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A SPIRE

De tous les chefs de la réforme religieuse du xvie siècle, Mélauchthon doit être à bon droit considéré comme le plus illustre et le plus digne des hommages de la postérité. Plus savant que Zwingle, que Jean Œcolampade et que la plupart des disciples de Luther; plus sage, plus tolérant, plus modéré que le grand réformateur, Mélanchthon sut se* concilier non-seulement l'amour de ses concitoyens, mais encore l'estime de ses adversaires. Luther lui-même se plaisait à rendre justice aux éminentes qualités, aux placides vertus de son précieux collaborateur. « Mélanchthon, avait-il coutume de dire, sait joindre à la doctrine de saint Augustin le nerf et l'éloquence d'Origène ; il parle comme saint Jean Chrysostome et écrit comme Tertullien. » En effet, pour ceux qui ont étudié avec soin les nombreux ouvrages de polémique religieuse que le xvie siècle vit éclore, il est

remarquable qu'aucun écrit de Mélanchthon n'est déshonoré par ces injures grossières, par ces comparaisons d'une trivialité indécente, par ces fureurs théologiques, par ces récriminations passionnées que se permettaient, à l'exemple du fougueux Luther, les écrivains les plus distingués et les plus respectables de la réforme. « Luther, disait un éloquent partisan des idées nouvelles de cette époque d'enfantement dogmatique, Luther est un aigle dont le bec tranchant coupe et détruit tout ce qui lui résiste ; Mélanchthon est une colombe qui porte dans son sein, même au plus fort du carnage et de la mêlée, cette branche d'olivier, symbole de la paix du monde, doux et charmant souvenir de l'arche de notre père Noé. » Achevons la métaphore de Scrommerinus , ou plutôt complétons-la : Luther était un torrent qui renversait tout sur son passage ; Mélanchthon était un fleuve sobre, abondant, majestueux, qui apportait la fertilité sur ses bords et qui entraînait, dans son cours toujours égal, jusqu'aux vestiges des ravages que le torrent avait eu le triste avantage de laisser après lui.

La petite ville de Bretten, dans le palatinat du Rhin, vit naître, le 16 février 1497, Philippe Mélanchthon. Son père, homme de savoir et d'esprit, était ingénieur et commissaire d'artillerie de l'électeur palatin. Trèsjeune encore, Mélanchthon fut confié à son aïeul maternel, qui ne négligea rien pour lui donner une bonne et solide instruction. A onze ans, il fut envoyé à Pfortsheim, où il logea chez une cousine de sa mère, qui était sœur du savant Reuchlin. Cette contubernalité décida probablement des destinées du fds de l'ingénieur. Reuchlin voulut mettre la dernière main aux études du jeune homme, et la docilité du disciple répondant à la bienveillance du maître, il arriva crue l'illustre docteur lui voua une tendresse paternelle. Ce fut Reuchlin qui

grécisa le nom de son élève ; en effet, le studieux adolescent se nommait Schwarzferdt, qui en allemand signifie terre noire, et Reuchlin lui fit adopter le nom de Mélanchthon, qui en grec veut dire la même chose. Quoi qu'il en soit, après être resté deux ans à Pfortsheim sous la tutelle scientifique de Reuchlin, il fut envoyé à Heidelberg, si célèbre par son université, pour y prendre le bonnet de docteur, bien qu'il eût à peine atteint sa quatorzième année. Après différentes pérégrinations dans les villes les plus littéraires de l'Allemagne, Mélanchthon accepta la chaire de professeur en langue grecque dans l'université de Wittemberg, que Frédéric, électeur de Saxe, lui avait offerte à la recommandation de Reuchlin. « Les recherches qu'il fit, dit un de ses biographes, sur Homère et sur le texte grec de l'épitre de saint Paul à Tite , lui attirèrent une grande foule d'auditeurs et effacèrent le mépris auquel sa figure et sa taille l'avaient d'abord exposé. Mélanchthon réduisit la science en système et s'acquit bientôt une telle réputation, qu'il compta souvent autour de sa chaire plus de trois mille auditeurs attentifs.

Ce fut à Wittemberg que Mélanchthon fit connaissance avec Luther, qui professait dans la même université la théologie, et ce fut de là que data également cette liaison qui changea les idées religieuses du tiers de l'Europe et qui alluma la torche fanatique des guerres civiles en France, en Hollande, en Angleterre et en Ecosse.

Luther n'eut point d'ami plus sûr, de collaborateur plus dévoué, à'alter ego plus infatigable, plus intrépide, plus opiniâtre que Mélanchthon. Plusieurs historiens et philosophes contemporains de ces deux grands hommes ont mis en doute que Luther eût réussi à entraîner les princes de l'Allemagne dans le cercle dévorant de ses

innovations, si Mélanchthon n'eût pas prêté au grand apôtre de la réforme l'appui de sa vaste science, de sa constante modération et de ses vertus. Luther, parfois injuste envers ses disciples les plus méritaDtSj reconnaissait avec empressement les obligations que la nouvelle doctrine et que lui-même avaient à Mélanchthon. « C'est mon bras droit, disait-il; c'estplus encore, c'est mon âme et mon cœur. Je porte le glaive de la parole; mais Mélanchthon porte le bouclier de la foi, et sur ce bouclier viennent se rompre ou s'émousser les traits empoisonnés sous lesquels nos adversaires voudraient me voir terrassé. »

Voyez en effet avec quelle diligence Mélanchthon répond aux attaques incessantes des éloquents et toujours savants défenseurs de l'Eglise romaine. Constamment prêt pour la lutte et pour le combat, on dirait que, semblable à ce vaillant roi de Hongrie qui couchait sur son cheval pendant une bataille de .trois jours, il veille aussi bien la veille d'une victoire que le lendemain d'une défaite ; sa plume ne lui fait jamais défaut; son esprit toujours calme , sa vigueur toujours sobre , son éloquence toujours contenue dans les bornes de la modération, suffisent à toutes les besognes et se plient admirablement à toutes les éventualités. En peu d'années il publie tour à tour l'apologie de la doctrine de Luther contre la censure que les docteurs de Paris en avaient faite, et ses observations sur les excommunications lancées par la cour romaine ; plus tard il soutient contre Echius, à Leipsig (en 1519), une discussion si lumineuse , si savante , si prestigieusement appuyée de preuves orthodoxes, que, de l'aveu des écrivains catholiques eux-mêmes, on n'avait rien entendu de si éloquent et de si persuasif depuis les conciles tenus au ive siècle sous le pontificat du pape Damase. L'extrême applica-

tion de Mélanchthon, le temps qu'il était obligé de consacrer à écrire ses ouvrages nombreux de controverse et à enseigner la théologie, ne l'empêchèrent pas d'entreprendre plusieurs voyages, soit pour fonder des collèges, soit pour visiter les églises. Il semblait se multiplier pour vaquer à des occupations et à des soins si divers, et on le vit plus d'une fois dans la même journée, et sans prendre aucune nourriture, discuter douze heures de suite avec des docteurs dissidents, faire son cours de théologie (qui durait trois heures par jour), dicter à quatre secrétaires sm immense correspondance, et se mettre en route à minuit pour se trouver le lendemain à une assemblée qui devait se tenir à vingt ou trente lieues de Wittemberg. Ce fut Mélanchthon qui dressa cette fameuse profession de foi connue sous le nom de confession d'Augsbourg, parce qu'elle fut présentée à l'empereur à la diète de cette ville, et qui joignit à cette déclaration religieuse cette noble et touchante lettre qui inspira à Charles-Quint ces paroles dignes d'un grand prince : « Je voudrais, au prix d'une de mes couronnes, que ce schisme n'eût pas éclaté; mais , puisque dans les rangs de ces novateurs il se trouve un homme qui écrit de si belles choses , je ne désespère pas de parvenir, à force de sollicitations et d'avertissements paternels, à rétablir la paix entre tous les chrétiens. »

Ce vœu généreux de Charles-Quint , qui n'en formait pas toujours de si purs, ne fut point exaucé. L'âpre résistance de quelques souverains de l'Allemagne qui avaient embrassé le parti de la réforme , beaucoup moins pour déraciner les abus que pour s'emparer à leur profit et non à celui de leurs peuples des biens ecclésiastiques, en fut l'unique cause. La ligue de Smalcalde, par laquelle les protestants for-

cèrent Charles-Quint à leur accorder la liberté de conscience jusqu'à la convocation d'un concile général, et plus que ton t. cela encore , la funeste issue de la bataille de Mulhberg, où Jean Frédéric, électeur de Saxe, et le landgrave de Hesse furent faits prisonniers parles troupes de l'empereur, ôtèrent jusqu'à l'espoir d'une réunion prochaine et d'une entente fraternelle entre tous les membres de la grande famille chrétienne.

Cette réunion , cette concorde était rêvée par Mélanchthon , et il y travaillait malgré l'exigence du rôle qu'il était appelé à remplir pendant cette révolution terrible qui devait ébranler le vieux monde moral jusque dans ses fondements. Les ouvrages, la conduite, les paroles mêmes de Mélanchthon prouvent qu'il n'était pas éloigné des voies d'accommodement , et qu'il eût sacrifié beaucoup de choses pour que les protestants et les catholiques pussent s'entendre. Il faut attribuer à ces généreuses dispositions de l'ami de Luther l'honneur insigne qu'il reçut de François Ifr. Le roi de France lui écrivit de sa propre main, le 28 juin 1535 , pour le prier de venir conférer avec les docteurs de Sorbonne :

« J'ai à cœur, disait le roi, de m'éclairer sur les réformes que vous avez introduites dans le culte de nos pères; beaucoup de mes sujets ont embrassé votre doctrine ; il est de mon devoir et de mon droit de veiller à la tranquillité du royaume dont Dieu m'a donné la garde; et, pour conserver la paix si nécessaire à l'union de mes peuples et à la prospérité de l'Etat, il faut que je m'efforce de prévenir les dissentiments qui dégénéreraient en guerres de religion, les plus cruelles et les plus implacables de toutes les guerres. Les rapports qui m'ont été faits , monsieur, sur votre personne

et sur vos talents , le désir que vous manifestez clans vos écrits, et qui vous honore, de mettre un terme à tant de discussions déplorables, me font espérer que vous voudrez bien répondre à mon invitation royale et que vous préférerez aux dangereux avantages de remuer le monde , celui plus conforme à votre modération et à votre cœur de le consoler et de l'éclairer. »

Mélanchthon était tout à fait décidé à se rendre à Paris ; Luther, loin de s'y opposer, exhortait , au contraire, son ami à déférer au vœu de François Ier; mais l'électeur de Saxe, par des raisons qu'il n'est pas difficile de deviner l'histoire à la main, ne voulut jamais consentir à permettre ce voyage, et l'opiniâtreté d'un petit prince allemand devint la source des calamités qui, pendant trois cents ans, ensanglantèrent l'Europe, armèrent les unes contre les autres des nations entières, et firent éclore dans l'un et l'autre parti des actes de barbarie, de brigandage et de stupide aveuglement presque inouïs jusque-là, et tout à fait inconnus dans l'antiquité païenne.

Mélanchthon assista en 1529 aux conférences de Spire. Ce fut pendant ce voyage, qu'étant allé voir sa mère àBretten, cette bonne femme, quiétaitcatholique, lui, récita les prières qu'elle avait accoutumé de faire et lui demanda ingénument ce qu'il fallait qu'elle crût au milieu de tant de disputes théologiques qui remettaient tout en question, a Ma mère, répondit Mélanchthon en embrassant tendrement l'auteur de ses jours, vous avez été une chaste épouse, une tendre mère, une amie fidèle et une femme charitable ; continuez de croire et de prier comme vous avez fait jusqu'à présent. A des âmes comme la vôtre, Dieu ne demande que la constance en son amour, c'est-à-dire dans le bien, car l'apôtre Paul a dit : Deus cariîas est, ce qui signifie Dieu est l'amour

îitrme. Gardez-vous donc, ma mère , de toute inquiétude, et ne vous laissez point troubler p'ar les conflits de religion. >•

Ces sages et lumineuses paroles , qui devraient être écrites en lettres d'or sur le fronton de tous les temples qu'on élève à la divinité , résument en quelque sorte la doctrine deMélanchthon. Éloquent adversaire des abus, il était loin de vouloir faire de la réforme religieuse le marchepied du déisme, du scepticisme et de l'athéisme. Le cœur, aussi bien que la raison de ce grand homme, lui aurait interdit , un siècle plus tard , l'emploi - de cette arme terrible que l'on appelle l'analyse et qui, depuis trois cents ans, a couvert l'Europe de plus de ruines, a creusé plus de tombes aux lois, aux institutions et aux hommes , que les invasions des barbares au ve et au ixe siècle. Le Labarum du grand Constantin a présidé aux funérailles de l'humanité, et cette croix divine, qui avait brisé l'esclavage et réhabilité la vertu, devint dans la main des fanatiques , orthodoxes ou dissidents, un instrument de vengeances, de persécutions et de supplices.

Nulle existence ne fut mieux remplie que celle de Mélanchthon. Constamment sur la brèche, on le voit, aux fameuses conférences de Ratisbonne (1541) et à celles qui se tinrent en 1548, au sujet de l'intérim de Charles-Quint , déployer tout ce que l'érudition ecclésiastique a de plus splendide, tout ce que l'éloquence, la raison et la dialectique ont de plus saisissant. Mélanchthon rédigea la critique ou plutôt la censure de cet intérim, avec tous les écrits qui furent présentés à ces conférences. Les dissensions inopinément excitées par Matthieu Francowitz , plus connu sous le nom de Flaccus Illyricus, et qui avait été le disciple de Luther et le sien, l'affligèrent profondément.

« N'avons-nous élevé un rempart autour de Sion, s'écria douloureusement Mélanchthon , que pour voir chaque pierre se détacher pour écraser le temple ! ! ! »

La dernière conférence que ce grand homme eut avec les catholiques fut celle de Worms, en 1557. C'est là que, pressentant sans doute sa fin prochaine, il dit à un évêque catholique pour lequel il avait une grande estime : a II est probable que nous ne nous retrouverons plus à de pareilles assemblées, car nous sommes vieux l'un et l'autre; mais nous nous reverrons làhaut, ajouta-t-il en montrant le ciel, et nous prierons Dieu ensemble de mettre fin à ces interminables discussions qui ont dévoré les heures de notre jeunesse et qui remplissent de crainte et d'amertume les derniers jours de notre vieillesse. »

Mélanchthon ne survécut que trois ans aux conférences de Worms. Il mourut à Wittemberg, le 19 avril 1560, à soixante-quatre ans, et fut enterré auprès de Luther, son maître et son ami, dans le temple du château. Luther était mort le 18 février 1546.

On rapporte que, peu de jours avant sa mort, Mélanchthon écrivit sur un morceau de papier à deux colonnes , les raisons qui l'empêchaient de regretter la vie. La première de ces colonnes contenait les maux dont la mort le délivrerait, savoir :

1° Qu'il ne pécherait plus;

2° Qu'il ne serait plus exposé ni aux invectives ni à la fureur des théologiens.

L'autre colonne contenait en six articles les biens que la mort lui procurerait.

1° Qu'il viendrait à la lumière;

2° Qu'il verrait Dieu ;

3° Qu'il contemplerait le fils de Dieu ;

4° Qu'il apprendrait ces mystères admirables qu'il

n'avait pu que confusément comprendre dans cette vie;

5° Pourquoi nous avons été créés tels que nous sommes ;

6° Quelle est l'union des deux natures en Jésus- Christ.

Quoi qu'il en soit, les derniers moments de ce grand homme furent marqués par d'éclatants témoignages d'estime, disons mieux, de vénération générale. On vit se presser autour de son chevet, non-seulement les hommes qui avaient adopté sa doctrine et celle de Luther, mais encore de convaincus et fervents catholiques, qui rendaient ainsi hommage aux vertus , à la science et à la candeur de cet illustre adversaire , de ce hardi et pourtant paisible novateur. Apercevant un de ces catholiques qui se détournait pour cacher son émotion et ses larmes , Mélanchthon lui fit signe d'approcher, lui tendit la main et, d'une voix presque éteinte, lui dit : œ Ne pleurez pas, notre séparation ne sera pas éternelle, et le bercail de là-haut est assez grand pour nous contenir tous. »

Paroles pleines d'une sublime espérance, et qui révèlent toutes les aspirations et tout le fond de la doctrine de cet homme extraordinaire.

Aujourd'hui qu'un grand nombre de hauts esprits pensent à la réalisation des projets du bon abbé de Saint-Pierre, projets que le cardinal de Fleury appelait les rêves cVun homme de bien; aujourd'hui que l'idée dominante du siècle est la conquête par l'industrie et par le commerce de la paix universelle, les travaux, les écrits de Mélanchthon doivent , si l'on peut s'exprimer ainsi, faire partie du droit public de l'Europe : car, on ne saurait le nier , et tous les sophismes ne parviendraient pas a faire croire que cette paix universelle, si

chèrement désirée par la morale autant que par les intérêts matériels des nations, par la religion autant que parla raison, puisse être conquise et affermie autrement que par la réunion sincère, radicale, effective de toutes les communions chrétiennes. Là, et là seulement est le salut de la civilisation , la victoire sur le génie du mal et l'avenir florissant de l'humanité tout entière.

Qj^Cl^

La veille de la bataille de Nerwinde.

A l'extrémité orientale de la plaine de Nerwinde , s'élevait, an xviie siècle, sur un coteau agrestenient sillonné de bouquets de bois et de jaunissantes moissons, le château des Ramures. Ce manoir vénérable , dont l'architecture rappelait la sombre époque de la féodalité, après avoir longtemps appartenu aux comtes de Nassau, était passé entre les mains d'une famille protestante française , qui s'y était établie depuis les dernières années du règne de Charles IX, et peu de temps après les massacres de la Saint-Barthélémy. Cette famille était originaire du Languedoc, et son nom patronymique était des Ramures. Le château avait fini par être appelé du nom de ses nouveaux possesseurs, et l'exil avait ainsi conquis sur la terre étrangère un titre et un souvenir de la patrie.

Ce fut dans ce château des Ramures que le maréchal de Luxembourg installa son quartier général, peu de jours avant la bataille fameuse où le grand capitaine devait ajouter une palme immortelle aux lauriers déjà cueillis les années précédentes à Fleurus , à Luze et à Steinkerque.

Le vieux baron des Ramures , quatrième du nom , était mort depuis vingt ans, laissant à sa veuve Jeanne- Marguerite de Montluc, comme lui d'origine française, le soin d'éteindre de nombreuses dettes qu'il avait contractées lors du siège de la Rochelle, sous le cardinal de Richelieu, pour secourir les protestants français ; et d'élever une nièce orpheline et aveugle, qu'il avait recueillie dès le berceau.

La dame des Ramures s'acquitta du premier point avec une rigide ponctualité. L'économie sévère dont elle usa dans la dépense de ses revenus, lui permit, en moins de quinze ans, de combler l'énorme déficit laissé par son époux; elle purgea ses biens des hypothèques qui les grevaient, améliora ses terres, agrandit les dépendances de son château qu'elle répara à grands frais, et mit dans tous ses domaines un ordre admirable. Quant au second point, la nourriture et l'éducation de sa nièce, la châtelaine ne s'en occupa que médiocrement. Soit que son aptitude à débrouiller le chaos domestique l'empêchât de se livrer au plus doux sentiment de la nature, celui d'aimer et de s'attacher une pauvre et frêle créature sans fortune et privée d'un sens qui double et triple les félicités humaines, soit qu'étrangère aux tendres émotions de la maternité (la châtelaine n'avait jamais eu d'enfant), la dame des Ramures eût le cœur fermé à tous les instincts affectueux, elle prit beaucoup moins de soins de sa nièce que de son parc, de ses troupeaux et de ses fermes : la jeune aveugle vi-

vait, ou plutôt végétait, comme une proscrite au milieu de sa propre famille.

Tabitha-Paisible, tel était le nom de la jeune aveugle, réunissait cependant dans sa personne tout ce qui attache les cœurs, tout qui enchaîne les sympathies ; elle était belle , et sa physionomie, d'une extrême distinction et d'une ineffable douceur, respirait je ne sais quoi de chaste et d'angélique, comme les têtes de vierge de Daniel de Yolterre; sa taille, haute et bien prise, avait toute la grâce possible, et lorsque Tabitha, vêtue d'une simple robe de mousseline et les cheveux épars, errait à tâtons dans les ombreuses allées du parc des Ramures et caressait doucement de ses petites mains blanches l'écorce des vieux chênes pour reconnaître son chemin, on l'eût prise volontiers pour une de ces druidesses de la Gaule, cherchant avec sa faucille d'or l'arbre qui recelait le gui sacré.

La dame des Ramures avait d'abord frémi en apprenant que le maréchal de Luxembourg s'était décidé à fixer le quartier général dans son château ; elle craignait la dépense qu'un tel hôte, entouré d'un nombre si considérable d'officiers et de serviteurs, pourrait lui occasionner. La châtelaine, de l'économie avait passé à la parcimonie, et de la parcimonie à l'avarice : c'est la marche ordinaire de la passion de l'or. Ses inquiétudes étaient donc de véritables angoisses, et elle jetait un regard d'effroi sur ces brillants officiers qui devaient, dans son opinion, mettre bientôt à sec les celliers du manoir, épuiser les provisions de toute espèce qui dormaient dans ses greniers, et inaugurer l'orgie sous les lambris d'une demeure où jusque-là les mœurs rigides du protestantisme avaient régné dans toute leur austère gravité. Mais quand la dame des Ramures eut acquis la certitude que le général français payait au comptant

tout ce qu'on fournissait à ses officiers et à sa suite; quand elle eut vu la discipline admirable que Luxembourg savait maintenir parmi ses soldats, l'exquise urbanité des officiers, la politesse de tous, elle se félicita intérieurement du choix que le maréchal avait fait de son château pour quartier général, puisque, outre l'honneur d'être protégée par une si illustre hospitalité, elle aurait encore l'avantage de vendre à un prix fort raisonnable les produits amoncelés de ses métairies, de ses terres, de ses basses-cours et de ses vergers.

Mais la châtelaine ne s'applaudissait pas seule du séjour des Français dans le vaste domaine des Ramures. Tabitha-Paisible bénissait aussi l'arrivée de ces hôtes bienveillants, de ces soldats terribles sur le champ de bataille, mais humains, polis, généreux, compatissants dans les loisirs de la paix et dans les courtes trêves de la guerre. Jamais la jeune aveugle n'avait été l'objet de tant de soins, de tant d'égards, de tant de sollicitude. C'était à qui lui rendrait, parmi les officiers et les gens de la suite du maréchal, le plus d'hommages et de bons offices. René de Mibray, premier valet de chambre et secrétaire de M. de Luxembourg, se faisait entre autres remarquer par l'espèce de culte qu'il avait voué à Tabitha-Paisible. Dès que son service auprès du général en chef était terminé , René courait vers la jeune fille, lui offrait un bras courtois, la conduisait sous les plus frais ombrages, auprès des fleurs les plus suaves, près du nid du rossignol le plus mélodieux, et là, lui parlait de la France, la patrie de sa famille à elle, sa patrie absente à lui. Il lui apprenait les noms des grands rois, des grands poètes, des grands guerriers et des grands artistes de cette glorieuse France, et tout cela avec bonheur, avec un orgueil d'honnête homme et de citoyen ! car on n'est jamais si fier de son pays que

lorsqu'on en est éloigné. Quelquefois il lui récitait des vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, et la jeune fille, émerveillée de ces grandes pensées du Ciel et de Polyeucte, de cette riche poésie de Britannicus et à'Athalie, de cette vive et profonde raison de Jean Lapin et de maître Gilles, rougissait de plaisir et d'émotion, et, les mains jointes, l'oreille tendue à cette harmonie inconnue, suspendait toutes les forces de son intelligence aux lèvres éloquentes de son compagnon. Un nouveau sens se révélait au cœur de Tabitha; elle commençait à comprendre qu'à défaut des rayons de soleil qu'elle ne voyait pas, d'autres rayons pouvaient inonder son âme d'une félicité sans bornes : et ces rayons étaient ceux de la poésie, fille du ciel ! Souvent Tabitha témoignait le désir d'apprendre par cœur ces beaux vers qui la faisaient tour à tour frissonner ou transir, et René laissait alors tomber dans la mémoire de la jeune fille ces hémistiches un à un, comme des perles dans un vaisseau d'ivoire.

Ainsi, tandis que le château des Ramures était le théâtre des bruyants préparatifs d'ime bataille sanglante, tandis que les échos de la vaste forêt retentissaient sans cesse du bruit des chariots de guerre, des fanfares avant-coureurs de la mêlée, des hennissements des chevaux, des cris des soldats, des roulements sourds et prolongés des tambours, une pauvre fille aveugle et un pauvre jeune homme bossu, car René, tout grand et tout bien fait qu'il était d'ailleurs, avait une proéminence assez prononcée entre les deux épaules, s'enivraient, blottis au pied d'un vieux chêne, des parfums des fleurs et de la poésie, et échangeaient par de chastes étreintes, par de douces paroles, par de délicates confidences, les pensées les plus secrètes et les douleurs les plus amères de leur âme froissée par la bi-

zarrerie de la nature et les lois intransgressibles de la société.

a Monsieur René, disait un jour Tabitha, je n'ai jamais regretté si amèrement le sens qui me manque que depuis votre arrivée ici. Il me semble que j'aurais autant de plaisir à vous voir qu'à vous entendre.

— Oh ! mademoiselle, répondait René ingénument, je ne voudrais pas, moi, que vous me vissiez!

— Et pourquoi donc, monsieur R.ené?

— Pourquoi? pourquoi? mademoiselle, parce que je suis... bossu.

— Bossu ? ah ! qu'est-ce que cela ? »

René arracha un lis dont les corolles d'albâtre se penchaient sur la brune chevelure de la jeune fille, et le lui mettant entre les mains :

« Touchez ce lis, lui dit-il, sentez comme sa tige est droite et flexible... voilà comme vous êtes... voilà comme doit être la taille de l'homme, que Dieu a fait à son image. Moi, voilà comme je suis, ajouta-t-il en brisant la tige et en le couchant sur le bras de sa compagne.

— Infortuné ! s'écria Tabitha, je ne suis donc pas seule malheureuse au monde !

— Oh ! non, mademoiselle , non, reprit René avec feu. Ma difformité m'a empêché de prendre le parti des armes, où ma naissance pauvre, mais noble, m'aurait facilité les moyens de parvenir. J'ai été obligé de refréner les élans d'une ambition, et peut-être d'un courage qui m'auraient excité à entreprendre de grandes choses. Disgracié de la nature, objet de risée ou au moins de compassion pour mes semblables, je me suis jeté dans la servitude pour échapper à la raillerie incessante de ce monde qui n'épargne rien, ni les aberrations de la nature, ni les travers de l'esprit.

— Oh ! oui, interrompit Tabitha en soupirant et en faisant un retour sur sa propre infirmité, le monde délaisse ordinairement ceux à qui le Créateur a refusé ses dons les plus précieux. J'en sais quelque chose, moi, monsieur René; avant que vous ne vinssiez ici, j'ignorais ce que valait au cœur une parole affectueuse, une sympathie fraternelle. Rebutée de tous, même des valets du logis, mon existence était un pesant fardeau.... et cependant j'étais forcée de cacher mes larmes comme d'autres cachent leurs plaisirs ! Grâce à vous, monsieur René, la pauvre aveugle a appris à apprécier l'amitié qu'elle ne connaissait que de nom.... et lorsque vous ne serez plus ici, car vous allez nous quitter bientôt, après la bataille peut-être!... eh! bien! je penserai à nos bonnes causeries, a vos instructifs entretiens, à la.... pitié que vous m'avez témoignée, et alors je me trou- \erai moins malheureuse. »

En prononçant ces paroles, la jeune fille éprouvait une émotion visible, et, de ses yeux fermés comme ceux d'une statue antique, descendaient deux larmes qui allaient se perdre sur l'albâtre de son sein.

« De la pitié, mademoiselle ! s'écria René en prenant la main de Tabitha; ah! dites de l'amitié, de la reconnaissance, de l'a....

— Non, vous avez beau dire, interrompit la jeune iille, dont le tact exquis avait reconnu dans l'agitation fébrile de René la déclaration d'un sentiment qu'elle partageait peut-être sans vouloir l'autoriser, vous avez beau dire, monsieur René, j'aurais tant de plaisir à vous voir! La voix est le timbre de l'âme, et votre voix est si pure ! Non, non, on ne peut être difforme avec une belle âme.... Oh ! oui, je voudrais vous voir, répéta-t-elle encore en touchant légèrement le front de René.

— Eh ! que verriez-vous, mademoiselle? reprit René ; im pauvre jeune homme doué peut-être de quelques futiles avantages de physionomie, mais disgracieux dans sa tournure, dans ses mouvements, dans sa démarche , un paria de la création , un être qui n'a de l'homme que l'âme et le cœur, un grotesque enfin....

— Ne le croyez-pas . mademoiselle , dit alors une voix. René de Mibray est bossu, c'est vrai, mais beaucoup moins que moi, beaucoup moins même que notre illustre patron, le maréchal de Luxembourg. René, mademoiselle, a une belle et imposante physionomie, un caractère d'ange, un esprit de démon : il est savant comme un docteur de Sorbonne, rangé comme un sage de la Grèce, et brave comme un gentilhomme, c'est tout dire. Si quelqu'un de nous trois (car, mademoiselle, vous saurez que le château de madame votre tante enserre trois bossus, le maréchal de Luxembourg, René de Mibray et moi), si quelqu'un, dis-je, a le droit de pester contre le sort , c'est moi , moi , G-uymond Desbourval, qui ne suis pas plus haut que le feu nain de François Ier, Triboulet, de caustique mémoire, dont la tête assez semblable, pour la grosseur, à celle de Jupiter Olympien, se balance entre deux montagnes, Ossa et Pélion, et dont la voix nasillarde et chevrotante conviendrait mieux à un capucin qu'à un gentilhomme de vieille race, qui a l'honneur d'être, depuis plus de vingt ans, attaché à la glorieuse maison de Montmorency, dans la personne de M. le maréchal de Luxembourg , en qualité de premier maître d'hôtel. »

Le survenant était en effet Guymond Desbourval, premier maître d'hôtel du maréchal de Luxembourg , et l'un des hommes les plus spirituels du XVIIe siècle,

qui en a produit un si grand nombre. Guymond Desbourval était effroyablement contrefait; mais sa laideur, dont il était le premier à rire, était accompagnée de si rares et de si nobles qualités, qu'on oubliait facilement sa difformité pour ne songer qu'aux grâces piquantes de sa conversation et à la variété pleine d'agrément de son esprit. Guymond Desbourval était auprès du maréchal de Luxembourg sur le même pied que Gourville était auprès du grand Gondé. Les grands seigneurs d'alors ne se faisaient pas scrupule d'introduire dans leur intimité les hommes recommandables par leurs talents, leur bravoure ou leur esprit, fussent -ils dépourvus d'ailleurs de naissance ou de fortune. La roture à cette époque était moins préjudiciable aux gens de lettres que la pauvreté aujourd'hui.

« René de Mibray , poursuivit Guymond , je viens donc vous chercher, comme un autre Renaud, et vous arracher des bras de votre Armide. C'est par l'ordre exprès de M. le maréchal. Il donne aujourd'hui, veille de la bataille, un grand diner à tous les lieutenants généraux sous ses ordres, et il veut avoir toute sa maison auprès de lui. Hélas ! mon cher René, beaucoup de nos convives d'aujourd'hui n'existeront peut-être plus demain à pareille heure, et aux explosions enchanteresses des flacons de vin de Champagne succéderont bientôt les décharges bien autrement bruyantes de l'artillerie et de la mousqueterie. Préparons-nous donc à la mort par le plaisir, et humectons les lauriers à cueillir par des libations empruntées au falerne de la France. Il est bon de respirer, avant le combat, les arômes de la patrie, et Germanicus ne livrait point de bataille sans avoir préalablement répandu sa coupe de cécube sur l'autel de la Victoire. Allons, venez, René,

venez ; le morituri tesalutant va se répéter encore dans les champs de Nerwinde. »

René , anx premiers mots du maître d'hôtel , s'était levé.

a Je suis prêt à vous suivre , monsieur Desbourval , » dit-il. Puis, se tournant vers Tabitha : « Vous n'allezpas rester seule ici, mademoiselle ; nous permettrez-vous de vous reconduire au château?

— Hélas! repartit la jeune fille, jardin, parc, château, c'est tout un pour moi, quand vous n'êtes plus à mes côtés. Mais n'importe, je vous suis; et, si je ne puis voir les héros qui demain vont verser leur sang pour le triomphe de la France , du moins je tâcherai de les entendre. Ah ! il y a aussi de la poésie dans la conversation des guerriers , la veille d'une bataille.

— Il y a plus que cela, mademoiselle, repartit Guymond, il y a de la philosophie. »

La jeune fille se mit en marche, appuyée sur le bras du maître d'hôtel et de Hené. En voyant ainsi cette noble et belle vierge s'avancer majestueusement entre deux bossus , l'imagination se reportait à ces époques fabuleuses où les fées bienfaisantes descendaient sur la terre, escortées de nains difformes ou de lutins capricieux, pour semer sur le seuil des châteaux et des chaumières des fleurs , des talismans , des gâteaux et des perles.

Le festin de M. le maréchal de Luxembourg.

A l'issue du conseil de guerre qui avait été tenu au château de Ramures , pour régler l'attaque du lendemain et arrêter la place de bataille des différents corps, le maréchal de Luxembourg avait retenu à dîner les lieutenants généraux, les maréchaux de camp et les mestres de camp de la cavalerie, et les colonels des quatre plus vieux régiments de l'armée : Picardie, Navarre, Champagne et Normandie. Une table de quarante couverts avait été dressée , et chacun s'y assit selon l'ordre de la hiérarchie militaire et de l'ancienneté.

Le général en chef;, ayant à sa droite le prince de Conti1, et à sa gauche le plus vieux colonel de l'armée,

1. François-Louis de Bourbon, prince de Conti, se distingua d'une manière particulière au siège de Luxembourg, en 1684; dans la campagne de Hongrie, en 1685; à Fleurus, en 1690; a Steinkerque, en 1692, et à Nerwînde, en 1693. Sa grande réputation de bravoure le fit élire roi de Pologne en 1698. Il avait autant d'esprit que de courage. Entrant un jour dans l'église de Notre-Dame de Paris, avec le maréchal de Luxembourg, pour assister au Te Deum que l'on allait chanter pour la victoire de la Marsaille, gagnée par Catinat, et la cathédrale se trouvant alors tendue des drapeaux pris par Luxembourg à Fleurus, Steinkerque, et tout récemment à Nenvinde : * Messieurs, dit le prince, en écartant la foule qui obstruait la porte, laissez passer le tapissier de Notre-Dame. »

le marquis de Champillac1, commandant le régiment de Navarre, occupait le centre de cette table martiale, qui réunissait l'élite des soldats de la France. Dans une salle voisine de la salle du festin , la musique du régiment des gardes et celle des deux compagnies des mousquetaires exécutaient, par intervalle, des symphonies guerrières. Tous les drapeaux des régiments de l'armée , appendus circulairement aux murailles de la salle, présentaient un aspect imposant : la plupart de ces drapeaux, mutilés et troués par la mitraille aux batailles de Fleuras, de Leuze et de Steinkerque, étalaient leurs glorieuses blessures , et répandaient autour des convives un parfum d'honneur, de poudre et de gloire. Le maréchal de Luxembourg avait affecté de déployer dans ce banquet tous les prestiges de la puissance du commandement militaire. Derrière son fauteuil se tenait debout son capitaine des gardes 2, son premier maître d'hôtel , Guymond Desbourval , son valet de chambre, René de Mibray, tous trois en habit de cérémonie. Des valets à la livrée du roi faisaient le

1. Le marquis de Champillac, colonel du régiment de Navarre, avait soixante-seize ans à la bataille de Xerwinde. Il avait conservé, malgré son grand âge, toute la vigueur de la jeunesse, et ce fut lui qui, le premier, attaqua, l'épée à la main, les retranchements du prince d'Orange, à la tête de son régiment. Il reçut trois coups de feu; et, comme ses grenadiers s'empressaient autour de lui pour le relever : « Prenez le retranchement d'abord, mes enfants, •s'écria-t-il ; vous penserez à votre colonel ensuite. Vive le roi ! » Le marquis de Champillac mourut huit jours après, des suites de ses. blessures.

2. Les maréchaux de France avaient, sous les règnes de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV, une compagnie de gardes exclusivement réservée à leur personne. Ces gardes étaient choisis parmi les plus anciens et les plus braves soldats de l'armée, et commandés par un capitaine. Sous Louis XV, et après le maréchal de Saxe, cette prérogative fut abolie.

service de la table, et à la porte delà salle du festin veillaient deux sentinelles , dont les pertuisanes à trèfle d'or chatoyaient capricieusement aux rayons du soleil.

« Eh bien, monseigneur, dit le maréchal au prince de Gonti , le jour si désiré par vous va enfin arriver. Le prince d'Orange se décide à recevoir la bataille. Les reconnaissances que j'ai faites ce matin, et les renseignements que m'ont donnés depuis ces messieurs , ajouta-t-il en désignant les maréchaux de camp, ne me laissent aucun doute» sur les intentions de l'ennemi. Monseigneur , de la prudence surtout ; ne prodiguez pas votre vie, comme à Steinkerque ; songez que je suis responsable de votre personne au roi et à la France.

— Mon cher maréchal, repartit le prince de Coati en riant, donnez-moi, vous, ainsi que ces messieurs, l'exemple de la circonspection en face de l'ennemi : sinon, vous ne trouverez pas mauvais que j'agisse comme tout le monde. Un prince du sang de France, monsieur, est trop heureux d'affronter les mêmes périls que vous. Ce serait un triste privilège de la naissance que de ne pouvoir point mêler son sang, dans l'occasion, à celui de tant de braves soldats qui combattent pour la gloire du roi et de la France. »

Un murmure approbateur circula dans l'assemblée. Le prince de Gonti venait de faire vibrer, dans tous ces cœurs de lions, la corde sublime de l'amour de la patrie.

« Monseigneur, dit le vieux marquis de Ghampillac, s'il m'était permis d'ajouter un mot à ce que vient de vous recommander M. le maréchal , je vous dirais , avec tout le respect que je vous dois , qu'un grand prince tel que vous, dont l'existence est utile et nécessaire à l'État, ne doit point se jeter dans la mêlée, le

pistolet au poing, comme un mousquetaire, ainsi que vous l'avez fait à Steinkerque. Je serais votre grandpère, mon prince, et mes cheveux blancs m'autorisent à vous tenir ce langage, qui n'est point celui d'un courtisan, mais celui d'un soldat. Une victoire qui nous coûterait votre personne n'en serait plus une, ni pour la France, ni pour l'armée.

— Mon cher colonel , répondit le prince de Gonti avec une grâce charmante, quand j'aurai reçu, comme vous, dix-huit blessures sur le champ de bataille, quand mes cheveux auront blanchi, non par le poids des ans, mais par les fatigues et les vicissitudes de la guerre, comme les vôtres, alors je serai peut-être un peu plus ménager de mes jours. Vous voyez que je ne vous prendrai point alors pour modèle, mon brave colonel, puisque, malgré votre âge et vos blessures, on vous voit toujours le premier sur la brèche, le premier à l'attaque et le dernier à la retraite.

— A soixante-seize ans, monseigneur, ce qu'un vieux soldat a de mieux à faire, c'est d'attendre la mort contre la hampe de son drapeau, répliqua le marquis de Champillac.

— Quelqu'un parmi vous, messieurs, dit le maréchal de Luxembourg, en s'adressant aux plus jeunes maréchaux de camp, s'est-il approché des lignes de M. le prince d'Orange ?

— Je les ai considérées à une portée de mousquet , monsieur le maréchal, répondit le comte d'Harcourt.

— Eh bien? fit Luxembourg.

— Elles sont formidables, reprit d'Harcourt, et M. le prince d'Orange y fait élever constamment de nouveaux retranchements qui seront imprenables.

— Monsieur, interrompit Luxembourg froidement, ce mot-là n'est pas français. M. le prince d'Orange élève

des retranchements, eh bien, nous les prendrons, c'est moi qui vous le dis.

— Je serais désolé, monsieur le maréchal, reprit d'Harcourt, qui sentit aussitôt toute l'inopportunité et toute la maladresse de sa réponse, que vous prissiez ce que je viens de dire pour une opinon arrêtée. J'ai mal exprimé ma pensée : j'ai voulu donner à entendre que ces retranchements étaient faits et armés selon toutes les règles de l'art.

— Monsieur le comte, répliqua Luxembourg, j'avais déjà donné une interprétation française à votre parole ; un homme de votre nom et de votre courage ne peut pas penser autrement qu'il n'agit. »

En ce moment un aide de camp du maréchal de Luxembourg entra tout essoufflé dans la salle.

« Monsieur le maréchal, dit-il, un homme a franchi nos avant-postes, et s'est fait arrêter par nos vedettes. Il demande instamment à vous parler, et prétend qu'il a des choses de conséquence à vous communiquer.

— Quel est cet homme ? fit Luxembourg.

— Une manière de paysan, un rustre dont le langage n'est pas fort intelligible, mais qui semble pourtant doué d'une finesse peu commune. Il m'a chargé de vous remettre cette noix, et il m'a dit en me la donnant : « Monseigneur le maréchal de Luxembourg ne « l'aura pas plus tôt ouverte, qu'il saura que je suis ici « et qu'il me fera venir. »

Le maréchal prit la noix , l'ouvrit avec son couteau, retira de l'intérieur un petit morceau de papier qu'il lut attentivement, et dit :

« Voilà un excellent plat de dessert, qui ne se trouvait pas sur le menu de mon maître d'hôtel. Qu'on m'amène cet homme, ajouta-t-il en s'adressant à l'aide de camp, et qu'on le traite bien. »

Puis se tournant vers le prince de Gonti : « Je vous demande pardon, monseigneur, d'avoir brisé si incongrûment devant vous la missive de bois qui m'était adressée; mais vous savez qu'un général d'armée n'est point obligé d'observer les convenances à son quartier général comme à YŒil-de-Bœuf. Un indice, un renseignement, une vague rumeur, rien n'est à négliger pour lui. Au surplus, vous allez voir mon correspondant ; c'est tout bonnement une de ces créatures auxquelles Fappât d'un gain considérable fait braver cent fois une mort cruelle et ignominieuse. Mon espion, puisqu'il faut V appeler par son nom, poursuivit Luxembourg, est un intrépide coquin, qui prend tous les costumes, qui parle tous les idiomes et qui contrefait tous les tons. Il va paraître aujourd'hui devant vous sous Tliabit d'un bûcheron ; une autre fois, si la guerre continue, vous ne serez pas surpris de le reconnaître sous les vêtements d'un ecclésiastique, d'un bourgeois ou d'un soldat.

— C'est un Protée, fit le prince de Conti.

— Un véritable Protée, reprit le maréchal, dont le Pastor Aristéus est une bourse bien garnie de pistoles. Mais le voici, je pense. »

L'espion, en effet, ne tarda pas à paraître, les yeux bandés, et escorté de quatre gardes du maréchal. Luxembourg lui fit ôter son bandeau, et l'espion, après avoir roulé ses yeux de condor sur tous les convives, sans effronterie, mais aussi sans timidité, les reporta sur le maréchal et attendit les questions.

a Eh bien, Eyben, vous voilà? dit le maréchal, vous ne voulez donc pas me laisser surprendre demain, comme à Steinkerque ? ?

1. Luxembourg avait été surpris à la bataille de Steinkerque, ce qui ne l'empêcha pas d'être victorieux. Ses ennemis voulu-

— Votre Seigneurie n'ignore pas qu'il n'y eut aucunement de ma faute, répondit Eyben. Je m'étais présenté à vos avant-postes, et, comme aujourd'hui, j'avais été repoussé. L'idée ne me vint pas alors d'employer le stratagème dont j'ai usé ce soir. »

Le prétendu bûcheron, qui s'était exprimé en mauvais patois flamand avec l'aide de camp du maréchal, parlait en ce moment très-facilement le français.

« C'est possible, fit Luxembourg. Et vous venez me donner les renseignements promis, Eyben?

— Oui, monseigneur.

— M. le prince d'Orange est toujours bien résolu à nous attendre dans ses retranchements ! ?

— Plus résolu que jamais, monseigneur, et il se flatte de remporter demain une victoire éclatante. Il a rappelé autour de lui les divers corps qui manœuvraient sur ses derrières, et il attend encore cette nuit des renforts considérables.

— Vous connaissez au juste le chiffre de ses forces, Eyben?

— Oui, monseigneur, et j'aurai l'honneur de vous donner tous les éclaircissements désirables.

— Pas à moi, mais à Artagnan, comme d'habitude... . et cette nuit même. »

Puis, après un moment de silence :

« Que fait-on au camp de M. le prince d'Orange? reprit Luxembourg.

rent tirer parti de ce malheur, qu'il avait si habilement réparé, et cherchèrent à le noircir auprès de Louis XIV, en grossissant sa faute : « Eh 1 qu'aurait-il fait de plus, s'il n'avait pas été surpris? » répondit le monarque. Cette noble parole ferma la bouche aux envieux.

1. Le prince d'Orange, Guillaume de Nassau, était roi d'Angleterre depuis 1689; mais Louis XIV ne l'ayant pas reconnu, les généraux français ne l'appelaient que le prince d'Orange.

— On est dans la joie et dans l'allégresse, répondit l'espion : car les soldats, électrisés par la présence de Guillaume, disent tous que l'armée française sera demain battue à plates coutures.

— J'espère,- messieurs, s'écria le maréchal en promenant sur ses convives un regard plein de confiance et de noblesse, que demain nous leur donnerons un éclatant démenti.

— Et, reprit Luxembourg, que fait et que dit M. le prince d'Orange ?

— Oh ! il se donne des mouvements incroyables pour son plan de bataille ; il parcourt ses retranchements et ses lignes, encourageant les soldats, caressant les officiers, complimentant les généraux, et promettant à tous la victoire. Toujours à cheval, toujours alerte, il semble se multiplier pour se montrer aux troupes dans vingt endroits différents.

— Messieurs, s'écria Luxembourg, c'est un digne ennemi que nous avons en tête. Il y a de la gloire à vaincre un tel homme. Et comment s'exprime M. le prince d'Orange sur l'armée française et son général ? demanda Luxembourg.

— En termes assez peu polis, répliqua l'espion. Il a donné des sobriquets à vos régiments : il appelle le régiment des gardes, des pierrots* ; le régiment de Picardie....

— Assez ! assez î interrompit Luxembourg.... et que dit-il de moi ?

— Oh ! monseigneur, je n'oserai jamais rapporter les paroles de M. le prince d'Orange....

1. L'uniforme des régiments français, qui étaient alors blancs et ornés de passe-poils de différents couleurs, avait donné l'idée au roi d'Angleterre de comparer les soldats qui en étaient revêtus à diverses espècesd'animauvon de personnages burlesques.

— Pourquoi?

— Parce que, monseigneur, elles sont trop.... trop malhonnêtes.

— Dis toujours.

— Monseigneur ! . . .

— Je te l'ordonne, parle.

— Eh bien, monseigneur, il a dit tout haut : Je ne 'pourrai donc jamais battre ce bossu-là !

— Bossu ! qu'en sait-il ? s'écria Luxembourg avec un mouvement héroïque; il ne ma jamais vu par derrière. »

Puis, ce moment de sublime amour-propre passé, le maréchal se retourna vers son premier maître d'hôtel et son premier valet de chambre, et leur dit en souriant :

a Mes amis, vous voyez comme on nous traite ! »

Le feu du courage était monté au front de René de Mibray. Cet élan d'indignation et de bravoure , qui agite dans certaine circonstance les cœurs généreux, lui fit oublier un instant et son humble condition et sa nature défectueuse, et le silence respectueux qu'il devait garder au milieu d'une si imposante assemblée.

« Monseigneur , dit-il à son maître , depuis bientôt dix ans que j'ai l'honneur d'être à vous , je ne vous ai jamais rien demandé ; accordez-moi aujourd'hui une faveur. »

Luxembourg le regarda fixement.

« Que veux-tu, René ?

— La permission de combattre demain sous vos yeux , comme volontaire dans les rangs des grenadiers de Navarre. Monseigneur, je vous demande cette permission, non pas comme une faveur, mais comme une grâce. »

Tous les convives étaient sous l'influence du double sentiment de la compassion et de la curiosité. Il était beau de voir un pauvre jeune homme, disgracié de la nature, briguer Fhonneur de combattre dans les rangs des plus intrépides.

« René , répondit le maréchal après quelques moments de silence, je t'accorde ce que tu me demandes. Es-tu content ?

— Oh ! monseigneur! fit René en s'inclinant devant le maréchal.

— Puisque vous êtes en train de tout accorder, monseigneur, dit Gruymond Desbourval, octroyez-moi donc aussi le droit de guerroyer demain. Je ne me mêlerai pas aux grenadiers du régiment de Navarre, comme René, qui est bel homme en comparaison de moi ; mais je ferai le coup de pistolet avec les mousquetaires , et que Dieu me confonde si pas un ira aussi loin que moi ! »

La prière de René avait touché; la demande de Guyruond fit presque sourire les convives. Guymond, nous l'avons dit , était si horriblement contrefait que l'idée même de le voir transformé en soldat était bouffonne.

« Y penses-tu, Guymond? fit le maréchal.

— J'y pense, et très-sérieusement, monseigneur, répliqua le maître d'hôtel, et si sérieusement, que si vous ne jugez pas à propos de me gratifier de cette petite faveur, je prendrai moi-même la liberté de vous désobéir.

— Mais, mon pauvre Guymond....

— Je sais tout ce que vous allez m'opposer , monseigneur, interrompit Guymond, qui avait son francparler avec le maréchal , et qui usait , dans cette occasion, de son privilège de tout dire ; mais je vous ferai

observer , avec tout le respect possible , qu'un cœur d'homme peut battre dans le corps d'un monstre , et qu'un bon coup d'escopette , tiré froidement par un bossu , peut encore mieux faire vider les arçons à un grenadier à cheval , eût-il six pieds de haut ! Monseigneur , c'est ici la cause des bossus français que je prétends défendre, et il est temps de prouver à M. le prince d'Orange et à l'Europe que les enfants de la France, qu'ils soient droits ou difformes, ont tous dans l'âme la vertu qui fait les grands capitaines et les braves soldats. »

Cette flatterie indirecte, mais délicate et de bon goût, fit rire le maréchal de Luxembourg , et toute la compagnie partagea l'hilarité de l'amphitryon, en louant le dévouement, le courage et l'esprit de Guymond Desbourval.

« Allons, Guymond , tu te battras aussi , fit le maréchal. Messieurs, ajouta Luxembourg en se levant de table , vous voyez ce qu'on peut attendre d'une nation qui inspiré aux plus chétifs de ses enfants de si rares et de si nobles témoignages de patriotisme. Soyons fiers de notre pays , messieurs , et augmentons sans cesse, pour la gloire du roi et de la France, l'héritage d'honneur que nous ont laissé nos aïeux. »

Tout le monde s'était levé. Luxembourg prit un verre de vin de Champagne, et porta la santé de Louis XIV. Ce toast fut salué par des cris de Vive le Roi ! et par les fanfares de la musique militaire.

« Messieurs, reprit Luxembourg, retournez à vos cantonnements respectifs. Mes aides de camp vous porteront cette nuit mes derniers ordres ; et à la pointe du jour, trois coups de canon, tirés du parc de ce château, vous donneront le signal d'entrer en ligne. Adieu, messieurs ; à demain, »

Puis , se tournant vers son capitaine des gardes , et désignant Eyben :

« Qu'on garde cet homme à vue , dit-il , et qu'on ne le laisse communiquer avec personne. »

Et Luxembourg, se rapprochant de l'espion :

a Eyben, ajouta-t-il, demain, si tes déclarations sont inexactes, tu seras pendu à la grand'garde du camp!... Si, au contraire, tu as dit vrai, cinq cents louis d'or récompenseront ton zèle.

— Monseigneur, je suis sûr de les avoir.

— Tant mieux pour toi, fit Guymond Desbourval; quant à nous , mon cher René , allons nous préparer au combat; il faut que vous et moi gagnions nos éperons dans la journée de demain, et que l'histoire dise un jour qu'un illustre bossu a fait triompher les drapeaux de la France dans les champs de Nerwinde , et que deux autres bossus ont contribué de toutes leurs forces au gain de la bataille. Je n'ai certes pas la prétention de tailler de la besogne à M. l'évêque de Meaux; mais, à défaut d'oraisons funèbres, nous aurons , si nous succombons , l'estime des honnêtes gens et une larme de la patrie victorieuse.

— Ce sera la plus belle et la plus noble des récompenses, fit R.ené; et trois fois fortunés ceux qui l'obtiennent au prix même de leur sang ! »

Le jour de la bataille de Nerwinde.

Le château des Ramures, naguère si plein de bruit, était calme et silencieux. Au fracas des armes , au son des instruments de guerre, au qui vive? des sentinelles, avait succédé une sombre et taciturne placidité.

Le soleil brillait au ciel , mais les oiseaux ne chantaient pas , et la nature tout entière semblait être engourdie; à peine quelques cigales babillardes révélaient-elles sous le feuillage du parc la présence d'une saison chère aux moissonneurs. Tous les objets paraissaient avoir pris une teinte funèbre, et le lézard dans le creux des murailles, l'araignée dans sa toile tremblante , le lièvre dans son gîte étroit , étaient comme frappés d'immobilité. De nombreuses troupes de corbeaux, qui planaient dans l'immensité du ciel, rompaient seules le silence de tous les êtres , par leurs croassements de joie ; ils sentaient les hécatombes humaines qu'on allait livrer à leur voracité.

C'est qu'à moins de deux lieues du château des Ramures se dénouait le drame stratégique le plus sanglant du siècle ; c'est qu'à peu de distance de ce manoir féodal, témoin de tant de combats depuis quatre cents ans , plus de cent mille hommes se battaient avec un acharnement sans exemple , et se disputaient pied à pied un terrain encombré déjà de morts et de mourants.

Les décharges d'artillerie et de mousqueterie se succédaient sans relâche et faisaient trembler le sol à plusieurs lieues de distance. Les vapeurs épaisses de la poudre s'élevaient dans les airs comme des nuages, et interceptaient parfois les rayons du soleil ; parfois aussi on entendait les rugissements des soldats et les cris plaintifs des blessés qui perçaient les profondeurs de l'espace et couvraient le bruit des tambours, les aigres arpèges des fifres, les vagissements de la trompette et le roulement des timbales. C'était tantôt un tumulte de géants, et tantôt un silence de mort plus effroyable encore.

Dès le matin, la dame des Ramures avait rassemblé tous ses domestiques dans la vieille salle d'armes du château, et leur avait dit: « Mes enfants, non loin d'ici, deux puissantes armées vont en venir aux mains. Des hommes, des chrétiens, vont s'entr'égorger sans savoir pourquoi, hélas ! Préparez-vous tous à secourir les blessés quels qu'ils soient, sans distinction d'uniforme, car tous ces hommes sont nos frères en Jésus-Christ. Coupez ces linges , façonnez des bandes , des compresses, faites de la charpie. Pendant que vous serez occupés à ces pieux exercices, je vous ferai la lecture de la Bible, et nous puiserons tous, dans les divins enseignements de ce livre , la force nécessaire pour supporter les maux de la guerre et les afflictions de la vie. »

Tout le monde avait obéi; hommes, femmes et enfants s'étaient groupés autour de la châtelaine et travaillaient avec ferveur. Les femmes et les enfants parfilaient de vieux linge ; les hommes éventraient des sacs de laine pour en faire des matelas à l'usage des blessés. La dame des Ramures, assise dans sa chaire de bois de chêne sculpté , vêtue de noir et les lunettes de

corne sur le nez, lisait lentement les versets de la Bible, et s'interrompait de temps à autre pour rassurer ses gens et les exhorter à la patience et à la résignation aux décrets de la Providence. Quelquefois l'explosion d'une mine ou la détonation de soixante pièces d'artillerie, que la direction du vent semblait rapprocher , faisait courber la tête à toute l'assistance. La dame des Ramures seule ne bougeait pas, et continuait sa lecture à haute voix, sans laisser paraître la moindre émotion. C'est qu'il y avait du vieux sang français dans les veines de cette femme , de ce sang militaire qui égalise les sexes dans les grands périls, et qui jette les Jeanne d Arc et les Jeanne Hachette dans l'armure des héros.

Tabitha-Paisible était assise au pied de sa tante sur un petit pliant de velours d'Utrecht. La jeune aveugle n'avait pas voulu rester oisive , et ses jolis doigts faisaient aussi de la charpie ; mais lorsque les échos de la vaste salle gémissaient sous les lointaines explosions des canons ou sous le sec grondement des feux des pelotons , elle s'arrêtait tout à coup , levait sa noble tête comme un cygne menacé par le chasseur, et semblait vouloir planer par les yeux de l'intelligence sur le champ de bataille que son imagination lui forgeait.

« Travaillez-donc, Tabitha, disait alors la dame des Ramures, et écoutez, non le vain bruit des hommes en fureur, mais la parole de Dieu. $

Et la jeune fille reprenait à tâtons et d'une main tremblante son ouvrage délaissé, penchait sa mélancolique figure sur la chaire de sa tante , et pleurait en silence.

Car Tabitha n'ignorait pas que son ami , son guide , son consolateur, se battait. René de Mibray avait cru

devoir informer la jeune fille de la résolution qu'il avait prise ; le matin même , avant de partir avec M. le maréchal de Luxembourg, René avait fait ses adieux à Tabitha, adieux peut-être éternels ! Et il lui avait dit, en déposant un baiser respectueux sur son front : a Mademoiselle , je vais faire de mon mieux pour mériter votre amitié. » Dans ce peu de mots, il y avait tout un thème de roman que la jeune fille avait brodé de toutes les nuances de l'arc- en-ciel, de l'espérance et de l'amour, dans le chaste tabernacle de sa pensée ; mais chaque coup de canon venait ébranler le fragile édifice de son bonheur, de ses illusions chéries : un éclat de la foudre des batailles n'avait -il point atteint son ami? René ne tombait-il point sous le choc des bataillons ennemis? Elle se le figurait alors étendu sur le champ de carnage, sans mouvement et sans vie.... et elle se remettait à pleurer. Ses yeux, hélas! ne lui servaient qu'à cela !

Ce n'était pas sans raison que Tabitha frémissait pour les jours de René ; jamais bataille n'avait été plus chaudement et plus intrépidement disputée que la bataille de Nenvinde.

Le prince d'Orange, dont l'armée était d'un tiers plus forte que l'année française, avait couvert sa ligne de bataille de retranchements hérissés d'une nombreuse artillerie. Il fallut emporter ces retranchements les uns après les autres à la pointe de la baïonnette, et , ce premier obstacle surmonté , combattre encore d'épais bataillons qui se tenaient immobiles derrière ces remparts improvisés, comme de seconds remparts vivants.

Les Français , repoussés trois fois par une grêle de boulets et de mitraille , revinrent trois fois à la charge , et parvinrent enfin à se rendre maîtres de ce^ re-

doutes qui vomissaient par cent bouches d'airain la destruction et la mort.

Le régiment de Navarre soutint sa vieille réputation de bravoure; il attaqua avec un élan admirable la gauche de l'ennemi ; cependant, rebuté par deux attaques successives, et démoralisé par la perte de son colonel et de soixante officiers, il hésitait à braver une troisième fois les flots de mitraille qui décimaient ses rangs déjà éclaircis, lorsqu'un grenadier volontaire s'élance hors des rangs de la compagnie colonelle ■ , gravit l'escarpe du retranchement, tue de sa main un officier ennemi, s'empare du drapeau qu'il portait, et le jetant aux soldats de Navarre :

m Mes camarades, s'écrie-t-il, il y a encore d'autres drapeaux à prendre ; suivez-moi ! » A .cette héroïque invitation, les soldats français se précipitent avec une nouvelle ardeur, les baïonnettes se croisent, les épées étincellent, les grenades éclatent, et le retranchement est emporté.

Ce grenadier volontaire était le bossu René de Mibray.

A la droite de l'ennemi, les succès étaient les mêmes pour l'armée française. Ce fut alors que le maréchal de Luxembourg, pour fixer la victoire, attaqua en personne le prince d'Orange , à la tête des mousquetaires de la maison du roi et de quatorze bataillons. Cette brillante attaque , où l'on vit trente officiers généraux , l'épée à la main et à pied comme les soldats, guider les colonnes et rivaliser avec les grenadiers de courage et d'audace , acheva la défaite de Tannée du prince d'Orange, qui se mit immédiatement en retraite. Deux cents mousquetaires furent tués à cette atta-

I. On appelait alors compagnie colonelle la première compagnie de grenadiers du premier bataillon de chaque régiment.

que ; et parmi les blessés , sur la crête du retranchement, on trouva Guymond Desbourval, qui avait voulu vaincre ou mourir sous les yeux de son maître en partageant ses dangers.

Toute la ligne était nettoyée, tous ces retranchements formidables , élevés si péniblement par Guillaume, étaient couverts de soldats français, et le drapeau de Louis XIV flottait majestueusement sur les parapets teints du sang de leurs défenseurs. L'armée était dans l'ivresse de la victoire , les soldats mettaient leurs chapeaux au bout de leur fusil en faisant retentir l'air des cris de Vive le Roi ! Les officiers s'embrassaient.

On s'empressait autour du maréchal de Luxembourg, qui , calme et tranquille au milieu des voluptés d'un triomphe , comme au milieu du feu , décernait à chacun les éloges qui lui étaient dus , consolait les blessés , et promettait à tous les grâces du roi et les bénédictions de la patrie.

Après ces premiers moments donnés à la politique militaire et à l'humanité, le maréchal écrivit, assis sur un canon démonté des retranchements du prince d'Orange, sur un chiffon de papier, cette lettre au roi, qui restera à jamais comme un modèle de modestie, de précision et de laconisme chevaleresque :

« Artagnan , qui a bien vu l'action , en rendra compte à Votre Majesté. Vos ennemis y ont fait des merveilles, vos troupes encore mieux.

« Pour moi, sire, je n'ai d'autre mérite que d'avoir exécuté vos ordres. Vous m'avez dit de prendre une ville et de donner bataille : je l'ai prise et je l'ai gagnée.

'< Le maréchal de Luxembourg. »

Le maréchal de Luxembourg , après avoir donné ses derniers ordres sur le champ de bataille pour la marche des troupes et la poursuite du prince d'Orange, revint, entouré de son nombreux état-major, à son quartier général , au château des Ramures. A la suite du maréchal , deux cents chevaux traînaient les pièces de canon prises sur les ennemis , et un détachement de mousquetaires portait les trente-quatre drapeaux , trophées glorieux de cette sanglante journée. Une litière, portée par quatre valets à la livrée du maréchal, cheminait doucement en arrière , escortée pieusement par un grenadier du régiment de Navarre. Cette litière transportait Guymond Desbourval , dont les deux jambes avaient été labourées profondément par un boulet, et le grenadier de Navarre était René de Mibray.

Guymond, malgré les atroces souffrances qui l'étreignaient, n'avait rien perdu de son heureux naturel. Sa gaieté dominait ses angoisses , et il était encore épicurien sous la faux de la mort.

« René , dit-il au grenadier , nous devons être satisfaits. Tous trois, M. de Luxembourg , vous et moi, avons réhabilité les bossus dans Fesprit de M. le prince d'Orange. L'affaire a été chaude, parbleu, et je n'ai jamais entendu un concert si bien fourni de haute musique. Enfin voilà qui est réglé, Dieu merci! nous leur avons complètement rendu la monnaie de leurs pièces, à ces mange urs de fromage.... Ce qui me fâche, mon pauvre René, c'est de ne pouvoir jouir des fruits de la victoire.... Je suis un homme occis.... mon ami.... et j'aurais pourtant eu tant de bonheur à célébrer notre triomphe avec quelques bouteilles de vin de Chambertin ou de Champagne !

— Eh ! mon cher Guymond , qui vous dit donc que vous ne pourrez pas^un peu plus tard faire vos libations

en l'honneur de nos armes? On ne meurt pas de toutes les blessures, répliqua René.

— Oh! je mourrai des miennes, René; c'est une chose prévue d'avance, et je ferai aussi bien, par ma foi ! car si nos Esculapes sont obligés de me retrancher les deux jambes que cet impertinent boulet a si cruellement endommagées, que me resterait-il donc? un torse de Lapon, et de quel Lapon encore, d'un Lapon bossu ! Oh ! tenez, René, je frissonne rien que d'y penser, je serais trop laid.... j'aime mieux mourir.

— H faut vivre, au contraire, mon cher Guymond, il faut vivre pour continuer à aimer et à servir notre glorieux maréchal, qui a pour vous tant d'affection....

— Gela est vrai, René, car c'est lui-même qui a ordonné ma translation au château des Ramures ; il veut m' avoir auprès de lui, blessé comme bien portant.... il m'a embrassé même, je crois, du moins on me l'a dit, lorsque j'étais étendu comme un crocodile sur cette infernale redoute.... Mais, que diable ferait le maréchal d'un maître d'hôtel qui n'aurait plus de jambes.... ou des jambes de bois.... et tourné comme je le serais! Oh! cela serait hideux et passerait les bornes de la plaisanterie.... Mais vous, René, mon ami, vous aurez été plus heureux que moi, tant mieux, vous êtes jeune et plus à même de goûter la vie.... Qu'avez- vous fait de votre côté?

— Ma foi, Guymond, j'ai fait comme les autres; j'ai brûlé des cartouches, j'ai donné des coups de baïonnette ; je n'en ai pas reçu, par exemple....

— Gomment ! René, vous n'en avez pas reçu? Mais, si mes yeux ne sont pas tout à fait éteints par le sang que j'ai perdu et que je perds encore, il me semble que votre uniforme est tailladé comme un haut-de-chausses espagnol. »

René se regarda et vit, en effet, son habit lacéré par lescoups de baïonnette.

« Et votre figure.... un coup de sabre, par ma foi, que votre plaque aura amorti.... Et votre bonnet ! »

René porta la main à sa figure, il la retira pleine de sang ; il ôta son bonnet à poil qu'il secoua, et une vingtaine de balles s'en échappèrent et roulèrent sur le pavé de la route.

« Ce n'est que comme cela que vous vous retirez de la bataille, reprit Gruymond ; à la bonne heure, René, mon ami !

— Tout cela est moins que rien, fit René.

— Tout cela est beaucoup, René, et prouve tout ce que vous ne dites pas. Néanmoins, vous êtes dans un meilleur état crue moi.... Pourquoi ne vous ai-je pas suivi dans les rangs de Navarre ? peut-être serais-je encore de ce monde, mais la crainte du ridicule.... C'est aujourd'hui, René, qu'on s'aperçoit que le ridicule tue

un homme.

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— Pas toujours, Guymond; et ce ridicule dont vous parlez ne peut pas atteindre l'homme qui prend les armes pour défendre et glorifier son pays.

— Vous avez raison, René ; je crois, que si nous retournions en France, personne ne s'aviserait de rire de la bosse de M. le maréchal, de la vôtre et de la mienne, qui dame le pion aux deux vôtres. Le corps des bossus nous doit des statues, et nous ne les aurons pas volées, ni les uns ni les autres. »

Ce fut en discourant de la sorte que le cortège arriva au quartier général. La dame des Ramures vint au-devant du maréchal, qu'elle accueillit avec toute la grâce et l'amabilité dont elle était susceptible.

«Vous voyez, madame, dit M. de Luxembourg a la châtelaine, que votre hospitalité nous est douce

et agréable : nous y revenons dans toutes les fortunes. »

Le maréchal ordonna que son maître d'hôtel Guymond fût l'objet des soins les plus assidus de la part de ses propres chirurgiens, et se retira avec quelques-uns de ses lieutenants généraux dans son cabinet, pour rédiger les dépêches qu'on devait envoyer le lendemain à la cour, et qu'Artagnan ne devait précéder que d'un jour.

Pendant que les canonniers parquaient leurs canons, pendant que les mousquetaires suspendaient les drapeaux conquis aux voûtes du château des Ramures, René de ]\Iibray s'était mis en quête de Tabitha-Paisible, qu'il brûlait de revoir; il parcourut vainement le château et les jardins sans la rencontrer. Enfin, après de nouvelles recherches, il l'aperçut dans le parc, au même endroit où, la veille, ils avaient causé si longuement jusqu'à l'apparition de Guymond Desbourval. La jeune fille était agenouillée; elle semblait prier, et tenait dans ses mains le lis brisé que René lui avait donné. Quel était l'objet de sa dévote méditation? Priait-elle pour le salut de son ami? Était-ce des actions de grâces qu'elle rendait au ciel pour avoir épargné les jours de celui qu'elle aimait presque à son insu? Dieu seul et elle le savaient. René, à l'aspect de Tabitha, demeura immobile et attendit, pour adresser la parole à la jeune aveugle, qu'elle eût achevé son pieux exercice.

Tabitha, après quelques moments encore de méditation, se releva, s'appuya contre le vieux chêne dont le dôme de feuillage lui avait servi de temple, porta à ses lèvres le lis brisé, puis, se croisant les bras, le cou tendu, l'oreille au guet, tâcha, à l'aide de l'ouïe, qui est la vue des aveugles, de saisir tous les bruits qui partaient du château.

« Mademoiselle Tabitha, dit alors René d'un timbra de voix si doux que les cris des grillons maraudeurs la couvraient presque, pardonnerez-vous à René de Mibray de venir troubler votre solitude ? »

Aux accents de cette voix bien connue, une teinte de pourpre s'étendit sur tous les traits de la jeune aveugle; son cœur bondit dans sa poitrine, ses genoux tremblèrent.... Elle s'assit, et laissa tomber en même temps de ses mains le lis, chaste et candide indice des mystères de son âme.

« C'est vous, monsieur René ! fit Tabitha en tâchant de donner à sa voix une inflexion qui ne trahît pas son trouble, c'est vous ! Que Dieu soit béni de vous avoir préservé des coups de l'ange exterminateur !

— Gela ne pouvait pas être, mademoiselle; un autre ange priait peut-être pour moi, ou, du moins, m' accompagnait de ses vœux : je devais être invulnérable.

— Ah ! tant mieux! fit la jeune aveugle, qui feignit de ne pas comprendre l'allusion de René, et qui rougit davantage ; tant mieux, monsieur Pœné ! D'ailleurs, vous êtes si bon, si généreux, si compatissant, que vous devez avoir des amis là-haut, ajouta-t-elle en élevant sa main vers le ciel, comme vous en avez ici-bas. »

Puis après une pause :

« J'ai oui dire, monsieur René, reprit Tabitha, que vous vous êtes couvert de gloire. Vous avez, m'a-t-on dit, rivalisé de courage avec les plus braves... Vous avez fait des prodiges.

— Et qui vous a fait un éloge si outré de ma conduite, mademoiselle? demanda le jeune homme.

— Un des aides de camp de M. le maréchal, qui a précédé d'une heure l'arrivée de M. de Luxembourg dans le château. Monsieur René, nous l'écoutions tous avec... plaisir; car, ici, chacun vous aime, vous ho-

nore, vous respecte.... Vous êtes-sibon, monsieur René, pour la pauvre aveugle !

— C'est un rêve de gloire que j'ai réalisé, mademoiselle ; pourquoi d'autres rêves plus précieux encore à mon âme ne peuvent-ils se réaliser également ?

— Vous faites, monsieur René, des châteaux en Espagne?

— Qui n'en fait pas? Qui ne cherche pas à dorer, à embellir son avenir?... Ah! mademoiselle, si l'humilité de ma condition actuelle me permettait d'aspirer à la main d'une personne

— Que vous aimez? interrompit Tabitha.

— Que j'adore, repartit René.

— Et qui vous aime ?

— Je ne sais.

— Vous vous marieriez avec elle?

— Ce serait le plus cher de mes désirs.

— Et cette personne est jeune, belle, agréable ; il ne lui manque rien, ni du côté des qualités de l'âme, ni du côté des qualités du cœur et de l'esprit?

— Je vous disais tout à l'heure que c'est un ange.

— Faites-moi donc son portrait, monsieur René, je sais curieuse.

— Son portrait! Hélas! mademoiselle, il faudrait être doué d'un talent que je ne possède pas.

— N'importe, essayez.

— Et bien, cette personne est grande comme vous, belle et bonne.... comme vous; indulgente et sensible comme vous. . . . elle possède la plus belle âme du monde, et cette noblesse de l'âme se révèle jusque dans ses moindres actions,' dans ses plus simples paroles. Sa voix est douce et tendre comme celle de la fauvette, ses mouvements sont gracieux comme ceux du cygne, dont elle a la blancheur. Enlin....

— Enfin? fit Tabith^, dont le cœur battait à rompre son corsage de moire.

— Enfin, reprit René, tont aussi ému que sa compagne, elle est..,, aveugle.... comme vous. »

A ce dernier mot, prononcé d'une voix chevrotante, la rougeur de Tabitha fit place à une pâleur mortelle. ■ Elle porta instinctivement les mains sur ses yeux, comme., pour arrêter les larmes de joie qui allaient en jaillir, et dit : '

« Quoi , monsieur René, c'est moi, moi que vous aimez ! . . .

— Oui, mademoiselle, répondit René en se jetant aux genoux de la jeune fille et en prenant une de ses mains dans les siennes ; c'est vous que j'aime, c'est à vous que je voudrais consacrer ma vie.

— Tout de bon?

— Tout de bon ! répéta René.

— Mon Dieu, monsieur René, cet aveu, je suis trop sincère pour le nier, me rend bien heureuse ; mais réfléchissez, je vous prie, au lourd fardeau dont vous vous chargeriez. Qu'est-ce qu'une aveugle , sinon une entrave, un embarras, un tableau perpétuel d'imperfection et de misères dans toutes les phases de la vie? Qu'est-ce qu'une épouse qui ne peut voir son époux? Qu'est-ce qu'une mère qui ne peut contempler ses enfants?... Oh! monsieur René, j'ai trop.... d'amitié pour vous.... pour encourager vos vœux.

— La femme aveugle ne peut pas voir son époux, dites-vous, mademoiselle, repartit René ; mais elle ne fait qu'un avec lui , et deux yeux suffisent pour conduire un seul corps et une seule âme. Elle ne peut contempler ses enfants; mais elle les embrasse, elle les réchauffe de son souffle, elle les nourrit, elle les aime ! Quant a cette prétendue imperfection, mademoiselle,

oubliez-vous donc que, si vous ^es aveugle, moi je suis bossu.... Avons-nous quelque chose à nous reprocher?

— Votre affection est ingénieuse à aplanir les difficultés, monsieur Bené ; mais, quelles que soient les suites.. . . de ce château en Espagne, croyez bien, monsieur, que l'aveu que vous venez de me faire ne sortira jamais de mon cœur ni de ma mémoire. Tabitha se rappellera éternellement l'amitié que vous lui avez montrée, l'attachement que vous lui avez promis, et de loin comme

de près.... fera des vœux pour votre félicité. H est tard, monsieur René, rentrons au château ; vos devoirs et les miens nous y rappellent. »

Tabitha s'était levée , et, avec l'imposante attitude d'une vierge, indiquait au jeune homme le chemin de la retraite.

« N'accepterez-vous pas mon bras, mademoiselle, pour regagner le château ? fit René.

— Non, non, répondit Tabitha; seule je suis venue ici, seule je dois m'en retourner. N'ayez point d'inquiétude, je saurai bien retrouver ma route. »

René s'éloigna à pas lents ; mais, quand il fut à quelque distance de Tabitha, il vit la jeune fille se baisser, ramasser le lis qu'elle avait laissé échapper de ses mains, et le glisser furtivement dans son corsage.

« Je suis aimé, pensa René. Allons, c'est un jour de bonheur pour moi, puisque j'ai récolté un peu de gloire et beaucoup d'amour. Désormais, je daterai ma vie de la journée de Nerwinde. »

Le secrétaire valet de chambre se rendit dans l'appartement du maréchal, où M. de Luxembourg ne tarda pas à entrer.

Le vainqueur de Nerwinde, tout fatigué qu'il était des travaux de la journée, paraissait calme et allègre. Sa figure rayonnait d'un éclat surnaturel , et , sur son

front, naguère plissé durant les péripéties du combat, s'épanouissait une satisfaction intérieure.

Le jeune valet de chambre s'approcha pour délacer la cuirasse du maréchal.

« Monsieur, dit Luxembourg en repoussant doucement le serviteur, je ne puis plus user de vos services.

— Gomment, monseigneur ! s'écria René stupéfait ; aurais-je eu le malheur d'encourir votre disgrâce?

— Non, René de Mibray, non, répondit le maréchal en souriant; mais, tout maréchal de France que je suis, je ne puis garder au nombre de mes valets de chambre un capitaine de grenadiers du régiment de Navarre. »

• René fut frappé comme de la foudre.

« Capitaine au régiment de Navarre ! s'écria-t-il ; moi, monseigneur, moi, René de Mibray !

— Oui, vous, vous-même, poursuivit Luxembourg, et c'est au nom du roi que je vous confère le brevet de ce grade. Demain vous serez reconnu en cette qualité à la tête du régiment de Navarre, qui applaudira, j'en suis certain, au choix du roi et au mien.

— Est-il possible, monseigneur?... Oh! non, non; vous vous jouez de ma crédulité, de mon ambition peutêtre.... Gela n'est pas, cela ne peut pas être.

— Gela peut être et cela est, monsieur de Mibray, répondit Luxembourg avec dignité ; depuis quand un Montmorency en impose-t-il ? Monsieur de Mibray , votre belle conduite d'aujourd'hui a effacé jusqu'aux dernières traces de votre servitude. Vous êtes gentilhomme verrier 1 ; l'indigence de votre maison, la triste

1. Les gentilshommes verriers étaient nombreux en France avant la Révolution, surtout dans la province de Normandie. Ces gentilshommes tiraient leur origine des anciens seigneurs qui se croisèrent au xne siècle pour aller en Palestine, et qui

bizarrerie de la nature, vous avait contraint de chercher ailleurs que dans la carrière des armes une existence supportable. Vous vous êtes attaché à moi, mais je serais traître à la France si je lui dérobais plus longtemps un brave soldat. Vous avez reconquis vos titres de noblesse ; je vous restitue à l'armée, qui vous a adopté aujourd'hui, et que vous avez émerveillée par votre intrépidité. Capitaine René de Mibray, je vous salue. »

Et Luxembourg ôta son chapeau devant son valet de chambre, devenu, par la justice du général en chef et la grâce du roi, officier du régiment de Navarre.

« Mais, monseigneur, reprit René au comble de la joie, et en couvrant de baisers de gratitude la main du héros, je suis bossu !...

— Et moi aussi, monsieur, répliqua le maréchal avec un grand flegme ; cela mVt-il empêché de devenir maréchal de France et de battre le roi Guillaume? »

se ruinèrent pour parer aux frais du voyage. Ils" revinrent en France; et, dénués de tout, ils furent obligés de se livrer au métier de souffleurs de verre. Les rois rehaussèrent cette industrie "en ordonnant, par des édits, qu'il fallait être gentilhomme pour souffler le verre. Ce métier rapportait peu, et les gentilshommes verriers étaient tous très-pauvres, et la plupart chargés d'enfants.

Cette caste particulière dans la noblesse a fourni à la France des hommes distingués en tout genre. Des guerriers, des magistrats, des savants, des artistes et des poètes appartenaient à des familles de gentilshommes verriers. Sous Louis XIV, le poëte Saint-Amand, fils d'un chef d'escadre, était issu d'une famille verrière ; c'est ce qui fit faire à Maynard cette épigramme :

Votre noblesse est mince. Car ce n'est pas d'un prince, Daphnis, que vous sortez; Gentilhomme de verre, Si vous tombez à terre .

Adieu les qualités.

Le lendemain de la bataille de Nenvinde.

L'état de Guymond Desbourval avait empiré toute la nuit. Le maître d'hôtel avait persisté , malgré les instances des chirurgiens et les sollicitations même du maréchal de Luxembourg, qui l'aimait plus comme un ami que comme un serviteur, à ne point se laisser amputer les deux jambes. * La mort aura tout ou rien, s'écriait-il, et mon individu n'est pas assez considérable pour que je puisse faire le moindre sacrifice à son détriment. D'ailleurs, j'ai pris la résolution de mourir comme Yatel, ce phénix des maîtres d'hôtel : par point d'honneur, Yatel s'est tué, parce que la marée n'arrivait pas assez vite au château de Chantilly, et j'avoue que je n'aurais peut-être pas poussé aussi loin que lui l'héroïsme de la cuisine. Moi, je succomberai pour l'honneur des bossus; j'apprendrai au monde que nous sommes capables, aussi bien que les autres, des plus grandes choses. Le souvenir de Yatel sera impérissable dans la mémoire des gourmands; eh bien! le mien pourra occuper le cœur de ceux qui placent les autels de Mars avant les fourneaux de Cornus. Je ne mourrai pas tout entier. »

Cependant le mal faisait de rapides progrès, et, vers le matin, Guymond Desbourval, qui sentait que la vie allait lui échapper, fit prier M. le maréchal de Luxembourg, la baronne des Ramures, René de Mibray et

Tabitha-Paisible de se rendre dans sa chambre. Tout le monde s'y rendit, et le pauvre moribond, rassemblant tout ce qui lui restait de forces et de présence d'esprit, s'exprima en ces termes, en s' adressant à M. de Luxembourg d'abord :

■ Je n'aurais pas voulu, mon cher et illustre maître, dit-il, décamper sans vous avoir vu une dernière fois. Pendant plus de vingt années, j'ai eu l'honneur d'être attaché à votre service, et pendant vingt' années, je l'atteste ici sur ce lit de mort, nul n'a été plus affectionné et plus dévoué à votre personne. De votre côté, vous m'avez témoigné en mille occasions une considération, et j'oserai dire une amitié dont je me suis constamment efforcé de me rendre digne. Recevez donc ici, monsieur le maréchal, avec mes adieux, l'expression d'une reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec moi. »

Le maréchal, attendri, prit la main de Guymond, qu'il serra avec effusion, et s'assit au chevet du lit du mourant.

« René de Mibray, continua le maître d'hôtel, vous avez relevé hier votre blason renversé, et, par vos beaux faits d'armes, vous vous êtes replacé au rang de vos ancêtres. Dieu soit loué ! Je sais que M. le maréchal a rémunéré dignement au nom du roi votre bravoure, et que vous êtes, dès à présent, capitaine au régiment de Navarre ; mais les honneurs reçus n'amènent pas avec eux la fortune, surtout pour les hommes de cœur, et vous êtes pauvre. Je veux corriger ce travers du hasard. René, je vous fais mon légataire universel; cent mille livres en bons fonds de terre, vingt mille livres en contrats et en meubles, vous mettront à même de faire une figure digne de votre état', et de vous marier selon vos goût : Acceptez, mon cher René, ce don de votre vieil ami, et acceptez-le sans remords, car il ne laisse après

lui ni enfant, ni famille. Guymond Desbourval est né incognito dans un palais, et meurt incognito dans un camp ! »

René de Mibray allait témoigner sa reconnaissance au bon Desbourval, quand celui-ci l'interrompit.

« Ne me remerciez pas, René, dit-il; un mourant n'accepte rien, pas môme de la gratitude. Est-ce un si grand effort, d'ailleurs, que de disposer des richesses qu'on ne peut emporter ni dans le ciel, ni dans la terre?... Et puis, je sais ce que je fais.... ces trésors ne fonderont pas votre bonheur à vous seul.»

Après s'être reposé quelques moments, car la voix du malade baissait progressivement, Guymond, s' adressant à la dame des Ramures :

« Madame, lui dit-il, vous avez ici, sans le savoir peut-être, une créature angélique que Dieu a frappée dans le sens le plus précieux, moins pour l'éprouver sans doute, que pour laisser ignorer à cet ange les turpitudes et la laideur des hommes. René de Mibray aime cet ange, et il le rendra heureux sur la terre; je vous demande la main de Mlle Tabitha pour mon ami, et c'est en mourant que je vous supplie de lui accorder cette grâce inestimable. René est gentilhomme, René a un grade dans les troupes du roi de France, René est presque riche, il ne doit rie a lui manquer à vos yeux.

— C'est un triste legs que vous voulez faire à votre ami, repartit la dame des Ramures, dont cette scène touchante n'effleurait pas même le cœur, et Tabitha est un déplorable joyau pour un homme.

— Le legs, reprit le moribond, est le plus beau de tous ceux que je fais à René, et ce joyau sera le plus riche diamant de son écrin.

— Tabitha est sans fortune, sans espérances, elle est

aveugle.... je l'ai élevée par charité, j'ai obéi aux intentions de mon époux, je ne ferai rien au delà.

— Par charité, madame! fit Guymond; nous autres épicuriens, nous avons un autre terme pour désigner un devoir. Mais qu'importe? nous acceptons votre nièce telle qu'elle est, n'est-il pas vrai, René?

— Oh oui ! cent fois oui ! s'écria René en se jetant aux genoux de Tabitha, qui pleurait avec plus de bonheur que de honte.

— Soit alors, reprit la dame des Ramures, j'accorde ma nièce Tabitha à M. René de Mibray.

— Et moi, dit le maréchal de Luxembourg, je. dote la jeune aveugle de dix mille écus!

— Bravo ! monseigneur , dit Guymond , tandis que René, tenant Tabitha par la main, s'inclinait devant Luxembourg qui les serra dans ses bras :

— Ainsi, monseigneur, il est dit que je vous devrai tous les genres de félicité, s'écria René.

— Monseigneur , madame la baronne , monsieur et madame de Mibray , reprit Guymond Desbourval , je sens que mes forces sont épuisées , et qu'il ne me reste plus que quelques instants à vivre. Quittons-nous; que le lendemain d'une victoire glorieuse et profitable à la France, que la veille d'un mariage, car René, je veux, entendez^vous , que vous vous mariiez demain , vos cœurs ne soient point attristés par le spectacle de la destruction. Adieu , monsieur le maréchal ; adieu René.... Nous nous reverrons là-haut : là-haut! où les difformités de la taille, comme les difformités de la fortune , s'évanouiront devant l'égalité de Dieu ! ! ! »

Guymond Desbourval mourut quelques heures après. Ses obsèques furent célébrées le lendemain avec une grande pompe, au milieu même du camp français, et avec tous les honneurs militaires , par l'ordre exprès

du maréchal de Luxembourg. Le leudemaiu aussi , et au milieu du camp, on célébra le mariage de René de Mibray et de Tabitha-Paisible. René, une heure avant, avait été reconnu capitaine sur le front de bandière du régiment de Navarre.

Les soldats racontèrent longtemps sous la tente les exploits de Guymond Desbourval et de René de Mibray : la mort héroïque du premier et les amours du second; et, en mémoire du maréchal de Luxembourg, de Guymond Desbourval et de René de Mibray, les Thucydides de bivouac surnommèrent la bataille de Nenvinde la bataille des Trois-Rossus.

Cent douze ans après, les soldats français appelaient la bataille d'Austerlitz la bataille des Trois-Empereurs.

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