LE GRAND TRICLINIUM
Cette pièce, très spacieuse — ayant huit mètres de long sur sept de large — recevait la lumière par deux fenêtres donnant sur le péristyle.
Nous avons déjà remarqué dans les décorations du corridor (les fauces) et du péristyle, le goût prédominant de ces portiques à colonnes corinthiennes qui, par une
LKS FRESQUES DE BOSCOREALE
étude de perspective, rejetant en arrière les parois étroites, donnaient une merveilleuse illusion d’étendue. L’artiste, dans la décoration de ce grand Triclinium, s’est encore attaché à ce genre, dont les difficultés n’étaient qu’un jeu pour lui, et à une salle déjà très spacieuse il a su donner une ampleur fictive encore plus considérable.
A travers des colonnes corinthiennes, on voyait un rang de pilastres posés sur un lambris et, au fond, une paroi, qui, n’arrivant pas jusqu’au plafond, permettait de plonger le regard au loin, entre une fuite de colonnes d’un péristyle voisin, jusqu’à l’espace libre d’un jardin.
A distances égales, entre le plafond et la cymaise de cette paroi coupée, étaient posés de petits tableaux, simulant des panneaux en bois dans leur cadre.
Les parois, divisées en grands panneaux par le double rang de colonnes, étaient décorées de peintures dont jusqu’ici Pompéi n’a pas fourni l’équivalent. En voici la disposition :
La paroi du fond — qui n’a pas pu être conservée — était divisée par les colonnes en trois panneaux ; sur celui du centre, on voyait l’imitation d une statue de marbre, reposant sur le lambris et représentant Vénus debout, soutenant Amour sur son genou (la pose est celle de la Vénus de Milo) et derrière elle une peinture : deux temples au bord de la mer, près desquels on voyait, d’un côté des statues de divinités,
de l’autre, des Amours pêcheurs et des Psyché. Le panneau de gauche représentait les amours de Bacchus et d’Ariane, celui de droite, paraît-il, les trois Grâces.
Les parois latérales étaient divisées également en trois panneaux, l’extrémité voisine du péristyle étant occupée d’un côté par une porte simulée, de l’autre par une porte véritable.
La paroi à droite de l’entrée était décorée d’une figure de femme tenant un bouclier, puis d’un groupe à deux figures : homme nu (athlète ?) et femme dans
l’attitude de la méditation, assis l’un à côté de l’autre; ensuite d’un autre groupe représentant une femme assise, accordant une lyre, et sa jeune fille se cachant timidement derrière le siège.
La paroi de gauche était décorée d’une figure de vieillard drapé et appuyé sur un bâton noueux, et d’un groupe représentant une divinité semblant donner des conseils à une femme assise, le menton appuyé sur la main. Le troisième panneau de cette paroi avait été blanchi. Les figures étaient censé poser sur le socle qui supportait les pilastres.
La paroi de droite a été transportée tout entière à Paris.
19. La citharisle. C’est une jeune femme, d’une beauté qui commande l’admiration. Son visage ovale, au teint mat, est encadré de cheveux bruns frisés, le nez est d’une belle ligne pure, la bouche est sensuelle, et ses grands yeux noirs, pleins de feu, semblent passer soudainement de la fierté à la douceur. Elle est assise presque de face sur un siège en bois sculpté et peint, à dossier haut et droit (la cathedra') ; son vêtement, la slola, est de cette belle nuance violacée (amethystina ou iantina ) que les Romains aimaient tant, et dont Martial ridiculise l’épithète de « sobre » qu'on lui donnait ; des bracelets d'or en forme de serpents entourent ses bras, et le front est ceint d'un riche diadème. Elle pose nonchalamment sur ses genoux une cithare dorée qu’elle est en train d’accorder, et derrière le siège sc tient debout une petite fille, dont la tête espiègle dépasse à peine le dossier auquel elle s’appuie; elle est également vêtue d’une robe violacée, et parée de riches bijoux.
M. Barnabei a suggéré pour cette figure de femme assise le nom de Sapho ; mais je n’hésite pas à y voir le portrait de la maîtresse de la maison ’. Je ferai observer que la jeune femme et l'enfant regardent vers le même endroit qui est exactement celui que devait occuper l’artiste pour donner les raccourcis que nous voyons dans cette peinture; que dans les traits et dans l’expression des physionomies il y a une individualité bien marquée, et que même l’attitude de simplicité (elle ne joue pas de la lyre comme on a dit. elle ne fait qu’accorder d’une façon distraite son instrument) semble exclure une composition idéale.
Et quelle charmante composition pour un portrait ! Je ne puis m’empêcher de penser
1. L’usage d’apprendre aux jeunes gens et aux jeunes filles à jouer de la cithare se répandit à Rome avec l’introduction des mœurs helléniques. Au commencement de l’Empire on citait, môme à la Cour et dans la famille impériale, des jeunes gens habiles à jouer de la lyre (Suet. Nero 33, Tit. 3).
à ce magnifique tableau du Louvre, représentant une dame et sa fille — on a cru que c'était la femme du frère de Rubens — peint par Van Dyck peu après son retour d’Italie.
Le portrait de la « cithariste » est le plus beau portrait en peinture que nous ait légué l’antiquité ; il laisse bien en arrière les portraits en bustes de Paquius Proculus et de sa femme, découverts à Pompéi même; il n’a rien à faire avec les disgracieuses tablettes de
Fayouw, car l’artiste ne s’est pas arrêté au réalisme de la forme, il a cherché à exprimer l'âme de son modèle et a laissé dans l’œuvre l’empreinte de son émotion.
Cette peinture est d’une conservation exceptionnelle; elle mesure im88 de hauteur sur i m 87 de largeur.
Vayt'i pl. J et la vignette.
20 Deux figures assises. Il est probable que, pour cette peintureaussi, la nature vivante a été le modèle de l’artiste. Un homme nu (athlète), aux formes herculéennes, est assis presque de face sur un siège à dossier, et semble fier de sa beauté mâle et énergique. Il appuie ses deux mains sur un bâton pointé à terre; son manteau (vert) lui glisse des épaules et tombe en plis sur le coussin (bleu). Auprès de lui est assise une femme d’un certain âge, la tête enveloppée de son manteau (vert clair), ayant pour tout bijou une bague à cachet. Le coude appuyé sur le genou et le menton sur la main, elle fixe les yeux sur son compagnon, mais avec le regard vague d’une personne songeuse.
L attribution du Barnabei à Hercule avec la « blonde » Joie n’est guère admissible ; il est probable que l’artiste ait groupé les personnages avec l'intention de représenter un sujet légendaire, mais il sera difficile d'en deviner le sens.
Contentons-nous d’admirer la puissance du dessin, surtout la hardiesse de cette figure
de femme dont le regard trouble le spectateur, le contraste entre la pensée qui absorbe la femme et la force insouciante de l’homme.
On a souvent prononcé le nom de Michel-Ange devant cette peinture impressionnante.
La conservation laisse à désirer; le panneau mesure larg. : i m 90 x haut. : 1 m 76.
V oyei pl. Il et lu vignette à p. 12, donnant l'esquisse de la décoration autour du panneau .
21. Famine debout tenant un bouclier. Elle est presque de face, la tête tournée à gauche, le regard levé vers le ciel, et tient un bouclier (épisème :. figure "virile, nue) appuyé sur le genou. Son vêtement est blanc, bordé de bleu; son manteau violacé. Fond rouge.
Haut. : t larg. : I 02. Voye\ pl. III.
22. Colonne à amorces. C’est une des colonnes qui séparaient les panneaux que nous venons de décrire. Ces amorces servaient probablement à maintenir des motifs d’ornemen-
tation en bronze, et c’est probablement sur des amorces semblables que venaient s’emboîter les Rostres.
Haut. : i”'; larg. o” 93. Voye^la vignette.
23. Masque tragique. Ce masque était peint sur la corniche, près de l’architrave.
Haut. : onl57; larg. : O1" 43.
24 et 25. Deux petits tableaux. Ces tableaux semblaient poser sur la corniche de la paroi où étaient peintes la cithariste et les autres figures que nous venons de décrire.
V oyex la vignette à la page 12.
a. Femme assise, à gauche dans une attitude méditative, la tête enveloppée d’un pan de son manteau ; près d’elle une figure virile drapée, debout devant un autel.
Haut. : om 35 ; larg. : om 33.
b. Bcllone (?) debout, vêtue d’une tunique violacée, la tête couverte d’un foulard rouge.
Elle tient une lance et un bouclier; à côté d’elle, une femme assise à gauche, appuyant le menton sur la main ; la tête -encapuchonnée.
Haut. :onl43; larg. :om42.
Le sujet de ce petit tableau est analogue à celui d'une peinture qui décorait la paroi, à gauche de l’entrée. Dans cette peinture, la divinité, armée de la lance et du bouclier, a une coiffure italique. C’est évidemment une divinité dont on sollicite les conseils.
On peut penser au vase du British Muséum, dont nous faisons reproduire le sujet.