‹ Les frises du ParthénonChapitre 1 sur 2 · PHIDIAS · texte numérisé non relu

PHIDIAS

En raison même de l'obscurité qui plane sur sa vie , Phidias apparaît dans l'histoire comme une espèce de symbole, comme la plus haute expression de l'art antique. Ictinus, Mycon, Polyclète de Sicyone, Praxitèle, Apelles & tant d'autres dont l'histoire nous a conservé la trace & dont le temps nous a conservé les œuvres, semblent disparaître devant ce grand nom qui résume à lui seul un grand siècle.

Phidias est comme Homère : Y Iliade & l'Odyssée, ses filles immortelles comme Leuctres & Mantinée, rayonnent encore sur le monde & on sait à peine où fut le berceau de l'harmonieux vieillard. Il était aveugle, un marbre nous est resté sur lequel on lit son nom, mais on doute encore; & quand l'œuvre, jeune comme l'immortalité, a traversé les siècles en inspirant tous les poètes, on se demande si ses chants ont été dictés par cet aveugle au front cerclé d'or ou s'il n'a été que l'interprète de la Grèce poétique tout entière. Les Grecs chantaient, Homère tenait la plume.

Phidias est né à Athènes, son père se nommait Charmide, il devait vivre vers la soixantième olympiade, les uns lui donnent pour maître Hippias, d'autres prétendent qu'il fréquentait l'atelier d'Agéladas ; il dut mourir âgé de soixante-sept ans, en l'an 431 avant notre ère. La tradition veut qu'il se soit représenté lui-même sous les traits d'un vieillard chauve dans les bas-reliefs qui ornaient le bouclier de la statue de Minerve qu'il éleva dans le Parthénon d'Athènes. On procède alors par déduction pour arriver à des dates exactes; & comme il est acquis à l'histoire que cette statue de Minerve fut terminée la seconde année de la quatre-vingt-cinquième olympiade, on sait désormais les dates importantes de la vie du sculpteur grec. On

LE PARTHENON

connaît par les écrivains du temps le nom de la plupart des œuvres de Phidias, le temps n'en a respecté que quelques-unes, & les hommes, plus barbares que le temps, en ont détruit davantage; les incendies, les conquêtes ont fait le reste: il en reste cependant assez pour juger le grand sculpteur du siècle de Périclès.

Phidias s'incarne dans le Parthénon; là il ne faut pas craindre d'errer : on est bien en face des œuvres de l'artiste, & il faut bénir le nom du diplomate qui nous a mis à même d'en juger les précieux restes. M. de Choiseul-Gouffier a fait mouler ces bas-reliefs & nous les a fait connaître. Dans une étude rapide, on ne saurait faire un catalogue des œuvres d'un artiste sur lequel plane une grande obscurité & dont la plupart des statues seront l'objet d'éternelles controverses; mais il y a certaines productions sur lesquelles tout le monde s'entend. On croit que le premier ouvrage de Phidias appliqué aux monuments publics fut la statue de Minerve Aréa, elle fut érigée avec le produit des dépouilles enlevées aux Perses à la bataille de Marathon. La hauteur en était colossale, &, suivant les principes des Grecs, qui voulaient que leurs monuments & leurs statues pussent s'harmoniser avec les chaudes couleurs de la belle nature hellénique, elle était composée de matériaux divers, présentant un ensemble polychrome. Le corps était en bois doré, les mains & les pieds étaient de marbre pentélique.

Voué à la glorification des dieux, Phidias éleva au milieu de l'Acropole d'Athènes une autre statue de Minerve Poliade , ou Minerve protectrice de la ville, la grande déesse qui prenait Athènes sous son égide. Cette seconde statue était en Liw.;.:; elle était colossale, dominait les murs de l'Acropole, &, lorsque les navigateurs venus des colonies lointaines abordaient au cap Sunium, ils découvraient comme un phare gigantesque ce palladium sacré qui symbolisait à lui seul cette admirable république d'Athènes, grande dans les conseils comme sur les champs de bataille, épique à Marathon & à Salatnine, ayant réuni dans une fusion qui sera son éternelle gloire la grandeur politique au culte le plus fervent des arts, aux aspirations les plus élevées de l'intelligence.

Il est touchant de voir que c'était un jeune sculpteur de vingt-deux ans que la république chargeait de rendre cet hommage à sa déesse protectrice; à l'âge où nos générations modernes ne font encore qu'aspirer à la vie, Phidias, aidé du peintre Parrhasius, érigeait ce monument colossal qui, avec les bas-reliefs du Parthénon, reste son œuvre la plus parfaite & la plus grande.

La ville de Pellène, en Achaïe, sur le bruit de cette renommée, voulut, elle aussi, rendre un public hommage à la déesse Minerve, & le ciseau de Phidias dut cette fois, tout en conservant à la statue les grands traits qui distinguent la prudente déesse, varier assez la composition de son œuvre pour qu'elle fût bien distincte de celle de l'Acropole & de la Minerve guerrière des Platéens.

La Minerve achaïenne était toute d'or & d'ivoire. Les traditions qui nous sont restées prétendent qu'avec la Vénus de l'Acropole ce sont les deux chefs-d'œuvre du maître.

Sous l'administration de Cimon, les Athéniens voulurent élever dans le temple de

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Delphes un monument commémoratif de la bataille de Marathon. C'était aussi pour Cimon une solennelle réhabilitation de la mémoire de son père, car il suggéra à Phidias, qui fut chargé de ce travail, l'idée de représenter le vainqueur aidé de dix héros, symbolisant chacun une des tribus d'Athènes & rendant grâces à Apollon & à Minerve. Les textes grecs qui nous transmettent la description de ce monument, qui tenait la place d'un autel dans le temple de Delphes, nous portent à croire qu'il s'agissait de treize statues différentes, probablement en bronze. Comme les habitants de Pellène avaient voulu honorer Minerve, les habitants de Lemnos, ridèles alliés des Athéniens, voulurent, en rendant un hommage à la république, honorer aussi la grande déesse & ils chargèrent Phidias de lui élever encore une nouvelle statue, connue dans l'histoire de l'art sous le nom de la Lemnienne. Phidias l'exécuta dans toute la force de l'âge & du talent; Lucien & surtout Pausanias, la grande autorité en fait de tradition artistique grecque, en parlent comme d'une œuvre admirable.

Jusqu'au gouvernement de Périclès, on peut encore attribuer à Phidias une grande quantité d'œuvres que la tradition ne nous a pas conservées. Il est évident que le sublime artiste qui à vingt-deux ans produisait la Vénus de l'Acropole a dû, dans une république où trois mille dieux n'avaient pas un athée, exécuter une suite considérable d'œuvres purement récréatives ou destinées à la glorification de divinités. Mais les textes ne nous apportent que deux noms bien certains: la statue de la mire des dieux, dans le temple de Memnon, & X Amazone dans le temple de Delphes.

Nous arrivons avec Périclès à l'efflorescence du génie humain la plus grande dont l'histoire ait gardé le souvenir, admirable fusion de tous les arts qui a valu à ce grand siècle le nom de siècle de Périclès & qui n'aura d'analogue dans l'histoire que la renaissance italienne, mouvement incroyable, développement splendide qui a cependant été fécondé parles premiers, car les grands cumuleurs de génie qui s'appelaient Michel-Ange, Raphaël, Léonard, Bramante, Vittelleschi, prenaient leur source dans les génies précurseurs qui ont laissé leurs traces immortelles sur le Paras & le Pentélique de l'Acropole. Sous Périclès, Phidias devait avoir près de cinquante ans; avec un peuple aussi amoureux de l'harmonie, il fallait une direction une, une grande pensée générale qui reliât toutes les œuvres d'art entreprises en son nom, & Périclès appela Phidias à la surintendance des monuments publics. En vingt ans, on vit s'élever le Parthénon, les Propylées & le temple d'Eleusis. Ictinus, Callicrate, Scopas, Polyclète, Callimaque, aidés d'un monde de praticiens dont les noms ne nous sont pas parvenus, s'unirent pour produire un des plus étonnants ensembles que nous ait légués l'antiquité.

Il faut remarquer ici que la personnalité de chaque artiste disparaît dans ce grand ensemble ; il n'est pas douteux, en voyant une telle harmonie, qu'il n'y ait eu fusion. Ictinus devait consulter Phidias & Phidias devait prendre sa part des conceptions d'Ictinus. On n'arrive pas à une telle harmonie sans que chacun de ceux qui y coopèrent réunisse, dans une connaissance générale, chacune des connaissances spéciales. Phidias exécuta la Minerve du Parthénon qui mesurait plus de dix mètres; elle était debout, vêtue d'une tunique talaire, d'une main tenait la lance & de l'autre une victoire. Son

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casque était surmonté d'un sphinx, & au-dessus de la visière, huit chevaux de front se lançaient au galop. Les draperies étaient d'or, les parties nues étaient d'ivoire, les yeux de pierres précieuses. Il entra dans ce travail deux millions & demi de notre monnaie. Ces sculptures du Parthénon formaient un grand ensemble dans lequel Phidias eut la plus grande part &, comme nous l'avons dit, la direction suprême. C'était tout un monde de dieux & de déesses , de hauts faits éclatants perpétués par le marbre, racontés avec le ciseau & légués à tout jamais à la postérité. Ici c'était Minerve à côté de Cérès & de Proserpine, Thésée près du char d'Ipérion qui ramenait le jour; sur une face, Minerve donnait à l'Attique l'olivier, Neptune frappait la terre de son trident & en faisait sortir un cheval; le fleuve Ilissus était aussi glorifié & représenté à demi couché près d'Amphitrite. Enfin, à la hauteur de la frise', sur une longueur de cent quatre-vingts mètres, se déployait la procession des Panathénées marchant vers le temple, la suite la plus complète de figures que nous ait laissée l'antiquité & qui n'a d'analogue, au point de vue de la composition, que dans le Triomphe d'Alexandre de Thorwaldsen. Le combat des Lapithes & des Centaures était retracé dans les métopes de l'entablement extérieur.

Si l'art, qui a la mission de toucher nos cœurs & d'élever notre esprit en nous transportant dans un monde inaccessible aux mesquines préoccupations de la vie, n'avait que ce privilège de nous porter vers l'idéal, il faudrait déjà le bénir & déclarer qu'il faut lui faire ici-bas la place la plus noble & la plus enviée : mais voyez un peu quelle admirable fonction pratique s'ajoute à cette fonction morale : Phidias, qui vivait au v° siècle avant notre ère, déroule ses Panathénées sur les murs du Parthénon, & la postérité la plus reculée sait désormais les détails des rites & du culte; elle entre, grâce au sculpteur, dans les détails de la vie des Grecs, elle assiste à leurs cérémonies, elle sait comment ils honoraient les dieux, quels costumes revêtaient les prêtres, comment se disposaient les théories des jeunes filles qui portaient les vases sacrés, où se plaçaient les archiiheores & les monophilaces ou directeurs de la cérémonie, & jusqu'aux instruments de musique en usage à cette époque. Nous voilà au courant des usages, des mœurs, des cérémonies & des fêtes; nous savons que, pour mieux honorer la déesse, tous les peuples de l'Attique se réunissaient; nous reconnaissons les races & les costumes, les types & les caractères; & si nous complétons les frises de Phidias par ces beaux dessins tracés d'un fin pinceau, à l'encre noire, sur des fonds brun-rouge des vases antiques, nous arrivons à la complète histoire de ce monde mystérieux qui a hnprimé à tout ce qu'il nous a laissé un cachet de grandeur épique & une grâce indélébile.

Le comte de Choiseul-Gouffier, qui était notre ambassadeur à Constantinople, incité sans doute par l'exemple devenu à tout jamais célèbre du fameux lord Elgin, a détaché du Parthénon un des morceaux qui surmontaient l'entrée principale du temple du côté de l'orient. Plus tard, complétant son œuvre, discutable au point de vue du droit des gens, mais dont nous pouvons profiter sans remords, il fit mouler l'ensemble du travail que l'on peut voir à notre musée national. Les Anglais, plus audacieux & plus heureux, possèdent plus de morceaux originaux de ces belles frises.

La vie de Phidias ne fut pas exempte de ces troubles qui font ressembler l'existence

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d'un artiste à un combat; ce n'était pas assez de dépenser son génie, sa vie & ses forces, il fallait encore courir à l'agora, le forum des Grecs, & se défendre contre des ennemis acharnés qui, en accusant le sculpteur de concussion, savaient attaquer Périclès. On prétendit que sur la somme énorme confiée au fondeur pour exécuter la Minerve du Parthénon, l'artiste s'était réservé une forte part; mais Périclès était prudent : il avait eu soin que l'exécution des accessoires de la statue de la déesse fût conçues de manière à pouvoir s'enlever pour en vérifier le poids. Périclès, avec la simplicité du génie & la sévérité de l'honnête homme qui ne saurait faillir, exigea qu'on vérifiât le poids de l'or.

Cependant Phidias n'avait pas encore exécuté son plus grand ouvrage; il allait, en élevant le Jupiter Olympien des Ëléens, laisser bien loin derrière lui tous les artistes de son temps. Strabon a laissé la description de cette colossale statue, toute d'or & d'ivoire, haute de dix-huit mètres. Tous les écrivains du temps ont représenté cette œuvre comme la plus complète & comme celle qui produisait l'impression la plus violente. Nous voyons, d'après eux, que ce n'était point le Jupiter calme dans sa grandeur & sa force, mais bien le maître des dieux, inflexible & terrible, celui qui, lorsqu'il secoue sa chevelure, ébranle l'Olympe. Phidias lui-même a déclaré publiquement qu'en faisant son modèle, il avait pensé à Homère. Il s'est produit pour Phidias ce qui, plus rapproché de nous, s'est produit pour les grands maîtres de la Renaissance & se reproduit encore journellement. Jules Romain, il n'en faut pas douter, a exécuté quelques-unes des fresques de Raphaël; on attribue au maître la plupart des œuvres de ses élèves, il ne faut donc pas s'étonner qu'on porte à l'actif de Phidias une foule d'œuvres qui ne sont pas les siennes; maïs enfin, quand la liste de ces chefsd'œuvre se bornerait à ceux que nous avons énumérés, il n'en resterait pas moins un des plus grands artistes, le plus grand peut-être que la Grèce ait produit.

On prétend que Phidias mourut à Élis lorsque Pythodon était archonte d'Athènes, l'année même où commença la guerre du Péloponèse, c'est-à-dire 4} 1 ans avant Jésus-Christ.

Le génie de Phidias est surtout dans cette grandeur innée qui est le cachet de l'antiquité; il a le geste grand; il a le pli noble; il est, même dans ses œuvres qui ne dépassent pas la proportion humaine, d'un grand caractère monumental. Il était né pour décorer des Parthénons; il a rendu la grandeur sereine des divinités de l'Olympe, l'écrasante souveraineté de Jupiter; il nous a fait comprendre les épithètes épiques dont Homère accompagne le nom du maître des dieux, il a joint la grâce à la force, &, après avoir su concevoir les suaves figures de jeunes filles des Panathénées, il a créé le Jupiter tonnant. Si on arrive au détail, on est frappé de voir comment, tout en conservant cette grande enveloppe monumentale, cette silhouette fortement conçue dans ses grandes lignes, Phidias arrive à vous intéresser par un modelé large & savant. Toute la nature est là, avec son détail infini, son ostéologie & sa construction; seulement, comme un immense artiste qu'il est, il ne fait jamais prévaloir le détail sur les grands plans d'ensemble &., prenant son point de départ dans la nature, il

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