PREMIÈRE PARTIE
— Doucement, doucement, petite!
Marthe Ellangé leva ses beaux yeux bruns vers le vieux visage qui grommelait, et sourit :
— Pardon, grand-père! Je ne pensais plus...
— A mes soixante-dix-huit ans, hein?
— Oh! tu ne les parais pas!...
Le Commandant redressa son buste voûté. Ses larges épaules se carrèrent dans la redingote vert sombre, sanglée à la taille ainsi qu'une tunique militaire. La Légion d'honneur épanouit largement à la boutonnière sa rosette pourpre. Un éclair de malice brilla sous les paupières lourdes.
— Ta! ta! ta!...
Elle rougit.
— C'est qu'aussi nous sommes en retard. Il doit être là depuis un quart d'heure déjà...
— C'est beau, l'amour!... Mais veux-tu que je te dise?... Ne nous pressons pas trop. L'attente a du bon. Elle attise le désir...
— Oh ! grand-père, voilà un an qu'Otto et moi i. nous attendons!...
— Vous ne vous en aimerez que mieux. Vois-tu, petite, les poètes ont quelquefois raison :
L'absence est à l'amour comme est au feu le vent Qui éteint le petit et avive le grand !
Mais où diable sont passés les autres?
■ — Perdus! Encore une fois!... Je suis sûre qu'ils le font exprès...
Il haussa les épaules, montra le fleuve humain qui les charriait, l'incessant remous de la foule, montante et descendante. Toutes les nations y mêlaient leurs caractères, leurs costumes, leurs idiomes. Une rumeur d'océan grondait, un roulement de marée sous l'énorme voûte de l'allée centrale, le cintre vitré d'où tombait l'étouffante chaleur de juin. Comme une gaze dorée, un voile de poussière flottait, palpable, sur la profondeur des galeries. Elles ouvraient de toutes parts, riches de merveilles, leurs étendues circulaires. Les tûtes au loin moutonnaient, innombrables.
LES FUOiNTlÈKES DU CŒUR 3
Une odeur acre et puissante prenait à la gorge une griserie alourdissait : l'émanation de cette gigantesque fournaise où se pressaient cent mille êtres. L'Exposition de 1867, ce dimanche-là, battait son plein.
— Ouf! fit-elle.,
Ils venaient de sortir de la rue de Belgique, entraient dans l'avenue d'Europe. Derrière eux s'apaisait, assourdi, le bruit du monstrueux palais aux toits de verre. On eût dit, posé à plat, avec ses dômes annelés, un immense coquillage ovale, dont diminuait, murmure formidable et confus, le bourdonnement marin. La splendeur du jour tombant les enveloppa. La fraîcheur des verdures, semées de constructions claires, leur semblait douce. Le Commandant mit sa main en cornet sur ses yeux rougis, tourna de côté et d'autre sa tête branlante. Ses grosses moustaches hérissaient sur la peau grenue, pareille à une antique pierre rongée de lichen, leur broussaille blanche. Cuit par tous les soleils et ratatiné par l'âge, l'ancien soldat de Napoléon, le colon brésilien, le vieux rentier amiénois n'était plus qu'une ruine. Mais il avait encore fière mine, avec sa haute et corpulente stature, sa joue balafrée, son air rude et bon...
— Décidément, je ne les vois plus.
Une moue plissa les lèvres de Marthe. Grande, mince, avec son buste plein et ses hanches rondes.
elle faisait, au bras du vieillard, un étonnant contraste. Une large paille d'Italie, dont les rubans de velours noir retombaient sur le chignon bas, encadrait son visage pur et ses cheveux châtains. Ses vingt-trois ans, qui avaient encore la grâce de la jeune fille et déjà la maturité de la femme, respiraient la santé, la distinction, la force. Elle avait le teint mat et les dents très blanches, l'éclat d'un beau fruit doré. Un regard volontaire et doux, toute son âme, brillait dans ses yeux marrons, admirables. Ils se firent durs.
— Père n'aime pas Otto, et maman redoute un mariage qui m'éloignerait d'elle... S'il ne tenait qu'à eux, nous ne rencontrerions pas M. Rudheimer aujourd'hui.
Le Commandant frappa le sol de sa canne à pomme d'or.
— Mais puisque je te dis, moi, que tu l'épouseras!...
— Je le sais bien... Aussi, ce qui me chagrine, ce n'est pas la crainte de l'avenir. Je suis sûre d'être très heureuse avec Otto. La Hesse n'est pas si loin de Paris, ni d'Amiens!... Et Marbourg est une ville charmante. Tu la connais, puisque tu y as tenu garnison...
— Un nid à hiboux! Tout a trois siècles... Ça a peut-être changé, depuis...
— Tout est en place, encore plus vieux!... Mar-
bourg? Mais je l'adore! Je m'y vois déjà, dans ma petite maison do la Burgerstrasse...
Elle soupira :
— Non, ce qui me peine, c'est que mon fiancé...
— Ton fiancé, ton fiancé!...
— Mais grand-papa, ce n'est pas seulement le billet de faire-part qui lie, ni l'échange de l'anneau... Notre sentiment est de ceux que n'augmentent en rien ces consécrations officielles... J'ai sa parole, il a la mienne, cela suffit... Eh bien! qu'on n'ait pas voulu tenij compte de ma volonté, que depuis un an on continue à considérer Otto comme un étranger, et notre promesse comme nulle... voilà ce qui me froisse et m'irrite!... Il n'y a que toi qui me comprennes!... Et Frida... Quant à mes frères!...
Louis, l'avocat, et l'aîné Jacques, le lieutenant, voyaient d'un mauvais œil leur sœur rêver d'un tel mariage, qui l'exilait.
Elle serra tendrement le bras auquel elle avait l'air de se suspendre et que, filiale, elle soutenait.
— On discute, on ergote, comme si ma résolution n'était pas prise! Il y a quinze jours qu'Otto €st là, et il n'y a pas de jour où papa ne lui fasse sentir qu'il n'est pas encore de la famille et qu'il n'en sera qu'à contre gré. Jacques et Louis ne se sont pas même souciés de venir à Paris, pour le rencontrer; maman se renfrogne dès qu'elle
l'aperçoit. Pauvre maman!... C'est triste, va, de sentir qu'il faut tourmenter ceux qu'on aime^ pour conquérir son bonheur.
— Pfïh!...
Le jonc pesant tournoya, aux mains noueuses. Son moulinet fit s'écarter deux Anglaises, réprobatrices. Un groupe d'Indiens passa. Graves sous leurs turbans et leurs vêtements blancs, leurs traits étaient si nets qu'ils paraissaient découpés dans le bronze. Un feu dormait dans leurs regards noirs. La fustanelle d'un Grec élargit ses plis, sur des guêtres rouges. Des Hollandais placides coudoyaient une bande de belles Scandinaves, aux longues lignes et au parler criard. Leurs cheveux d'or bouclaient sur leurs cous de cygne.
— Petite, dit le Commandant, l'essentiel est de conquérir son bonheur. A chaque individu sa conscience, et à chaque génération ses idées. Crois-tu que, quand j'ai quitté Amiens pour la guerre, à dix-sept ans, — l'année d'Iéna, — et quand, après Waterloo, j'ai mis le cap sur le- Brésil, mes parents n'ont pas pleuré? Les Ellangé étaient médecins de père en fils. J'ai faussé compagnie à la seringue et au bistouri. Et les heures les meilleures de ma vie ont été celles que j'ai brûlées, gamin, à courir l'Europe derrière le- Tondu, puis, homme, à planter et à récolter lecafé, à Sâo-Paulo... Sans compter que là-bas j'aj
trouvé aussi la fortune, qui m'a permis de faire une douce fin aux vieux, quand je suis revenu, avec Pépita...
Il contempla à la dérobée Marthe rêveuse. Tout le regard de sa grand'mère!...
— Tu as ses yeux... Ah! si tu l'avais connue!...
Ému, il revivait la longue existence commune, sans un nuage, malgré la difîérence de l'âge et des races. Il entendait la voix chantante, sa gutturale langueur... Puisqu'il avait été heureux avec une Portugaise, pourquoi Marthe ne le serait-elle pas, à son tour, avec un Allemand?
Elle évoquait le pastel qui décorait sa chambre, au-dessus de la commode. Dans l'or fané du cadre, la brune figure souriait, sous l'ondulation des bandeaux épais, ainsi qu'une madone ardente. Marthe songea au lien obscur de l'hérédité, source des êtres, abîme sans fond... Ainsi la lumière qui rayonnait du tendre regard de l'aïeule, et dont elle avait scruté, tant de fois, la flamme éteinte, vivait en elle, rallumée. Et le regard dont elle-même enveloppait hardiment l'avenir, ce regard où flambait son âme, son âme à elle, ce regard qui pour la première fois lui semblait fixer, posséder le présent, ce n'était qu'un reflet, le legs mystérieux du passé!... Elle rit :
— Alors, grand-père, je ferai comme toi! Je conquerrai mon bonheur.
— Comment cela?
— Tu vas voir... Six heures déjà! Dépêchonsnous.
— Six heures? Où prends-tu ça?
Elle désigna, dans l'axe, au bout du Champ-de- Mars bordé de palissades, le cadran lointain de l'École Militaire.
— Ah! bon.
Ils passèrent devant la statue de Léopold l^^ et l'annexe des Beaux-Arts. Elle l'entraînait, toute à sa hâte, à son envie d'une explication définitive. Son père et sa mère devaient être déjà, avec Frida Lehmann, au ralliement : La Grande Serre, dans le Jardin Réservé. Pourvu qu'Otto ne fût pas arrivé encore, qu'elle pût arracher aux siens, d'abord, leur consentement!... Le Commandant la suivait, en tirant la jambe. Il était plus alerte, autrefois, — cinquante-deux ans de moins! — lorsqu'il arpentait ce même sol, à la tête de sa compagnie (Vélites de la Jeune Garde). Que de fois il avait levé les yeux vers l'horloge, dont sans relâche continuaient de tourner les aiguilles inlassables. Depuis Louis XVI elles avaient vu passer, sur la plaine herbeuse, les grandes fêtes de la Révolution et de l'Empire. Elles avaient mesuré le temps aux revues de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. Elles le mesuraient encore aux fastes de Napoléon III, à cette Foire du Monde où s'étalaient,
avec tant de pompe et de profusion, la gloire et la richesse de la France.
Le Commandant embrassa, d'un orgueilleux coup d'œil, le parc étranger qui s'étendait à sa droite; couronnés de drapeaux riiulticolores, les pavillons do la Prusse et des petits États de l'Allemagne, de l'Espagne, de la Norvège, du Portugal et de la Suisse dressaient, à travers les massifs, leurs pittoresques architectures. Plus loin, autour du Palais Central, amas prodigieux de toutes les industries et de tous les arts du pays, cœur fiévreux de Paris et capitale de l'Univers, — c'étaient la Suède, l'Autriche, l'Italie, la Russie. Plus loin encore, ainsi qu'une ceinture de faubourgs, les États Pontificaux, la Turquie, la Perse, les républiques d'Amérique et la Chine. Jean-Pierre Ellangé se crut revenu aux temps héroïques. Un parterre de rois siégeait à l'Opéra, faisait sa cour aux Tuileries : aujourd'hui le Tsar et le Roi de Prusse, demain l'Empereur d'Autriche et le Sultan. Au trot de sa Victoria timbrée de l'aigle, l'Empereur impassible, tunique barrée du grand cordon, défilait, parmi le cortège des souverains. La beauté de l'Impératrice resplendissait, sur l'éblouissement des bals. Les lauriers de Sébastopol et de Magenta, séchés à peine par le soleil du Mexique, faisaient au règne un triomphal trophée. Oubliés, les mauvais jours de l'Invasion, le eau-
chemar des bottes cosaques et du talon prussien!... Est-ce qu'il avait vraiment, lui, Jean- Pierre, vécu cela? Non, les victoires se groupaient, fidèles, au pied du trône. L'N couronné rutilait comme autrefois, sur le velours violet, frémissant d'abeilles...
Une sonnerie de clairons, par delà les casernes, crépita, distincte, dans l'air sonore. La vision de l'armée surgit... La France, de nouveau, était à l'apogée! Une ivresse le transporta, suivie d'une brusque mélancolie. Il se sentit très las, près de sa fin... Tant de pays, d'époques traversés!... Bientôt ses yeux se fermeraient... Que ce fût sur cette magnificence!...
— Hé là! hé là! tu me donnes chaud!
Ils arrivaient, en longeant l'Aquarium d'eau douce, aux abords de la Grande Serre. Elle érigeait au milieu du Jardin Réservé, sur une base de calcaires entourée de nappes jaillissantes, son portique de treillages et ses toits courbes. Les oriflammes qui pendaient immobiles, au haut des mâts, soudain voletèrent dans l'azur. Une brise soufflait, caressant l'air gris saturé de chaleur. Le soleil couchant plaquait, aux vitres en fusion, de grandes écailles d'or...
— Les voilà, murmura Marthe.
Elle venait do les apercevoir dans la nef, devant le hérissement des plantes tropicales. Un énorme
et sombre bouquet de cactus, d'euphorbes, do IDalmiers, de bananiers, de lataniers, d'aloès, de lianes enchevêtrait, dans un inextricable fouillis leurs larges palmes, leurs raquettes velues, leurs dards. M. et Mme Ellangé se tenaient debout, au guet, l'air mécontent. Près d'eux, confortablement tassée au creux d'un banc d'osier, la bonne Frida Lehmann somnolait.
Marthe s'avança vivement vers sa mère qui, de son côté, faisait quelques pas à leur rencontre, tandis que M. Ellangé, afm de marquer son détachement, allait s'asseoir, exagérant sa gravité ordinaire, près de l'institutrice.
— Otto n'est pas encore arrivé, déclara Mme Ellangé d'un ton de reproche. C'est inconcevable!... Quand on donne un rendez-vous...
— Tant mieux, petite mère.
Elle ne s'attardait pas à l'excuser. Elle irait droit au but, les minutes étaient précieuses...
— Il vaut mieux qu'il soit en retard. J'aurai ainsi le temps de vous parler, à toi, et à père...
'Mme Ellangé la sonda, décontenancée. Cette contre-attaque la laissait sans défense. Femme excellente, dont la faiblesse était sans limites pour ceux qu'elle aimait, elle subissait, en toute cette affaire, l'habituel ascendant de son mari. Elle avait à quarante-cinq ans, avec ses bandeaux gris et son visage poupin, petite et grasse, l'air ingénu
d'une petite fille. Dans ses prunelles bleu de lin se lisait une absolue bonté, et dans toute sa personne, discrète et confite, une étonnante absence de volonté. Elle avait deux maîtres, qu'elle vénérait sans réserves, son mari et Dieu. Et deux passions : son ménage, qu'elle tenait soigneusement en mains, et sa fille qui, dès l'adolescence, lui avait échappé. Elle n'avait pas eu sur elle plus d'influence que sur ses fils, Jacques, Louis, poussés à la diable, et exerçant déjà, gamins, leur tyrannie d'hommes.
— Mais...
Elle invoquait, du regard, le secours du Commandant et aussitôt battit en retraite, en l'entendant affirmer :
— Marthe a raison. Il faut en finir...
— C'est à Lucien qu'il faut dire cela! soupirat-elle.
M. Ellangé, en voyant sa fille se diriger vers lui d'un pas assuré, fit face. Long, sec, le visage osseux entre les favoris presque blancs, le teint jaune et le regard clair, il se leva, avec la dignité qui seyait à un Procureur Impérial. M. Ellangé, dans sa froideur et sa sécheresse qui dissimulaient une rare érudition juridique et un esprit élevé, semblait l'incarnation même de la magistrature debout, toujours prête à requérir. Il avait plus de cœur qu'il n'en montrait, le goût très vif de la littéra-
ture, surtout latine, et une connaissance pénétrante de la politique et de l'histoire.
— Eh bien! pas de fiancé, Mademoiselle? Il ajouta entre ses dents :
— S'il pouvait ne jamais revenir...
— Oh! père, protesta Marthe, c'est mal!
— Mein gott!
— Lucien!...
— Laisse-moi, ma bonne, ordonna M. Ellangé, Et vous, Fraiilein, je vous dispense de faire vôtrepartie.
Mme Ellangé se laissa choir, bouleversée, auprès^ de Frida Lehmann. Les mains croisées sur se& genoux, celle-ci regardait aux prises, avec inquiétude, son élève, presque sa fille (ne l'avait-clle pas pétrie, formée, moralement et spirituellement?) et le dur jouteur qu'était le magistrat. Ils s'affrontaient, les lèvres serrées, le menton raidi. D'un regard confiant, Marthe enjoignit le silence à l'institutrice : Frida ne pouvait lui être d'aucune aide à cette heure...
M. Ellangé prenait aujourd'hui sa revanche sur l'influence depuis des années exercée. Si Marthe s'était éloignée de leurs idées, si elle avait aussi fortement subi l'empreinte allemande, cet amalgame de sensibilité romanesque, de bon sens pratique et d'esprit de suite, c'était « Mlle Lehmann » qui en était cause. Attachez-vous donc aux gens!...
Ah! il avait été bien inspiré, le jour où, cherchant j)our sa fille une gouvernante et ému par les malheurs de Frida, orpheline et sans le sou, il l'avait fait venir de la Hesse sur la recommandation du père Rudheimer... Quel besoin avait-il d'écrire à cet animal de pasteur, une relation d'autrefois, à l'École de droit!... Et quelle idée d'avoir voulu faire apprendre l'allemand à Marthe ! Voilà où cela les avait menés... Au diantre, avec leurs systèmes, tous les philosophes d'Outre- Rhin, dont, comme un autre, il avait subi le prestige et qu'il maudissait à présent, avec toutes les rêveries des poètes... Au diantre, Kant et Goethe, Hegel, Klopstock et Heine... Et au diantre Frida Lehmann! H lança, à son tour, un coup d'œil sévère sur la bonne face tachée de son, sur les cheveux filasse, et sur le corps replet que la gourmandise et la paresse physique avaient envahi. Lourde enveloppe d'une belle âme.
— Père, dit Marthe résolument, nous avons assez tergiversé. Otto repart pour l'Allemagne à la fm de la semaine. Sa clientèle le réclamc- Hier, en nous quittant, il n'était pas plus avancé que le premier jour... Cette situation ne peut durer plus longtemps. Nous nous aimons depuis...
— Ton voyage à Marbourg! je sais...
Ah! ces trois mois de vacances, il y a quatre
LES FROiNTlÈRES DU CŒUR 15
ans! Confiée à Frida qui, depuis son arrivée à Amiens, n'avait pas revu la Hesse, c'est alors que Marthe s'était éprise d'Otto!... Quelle erreur d'avoir organisé ce séjour, où, sous prétexte de se perfectionner dans l'étude de la langue, elle s'était familiarisée avec le milieu, avait remarqué le médecin!... Et quelle faiblesse d'avoir consenti à ce qu'elle retournât, l'été d'après!... Mais pouvait-on supposer?... Il détesta le sentiment de Marthe, semé, poussé, grandi sans qu'il le devinât... Cette dissimulation, puis, après l'aveu, cet entêtement le mettaient hors de lui.
Elle reprit, très calme :
— Nous nous aimons depuis quatre ans. Et nous nous le sommes dit depuis un... C'est alors que je t'ai ouvert mon cœur...
— Un peu tard !
— Le jour même où j'ai commencé d'y lire. Jusque-là, est-ce que je savais?... C'est l'aveu d'Otto qui m'a révélée à moi-même. Eh bien! tu m'as demandé alors de réfléchir, de patienter... Je l'ai fait. Pendant douze mois... Une longue épreuve! Maintenant, nous nous sommes revus. Nous nous aimons plus fortement encore, si c'est possible. Vous avez pu apprécier, maman et toi, durant cette quinzaine, le caractère etla valeur deM.Rudheimer... Son père n'attend que le signal d'être agréé par vous, pour faire la demande. Que décidez-vous?
tfj LES FRONTIÈRES DU CŒUR
M. Ellangé plaisanta :
— Que diable! Il te faut une réponse comme «ela, tout de suite ?
Elle trancha :
— Tout de suite!
— Eh bien!... Eh bien!...
Il eut un geste brusque.
Elle vit la partie compromise par sa vivacité, se lit plus tendre :
— Quoi! petit père? As-tu quelque chose à reprocher à Otto?
— A lui? Rien. C'est un loyal et honnête garçon. Je lui crois le cœur aussi généreux, et l'esprit aussi v^if qu'il est loisible à un Germain. Il aime le travail, et son métier, qui est beau. C'est un véritable -homme de science...
— Tu vois, tu vois bien!...
— Mais, ma pauvre enfant, il n'y a pas que ^'amour! Il y a le mariage. As-tu pesé ce que serait ta vie là-bas, loin de ton pays, loin des tiens, sans amies, isolée dans un air irrespirable, une existence où tout choquera tes goûts, tes îiabitudes?... Toi, si française, en dépit de la culture que tu dois à Mlle Lehmann... (le nom lui racla la gorge)... toi, catholique, dans ce trou luthérien de Marbourg où, depuis M. le conseiller aulique jusqu'au dernier étudiant à bonsiet rouge, chacun te regardera comme une mé-
créante, où les vieilles femmes te montreront au doigt?...
— Tu sais combien Otto est libéral. Ces sujets-là ne seront jamais abordés entre nous. Je suis sûre qu'il respectera ma conscience, comme je respecterai la sienne. Et quant aux autres... le monde...
Elle les balayait d'un geste.
— Vous aurez beau faire... L'individu ne peut se soustraire au milieu qui l'enveloppe, qui l'a formé, et qui, petit à petit, te déformera... Si tu l'épouses, tu es perdue pour nous!
— Jamais, père, puisque je vous chérirai toujours autant... Partir, oui, c'est une triste loi... « Tu quitteras ton père et ta mère. » C'est écrit. Ne faut-il pas que les oiseaux s'envolent du nid?. . Un jour ou l'autre, je devrai m'éloigner du foyer pour fonder une famille à mon tour.
— Évidemment. Mais Otto n'est pas le seul à t'aimer. Je connais un brave garçon...
— Inutile, père!... le lieutenant Charbalyé, n'est-ce pas?... Votre marotte à Jacques et à toi... Mais puisque je ne l'aime pas, moi! Tu ne peux pourtant me condamner à un mariage où l'afîection ne serait pas partagée!
— Ta te serais envoyée moins loin...
— Il n'y a pas de frontières pour l'affection, ni le souvenir.
— Il y en a!... Tu seras perdue pour nous... et pour la patrie où tu es née...
Elle se recueillit, puis religieusement :
— Ma patrie! mais je l'emporterai avec moi, je la ferai connaître, aimer... Ainsi je la servirai mieux qu'en vivant paisible dans une maison d'Amiens...
— Tu la serviras mieux en devenant Prussienne ?... Et tes fils? Tes fils qui, eux, naîtront étrangers, asservis à la loi de Berlin... Tes fils qui, peutêtre un jour devront porter les armes contre tout ce que tu aimes... et abandonnes, si gaiement!...
— Mes fils... non! non!
— Insouciante! Aujourd'hui te cache demain. Derrière Hegel, il y a Moltke. Mais, regarde, réfléchis. Ce n'est pas un Hessois que tu épouserais, c'est un Prussien, puisque, depuis le traité de Prague, il n'y a plus de Hesse- Électorale... La Prusse s'étend jusqu'au Mein.Et sais-tu ce que depuis soixante ans, patiemment, tenacement, elle veut et prépare, la Prusse?... La revanche d'Iéna. Hodie mihi, cras tihi! La violence appelle la violence. Pour eux, nous sommes l'ennemi héréditaire, YErbfeind, comme tu dis... Certes, Otto ne nous hait pas, au contraire... Les Rudheimer ont toujours aimé la France, et ils ont du mérite... Car la France n'a pas toujours aimé Marbourg...
Demande plutôt à ton grand-père... En 1807... Il y était!...
Il s'adressa au Commandant qui, par discrétion, s'était effacé, et, jugeant le débat sur sa fm, revenait après un tour de serre le long des vasques. Elles encerclaient, d'une éclatante ceinture, le massif central, la forêt barbare en miniature. Rouges, roses, jaunes, bleues, blanches, par touffes, par cordons, par mosaïques, embaumaient là, en plates-bandes, toutes les fleurs de juin. Sur leur banc, Mme Ellangé et Frida, hypnotisées, écoutaient.
— Ça, avoua le Commandant, on a quelque peu détérioré bastions et casemates... Tonnerre 1 quelle explosion!... De belles fortifications, ma foi! Rasées, nettoyées!... Il y avait des pans de mur dans tous les jardins du voisinage... D'énormes blocs, sautés comme des puces... C'est que ces diables-là nous avaient délogés du château... Alors, comme représailles, le Tondu a fait démolir toutes les forteresses^ sur le territoire hessois...
— Tu comprends, Marthe, ce que dans ces conditions peut éprouver la Hesse, devenue Prusse! De la rancune, additionnée à de la haine. Car la Prusse nous hait. La haine! Je la lis dans la bonhomie courtoise de son roi, hôte effacé, malgré Sadowa, par les Majestés Impériales... Je la lis dans le sourire de ce grand cuirassier blanc, visage
de dogue prêt à mordre... Guillaume, Bismarck, mais ils nous jalousent, ils nous détestent! Leur exposition, tu l'as vue? Des canons, et quels canons! De toutes les tailles et de tous les calibres... L'arsenal Krupp! Une façon de dire : « Attention! A qui le tour! » La victoire leur a donné confiance dans leur force. L'appétit leur ■est venu, avec les dents... Tu te mures dans ton rêve. Regarde l'horizon! Oui, ouvre donc une carte d'Europe, sapristi! C'est effarant, le chemin qu'ils ont fait. Enterrée la Confédération germanique! L'Allemagne n'oidt plus à Vienne, mais à Berlin... Le Holstein, le Sleswig, le Hanovre, la •Hesse-Élcctorale, le Duché de Nassau, Francfort désormais prussien, et la Prusse à la tête de la •Confédération du Nord... I-es États du Sud travaillés, incertains... Tu me diras que je vois bien noir? Non, non, mon enfant. La guerre est fatale... Demain ou dans vingt ans, je ne sais. Mais un jour! Et ce jour-là...
— Je ne veux pas y penser. C'est impossible.
— L'Histoire a ses lois et les événements leur «ours. Rien n'y fait. La Prusse grandit. Gare à qui !a gêne! Après le Danemark, après l'Autriche, la France...
— Qu'ils y viennent! ricana le Commandant. Le Procureur Impérial reprit le pas sur l'historien :
— Oh! je suis tranquille!... On y regarde à deux
fois avant de se mesurer à un Napoléon... Mais enfin, quoi que Marthe dise, c'est possible. Et mon devoir est de lui faire envisager, devant un tel acte toutes les conséquences... Je ne fais plus appel à son cœur, mais à son patriotisme et à sa raison...
Le grand-père montra au père le front barré de sa fille, ses yeux tristes, mais obstinés :
— Alors, la cause est entendue. Tu peux conclure !
— Est-ce vrai? s'écria douloureusement M. Ellangé. Ta mère et moi, nous ne t'aurions tant aimée, nous ne t'aurions élevée que pour te perdre!... Non, cela ne sera pas! Nous ne te laisserons pas faire ton propre malheur...
— Mon bonheur, père!... Le bonheur de ma vie! J'aime Otto de toute mon âme. Je suis payée de retour. Voilà ce qui me donne la force de lutter contre vous, si pénible que cela soit. Pourquoi sacrifierais-je une certitude de joie, par crainte de douleurs qui jamais peut-être ne viendront? Française je suis, Française de cœur je resterai. Et votre fille, toujours... votre fille reconnaissante...
— Attends encore! C'est une folie.
— Est-ce vous qui vivrez ma vie? Je serai malheureuse, dis-tu? Enfin, admettons! Eh bien, je le serai mille fois moins qu'en renonçant à
l'amour d'Otto, en vieillissant seule, loin de lui...
— Qui peut dire son lendemain?
— Et toi, père, que dirais-tu si je pensais que tu eusses été capable, aimant maman, d'épouser une autre femme?... Non ! Seule je serai responsable de ma conduite; seule je dois en être juge.
— Tu oublies qu'à défaut du respect tu me dois l'obéissance! Je m'opposerai...
— Tu ne me pousseras pas à cette extrémité!... Tu ne me forceras pas à user des moyens que me donne le code!...
— Marthe! fit durement M. Ellangé.
Et la voix altérée de la mère gémit, en écho :
— Marthe!
— Pardon, père, mais j'irais jusqu'aux sommations, s'il le fallait.
M. Ellangé serra les poings, défia sa fille d'un regard asséné droit. Elle le bravait, silencieusement. Alors la colère du père tomba. Il fut tout amertume.
— Marthe, tu me fais beaucoup de peine!... Un abîme les séparait. Cruellement il mesura
le désaccord éternel, fossé fatal creusé entre les générations : les vieux tournés vers hier, les jeunes vers demain. De toutes ses forces il tenait au passé, il se cramponnait au présent, d'où elle se détachait, élancée à l'avenir. Ils cessaient de
voir ce qui dans l'ensemble les unissait, pour repasser, dans le plus petit détail de la pensée, ce qui les divisait. Ils doutaient, à cette minute, de leur affection même. Et comme il la traitait d'ingrate, elle accusait, avec rancœur, son égoïsme. Nerveusement, le Commandant fouettait, du bout de sa canne, une fougère arborescente qui n'en pouvait mais. Il toussa, puis, avec autorité :
— Lucien, mon fieu, mon consentement est aussi nécessaire que le tien, n'est-ce pas? J'ai beau être au rancart, c'est à moi de parler d'abord.
M. Ellangé le contempla, inquiet. Il avait pour son père une vénération que l'âge, après avoir comblée, diminuait. Le vieux baissait... Qu'allait-il dire?
Le Commandant tapota la joue de Marthe.
— Tiens, fillette, voilà ma bénédiction! J'autorise, moi. La guerre, les frontières, les races, tout ça, connu ! En réalité, il n'y a que des hommes et des fem nes^ partout les mêmes... Et j'en ai vu, tu peux m'en croire!... Vous vous aimez, c'est l'essentiel. L'amour supplée à tout.
Et se tournant vers M. Ellangé :
— Apprends ça; conscrit.
Le Procureur chercha du renfort dans les yeux de sa femme. Mais Mme Ellangé, domptant son trouble, ne sut que balbutier :
— Écoute, Lucien... puisque Marthe a bien
réfléchi?... Pour moi, si affreuse que soit cette séparation...
Déjà sa fille était assise près d'elle, lui entourait la taille, d'un bras câlin... M. Ellangé désigna, d'un air de blâme, des passants qui les remarquaient.
— Allons plus loin, cette scène est ridicule.
Un terrible combat se livrait en lui. Muets, ils firent quelques pas, en groupe. Enfin M. Ellangé rompit le lourd silence.
— Soit!... Vous l'aurez tous voulu. Je cède...
— Ah! Père...
— Mais malgré moi, et convaincu...
Elle joignait les mains :
— Ne me déchire plus!
Il s'inclina de mauvaise grâce
— C'est fini. Vous vous marierez quand vous voudrez. J'ai rempli mon devoir, en t'avertissant...
Il était si ému que, contre toutes convenances, il prit par le bras sa femme, l'entraîna, non sans se donner le plaisir d'ajouter :
— Pas plus d'Otto que sur la main! Tout cela était combiné sans doute...
— Je te jure...
Il tira sa montre ironiquement.
— [Sept heures moins le quart. Il ne nous reste plus qu'à nous rendre au second point de ralliement. A tout à l'heure, si l'on se perdait encore!
Ils prirent les devants. On devait, si l'on n'avait
pu se joindre plus tôt, dîner ensemble au restaurant russe, Otto pouvant être pris, jusque-là, par des visites officielles. Marthe marchait joyeuse, côte à côte avec Frida, toute pâle encore de la secousse. Et derrière eux venait le Commandant, les dominant de la tête. Il vivait une heure glorieuse, poitrinait avec orgueil, en humant l'air chaud où le soleil couché suspendait une poussière d'or. Des nuées pourpres au loin flottaient. Une longue rumeur montait du Champ -de-Mars en fête. On eût dit un soir de victoire.
— Otto! cria Marthe.
Elle venait de l'apercevoir, au coin de l'Aquarium d'eau de mer. Sa grande taille se découpait dans la lumière déclinante. Elle aima tout de lui, le balancement de ses poings robustes et de ses épaules larges, l'air mâle et reposé du visage encadré par la barbe rousse, la rougeur des lèvres
humides, les yeux frais couleur de source, le vaste
front semblable au grès blanc de la roche. L'heure s'arrêta. Le lieu. s' abolit...
— Mon cher cœur! disait Otto, en lui serrant les mains. Du regard, anxieusement, il l'interrogea. Elle sentait la chère pensée descendre en elle, comme une eau vive.
— Vous pouvez écrire à votre père, il n'y a plus qu'à fixer la date.
Leurs bras se touchèrent. Et il leur sembla que
leurs corps aussi ne faisaient qu'un... Ils allaient, insensibles à tout ce qui n'était pas le ravissement de leur extase. Ils étaient seuls. Frida, le Commandant?... Évanouis... Tout à l'heure on les retrouverait, on rentrerait dans la réalité... Leur rêve emplissait le monde. Le couchant leur était plus beau qu'une aurore.
— Où sommes-nous? demanda Marthe.
Ils suivaient une pente rapide, sous des voûtes suintantes. Par moments, s'ouvraient, derrière d'épaisses vitres, d'irréelles visions. Anfractuosités de récifs, algues ondulant dans une eau glauque, des mousses, d'étranges buissons de feuilles qui bougent, toute une flore visqueuse, et, frôlant d'un coup de queue l'éponge rouge des madrépores, la fuite glissante d'un monstrueux poisson, l'éclair d'une nageoire et d'un ventre de pierreries... Ils erraient à travers des décors d'apocalypse, dans les profondeurs du sol et de la mer. Elle les enveloppait de son obsession, pesait, grondait au-dessus de leurs têtes. Par instant elle apparaissait toute entre deux rocs, à travers une fulgurante crevasse... Un grouillement de bêtes hideuses, un fouillis végétal et vivant, des ombres, des lueurs, tout l'inconnu, tout l'infini... Une angoisse les oppressait, une peur obscure et délicieuse, avec le sentiment, quand même, d'être deux, et d'être forts.
Ils respirèrent, en retrouvant au seuil de la caverne, la clarté, le mouvement, le bruit. Ils découvraient à nouveau l'Univers. Le tapis des pelouses fut la savane verte, un peuplier, toutes les forêts. Leur sang battait, comme une fanfare. L'azur, d'un vert très pâle à l'Occident, se fonçait, au zénith, jusqu'à la plus sombre améthyste. Leurs fronts et leurs mains moites pressentirent la caresse de la nuit. Elle se mêlait, invisible, aux derniers reflets du jour. Mais tous déjà la sentaient et l'appelaient.
Lorsqu'ils passèrent devant le Palais des colibris, les douces bestioles commençaient à s'endormir, dans leurs hautes cages de glaces. Quelques oiselets tournoyaient encore, avec de faibles cris. Leurs ailes étincelaient, rubis volants, zigzags d'émeraudes et de saphirs, puis s'éteignaient, une à une...
Et une à ufie, les lumières pointillaient l'ombre, ocellaient l'étendue, où de toutes parts montait, en un seul brouhaha fait de mille vociférations, l'allégresse des chants et le tumulte des orchestre». Bientôt le ciel d'été tout entier scintilla, un de ces ciels de velours bleu, profonds et tièdes, où les étoiles paloitent comme un crible de diamants. Paris au loin s'allumait. L'Exposition ne fut plus qu'un seul embrasement. Partout des feux, en festons, en lignes géométriques, en guirlandes, en
bouquets. Des fusées s'élevèrent, giclant en jets, crevant en boules, pleuvant en étincelles. De grands phares, tournants et fixes, dardaient leurs traînées jaunes... Ce fut une hallucinante et soudaine magie, l'éblouissement d'un conte de fées.
Otto songea : « Babylone! » Noyés dans la foule, ils avançaient tous deux, vers leur destin.
— Mon amour! disait parfois Otto.
— Mon amour! répondait Marthe.
Puis ils se taisaient, pour mieux goûter leur harmonie.
La fille de ménage déposa sur la table le plat creux où s'entassait la pyramide fumante des ïœberknôdel.
— Ils sont magnifiques, déclara le pasteur. Est-ce vous, Marthe, qui avez présidé à leur confection?
— Et qui voiliez- vous que ce soit? s'écria Frida Lehmann, avec enthousiasme.
Le pasteur dodelina de la tête :
— Oh! je le sais bien... Notre chère fille n'a son égale dans aucun ménage de Marbourg.
Les yeux clairs riaient d'aise, dans la large figure grasse. Sa barbe blanche taillée en carré, comme celle d'Otto, s'étalait sur sa serviette. Il en avait glissé le coin entre le col de la longue redingote et le gilet, afin de préserver son habit le plus beau, lludheimer ne paraissait pas la soixantaine : les
épaules carrées, le teint fleuri, l'air cordial, en dépit de l'autorité de son ministère.
— Magnifiques! répéta Madame la femme du pasteur. Notre petite Marthe est maintenant tout à fait une fine maîtresse de maison.
— A votre école, mère!...
Mme Rudheimer se rengorgea modestement, dans son corsage de soie puce, où retombait, en trois tours, une lourde chaîne d'or aux mailles plates; et son double menton plissa, sur la brochecamée qui ornait son col, d'une énorme agathe. Du même regard afîectueux elle embrassait son fils et sa bru : ils formaient un beau couple, avec leur rayonnement de bonheur et de santé. Tombées, les préventions qu'elle gavait pu avoir, sa crainte de la frivolité, de la moquerie, de l'indépendance françaises! Marthe s'était, en somme, tout de suite façonnée à son existence conjugale. Elle y apportait le sérieux et la- modestie d'une véritable Allemande. Elle écoutait les conseils avec déférence, et les suivait avec bonne humeur... Tout en mâchant, à petits coups gourmands, Mme Rudheimer louait le juste dosage des boulettes. Une main experte avait seule pu amalgamer de la sorte le pain, le lait, le foie de veau, la graisse de bœuf, les œufs et la farine, sans oublier oignons, persil, ail, thym et noix muscade... Réellement, c'était parfait.
LES FRONTIÈIIES DU CŒUR ol
— N'est-ce pas, Frida?
Mlle Lehmann en convint sans difficulté, trouva môme un mot flatteur pour la succulence du bouillon dans lequel avaient cuit ces fondants lœberknôdel. Et, se renversant sur sa chaise à dossier de bois sculpté, elle résuma ainsi le sentiment de tous :
— Qu'il est agréable, mes chers amis, de se trouver en famille, pour goûter une jouissance permise, durant un aussi beau jour de fête!
Par la fenêtre ouverte entrait tout le ciel du printemps. C'était, après l'hiver rude, les crépuscules de neige et de brume, un enchantement- Les cloches de Pâques carillonnrient, dans l'azur déjà tiède; car cette fin d'avril, remarqua Otto^ avait une étonnante douceur. L'odeur des jardins de Marbourg, où partout s'arrondissaient les arbres en fleurs comme de gros bouquets roses et blancs^ montait du flanc de la colline. Ils ne pouvaient l'apercevoir, de leurs places, le vieux logis de la Burgerstrasse surplombant la ville ; mais ils imaginaient l'antique petite cité escaladant la pente raide avec ses maisons séculaires, le pittoresque entassement de ses pignons et de ses tourelles, la tache claire des enclos et des parcs, et, tout en bas, la coulée bleue de la Lahn, avec les deux tours de Sainte- Elisabeth élançant leurs flèches, comme des prières. Les trois Rudheimer et Frida sen-
taxent, à cette image, une douce émotion les remuer. C'était ici leur terre natale, le lieu béni de leur enfance. Ils aimaient ces arbres et ces pierres qui les avaient vus naître, puis grandir, parmi lesquels ils vieillissaient paisibles, et qui les verraient mourir. Avant eux toutes ces choses qui avaient «une âme, leurs parents et leurs grands-parents les avaient aimées et contemplées, ils en avaient subi le charme et l'exemple. Ainsi s'était nouée, ainsi se perpétuait entre ce paysage plein de souvenirs, ■et ceux qui maintenant y vivaient, une solide chaîne dont chacun chérissait au fond de son cœur le poids lourd et léger.
Bien qu'elle n'eût point les mêmes raisons de s'attendrir, Marthe goûtait sans réserve la joie de cette minute. Elle donna une pensée aux siens, imagina leur occupation, en ce moment même. •Que faisaient-ils? Elle évalua la différence des heures, car jamais plus maintenant ses actes ne concordaient avec les leurs... Mais qu'importait le vain tic tac des horloges, pourvu que les cœurs "battissent toujours à l'unisson ! Sans doute on sortait de la messe. Elle revit sa mère marchant 'majestueusement au bras du Procureur Impérial. L'ampleur de la crinoline les contraignait à s'écarter l'un de l'autre; les basquines de dentelles •découpaient leurs pointes sur la soie bruissante, fcombant en cloche. Derrière eux venait Louis,
dans sa jaquette du bon faiseur. Il plastronnait en ayant l'air de dire : « Signé Dusautoy. » Et, le dépassant de son képi galonné, Jacques, pimpant dans son uniforme neuf de lieutenant, où brillait la médaille du Mexique, frisait sa moustache et saluait les belles. Dans la rue des Trois-Cailloux, on retrouverait le Commandant en train de faire les cent pas...
Comme c'était loin ! Elle avait beau ne découvrir en son affection nul changement, — car elle était de ces cœurs qui se donnent une fois pour toutes et sur qui n'ont de prise l'éloignement ni l'absence, — elle se demandait si ce n'était pas une autre qu'elle qui avait ainsi traversé tant de fois, le dimanche, l'étroite petite place de la Cathédrale? Elle ou une autre qui avait suivi l'émouvant office, dans la haute nef pleine de chants et de lumières? Elle ou une autre qui avait croisé, salué tous ces gens dont lés noms et les visages lui étaient encore familiers, dont les personnes lui semblaient abolies?... Elle ou une autre qui avait habité tant d'années le familial et silencieux hôtel, cette chambre à lambris Louis XVI, dont les carreaux verdâtres donnaient sur le boulevard du Mail?...
Sa vraie existence datait du jour où elle avait pénétré dans la maison d'Otto. Est-ce qu'en changeant de pays elle n'avait pas retrouvé une famille
et une patrie?... Le passé ne subsistait pour elle que dans l'afîectueux souvenir gardé à son grandpère, à sa mère, à son père, à ses frères... De tout le reste de sa vie antérieure, rien ne demeurait qu'une vision nette, mais aussi détachée d'elle, aussi sèche que cette écorce qui tombe du tronc verdissant des platanes. Il semblait qu'elle eût fait peau neuve, et qu'elle vît, en arrière comme autour d'elle, avec des yeux différents.
Par la fenêtre à meneaux, où se découpait un jrand pan d'azur, elle apercevait au loin la terre hessoise, la ligne bleue des forêts et des monts. 11 lui semblait n'avoir jamais connu d'autre horizon. Plus que les froides et droites rues d'Amiens, et que la vallée plate do la Somme, lui plaisaient le tortueux lacis des ruelles de Marbourg, l'échelle de ses escahers et de ses rampes. L'herbe poussait çà et là entre le cailloutage poli. Nul trottoir; une rigole au centre par où sinuait le filet gras des eaux ménagères et cascadait le torrent des pluies. Il y avait si peu d'espace entre les maisons que leurs faîtes se touchaient. Ventrues, penchées, tassées, avec des pots de fleurs piquant de vert et de rouge leurs noires façades de pierre, elles avaient l'air de très vieilles personnes tant bien que mal alignées; les unes redressaient leurs tailles étroites sous les pignons à gradins qui les coiffaient de bonnets pointus; d'autres s'accroupissaient, larges
et basses, sous des toits à auvents, dans des robes de couleur crasseuse, un vétusté badigeon d'ocre sombre, de vert pomme pâli, de rose tourné au jaune. Parfois, aux fines colonnettes d'un jour ogival, tournait le frais feuillage d'une capucine. Des cages d'oiseaux pépiaient aux rebords d'appui. Des poutres sculptées, des potences de fer où grinçaient les enseignes, des gargouilles à gueules d'animaux chimériques çà et là hissaient des murs lézardés, des galeries gothiques. Comme des souricières, de rares boutiques ouvraient au ras du pavé leurs antres obscurs. Depuis le xiii^ jusqu'au xviii^ siècle se succédaient, du haut en bas de la colline, les ancestrales demeures, témoins du temps révolu, et qui duraient, immobilisées là. Le château des ducs de Thuringe dominait l'ensemble, de sa masse seigneuriale. *
Marthe, quand elle se promenait dans ce dédale, se figurait errer à travers la légende, une mort parlante. De place en place, des jardins s'espaçaient, on voyait dépasser la cime des tilleuls ou la noirceur rectiligne d'un if. Des graminées fleurissaient la ruine du mur, et sur la crête rougissaient les fines tiges des pariétaires. Un lézard filait sous le velours brun d'une mousse. Elle se hissait alors sur une borne ou bien, à un tournant, elle s'arrêtait. Tout le panorama de Marbourg, d'un coup, s'étendait en étages, jusqu'au serpent scintillan^,
de la Lahn, avec sa ceinture de prairies et d'allées, le moutonnement heureux des croupes voisines : TAugustenberg, le Landberg, le Frauenberg, le Kirchspitze... Une telle harmonie, un si suave caractère de paix et de noblesse enveloppaient ces lieux qu'invinciblement ils évoquaient, dans la mémoire de Marthe, un de ces décors qu'on voit aux purs tableaux des primitifs : une ville forte d'Italie suspendue à quelque montagne de Toscane ou d'Ombrie... Coins de rêve où, jeune, elle aimait à situer une vie, et où voilà qu'elle réalisait la sienne !
— Et maintenant, s'enquit Frida, soigneuse de son péché mignon, quel mets sera digne de couronner le festin?
— N'êtes-vous pas honteuse, chère mademoiselle Lehmann, plaisanta M. Rudheimer, de célébrer d'une façon aussi matérielle la résurrection de Notre-Seigneur?,.. Et se peut-il vraiment qu'il vous reste un peu d'appétit?
— Cela dépend, dit-elle, de l'entremets. Cependant la recherche des œufs, sous les buis du labyrinthe, m'a, je l'avoue, creusé l'estomac. Diaboliquement, Otto en avait semé dans toutes les allées du jardin!... J'ai fait une assez bonne récolte.
Elle montra, sur le buffet, l'amoncellement des œufs de sucre peint, des œufs de toutes tailles, depuis celui de l'autruche, jusqu'à ceux, minus-
cules, du vaneau. Sur eux veillait, oreilles hautes, le lièvre de carton qu'elle s'enorgueillissait d'avoir découvert dans les choux du potager.
C'était, depuis son départ pour la France, en 1859, la première fête de Pâques qu'elle passait à Marbourg. De dix ans plus vieille, elle se croyait rajeunie de trente, redevenue fillette. Son âme d'enfant brillait dans son regard candide. Elle avait été reprise très vite, et pénétrée toute par l'atmosphère d'autrefois, ces coutumes dont elle ne s'était déshabituée qu'en surface, et qui tiennent au sang, par mille fils invisibles. Sa vivacité comme sa largeur d'esprit, dues à l'ouverture d'un autre horizon et au contact d'un autre peuple, s'étaient ralenties, rapetissées à la mesure du cercle originel. Alourdie, incurieuse, elle ne lisait plus, pensai^ moins, redevenue une vieille fille provinciale depuis un an qu'elle réhabitait Marbourg. Elle y avait si ivi Marthe au printemps de 1868, date où le mari;,ge avait été consommé.
MmeRudheimer cligna du côté de la porte de la cuisiue, et désignant la f '.e de ménage qui apparaissait, en élevant à b( i de bras une soupière rebondie :
— Oh! Oh! Frida, p; s que voilà une Biersuppe.
Mais Mlle Lebmann t à cette taquinerie.
Non, si délicieuse qu' e bonne soupe de
bière cuite, très beurrée et sucrée, très liée à la farine et à la crème, avec des œufs battus et des raisins secs, et un peu de vanille et de citron, non, ce ne pouvait être cela!... Marthe n'eût point commis cette hérésie de terminer par le commencement. Et d'avance, Frida se pourléchait, en escomptant l'une de ces « délicatesses » où son élève excellait.
— Un simple Dampfundeln, dit Marthe gaiement, mais à la silésienne.
— Cela est estimable aussi, n'est-il pas vrai? fit Otto, tout en allant quérir, sur la desserte, une vénérable bouteille du Rhin à long col, dont la cire était si vieille qu'elle ne se distinguait plus de la robe poudreuse.
Marthe enfonçait, dans le dôme de légère pâte, cuite à la vapeur, une cuillère agile.
— Ainsi? demanda-t-elle en tendant à Mlle Lelu mann une assiette monumentale. Un peu de sauce encore?
Et, libérale, elle arrosa de beurre fondu la tranche énorme. Cependant Otto, fixant la bouteille entre ses jambes, la débouchait précautionneusement. Puis, ayant flairé le liège, il versa lentement, dans le service de Bohême en cristal vert gravé, le vin couleur de topaze, en annonçant avec respect :
— Liebfraumilch 1844.
' — L'année de ma naissance, murmura Marthe.
Tous, soulevant leur verre, humaient le parfum liquide, en attendant que M. Rudheimer portât, comme de raison, une solennelle santé. Il regarda son fils, puis avec une voix qui tremblait un peu, il souhaita, en se tournant vers Marthe :
— A une autre naissance, aussi heureuse!
Elle inclina la tête, et tous burent, en silence.
Quand ils reposèrent leurs verres, M, Rudheimer montra, d'un coup d'œil, à sa femme, Otto et Marthe : ils ne s'étaient pas quittés des yeux, suivaient ensemble la grande route de l'avenir... Un sourire grave éclairait leurs visages. Sans doute, pleins de foi religieuse dans la vie, imaginaient-ils au loin, gambadant devant eux, le fils qui naîtrait de leur chair et qui à son tour porterait le nom et l'âme d'un Rudheimer?... Alors, comme un reflet, le même sourire gagna le pasteur et sa femme, ranima leurs traits pâlis, fatigués par l'âge. Et ce fut une minute si riche de pensée, si consolante et si profonde, que nulle parole n'eût pu l'exprimer...
Mais Frida, au bout d'un instant assez long, rompit le charme.
— A mon tour, je porterai d'autres santés. Pourquoi ne boirions-nous qu'à une seule? Il ne faut pas s'arrêter lorsqu'on est en si bon chemin... Ma chère Marthe, mon cher Otto... à tous les petits Rudheimer qui viendront!... Au moins, je l'espère!
Tous alors rirent de bon cœur. Et M. Rudheimer déclara qu'on voyait, au tour d'esprit de Mlle Lehmann, combien elle avait fréquenté la bonne société française, et même gauloise.
Mais Otto s'était levé, et, versant jusqu'à la dernière goutte à chacun sa rasade, il proposa de faire raison à Celui qui dispensait tous les biens, au Seigneur à qui ils devaient d'être ainsi réunis, et dans la main de qui était leur sort. Il exauçait les justes prières, sous quelque nom qu'on l'invoquât, pourvu que ce fût avec sincérité et ferveur. Otto parlait ainsi, dans une pensée de compréhension et de tolérance, aussi bien pour la catholique Marthe et la calviniste Frida que pour leur propre croyance, à eux luthériens. M. Rudheimer, imité par tous, repoussa sa chaise et, debout, chanta les paroles du cantique :
Ein feste Burg ist unser Gott...
Affectueusement, ^ilarthe avait pris la main d'Otto. Elle la lui serra. Jamais aucun dissentiment ne s'était élevé et ne s'élèverait entre eux à ce sujet. Elle était reconnaissante à son mari et à son beau-père de n'avoir jamais cherché à forcer là-dessus ses sentiments. Elle continuait à pratiquer régulièrement ses devoirs dominicaux à la petite église où se célébrait le culte romain. Il ne s'y retrouvait guère plus de quatre à cinq cents
fidèles, les huit mille autres habitants de Marbourg professant tous, à l'exception de quelques dissidents comme Frida, la même foi que les Rudheimer, Parfois Otto accompagnait sa femme à la messe, et plus souvent encore, elle le suivait à l'office, surtout lorsque M. Rudheimer prononçait le prêche, à Sainte- Elisabeth. En dépit de la froideur de la cérémonie, la vieille cathédrale, vouée au protestantisme depuis quatre siècles, respirait toujours l'ardeur catholique d'où, tout d'une pièce, et la première des églises gothiques d'Allemagne, avant Mayence, avant Cologne, elle était jaillie. Elle était encore si belle, il se dégageait de ses trois nefs si pures, de sa forêt de colonnes, de ses vitraux lumineux, une telle impression de paix, de grandeur et d'harmonie, que le bonheur de Marthe s'y épanouissait plus volontiers, dans une exaltation recueillie. Ainsi, malgré la différence de communion, communiaient-ils encore dans la beauté de l'art et dans la profondeur de la religion... N'étaitelle pas identique dans le but?... Dès lors qu'importait la forme? L'amour éblouissait, d'une égale clarté, leurs intelligences avides de se fondre...
Lorsque, après avoir reconduit chez eux leurs parents, Otto et Marthe se retrouvèrent, en compagnie de Frida, sur le pavé raboteux de l'Engelgasse, ils décidèrent de descendre jusqu'à la route de Wehrda, afin de jouir, en se promenant dans la
campagne, des dernières belles heures du jour. Mais Mlle Lehmann se mit à geindre. Son estomac!... Poussive, elle redoutait le rude chemin du retour. Elle s'arrêterait en passant devant la demeure de son amie, la femme de M. le docteur en philosophie Trammer, Lector publicus der Miisik iind Universiicits Miisick Direcktor. Rien ne valait^ pour la digestion, la béatitude d'entendre au piano M. Trammer exécuter une fugue de Bach... Les mains croisées sur le ventre et la tête calée au velours du fauteuil, quelle bonne posture pour errer, en liberté, dans le champ infini de la rêverie 1 Cela valait toutes les promenades à Wehrda.
Marthe embrassa, tendrement, en la quittant, sa vieille amie. Ce qui ne l'empêcha pas, quand la porte se fut refermée, de saisir le bras d'Otto et de l'appuyer contre son cœur :
— Je suis contente d'être enfin seule avec toil dit-elle...
Quoiqu'elle ne s'en fût jamais rendu compte,, tant son affection pour Otto l'absorbait, la présence de Frida lui avait été pourtant infiniment utile, au début. Mlle Lehmann avait facilité, ouaté les premières heures, fatales, de dépaysement. Elle avait acclimaté Marthe à des usages dont, abandonnée à elle seule, celle-ci eût senti davantage l'anguleux et l'imprévu. Grâce à Frida, un peu de l'atmosphère du passé et d'Amiens l'avait suivie^
juste ce qu'il fallait pour l'aider à s'habituer au présent, à ces mœurs qu'elle n'avait fait qu'entrevoir à ses séjours précédents, et auxquelles il fallait maintenant qu'elle se pliât toute, pour être heureuse. Elle avait pris le sage parti de ne point comparer, pour n'avoir pas à regretter. Elle s'était efîorcée de comprendre le pourquoi de chaque chose et le comment de chaque être ; ainsi était-elle parvenue à tirer des choses comme des êtres ce qu'ils avaient de bon. Persuadée que le bonheur, c'est de s'accommoder de ce qu'on possède, surtout lorsqu'on possède enfin ce qu'on a tant désiré, elle bornait sa joie à faire celle d'Otto, d'autant plus volontiers qu'elle goûtait ce bonheur parfait, rêve suprême de toutes les femmes : être aimée, sans réserve.
Le long de l'étroite rue, que coupaient çà et là des raccourcis d'escaliers, une foule endimanchée circulait : fantassins hessois, professeurs de l'Université, étudiants aux cheveux d'Absalon, beaucoup le front balafré d'un coup de sabre. Ils arboraient fièrement à leurs casquettes, diverses selon les associations, la couleur de leur brasserie. Le soleil d'avril couvrait la ville entière d'un manteau de clarté, tissé d'un or si vierge qu'il rendait aux plus vieux visages des maisons un air de fête, et aux humains un éclat d'aube. C'était le renouveau des âmes et de la terre.
Chemin faisant, Otto et Marthe ne cessaient d'échanger des saints. M. le Recteur et son épouse passaient dans un sillage de respect; ou bien un professeur du gymnase cédait le pas à quelque titulaire de l'une des quatre Facultés, ou bien quelque fonctionnaire de l'ancienne Cour, confirmé dans la nouvelle administration prussienne, mesurait à ses subordonnés une inclinaison de tête. Une hiérarchie étroite, contre laquelle Marthe, jadis si frondeuse, ne songeait pas à se rebeller, réglementait tous les rapports. Otto, fils unique d'une ancienne famille de pasteurs, Privatdocent à la Faculté de Médecine, et de surcroît praticien le plus réputé, jouissait d'une grande considération dans ce petit centre luthérien et universitaire. Comme en beaucoup d'autres villes d'Allemagne, l'existence tournait autour de la cité académique. Fondée en 1527, cent ans avant celle de Giessen, sa voisine et sa rivale, l'Université était le cœur et le cerveau de Marbourg.
Marthe avait fini par être aussi familière avec les abitudes de ce petit monde que la sœur d'un étudiant de première année, un Fuchs ivre de servitude et d'orgueil. Le « renard » des brasseries de Marbourg, où se vidait, par chopes d'un litre, la bière déjà célèbre au temps d'Érasme, c'était le « melon » des promotions de Saint-Cyr... Son frère lui avait conté autrefois ces tribulations; même
obéissance due aux anciens, mêmes farces et brimades!... Elle retrouvait, dans les souvenirs de son mari, ce curieux assemblage de discipline passive et d'autorité grotesque dont s'amusaient l'une et l'autre jeunesse, celle des Universités allemandes plus militarisée encore que celle de l'École militaire française. Elle connaissait par le menu la composition de chaque Burschenschaft, en quoi ces corporations bourgeoises se difîérenciaient du Verein, où les nobles seuls étaient admis. Elle savait quelles couleurs d'écharpes et de bérets les signalaient, quel ordre présidait à leurs cortèges, quelles salles enfumées leur servaient de quartiers généraux, abritaient leurs drapeaux, et leurs beuveries, quel tapage s'y menait lorsqu'un Commers réunissait, en fête solennelle, la Burschenschaft. Les* chants bachiques tournaient à la ronde, les voix reprenaient au refrain, faisaient trembler les carreaux de la brasserie. C'était alors la grande orgie, le sol jonché de dormeurs ivres...
Elle s'étonnait qu'un peuple aussi cultivé, et dont elle admirait, en philosophie, en littérature, en musique, le haut génie, pût former sa jeunesse avec ces bas plaisirs. Deux fois par semaine, beuglé à pleins gosiers dans le silence des soirs d'hiver, elle entendait monter, de la Kneipe voisine, le couplet réglementaire : Gaudeamus igitur
— juvenes dum siimiis... ou bien le chœur dont elle scandait, malgré elle, les paroles...
Sa! Sa! Sa! frères allemands,
Poussez un joyeux vivat,
Chantez vos chansons les plus gaies.
Que celui qui peut crier, crie!
Ici au milieu des brocs de bière
Se console et se guérit le cœur malade.
Oh! bonne bière,
Délice de la vie,
Tu nous procures cent mille joies!
Otto hochait la tête avec indulgence, au souvenir de ses propres folies : cela Tavait-il empêché d'aimer la science et de réussir sa vie?... C'était en se touchant le coude, aux lourdes tables des Kneipe, que se cimentait la camaraderie qui unissait, ainsi que des frères, ces étudiants venus de tous les coins de l'Allemagne. C'était dans le labeur et le plaisir communs que se tramait, de ville à ville et d'État à État, le solide lien des cerveaux et des cœurs. Toutes les Universités ne formaient qu'un même creuset, où bouillonnait le génie en formation de la race. Scories et métal pur, c'est là que se forgeait, c'est de là que sortirait, intégrale, la patrie teutonne... Marthe n'en sursautait pas moins, quand le brutal tumulte interrompait leur entente, la tiède intimité de l'heure, sous la lampe, soit qu'elle jouât à son mari les sonates qu'il préférait, Beethoven ou
Haydn, soit qu'elle poursuivît quelque lecture commencée. Tous les soirs, quand elle n'ouvrait pas son piano, elle lisait à haute voix, alternant les classiques allemands avec les derniers romans parisiens. Elle s'étonnait de ne plus leur trouver le même intérêt que jadis, habituée qu'elle était à penser en allemand et à ne presque plus employer la langue maternelle que lorsqu'elle écrivait aux siens ou encore, de temps à autre, lorsqu'elle parlait avec Frida ou bien avec Otto. Celui-ci l'en priait souvent, afm de s'entretenir lui-même en bon courant. Mais, d'ordinaire, c'était toujours en allemand qu'ils échangeaient leurs impressions, tramaient entre eux le canevas serré des mille petits faits de la vie. C'était en allemand qu'ils commentaient aussi leurs lectures, agrandissaient le champ commun où moissonne l'esprit, et où ils vagabondaient, heureux de se sentir en confiance, en découverte, en enrichissement réciproques.
— Halte! commanda Otto. Retourne-toi, regarde, est-ce que cela ne vaut pas le plus joli coin de France?
Ils venaient d'atteindre le jardin de roses qui entoure la cathédrale, et où déjà commençaient à se former les boutons. Les hautes flèches, surmontées du cavalier et de l'étoile, se dessinaient, noires, sur le ciel indigo. L'herbe fraîche était émaillée de primevères. Des moineaux criards
tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient par bandes. Leurs essaims se cognaient aux fenestrages pleins de nids, aux galeries trilobées, au creux des statues et des gargouilles.
Docilement, Marthe se retourna. Marbourg, sur le promontoire de sa colline, hérissait, jusqu'aux tours massives du château, la découpure de ses clochetons et de ses toits. On eût dit, avec le pavois de l'azur, les jardins renaissants, les vergers neigeux, un tableau de ville ancienne, une miniature bleue et or, sur la grande page d'un missel. En arrière ondulaient les hauteurs boisées, la sombre chaîne des monts où verdissait à peine le feuillage nouveau, comme une frémissante dentelle.
— Je ne connais rien de plus ravissant, et de plus suave, avoua-t-elle. On conçoit qu'Elisabeth de Hongrie ait aimé ici achever sa vie...
Elle avait, à force de rencontrer, à tout endroit, le souvenir de la sainte, pris en amitié sa douce figure. Elle ne songeait pas, sans une surprise mélangée de sympathie, à cette vie tourmentée d'un démon mystique. Elle tentait d'évoquer le long visage encadré de nattes, les mains jointes sur le corsage plat, les yeux brillants de foi et de renoncement... Étrange aventure que celle de cette fillette royale, épousant à quatorze ans le landgrave de Thuringe et donnant sur le trône l'exemple de toutes les vertus ! Veuve à vingt ans
et dépouillée par son beau-frère, elle refuse l'appui des barons, abandonne ses trois filles, se voue au service des lépreux et des pauvres de Marbourg, et meurt en 1231, à vingt-quatre ans, dans une abjecte et sublime misère, une folie d'humilité... Quelle vision céleste, quel vertige d'infini ravageaient cette âme, en proie à l'absolu détachement du siècle, et de la terre!... Otto, au contraire, dans la rigueur de son protestantisme, ne comprenait pas l'attrait de cette romanesque figure, ni l'idolâtrie dont, jusqu'à Luther, l'Allemagne avait entouré son culte, ni l'empereur Frédéric II déposant sur sa châsse une couronne d'or, ni l'affluence des pèlerins autour des restes vénérés...
Borné par son éducation scientifique comme par l'austérité de sa foi à ce que sa raison seule pouvait admettre, il ricanait, à l'idée des pseudomiracles, du cadavre distillant une huile embaumée... Il se sentait, comme au temps de la Réforme, un peu de l'âme sauvage de Philippe de Hesse, arrachant les reliques du sanctuaire... Il gardait, sur cette matière, l'âpreté batailleuse qui avait animé ses ancêtres, aux jours lointains où le château de Marbourg bruissait de conciliabules, où, dans la salle des chevaliers, Luther et Zwingle, Mélanchthon et Œcolampade dissertaient sur des points de doctrine...
— Ah! dit-il, il y avait longtemps qu'on n'avait
parlé de sainte Elisabeth!... Parions que tu as retrouvé ce matin, au fond de l'armoire, le livre de M. de Montalembert?
— C'est vrai, dit-elle.
Elle rit de bonne grâce, quoiqu'elle ne s'expliquât guère, chez un homme aussi intelligent qu'Otto, cette sorte d'incompréhension, sur un point particulier. Un des seuls mouvements d'humeur qu'elle lui eût vus, depuis son arrivée à Marbourg, c'était cette innocente biographie qui l'avait causé. Elle l'avait apportée d'Amiens, avec quelques autres volumes, curieuse de relire sur place l'histoire de la sainte, dont elle s'était engouée à son premier voyage... Mais sèchement Otto la lui avait enlevée des mains, en lui donnant à la place le Faust de Gœthe. ^
— Il faut nourrir sa pensée, avait-il dit, avec de la moelle, et non avec de la viande creuse.
Et lui-même il avait rangé Montalembert sur la planche la plus haute d'un placard poudreux. Elle l'y remettrait dès ce soir... Qu'Elisabeth de Hongrie se rendormît dans le passé 1 Elle n'avait nulle envie d'entrer en lutte, pour une autre... Seul importait le bonheur présent; l'essentiel était de le conserver intact. Son amour, si robuste, lui paraissait aussi précieux qu'une fleur de serre. Elle lui épargnait tout heurt. Elle le soignait ainsi qu'une plante fragile.
LES FROiNTlERES DU CŒUR 5t
Ils se dirigeaient vers les remparts et la porte basse, quand une très vieille femme qui passait, leva les bras au ciel, en apercevant Otto.
— La mère Krautzheim, dit Marthe.
— Herr doctor, herr doctor! balbutiait la vieille courbée en deux... J'allais chez vous. La mère du petiot est bien malade.
Elle désigna, pendue à son cou dans une sorte de tablier de grosse toile qui lui battait le flanc, une forme pelotonnée. C'était l'enfant, porté à la mode de Marbourg. Otto n'avait jamais pu obtenir qu'on laissât les nouveau-nés dans leurs berceaux, plutôt que de les trimballer de la sorte, comme des bêtes.
— Je vous ai dit cent fois de ne pas prendre ainsi votre petit-fils!
— Donnez-le-moi, dit Marthe.
Suivie d'un œil méfiant par la vieille qui s'en dessaisissait à regret, elle soulevait, couchait dansses bras le marmot qui ouvrit, referma les yeux. Elle entourait, d'une étreinte maternelle, ce paquet de chair tiède où l'incendie de la vie couvait, comme un tison sous la cendre. Qu'est-ce qu'elle serait, cette flamme?
— Veux-tu? consulta Otto.
— Bien sûr! fit-elle.
Spontanément elle renonçait à leur promenade. Otto aima ce gai sacrifice. Jamais elle n'avait
murmuré, quand les nécessités de son métier l'avaient appelé, à toute heure, au dehors. Elle lui en adoucissait le dur exercice, par sa belle humeur et ses prévenances. Toujours, en rentrant, il trouvait sa pipe prête, les pantoufles chauffant auprès du poêle de faïence... Elle l'accueillait avec un tendre sourire, s'intéressant aux malades, à la réussite de ses soins. Elle participait à ses charités. Quelle profession valait celle-là, pour son constant altruisme, son obscur et entier dévouement?
Sans rien dire, ils suivaient la vieille. Ils contournèrent les grilles du jardin des roses, pénétrèrent sur la petite place qui sépare la cathédrale de la rivière. Des constructions centenaires bordaient l'aire étroite : murs noirs et mornes, tout blasonnés d'écussons sculptés. C'étaient les restes du couvent et de l'hospice jadis fondés par sainte Elisabeth, et qui longtemps avaient servi de siège au Grand- Bailliage de l'Ordre Teutonique. Ils n'enfermaient plus que la solitude et la ruine. Il semblait, en pénétrant là, qu'on respirât l'air moisi, l'ombre d'une cave. Une échoppe s'adossait à la sombre infirmerie, dont le pignon à gradins dentelait le ciel. Marthe, en avançant dans cette nécropole, baissait les épaules, comme si elle y eut senti peser la misère et la mort. Un râle continu montait de la porte entr'ouverte.
Quand elle eut franchi le seuil, d'abord elle ne distingua rien. Il n'entrait presque aucun jour à travers la taie des carreaux et le vantail qu'en hâte la vieille avait repoussé, comme si elle avait craint que quelqu'un d'invisible, derrière eux, ne se glissât. Marthe posa d'abord son fardeau dans le moïse de bois vermoulu contre lequel elle avait buté. L'enfant réveillé promena un regard étonné, puis, bavant, se mit à sucer son hochet de bois. La plainte s élevait toujours, essoufflée et rauque, du grabat que maintenant Marthe distinguait et sur lequel Otto était penché. Au fond de la pièce, un bougeoir de cuivre luisait, accrochant un reflet, sur le manteau de la haute cheminée où pendait, au bout d'une immense crémaillère, une toute petite marmite noire, sur un feu de tourbe. Lourdement le silence pesa, coupé par le halètement régulier de la pauvre poitrine. Otto se releva, en secouant la tête. Il tenait le poignet amaigri, palpait le pouls, sa montre en main. Marthe considéra avec pitié la pâle face renversée sur le coussin, les yeux hagards, d'un feu de fièvre.
La voix de l'aïeule gémit, chevrotante :
— Eh bien! herr doctor?...
Mais, bourrue et rude, celle d'Otto la réconfortait. Le temps de retourner chez lui, et il redescendait... Avec une potion calmante, qui ferait mer-
veille... Sa femme, en attendant, resterait là, pour surveiller la mère et le petit... Et le lait, est-ce qu'il y en avait encore?... Non? Il allait en rapporter.
— Tu entends, Marthe, je reviens.
Il lui lança un coup d'œil complice... Qu'ils adoucissent au moins cette fm douloureuse, qu'ils assistassent cette pauvreté, ce désespoir!
— Va, je t'attends, acquiesça-t-elle.
Elle connaissait la triste destinée de ces femmes. La mère Krautzheim, sans un sou, était à la charge de la charité publique, seule au monde avec sa petite-fille.. Celle-ci, une orpheline, ouvrière d'une faïencerie, avait été séduite et abandonnée par un garçon de Gassel... la mère allait mourir, d'une péritonite... Et il ne resterait que la vieille, et le tout petit... Marthe agita, au-dessus du moïse, la médaille qui pendait à son bracelet d'or. Alors, remuant ses petites jambes dans le maillot qui tressautait, le poupon se mit à baver plus fort : il riait aux anges. Son « rrr-rrr » alternait avec le souffle bas de l'agonisante... Muette, la grand'mère, affalée devant l'âtre, regardait fumer la tourbe, d'un œil vide.
Quand Otto fut de retour au bout de trois quarts d'heure, avec la bouteille de lait et la fiole, la malade s'agitait, toute en sueur. Les vomissements l'avaient reprise... Elle but, inconsciente,
la potion endormante, se rabattit prostrée, comme déjà morte. Doucement le docteur glissait dans la main de la vieille un peu d'argent; puis, avec une hâte déguisée, tous deux lentement sortaient, s'éloignaient...
Le jour leur parut une délivrance.
— Pauvres gens! dit Marthe.
Et plus violemment encore qu'elle n'avait fait jusque-là, elle serra de nouveau contre son cœur le bras de son mari. Elle éprouvait le besoin de s'étayer contre sa force. Elle eût voulu aussi l'étreindre, de toute sa tendresse. Elle soupira :
— Comme tu es bon!
Sur le parvis de Sainte-Elisabeth, de jolies filles passaient, en chantonnant, blondes et grasses, avec leur petit bonnet de velours noir et leurs amples jupons courts. Leurs mollets gonflaient les bas blancs; leurs pieds frétillaient, dans les souliers à boucles. Ce soir, comme on danserait!... Ardemment, gravement, Marthe songeait au souffle brûlant qui allait s'éteindre, sur le grabat, et au souffle frais, qui s'élevait, dans le berceau... Elle épousait d'un pas souple la lente marche d'Otto; elle respirait, de tout son être, la douceur du soir printanier, la claire beauté du soir de Pâques, cette heure où elle venait de toucher le fond de la souffrance humaine, et où elle reprenait pied, sur le fond divin ds l'amour.
Les heures, les jours, les mois passaient, nouant plus court entre eux le lien des goûts et des habitudes. A présent Marthe était tout à lait accoutumée, une vraie dame hessoise.On ne la remarquait plus, dans les rues de Marbourg, où la première année son pas alerte et sa robe française attiraient les regards. Mme la femme du Recteur et Mme la femme de l'Universitâdts Musik Direcktor saluaient, comme une des leurs, Mme la femme du Privatdocent Otto Rudheimer; elle avait renoncé aux teintes claires, adopté la soie marron qui allait à la couleur de ses cheveux et de ses yeux. Elle portait, comme Mme Rudheimer, une chaîne d'or en sautoir et une broche au cou : un gros médaillon d'émail et d'améthyste. On y voyait, en l'ouvrant, une petite photographie d'Otto placée dans l'un des cadres, et, dans l'autre, une bouclette de che-
veux roux, nouée d'un ruban bleu. Elle la devait à l'amitié de sa belle-mère...
Comme elle s'était rompue à toutes les formes de l'existence matérielle, — pour certaines, ce / n'avait pas été sans peine : que de nuits sans sommeil par exemple, dans le lit étroit aux matelas en galette, aux serviettes en guise de draps, à l'édredon en place de couvertures! — elle s'était adaptée à toutes les nuances de l'existence morale... Le milieu, petit à petit, l'imprégnait, cette atmosphère de labeur austère et de simplicité familiale, la gravité luthérienne. Elle avait acquis plus de sérieux et de réflexion, devenue sévère aux autres depuis qu'elle l'était pour elle-même... Elle jugeait des choses de France, et des petits événements de famille, dont les lettres de sa mère et de ses frères lui apportaient régulièrement l'écho, avec un recul et une élévation qui la faisaient plus exigeante. Elle ne regrettait rien du passé. Son existence était désormais attachée à celle d'Otto, comme le lierre à l'arbre.
Elle aimait, autant que si elle y fût née, sa maison, Marbourg et la Hesse. Elle s'intéressait à l'histoire locale, à la formation et au développement de sa patrie nouvelle, la petite Thuringe et la grande Allemagne. Elle ne voyait pas plus loin que l'heure présente. L'avenir n'était-il pas contenu, tout entier, d; 's leur affection? Et tout
ce qui n'était pas sa vie intérieure, en quoi cela pouvait-il la toucher, et l'atteindre? Chaque soleil qui se levait lui semblait un nouveau siècle. La veille recommençait, chaque matin. Demain, c'était encore hier...
L'été vint, l'Université ferma ses portes. Et comme Mme Rudheimer se plaignait depuis quelque temps d'une grandissante anémie, Otto jugea qu'une cure d'eaux salées lui serait bonne. Que dirait Marthe si Ton allait installer les vieux à Nauheim, au pied du Taunus? Ensuite, on pourrait, par la ligne Mayn-Weser, gagner Francfort, d'où l'on remonterait le Rhin, jusqu'à Bâle. Et de là, on partirait pour l'Italie... A moins que de Strasbourg on ne préférât se diriger sur Paris, et Amiens?...
Ils étaient en train de prendre leur café au lait avec des tartines de miel, sur le balcon de la salle à manger, lorsque, tout en bourrant sa première pipe, Otto fit cette proposition. Marthe battit des mains, et sans hésiter :
— L^talie! l'Italie!
L'idée d'avoir son cher Otto plus à elle encore, à travers l'émerveillement d'un tel voyage, l'enivrait. Sans doute elle était heureuse de l'existence ainsi établie, elle partageait son mari, sans jalousie, avec ses beaux-parents. Mais ces heures où le monde était en tiers, ce n'était que l'enveloppe de
son bonheur; et son bonheur, c'était celles qu'ils passaient, seule à seul. Otto alors s'animait. Sous le masque des apparences et de la profession, un jeune visage, toujours prêt à sourire et à rire, était caché. Ce n'était pas le même homme, mais un grand enfant, amoureux et gamin, dont la vivacité rendait plus séduisante encore, au contraste, la tendresse réservée.
Il aspira, puissamment, la fumée bleue, l'éparpilla, en lente bouffée :
— L'Italie!
A ses yeux de Germain, trempé aux durs climats, ce fut l'éternel mirage : les plaines dorées, la volupté du ciel, les villes de poésie et d'art... Tout cela, le découvrir ensemble, quelle joie!
— Quand part-on? s'écria-t-elle. Demain? Tout de suite?
— Là! Là! le temps que je finisse ma pipe! Elle s'était levée, avait couru à la grande
armoire du couloir. Quelles robes choisirait-elle? Celle-ci... celle-ci encore! Elle soulevait des jupes de mousseline et de dentelles blanches...
— Tiens! celle-là, c'est celle que je portais le fameux jour, à l'Exposition... quand nous avons fixé la date de notre mariage... tu te rappelles?
— Chère! chère!...
— Je ne l'ai jamais remise... Deux ans déjà! Elle renversa la tête, Otto était derrière elle. Elle
sentait à sa taille peser les mains aimées, et à son cou un souffle chaud courir dans les cheveux follets de sa nuque. Il baisait, à petits coups, la peau ambrée, au-dessous de l'oreille...
— Finis! Tu me chatouilles...
Elle lui rendit, en un seul, tous ses baisers; et un bras passé autour de son cou, elle appuya sa tête sur son épaule.
— Écoute, on partira au contraire sans malle... Pas de gros bagages, c'est encombrant... Chacun notre sac, et ta valise!... Rien que nos habits de voyage... Et le linge, on l'achètera en route... Qu'en dis-tu?...
Il rit, à l'idée de ce qu'une telle conception avait de primesautier, de peu bourgeois, et approuva, avec son sens pratique :
— C'est alors que nous serons libres et que nous pourrons tout voir!...
Une joie d'enfant transportait Marthe quand le train s'ébranla et que disparut la masse rouge de la gare. Il était convenu que d'abord on passerait huit jours à Nauhcim, où Otto avait retenu des chambres, Park-Strasse. Mais à peine sa belle-mcre avait-elle commencé le traitement, l'ivresse du voyage empêchait Marthe do tenir en place. Otto se fût volontiers attardé à la |)êehe, dans les trous poissonneux de l'Ousa... Elle lui en voulut de prendre un plaisir dont elle n'était pas, et de
retarder, fût-ce de quelques heures, celui qu'ils devaient goûter ensemble. Elle avait hâte de fuir, et de l'emmener. Pour la première fois, elle sentait que, si complète qu'eût été jusque-là leur entente, trop d'éléments étrangers en faisaient partie; Otto, loin des siens et du cadre absorbant de sa vie, lui appartiendrait davantage...
Elle dit adieu, avec un soupir de soulagement, aux sources mousseuses jaillissant en pyramides de neige, au parc élégant et banal. Le joli décor de Nauheim, qu'elle eût aimé en d'autres temps, avec sa colline et son lac, lui parut plein de l'ennui des petites stations thermales, où l'on traîne dépaysement et maladie. M. et I\lme Rudheimer, debout sur le quai du départ, et agitant leurs mouchoirs, furent soudain distants, effacés. Elle recomposait en vain 'leurs visages familiers, le vieux et touchant couple s' épaulant l'un à l'autre; elle ne ressentait, au fond de son cœur, d'autre émotion que celle de l'habitude prise, et qui» sans secousse, cessait. Marbourg, ses beauxparents, cela ne faisait donc pas partie intégrante d'elle-même?... Elle quitta la portière et referma la vitre. Ils étaient seuls. Otto achevait de ranger, dans le filet, les parapluies et les cannes ferrées.
— Assieds-toi là, dit-elle.
Ils se blottirent dans un coin. Le paysage défilait, comme s'il eût été soulevé, balayé au vent
m LES FRONTIERES DU CŒUR
rapide de leur course. Et c'était une sensation délicieuse que de se sentir immobiles, au cœur même de la vitesse qui loin de tous les emportait, vers un autre univers. Elle leva les yeux; son mari resserrait le bras autour de sa taille. Son univers, il était là, elle l'étreignait!..,
— Sais-tu, Otto, que nous partons pour notre voyage de noces?
A l'inverse des coutumes, elle avait préféré, dès le lendemain du mariage célébré à Amiens, gagner Marbourg à petites étapes : Strasbourg, Francfort... Le troisième jour, elle pénétrait dans sa petite maison de la Burgerstrasse, que depuis elle n'avait pas quittée... Il serait temps de voyager plus tard, quand elle serait tout à fait façonnée à sa vie nouvelle... Il n'y avait pas de rêve qui valût l'apprentissage d'une douce réalité. Le voyage de noces, c'était bon, pensait-elle, pour ceux qui ne portent pas en eux la poésie, et qui vont la chercher bien loin, quand elle est là, sous la main, dans l'humilité des ciioses quotidiennes... A présent qu'ils se connaissaient au point de n'avoir plus rien de celé l'un à l'autre, et de se comprendre tout entiers d'un regard, ne jouiraient-ils pas mieux cent fois de ces heures de distraction et de renouvellement?... Tout serait bénéfice à leurs esprits, habitués à penser de même.
\imantés par l'attrait du nouveau, la magie
italienne, ils décidaient de remettre aux vacances de 1870 l'excursion des bords du Rhin, filaient d'une traite jusqu'à Bâle, et de Bâle à Lucerne où la diligence, au débarquer de Fluelen, leur parut, après chemin de fer et bateau, un saut charmant dans le passé. Ils s'élevaient petit à petit, à longues heures, vers la passe du Saint- Gothard; la route sinuait, abrupte, dans les gorges étroites au fond desquelles bouillonnait laReuss.On voyait au fond du gouffre son eau bleue cascader, l'écume courir, sur la roche. Des pans de neige éternelle éblouissaient, suspendus aux parois à pic. Plus bas, des champs d'un jaune sale s'écroulaient, amas récent d'une avalanche... Quand leurs regards se levaient, la montagne surplombait leur petitesse de sa formidable masse blanche, de son chaos de glaces et de granit, escaladant à perte de vue l'azur. Et quand leurs regards se baissaient, c'était pour mesurer l'abîme. Ils se rapprochaient avec une peur instinctive, sentaient leur faiblesse, en face des éléments. Gomme la vie humaine était peu de chose, et comme elle avait de prix! Ils sortirent avec soulagement de la terrible route en lacets, respirèrent en atteignant Faido, où l'Italie commence. Le Tessin, et ses rochers énormes à travers les vieux châtaigniers, leur sembla doux comme une églogue. La vallée s'élargit et s'abaissa. Ils entraient dans la terre promise.
Ce fut dès lors un émerveillement. Tout les amusait, le pittoresque de la rue et des costumes, la cuisine des trattorie, la belle humeur et la volubilité du langage. Ils passaient de longues heures dans les musées des villes, découvraient avec le même battement de cœur les chefs-d'œuvre chers à leur pensée. Ceux où revivaient, avec le plus d'intensité, des visages humains, touchaient Marthe. Otto préférait les tableaux de cérémonies, de mœurs, d'histoire; il en expliquait, avec érudition, îes détails. Ils erraient à travers les salles, selon leur fantaisie, et sans guides. Dehors, c'était encore, à chaque coin de rue, l'évocation saisissante d'autrefois. Les vieux palais semblables à des forteresses, les églises pleines de statues et de fresques prolongeaient l'hallucination. Mais pardessus tout, ils aimaient la douceur de la campagne, cette mollesse et cette grandeur de lignes qui donnent aux horizons italiens leur caractère unique de grâce et de beauté sensuelles...
Ils connurent Venise dans l'enthousiasme de sa libération récente, Florence orgueilleuse de son éclat de capitale, Bologne et Rome encore endormies sous le règne papal, mais frémissantes du réveil unitaire. Otto prit plaisir à rencontrer, un peu partout, les personnes marquantes que, grâce aux relations de Marthe et aux siennes, il pouvait joindre. Il s'intéressait, passionnément, à ce grand
mouvement des nationalités qui soulevait l'Italie, comme, de l'autre côté des monts, tous les cerveaux allemands...
— Tu comprends! disait -il à Marthe, lorsqu'ils avaient causé, à l'hôtel, ou chez lui, avec quelque professeur d'Université ou quelque médecin... Au-dessus de la ville natale, qui est la vraie patrie, il y a une patrie morale, une espèce d'entité vivante; elle groupe, en un même faisceau, tous les êtres qui parlent la même langue et qui ont le même idéal... leur agglomération est fatale; les contingences de la politique ont beau la retarder, il faut un jour qu'elle se réalise. Tu t'étonnes souvent qu'un Hessois, qu'un Poméranien, qu'un Saxon ou qu'un Bavarois puissent s'entendre, parce qu'ils ont autant de nationalités diverses? Mais c'est comme si» tu t'étonnais que la Picardie, la Bretagne, l'Anjou, la Gascogne, la Provence aient fait la France!... C'est maintenant au tour de l'Italie et de l'Allemagne.
Elle écartait ces rêveries, non qu'elle n'en reconnût la justesse, mais, toute à la griserie de la minute présente, elle eût préféré jouir de la seule exaltation d'eux-mêmes; elle bornait son bonheur à l'amour sans cesse renaissant du fond de leur être, au merveilleux décor où ils se promenaient, dans la lumière. Et puis, cette intrusion du mcndj n'allait pas sans un formidable cortège de convul-
sions et de guerres; ces horizons ouvraient sur une histoire tragique... Que de luttes, que de sang et de larmes! Quel formidable effort pour que le moindre changement se réalisât!... Elle eût voulu que le temps autour d'eux suspendît son vol; qu'après avoir vécu ces heures de plénitude, dans le pays du soleil, ils pussent continuer, rentrés à | Marbourg, à vivre dans l'ignorance et l'oubli ' leur chère petite vie de solitude et de retraite; un soleil égal enveloppait, jusqu'au déclin, la sérénité de leur tendresse...
Quand ils montèrent à Turin dans le wagon qui les ramenait vers le col du Simplon, un soir d'une incroyable splendeur flottait sur la plaine lombarde. Marthe, sans raison, était triste. Sa mélancolie s'augmentait de tout le contentement d'Otto. Il se frottait les mains avec continuité... Elle le contemplait, surprise qu'il ne partageât point, comme d'ordinaire, le même sentiment qu'elle... Elle ne pouvait lui en vouloir. La joie de son mari n'était -elle pas faite du légitime plaisir de retrouver les siens, la maison de leur amour?... Sa sécurité ne venait-elle pas de la confiance et du réconfort qu'il trouvait en cet amour?... Et pourtant, elle lui reprochait, tout bas, de ne pas accorder l'aumône d'un regret à ces deux mois qui s'achevaient, à la période la plus heureuse de leur vie, désormais derrière eux, évanouie, cI*ose... Sans
doute, ils connaîtraient d'autres heures, aussi émouvantes. En retrouveraient-ils d'une pénétration si complète, d'une solitude si douce?...
— Ne te frotte donc pas les mains ainsi 1 dit-elle. Cela m'agace.
Il la regarda, surpris. Presque jamais il ne l'avait vue nerveuse. Qu'avait-elle? Elle le lui dit. Mais il n'y avait pas là de quoi s'attrister; il eut un gros rire, et se frotta les mains de plus belle. Alors elle remarqua, pour la première fois, qu'il les avait lourdes, avec des ongles carrés, et, sur la droite, un bouquet de poils roux, au-dessus d'une large lentille.
Septembre finissait quand ils rentrèrent dans leur appartement de la Burgerstrasse. Il luisait^ ciré à neuf, avec une bonne odeur de propreté. Des dahlias et des roses, les dernières, fleurissaient dans la potiche de Deîft, sur la table de la salle à manger. L'existence reprit, égale. Des lettres pressantes d'Amiens appelèrent en vain Marthe; ce serait pour l'an prochain!... Elle jouissait, après la fatigue du voyage, l'énervement tombé, du calm© de Marbourg; un automne chaud, dont les cielsavaient une légèreté printanière, baignait la petiteville. Et ce repos lumineux était doux, infiniment... Elle était heureuse, évoquait seulement plus volontiers, entre eux, la mignonne frimousse du petit Hermann, qui sans doute, un jour prochain, s'annoncerait...
M. et Mme Rudheimer montraient, à heures régulières, leurs personnes méthodiques. L'affection de Marthe ne pouvait s'empêcher de trouver à leurs gestes, toujours mesurés, et à leurs visages que la vieillesse et l'austérité durcissaient, quelque chose de mécanique et d'immobile qui faisait penser à des automates, plutôt qu'à des êtres de chair et d'os. Elle les aimait bien pourtant, à cause d'Otto. Comme la vieille Frida, en revanche, était vivante, malgré la cinquantaine qui faisait tout gris ses cheveux de chanvre, et glaçait l'eau bleue du regard!... Il redevenait humide quand elle souriait à Marthe ou à quelque plat fumant, bien cuisiné... Otto se réjouissait de reprendre bientôt ses cours, à la réouverture de l'Université. Il professerait cette année sur la pathogénie des maladies nerveuses, et consacrait plus de temps à la préparation de ses leçons... Marthe, sur sa prière, avait dû le laisser seul, plus d'une fois, pour rédiger ses notes; il passait aussi une partie des matinées à la bibliothèque de l'Université.
Elle trompait son attente en allant visiter les malades pauvres, à qui elle portait des vêtements chauds qu'elle tricotait en prévision de l'hiver, du bouillon, ou quelques pâtisseries. Ce n'étaient pas les misères qui manquaient!... Plus d'une détresse, comme celle de la vieille Krautzheim, la requérait. Elle n'aimait plus retourner à la
place du Grand-Bailliage, depuis que grand-mère et petite-fille étaient mortes... Parfois elle allait voir le bambin, à l'hospice où on l'avait recueilli. Les besognes les plus rudes de la charité ne la rebutaient pas. Elle songeait souvent que, sans mari et sans enfant, elle eût aimé comme sainte Elisabeth se dévouer à la douleur des autres...
Sainte-Elisabeth!... L'admirable église, de plus en plus, l'invitait aux méditations... Fréquemment, partie pour la chapelle catholique, il arrivait que ses pas la portassent au parvis de la cathédrale. Elle ne se rassasiait pas d'admirer, jusqu'à la première galerie, la masse des tours carrées, flanquées de piliers et de tourelles, d'où jaillissaient les hautes pyramides octogones, effilées en flèches; entre ces prodigieux je^ts de pierre qu'avait élancés vers le ciel l'ardeur de la foi médiévale, s'espaçait le portail, ciselé, fouillé avec toute l'ingénuité, toute la richesse, toute l'élégance de l'art gothique. Marthe comparait aux plus belles sculptures d'Amiens la Vierge du tympan, tenant dans ses bras l'enfant divin, et' de ses pieds écrasant les péchés et les vices. Une treille chargée de fruits, un rosier chargé de fleurs et d'oiseaux, naissent d'elle, se recourbent autour des anges agenouillés...
Marthe, rêveuse, songeait au profond symbole : cette femme, au sourire si pur, portant un Jésus bouclé, n'était-ce point la maternité souveraine,
à qui la nature entière rend hommage? Insensiblement la qualité de son amour pour Otto se modifiait; aussi ardent, il devenait plus grave. Elle concevait qu'il n'était pas à lui-même sa propre fm, et qu'il avait un but, immortel. L'enfant, prolongement d'eux-mêmes! L'enfant où se réincarneraient leurs vies; l'enfant de leur amour et de leurs espérances... Elle ne se demandait pas si elle aimait moins Otto, il lui semblait qu'elle l'aimait mieux.
Elle entrait alors dans la haute nef. De la triple voussure aux deux rangs de colonnes une paix froide tombait, la tristesse d'un temple désaffecté. Le chœur seul, avec ses vitraux anciens et le rétable du maître-autel, donnait l'impression vivante d'autrefois, gardait, à peu près intacte, l'âme des siècles passés, alors que fumait l'encens et que l'harmonie des voix se mêlait à la chanson des orgues... Marthe, assise sur une chaise, derrière un pilier, se croyait revenue aux heures de son enfance, aux longues attentes du catéchisme et de la confession, dans un des bas-côtés de la cathédrale d'Amiens... Qui lui eût dit alors qu'elle vivrait le meilleur de sa vie dans une ville étrangère, où elle s'accoutumerait au point que l'étranger pour elle, maintenant, c'était le pays où elle était née, et d'où tant d'événements la séparaient, tant de façons de sentir, tant de lieues? Quand
elle passait, devant les autels abandonnés du transept, au-dessus desquels de curieuses peintures retraçaient l'histoire de la sainte, ou quand elle levait les yeux vers les fenêtres latérales, elle ne pouvait réprimer un serrement de cœur; la rougeur d'une humiliation lui montait aux joues... C'étaient des Français qui avaient mutilé ces autels, fracassé, aux arcs ogivaux, les gemmes des verrières. Les soldats de Louis XIV avaient établi là, pendant la guerre de Trente ans, un magasin à fourrages. Plus tard, les intendants de Jérôme, roi de Westphalie, avaient arraché de la sacristie la châsse plaquée d'argent massif et fait sauter, de leur sertissure, cent dix-sépt pierres précieuses... C'était le temps où grand-père Ellangé, jeune sous-lieutenant ^ais sorti des pages, tenait garnison à Marbourg, faisait en conquérant sonner ses éperons sur les mêmes pavés qu'elle foulait aujourd'hui... Laquelle de ces maisons l'avait hébergé?... Dire qu'un des siens avait comme elle ici été jeune, qu'il y avait été victorieux, aimé, haï peut-être? Retours étranges de la destinée!... Tournant mystérieux de la vie...
C'étaient les seules minutes où elle pensait aux prédictions de son père, la guerre un jour fatale, entre la France et la Prusse... La Prusse! Marthe ne se doutait seulement point qu'elle existât, dans ce coin perdu qui était Hesse, et Marbourg avant
tout... C'était de l'Allemagne qu'elle entendait toujours parler entre eux étudiants comme professeurs, de la grande, une et sainte Allemagne, et non de la Prusse, dont on n'aimait pas beaucoup dans le pays la tutelle forcée, l'esprit dur et dominateur. La guerre!... Non! Cauchemar imbécile... Sa sentimentalité de jeune femme, qui jamais jusque-là ne s'était émue, sinon d'orgueil, au souvenir des exploits passés du Commandant et des exploits présents et futurs du frère aîné, se révoltait à l'idée seule d'un conflit possible entre ses deux patries. Elle ne voyait jadis qu'un aspect, côté France et côté gloire. Elle voyait à présent l'autre face de la médaille, côté Allemagne et côté horreur. Mais ce n'était, dans son esprit, que des traits fulgurants aussitôt évanouis, semblables à ces éclairs de chaleur qui traversent un beau ciel... Elle se rejetait, avec d'autant plus de violence, dans la tranquillité quotidienne.
Elle eut cependant, un soir où son mari n'était pas rentré de ses visites, une pénible alerte. Une missive aux larges timbres bleus et à l'adresse de Herr Reserv-Stabs-Arzt Otto Rudheimer, arriva de Cassel avant le dîner. Elle la posa sur sa serviette avec une peur méfiante. Que lui voulait-on?...
— Rien, affirma-t-il... Tranquillise-toi. Ce n'est pas encore cette fois que tu devras graisser pour
de bon mes bottes!... Non, non, rien, quelque exercice...
Il exagérait son ton de plaisanterie, un peu pâle pourtant à l'image brusquement surgie de la Nation en armes, cette nation prussienne dont il subissait plus qu'il ne les chérissait, les lois... Que lui, homme de pensée et de science, et de paisible travail, lui dont tous les efforts s'acharnaient à disputer toujours un peu plus de vies humaines à la mort, pût être contraint soudain à cette nécessité affreuse, la guerre, la guerre meurtrière, et qu'il dût considérer cela comme un devoir supérieur, c'était terrible! Il répugnait, par goût, à l'âpre politique prussienne, et première victime de la belliqueuse ambition de Berlin, il se considérait^ comme beauccrup de Hessois du Nord, bien plus en sympathie avec ses frères d'Outre- Rhin, ceux de la Hesse-Darmstadt, dont le grandduc faisait cause commune avec les souverains des autres États du Sud...
Il déchira vivement l'enveloppe.
— Oui, c'est ce que je disais... Les troupes de Gassel exécutent une manœuvre d'automne... On en profite pour faire une application du service de santé tout entier, avec sa réserve, comme en temps de guerre. Soins sur le champ de bataille, évacuation sur les hôpitaux de campagne, etc. Il ne faut pas me plaindre. C'est la première fois,
depuis l'annexion, que je suis convoqué... Il va falloir, tout de même, passer l'inspection de mon uniforme.
Elle dîna sans appétit, chagrinée par l'imprévu de la séparation. Pourtant, devant la bonne humeur d'Otto, sa mauvaise impression se dissipait. Et elle s'amusa même, comme une enfant, à sortir^ de la malle de camphrier qu'on descendit le lendemain de la chambre de débarras, les effets militaires, avec la casquette et la courte épée. Elle exigea qu'il s'en revêtit sur-le-champ, battit des mains; sous l'accoutrement, bien que les boutons fussent ternis et le drap fripé, il avait vraiment une allure martiale!
Il en rit le premier, en frisant son épaisse moustache rousse.
— Sais-tu, dit-il, que nous autres Hessois, descendants des Cattes, nous sommes les vrais héros germains? Ce sont les guerriers cattes qui ont anéanti, entre l'Ems et la Lippe, les légions de Varus. Tacite ne tarit pas d'éloges sur notre compte. Il est vrai que Tacite, au dire de certains, n'aurait jamais écrit que la Vie d'Agricola et que ses fameuses Annales seraient un manuscrit apocryphe, tout entier fabriqué au xiv^ siècle par le Pogge!... Il est imprudent de se fier à l'Histoire... Sa gaîté revenue, Marthe mettait en état, ellemême, l'uniforme conjugal. La convocation, d'abord
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redoutée, finit en partie de plaisir... Elle accompagnait, avec Frida, M. le médecin-major de réserve jusqu'à Cassel, et tandis qu'Otto s'exerçait à ses fonctions éventuelles, elle visitait, en compagnie de Mlle Lehmann, l'ex-capitale de la Hesse électorale et du royaume de Westphalie. Le musée, l'Auergarten avec son orangerie, ses pièces d'eau et ses boulingrins, la rue Royale aussi brillante que la rue de la Paix, tout leur eût paru magnifique, si les étonnants jardins de Wilhemshôhe n'avaient, dans la splendeur finissante d'octobre, révélé à leur admiration l'un des extraordinaires lieux du monde. Au-dessus du palais banal, ancienne résidence d'été de l'Electeur, s'érigeait le prodigieux parc, mêlant à l'escarpement de la montagne et à la sauvagerie géante 4e la forêt vierge, l'ordonnance d'un Versailles pompeux et rococo. A travers la profondeur des noirs mas-ifs, elles virent s''ouvrir la grotte de Polyphème et tomber la cascade d'Enfer; çà et là luisaient, comme des miroirs verdis, les bassins immenses; le plus haut jet d'eau de l'Europe jaillissait du Grand Lac. Marthe traîna, de la Nouvelle Cascade au Temple de Mercure, et du Temple au château des Géants, Frida congestionnée. Elle n'eut de répit que lorsqu'elles s'arrêtèrent, rompues, auprès de l'Hercule Farnèse qui couronne le château d'une si formidable masse que dans la seule rondeur de la cuisse,
ainsi qu'en un belvédère étrange, huit à neuf personnes peuvent grimper et se tenir...
— Je ne regrette pas ma fatigue, disait Frida, dans le train qui les ramenait tous trois à Marbourg. Avouez que rien ne surpasse cela, Potsdam, ni Versailles même, et que Frédéric-le-Grand, ni Louis XIV, pour grands qu'ils aient été, n'ont pas fait mieux que notre petit landgrave Charles?...
Otto et Marthe l'approuvèrent, avec une patriotique fierté. Tunique, épée et casquette, le soir même, avaient réintégré la malle de camphrier. Et de cet épisode, il ne resta en définitive, dans le souvenir de Marthe, qu'une sensation heureuse. Elle ne quitta presque plus la maison. Les jours s'abrégeaient, la lampe s'allumait plus tôt, l'hiver insensiblement était venu.
Ce furent les bonnes et longues soirées autour du poêle, les lectures reprises, et, surtout, le piano rouvert... Ce que Marthe trouvait exquis, dans le caractère d'Otto, c'était cette aptitude aux joies sentimentales et spirituelles, à l'infini du rêve. Il y avait deux hommes en lui, et en cela comme il était bien de sa race! Un rêveur d'une part, grand écouteur de musique et grand faiseur de théories, et de l'autre un positif, un homme d'action... Elle s'étonnait toujours que ce fût le même, celui qu'elle voyait, dans le détail de ses actes, si précis, si appliqué, si méticuleux, et celui que du coin de
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l'œil elle guettait, quand, assise devant le clavier où s'ouvrait un cahier de Mendelssohn ou quelquepartition de Wafi^iier, elle laissait voltiger ses doigts, au gré vertigineux du rythme, sur les touches vivantes... Comme elle le ressentait alors, le génie profond de l'Allemagne! Quelle autre nation, mieux que celle-ci, avait tiré, de la lyre humaine, des accents plus divins? La douce, la puissante, l'enivrante musique, ce baume et ce philtre, c'était ici sa vraie patrie. Les plus grands évocateurs d'infini, n'étaient-ce pas Beethoven et Mozart?... Et de quel élan ne se sentait-elle pas jetée vers Otto, lorsqu'elle l'apercevait, au coin du piano, le front incliné sous la lampe, les yeux clos, écoutant chanter en lui l'ânuj natale et l'hymne universel! Ils ruisselaient d'elle, confine d'une source. Minute de fusion suprême, d'essor immatériel, en plein ciel. Tous deux s'envolaient, du même coup d'aile.
Jamais encore, depuis qu'ils passaient leurs soirs à ce délice, ils ne s'étaient sentis plus amis, même aux premiers jours de leur possession physique. Cet hiver-là, dans l'intimité de ces heures où ils n'avaient pas besoin de parler pour s'entendre, leur communion fut si absolue et si forte que Marthe, d'ordiuaire plutôt renfern-ée, se découvrit un besoin d'expansion, de confidences. Elle se surprenait à chanter, au milieu de qu( Ique ouvrage domestique. Elle harcelait Frida de taquineries
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affoctiieuses; elle écrivit à Amiens de longues et amusantes lettres, où son bonheur se reflétait, tout le long des pages... Elle ne s'aperçut qu'il y avait eu un mois de décembre et de janvier, do la brume et de la neige, que quand février mit aux carreaux un frissonnant soleil, et que les giboulées de mars fouettèrent l'azur...
Le printemps s'affirma. Et bien que ce fût le second qu'elle voyait à Marbourg, il s'annonçait si beau qu'il lui sembla le voir naître, dans son cœur, pour la première fois. Pâques ramena sa traditionnelle fête, ses cloches et ses œufs peints, et, dans les verres de cristal gravé, l'or clair des vins du Rhin. M. Rudheimer avait porté, à nouveau, le toast où il exprimait, discrètement, l'espoir de tous. On l'avait écouté avec une attention un peu malicieuse, une complicité attendrie, la santé de Marthe, depuis quelques jours, ayant donné l'éveil. Ce fut trois semaines après, un matin, en se levant, que Marthe, pâlie et changée, porta la main à son flanc.
— Otto!... Otto! cria-t-elle.
Elle étendit les bras vers lui, en souriant, avec des yeux pleins de larmes. Il achevait de nouer, devant la glace, sa cravate noire. Il s'arrêta interdit, hésitant...
— C'est cela? murmura-t-il...
— Oui, écoute...
Elle lui prit la main, l'appuya sur la fine chemise. Mais pieusement il s'était agenouillé, collait au vêtement tiède son oreille attentive...
— Oui, dit-il, oui, c'est cela!
Leurs âmes s'exaltaient, dans un même sursaut d'orgueil. Et en même temps, une émotion si délicieuse et si nouvelle leur pénétrait le cœur, qu'ils se retenaient, afin de ne pas pleurer. Otto balbutia :
— Ma chère femme!
Il serrait contre sa forte poitrine le corps charmant, ainsi qu'un trésor sacré. L'un de ses bras soutenait la taille déjà lourde, l'autre la tête extasiée et ployante. Une larme de joie filtrait au coin des paupières de Marthe; elle mouilla les cils, et coula, sur le cerne nacré? Alors, sans mot dire, il baisa, l'un après l'autre, les yeux voilés. Ils pall)iLèrent sous ses lèvres; c'était quelque chose de doux, de tiède, de vivant; par eux il baisait l'âme, toute la pensée et tout l'espoir du cher être, qui était sien... Dire que, bientôt, ils seraient trois!
Le temps dès lors coula, sans qu'ils s'en rendissent compte. Avril, mai, juin ne furent qu'un bref enchantement. Pleines de la constante pensée, les heures duraient des minutes : il fallait couper, coudre, blanchir, ranger l'abondante layette. La maison entière tournait autour de cette petite vie future, à laquelle tout était d'avance soumis et
réglé. Le pasteur, rajeuni dans sa longue redingote noire, montrait un visage invariablement jovial, et Mme Rudheimer retrouvait, au fond de ses tiroirs, toute une provision de dentelles et do hochets. Ils avaient servi à Otto, après avoir servi à son père... Ils serviraient encore au fils du fils d'Otto!
La veille du jour où Marthe devait se mettre en route pour Amiens, — car déjà c'était la fin de juin, et les Ellangé réclamaient leur fille, tandis qu'elle était valide encore et pouvait voyager sans imprudence, — Mme Rudheimer, aidée par la chambrière et le pasteur qui passait les robes, fit soigneusement les malles. Non! que Marthe ne se baissât pas! qu'elle ménageât ses forces!... Otto, bien que ses vacances ne commençassent qu'à la fin de juillet, avait résolu d'accompagner Marthe. Sans manquer à ses cours, un congé du vendredi an lundi devait lui permettre d'aller jusqu'à Amiens, et d'en revenir... Ainsi il serait plus tranqi;i!le, malgré la présence de Frida Lehmann qui, elle aussi, était du voyage... — La dernière fois qu'elle verrait la France! Elle avait voulu profiler de l'occasion. Enfin l'heure du départ sonna. Marthe, son chapeau sur la tête et son sac à la main, sortait de sa chambre. Mme Rudheimer la retint :
— Regarde, Marthe! dit-elle.
LES FRONTIÈRES DU CŒUR 8t
Elle montra le lit nuptial, pimpant sous les rideaux de coton blanc où, le matin même, elle avait pris soin de nouer, de ses vieilles m.ains maladroites, un beau ruban vert de soie neuve, couleur d'espérance :
■ — Regarde' - hôre fdle aimée! Q land tu seras revenue, le p( lii ' It.'rmann n'aura plus qu'à venir... Le lit est prCt... Il vous attend!