‹ Les fresques de l'Aréna à PadoueChapitre 15 sur 52 · Alinari, nos 1923 et · texte numérisé non relu

Alinari, nos 1923 et

l’enfance DE JÉSUS

moins souffert des injures du temps, celle qui vous frappe d’abord, quand vous pénétrez, pour la première fois, dans la chapelle, et encore celle qui prend votre dernier regard, quand il vous faut la quitter. Regardons-la donc avec un peu plus d’attention que nous n’en accorderons aux autres : elle en vaut, certes, la peine, et nous avons bien le droit, au moins une fois, en passant, de faire ressortir le merveilleux talent de Giotto.

Ce n’est pas, déjà, une innovation 1 de peu de conséquence et de mérite, que celle introduite ici par le grand artiste, qui a scindé, pour ainsi dire, en deux scènes différentes, son tableau de l’Annonciation, mettant, d’un côté, l’ange qui l’apporte, et de l’autre, celle qui la reçoit, — la Vierge annoncée ou la Nunziata , comme le dit l’italien, d’une façon expressive et charmante — , avec, pour les séparer, tout le grand vide laissé par l’arc qui s’incline, comme pour mieux faire songer à la distance infinie qui sépare une créature céleste d’une créature de la terre, et à l’infinie puissance de Celui qui va, d’un seul mot, la combler.

« Ave Maria ! » dit l’ange. Et voyez, je vous prie,

1. Je dis « innovation », mais sans oublier qu’avant Giotto, et même dans l’art byzantin, on avait parfois représenté séparément l’ange et la Vierge de l’Annonciation. Cf. Didron, au vol. XXVII, p. 225 des Annales archéologiques. Aux sculptures des portails gothiques on voit également, séparées l’une de l’autre, les deux statues de l’ange et celle de Marie. Giotto, en tout cas, remit en honneur cette formule, et le fit avec tant de bonheur que ses successeurs ne se lassèrent pas de l’exploiter après lui.

DEUXIÈME CYCLE

comment il le dit ! Il est agenouillé, le corps et la tête très droits, retenant, de la main gauche, les plis de sa longue robe, cependant qu’il lève la main droite, dans l’attitude de celui qui parle. Mais, encore une fois, de quel mot caractériser l’ensemble de son geste? Noblesse, admiration, respect, je ne sais pas très bien, car, s’il indique tout cela, je vois qu’il renferme davantage encore, et c’est précisément pour cette raison que je le reconnais supérieur à tous ces anges des autres Annonciations qui ne veulent produire sur l’âme de la Vierge, sur la nôtre, par conséquent, qu’une seule espèce de sentiment.

Aussi bien, la Vierge, qui l’écoute à genoux, n’essaye pas de traduire, à l’extérieur, le monde de pensées dont son âme est, soudain, remplie. Elle ne fait pas le geste de parler, elle ne se recule pas d’un mouvement instinctif de crainte, de confusion ou d’effroi, mais elle écoute, en silence, la céleste parole, comme elle écoutera, plus tard, les paroles de Jésus, et, pour ne les jamais oublier, les yeux à demi clos, elle les grave profondément en son cœur.

Telle sera toujours, et chaque fois qu’il nous parlera d’elle, la Vierge de Giotto. Un abîme la sépare de la Vierge que sculptaient alors, à peu près dans le même temps, nos artistes gothiques de l’Ilede-France ou des pays bourguignons. Elle n’a rien de commun, non plus, avec la Vierge pisane ou

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celle que les peintres de Sienne vont, dans quelques années, mettre à la mode.

Nos Vierges gothiques, si délicieusement naïves et tendres, le semblent toujours être avec un peu de coquetterie, et leur sourire même, qui n’est pas la moindre raison de leur charme, gagnerait parfois à s’épanouir avec plus de discrétion sur leur visage enfantin.

La Vierge de Giotto, au contraire, paraît toujours extrêmement sérieuse. Elle est grave, presque austère, pleine de dignité, comme il convient à la mère d’un Dieu. Elle ne tente rien pour nous attendrir ou nous plaire, et si elle nous charme, enfin, c’est parce qu’elle est infiniment noble et pieuse, non pas à la façon d’une vierge timide, mais comme une jeune femme déjà prête pour la maternité, et qui l’attend1.

Je me suis arrêté peut-être un peu longuement sur cette peinture. Et pourtant je ne puis la quitter sans dire en quelques mots de quelle façon Giotto s’y comporte, relativement aux traditions iconographiques relatives à l’Annonciation.

Il n’est pas le premier — et je l’ai fait remarquer — qui ait représenté séparément, en deux tableaux distincts, et se faisant pendants l’un à l’autre, l’ange qui porte l’Annonciation et la Vierge

1. J’ai dû renoncer à publier mes deux dessins de l’Annonciation... ils trahissent trop douloureusement l’original ! Je renvoie, donc, aux photographies de M. Alinari.

qui la reçoit. Mais il Ta fait avec un tact qu’on n’avait jamais connu avant lui et que ses successeurs ont rarement retrouvé dans la suite. 11 n’essaie pas de donner à la Vierge une mimique compliquée pour traduire toutes les émotions de son âme : elle est calme, elle croise les bras, sans rien

tenter davantage, pour nous faire comprendre qu’elle prononce alors son Fiat décisif.

On sait de quelle façon les artistes postérieurs se sont ingéniés à épuiser, dans leurs combinaisons, toute la psychologie de « la Vierge annoncée ». Giotto y met infiniment plus de réserve, et c’est en cela, surtout, qu’il se distingue de ses successeurs.

Ce qui le sépare, maintenant, de ses prédécesseurs, c’est principalement d’avoir renoncé à toutes les données légendaires du sujet. Pour ce qui est de la construction de la scène et du décor, il y met, nous l’avons dit, une singulière réserve. Plus de fon-

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taine, auprès de laquelle se tenait la Vierge, puisant de l’eau, ni de vase de fleurs dans lequel se dresse un grand lis épanoui. Plus de temple avec un grand prêtre, pour rappeler « l’épreuve de l’eau amère » P Giotto ne s’est pas demandé ce que faisait la Vierge, au moment où l’ange lui apparut.

mosaïque de san-margo (XIIIe siècle)

On trouve, dans cette mosaïque, les deux scènes légendaires de « l’Annonciation à la fontaine » et de « l’épreuve de l’eau amère ».

Était-elle assise cc sur un trône », comme nous la montrent les imagiers byzantins, attendant la visite de l’ange, sans rien faire autre chose — ce qui eût été fort mal, car Dieu n’aime pas les gens inoccupés, et quand il appelle ses apôtres, par exemple, c’est pendant qu’ils travaillent, cha-

1. On trouvera tous ces détails dans YHistoria Nativitatiç Mariæ. Pour l’épreuve de l’eau amère, par exemple, on se reportera au chapitre xn de ce récit légendaire.

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cun cle leur métier — . S’occupait-elle alors, cette très sainte Vierge, comme une bonne ménagère, aux soins du ménage ? Filait-elle ? Ou plutôt ne tissait-elle pas, comme le veut la légende, le voile du Temple ? Etait-elle agenouillée devant son prie- Dieu, méditant les saints Livres et priant, ainsi que l’affirment sainte Brigitte, Marie d’Agréda, Catherine Emmerich et, avec toutes ces voyantes, la presque totalité des artistes français ou flamands du quinzième siècle ? De tout cela, Giotto ne nous dit rien et, en vérité, nous ne sommes pas enclins à lui en faire un reproche.

Pas plus, d’ailleurs, que nous n’irons le gourmander d’avoir réduit ses personnages aux deux seuls vraiment authentiques de l’Annonciation. Malgré son goût prononcé pour le détail pittoresque et curieux, Giotto s’est donc abstenu de mettre ici, comme ses prédécesseurs byzantins, une servante ou deux, avec mission d’introduire Fange auprès de Marie. Point de cortège d’anges, non plus, comme à la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure. Le Père Eternel, et pas davantage le Saint-Esprit, n’interviennent visiblement. Encore une fois cette Annonciation est tout idéale : et il arrive précisément que c’est à cela qu’elle doit sa très haute vérité. On n’y contemple vraiment que la Vierge, qui va être mère, qui l’est déjà, et c’est parfait.

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