‹ Les fresquesChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

Bientôt le marquis de Sivry et le comte de Senneterre furent entourés par tous ces vieux serviteurs de leurs jours d'opulence ; c'était à qui leur prendrait la main pour l'approcher de ses lèvres; dans ces rustiques hommages, les deux amis se convainquirent que les bienfaits répandus avec prudence laissent toujours dans l'àme du peuple des traces vives et profondes.

a C'est toi, mon !bon André ? disait le marquis à un vieillard qui , la bêche à la main, semblait un soldat sous les armes ; tu travailles encore ?

— Il y a longtemps que l'âge m'a fait abandonner mon métier de jardinier, monsieur le marquis; mais, quand j'appris que vous reveniez à Vaux-Yillars , je me suis dit : « Je ne veux pas que M. de Sivry ait un autre a jardinier que moi; il reconnaîtra ma vieille figure, a et il sera bien aise de revoir dans sa maison les mêmes «. serviteurs qu'autrefois. » J'ai -t'y bien pensé, monsieur le marquis?

— Oui, oui , mon cher André ; toi non plus n'as pas perdu la mémoire de notre jeunesse , » répliqua l'officier.

M. de Sivry parla ainsi à tous ces braves gens qu'il avait eus jadis à son service ; ceux d'entre eux que la mort avait moissonnés depuis vingt- six ans étaient remplacés par leurs enfants. C'était une famille retrouvée tout entière.

La revue terminée, on entra dans la maison, dont on parcourut tous les appartements ; rien n'y était changé : les mêmes tableaux, les mêmes ornements, les mêmes tentures s'y retrouvaient encore.

Une chose frappa surtout M. de Sivry : en entrant dans son cabinet, où il avait passé la nuit à travailler et à écrire la veille de son départ pour l'émigration, il retrouva un Ovide ouvert sur son bureau précisément à la

même page qu'il avait Tue avant de monter à cheval pour fuir sa patrie. Le passage du livre était celui-ci :

Plura quidem mandare tibi, si quaeris, habebam ;

Sed vereor tardae causa fuisse morœ.

Quod si, quae subeunt, tecum, liber, omnia ferres ,

Sarcina laturo magna futurus eras.

Longa via est : propera, nobis habitabitur orbis

Ultimus a terra remota mea '.

« Oh ! ceci est trop fort, s'écria le marquis de Sivry, qui, à bout de son émotion, se mit à fondre en larmes. Est-ce un songe? est-ce une illusion? suis-je le jouet d'un délire fiévreux? De grâce, oh ! de grâce, mon cher maréchal, dites-moi si je suis bien éveillé ; éclaircissezmoi tout ce mystère, je vous en supplie.

— Rien de plus aisé, » répliqua le duc. .

Et prenant, dans un des tiroirs du bureau, une vieille giberne des gardes-françaises .

« Je vous ai promis, mon cher marquis, continua-t-il, une pièce de mon équipement de sergent aux gardes ; c'est ma bonne et vieille giberne. Elle conserve encore trois cartouches sans balles qui devraient, à mon avis, prendre place dans votre blason.

— Que voulez-vous dire, mon cher maréchal?

— Je vais vous rafraîchir la mémoire du fait :

« En 1786, la cherté du pain avait causé dans Paris quelques séditions. Le régiment des gardes reçut

1. Je pourrais d'autres biens vous charger en partant, Mais c'est trop retarder un voyage important. Hâtez-vous. Ce trajet est long et difficile. Puisse à mes vœux pour moi le sort être docile, Tandis que, loin des lieux qui sont tous mes désirs. Je gémis sous le faix de mes longs déplaisirs !

(lre Élégie des Tristes d'Ovide).

l'ordre de veiller au maintien de la tranquillité publique et du respect dû à la loi. Un jour vous fûtes désigné pour commander un détachement dont je faisais partie en qualité de sergent. Le colonel vous avait enjoint d'agir avec vigueur, et il s'agissait de marcher sur le faubourg Saint-Antoine, où des groupes menaçants se montraient : « Mes enfants, nous dites-vous dans le « chemin, ôtez les balles de vos cartouches et n'y con- « servez que la poudre. Si nous sommes obligés de tirer a sur le peuple , nous lui ferons plus de peur que de « mal, et nous n'aurons pas à nous reprocher d'avoir « versé du sang français. » Nous obéîmes avec joie, et nous marchâmes gaiement contre l'émeute, qui, au surplus, se dissipa autant par vos exhortations que par le reflet de nos baïonnettes. Cette action et ces paroles, mon cher marquis, ne sont jamais sorties de ma mémoire, et ces cartouches m'ont toujours été chères, puisqu'elles me rappelaient un trait de civisme qui vous honore.

— Man ami, répondit le marquis, je ne me rappelais pas cet épisode de notre contubernalité militaire ; mais ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.

— Avec ces trois cartouches historiques , reprit le maréchal, il y a la dédicace que l'amitié vous fait de cette giberne.... Lisez.... »

Le marquis prit le papier qui lui était présenté. C'était un acte notarié, par lequel la maison de Yaux- Yillars, avec les terres et dépendances qui y étaient annexées, étaient rachetées par le marquis de Sivry et le comte de Senneterre, moyennant la somme de cent mille francs payés comptant.

A cette lecture, à cet acte d'une munificence presque royale, le marquis de Sivry et le comte de Senneterre ne purent modérer l'expression de leur reconnaissance;

ils se jetèrent dans les bras du maréchal et de la duchesse, en s'écriant :

« Devons-nous accepter un aussi riche , un aussi magnifique cadeau ! . . .

— Oui, vous devez l'accepter, mes officiers, repartit la duchesse; ceci n'est point un don de la puissance, c'est un don de l'amitié la plus vraie et la plus sincère.

— Oui, cher marquis, oui, cher comte, ajouta le duc ; le maréchal de France est fier d'avoir pu, par ses services, acquérir assez de biens pour les partager avec vous; mais il est encore plus heureux d'acquitter la dette du sergent aux gardes-françaises, et c'est le sergent encore plus que le duc qui vous supplie de recevoir ce gage de son amitié. »

Des embrassements, des effusions de cœur qu'il est impossible de décrire, précédèrent et suivirent ce combat de délicatesse d'une part, de sollicitude et de tendresse de l'autre.

Un domestique, qui vint annoncer que monsieur le marquis était servi, interrompit cette scène touchante.

« Mon cher marquis, dit le maréchal, nous allons passer toute cette journée avec vous, cette journée seulement; mais nous reviendrons vous voir. Madame la maréchale a surtout une prédilection particulière pour Vaux-Villars, et elle sera capable de venir souvent vous demander l'hospitalité pour une semaine ; ne mettez pas, je vous prie, ma jalousie d'époux à une trop rude épreuve, et ne souffrez pas qu'elle campe trop longtemps chez vous.

— Au contraire, répondit agréablement le marquis ; je retiendrai madame la duchesse captive le plus longtemps qu'il me sera possible, et vous serez obligé de venir la chercher : par ce moyen, au lieu d'un prisonnier, j'en aurai deux, et je les garderai.

— Eh bien ! François , dit la maréchale en embrassant son mari, j'espère que voilà une bonne et heureuse journée. Oh ! tu as des fantaisies qui me plaisent, mon ami, et je prétends m'y associer toujours. »

En se rendant du cabinet de M: le marquis de Sivry dans la salle à manger, on traversa un splendide salon, sur les panneaux duquel avaient existé, avant la Révolution, d'excellentes peintures. Deux de ces panneaux, qui supportaient les portraits de Louis XV et de Louis XVI, avaient été détruits pendant la terreur et remplacés par une boiserie toute nue.

« Il faut , mon cher marquis , dit le maréchal , qui avait remarqué cette triste lacune, il faut mettre ici deux tableaux de famille.

— J'y songerai sérieusement, repartit M. de Sivry, et je crois même avoir déjà trouvé le sujet d'un de ces deux tableaux.

— Dites-nous-le donc, marquis, fit la duchesse.

— Ce sera mon grand oncle, le maréchal de Catinat, jouant paisiblement aux quilles le soir même du gain de la bataille de la Marsailles. Je ferai écrire au-dessus du tableau :

Récréation d'un maréchal de France pendant la guerre.

— Le sujet est bien choisi, mon cher ami, dit le comte de Senneterre; mais celui que je vais vous proposer a, je crois , aussi son mérite ; voici le second tableau : le maréchal duc de.... offrant à ses anciens officiers du régiment des gardes-françaises la terre de Vaux-Villars, avec ces mots au-dessus du tableau :

Fantaisie d'un maréchal de France pendant la paix. »

MELANGHTHON

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