocher, comme malgré lui ; puis, se reprenant aussitôt : « Je donnerais non-seulement ma vie pour le maréchal, Jacqueline, mais je sens que je lui ferais bien d'autres sacrifices encore , s'il le fallait! Ah ! dame , Jacqueline, tu sais qu'à dix ans je me suis enrôlé ; oui , à dix ans ! fifre à onze, tambour à seize, je devins soldat à dix-huit, et caporal à vingt ans. Vraiment l'avancement n'était pas mince! Eh bien! Jacqueline, j'ai constamment servi sous les ordres de M. de Fabert, trente ans, ni plus ni moins ! Et quand , devenu maréchal de France , celui qui avait été mon major, mon capitaine et mon général, me dit : « Fritz ! veux-tu venir avec moi ?» Je lui répondis tout de gau : « Monseigneur, je suis à vous, a Mes services et mes blessures me donneraient le droit « d'entrer aux Invalides, mais je préfère aller avec vous à « Sedan, parce que je vous aime d'abord, puis parce que
« je ne serai pas loin de ma vieille mère et de ma sœur, a qui sont, après vous, monseigneur, les deux personnes « que je respecte et que je chéris le plus au monde. » En entendant cela, M. de Fabert m'embrassa.... oui, il m'embrassa, Jacqueline, et cette embrassade-là me fait bien du mal aujourd'hui, va !
— Du mal ! Il me semble que l'accolade d'un maréchal de France, c'est comme l'épaule tte d'officier, ça honore un soldat et ça ne le chagrine pas.
— Oh ! je m'entends, reprit Fritz en passant sa main sur ses yeux; je m'entends et cela suffit, Jacqueline.... Mais, ma sœur, je suis si étourdi que je n'ai pas encore demandé des nouvelles de ma mère. Gomment va-t-elle, la pauvre femme ?
— Gomme une femme de quatre-vingts ans, ne bougeant guère, mais riant et folâtrant avec mes enfants, qu'elle ne veut quitter ni jour ni nuit. Tiens, regarde, les voilà tous dans ce lit, dormant comme des bienheureux. »
Jacqueline montra le fond de la chaumière, où se dressait un grand lit de serge verte et orné d'une courtine de même étoffe ; sur ce lit, propre, mais peu fourni de matelas , dormaient , d'un profond sommeil , l'aïeule et les cinq petits enfants, blottis autour d'elle comme déjeunes faons autour d'une biche centenaire.
Cette figure décrépite , mais sur laquelle le temps avait imprimé la dignité de l'âge et des travaux accomplis, était en quelque sorte encadrée par les faces épanouies , les riants et joufflus visages de ces essaims de robustes enfants. Les Ilots de leur blonde chevelure se mêlaient aux ondes d'argent de la chevelure de l'aïeule, et formaient un contraste touchant.
C'était dans un même nid les frimas de l'hiver et les roses du printemps, la majesté de la sortie de la vie
M1J8THECÂ
et les grâces , les sourires et les songes dorés de son péristyle.
« Ainsi , tout va bien , fit le cocher en étouffant un soupir; tout va bien, reprit-il, et j'en suis bien aise, car il ne faut pas que les chagrins et les.... mauvaises nuits soient le partage de tout le monde.
— Oui, tout va bien, et c'est à toi, mon pauvre Fritz, que nous le devons, tout ce bien-là ; sans toi, sans ta généreuse assistance, il y a déjà longtemps que notre vieille mère, mon pauvre mari, mes chers petits enfants, et moi aussi peut-être, serions morts de froid et de faim. Fritz, je ne peux pas cesser de le redire, tu nous as sauvés !
— Sauvés ! se dit tout bas le cocher ; mais à quel prix, grand Dieu !....
— Pourtant , Fritz , reprit Jacqueline , il y a encore quelque chose qui nous inquiète. Nos tailles sont échues depuis plus d'un mois , et notre collecteur , qui est un homme dur et criard, est déjà venu bien des fois ici pour nous menacer de poursuites. Quand mon pauvre mari l'entend venir , ça lui donne un redoublement de fièvre, et il est plus souffrant le reste de la journée.
— J'ai songé à faire cesser les visites de ce vilain homme qui fait trembler tes enfants et qui révolutionne ton malade. Tiens , Jacqueline , dit Fritz en tirant de la poche de sa veste cinq écus de six francs qu'il étala sur la table , voilà de quoi payer la taille et désintéresser le collecteur. Je te recommande, Jacqueline, de bien ménager cette somme , car d'ici à longtemps je ne pourrai plus mettre tant d'argent à ta disposition.
— N'aie pas peur, mon bon frère, dit Jacqueline en serrant avec une effusion de reconnaissance Fritz entre ses bras, je serai bonne ménagère de tes deniers, et,
le collecteur payé , il me restera encore assez pour attendre la reprise du travail de mon mari. »
En ce moment , on frappa rudement à la porte, et presque aussitôt le maréchal et son intendant entrèrent dans la chaumière.
c Monseigneur le maréchal de Fabert ! s'écria Fritz en se précipitant aux genoux de son maître. Monseigneur ! monseigneur ! ne me perdez pas, par pitié pour ma vieille mère , pour ces pauvres enfants , pour cette malheureuse mère de famille qui ignorait la source de mes libéralités. »
Le misérable cocher , en apercevant l'intendant avec le maréchal, avait deviné que ses larcins avaient été découverts. L'ignominie de la potence s'était tout à coup présentée à son esprit, et, dévoré déjà de remords, il invoquait l'indulgence de son maître.
« Chut ! dit Fabert en relevant son cocher, j'ai tout entendu et tout compris. »
On vit alors se dresser sur le lit du fond de la chaumière le torse courbé de l'aïeule. La vieille femme, réveillée en sursaut, s'était mise sur son séant, et, apercevant des écus de six francs étalés sur la table, elle disait d'une voix brève et saccadée :
« D'où vient cet argent-là ? est-il gagné de bon aloi ? En voilà beaucoup trop. Jacqueline, prends garde au démon, et préfère voir ta huche vide que remplie de farine mal acquise.
— Tranquillisez-vous, ma mère, tranquillisez-vous, dit Jacqueline , que la présence du maréchal de Fabert et l'action désespérée de Fritz avaient enfin trop éclairée sur la véritable source de leur aisance miraculeuse, cet argent va être rendu à son légitime propriétaire.
— Fort bien ! répliqua l'aïeule. Mais quels sont ces
beaux messieurs qui sont là debout comme les anges, sentinelles du paradis terrestre ? demanda la bonne femme, dont les regards perçants s'arrêtaient dans la pénombre où se trouvaient le maréchal et G-oUrnaud.
— C'est monseigneur le gouverneur de Sedan et son homme d'affaires, ma mère ; c'est le maître de votre fils Fritz.
— Ah ! fit la vieille , du moment où c'est monseigneur le gouverneur, je n'ai plus rien à dire.... Mais qu'il emporte cet argent qui offusque mes vieux yeux. Hélas! il y a bien longtemps que je n'en ai tant vu, et cette contemplation me cause, je ne sais pourquoi, une espèce de honte.... Est-ce de ma misère passée ou de ma richesse présente? Je ne sais. »
Pendant que la bonne vieille exprimait ainsi à sa fille les vagues pressentiments qui se choquaient dans sa faible cervelle, Fritz, qui s'était jeté de nouveau aux pieds de M. de Fabert, lui parlait à voix basse, et, au milieu des sanglots inutilement comprimés, lui indiquait tour à tour et le grabat du malade et le lit de l'octogénaire. Le maréchal, profondément ému de cette âpre et pénible confession, lui dit :
a Malheureux ! la fin ne justifie pas les moyens. Tu as manqué de confiance en ton maître, et c'est là à mes yeux ton plus grand crime. Mais relève-toi, relève-toi, je te l'ordonne, et reçois de moi cette promesse : le maréchal de Fabert ignorera toujours ce que le gouverneur de Sedan a appris avec indignation. »
A cette parole magnanime, le pauvre Fritz se prosterna devant le maréchal, baisa ses habits, mouilla de ses pleurs la main que son maître lui donnait. Jacqueline, de son côté, prouvait également par ses larmes quelle sorte de sentiment s'épanouissait dans son cœur de fille, de mère, d'épouse et de sœur.
« Du moins, monseigneur, dit-elle au maréchal, daignez reprendre.... »
Elle fit un mouvement pour rassembler les écus de six francs épars sur la table.
Fabert fit un mouvement de dégoût.
« Gardez, gardez cet argent, bonne femme, dit-il : élevez vos enfants dans la crainte de Dieu plus encore que dans la crainte des lois, et surtout observez le silence sur tout ce qui s'est dit, sur tout ce qui s'est passé cette nuit dans votre chaumière. Adieu. Fritz , suismoi ! »
Malgré le pardon si généreusement accordé par Fabert, Fritz ne crut pas devoir ou ne se crut plus digne de servir un tel maître. Brisé par les remords, tourmenté, torturé par le souvenir des bienfaits du maréchal, peut-être même par l'indulgence qu'il ne cessait de lui manifester chaque jour, il se jugea et se condamna lui-même. Moins de trois mois après l'aventure de la chaumière, le cocher disparaissait de Sedan.
Fabert, qui était véritablement attaché à son vieux serviteur, le fit chercher partout. On écrivit aux divers gouverneurs de provinces, on fit passer son signalement à toutes les brigades de maréchaussée : tout fut inutile, on ne découvrit rien.
Enfin, plus d'un an après, le maréchal reçut une lettre ainsi conçue :
« Monsieur le maréchal,
« Une personne qui a eu de grands torts envers vous, une personne qui a payé par le crime vos nombreux et inépuisables bienfaits, est venue se réfugier dans mon abbaye pour consacrer à la prière, au travail et à la pénitence , le reste de sa vie. Mais, avant de rompre
pour toujours avec le siècle, cette personne emploie ma faible voix pour vous prier de lui renouveler le pardon que vous lui avez déjà si chrétiennement octroyé, et pour vous recommander sa vieille mère, sa famille tout entière, cause innocente du crime qu'elle déteste et quelle vient expier ici.
« Je joins ma voix, monsieur le maréchal, à celle de ce pauvre pécheur. Je vous demande la ratification de votre miséricorde et la continuation de vos bontés sur ses infortunés parents.
« Je suis avec humilité, monsieur le maréchal, votre très-obéissant serviteur,
« DOM BOUTHILLIER DE RANCÉ , abbé de la Trappe. »
« Répondez à M. le réformateur de la Trappe, dit Fabert à son intendant, que je pardonne derechef à mon pauvre Fritz, et marquez-lui que sa vieille mère est heureuse, et que sa sœur, son beau-frère et ses neveux sont établis dans le petit domaine de Buvigny, la seule terre que je possède.... qu'ils y sont mes fermiers.... et qu'ils seront mes héritiers. »