DEUXIÈME PARTIE
A travers les hautes fenêtres ouvertes sur le boulevard du Mail, la magnificence du soir entrait, et en même temps la confuse rumeur d'Amiens en fête, les musiques lointaines de la foire Saint- Jean. Ce n'était pas encore la nuit avec son répit de fraîcheur, mais cette heure indécise où le jour se prolonge et où pourtant déjà les étoiles scintillent. L'azur peu à peu se fonçait, tournait à l'ombre, sans que la chaleur s'apaisât. Pas un souffle d'air dans la lourde masse des arbres, déjà noirs. Aux bouts de table d'argent, la flamme des bougies brûlait immobile et droite.
Nul ne parlait, et il régnait néanmoins, dans la salle à manger en fête, une douceur profonde faite du rapprochement des cœurs; ils s'entendaient dans ce silence!... Les regards attendris de M. et
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Mme Ellangé se posaient sur Minihe. Elle avait bien changé... Pourtant dans lo \ i .âge plus plein, plus grave, les traits d'autrefois li i ;■ apparaissaient; la malice des yeux rappelait celt' ji^iinesse qui, il n'y avait pas si longtemps, boi si-tilait tout, ici. Jacques et Lotis, de chaque côi^' de leur sœur, goûtaient, après le bavardage dt. jour entier, leurs intarissables confidences, une j' i émue à la retrouver enfin, presque telle qu'ils l'a valent connue. D'abord, quand elle était arrivée avec Otto, il y avait eu, entre tous, et en dépit dos embrassades, une espèce de gêne, de froideur iiiévitables. Elle s'y attendait. Son mari n'était-il pus, pour chacun des siens, doublement étrangoi-? Ils le connaissaient à peine... Et d'ailleurs mal, avec des préventions, leurs préjugés... Elle comptait sur son second séjour, quand il viendî-i it la retrouver en août. Alors, avec sa bonté, sa belle humeur et sa science, il conquerrait lafaiiii!'^ en secret jalouse, il se ferait définitivement i.ecoptor, bientôt aimer... Elle éprouvait, par elle-niême, la nécessité que quelques heures passassent, le temps de reprendre, avec les habitudes d'aujourd'hui, celles d'autrefois, de se découvrir à nouveau... Une circonstance imprévue avait, en ce qui la concernait, précipité la fusion : Otto, souffi.uit de violentes névralgies, avait dû se coucher ou ari'ivant, garder le lit le lendemain... Tandis qu'il reposait, elle
avait eu ainsi de longues heures à donner, successivement à la curiosité et à l'affection de tous.
— C'est mon tour, Marthe, disait Mme EUangé, quand le Procureur ou ses fils l'avaient accaparée, plus du temps normal...
Le Commandant, qui, à la droite de sa bru, tirait avec vivacité sur sa pipe, — signe indéniable d'émotion, — embrassa d'un bref coup d'oeil la table familiale, où Marthe faisait vis-à-vis à sa mère, puis, ayant expiré d'un long souffle toutes ses bouffées à la fois, il déclara :
— C'est tout de même bon de se -sentir les coudes!... Sais-tu qu'on t'avait crue perdue, petiote!... Te revoilà, c'est l'important.
Elle souffrit moins de ce qlie ces paroles disaient, que de ce qu'elles ne disaient pas. La justesse même du reproche le lui faisait trouver plus injuste... Oui,' elle avait peu écrit et pensé moins encore, elle avait manqué de tendresse et de confiance vis-à-vis d'eux... Et cependant, elle ne se sentait point honteuse, ayant obéi à la loi la plus forte, celle de son instinct de femme. Les devoirs de l'épouse ne passent-ils pas avant ceux de la fille et de la sœur?... Elle souffrit aussi, malgré sa joie d'être là, dans leur tendresse partagée, qu'Otto n'y fût point. Et qiù sait si cette absence ne contribuait pas, peut-être, à la satisfaction des siens?
— J'espère, dit Mme Ellangé, toujours bonne, qu'Otto écrira dès demain à Marbourg, pour que son congé soit prolongé! Au moins le temps de se remettre... Quel dommage que ses cours ne soient pas terminés encore!
Jacques observa :
— Il aurait mieux fait de te laisser venir seule, avec Frida; cela lui aurait évité la fatigue d'un voyage.
Dans la gentillesse de l'attention, un peu d'ironie perçait : le dédain du militaire, fier de sa santé et de sa force. Et puis, un médecin malade! Il \ avait là quelque chose d'un peu comique... Il se leva, bien pris dans son uniforme. Marthe ne put s'empêcher de lui sourire. La tunique, évidemment, lui seyait mieux qu'à Otto.
— Elle va bien, Mlle Lehmann? s'enquit Louis. Plus artiste et plus cultivé que son frère, l'avocat
avait toujours eu une sympathie pour l'ancienne gouvernante. Il la taquinait, mais il l'aimait, à cause de sa crédulité et de sa gaucherie.
— Elle aussi on la reverra avec plaisir! Frida, discrète, avait, sous prétexte d'achats
et de visites, quitté à Paris ses compagnons de route. Elle rallierait Amiens un peu plus tard.
Le Commandant, en l'honneur de Marthe, tendit alors son petit verre à Mme Ellaiigé, qui faisait mine de refermer, avec la vieille clef pendue à
sa chaîne de cou, le couvercle de la cave à liqueurs, I)Osée devant elle.
— Du kirsch! On a hu au papa et à la maman. Il faut maintenant trinquer à un sacré petit diable do bonhomme dont il me semble qu'on n'a pas beaucoup parlé encore!
— Grand-père a raison, dit M. Ellangé. Un peu de kirsch aussi, pour moi.
— Et nous!...
Gaiement, les deux frères réclamaient du cognac, tandis que Marthe consentait à re'prendre une larme de cacao.
— Là! à peine!... Merci!
— C'est de la veuve Amphoux, tu sais! fit Mme Ellangé en soulevant avec précaution le carafon carré. Ma foi, j'en reprends aussi.
— A mon arrière-petit-fds! prononça le Commandant. A Jean-Pierre Rudheimer. Ce gaillard-là sera un buveur de kirsch!
Marthe revit un autre repas, elle réentendait les paroles d'un autre toast. Les bons visages du pasteur et de sa femme se dessinèrent dans l'intimité de la petite salle à manger de Marbourg. Là aussi était sa famille. Son cœur allait, troublé, de l'une à l'autre. Mais un lien plus fort la rattachait, à cette minute, à ceux de qui elle était née. Elle se leva et vint embrasser sa mère. Tandis qu'elles causaient à mi-voix, les hommes, ayant vidé
leur verre d'un trait, reprenaient le débat qu'avait interrompu le dîner. Jacques disait le mauvais effet produit, sur les officiers du 43^, par le discours de Jules Favre, prononcé le 30 juin au Corps législatif, à propos du projet de loi appelant sous les drapeaux 90.000 hommes de la classe 70. Il venait d'être reproduit par le Mémorial d' Amiens. Louis prit sur le guéridon le numéro du jour, dimanche 3 juillet, le déplia avec une moue. Républicain, autant par conviction que par ce penchant naturel de la jeunesse à êt-e et à faire de l'opposition, à prendre le contre-pied des idées reçues, il lisait, de préférence, le Progrès de la So mme.
— Voyons ça!
— Thiers, au moins, dit le lieutenant, fait amende honorable. Ce n'est pas comme tes gueux de rouges! Il avoue que le maréchal Niel avait raison, au lendemain de Sadowa, en voulant augmenter nos effectifs. Il reconnaît que la condition de la paix, c'est notre force. Au lieu d'être, comme jadis, en face d'une Allemagne fédérale impuissante à l'attaque, nous sommes en présence d'un pouvoir militaire formidable. Pas plus que ton Jules Favre, je ne vois l'intérêt qu'aurait la Prusse à se jeter sur nous, avec les quarante millions d'hommes qu'elle représente, depuis ses traités offensifs avec les États du Sud... Mais de là à bêler au désarmement, ainsi que font ces mes-
sieurs de l'opposition, et à refuser de voter le chiffre du contingent, il y a un abîme!... N'est-ce pas, père?... Tu as beau hocher la tête, mon petit Louis... Tu défends Favre par amour-propre d'avocat. Regarde à terre! et souviens-toi de la fable. C'est avec ces billevesées que l'astrologue se réveille, au fond du puits.
— M. Thiers a beau n'être qu'un orléaniste impénitent, opina le Procureur, il est ici dans le vrai : on ne respecte que les forts. Aussi suis-je tranquille! Si gourmande que soit la politique de M. de Bismarck, elle balancera avant de s'attaquer à un aussi gros morceau que la France... faucibiis Jiœsit/...
Le Commandant allumait une nouvelle pipe. Il grommela :
— Pas malin de faire une bouchée de l'Autriche... Ça s'était vu déjà. V'enne!... Peuh! On a promené ses guêtres plus d'une fois sur le Prater. Mais Blûcher aux Champs-Elysées, c'est une autre paire de manches! Ça ne se voit pas deux fois dans un siècle. Et puis, ils s'étaient mis à plusieurs, pour l'Invasion! Un roi de Prusse, c'est vrai. Plus deux Empereurs... la Sainte-Alliance!
— Je ne voudrais pas, reprit le lieutenant, faire de peine à Marthe, en insistant sur un sujet dont ridée seule doit la bouleverser. Mais elle sera la prcnii're à te rappeler, grord-père qu'il
peut y avoir une Sainte-Alliance plus redoutable que celle des souverains, c'est celle des peuples de même race, armés pour le même combat... Notre sœur vient de vivre deux ans en Allemagne, elle sait bien ce qu'on y pense.
Il se tut. Chacun attendait, tourné vers Marthe. Mais elle, comme frappée de stupeur, regardait au fond de sa pensée l'affreux spectre se lever. Ainsi, à peine arrivée, et le cœur plein de douces choses, toute au souvenir et à l'espoir, voilà qu'elle se heurtait à ce cauchemar... Il prenait forme, chacun l'envisageait comme une réalité possible, probable même, une échéance dont la date seule était obscure. Ainsi la monstruosité dont son père, naguère, l'avait si durement avertie, et dont, avec force, afin de préserver son bonheur, elle avait presque toujours réussi jusque-là à repousser l'image, voici qu'elle surgissait, et s'imposait!... Il avait suffi de quitter le nid où elle s'abritait, la tête cachée dans son amour, sans vouloir entendre ni voir. Il avait suffi qu'elle touchât du pied le sol de son enfance, et qu'elle rentrât dans la maison de sa jeunesse, pour sentir sol et maison trembler, dans un souffle de catastrophe.
Jacques attesta :
— N'est-ce pas, Marthe, qu'il n'y a de l'autre côté du Rhin, — de quelque nom qu'on la divise, Prusse, Bavière ou Saxe, — qu'une seule terre :
l'allemande, et que tous les Allemands sont prêts à verser leur sang, pour l'unité?
— Oui, nmrmura-t-elle... Fiir Deutschland\s l 'crtheiJigungl
Les mots sonnèrent, mystérieusement, ainsi qu'une formule fatidique.
— Pour l'unité de la terre allemande... c'est cula! Tu entends, grand-père...
— J'entends, fit le Commandant, et toi, écoute... Il se mit à siffloter, brèche-dents, un vieil air
de marche. C'est au son de cette musique-là qu'on était entré dans Berlin et dans Vienne ! Ses yeux riaient, narquois.
Louis soupira :
— C'est une grande force, qfu'une grande idée! Mais M. Ellangé conclut :
— Il y a quelque chose de plus fort encore qu'une grande idée; c'est une grande force, au service d'une grande idée. Je souhaite comme toi la paix, parce qu'il n'y a pas d'idée plus belle, et parce qu'au fond, malgré tant de guerres survenues à la traverse, l'Empire, c'est la paix; mais j'ajoute, avec M. Thiers : la paix, c'est la force. Or, nous avons la force. Donc...
11 dédaigna d'achever, satisfait de son syllogisme, et proposa :
— Si nous montions un peu, près d'Otto, au cas où nous ne le fatiguerions pas trop?...
Mais Jacques obvia une réunion inévitable, un punch d'adieu, à un camarade qui permutait. Il n'avait aucune sympathie, décidément, pour la personne ni pour les idées de ce gros homme roux, qui était son beau-frère.
— Je vais avec toi, dit le Commandant.
Il demeurait, à quatre-vingt-un ans, un habitué fidèle du Cercle militaire. Son égoïsme sénile, un moment réjoui de revoir Marthe, avait repris le dessus. Sa vie était réglée, minutieusement, comme un cadran, tournait dans un cercle de petites occupations invariables. Marthe baisa gentiment la veille peau, grenue comme de la pierre. Une longue ])oignée de main l'unit à Jacques.
— Bonsoir à Otto, fit-il.
Elle évoqua, face à face, dans leurs uniformes ennemis, ces deux hommes : son frère, son mari... Allons! quelle folie!... Quand rien ne menaçait... et lorsque tant de sujets de conversation...
Ce soir-là, après que M. et Mme Ellangé se furent retirés avec Louis, et que, le Commandant étant rentré vers minuit, tout bruit dans l'hôtel eût cessé, Marthe, déshabillée, demeura longtemps à la fenêtre.
Le souffle inégal, la chère présence d'Otto, derrière elle, emplissaient la chambre. Une tiédeur flottait, éparse, avec le parfum de la nuit. Elle entra, et en même temps qu'elle, la grande paix
silencieuse, la beauté de la ville endormie, les champs où la moisson se hérissait drue, la fraîcheur des hortillonnages, tout le décor familier du paysage natal... Que d'heures elle avait ainsi passées à rêver, jeune fille, durant les insomnies de l'été! Elle retrouva, sans effort, ses pensées anciennes, tout ce qui avait été son premier moi, du temps qu'elle avait des jupes demi-longues, et une natte dans le dos; Frida n'était pas encore entrée dans sa vie... Elle allait à la pension de Mlle Lavergne, rue des Corps-Nuds-Sans-Têtes. Elle récitait La Fontaine et le catéchisme. Ses frères étaient les modèles des hommes... Elle ne croyait pas qu'on pût devenir autre, chose qu'un magistrat ou qu'un officier. M. Ellangé, alors avocat général, le Commandant, héros de l'épopée napoléonienne, limitaient pour elle l'horizon de la société, comme Amiens celui du monde. Sa mère, avec son dévouement, sa grâce soumise, incarnait tout le rôle et la mission de la femme. Et puis, avec Mlle Lehmann, étaient venues d'autres idées... la découverte... Plus de frontières, ni d'entraves. Joie de tout voir, tout aimer, tout comprendre!... Volonté de se réaliser selon son rêve... de n'épouser que l'être élu...
Elle se pencha sur le sommeil de son mari. Il respirait avec peine, oppressé par un mauvais rêve, qu'il chassait machinalement de la main.
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Elle se fit toute petite, s'allongea dans le vaste lit. Elle retrouvait avec délice des matelas épais, un sommier souple. Demain avec le jour elle se lèverait, pour la première messe de la cathédrale. Elle en avait revu avec émotion la masse surgir, écrasante, du seuil de la petite place, cet entassement de portails, de pignons, de galeries, de tours, énorme futaie de pierre qui l'avait ressaisie toute, autant par la simplicité de sa grandeur mystique que par sa floraison fabuleuse. Mais, distraite par la présence et les saluts de la ville entière, elle n'avait pu se recueillir. Seule, dans l'abside déserte, elle prierait avec l'officiant... Elle demanderait à Dieu de permettre que son bonheur continuât... que rien n'en vînt troubler la quiétude... Elle essaya en vain de s'endormir' se retourna nerveusement, en pensant à la seconde vie qui s'agitait en elle, et qui attestait sa force, en la martelant à coups sourds.
Otto, après avoir traîné jusqu'au mercredi avec un peu de fièvre, reprenait bonne mine, et quittait la chambre. Une dépêche de Marbourg lui avait enlevé tout tracas : le Recteur voulait qu'il se guérît, ne revînt qu'à son heure. Mais, pressé par le devoir, il parlait déjà de repartir à la fin de la semaine. Ce ne serait qu'une allée et venue... Aux premiers jours d'août, il serait là. Quel bon temps on passerait au bord de l'Hallue, dans le jardin de
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Pont-Noyelles ! Il avait gardé un souvenir délicieux de la vieille maison, — bien de famille des Ellangé, où ils avaient séjourné le mois de leurs fiançailles, — et du verger aux pruniers bas, dont les branches lourdes traînaient dans l'herbe.
— Tu te souviens, après l'Exposition?...
Leurs lèvres partageaient encore le fruit juteux, et sa saveur odorante se mêlait au goût furtif de leur baiser...
Ce fut le jeudi matin que Mlle Lehmann arriva, ayant prolonge ses courses à travers les magasins de Paris... Otto et Marthe allèrent la chercher à la gare. D'étranges nouvelles, depuis la veille, circulaient. Il n'était bruit quç de la candidature, au trône d'Espagne, d'un prince prussien. Le maréchal Prim la lui avait offerte; l'acceptation de Léopold de Hohenzollern n'était suspendue, disaiton, qu'à l'assentiment du chef de la maison, le roi Guillaume.
Au dîner, la veille, M. Ellangé avait discuté avec Otto les périls de cette éventualité. Où le docteur ne voyait qu'une offre flatteuse pour son pays, sans retentissement possible sur la politique générale, le Procureur, avec son sens avisé des lois historiques, démêlait une possibilité brusque de conflit : eh quoi, un proconsul de Berlin aux Pyrénées!... Des voyageurs, revenus de Paris dans la soirée, avaient même colporté les termes d'une
;ir, Li:s frontières du cœur
énergique déclaration que le duc de Gramont aurait lue à la tribune... Plutôt que sup})orter un prince allemand sur le trône de Charles- Quint, plutôt que voir rompre ainsi l'équilibre européen, et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France, « nous saurions, messieurs, remplir notre devoir sans hésitations ni faiblesse... » Sur quoi, Louis n'avait pu s'empêcher de s'écrier :
— Mais alors, papa, le bel espoir du plébiscite?... Le pays assoiffé de travail et de paix?... Car la masse n'avait voté qu'en souvenir de la vieille chanson, tu sais?... « L'Empire, c'est la paix?... » Il me semble bien plutôt que l'Empire, c'est, de plus en plus, la guerre.
• — Et après?... avait tranché le Commandant...
Et après! Marthe entendait encore le froid de ces mots dans ses entrailles, en lisant, dans le Mémorial^ sur le quai de la gare, les termes du belliqueux discours du ministre des Affaires étrangères...
Otto, sombre, replia le journal. Si la candidature du prince se confirmait, avec le belliqueux point d'honneur de la France et l'ombrageuse ambition prussienne, c'était l'irréparable. Qu'allait-on devenir?... Le train au loin siffla, sa fumée parut; les plaques tournantes bientôt sous les lourds wagons résonnèrent. Frida Lehmann montrait à la portière son visage rougeaud, encadré de boucles blanches.
Elle arrivait toute trépidante de la fièvre qui agitait Paris. Elle se prenait le front, comptait avec affairement ses innombrables paquets. « Je n'ai rien oublié? Si!... Ah! mon Dieu, mon sac à main, sur la banquette!... Et mon billet? Où est passé mon billet?... Tu as mon carton à chapeau, chère Marthe? Mein GottI mon pauvre Otto, ces nouvelles sont épouvantables!... » Elle semblait une vieille enfant, désemparée et bruyante. Sa mise, son accent faisaient tourner les têtes. On chuchotait, et de mauvais regards déjà enveloppaient leur groupe. La tournure d'Otto, quelques mots échangés en allemand les signalaient à l'hostilité sourde. Déjà l'idée de la guerre gagnait de proche en proche, le feu couvait, courait...
Les jours passèrent dans un malaise lourd, une anxiété grandissante. On évitait d'aborder, à table, ce sujet qui les obsédait tous, de sa hantise. Marthe, toute blanche, dévorée de crainte, feignait l'entrain, mais sa gaieté fébrile sonnait faux, et l'on retombait en de profonds, intolérables silences, où les pensées se donnaient si violemment cours que les mots, bientôt d'eux-mêmes, reprenaient... Phrases banales, dont chacun essayait de tromper son tourment, et qui ne trompaient personne. Seuls, Jacques et le Commandant gardaient un visage riant. Le vieux en avait vu bien d'autres! Quant au lieutenant, il avait beau prendre sur lui,
quand il rentrait, surexcité, de la caserne... il ne pensait égoïstement qu'à l'aventure, à sa carrière, à la gloire. Sa confiance lui masquait l'envers... Otto, ne sachant que décider, inclinait à se mettre tout de suite en route, — savait-on ce qui pouvait survenir? Mais, répugnant à laisser dans ces conditions sa femme derrière lui, il hésitait, tardait, d'heure en heure... Il se possédait mal, ne parvenait pas à s'imaginer regagnant Marbourg sans Marthe... Marthe! Sa place, en temps de guerre, était au foyer, près des vieux. A la femme de garder la maison du mari... Mais l'emmener ainsi, sur de simples bruits, déformés, amplifiés sans doute, écourter inutilement ses vacances, ce séjour dont elle se promettait tant de plaisir?... Il gardait pour lui ses réflexions. Pourtant il ne doutait point qu'elle ne se soumît, spontanément, à son devoir... Mais à quoi bon lui faire d avance de la peine? En parlant de ses maux, on leur donne forme, on les irrite.
Un moment on respira; le prince de Holienzollern renonçait à sa candidature, et le roi de Prusse approuvait ce désistement. Ce fut, sur tous les visages, une éclaircie. Les yeux brillèrent, d'un espoir ardent. Marthe se prit, stupéfaite, à chanter un vieil air populaire, dont elle avait perdu le souvenir, et qui surgissait soudain, d'une case de sa mémoire... M. Ellangé répéta, en se
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frottant les mains, une phrase de l'Empereur, que venait de lui répéter à lui-même le préfet.
— Sa Majesté, en apprenant que l'ambassadeur d'Espagne venait d'apporter au duc de Gramont la bonne nouvelle, a déclaré : « La guerre deviendrait maintenant une absurdité, sans nécessité. »
On déboucha le soir une bouteille de Champagne. Et tous, gaiement, trinquèrent. -Mlle Lchmann assis3 à côté de Louis ne put retenir ses larmes quand en silence on leva les verres. Un poids écrasant s'envolait de tous les cœurs. On envisageait avec soulagement l'avenir. Il semblait qu'Otto fût redevenu de la famille. Les Ellangé, inconsciemment, lui faisaie^it fête, comme s'ils eussent voulu effacer la mauvaise impression des derniers jours, et comme si, malgré eux et malgré lui, Otto, depuis cette probabilité de guerre, était devenu virtuellement l'Ennemi, eût incarné toutes les préoccupations, toutes les animosités.
Court répit. L'horizon redevenait subitement noir. On chuchotait que le parti de l'Impératrice voulait la guerre, que le duc de Gramont avait demandé au baron de Werther, le chargé d'affaires prussien, une promesse écrite du Roi, un engagement d'empêcher toute candidature ultérieure d'un prince de sa maison; que Benedetti, notre ambassadeur, avait ordre d'en réclamer, à Ems, la garantie... De nouveau, Marthe vit son existence
suspendue, le fléau déchaîné, tout perdu. On vivait dans une intenable atmosphère d'hostilité déguisée, mais si sensible que Mlle Lehmann ellemême, pour hors du monde qu'elle fût, la ressentit.
— Je partirai dès demain, dit-elle à Marthe. Crois-moi; ma chérie, il est temps de retourner chez nous...
Elle avait dit ces mots dans la simplicité de son cœur; mais, mesurant leur portée au bouleversement de Marthe, elle se reprit, balbutia :
— Pardon! j'oubliais que tu es une Allemande de fraîche date, et que tu laisseras ici une partie do ton cœur...
Marthe baissa la tête, sans répondre. Elle n'avait fait jusque-là que soufîrir, sans essayer de voir clair en elle. Jamais encore elle ne s'était posé la question... Et voilà que la question surgissait, terrible. Si demain la guerre était déclarée, si Otto était appelé sous les armes, il faudrait le suivre... Sa place désormais était là-bas, dans la patrie nouvelle... Elle ne discutait point cette nécessité. Ainsi le voulait la loi, et son cœur... Et pourtant, à l'idée de rester seule, avec les vieux Rudheimer, dans la petite maison de la Burgerstrasse, à l'idée de se sentir isolée, loin d'Otto, et loin d'Amiens, une douleur la déchirait... Tandis que son mari suivrait l'armée, en soignant les blessés, elle attendrait fiévreusement les nouvelles... Où les batailles
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se livreraient-elles? Secrètement elle souhaitait que ce ne fût pas sur la terre française... qu'une douleur de patriote fût épargnée à sa douleur d'épouse!...
En vain le Commandant, pour la rassurer, arguait-il d'une foudroyante campagne :
— Ton mari ne craint rien, petiote. Ce n'est, pas un vrai combattant... Alors!... Et quant au résultat, tu peux être tranquille, cette querelle-là sera réglée en cinq sec... Une promenade militaire!... Le temps de leur rendre leur Sadowa!...
Mais elle secouait la tête, en essuyant ses yeux...
Elle était en train d'aider Frida à bourrer sa malle, quand Otto, ayant frappé avec hésitation, entra. Il tenait à la main une dépêche. Eile était de son père... Il la tendit, sans rien dire, à sa femme. Elle la prit en tremblant, et lut : « Vous conseille retour immédiat, chacun ici se prépare... »
— Qu'en penses-tu? interrogea Otto au bout d'un instant.
EHe chercha son regard, y plongea franchement le sien. Otto la contemplait avec tristesse, mais avec une entière confiance. Si grand que fût le sacrifice, — tout ce qu'.elle allait laisser derrière elle! — elle fut, tout de suite, résolue; elle se montrerait digne de tant d'estime et d'affection.
— Je suis prête à te suivre, dit-elle.
Il lui pi'i It - ;)ins, l'attira contre sa noitrine
— Ce sont de cruelles heures, chère Marthe. Nous saurons les supporter avec courage.
Il élevait son âme vers le Très- Haut. Il ne ressentait nulle haine contre qui que ce fût, un peu de surprise peinée seulement d'être traité chez les Ellangé, ses parents, comme un hôte à charge, un intrus dont à la fois on espérait le départ, tout en le redoutant, puisque avec lui s'en allait Marthe!... La France babillarde et légère, il n'avait contre elle aucune rancune, malgré la colère sourde qu'il voyait autour de lui, et contre tout ce qui portait le nom d'allemand, grandir. Hier encore, la guerre, fantôme lointain, comme à tout homme sensé, lui faisait horreur; mais aujourd'hui où elle se dressait tangible, inéluctable, le sentiment profond de la d'scipline, et surtout la vision de la grande entité prenant corps se substituaient à sa pensée individuelle. L'image de la patrie alle- /fiande, le vaste rêve collectif près de se réaliser, la Germanie debout, dans son unité victorieuse, cela effaçait, dominait, justifiait tout !
On était le 15 au matin, les malles étaient bouclées et le départ fixé à trois heures de l'aprèsmidi. Dans la salle à manger, M. et Mme Ellangé échangeaient avec Otto et Marthe des propos décousus. Depuis la veille, les événements se précipitaient. Une dépêche du comte de Bismarck aux diverses chancelleries avait coupé les ponts. « Le
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roi de Prusse, annonçait-elle, se refusait à recevoir dorénavant l'ambassadeur de France. » Les visites s'étaient succédé les derniers' jours, sans résultat. Guillaume se dérobait, définitivement, à l'outrageante exigence. Cette fois, sans rémission possible, c'était la guerre. « Aléa jacta est, » avait dit solennellement M. Ellangé...
Tous avaient les yeux rouges, et plus d'émotion encore qu'ils n'en laissaient voir. Louis se promenait nerveusement de long en large, tandis que le Commandant, assis à une petite table devant la fenêtre ouverte, nettoyait avec minutie, en sifflotant, sa pipe. Il passait, dans le tuyau de merisier, un fil d'archal, puis'soufflait après avoir gonflé ses joues. Rien d'autre au monde, pour lo vieillard, n'existait.
— Mlle Lehmann ne rentre pas, dit enfin le Procureur. Si l'on se mettait à table?...
Elle était sortie vers onze heures, pour faire ses adieux à la cathédrale et au musée.
— Et Jacques? s'enquit Marthe.
— Il a dit qu'on ne compte pas sur lui. Il est si occupé...
Tous pensèrent à la caserne, bourdonnante comme une ruche; bien que la mobilisation n'eût pas été décrétée encore, on s'y préparait à force. Distributions, revues, Jacques ne savait plus où donner de la tête... Et ce fut une évocation si
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pénible que Louis, pour faire diversion, se mit à plaisanter Frida absente, sa distraction légendaire...
— A table, décida Marthe. Tu viens, grandpère?
— Voilà! voilà!
Le Commandant, ayant essayé sa pipe par quelques aspirations, se levait, alerte, quand un bruit confus monta, du boulevard du Mail.
— Qu'est-ce que c'est? fit Louis.
Et se penchant, à côté de son grand-père, sur la barre d'appui de la fenêtre, tous deux regardèrent.
— Oh!
— Diable!...
Au double cri, on se levait vivement, des chaises tombèrent. Mme Ellangé inquiète, gémissait : « Ah! mon Dieu ! )) Elle était devenue d'une excessive nervosité depuis les derniers événements, allait toujours au pire. M. Ellangé gardait, au contraire, jusque dans les mouvements les plus vifs, une froideur affectée, la majesté professionnelle.
— Encore quelque prétendu espion, déclara-t-il, ou bien quelque porteur de fausses nouvelles...
La rue en était perpétuellement agitée. Des bruits sensationnels la parcouraient, propogeant leurs ondes. On s'attroupait, on re|)ai'tait. Remous
tournoyants, stagnations brusques... De la foule frémissante montait un incessant murmure, coupé de vociférations et de chants... « A Berlin!... Vive la France!... Allons! enfants de la Patrie!... )y Cette fois ce n'était pas l'habituelle troupe de badauds. On ne distinguait pas à travers les arbres ce qui se débattait, au milieu du groupe hurlant qu'une centaine de curieux escortaient. Mais les clameurs de colère, les menaces se percevaient nettement : « A mort la Prussienne ! C'est une espionne ! Il faut la pendre... »
Ce fut Marthe qui, la première, reconnut Frida, à sa capote de paille ornée de cerises. Des poings se tendaient vers elle, essayaient de la frapper au visage. Elle marchait, blême comme un linge, elle d'ordinaire si rouge, entre deux agents de police qui avaient le plus grand mal à la défendre. Ses grands yeux tendres, écarquillés d'effroi, contemplaient avec égarement la meute déchaînée. Otto, les poings serrés d'indignation, les lèvres blanches, considérait la scène, sans un mot.
— Frida, s'écria Marthe... C'est une indignité!... Oh! père, tu ne toléreras pas une abomination pareille!
M. Ellangé, révolté, jetait sa serviette qu'il tenait encore à la main, et s'élançait, au secours de l'excellente fille. Derrière lui le Commandant et Louis se précipitèrent...
lOÔ LES FROiNTlÈHES DU CŒUB
— Les misérables! criait l'avocat. Si on les laissait faire, ils déshonoreraient la France.
— Reste, grand-père! supplia Marthe.
Mais déjà le Commandant avait franchi le seuil. Marthe bientôt le vit déboucher sur le boulevard, se hâtant pour rattraper le Procureur et Louis, qui couraient vers le cortège gesticulant. Il n'était plus qu'à une soixantaine de mètres et M. Ellangé allait le rejoindre, avec Louis, quand Marthe poussa an cri perçant, Frida venait de s'affaisser, entre les bras des agents de police... — « C'est une frime!... Elle est morte !... Ala lanterne !... Qu'on l'achève !...»
Le tumulte subitement s'enfla, puis s'apaisa presque aussitôt. Los groupes s'ouvraient. On avait reconnu le Procureur... On attendit, avec une curiosité encore houleuse, mais qui vite tournait à la stupeur et au désarroi... Les noms, la présence, la caution des trois Ellangé, aimés et connus, du grand-père au petit-fils, agissaient sur la foule prompte aux revirements. Mais plus encore la vue du pauvre gros corps plié en deux, comme une loque. Les agents le soutenaient avec peine, tête en avant et bras ballants; les cerises du chapeau balayaient la poussière. Louis relevait Frida, on l'étendit. M. Ellangé ausculta le cœur, épia le souffle, et se redressa tout pâle... « C'est fini... Elle est morte. » Alors on s'écarta, on se découvrit.
Otto et Mrrthe, cramponnés à la fenêtre, comprirent... Ils se taisaient, le cœur étouffant. Pourtant ils n'y pouvaient croire. Mme Ellangé se tordit les mains. Précédé du Procureur et du Commandant, le groupe funèbre venait vers eux. Un des agents tenait les pieds ; Louis avec l'autre agent était à la tête...
Les deux femmes, descendues en hâte, reçurent au seuil du vestibule ce qui restait de Frida Lehmann. On coucha la dépouille sur un canapé du salon, en attendant qu'un lit mortuaire fût dressé. Otto inutilement essaya des tractions de la langue, une piqûre... Il se releva, montra le ciel splendide, à travers les carreaux.
— Elle est là! dit-il.
Et comme Mme Ellangé sanglotait : « Est-ce possible? » il ajouta :
— L'émotion, la terreur... Une embolie, sans doute !
Des heures passèrent, dans l'affairement de la besogne sinistre, les détails de la suprême toilette.
— Et votre départ, mes enfants? dit Mme Ellangé, comme cinq heures sonnaient.
Otto jeta un coup d'œil sur le corps inerte. Quelle décision prendre? Le ramener à Marbourg? Mais la longueur des formalités, l'embarras, l'impossibilité peut-être du transport, pour peu que la situation se compliquât?... L'enterrer à Amiens?..,
Oui, plutôt? Il eût voulu pouvoir rester quelques jours avec sa femme, rendre à leur vieille amie les derniers devoirs... Mais d'autres devoirs, plus impérieux, le requéraient. Mme Ellangé devina ses scrupules, et supplia :
— Au moins, laissez-moi Marthe, si vgus ne pouvez prolonger votre propre séjour... Elle vous rejoindra, dès que ce sera possible...
La brutalité et le coup sur coup des sensations étourdissaient Otto. Il balança s'il différerait son retour jusqu'après la triste cérémonie, plutôt que de laisser Marthe en arrière... Après tout, une lueur de raison retiendrait peut-être les deux peuples, sur la pente du gouffre? La collision étaitelle absolument inévitable? Il se prenait à espérer, quand Louis rentra à la fm de l'après-midi avec M. Ellangé. Ils arrivaient du Palais, où le premier président leur avait appris que le sort en était jeté. Au Sénat, à la Chambre, l'après-midi même, le ministre des Affaires étrangères et le garde des Sceaux avaient lu la déclaration du Gouvernement; ils avaient été acclamés. Thiers demandant qu'au moins on prît le temps de la réflexion, Jules Favre et E. Arago, réclamant communication du texte dos dépêches, avaient été réduits au silence, t^ouverts de huées et d'injures. — « Pourtant, obstîrva Louis, nous avions gain de cause, sur le fond. C'(!st pour une question de forme, comme a eu
le courage de le dire Thiers, que vont être versés des torrents de sang! » Il se tut. Le Commandant rentrait, en chantonnant r Veillons au salut de l'Empire! Il était émerillonné par deux verres de vermout, pris à la santé de Sa Majesté et au succès de ses armes.
On se mit à table, sans Jacques. Il avait fait dire qu'il dînait au Cercle, où l'enthousiasme était grand. L'entrain du Commandant tomba vite. On mangea dans un silence glacé. La mort n'y pesait pas moins que l'inconnu. Au chagrin du jour s'ajoutait l'épouvante du lendemain. Les mets dépêchés, et comme on pliait les serviettes, sans se soucier du grand-père qui n'en était encore qu'au rôti, et continuait de mâcher, avec une lenteur méthodique, on apporta une dépêche.
— Pour M. Rudheimer, dit la femme de chambre, à mi-voix.
— Vous permettez?
Il rompit la bande. Tous les regards étaient fixés sur lui. L'attente parut longue. Il relut par deux fois, plia le papier, et posant dessus sa lourde main, il dit enfin :
— Mon père m'avertit que j'ai reçu mon ordre de mobilisation. Je dois partir.
Il se leva. Et à l'exception du Commandant, qui attirait à lui le compotier de pêches, tous firent de même. Mme EH ange avait de grosses larmes qui
im LES FRONTIÈRES DU CŒUR
lui coulaient le long de ia joue. Le Procureur toussa, pendant que Louis, s'approchant de Marthe, lui mettait les bras autour du cou.
— Et toi, sœurette?
— Je suivrai Otto.
Elle dénoua le bras de son frère, et vint se ranger, simplement, auprès de son mari. Face à face, les deux groupes se tenaient immobiles, et les yeux baissés. On n'entendait qu'un bruit régulier de mastication. Le Commandant dégustait sa pêche, après l'avoir soigneusement pelée... Le silence parut interminable, au déchirement de leurs douleurs. Otto enfin prononça :
— Merci, chère femme. Mais je partirai seul... Reste auprès de ta mère, afin de l'aider. Dès que Frida Lehmann reposera dans le sein de l'Éternel, alors tu te mettras en route... Peut-être serai-je encore à Marbourg. Sinon tu devras m'y attendre. Car là désormais est ta place.
Le mot tomba comme un couperet. Chacun récoutait descendre dans sa chair saignante : il tranchait, creusait... Le Commandant s'était levé. Son regard aHait, sans émotion apparente, d'un groupe à l'autre, les Rudheimer, les Ellangé!... En eux s'opposaient deux nations et deux races. Ils étaient si près qu'ils eussent pu se toucher, comme s'il n'y avait pas entre eux la scission définitive, presque un abîme déjà... Quelles phrases
eussent exprimé ce qu'ils sentaient?... Ils savouraient, jusqu'à la lie, leur impuissance, connaissant que tout, à présent, était vain, et quelle fatalité tragique était sur eux.
Une fièvre intense avait accablé Marthe, après l'enterrement de Frida. Elle avait dû s'aliter, au retour du cimetière. Elle passa une nuit brûlante, du délire succédait à ses torpeurs.
— -Qu'est-ce qu'elle a, docteur?
Avec anxiété, Mme Ellans't interrogeait le bon Nichamy. Il descendait lourdement les marches. Il s'arrêta sur le palier, et avec un regard à l'étage en dessus, — on pouvait l'entendre? — il déclara :
— Je crains un érysipèle.
— Grave?
— J'espère que non. Si elle ne se tracasse pas trop...
Mme Ellangé haussa les épaules :
— Comment voulez-vous?... Et dans son état?... Médecin de l' Hôtel-Dieu, et depuis trente ans
soignant la famille, le docteur Nichamy, savant
et bon, cachait, sous son épaisse enveloppe de pachyderme, la délicatesse la plus affectueuse. Il prit les mains de Mme Ellangé.
— -Ma pauvre dame! Mais Marthe est jeune. La belle santé prendra le dessus... A quel mois de sa grossesse en est-elle?
Mme Ellangé compta :
— Le cinquième... C'est pour novembre.
M. Nichamy esquissa un geste rassurant.
— D'ici là!... Elle a le temps de rejoindre Marbourg.
Mme Ellangé leva les yeux au ciel... Quelle calamité!... Et cette guerre! C'était à devenir fou.
— Bah! bah!... Elle sera finie depuis belle lurette, à ce moment. Vos fils vont bien ? Jacques?
— Il part demain matin, avec le 43^.
— Où vont-ils?
— Thionville, dit-on... 4 Corps, général de Ladmirault.
— Dieu soit avec eux!... Je partage tous vos tourments.
Le docteur Nichamy s'éloigna, courbant son vaste dos. Il se réjouissait à cette heure de n'être qu'un vieux garçon, sans enfants... Partout, dans chaque famille, c'étaient les mêmes angoisses... Pauvres gens!... Nulle part, pourtant, le drame n'était plus déchirant qu'ici... Le visage torturé de Marthe l'obsédait...
On l'avait, pour la commodité des soins, installée dans son ancienne chambre de jeune fille, communiquant avec celle de Mme Ellangé. Par intervalles où la fièvre la laissait prostrée, mais lucide, elle contemplait avec étonnement les murs, le papier aux rayures roses, les fleurs des rideaux qu'elle avait tant de fois comptées, les cuivres clairs de la commode, et, dans son cadre d'or fané, le doux et brun visage de la grand'mère... L'étrangère!... Ses yeux luisaient, avec une malice heureuse. Rien jamais, n'en avait troublé le calme. Aucun tourment n'avait bouleversé sa vie... Et Marthe songeait : « Ma destinée ne ressemble pas à la sienne! Pourquoi toutes les douleurs à l'une? Ce n'est pas juste ! »
Par moments, elle se croyait redevenue petite. Alors, la tête renversée sur l'oreiller, les tempes bourdonnantes, avec la stupeur d'être la même et pourtant une autre, — tellement une autre ! — elle revivait certaines heures de sa vie passée, une maladie qu'elle avait faite, à seize ans... la longue convalescence d'une typhoïde... Est-ce que ce temps-là avait existé vraiment, est-ce qu'elle avait été cette pâle silhouette dont une photographie, déjà jaunie, lui rappelait l'image, lu, sur la cheminée?... Pouvait-on changer à ce point, d'apparence et d'âme?... Et puis, par bouffées, la fièvre lui montait au visage. Un tourbillon d'idées
rouges et noires lui voilait le jour. Elle revoyait Frida titubant au milieu de ces fous; Jacques, dans la fumée, brandissait un drapeau, elle entendait le crépitement de la fusillade, le lourd tonnerre des canons... Otto devant lui surgissait, et lui enfonçait un sabre, en pleine poitrine... Son mari, son frère!... Et pourquoi, oui, pourquoi?
Les coups de marteau de la céphalalgie lui broyaient le front, de lancinantes douleurs la traversaient, en zigzag d'éclairs... Et puis une volonté brusque la dressait sul* son séant. S'habiller, prendre le train, partir... Il fallait à tout prix rejoiadre Otto..., là-bas, où était sa place.
Elle venait de s'assoupir, brisée, quand la porte s'entrebâilla.
— Chut! fit Mme Ellangé, du seuil. Elle dort.
— J'aurais pourtant bien voulu l'embrasser. Marthe reconnaissait les voix, dans l'espèce
d'évanouissement où elle flottait... Sa mère, Jacques... Elle ouvrit les yeux. Le lieutenant s'était approché. Debout près du lit, il l'enveloppa d'un long regard d'adieu. Elle y lut la tendresse et la pitié, soudain reprit conscience d'elle-même en même temps que de ses maux.
— Tu pars? murmura-t-elle.
— Demain matin, à quatre heures... Au revoir, Marthon, je suis peiné de te laisser malade, et pourtant je suis content que tu sois là, près de nous...
il6 LES FRONTIÈRES DU CŒUR
Elle perçut l'intention. Mais, assez consciente pour en souffrir, elle se sentait trop lasse, pour riposter. Elle tournoyait comme une épave, au gré des événements. Il continua :
— Je ne sais quand je te reverrai, maintenant... La phrase ouvrit son double sens, ainsi qu'un
carrefour d'ombre... Marbourg si lointain... Et aussi l'inconnu formidable, les chausse-trapes du lendemain sanglant! Son frère, ce hardi garçon, plein de force et de vie, vers quel destin s'en allait-il?... Et le reverrait-elle seulement jamais?... Toute leur enfance se leva... Les jeux militaires, à Pont-Noyelles, lui, l'aîné, général d'armée, le gentil Louis, soldat, elle cantinière... Un jour, Jacques l'avait menée au cirque, et, dans la bousculade d'une alerte d'incendie, il l'avait sauvée, tenue en l'air à bout de bras... Une autre fois, pour lui cueillir une branche de jasmin, il s'était foulé le poignet en escaladant le balcon du premier... Il lui avait appris à ramer sur l'étang; les rames se prenaient dans les longues tiges des nénuphars, et il riait, en recevant au visage le rejaillissement des gouttelettes.
Elle eut un pauvre sourire et soupira :
— Espérons!
Il brusqua l'au revoir, avec cette vivacité qui cache chez tant d'être rudes une émotion pro fonde. De tout son cœur fervent, elle le suivait,
l'accompagnait... Ello se réveilla au petit matin, quand Mme Ellango traversa la chambre, sur la pointe du pied. Elle allait à la gare avec toute la famille, la vieille Julie resterait près de Marthe. Son bonnettuyauté, sa vieille face ridée, semblable à une pomme de reinette grise, se montrèrent timidement.
— Entrez! entrez! Julie, dit Mme Ellangé. Je n'oublie rien?
Elle vérifia son sac; une gourde plate, pour la poche, pleine de vieux rhum, jnille francs en billets dans un portefeuille, et une médaille bénite, cousue dans la doublure... Marthe se retourna :
— Embrasse-le bien, maman.
Des portes claquèrent. La maison retomba au silence. Un ciel vert pâlit, à la fente des rideaux. On entendait, par instants, les cuivres d'une musique en marche... Ee 43®, Jacques en tête de sa section!... Ils devaient passer place Saint- Denis... Marthe, éveillée, compara le départ presque honteux d'Otto. Il avait pris congé de tous, froidement, le soir, à la porte du salon mortuaire où Frida reposait, à la lueur des cierges... Et elle l'avait, seule, mené à la gare. Ils s'étaient promenés sur le quai, près d'une heure, en attendant le train. Enfin la minute cruelle avait sonné, ils s'étaient étreints en pleurant, et, tandis que les wagons s'ébranlaient, elle suivait avec détresse le buste penché, le visage confondu dans la nuit...
La lanterne rouge d'arrière à son tour fila, se rétrécit, disparut... Il lui sembla que sa vie s'en allait à vau-l'eau, sombrait... Il lui avait fallu toute sa force morale pour réagir. Dans trois jours, sa besogne funèbre accomplie, elle partirait, à son tour... Mais ce serait pour trouver à Marbourg, une séparation nouvelle... Quelle vie mèneraitelle, sans Otto, dans sa maison déserte? Quel accueil réserverait la petite ville à sa nationalité d'emprunt?... N'y serait-elle pas alors vraiment la Française, l'ennemie?... N'importe! Le devoir avant tout... Et voilà qu'elle était immobilisée là, maintenant, pour des semaines peut-être... Sans l'avoir une dernière fois serrée sur son cœur, Otto s'éloignerait de la maison où elle était née à l'amour, où la petite existence qui se façonnait en elle était née à la vie. Vie précaire, comme toutes les vies à présent, dans cet imbécile ouragan, cette tourmente de mort! Elle finit par rouler au sommeil, comme une pierre au gouffre. L'aurore empourprait le ciel, d'une splendeur écarlate.
Elle vécut des journées animales... Les nouvelles lui parvenaient, mais dénuées de sens. On conta devant elle le triomphant départ du 43®. Porté par des jeunes gens, un arc de feuillage, balançant ses lanternes vénitiennes, précédait les tambours. Partout des habitants aux fenêtres, des feux de Bengale au coin des rues où s'échelonnait la garde
nationale mobile... Les poignées de main, les vivats, l'espoir qui exaltait tous les cœurs... Elle se laissait aller, le long des heures, comme une barque au courant. L'énorme tumulte de la nation retentissait dans le calme quotidien, à toute heure troublé; bruits des premiers coups de fusil, chaos des approvisionnements, du matériel, des formations de guerre... Des sociétés de secours aux blessés s'organisaient. Les souscriptions allaient leur train. Louis, qui eût pu se faire remplacer, avait pris son service à la citadelle, demandé à être inscrit pour le grade de brigadier, à la batterie d'artillerie de la garde mobile. Excellent chasseur, il devait à son grand-père des notions et le goût de la balistique, faisait partie depuis longtemps, de la Société de Tir Amiénois. De temps à autre, il se montrait, élégant, dans son uniforme de mobiles : la capote retouchée, le pantalon bleu à double bande rouge, tombant bien.
Marthe, la tête emmitouflée d'ouate, avait pris son mal en patience. Elle vivait hors de l'heure présente, redevenue l'enfant faible, que sa mère câline. Une semaine ainsi passa. Bien que les armées ne fussent pas encore aux prises, elle commençait à s'inquiéter de n'avoir pas encore reçu de lettre d'Otto, à qui on avait télégraphié sa maladie, l'impossibilité où elle était de bouger, avant longtemps... Enfin, un billet de lui arriva... Il
disait sa peine de la savoir malade, loin de chez elle. Qu'elle se soignât bien, et se rétablît vite, pour retourner, aussitôt qu'elle le pourrait, à Marbourg! Il ne serait tranquille que lorsqu'il la saurait au port... De lui, peu de détails. Les troupes de Hesse, Nassau et Thuringe formaient un corps dans l'armée du Prince royal de Prusse. Il était attaché au lazareth d'une division d'infanterie. Il allait bien, écrirait chaque fois qu'il le pourrait...
Au commencement d'août, Marthe, le visage désenflé, la fièvre réduite, voulut se lever. Elle avait hâte que la convalescence vînt; l'arrièrepenséc de son retour ne la quittait pas. INIais elle était si faible qu'elle put à peine aller, en chancelant, jusqu'à sa chaise longue. A mesure qu'elle s'éloignait de la commotion brusque : Frida s'afîaissant sous les poings tendus et les cris de mort, elle sentait sa tristesse et son écœurement grandir. La révolte tournait au dégoût. Une neurasthénie profonde l'envahissait... Ainsi c'était à ce niveau de brutes que des Français pouvaient tomber... Cette irascibilité, cette crédulité, cette sauvagerie, voilà quelles étaient aujourd'hui les mœurs de ce peuple-enfant, incapable de maîtriser SCS nerfs et de diriger sa pensée!... Elle jugeait avec une sévérité, i.^n de Française, mais d'Allemande, influencée dans sa critique par le
LES FROiNTIERES DU CŒUR 121
parti pris germain dont, inconsciemment, elle subissait la force. Les vraies vertus de la race, gaie, chevaleresque, généreuse, prompte à la colère mais moins qu'à la pitié, étaient pour elle oblitérées; elle voyait noir, à travers le crêpe épais de son deuil.
Août commença, avec la torpeur de chaudes journées. Les mouches bourdonnaient, piquaient, irritantes. Marthe les chassait, d'une main moite et lasse. On subissait, volets clps, la longueur des heures. Elles étaient suspendues à l'arrivée des journaux. Plus de lettres, sinon d'inintéressantes. Fiévreusement, on guettait les cachets, l'écriture... Et puis on laissait tomber, tournoyer le pli, comme une feuille morte... On se souciait bien de tout ce qui n'était pas la guerre, le gigantesque chaos de ces centaines de mille hommes achevant de s'amasser aux frontières, et dans ce confus grouillement de fourmilière, les êtres cliers... Otto!... Jacques!... La vie quotidienne avait cessé d'être. M. Ellangé n'allait plus au Palais de Justice que comme à une corvée, sans intérêt, sans but... Existait-il encore des procès? Comment des gens s'acharnaient-ils à leurs petites affaires? Quels différends valaient d'être examinés, quand un pareil débat dressait face à face deux grands peuples, et qu'une cause seule importait : le présent, l'avenir, la vie de la France?..
Louis, tout à son métier nouveau, était plein de fièvre et d'entrain. Les galons de laine de brigadier tranchaient vivement sur le drap sombre de ses manches. On le voyait peu, et Marthe le regrettait. Si brèves que fussent ses visites, elle en recueillait un apaisement, tant il mettait de délicatesse aux moindres phrases, évitant le rappel de tout ce qui l'eût pu blesser...
Mais tout, en dépit de l'attention des siens, la blessait. C'était le reproche tacite de son père, la secrète amertume qu'elle devinait : ■( Si tu m'avais écouté, si tu n'avais pas voulu ce mariage!... » C'était la perpétuelle, unique pensée de sa mère : elle ne tremblait que pour un seul, n'avait que cette hantise : Jacques! Otto, pour elle, ne comptait pas... C'était surtout la froide et dure sérénité du Commandant. Depuis l'Exposition, il avait bien changé. C'était étonnant à quel point il s'était racorni, durci!... Sa partiale tendresse d'antan, pour sa petite-fille, — le portrait de Pépita! — s'était évanouie, avec toute une part de souvenirs. Il y avait, dans la mémoire du vieillard, d'inquiétantes lacunes, do grands trous d'ombre. Les années les plus proches étaient celles qu'il se rappelait le moins. Il ne vivait plus qu'avec les souvenirs lointains de sa jeunesse, le temps glorieux de l'Empire. Il tournait le dos aux siens, aux tristesses et aux inquiétudes de l'heure présente. Nulle
émotion sur ce visage aux traits glacés. Jean-Pierre Ellangéne se chauffait plus qu'au soleil des morts. Son existence se passait au Cercle, à d'interminables parties de dominos ou de manille, avec de vieux officiers en retraite. Il n'apparaissait aux repas que pour vaticiner léna, l'écrasement de la Prusse. Le piètre succès de Sarrebriick lui parut l'annonce de la plus foudroyante campagne. Quand il disait : « L'Empereur... », la lourde image de Napoléon III vieilli s'effaçait; au fond des yeux hallucinés surgissait l'Autre, avec la redingote et le petit chapeau ! Les victoires volaient, dans une rumeur de tocsins, une gloire d'apothéose...
Marthe, les yeux fixés sur le petit calendrier où mélancoliquement elle rayait un jour après l'autre, piqua, de la pointe de son crayon, le lundi 8. Elle était assise dans son lit, déjà lavée, coiffée, pour la visite matinale de M. Nichamy.
— Après-demain, docteur?... Ne croyez- vous pas que je serai assez bien pour commencer mon voyage ?
M. Nichamy haussa les épaules et dit :
— Peut-être, peut-être... Mais par où passeriez-vous?
II darda ses petits yeux perçants, sous les grosses paupières tombantes. Marthe anxieusement l'interrogeait. Alors il se détourna, vers Mme Ellangé. Elle tournait la cuiller, dans un bol de lait, afin de faire fondre le sucre... Elles ne savaient donc rien?
— Vciis n'avez pas lu le journal? M. Ellangé ne vou»"' a pas dit?...
— N<>n! s'écria Marthe, agitée. Qu'y a-t-il?
— Eh bien î la voie de Strasbourg me semble impossible. Il y a eu avant-hier, le 4, un grand combat à Wissemboarg. La division Abel Douai a été battue, le générai tué. L'armée du Prince royal de Prusse à envahi le territoire... Le maréchal do Mac-Mahon occupe une forte position, une grande rencontre est imminente. Il est impossible à une femme seule de se hasarder de ce côté. Les trains sont encombrés par les transports militaires. Marchent-ils encore seulement?
— C'est effrayant! gémit Mme Ellangé.
Une stupeur l'assommait : Battus? On avait été battus?... Et les Prussiens étaient en France!...
— Et par Metz? demanda Marthe.
— Même affolement... Vous tomberez en pleine bagarre. Je ne prends pas sur moi de vous autoriser, déprimée comme vous êtes, à prendre ce chemin.
— Alors, je passerai par la Belgique...
— Oui, par la Belgique, peut-être...
Mme Ellangé posa vivement le bol sur la table de nuit. Et s'armant de courage :
— Mais dites-lui donc, docteur, que c'est de la folie ! J'ai essayé de la raisonner. Elle n'est pas en état de supporter une pareille fatigue. Et puis
LES FROiNTIÈRES DU CŒUR 125
quand elle arriverait, malade, à Marbourg, la belle avance ! Pour n'y trouver que ses beaux-parents!... Des étrangers, en somme!... Pour végéter, seule, loin de tout, de tous... sans aucune nouvelle de nous, de ses frères, de son pays!... N'est-ce pas qu'elle ferait bien mieux de venir se reposer, pendant tout le mois, à Pont-Noyelles?... Voilà les vacances judiciaires qui vont commencer. Nous serions au frais, dans la vieille maison... Elle pourrait s'allonger sous les sapins ou bien dans le verger, le soir, au bord de l'Hallue...
Mais Marthe obstinément faisait signe que non, en agitant la tête. Alors Mme Ellangé, à bout de force et d'arguments, se tut.
— On en recausera dans deux jours, reprit M. Nichamy. Les heures en ce moment comptent triple. Qui sait ce qui peut se produire, d'un instant à l'autre?... Qui sait ce qui se passe sur la Sarre, à Metz, Strasbourg?...
— De grandes choses, mon bon ami, de grandes choses!
C'était le Commandant qui, descendant de sa chambre, avait entendu leurs voix, dans la chambre de Marthe. Il jetait la réponse, en passant, et l'on entendit décroître, dans l'escalier, son pas alerte et son sifflement. Il se jouait ainsi, sans arrêt, d'aricicns airs militaires, sonneries de caserne ou reliai) -s de bivouac.
Marthe, le surlendemain, se remémorait, avec une ironie rageuse, les paroles de son grand-père. Le Mémorial d! Amiens tremblait dans sa main... Oh! cette scène! Elle la reverrait longtemps. On était en train de prendre le petit déjeuner, dans la salle à manger, et un silence de blâme pesait... « Je partirai décidément mercredi, venait-elle d'annoncer. Par Bruxelles, Liège et Cologne... — Tu es libre ! » avait répondu sèchement M. Ellangé. Alors Julie était entrée portant le courrier... Rien que des journaux, toujours... M. Ellangé avait fait sauter la bande, et aussitôt poussé un cri. Marthe, d'un élan, était près de lui, avait arraché le journal, lisait... A Forbach, le corps d'armée du général Frossard, à Reichshoiïen, l'armée de Mac- Mahon avaient subi deux grandes défaites.
— Qu'est-ce que tu dis, petite, qu'est-ce que tu dis? murmura le Commandant.
D'une voix blanche, le cœur battant, elle reprenait. Une à une tombaient, comme un glas, les dépêches signées : Napoléon. Et à chaque fois que le nom illustre résonnait, au bas des notifications de désastre, un tic douloureux faisait tressaillir le visage fossile du grand-père. Il semblait qu'une balle l'atteignait. Bientôt il baissa le front, et, farouche, s'absorba dans son mutisme.
Le choc était d'autant plus inattendu que la veille d'étonnantes rumeurs avaient agité Paris :
prise de Landau, du Prince royal de Prusse et de vingt mille prisonniers! Un délire s'était emparé de la capitale. Tandis que la rente montait à la Bourse, les fenêtres se pavoisaient de drapeaux. Partout on chantait victoire; Marie Sasse, reconnue dans une voiture, jetait à la foule les accents triomphants de la Marseillaise. Elle avait retenti sur toutes les places. En vain, vers une heure, une dépêche de Metz, disant que Mac-Ma^on n'avait point bougé, calmait l'enthousiasme, en vain cinq cents énergumènes, furieux du coup exécuté à la Bourse, se ruaient dans la corbeille et la saccageaient; l'impression demeurait bonne. On espérait... C'est là-dessus que tombaient, coup sur coup, les écrasantes nouvelles. Inlassablement Marthe rolisait. D'abord c'était l'appel de l'Impératrice- Régente au courage de la France; puis, par bribes, télégraphiées au fur et à mesure du Grand- Quartier Impérial, la vérité dans son décousu tragique. Aux deux extrémités du front, sous la pousée formidable des armées allemandes, depuis longtemps exercées et prêtes, s'émiettaient, se disloquaient nos forces. Si quelques corps intacts se groupaient encore autour de Metz, l'Alsace était éventrée. L'armée du Prince royal, déjà victorieuse à Wissembourg, achevait de culbuter ce qu'elle avait devant elle. Mac-Mahon en déroute reculait sur Nancy... Forbach, Reichshoffen, double coup de tonnerre, fu
iliS LES FRONTIÈRES DU CŒUR
bruit duquel on se réveillait! Jusque-là, engourdie dans son habitude de la victoire, la nation avait attendu que ses héros lui moissonnassent l'ordinaire brassée de lauriers. L'extraordinaire désarroi du .début, les lenteurs et l'enchevêtrement de l'organisation, partiellement révélés, ne l'avaient nullement troublée. Tout s'arrangerait... Et voilà qu'au contraire soudain tout s'elTondrait ! Le gouvernement impérial, hier si impérieux encore, balbutiait comme s'il sentait sous ses pieds le sol brusquement manquer, un abîme s'ouvrir...
M. Ellangé, désillusionné, blême, errait dans la pièce, avec un pas silencieux d'ombre. Le Commandant, sans mot dire, était sorti. Marthe pleurait, dans une affreuse incertitude. Otto?... Qu'étaitil devenu? Pourvu qu'il n'eût pas pris part à la bataille, qu'il n'eût pas été blessé!... Et en même temps elle songeait, avec une douleur et une humiliation dont l'aigu la surprit, à la douleur et à l'humiliation de la patrie... Ainsi, l'armée de la Prusse était entrée, elle avançait en France... et sans que Marthe sût pourquoi, elle sentait au fond de son cœur comme un piétinement, il lui sembla qu'on l'arrachait, qu'on la chassait hors d'ellemême. Mme Ellangé, aplatie, ne bougeait point. Mais une joie la consolait, dans son chagrin. Le 43% le corps de Ladmirault n'avaient pas donné... Jacques ne craignait rien.
On vécut, cette semaine-là, dans une exaltation constante. D'heure en heure, l'étendue des revers et la gravité de la situation apparaissaient mieux. Une courte scène, très pénible, mit aux prises -\1. Ellangé et Louis. Il était venu, entre deux exercices, goûter à la maison, prendre une heure de repos. La veille, une séance tumultueuse avait eu lieu au Corps législatif. Sénat et Chambre avaient été rappelés, par décret, et une session extraordinaire ouverte. Une autre guerre mettait aux prises le régime vaincu et l'opposition, la France frémissante. Le ministère Ollivier avait démissionné. L'Impératrice avait dû improviser, en hâte, un ministère Palikao. Aprement, M. Ellangé critiquait l'attitude de Jules Favre, sa proposition de rappeler à Paris l'Empereur, inutile aux armées, et de donner pleins pouvoirs à une Commission de quinze représentants du peuple... Qu'on armât toutes les gardes nationales de France, y compris la sédentaire, fort bien ! Mais que la Patrie en danger ne donnât point au monde, à cette heure solennelle, le spectacle de ses dissensions politiques!..
— On ne tente pas de jeter bas un gouvernement quand il essaie de sauver le pays! déclara M. Ellangé.
— Mais quand il le perd? objecta Louis.
— C'est un crime qu'une révolution en présence de l'ennemi!
— A moins que ce ne soit une nécessité vitale...
— Messieurs les républicains prennent une lourde responsabilité. Je pense comme Granier de Cassagnac. Si j'étais au pouvoir, je les livrerais surle-champ au Conseil de guerre...
— Père, le langage de la force n'a de sens que s'il s'appuie sur la force...
— Nous l'avons encore.
— Dieu t'entende!...
Marthe penchait, de cœur et de pensée, pour son frère. Avec ce besoin qu'a la jeunesse de prendre le contre-pied des lois établies, et par sympathie aussi pour Louis, dont les convictions généreuses répondaient davantage à sa nature, elle redevenait, comme autrefois à la maison, avant son mariage, de l'opposition. M. El langé personnifiait l'Empire et le passé ! Louis c'était la République et l'avenir... Elle se trouvait d'anciennes colères, sa foi de jadis. Toute à la succession précipitée de la minute, elle ne repai'lait plus d'un immédiat départ, y pensait moins. Et puis, si lasse encore, avec le fardeau qu'elle sentait peser un peu plus lourd à son flanc, était-ce si prudent d'affronter le difficile voyage, l'inconnu du lendemain?... M. Nichamy le lui déconseilla, avec une insistance affectueuse. Qu'elle suivît l'idée excellente de sa mère !... Une quinzaine à Pont-Noyelles, dans le silence, dans la verdure, lui feraient le plus grand bien, achèveraient sa
convalescence. Alors, sans crainte, elle pourrait dire adieu aux siens, si elle estimait que sa conscience l'exigeât.
Sa conscience? Marthe n'y descendait plus qu'avec trouble. Évidemment, elle était mieux soignée, elle se tourmentait moins peut-être ici qu'elle ne l'eût fait à Marbourg. Si elle avait eu des nouvelles d'Otto, elle eût été moins harcelée de doutes. Pourtant son silence ne lui semblait pas de mauvais augure. S'il avait été, par impossible, blessé à Reichshofîen, elle le saurait à présent. Que devenait-il? Que faisait-il?... Elle l'imaginait amaigri par son dur métier de veilles, de soins, de dévouement. Elle eût voulu être fixée. Ainsi elle eût pu attendre, avec non moins d'angoisse, certes, mais avec plus de résignation, que les heures passassent... Elles couraient au-dessus d'eux comme des nuages noirs, dans un ciel d'orage. Une électricité agitait chacun ; on ne tenait pas en place, les nerfs vibrants, sous l'attente incessante de la foudre Les nouvelles se succédaient en éclairs, ouvraient dans l'ombre des perspectives sinistres. Trois lettres de Jacques arrivèrent, dépeignant l'énervement des troupes, le haut commandement affolé, l'Empereur à charge. M. Ellangé évitait de parler de lui, ou, lorsqu'il avait à le faire, n'employait plus l'appellation de naguère. « Sa Majesté » lui semblait un anachronisme* Une dérision! alla
jusqu'à dire Louis, sans que le Procureur osât protester, autrement que pour la forme. On eût pu croire qu'il n'y avait plus de Napoléon, si les décrets signés de l'Impératrice-Régente n'en avaient évoqué le fantôme. Mais ces papiers mômes, et le nom d'Eugénie, n'éveillaient point d'écho. Les souverains se survivaient ainsi que des ombres, seule comptait la Nation, le grand corps de la France surprise, mais debout, rassemblée par le malheur, se préparant, s'armant...
Le 15 août, M. Ellangé, après avoir assisté à la messe de la Saint-Louis, rejoignit, à Pont-Noyelles, sa femme et sa fille. On ne célébra pas la fête de l'Empereur. Ni réception^ ni feux d'artifice, ni salves. Un tel rite eût semblé injurieux, au deuil universel. Le Procureur, avant de monter dans son cabriolet, recommanda à la vieille Julie de veiller sur le Commandant. Il avait avec entêtement refusé de quitter Amiens, et sa chambre, où, depuis la déroute de Mac-Mahon, il vivait enfermé, prenait ses repas. Il ne desserrait les dents, le reste du temps, que pour sa pipe, assis dans son vaste fauteuil à oreillettes, au milieu d'un nuage de fumée. Il regardait au loin, d'un regard sans expression, qui inquiétait.
Marthe, dans le vieux logis de son enfance, se détendit, reposée. Elle restait allongée des aprèsmidi entières, sous les arbres du verger. Les fruits juteux embaumaient, la reine-claudc dorée, poin-
tillée de rouge, et les prunes violettes, veloutées de gris. On avait installé pour elle, sous un vieux cerisier, un énorme parasol rayé, écru et rouge, et des fauteuils d'osier. Elle descendait souvent jusqu'à l'Hallue. Une grande prairie marécageuse dévalait en pente douce vers la petite rivière, tout ondulante d'herbes et coulant lente, sous les nénuphars. Des peupliers en ligne frissonnaient, au plus léger souffle. Une fraîcheur montait de la terre humide. Heures de bien-être, où son âme se dissolvait petit à petit, où son corps souple reprenait force... Elle cueillait des brindilles odorantes, une fleur de sauge ou de centaurée, les mâchait, sans penser à rien. Elle participait à la vie confuse des choses, elle se sentait enveloppée de la sérénité du sol et de la douceur du ciel. Comme on tient aux lieux où l'on a grandi, où l'on s'est éveillé à l'émerveillement de vivre! Elle comprit que ce paysage et ce pays faisaient partie d'elle, comme elle faisait partie d'eux. Elle avait pu s'en croire détachée. Elle y restait liée par de ténus, mystérieux liens. Un matin, en allant jusqu'au cimetière ombreux où dormait sa grand'mère, elle croisa des petites filles qui jouaient et qui à sa vue s'arrêtèrent.
— Je vous fais peur? dit-elle.
— Oh! non, madame!
Alors ayant éclaté de rire, elles se mirent à sauter sur place, en battant des mains. La plus
grande, du bout de ses doigts, frappait tour à tour la poitrine des autres et la sienne en disant, à chaque fois : « Mis-tram-gram-piké-piké-kolégrambouré-bouré-ratatam-as-tram-gram... » La voix claire égrenait très vite les syllabes singulières. La dernière touchée sortait du cercle; bientôt il n'en resta qu'une, et l'essaim pépiant s'envola, en chantant :
Une poule sur un mur,
Qui picotait du pain dur,
Picoti-Picota,
Lève la queue et puis s'en val
— Ah! ah! ah! ah!...
Marthe entendait, du fond de son être le plus lointain, le rythme sautillant s'élever. A cette place même elle avait comme ces petites prononcé les mots du jeu, elle s'était sauvée en chantant : « Picoti-Picota! »
Elle rêva longtemps, dans le cimetière à l'abandon. Deux ou trois mausolées, autour de celui des Ellangé, quelques sépultures récentes attestaient seuls qu'on s'y souvînt des morts, et ce souvenir même, avec la pauvreté des couronnes de perles, les fleurs fanées, paraissait si précaire! Les dalles disjointes et verdies, éparses dans l'herbe haute, les débris de croix, les inscriptions rongées de mousse et çà et là la terre bossuée de tombes anciennes disaient si haut la vanité de la vie,
l'irrésistible, incessantniveîlement de l'heure!... Elle lut, à mi-voix, sur la plaque de marbre noir scellée au mur de leur petite chapelle, la longue liste familiale, les noms des Ellangé d'autrefois... Ils remontaient à plus de deux cents ans... Ce sentiment de l'ancienneté de la famille lui fut consolant... Marthe se soudait ainsi à un passé lointain, et en même temps elle agrandissait sa vie... Elle n'était pas une forme éphémère, inutile, mais un chaînon de la frémissante chaîne... Et déjà, le chaînon suivant se façonnait en elle, l'enfant qui la continuerait... A coups sourds il attestait sa présence... Il disait : « Je suis là!... »
Elle porta la main à son flanc. Un Ellangé? Non, un Rudheimer!... Et autant elle se sentait ancrée, par ceux de sa race qui reposaient là, à quelque chose de stable, qu'elle ne définissait pas bien, mais dont elle éprouvait la douceur et la force, autant par celui qui viendrait, elle se sentait comme arrachée au loin, dispersée et flottante... Ce coin de Pont-Noyelles, où elle renaissait avec une surprise heureuse à son moi primitif, cette parcelle de France où, depuis deux siècles, des êtres de son sang et de son nom avaient vécu, aimé, souffert, comme ils étaient sortis de sa mémoire, et comme ils y rentraient, sans effort, à l'heure décisive!... Marthe, grâce au petit cimetière délaissé, se retrouvait située, dans la famille et dans la patrie.
Mais à la même minute, le sursaut d'un Rudheimer lui retentissait en pleine chair, lui signifiait qu'elle avait dfi plein gré renoncé... La chaîne ancestrale. à laquelle il lui était si réconfortant de tenir, avec elle se rompait net. Elle avait choisi une autre famille, une autre patrie. Et c'est de celles-là que serait son fils ou sa fille... Ni Français, ni Ellangé... ]\[ais Prussien, mais Rudheimer... Pour la première fois cette certitude lui fut pénible... Elle écarta l'avenir... Elle avait en elle-même un assez vaste champ de souffrance. L'heure suffisait à son déchirement. Marthe s'en voulut. Elle n'avait pas regretté la France heureuse et triomphante... Et voilà qu'elle mesurait, en la voyant malheureuse et vaincue, à quel point elle était une Française, une Ellangé...
Le bruit de grands combats aux environs de Metz se confirmait. Marthe dut oublier ses propres préoccupations pour rendre un peu de courage à sa mère. Elle ne se possédait plus depuis qu'étaient arrivées les nouvelles du 14. On avait su, dès le lendemain de l'arrivée de M. Ellangé à Pont-Noyclles, que les troupes allemandes avaient profité du mouvement de l'armée de Bazaine, quittant Metz avec l'Empereur, pour attaquer ses arrière-gardes. Une bataille indécise s'était livrée sur la rive droite de la Moselle : les corps des généraux Decaen et Ladmirault
avaient été engagés... On apprit quelques jours après, mais de la façon la plus confuse, que les communications étaient coupées, que de nouvelles batailles avaient eu lieu, cette fois sur la rive gauche, autour de Rczonville et de Gravelotte. L'Empereur, auparavant, aurait quitté l'armée pour aller rejoindre à Châlons les troupes nouvelles qui s'y formaient, le gros des corps de Mac-Mahon. Les bruits les plus contradictoires couraient. De source anglaise ou française, c'était pour nos armées un sanglant, mais considérable triomphe. Une partie de l'armée prussienne aurait été culbutée dans les carrières de Jaumont. Les dépêches de l'ennemi disaient au contraire le succès des armées de Steinmetz et de Frédéric-Charles, Bazaine coupé de sa retraite, rejeté sous Metz... De part et d'autre le chiffre des pertes était reconnu formidable. On ne parlait de rien moins que de trente mille morts ou blessés.
Un pressentiment sinistre hantait la mère. Mme Ellangé répétait sans trêve :
— Je suis sûre que Jacques a été tué!
M. Ellangé n'y tenant plus fit atteler, le 25. Il allait aux nouv lies à Amiens, verrait en passant Louis et le Commandant, puis filerait jusqu'à Paris... là, peut-être, on le renseignerait, on saurait.
Seules, les deux femmes, dans la maison trop grande, erraient comme des âmes en peine. En
vain Marthe essayait de distraire sa mère, l'attirait avec son ouvrage, sous les sapins. Elles emportaient les journaux du jour et de la veille, ceux d'Amiens et de Paris. Ils arrivaient après le déjeuner, qu'elles dépêchaient silencieusement, sans faim. Alors Mme Ellangé installée dans son vieux fauteuil Gibraltar, et tricotant un de ses éternels cache-nez, Marthe épuisait les feuilles, une à une. Elle lisait tout, parfois relisait... A travers les vagues récits, un nom, un détail accrochaient leurs pensées. Elles cherchaient à se figurer, à voir... Et puis l'incertitude affreuse les ressaisissait... A force de partager les craintes de Mme Ellangé, Marthe songeait moins à Otto. Son frère seul était en danger. Elle eut pourtant un coup au cœur quand, avec les journaux, le facteur, audevant de qui elles allaient tous les jours, sitôt levées de table, — agita de loin une grande enveloppe. — Une lettre pour Mme Rudheimerl Elle était timbrée de Marbourg. Marthe reconnut l'écriture tremblée du pasteur. Elle décacheta en hâte; il y avait, avec la lettre de son beau-père, trois billets d'Otto. Il les avait adressés Burgerstrasse, supposant qu'aussitôt rétablie, Marthe aurait réintégré leur petite maison. C'est ce qu'expliquait, entre deux versets de la Bible, M. Rudheimer. Il formait, avec sa femme, des vœux pour le prompt et complet rétablissement
de leur chère bru. Qu'elle vînt! Tout l'attendait... Marthe parcourut précipitamment, les yeux brouillés de larmes, les feuillets arrachés au calepin d'Otto. Griffonnés au crayon, ils avaient été écrits, quittés, repris, au hasard de l'heure, dans la bousculade et l'affolement... Les ambulances regorgeaient... Toujours des blessés nouveaux, un cauchemar d'opérations... Otto vivait dans le sang et la sanie... Le dernier billet, daté du 20 et pensé plus à loisir, n'était qu'un cri vers la fin de cette épouvante, la tendresse de la vie recommençante, la paix... Du train dont allait la guerre, Otto espérait qu'on en serait bientôt quittes. Il souhaitait que son beau-frère Jacques s'en tirât sain et sauf, comme lui. Il se félicitait qu'il servit du côté de Metz, contre une autre armée. Ainsi une grande horreur était épargnée... Ah! quand pourrait -il reprendre une bonne existence bien calme ?. .. Sa chère femme atteindrait, sans secousse nouvelle, l'heure bénie de sa délivrance. Il l'embrassait tristement, le cœur soulevé d'un espoir très doux, à cette idée* Comme elles retraversaient la salle à manger, pour aller s'asseoir sous les sapins :
— Tiens, maman? dit-elle. Tu veux lire? Sans réflexion elle lui tendit les lettres; Mme El-
langé les prit de même. Mais à peine y eut-elle jeté les yeux, elle les repoussa, avec vivacité :
— Je ne sais pas l'allemand, moi!
Marthe soupira, et se mit à traduire... Mais elle s'aperçut aussitôt que sa mère l'écoutait sans entendre... Qu'était Otto, pour elle?... l'étranger, l'ennemi... Un seul être existait : Son fils!... Jacques!... Et, pliant le premier billet sans l'achever, Marthe le serra avec les autres... L'image de son mari s'estompait, s'effaçait. Celle de son frère surgit, précise, obsédante... Mais, quelque effort qu'elle fît, elle ne parvenait pas à s'imaginer Jacques, tel qu'à cette heure il pouvait être. Elle le revoyait, penché sur son lit, et l'étreignant, comme elle murmurait : « Espérons! »
Machinalement elle répéta :
— Espérons!
Mais le mot sonna si faux que s'étant regardées, Mme Ellangé et Marthe détournèrent la tête, en éclatant en sanglots. Un pas à ce moment craqua sur le parquet du vestibule. La porte s'ouvrit; c'était M. Ellangé, qu'elles n'avaient pas vu venir tout à l'heure, sur la route.
Il était si pâle, si défait, que le cœur maternel devina... Mme Ellangé s'élança, les bras en avant, avec un grand cri.
— Jacques?... mon fils?...
Il baissa la tête sans répondre.
— Mort!...
Marthe la voyant ^chanceler, l'avait déjà saisie à la taille. Mais avec un geste de répulsion instinc-
LES FRONTIERES DU CŒUR Ul
tive, comme si sa fille eût en aux mains un peu de sang fraternel, Mme Ellangé se dégagea :
— Non! non! Laisse-moi...
— Maman!... Oh! maman...
Marthe, bouleversée, comprit : Jacques!... Son frère!... C'étaient les frères de son mari, c'était Otto, qui l'avaient tué!
YI
Dès lors Marthe sentit peser sur elle, à toute heure, rincessant reproche. Il s'élevait des silences, des allusions, des réticences. Les murs de la maison, les arbres du jardin, les choses naguère par Jacques touchées, sa chambre close, leurs vêtements noirs, tout dressait contre elle l'injuste et tenace accusation. Un seul payait pour tous : Otto incarna la race exécrée, il fut l'invasion et le meurtre.
D'abord, dans l'égarement des premières minutes, la communion de la douleur avait rapproché, après le geste involontaire de Mme Ellangé, la mère et la fille. Elles écoutaient, hagardes, le récit entrecoupé du père. A Paris, au ministère, on ne savait rien, on n'avait pu rien lui dire. C'est à Amiens, en rentrant, que le Procureur avait trouvé une lettre du lieutenant Charbalyé, le
camarade de promotion, l'ami de Jacques... M. Ellangé, en prononçant ces mots, ne put s'empêcher de regarder Marthe... Elle rougit, tant les sentiments les plus différents se mêlent, jusque dans le paroxysme. Charbalyé, pauvre garçon! Oui. si elle avait obéi au vœu des siens, si elle l'avait épousé, au lieu d'Otto, moins de rancœur eût infecté leur peine... D'un doigt tremblant, le père avait déplié le papier froissé, maculé. Charbalyé, fait prisonnier à Gravelotte le 17 août, et dirigé sur Mannheim, avait pu en cachette écrire dans le train ces lignes hâtives, les adresser à un' de ses parents, à Genève. Après six jours de trajet, elles arrivaient enfin, comme une balle assass'r.e à son but...
« Monsieur, si cruelle qu'elle soit, j'accomplis la promesse que nous nous étions faite, réciproquement, votre cher Jacques et moi... Il est tombé en brave, frappé en plein cœur, le dimanche 14, à huit heures et demie du soir. Nous nous battions depuis quatre heures de l'après-midi, et la journée semblait gagnée, quand nous avons été attaqués à l'improviste, dans la nuit qui venait, par une masse compacte d'infanterie. Il y a eu un moment de panique, et notre compagnie se débandait. Jacques et moi nous avons réussi à arrêter le mouvement de nos sections et à nous
reporter en avant, pendant que de toutes parts on sonnait la charge. Nous courions à côté l'un de l'autre, quand je l'ai vu porter la main à sa poitrine et s'affaisser, brusquement... Je n'ai pu m' arrêter alors, mais lorsque les Prussiens eurent été repoussés, j'ai retrouvé son corps, déjà froid, une demi-heure après, à la même place. Je lui ai fermé les yeux, et jamais je n'oublierai, monsieur, l'expression sereine de son visage, cet air de fierté et d'apaisement. Il n'a pas souffert. Heureux ceux qui meurent ainsi en croyant à la victoire! Je l'envie presque. Il n'a pas vu ce que nous voyons : la rage de la défaite et la honte de la captivité. Je suis de cœur, monsieur, avec votre chagrin et celui des vôtres...
Henri Charbalyé.»
« P.-S. — Le corps de votre fds a été enfoui, avec ceux des autres morts du régiment, dans une tranchée au pied d'un sapin que j'ai repéré, le long du chemin de Mey à Villers-l'Orme. Je vous montrerai l'endroit. Dieu sait quand... »
La triste lettre, que de fois elles en avaient repu leur désespoir. Mme Ellangé la portait sur elle, dans son corsage... Elle l'en tirait, les premiers jours, à tout moment. Et quand Marthe lui disait : — « Voyons, maman! Tu te fais mal...
LES FRONTIERES DU CŒUR 1 i5
donne-la-moi!... » elle jetait à sa fille un tel coup d'œil que celle-ci n'insistait plus, baissait la tête... « Qui es-tu? disaient les yeux de Mme Ellangé... la sœur de Jacques?... Non! La femme d'Otto I... C'est un de ses pareils qui a fait le crime... vous en êtes complices!... » A ces minuteslà, Marthe avait envie de tout k:isser, de fuir, comme une bête blessée... Marbourg et son calme l'attiraient... La provinciale petite ville morte,- où ne restaient plus que les vieux... Elle s'y enfoncerait, dans le mutisme de sa douleur, elle serait moins tenaillée, moins torturée... Puis, à mesure que tombait l'exaltation de sa mère et qu'une torpeur douloureuse engourdissait la pauvre femme, Marthe se sentait ici plus nécessaire.
Mme Ellangé, comprenant son injustice, s'efforçait d'écarter toute cause d'irritation, entre elles; elle s'en voulut de l'avoir blessée, comme si Marthe avait pu être rendue responsable, comme si, d'un côté aussi bien que de l'autre, ils n'étaient pas, tous, les jouets d'un aveugle, impitoyable Destin! Inseilsiblement la chrétienne en venait, après le premijpr tressaillement de révolte, à l'humiliation désèçpérée aux pieds du Christ, à la soumission aux /volontés divines... Elle s'en allait, chaque matin, pleurer à la petite église, restait des heures affalée à ^n banc, la tête dans ses mains.
Marthe, moins \croyante, ne se résignait ^as à
i46 LES FRONTIÈRES DU CŒUR
cette acceptation sans réserve des lois de la Providence. Se pouvait-il qu'elle se manifestât, par ces voies impénétrables? Elle accompagnait sa mère jusqu'au porche, une vieille voûte romane où des giroflées poussaient, dans l'interstice des pierres. Tout le temps que durait la prière de Mme Ellangé, Marthe se promenait dans les allées étroites du cimetière. Son mur surplombait la route, et l'ombre d'un gros tilleul découpait son rond sur la pierre chaude. L'odeur amère du buis se mêlait à la senteur avivée des fenouils qui poussaient par hautes toufîes, dans un angle abandonné. Elle s'asseyait, la cervelle vide. Autour d'elle, les petites filles menaient leurs rondes. Leurs voix argentines bruissaient, avec une fraîcheur de source. Elles chantaient de très vieux airs, dont les paroles montaient du fond de l'enfance de Marthe, berçaient, de la douceur de leur réminiscence, le désarroi de son âme. Elle se laissait aller à en suivre le rythme, répétait les paroles anciennes :
Bonjour, madame la Marjolaine, Avex-vous des filles à marier, Avez-vous des filles à marier?
J'en ai une qui est bien belle.
Qui porte de l'or, de la dentelle, ]\la s je ne puis vous la donner.
Mais je ne puis vous la donner...
Ni pour Tor, ni pour l'argent, Ni pour l'or, ni pour l'argent.
Ni pour les grilles du couvent 1
Ou bien, c'était le mélancolique et sautillant refrain, au son duquel la vieille Julie l'avait tant de fois fait danser, sur ses genoux :
File, file, ma quenouille!
Le temps passe, le temps va.
File, file, ma quenouille!
Le temps passe, le temps va.
Si le fil brouillé s'embrouille.
Nous le désembrouillerons... «
File, file, ma quenouille!
Le temps passe, le temps va.
Le temps passe, le temps va... Marthe, souvent, se prenait à psalmodier Tobsédante ritournelle..* Le temps passe, le temps va!... Il les emportait, pauvres choses inertes, épaves impuissantes... Sa grande vague les roulait, dans les ténèbres... Où allait-on?... M. Ellangé, seul, s'efforçait de réagir contre le pessimisme déprimant qui les avait envahis. Depuis que la Mort s'était abattue, couvrant leur vie de son aile d'ombre, il avait appelé à lui tout son stoïcisme. Il se raidissait contre la douleur. Les yeux secs, il vaquait à ses occupations, s'en créait. Il rouvrait des dossiers en attente, s'absorbait dans la lecture d'ouvrages d'histoire ou de droit; il avait remisé Horace, dont la philosophie souriante lui était inopportune, feuilletait Lucrèce. II faisait mine de se désintéresser des journaux, de la confusion sinistre des nouvelles. Mais
148 LES FnorvTlÈRES DU CŒUR
il les emportait tous, le soir, dans sa chambre. Et, le matin, il paraissait avec des paupières gonflées et rouges. Il pleurait, la nuit.
On ne savait rien, sinon que l'armée du Prince royal de Prusse descendait vers Paris. Strasbourg, bombardé, incendié, n'était plus qu'un îlot, sur l'Alsace submergée. De Bazaine et de Metz, nul signe de vie. Mac-Mahon demeurait le seul espoir. En attendant, par la brèche large ouverte, l'invasion ruisselait. Partout la stupeur, le désarroi, l'abandon. Quatre uhlans avaient conquis Nancy, et cinq, Châlons. Paris voyait déjà les casques à pointes surgir. La capitale s'approvisionnait, s'armait, dans l'immense rumeur de la garde nationale, soudain constituée, résolue à soutenir le siège, à l'abri des forts... La province suivait l'exemple. De l'enthousiasme des premiers jours on était tombé à une fièvre morne, on redoutait le pire. Le silence, qui suivait le formidable et sourd tonnerre des grandes batailles sous Metz, encore mal connues, était gros de cauchemars et de menaces. Noir prélude du fracas saprême de l'orage. Puis, aux tout derniers jours d'août, Paris, la France respirèrent : l'armée du Prince royal rebroussait chemin, se détournait vers l'Est. On parlait d'opérations heureuses :Mac-Mahon et Bazaine manœuvraient de concert et, leur jonction faite, écraseraient les vainqueurs d'hier, disséminés... Passion-
nément, Marthe suivait les péripéties de la lutte. Sans qu'elle s'en fût rendu compte, au creuset de l'épreuve, le rapide travail s'était accompli. Son assimilation allemande chaque jour s'évanouissait davantage. Elle se retrouvait uniquement Française de cœur et de pensée. Pourtant elle ne cessait pas d'aimer Otto. Mais autant par affection profonde que par équité, elle le séparait, elle l'isolait de son milieu... • •
Un matin de septembre, c'était le dimanche 4, M. EUangé, énervé, disait-il, par les étranges bruits qui de nouveau couraient, proposa d'aller déjeuner à Amiens. On serait ainsi plus à portée... Et puis on embrasserait le grand-père et Louis. Mme Ellangé acquiesça, d'un geste las. Rien ne lui était plus. Elle demeurait ployée sous le coup... Nulle vie ne brillait, à ses yeux enfantins, ses pâles prunelles bleues. Elle avait l'inconsistance et le glissement d'une ombre. Tandis que la Victoria les emmenait, vers l'hôtel du boulevard du Mail, Marthe, étonnée, contemplait son père. Assis sur le strapontin, il affectait sa sérénité coutumière. Mais, au tic nerveux qui lui tiraillait la joue, l'émotion, malgré lui, perçait.
— Qu'y a-t-il, père?
Il finit par avouer, comme on allait atteindre Amiens :
— J'ai reçu, à mon réveil, un petit mot, porté
par exprès, du Président de la Cour'd'appeî. Il était hier soir à Paris, il a vu le secrétaire du ministre de la Justice.
— Eh bien?
— On dit que Bazaine n'aurait pu franchir les lignes de Metz, où les Prussiens l'encerclent, et que l'armée de I\Iac-]\Iahon, rejetée vers Sedan, aurait subi un désastre...
— Oh!
Blanche, tout le sang au cœur, Marthe joignit les mains.
— Ce n'est pas tout; le Maréchal, grièvement blessé, aurait dû céder le commandement au général Wimpfen... l'armée entière aurait capitulé, avec la ville... L'Empereur serait aussi prisonnier...
— L'Empereur prisonnier? balbutia Mme Ellangé... Mais alors, Lucien?...
Il eut un haut-le-corps : oui, c'était le régime à bas, la révolution certaine... le Procureur Impérial? Sa place? Qu'importait?.,. Il servait son pays depuis trente-cinq ans, il avait bien droit au repos... Il n'aspirait qu'à vivre désormais en solitaire, avec ses livres et son chagrin... Est-ce que les préoccupations individuelles comptaient, dans une catastrophe semblable?... Il était bien question de lui!... Il reprit, la voix altérée :
— Oui, Marthe, voilà où nous en sommes.
— Tu as été prophète, père. Tu avais tout prévu...
— Pas cela! non, pas cela...
La voiture s'arrêta devant l'hôtel. Au bruit, une croisée s'était ouverte. Julie parut :
— C'est-il possible !
Son placide visage s'émut. Qu'un Empire croulât, elle ne s'en souciait guère, mais que ses maîtres survinssent à l'improviste, sans déjeuner commandé, c'était la grande aiïaire. Elle refermait en hâte, parut sur le seuil. Elle aidait Mme Ellangé à descendre de la Victoria, saluait Marthe. Dévouée comme un chien, elle n'avait d'autre horizon que celui de sa servitude, d'autre liberté que la longueur de sa chaîne... Elle portait une robe de deuil, toute neuve.
— M. Ellangé est là?
— • Oui, monsieur le Procureur...
Pour M. Ellangé lui-même, il n'y avait, dans sa propre maison, d'autre M. Ellangé que le Commandant. Il n'était, lui, que M. le Procureur... — pour combien d'heures encore? — ou, plus familièrement, M. Lucien.
Julie, avec sa rude franchise de vieille servante, se toucha le front :
— Il est là, mais la tête...
Tandis que M. Ellangé montait chez son père et que Julie se démenait, en bougonnant, à la
cuisine, les deux femmes mettaient le couvert. Bientôt Louis parut. Elles ne l'avaient pas revu depuis leur départ à Pont-Noyelles. Une longue étreinte les unit. Les mots entre eux étaient inutiles. Mme Ellangé ne pouvait se rassasier de le contempler; il était à présent le seul de ses enfants qui lui restât; il incarnait, compensait les deux autres : Jacques, pour jamais perdu, Marthe, mariée, et qu'elle perdrait encore, à nouveau...
— Ma pauvre Marthe! fit Louis.
Ils se tenaient par la main. Et Marthe aussi éprouvait qu'elle l'aimait pour deux... Elle lui savait une gratitude infinie de la plaindre au lieu de la blâmer. Elle se faisait humble, les épaules serrées. Tout en elle disait : « Tu es bon de me pardonner, de comprendre que ce n'est pas ma faute...» Louis s'écarta vivement :
— Chut! recommanda-t-il.
Il venait d'entendre l'escalier craquer sous les pas de son père et de son grand-père. Le Commandant ignorait... Sa raison n'était pas déjà si solide... Qu'on lui en épargnât le plus!
— J'ai décidé grand-père à descendre, dit M. Ellangé, en entrant.
Il soutenait par îe bras le Commandant dont la haute taille s'était étonnamment voûtée. Il marchait presque courbé en deux, en s'aidant d'une canne. Il avait maigri. El sa barbe que depuis
LES FROiNTIÈRES DU CŒUR 153
trois semaines il laissait pousser, donnait au visage pierreux, avec les grosses moustaches, un air revêche et hérissé, l'aspect d'un sanglier blanc. Il dévisagea sa bru et sa petite-fille, soupçonneux. Mme Ellangé impressionnée se cacha, pour essuyer ses larmes.
— Bonjour, grand-père.
— Tu ne nous embrasses pas?
Louis et Marthe s'approchaient, tendaient leurs fronts. Il parut se souvenir, leur tapota les joues...
— Oui, oui, tu es une belle petite fille, Marthon... Mais pourquoi est-elle en noir, le jour de sa première communion?... Bonjour, Jacques... Ah! ah! voilà le nouvel uniforme de Saint-Cyr?... Brigadier déjà?... Mes compliments... Et Louis?... où est Louis?... je ne le vois pas... Au collège, un jour pareil! Tu aurais dû le faire sortir, Lucien!...
Il s'assit à sa place, regardant toutes choses à la dérobée. Et tandis que Julie posait au milieu de la table une omelette dorée, il se frotta les mains et fit craquer ses os :
• — Rien n'a changé, ici, depuis mon retour du Brésil... Ah! ah! Voilà une belle omelette au lard!... L'Empereur n'en mange pas de pareille, à Saint-Cloud.
Il passait goulûment sa langue, avec une joie d'enfant, sur sa lèvre pendante. Et ce spectacle était si triste que chacun, oubliant sa propre dou-
leur, ne pensait plus qu'au malheur public, dont tous leurs maux étaient faits... Au-dessus du dérisoire repas, au-dessus des phrases banales et des n"!ots évasifs, l'image de la France planait...
On venait d'installer le Commandant, avec sa pipe, dans le fauteuil devant la fenêtre, lorsque M. Nichamy entra...
— J'ai vu passer votre voiture de loin, dans la rue de Noyon... Eh bien! vous savez?
— Non, fit M. Ellangé, avec un clin d'œil, en désignant son père, j'allais justement sortir... aux renseignements...
— Grand-père dort, dit Louis.
Le Commandant, la nuque renversée au dossier, ronflait légèrement; la pipe éteinte avait roulé sur ses genoux. M. Nichamy, essoufflé, dit très vite :
— Je sors de la Préfecture. M. de Guigné est à Paris. Il paraît qu'il y a une séance de nuit, à la Chambre, où Jules Favre a déposé une proposition de loi proclamant la déchéance, et la nomination d'une commission executive... On s'est séparé sans rien décider. On doit se réunir à deux heures...
— Alors, dit M. Ellangé, c'est certain? Mac- Mahon? l'Empereur?
M. Nichamy tira de sa poche un papier.
— Tenez, j'ai pris copie à la Préfecture... cela vient d'arriver.
M. Ellangé, après s'être assuré que le Comman-
dant ne pouvait entendre, lut à haute voix : Proclamation du Conseil des ministres au Peuple jrançais... « Français, un grand malheur frappe la patrie... Après trois jours de luttes héroïques... « Une à une les phrases brèves assénaient leur coup : la capitulation signée... 40.000 hommes et l'Empereur captifs... Mais Paris était en état de défense, une armée serait bientôt prête sous ses murs; une autre s'organisait sur les rives de la Jjoire... La voix de M. Ellangé scanda : « Le gouvernement, d'accord avecles pouvoirs publics, prend toutes les mesures que comporte la gravité des événements. » M. Nichamy s'épongea le front :
— C'est la fm !
— Oui, gémit le Procureur. Finis Gallise!
— Non, père, la fm de l'Empire, voilà tout. La France reste. La vraie guerre commence!
I^a voix de Louis tremblait d'enthousiasme et de colère.
— En attendant, réfléchit M. Nichamy, je ne vois pas quelles mesures le gouvernement...
Louis l'interrompit :
— Il n'y a pas d'autres mesures que de proclamer, avec la République, la patrie en danger... Comme en 92!... Que ce gouvernement d'incapables disparaisse!
— Mais, murmura le Procureur, l'Impératrice- Régente et le Prince Impérial...
156 LES FROiNTIÈRES DU CŒUR ^
— Pourquoi pas Marie-Louise et le Roi de Rome ? En fait de sauveurs, n'est-ce pas?
M. Ellangé allait protester, quand Marthe lui posa la main sur l'épaule :
— Regarde, père.
Tous se retournèrent, stupéfaits. Une voix caverneuse, et qui semblait sortir de la tombe, proféra :
— 1815... l'Invasion!
Une tragique minute les immobilisa... Le Commandant, réveillé aux premières lignes de la Proclamation, avait tout entendu. Un long effort l'avait redressé, mis debout, ainsi qu'une statue du passé. Les mots avaient d'abord bourdonné, sans suite ni sens, à ses oreilles dures. Puis le jour sinistre en son esprit s'était fait... Mais la commotion était trop brusque. Les idées se levaient en tumulte, dansaient dans son cerveau puéril. Napoléon... l'Invasion... Passé, présent, se confondaient. Une souffrance intraduisible lui ravageait la face... En même temps que le sang lui montait au front, en vague rouge, de grosses larmes coulaient silencieuses, au coin de ses yeux morts. Il voulut parler, battit des mains... Mais il ne sortait plus de ses lèvres ouvertes que dos sons rauques. Avec la raison qui lui revenait, un peu de sa vie mourait; l'hémiplégie frappait tout le côté droit. La bouche de travers, il s'afîala.
Aidé de M. Nichamy, de Louis et do Marthe, M. Ellangé remontait dans sa chambre ce grand corps qui gardait, dans sa ruine, une majesté. Personne ne songeait plus à se rebeller contre l'acharnement du sort. On subissait, têtes basses, volontés à la dérive. Marthe et sa mère s'installaient en gardes-malades auprès du Commandant, auquel le docteur avait prodigué de menus, d'inutiles soins... Une tisane tiédissait sur la table de nuit, dans la bouillotte-veilleuse. Marthe rêvait, les yeux grands ouverts, assise au chevet du lit où le vieillard reposait, calme, après une période agitée. Les trois hommes étaient sortis, traînant du Palais à la Préfecture, et de la Préfecture à la gare, leur fébrile désœuvrement. Une foule anxieuse emplissait les rues. On avait décidé de ne pas rentrer le soir à Pont-Noyelles, d'attendre les événements. Il fallait aussi deux ou trois jours pour pouvoir y transporter le Commandant...
Il était nuit, depuis longtemps, quand le Procureur rentra, seul. Louis, dès cinq heures, avait dû, à l'expiration de sa permission, réintégrer la citadelle... En compagnie du docteur et de leur ami, le Premier Président, M. Ellangé avait attendu à la Préfecture... Enfin, à huit heures et demie, une dépêche était arrivée. Il en avait relevé le texte, pour la beauté du document, expliqua-t-il. Et sarcastique, tandis que sa femme et Marthe
158 LES FRONTIEHES DU CŒIT,
surveillaient le dormeur, il en détailla le libellé :
« République française... Ministère de rintcrieur... La déchéance a été prononcée au Corps législatif. La République a été proclamée à l'Hôtel de Ville. Un gouvernement de défense nationale, composé de onze membres, tous députés de Paris, a été constitué, et ratifié par l'acclamation populaire. Les noms sont : Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, J. Simon. Le général Trochu est à la fois maintenu dans ses pouvoirs de gouverneur de Paris et nommé ministre de la Guerre, en remplacement du général de Palikao.
« Pour le gouvernement de la Défense nationale,
« Le ministre de l'Intérieur,
« LÉON Gambetta. »
Trois jours après, M. Ellangé apprit, sans surprise, sa destitution. Il était remplacé par René Goblet, l'un des avocats les plus estimés du barreau d'Amiens. Un républicain, dévoué à Gambetta, Jules Lardière, dès le 5, avait succédé, à la préfecture, à M. de Guigné. Et comme Mme Ellangé gémissait sur la brutalité de ces changements.
— C'est bien ainsi, dit-il simplement. A des temps nouveaux, il faut des hommes nouveaux... Nous allons pouvoir repartir pour Pont-Noyelles.
Pourtant il retarda jusqu'au 11. Il ne parvenait pas à se désintéresser si vite des affaires de la cité. D'abord, ce fut M. Nichamy, nommé au renouvellement du Conseil municipal, qui le retint... Quel était, en cette occurrence, le devoir du Conseil? Se retirer?... Ainsi l'on évitait les conflits probables, au milieu des haines et des ardeurs politiques... Le maire, M. Dauphin, hésitait- M. Nichamy, pacifique et gras, penchait pour la retraite. Mais M. Ellangé l'en détourna : « Non, vous êtes utiles à la commission des ambulances et des secours. Vous devez rester. Dauphin et vous tous; on vous estime, on vous connaît... Dieu sait ce que notre pauvre Amiens est appelé à voir. Vous, au moins, vous ferez face à tous les dangers, ceux de l'invasion étrangère, et ceux de l'anarchie intérieure!... » Ce fut ensuite, après les élections des officiers de la garde nationale mobilisée, leur reconnaissance et leur présentation, en grande pompe, sur la place de l'Hôtel-de- Ville... Avec Louis, M. Ellangé y assista, mêlés à la foule. Un enthousiasme patriotique la soulevait... Peut-être son fils avait-il raison, et la vraie guerre allait-elle commencer seulement? Par raison, M. Ellangé eût souhaité que l'on pensât jjlutôt à la paix... Qu'attendre d'ar-
niées improvisées, quand les troupes de métier n'avaient pu obtenir la victoire? En traitant aujourd'hui, on obtiendrait desconditions moins onéreuses. La République n'héritait pas des fautes de l'Empire, si fautes il y avait eu... En s'appuyant sur Metz et l'armée du Rhin, formidable encore, et même sur les nouveaux corps en formation, le gouvernement pouvait entamer, avec honneur, des pourparlers...
— Et crois-tu, objecta Louis, que l'ennemi réponde? Ce qu'il veut, — il l'a crié assez haut, — ce n'est rien moins que l'Alsace et la Lorraine. Peuton les céder de gaieté de cœur, quand Paris est debout, quand Bazaine a cent quatre-vingt mille hommes du modèle de Jacques, et quand, à l'abri de ces remparts-là, la France entière s'arme?... Chère France! l'Empire l'a perdue, la République la sauvera!...
Cet élan du pays, M. Eli ange y assistait avec un orgueil mêlé de tristesse et de craintes. Il enviait la jeunesse et l'activité de Louis; il eût voulu pouvoir se dévouer comme lui à une tâche utile, il soufTrait d'être vieux, prisonnier de son âge, de sa vie, de ses opinions passées; il souffrait de sentir taxer de « bonapartisme suspect )' ce qui n'était que fidélité aux convictions et au malheur... Sa dignité glacée s'en raidissait d'autant. Il dissimulait, sous un masque ironique et dur, son visage de détresse et de douleur.
Dans le verger de Pont-Noyelles resplendirent les lumineuses après-midi de septembre. Tandis que le Commandant, étendu dans un fauteuil à roues, chauffait sa carcasse au soleil, l'ex-Procureur et sa femme, rapprochés l'un de l'autre par la tourmente, se tenaient immobiles, sous le parasol rayé. Ils ne prononçaient que de rares paroles, mais leurs désolations s'entendaient. Parfois, ils se prenaient la main et se la serraient. Jls pensaient au cher disparu, à sa mort glorieuse, au tertre anonyme, sur la route de Mey à Villers-l'Orme... Ils pensaient à Louis, aux dangers qu'il pouvait courir si le flot envahissant s'étendait jusqu'au Nord, gagnait Amiens. Ils pensaient à Marthe, la suivaient d'un long regard, quand, après s'être penchée sur le fauteuil du malade, elle s'éloignait, la taille épaisse dans sa robe de crêpe, reprenait son éternelle promenade dans l'allée basse, au bord de l'Hallue... Pauvre Marthe! femme et m.ère douloureuse! C'était encore elle qui portait le fardeau le plus lourd... Sous quelles réflexions ne pliait-elle pas? Quel faix écrasant courbait sa nuque, dont la délicate blancheur au loin faisait tache, entre ses cheveux et sa robe sombre?... Et cet enfant, qui bientôt naîtrait, ce fils d'Otto?. ..M. Ellangé le détestait déjà, comme il détestait le père, ce Prussien qui était venu leur enlever leur fille, et qui mainteirant achevait, dans le sang et la ruine, sa conquête I
Marthe, quand elle fut hors de vue, cachée par les hauts peupliers, tira de sa poche les deux dernières lettres d'Otto. L'une écrite après Sedan, et vibrante de l'exaltation qui s'était emparée alors de tout cœur allemand, saluait, dans ce triomphe sans précédent, la fin de la guerre. Otto ne savait pas encore les malheurs qui les avaient frappés... Jacques, le Commandant... Il comprenait que, fatiguée, elle eût prolongé son séjour parmi les siens, il se réjouissait de leur réunion proche. La seconde lettre, également transmise de Marbourg, par M. Rudheimer, répondait à celle où Marthe annonçait la mort de son frère et sa décision d'attendre à Amiens la fin des hostilités... En termes d'une haute et ferme pitié, Otto s'associait à son deuil, et, prévoyant une longue campagne encore, à cause de l'agitation de Paris et de la Province, il suppliait Marthe, dès que ses soins seraient inutiles à Pont-Noyellos, de regagner Marbourg, par la Belgique, de reprendre sa place au foyer. Il finissait en citant les belles paroles de Gœthe, la fin d'Hermann et Dorothée : « Que notre union, dans ce bouleversement général, soit d'autant plus solide et durable; opposons ensemble aux malheurs notre courage; songeons à conserver des jours qui doivent nous être chers, et la possession des biens qui peuvent les embellir. Celui dont l'esprit vacille en ces temps où tout
s'ébranle, étend le désastre ; mais celui dont l'âme est inaltérable se crée lui-même un monde où il règne. »
Elle froissa nerveusement le papier, dont une large tache de sang maculait le verso... Sans doute Otto avait-il transcrit les vers du poète sur le coin de quelque table d'opérations, mal essuyée... Elle eut un mouvement de colère contre tant de sérénité... Il était facile de se montrer supérieur dans la victoire!... Pour la première fois depuis leur séparation, elle ressentait, à l'égard de son mari, une impression nouvelle... Jusqu'ici elle avait gardé en elle son image et son amour intacts. De toute cette boue rouge, rien n'avait rejailli sur la chère noble figure...
Elle s'arrêta, saisie. Otto, un instant, cessa d'être l'homme qu'elle adorait, dans sa chair et dansson esprit, son mari, son compagnon, le père du doux petit être qui tressaillait, respirait en elle... Il fut un Allemand, l'Allemand... il fut l'ennemi. Elle étouffa un cri. Non! Pas cette folie, cette injustice!... Et appelant à elle toute sa raison, elle se dit : ■ — « Je ne veux pas, je ne dois pas... Nous ne sommes ni l'un ni l'autre responsables,, nous ne sommes que des malheureux, nous devons opposer ensemble au malheur notre courage!... Qu'au moins notre affection, notre confiance réciproques sortent sans accroc de ces heures déchi-
rantes!... » Mais, à l'idée de s'en aller, seule, à Marbourg, une asphyxie l'étreignait. Elle mourrait là-bas!... Elle avait besoin de l'air de France!... Tant que ce cauchemar durerait, il fallait qu'elle fût là, à sa place de Française, dans le pays et la maison de son enfance... Et puis, elle était indispensable à sa mère désemparée!... Qui veillerait, qui soignerait ainsi qu'un enfant le grand-père, qu'à toute heure il fallait voiturer, changer, nourrir?.. Otto le comprendrait. Elle allait le lui écrire, dès ce soir...
Et sans qu'elle écrivît, les jours coulèrent. Leur monotonie, à la fois interminable et brève, tournait autour du Commandant dont le corps, petit à petit, s'affaiblissait. L'âme pourtant couvait, au fond de ses yeux de fièvre, ainsi qu'une flamme de veilleuse. Il avait, en perdant une partie de son être, recouvré une partie de sa raison. La main gauche derrière l'oreille, son regard .tendu, il prenait part à tout ce qui se disait autour de lui; il exigeait qu'on ne lût point à haute voix le journal sans lui. C'est ainsi que sous les pruniers de Pont-Noyelles, dans la clarté chaude de ces beaux jours d'été, les trois générations ressentaient, à pleine âme, tout le vertigineux bouleversement des heures. Elles aboutissaient, avec leur tumulte, dans la paix du petit verger et dans la consternation des
cœurs. Elles apportaient, ainsi qu'un grondement de marée, l'écho toujours rapproché de l'invasion on marche.
Dès le lendemain de Sedan, l'armée du Prince de Saxe et celle du Prince royal de Prusse, — l'armée d'Otto! — s'étaient ébranlées, sur un vaste front. Si le 5, Montmédy avait repoussé un coup de main, le VI® corps allemand était entré à Reims sans défense, et, le 8, Laon et sa citad'felle capitulaient sans avoir tiré un coup de fusil... La vague noire s'enflait, montait de ville à ville. Le 15, elle était à Villers-Cotterets, à Senlis, à Château - Thierry. Devant elle se rétrécissait, par la destruction des voies ferrées, le cercle au centre duquel haletait Paris... Du 17 au 19 enfin, couronnant les hauteurs, barrant les routes, la ligne d'investissement se fermait. Amiens et le Nord étaient coupés de la capitale, isolés de la France... Seuls, trois membres du gouvernement, Crémieux, l'amiral Fourichon et Glais-Bizoin, délégués à Tours, avaient charge d'organiser la défense en province, de maintenir les relations avec les puissances étrangères, qu'allait consulter et solliciter, en mission officieuse, M. Thiers. Mais la nation n'avait plus à compter que sur elle. Jules Favre, le 20, s'était heurté aux exigences voraces du vainqueur : Bismarck n'accepterait rien moins, avant tout armistice, que ces condi-
lions inacceptables, tant qu'il y aurait des soldats et des armes : reddition de Bitche, Toul, Strasbourg, la garnison de cette dernière prisonnière de guerre, l'occupation d'un fort de Paris, les hostilités continuant devant Metz!...
M. Ellangé s'avoua que les prévisions de Louis n'étaient que trop justes. C'était demander, tout cru, l'Alsace et la Lorraine... Aussi la réponse de Jules Favre lui sembla-t-elle, — quelle que fût son absence de sympathie pour l'avocat, — digne du ministre de la France : « Pas une pierre de nos forteresses, pas un pouce de notre territoire. » Cependant, le 27 septembre, Strasbourg en feu succombait. Soissons était investi. Autour des légions de la garde nationale sédentaire, qui défendaient Amiens, Abbeville et Péronne, une armée se formait, sous l'action du préfet Testelin, commissaire général de la défense dans le Nord, et de son adjoint le colonel Favre...
Le 8 octobre enfin, on apprenait que Gambetta, parti de Paris en ballon pour aller galvaniser la Province et ses collègues de Tours, était tombé près de Clermont et avait gagné Amiens, dans la nuit. M. Ellangé, n'y tenant plus, s'empressa, malgré la douceur de l'automne, de quitter Pont-Noyolles, et de rallier la ville.
L'air était si doux, ce matin-là, qu'après avoir installé sa mère auprès du Conmiandant, dans la
calèche, Marthe monta, avec son père, dans le cabriolet. La carriole fermait la marche, avec les gens et les bagages, M. Ellangé montra, du bout de son fouet, les tours de la cathédrale, qui de loin surgissaient, dominant l'étendue de la ville, violette et brune, avec ses toits d'ardoises et de tuiles.
— Tu te souviens, Marthon, quand tu avais dix ans? Nous sommes montés un jçur dans la galerie qui, aii-dessus de la forêt des contreforts et des clochetons, fait le tour de l'édifice?... C'était un matin d'automne comme celui-ci... Lee martinets criaient en voletant autour de la flèch«, je te tenais par la main pour que tu n'aies pas le vertige. Tu m'as dit, en me montrant Amiens et, jusqu'à l'horizon, ce qu'on voyait de terre : « Alors, papa, tout cela, c'est la France?... »
— Je me souviens... et aussi de ce que tu m'as répondu : — « Tout cela, d'abord, et ensuite mille fois et mille fois autant!... »
Elle se tut, songeuse. M. Ellangé reprit :
— C'était trop grand. Ça ne te disait rien. Alors tu as ajouté, en ouvrant tes petits bras : — « Non, pour moi, la France, c'est ce qu'on aperçoit d'ici, tiens, ce que j'embrasse, contre mon cœur! » Et tu as refermé l'étreinte sur le cercle de l'horizon...
Elle baissa les paupières, pour contenir son envie de larmes... Comme elle le comprenait
aujourd'hui, ce que lui avait soufflé son instinct d'enfant!... Elle eut un brusque élan :
— Écoute, père. J'écrirai demain à Otto. Avec la tournure que prennent les événements, nul ne peut dire, maintenant, quand finira la guerre. Elle peut durer des mois et des mois... Je ne vous quitterai pas, tant qu'il y aura des soldats allemands, aussi loin que s'étend la France...
Elle enveloppait, d'un regard passionné, l'étroit horizon au centre duquel la cathédrale se dressait, avec ses deux hautes tours et sa flèche, et par delà, jusqu'aux frontières, l'image immense de la Patrie. Elle eût voulu, comme quand elle était petite, là-haut, ouvrir ses bras, et serrer contre son cœur la douce terre sanglante... Marbourg, la quiétude des soirs d'intimité, sous la lampe, le piano dans la salle à manger de la Burgerstrasse, la ville féodale perchée avec un air italien sur sa colline, les tours si pures de Sainte- Elisabeth, les Rudheimer levant à sa santé les verres de Bohême où étincelle le vin du Rhin, Wilhemshôhe et son parc où à présent se promène Napoléon III déchu, le lit aux rideaux blancs noués d'un ruban couleur d'espérance, comme tout cela est loin, s'estompe et s'évanouit!... On a[)proche d'Amiens, on longe la Citadelle où Louis à cette heure travaille, sous l'uniforme de guerre; on croise des voitures pleines d'armes, des gardes nationaux qui font l'exercice.
^urla Chaussée Saint-Pierre... Une foule s'empresse de l'Hôtel de Ville à la place Périgord; rue des Rabuissons, le cabriolet est forcé d'aller au pas, en longen it la Préfecture et le Musée, tant les curieux y sont massés; M. Ellangé glisse un regard résigné aux façades où naguère s'éployaient les aigles. Des cris, des acclamations retentissent : « Vive la République, vive Gambetta! » Une voiture découverte sort de la cour de la Préfecture. Les bras se lèvent, on se découvre, les chapeaux s'agitent. Garés le long du trottoir, M. Ellangé et Marthe contemplent avec émotion l'ardente et grave figure du jeune ministre de l'Intérieur, ses cheveux longs^ ses yeux de feu... Ils croient voir passer un de ces conventionnels héroïques qui portaient aux armées l'âme de la nation... Et sans réfléchir, debout du même sursaut, ils communient avec l'âme populaire, ils crient, de toutes les forces de l'instinct : — Vive Gambetta! Vive la France!
TROISIÈME PAUTIE
— Comme le soir tombe vite ! soupira Mme Ellangé. Il faut allumer déjà...
— Quatre heures seulement, dit Marthe... Il fera nuit noire quand père rentrera...
On était à la fin de novembre. Ce jour-là, qui devait être une de leurs dernières sorties, elles avaient été, après le déjeuner, à la cathédrale, où le Très-Saint-Sacrement était exposé dans la chapelle du Sacré-Cœur. La ville entière, — bourgeoisie désemparée, ouvriers sans travail, — s'y pressait. Un grand élan religieux avait uni, dans la fièvre, toutes les classes rapprochées par l'imminence du péril. Les Prussiens étaient aux portes...
Tête basse, la mère et la fille silencieusement tricotaient des chaussettes de laine, sans perdre une seconde, ainsi que des ouvrières à la journée.
Dans l'embrasure de la fenêtre, jusqu'à la dernière lueur du jour, elles travaillaient ainsi toutes les après-midi, en veillant sur l'assoupissement du grand-père. Il avait étonnamment changé, si maigre que le docteur Nichamy s'inquiétait, impuissant à remonter ce grand corps usé, à demi mort déjà, et dont la vie, à chaque heure, diminuait. Les mains reposaient, jaunes et sèches, sur la blancheur du drap. « L'huile baisse, avait dit le docteur, la veille, en s'en allant. Rien à faire... » Pourtant, la flamme avait encore, de loin en loin, quelques sursauts. L'âme alors brillait, un éclair de désespoir et de rage, aux yeux d'ordinaire glacés. On évitait maintenant de parler devant lui. Toute mauvaise nouvelle le mettait dans un état fébrile, il essayait de prononcer quelques paroles, mais des sons inarticulés sortaient seuls de sa gorge, et une telle impuissance se peignait dans son regard, une telle détresse d'agonie, que Marthe ne pouvait supporter ce spectacle, sortait pour ne pas crier, en pleurant... Le plus terrible coup, c'avait été, dans les derniers jours d'octobre, la capitulation de Metz. On l'avait apprise par les journaux anglais, dès le 28. Louis déjeunait, ce matin-là, à la maison. Sans songer au Commandant, on avait lu à voix haute, dans la chambre voisine, les affolantes dépêches : Metz allemande, Bazaine et 170 000 hommes prisonniers sans combat... Dou-
LES FRONTIEP.ES DU CŒL'R 173
loiireuse, inexprimable stupeur! Depuis, il n'avait plus quitté le lit...
Tous l'avaient aussi vivement ressentie, cette incompréhensible reddition de Metz... Après les grandes batailles où était tombé Jacques, après la catastrophe de Sedan, c'était l'écroulement définitif : ce qui restait des premières forces mises en ligne achevait de disparaître. On comprenait mal, après d'aussi longues semaines d'inaction, l'évanouissement muet d'une telle armée : 3 maréchaux de France, 60 généraux, 20 000 officiers, 173 000 soldats, 56 aigles, 622 canons de campagne et 876 de place, 72 mitrailleuses, 260 000 fusils, sans parler des munitions innombrables!... Quel drame avait dû se jouer, dans la conscience de ces braves, quand ils s'étaient vus immobilisés, désagrégés, dans l'inertie, la famine et la boue?... Et quel châtiment, s'écriait Louis, pourrait assez punir le criminel, ce chef incapable et dupe, hanté par le mirage d'une restauration dont il eût été fartisan et le bénéficiaire, et qui, stupidement, avait laissé dans sa main se rouiller, se briser l'arme admirable!...
Dans la pénombre, tandis que sa mère descendait, à la cuisine, inquiète de savoir si la soupe des soldats qu'ils hébergeaient serait bientôt prête, Marthe un moment rêva.
Que d'événements, depuis leur retour de Pont-
Noyelles. Que de choses, en ces six semaines!... Un fait dominait tout : son refus définitif de quitter Amiens, son grand-père malade, les siens, tant que durerait la guerre... son parti pris d'accoucher loin de i.Iarhourg et des vieux Rudheimer... Les pressantes lettres d'Otto, suppliant, puis ordonnant, s'étaient heurtées à sa décision mûrie, obstinée... Non, elle n'abandonnerait pas sa mère en deuil, écrasée de tourments et de fatigue, elle n'abandonnerait pas le frère qui lui restait, au moment où le danger allait venir, elle n'abandonnerait pas la terre natale, quand elle était menacée!... A mesure que s'avançait sa grossesse, et qu'elle arrivait près du terme, un débat chaque jour plus angoissant se livrait en elle... Elle évoquait, avec incertitude, le visage toujours cher, les traits rudes et mâles... Son Otto, celui des jours passés, de leur fragile bonheur!... Celui-là demeurait intact, dans le sanctuaire de sa mémoire... Mais l'autre, le nouveau, celui d'à présent, l'Otto de la victoire, elle l'imaginait moins distinctement. Il lui semblait, malgré la bonté de ses lettres, différent de l'ancien. Elle appréhendait, parfois, la minute qui les réunirait, l'instant de le revoir... Comment le retrouverait-elle? Elle ne s'avouait ces craintes qu'avec un peu de remords, une pénible gêne. Se pouvait-il, à la veille du jour tant attendu, à l'heure où bientôt leur enfant allait naître, qu'elle
fût presque heureuse de ne pas sentir à ses côtés celui auquel cette petite chair devait d'être?... Le fruit de leur amour, le meilleur d'eux-mêmes, le prolongement de leur jeunesse!... Qui eût dit une si incroyable aventure?... Le père ne serait point là, pour élever dans ses bras son petit Hermann ou sa petite Frida... Et peut-être cela était-il mieux ainsi, étant donné tout ce qui maintenant les séparait?... Pauvre cher Otto, quand le reverraitelle, et pourrait-elle l'aimer jamais autant qu'elle l'avait aimé?... Elle s'avouait combien il était inique de lui en vouloir, et elle ne pouvait s'empêcher de sentir entre eux la distance croître, un fossé s'élargir... Aux plus récentes nouvelles, Otto, après avoir suivi jusque dans Paris la division hessoise au lazaret de laquelle il était attaché, avait été nommé à la direction du service de santé de la 3^ division de réserve, et renvoyé à Metz... Y était-il encore? Ou bien suivait-il l'une des. deux armées qui, rendues disponibles par la capitulation, avaient repris campagne?... Descendaitil, avec le prince Frédéric-Charles, au-devant de l'armée de la Loire? Ou remontait-il, avec Manteuffel, vers Amiens et Rouen?... Cette idée torturait Marthe. Jusqu'ici Otto s'était confondu avec le vainqueur et l'envahisseur anonymes : il était nulle part et partout... Ainsi elle ne souffrait que d'une douleur indéfinie... Mais que, par une impla-
cable fatalité, il fût de ceux contre lesquels, demain peut-être, Louis allait avoir à se battre, non, cela dépassait la mesure; cela, c'était trop!...
Mme Ellangé doucement entra, avec la lampe. Marthe se leva, ferma les persiennes et les rideaux. Elle était lasse au moindre mouvement, éprouvait une lourdeur telle, à se pencher, qu'elle porta les mains à ses reins, se plaignit...
— Prends le tabouret, lui ordonna sa mère, allonge-toi.
Mais Marthe secoua la tête, et voyant fixés sur elle les yeux implorants du Commandant, elle alla redresser ses oreillers, le baisa au front... S'il savait !
S'il savait tout ce qui, depuis la reddition de Metz, avait passé en rafale sur le pays déchiré et sur leurs âmes! Une à une les villes fortes tombaient ; après Soissons, après Schlestadt, c'avait été Neuf-Brisach, Verdun, Thionville... Les troupes de Werder étaient entrées dans Dijon; les Bavarois, après avoir battu La Motte-Rouge à Artenay. avaient occupé Orléans; une division prussienn • enlevait, incendiait Châteaudun... De toute part s'étendait la noire marée. En vain Paris se battait-il héroïquement, à Bagneux, à Châtillon, au Bourget... En vain, Gambetta et Freycinet, stimulant à Tours la délégation électrisée, faisaient-ils, à coups de décrets, sortir du sol des corps d'armée...
En vain d'Aurelle de Paladines avait-il, à Coulmiers, rappelé la victoire enfuie, bousculé les Bavarois, repris Orléans!... On y piétinait, depuis, tandis qu'à force arrivaient les trois corps d' Alvensleben, de Manstein et de Voigt-Retz... Une partie sanglante devait se jouer là-bas à cette heure, comme ici même allait se jouer l'autre... Marthe supputait, en face des puissants corps de Manteuffel et de von Gœben,-— 80000 ho nwnes, disaiton, — le faible nombre des combattants de l'armée du Nord.
Organisée par Farre, elle avait été d'abord confiée à Bourbaki, après sa sortie de Metz et son voyage à Hastings, auprès de l'Impératrice. Mais l'ancien commandant de la Garde, démoralisé, n'avait fait que passer, et Gambetta l'ayant appelé à un autre commandement, Farre, en attendant que son nouveau chef, le sénégalais Faidherbe, arrivât, venait de prendre la direction des opérations, de masser, autour d'Amiens, trois sur quatre de ses brigades. Depuis deux jours, c'était dans la ville un grouillement d'uniformes, le bruit sourd des charrois, des pas de chevaux, le roulement des trains d'artillerie. La brigade Lecointe occupait la ville, la brigade du Bessol s'échelonnait de Corbie à Cachy, la brigade Derroja campait dans les vallées de l'Avre et de l'Hallue. C'était pour veiller au logement de l'état-major d'un régi-
ment de marche, à Pont-Noyelles, que M. Ellangé était parti, dès le matin... Ils allaient donc servir, ces retranchements que, durant octobre, on avait élevés en hâte, sur le front sud de la ville : 12 demiredoutes, reliées par des tranchées-abris; 5 campements de baraques, défendus chacun par 1400 mobilisés, les gardaient. Marthe et son père avaient "été plusieurs fois y voir travailler, durant les derniers' beaux jours. Une fièvre d'activité les agitait alors. Sans souci de la fatigue, elle se dépensait, prompte à secourir la misère, qui autour d'eux grandissait. Les derniers ateliers fermaient. Plus de transactions commerciales, ni même de commerce^quotidien, sinon l'indispensable à la vie... Tout chômait, et d'instant en instant augmentaient, avec l'approche de l'ennemi, le désarroi et la surexcitation de la cité ; ils touchaient au comble, à présent. On ne vivait plus que dans le frémissement de la bataille proche ; et jusque dans 'le silencieux hôtel du boulevard du Mail, pas un des habitants qui n'en ressentît la trépidation, à pleins nerfs.
Sa lourde attente pesait dans le soir humide, l'air d'encre, qui, en dépit des volets clos et des rideaux tirés, enveloppaient la pièce, filtraient jusqu'à l'âme... M. Ellangé, lorsqu'il pénétra, transi, dans la chambre, fit entrer avec lui la nuit sinistre, tout entière.
— Eh bien ! demanda Mme Ellangé. Ils sont casés? Tu as fait le nécessaire?
Ménagère tatillonne, elle se désolait secrètement de voir sa maison ouverte, sans qu'elle fût là, toutes les pièces occupées, et le cellier en perce... Car M. Ellangé avait décidé, la veille, de faire distribuer aux lignards de Derroja les deux dernières pièces de Beaune, achetées cette année... Elle regrettait presque qu'on n'eût point* muré, avec de vieilles pierres et du plâtre noirci, l'ouverture de la cave, comme on avait fait de celle du souterrain où étaient cachés l'argenterie et les meubles les plus précieux. Elle avait le goût violent de la propriété, et cet égoïsme qui, capable de grands sacrifices, répugne aux petits.
— Pauvres gens! dit M. Ellangé, en se laissant tomber dans un fautenih Si tu les avais vus vidant leurs quarts, tu ne regretterais pas ton Beaune... Ils chantaient!... A propos, j'ai fait loger dans la grange une compagnie de chasseurs.*.
— Et s'ils mettent le feu?
— Pas de danger! Sais-tu, ma bonne? Ces gaillards-là font plaisir à coudoyer... Ça a des armes disparates, c'est équipé à la diable, ça ne regarde pas d'un très bon œil les officiers... Des échappés de Sedan, n'est-ce pas!... Mais, tout de même, il y a de l'entrain. On se battra de bon coeur..* Ah! comme je regrette de n'avoir plus l'âge et de
n'avoir jamais été bon qu'à discourir! J'aurais fait comme eux.
— Prends garde ! murmura Marthe, en désignant le vieillard qui reposait. Tu vas réveiller grand-père.
Ils tournèrent les yeux vers l'alcôve. La paupière droite du Commandant battit. Il ne dormait donc pas?... La prunelle étincelante vira, dans la face de pierre. Elle cherchait au mur quelque chose, s*^ fixa sur la panoplie entre les fenêtres. Le sabre d'Iéna, de Waterloo et de Champaubert luisait, entre les pistolets et les fusils de chasse... « Et moi aussi, je voudrais tant, si je pouvais! » disait clairement le paralytique...
Le 24, le 25, le 26 se traînèrent, dans une longue et morne immobilité. Des engagements d'avantpostes se répercutaient, en ondes d'inquiétude et d'espoir. D'incessants mouvements de troupes annonçaient les derniers préparatifs. La brigade Lecointe quittait Amiens pour renforcer la brigade du Bessol; la brigade Derroja campait en avant de Pont-Noyelles, vers Boves. Tous les mobilisés enfin se tenaient prêts à aller occuper, à la première alerte, la ligne des fortifications avancées... Le bruit du canon, qui par moments s'élevait, retentissait dans tous les cœurs. Le dimanche 27, Marthe, quoique infiniment lasse, voulut quand même se lever, pour assister à la grand'messe. On attela, car elle eût été incapable de gagner à pied la cathédrale.
Quand la calèche se fut arrêtée au bas de la rampe, et que Marthe Rudheimer leva les yeux, 'à son habitude, sur la formidable masse de la façade, elle dut s'appuyer, étourdie, au bras de sa mère. Jamais une émotion si forte ne Tavait saisie, devant le magnifique et sobre élancement de la pierre, le déploiement des galeries au-dessus de Fouverture monumentale des porches, l'immense rose épanouie entre les tours, cette, escalade du génie humain et de la foi chrétienne, montant avec les piliers et les clochetons vertigineux, ' à la recherche du ciel. Elle se rappela Sainte-Elisabeth, dressant dans l'azur la pure supplication de ses bras de pierre, elle revit ses autels, ses vitraux, ses colonnes aux fines ciselures, la trace des mutilations barbares du vainqueur. Elle imagina les trois nefs changées, sous roccupation française, en magasin à fourrages; elle se souvint de la honte qu'elle avait alors éprouvée. Mais à l'idée que dans quelques heures peut-être les boulets allemands frapperaient le Beau Dieu d'Amiens, que leur stupide fonte éraflerait, briserait les merveilleuses statues, que les toits de la cathédrale, avec leur forêt de poutres, pouvaient brûler comme ceux de Strasbourg, la colère et la haine la bouleversaient. Elle avait d'abord détesté la guerre, pour tous les maux qu'elle apportait aux deux nations. Elle plaignait, avec une pitié égale, ceux qui les pléu-
raient, sous quelque drapeau que ce fût. Et puis la France ne s'était-elle pas lancée à l'aveugle, grisée par sa vieille âme belliqueuse, n'avait-elle pas été la provocatrice?... Mais à peine l'avait frappée son deuil personnel, les sentiments de Marthe s'étaient modifiés, et petit à petit, à mesure que se dévoilait toute la vérité, elle voyait, à présent, avec d'autres yeux. Par toutes les défaites dont elle avait payé sa confiance en l'Empereur, et par Sedan, la vaincue était assez punie de son orgueil et de son imprévoyance!... Une seconde guerre, au lendemain de l'entrevue de Ferrières, avait commencé, guerre déclarée, cette fois, par l'Allemagne à la France et prêchée en chaire par ses ministres, guerre de race à race, guerre' d'extermination rapace, d'acharnement haineux, guerre de brigandage, à la bourse et à la vie... Dès lors, tout ce qui sommeillait, au fond de l'âme de îa Française, s'était réveillé. Explosion brusque, comme celle du feu qu'on croyait éteint et qui couvait, invisible, sous la cendre ; il éclate, en pleine violence. Marthe s'était retrouvée, au contact de la terre et des morts, la petite Amiénoise dont le ciel picard, les traditions, les coutumes, avaient d'abord pétri l'argile, lui avaient donné forme. Et instinctivement, de tout l'être, identifiant malgré elle cette nouvelle guerre et ceux qui la poursuivaient, elle s'était mise à détester cette Allemagne qu'elle
avait tant chérie, elle étendoit sa rancune à tout ce qui en portait le nom...
Cette pensée soudain îa ravagea : Otto ! Un être nouveau, un inconnu surgissait devant elle. Il avait les traits de l'ancien, et pourtant une expression si nouvelle qu'elle ne parvenait pas à le reconnaître. Elle consulta éperdument son cœur; cet Otto-là, l'aimait-elle, ou le haïssait-elle? Le doute fut si poignant qu'un voile de larme§ lui cacha le jour. Elle serra plus fort le bras de sa mère.
— Tu souffres? s'enquit affectueusement Mme Ellangé. Aussi je t'avais bien dit... C'est d'une imprudence !
Marthe secoua la tête : non, ce n'était pas de cette soufîrance-là qu'elle souffrait ! Et en même temps son regard tomba sur le fardeau de sa ceinture élargie, sur sa démarche lourde... Alors la, conscience de sa misère l'écrasa. Elle ne fut plus qu'une pauvre chose ballottée, un bouchon sur la vague. Le chant des orgues élevait, vers l'arc séculaire des voûtes, son psalmodiant appel. La clarté des hautes verrières enveloppait au loin la futaie des colonnes, la grande allée de pierre au bout de laquelle resplendissait, par delà la grille du chœur, la gloire dorée de l'autel. Un peuple coivrait le dallage blanc et noir. L'office était commencé.
Revêtues de leurs crêpes épais, Marthe et sa
mère gagnaient leurs chaises, aux premiers rangs. Des curiosités les suivaient au passage, se signalaient l'ancien Procureur Impérial. Sous le voile noir qui dissimulait complètement son visage, Marthe se sentait néanmoins honteuse; que de gens devaient se dire : « Voilà l'Allemande qui passe! » Ces mots, qu'elle se figurait entendre la souffletaient... Elle plia les genoux, s'abîma sur son prie-Dieu; la tête dans ses mains, elle sanglotait sans bruit. Sur les volutes de l'encens, sur l'aile sonore des voix entonnant le Kyrie, sa douleur flotta. Bientôt elle serait mère... De tous ses vœux, jusqu'ici, elle avait souhaité une fille, une petite Frida qui dans la calme maison de Marbourg grandirait, et en qui elle eût aimé à voir refleurir, plus sérieuse, la grâce française... Et voici que maintenant elle s'attristait, pour la première fois, en pensant à la vie qu'elle allait donner... Si profonde était sa déroute, qu'elle regretta un moment la maternité dont elle s'était tant réjouie... Le déchirement dont elle était victime, est-ce que le petit être, dont bientôt les yeux allaient s'ouvrir, n'en subirait pas, à son tour, le contre-coup? Allemand par son père, et Français par sa mère, de quels tiraillements ne soufl'rirait-il pas? Quelle âme primerait en lui?... Quelle' éducation le.. Un trait de lumière pénétra Marthe. Non, elle ne pouvait, sans sacrilège, regretter d'avoir obéi à la loi
éternelle!... Que la Mère de Dieu lui pardonnât avec ce doux sourire qui illumine son long visage, et que tant de fois Marthe avait admiré, au portail de la Vierge Dorée!... Un frisson heureux la parcourut : l'enfant se retournait en elle. Elle éleva sa prière, balbutia, comme une action de grâces, l'Açe Maria, gratia plena... Et de toute sa volonté ardente, elle désira qu'au lieu d'une fille, ce fût un fils qui lui naquît... Un fils ! Tour à tournes voix des deux grands-pères résonnèrent à son souvenir : « Nous l'appellerons Hermann! » disait M. Rudheimer, avec un sourire orgueilleux... « Nous l'appellerons Jean-Pierre! » disait le Commandant, en levant son petit verre de kirsch... Marthe concentra sa pensée... Un fils! Un fils qui lui ressemblât, fût de sa lignée, continuât la race... Un Ellangé, un vrai!...
Quand, au tintement prolongé de la sonnette et au coup de canne du suisse, toutes les têtes se relevèrent, après la consécration de l'hostie, Marthe, soulevant son voile, montra un visage rasséréné. Les chants jaillissaient, avec allégresse, du fond de la nef, s'élançaient, comme un bouquet de fusées, des orgues bleu et or. L'espérance brilla, avec un rayon de soleil qui transperçait la rosace du Sud. Sur les dalles usées du transept, une miraculeuse rose de feu tomba, veloutée d'ombres violettes, de lueurs mauves, qui palpitaient, dans
l'écarlate. Ce fut comme une promesse d'avenir, une éclaircie brève, entre les lourdes nuées, grosses de foudi-e.
Sans pouvoir attendre la fin de la messe, Marthe dut gagner précipitamment la sortie. Elle se trouvait mal. Quand elle déboucha sur l'étroit parvis, le soleil s'était dérobé à nouveau. Un grondement lointain roulait.
— Le canon! murmura M. Ellangé. C'est du côté de Villers-Bretonneux.
Mais Mme Ellangé, prêtant l'oreille, affirma :
— Non, c'est du côté de Dury. On est engagé sur toute la ligne.
Ils rentraient, sans échanger une parole, à l'hôtel. Marthe avait les mains glacées. Uue sueur froide perlait à ses tempes.
— Je vais chercher Nichamy, déclara M. Ellangé, pendant qu'elle se couchera...
Docilement, elle se laissait faire. Elle grelottait. Julie bassina en hâte le lit ouvert par Mme Ellangé.
— Et grand-père, s'inquiéta Marthe, qui le gardera?
La vieille servante hocha sa tête blanche, les brides de son bonnet s'agitèrent, sous le menton poilu.
— Sois tranquille, je te remplacerai bien. Tout à l'heure c'est moi q.ui l'ai endormi, en lui chantant
LES FROiMIÊRES DU CŒl'R 187
comme à toi, quand tu étais petite... Tu te rappelles?
Pomme de reinette, pomme d'api,
Tapis, tapis rouge!
Pomme de reinette, pomme d'api
Tapis, tapis gris!
C'est un enfant, quasi... Ah! malheur de nous!
Elle aidait précautionneusement sa petite maîtresse à s'étendre : — « Là, tu es bien? » — et en même temps, elle jetait un regard d'attendrissement et de blâme sur la taille énorme, ce diable de « petiot » qui, à toute autre heure, eût été la préoccupation unique, le joyeux espoir de tous, et qui, ma foi, arrivait là, comme vendange en carême !
— Ce sera pour ce soir ou demain, dit le docteur, en remontant le drap sous le menton de Marthe.
Il s'assit un moment, surmené, fit part de ses craintes. Les vitres tressaillaient, à l'incessant fracas des détonations, qui se confondaient dans une rumeur grandissante et continue.
— On est en pleine bataille, soupira-t-il.
Il confia que l'avant-veille, mandé télégraphiquement par le préfet, qui redoutait une attaque immédiate, le général Farre était venu se rendre compte de l'évidence : le dispositif de défense adopté par lui, de Villers-Bretonneux au pont de
Metz, sur une étendue de 25 kilomètres, était hors de proportion avec d'aussi faibles effectifs...
• — « Nous ne sommes pas plus de vingt-deux mille, contre le double d'Allemands!
— « Mais que faire? avait répondu Farre au préfet, je dois défendre Amiens, maintenir, en gardant Corbie, la clef de la voie ferrée d'Amiens à Arras, c'est-à-dire notre ligne de retraite, et en outre garder la communication avec Rouen et le reste de la France! »
Sur quoi, il était reparti, pour établir son quartier à Corbie.
— Le plus clair, conclut M. Ellangé, c'est qu'à moins d'un miracle, Amiens sera demain au pouvoir de l'ennemi, et qu'ensuite ManteuiTel s'en ira battre, tranquillement, les troupes de Normandie, et prendre Rouen.
Mme Ellangé joignit les mains :
— Et notre pauvre Louis à la Citadelle! Marthe imagina son frérot, sur le bastion.
Sans doute, secoué à chaque écho, il remâchait son impuissance. Que la petite armée qui couvrait la ville, et dont elle écoutait anxieuse la voix s'élever, dans la fusillade et le sourd tonnerre de l'artillerie, perdît pied, c'était Amiens piétiné, le flot prussien noyant la ville ouverte, la ruée du nombre contre les murs dérisoires derrière lesquels s'exaltait Louis. Construite au xviii^ siècle, et
bonne contre des bombardes à courte portée, la forteresse, commandée de toutes parts, n'était do nul secours : un jouet, mais dont la possession, pour les occupants de la ville, était indispensable. Que feraient, contre les puissantes batteries ennemies, les faibles pièces, la petite garnison du capitaine Vogel?...
M. Nichamy parti précipitamment, — car sa présence était nécessaire à l'Hôtel de Ville, où il avait organisé le service des am^bulances : sept docteurs, ayant chacun à sa disposition deux voitures, quatre infirmiers et des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, — les heures les plus émouvantes commencèrent. On ne savait rien, sinon que là-bas, sur la ligne des villages pris et repris, sur le terrain furieusement disputé, — puisque le bruit du canon ne s'éloignait ni ne se rapprochait, — Allemands et Français se massacraient, depuis le matin. Vers deux heures, M. Ellangé se rendait à l'Hôtel de Ville. Peut-être que là on aurait quelques indications?... H croisa des charrettes pleines de blessés. Des nouvelles favorables circulaient. On aurait repoussé l'attaque du côté de Boves... Un moment l'espoir illumina tous les visages. Des gens qui ne se connaissaient pas se serraient les mains. M, Ellangé put saisir, entre deux portes, l'excellent docteur. Il s'épongeait le front, en rayonnant, disparut sans pouvoir donner d'autres
précisions... De minute en minute, les renseignements variaient. On stationnait sur le seuil des portes et sur les places, on s'abordait en s'interrogeant. Les rues étaient sillonnées de voitures de munitions et de caissons au galop, et, en sens inverse, de breaks qui marchaient au pas, cahotant des corps étendus. L'ombre s'épaissit, rapide. Par groupes, noirs de poudre, de poussière et de crasse, on vit alors refluer des mobilisés, qui passaient en courant; ils avaient jeté leurs fusils, et semaient de désolants propos. Malgré la nuit commençante, M. Ellangé, confiant encore, se décida à monter avec quelques amis, en quête comme lui, à la plus haute tour de la cathédrale. A la lueur d'une bougie, qui éclairait fantastiquement l'escalier à vis, ils gagnaient la galerie des Rois. Adossés à la rosace, ils scrutèrent l'horizon déjà sombre, où de grandes fumées tournoyaient, çà et là plaquées de lueurs rousses. Des incendies allumaient leurs torches, le ciel sinistre rougeoya, du côté de Dury. Le canon ne tonnait plus que par intervalles. Il se tut bientôt, et ce morne silence, succédant, avec la nuit faite, au tumulte du jour, parut plus intolérable encore, redoubla l'alarme... Que de blessés devaient gémir sur le sol glacé, dans l'épaisse brume!... Pourtant, en descendant, il put échanger quelques mots consolants avec un officier de la garde nationale, dont
LES FRONTIERES DU CŒUR 19r
la compagnie venait de rentrer dans Amiens... Nulle part l'ennemi n'était parvenu à enfoncer la ligne de bataille. L'armée du Nord campait, victorieusement, sur ses positions.
C'est ce qu'avec fierté était en train de raconter M. Ellangé, dans la chambre de Marthe où, durant son absence, sa femme avait tout préparé, pour le grand événement. Marthe, avec un souffle oppressé, geignait faiblement. Soudain, la vieille. Julie fit irruption. Le Commandant n'allait pas bien. Il agitait sans discontinuer son bras valide, faisait effort pour parler, demander quelque chose... Elle ne savait quoi. M. Ellangé monta chez son père, redescendit bientôt. Avec une extase puéril?, le vieillard avait écouté, comme un récit mer veilleux, ie bulletin de victoire, et presque aussitôt, calmé, s'était assoupi.
Vers dix heures du soir, les douleurs de Marthe augmentant, M. Ellangé envoya prévenir, par le cocher, M. Nichamy. Il fit répondre qu'il s'excusait, viendrait aussitôt que possible, dans une heure ou deux...
— Je ne sais ce qui se passe, rapporta le cocher, à voix basse. L'Hôtel de Ville est tout grand éclairé. Les portes battent. Et le docteur a le visage sens dessus dessous. On dit que l'armée est battue et qu'elle va abandonner Amiens.
— C'est bon, Jean, merci...
M. Ellangé, stupéfait, ne prit point même sur lui; l'abattement succédait si violemment à l'espoir qu'il se laissa choir, bras ballants, sur le tabouret au pied du lit. Marthe ouvrit les yeux. Mme Ellangé se signait, en murmurant :
— Que la volonté de Dieu soit faite!
Marthe les contempla, sans comprendre. Elle
ahanait, toute à sa peine.
— Qu'y a-t-il? murmura-t-elle enfin. Nous sommes battus?
Et sans même distinguer le sens de la réponse, dont les mots seuls la touchaient sans l'atteindre, elle se remit à gémir, chair pitoyable, en plein travail. Elle était, à cette seconde, la nature en train de créer de la vie. Une insensibilité suprême à tout ce qui n'était pas sa lancinante douleur l'anesthésiait. Qu'importait qu'autour d'elle une armée en déroute s'ébranlât, et que sur la terre nue les morts par certaines fussent couchés, les blessés criassent? Un seul cri couvrait tout, celui qui sortait de sa bouche tordue. Elle n'était qu'un pantèlement, le corps soulevé, les poings crispés au matelas.
— Et Nichamy qui ne vient pas!
Mme Ellangé, affolée, allait du lit à la fenêtre, guettait fébrilement. Elle si faible, l'effacement fait femme, elle retrouvait une énergie, des phrases viriles, pour consoler la détresse de son
mari. Toute force l'avait quitté. Il demeura't immobile, à la même place, affalé sur son tabouret. Sa pensait errait, de son père mourant, à la vie en danger de son fils et de sa fille. Pourvu que Louis ne succombât pas, comme Jacques, sous une balle prussienne!... Pourvu que Marthe s'en tirât, qu'on n'eût point à mettre les fers... à protéger ses jours!... L'idée d'une opération possible, d'un choix entre l'enfant et la mère, lui^ traversa la cervelle. Et cet homme bon serra les poings. Si une existence devait être sacrifiée, que ce fût celle de l'intrus! Que son frêle souffle s'éteignît, plutôt que celui qui haletait là, sur cette couche!... Un instant, dans l'âme austère du magistrat, dans ce haut esprit qui quarante ans avait requis l'application de la justice et flétri le crime, une ombre criminelle plana, le mauvais désir que l'enfantement fût malheureux, et que son petit-fils... — non! le fils du vainqueur, l'étranger, l'ennemi... Mais aussitôt le bon sens lui revint. Il passa les mains sur ses tempes, étonné.
— Pouah! murmura-t-il.
Il était debout, jetait un coup d'œil involontaire à la glace. Un rictus amer durcissait le masque glabre, la bouche pincée. M. Ellangé fouilla, avec une triste surprise, ce regard qu'il croyait connaître, et au fond duquel se dissipait le louche fantôme d'un autre lui-même, ce double que chacun
i94 LES FRONTIERES DU CŒUR
porte en soi, et qui parfois surgit, comme la lie remonte, aux heures de crise, aux grandes secousses. Il comprit, à cette minute, bien des mobiles psyckologir^ues qui lui avaient échappé jusque-là, et dont J tv^.'^ait coutume de faire, dans ses réquisitoires, si bon marché... Une pauvre machine que l'homme! Les meilleurs, décidément, ne valent pas cher...
Il était une heure du matin quand le docteur arriva. Il leva les bras au ciel :
— Ah! mes amis!... Voyons la maman, d'abord...
Ayant examiné Marthe, il souffla. Bon! Tout allait bien... Elle serrait les dents, pour étouiïer ses cris.
— Courage! ne craignez rien... Au contraire, criez tant que vous voudrez, cela soulage...
Il passait une grande blouse, préparait, sans que la patiente le vît, sa trousse; puis, s'asseyant enfin, il dénoua son col, qui l'étranglait, respira bruyamment, et se dégonflant le cœur :
— Voilà. A notre gauche, les brigades du Bessol et Lecointe se sont héroïquement battues; à Cachy, à Gentilly, à Villers-Bretonneux, il y a eu des luttes acharnées; Derroja s'est défendu de son côté pied à pied, à Saint-Nicolas, à Boves, et à Dury. Mais nos troupes sont en trop petit nombre, surtout les munitions manquent. Un conseil de
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guerre vient de se tenir à la Préfecture. Sauf Paulze d'Ivoy, les généraux sont d'avis de se replier, sans attendre. Ils craignent, avec l'écrasante supériorité numérique des Prussiens, et la puissance de leur artillerie, que nos bataillons soient tournés, enfoncés demain. Mieux vaut soustraire à une dissolution complète ces éléments qui viennent de faire leurs preuves, et grâce auxquels Faidherbe pourra mettre bientôt debout des formations nouvelles!... Lardière a télégraphié à Farre. On attend sa réponse pour commencer le mouvement de retraite. C'est Amiens, en attendant, qui paiera les pots cassés... Demain nous verrons sur le boulevard pointer la lance des uhlans...
Une plainte plus haute l'interrompit. Marthe le contemplait, avec des yeux de bête en détresse, une si aiguë expression que Nichamy, blasé pourtant sur de semblables douleurs, en fut ému. La chair était ici moins déchirée que l'âme. Il s'approcha du lit, puis se retournant vers M. Ellangé :
— Le moment approche. Il faut nous laisser, mon bon ami. Du courage!
Domptant son trouble, le père jeta un pâle sourire à sa fille, et s'éloigna, en courbant les épaules. Il attendit un moment sur le palier, mais les plaintes se succédaient si douloureuses qu'il ne put les supporter davantage. Pour les entendre moins, sans pourtant cesser de les entendre,
il descendit à la salle à manger, qui s'étendait sous la chambre de Marthe. Il guettait les bruits des voix, des pas; bruits sourds et précipités que ia plainte hurlante, par intervalles, couvrait. Elle retentit une dernière fois, plus stridente, puis tout ce tut. Il épiait, le cœur battant, l'inquiétant silence. Il croyait avoir distingué, aussitôt après le gémissement suprême, un faible cri... Des pensées confuses se mêlaient en lui... La mort qui aujourd'hui avait frappé tant d'êtres, qui, là-haut, dans la maison même, achevait son œuvre, la mort qui peut-être guettait Louis!... Et cette vie qui parmi tant de deuils poussait, cette petite voix incertaine, si lourde déjà de préoccupations et de chagrins... L'injustice, la confusion, le mystère de ces choses l'emplissaient d'une horreur sans fond. Une porte s'ouvrit, on l'appelait doucement. C'était la voix de Mme Ellangé :
— Lucien!... Tu peux monter. C'est un garçon.
En entrant, il n'aperçut d'abord que le lit refait, Marthe étendue, exsangue, la tête de côté, sur l'oreiller. Une mélancolie infinie imprégnait ce masque de cire, les coins de la bouche tendus, les paupières baissées. Il s'approcha : les yeux s'ouvrirent, sur le martyre intime. Nulle joie n'en éclairait la nuit. Alors ensemble le père et la fille regardèrent le petit berceau sur lequel
étaient penchés M. Nichamy et la grand'mère.
— Il est énorme! dit le docteur.
M. et Mme Ellangé contemplaient, avec une émotion profonde, où il entrait plus d'aversion que de tendresse, ce petit homme rougeaud, qui était leur petit-fils, et qui portait la seule ressemblance d'Otto. Il en avait le visage carré, le nez, les cheveux roux...
— C'est criant, murmura malgré ,lui le Procureur.
Mais sa femme, voyant le supplice de Marthe et la muette, l'éperdue interrogation dont elle suivait, épiait leur impression, corrigea :
— Tu sais, Marthe, il a tes yeux!
La maison commençait à s'assoupir, dans le petit jour blême, quand la ville s'emplit de détonations, de cris et de tumulte. Depuis cinq heures du matin, la retraite s'effectuait, sur toute la ligne. En quatre colonnes, l'armée rompait; les lents serpents d'hommes, de chevaux et de voitures s'allongeaient sur les routes, pressaient le pas dans la brume dense, qui collait aux visages, aux vêtements glacés, comme un suaire. Dès trois heures, le préfet avait quitté précipitamment Amiens, transporté à Abbeville le siège de l'administration départementale, laissant au maire mission de désarmer la garde nationale. Les mobilisés, sur son ordre, s'assemblaient boulevard Fontaine. Beaucoup, ayant encore leurs fusils chargés, — de vieux fusils à piston, — se mirent ensemble, avant de les rendre ou de les jeter, à tirer en
l'air. Aussitôt la panique vola : « Voilà les Prussiens! )) Tout ce qui restait de soldats dans les rues prit alors le pas de course, vers la route de Doullens, où la foule s'écrasa. Au milieu des clameurs confuses, des artilleurs et des marins tournoyaient, furieux, autour de la Citadelle; les lignards, les mobiles, si braves la veille, se délestaient de leurs sacs et de leurs armes. Les caissons, avec un fracas assourdissant, sautaient sur le pavé, tandis que les gendarmes, chargés d'assurer les derrières, galopaient, éperdus, à travers rangs. Les ouvriers ameutés erraient par groupes, toute une populace en folie criait à la trahison, le poing tendu contre les bourgeois et les prêtres, « qui avaient vendu la ville ! » Et dans l'aube sinistre, des gamins travestis traînaient en chantant des fusils et des sabres...
Réveillé en sursaut, M. Ellangé, le front à la fenêtre, écoutait avec effroi ces rumeurs s'enfler et décroître. Le calme peu à peu revint, le jour grandissait. Nul mouvement n'annonçait encore que l'ennemi fût proche. Hâtivement il s'habilla, sortit, refermant sans bruit la porte sur la maison silencieuse. Il sut, aux premiers pas, que des bandes avaient profité du sauve-qui-peut pour envahir la caserne de Cerisy, piller le magasin de vêtements des mobilisés. Sur les quais de la gare, elles avaient fait place nette des marchandises. Inquiet pour Louis, il poursuivit jusqu'à l'Hôtel de Ville
où était placardée une affiche du maire, annonçant i'abandon des généraux et du préfet. Il apprit là que Farre était parti sans donner d'instructions au commandant de la Citadelle. Trois compagnies de mobiles s'y étaient jetées sur l'ordre de Paulzc d'Ivoy : que pouvaient-ils, avec leurs méchants fusils? Et que pouvaient, avec leurs vingt-deux pièces dépareillées, éparses sur les bastions, les cent vingt artilleurs improvisés de la batterie de Louis, contre les innombrables canons des vainqueurs de Metz?... On disait que l'évêque venait de se rendre inutilement auprès du capitaine Vogel, pour le prier de ne pas résister... Si beau que fût l'héroïsme, M. Ellangé en redoutait les conséquences... La partie était par trop inégale : c'était pure démence que de la risquer! Ainsi pensait le père, avant le patriote.
Il rentra désespéré. L'entrée des Prussiens, c'est-à-dire l'attaque de la Citadelle, n'était plus qu'une question d'heures. Il allait d'une chambre à l'autre, essayant de faire bon visage. Chez Marthe, la vue de l'enfant, portrait vivant d'Otto, lui était si pénible qu'il maîtrisait mal son trouble; les craintes des deux femmes se mêlaient à la sienne, au point que le silence lui semblait, au bout d'un instant, insupportable. Alors, toutes phrases étant inutiles, il fuyait les larmes qui le j^agnaient, montait chez son père. Le Comman-
dant,'"rasséréné, tenait de Julie confirmation de la victoire : les Prussiens, hier, avaient été écrasés, fuyaient en désordre. Les coups de feu et les cris, entendus le matin, célébraient la délivrance d'Amiens. Le buste soulevé par des coussms, l'ancêtre mangeait, à la becquée, une panade que de sa main tremblante lui entonnait la vieille. 11 avait une maigreur de spectre, un teint de cire jaune, mais dans la face immobile où feules bougeaient, à chaque déglutition, les cordes du cou, l'œil vivant dardait une lueur gaie.
Soudain, — il pouvait être trois heures, — un coup de sonnette retentit. On entendit la porte sur la rue s'ouvrir. Une voix d'en bas héla : « Lucien? » C'était le docteur. M. Ellangé sortit sur le palier, et accoudé à la rampe, s'enquit :
— Tu ne montes pas?
— Non, si les nouvelles de Marthe sont bonnes. Je n'ai pas le temps. Je reviendrai ce soir...
— Qu'est-ce qu'il y a donc?
— Tu ne sais rien?... Ils sont là... Ils ont fait appeler le maire, à la barricade du faubourg de Beau vais... Maintenant il y a un escadron de hussards bleus, et de l'infanterie, devant l'Hôtel de Ville... ils reconnaissent la Citadelle... Et le reste arrive... Tu n'entends pas?... Ils passent à deux cents mètres devant l'hospice Saint-Charles...
Lointaine, mais distincte, une aigre et sourde
musique s'élevait sur la cadence d'une troupe en marche... On entendait le roulement des tambours plats, et sur cette sombre basse le sautillement aigu des fifres...
— C'est la division Barnekow, jeta M. Nichamy. L'artillerie suit...
A l'étage au-dessous, la porte de la chambre de l'accouchée s'était entre-bâillée; le pâle visage de Mme Ellangé écoutait... La voix du docteur emplissait la maison entière, montait, avec le funèbre écho, jusqu'aux lits où gisaient, l'oreille aux aguets, le regard fixe, le Commandant et Marthe... M. Nichamy ajouta :
— Il vaut mieux que tu ne les voies pas!... Ces uhlans, la carabine au poing... et les bataillons qui se succèdent, d'un pas lourd, alignés comme à la manœuvre...
Sa voix chevrota :
— C'est affreux!...
Puis, la porte s' étant brusquement refermée, tout bruit cessa. Mais il leur semblait à tous entendre encore, entendre toujours, avec le sifflement ironique des fifres, avec le morne grondement des caisses, danser, sur le piétinement de leurs cœurs, l'insultante musique... Le défilé continuait inflexible, et sur la pesante horreur voletait sans fin l'air triomphal. Ils comprenaient à cette seconde que tout était dit. Ils pleuraient, d'un œil sec, la
patrie perdue. M. Ellangé, mordant ses lèvres jusqu'au sang, rentra machinalement, sur les talons de Julie, dans la chambre de son père.
Les-bras au ciel, la vieille s'exclamait :
— Jésus- Dieu!
D'un effort incompréhensible, le Commandant, comme s'il eût voulu fuir la vision terrible, venait de se retourner, le nez contre le mur. M. Ellangé s'élança, et courbé sur son père, scruta- anxieusement le creux et dur visage, ces traits qui, près de disparaître, lui étaient redevenus plus chers, qui incarnaient un long passé, tant de souvenirs, de vie commune... Une inexprimable douleur les ravageait, et dans l'unique prunelle en train de s'éteindre, une stupeur aussi flottait, avec l'ombre vitreuse. Le Commandant était mort. Il était mort de se réveiller en plein rêve. Il emportait avec lui, fauchés d'un coup, les lauriers d'autrefois, toute sa glorieuse vision des fastes de l'Empire. Pieusement, M. Ellangé abaissa, sur la prunelle révulsée, la paupière molle. Qu'il s'endormît avec sa foi! La vieille France sombrait avec lui.
Pendant que sa femme et Julie procédaient à la dernière toilette, M. Ellangé ressortit, pour la double déclaration : décès de Jean-Pierre Ellangé et naissance d'Hermann- Jean-Pierre Rudheimer. Puis il revint aussitôt se terrer dans un coin de sa chambre. D'avoir coudoyé sur la place Périgord
le passage des vainqueurs, d'avoir vu, par rangs disciplinés, ces épais Poméraniens, avec leur pipe de porcelaine à leurs lippes barbues, fouler en riant le pavé de la ville, il rapportait une humiliation et un dégoût tels qu'il envia, un instant, la fin du, grand-père, son éternel sommeil. Au moins il avait cessé de souffrir! Mais eux, quels tourments leur étaient encor3 réservés? Qui pouvait se vanter, même en cet abîme de misères, d'en avoir touché le fond?
Quand M. Nichamy vint le soir, et qu'après avoir salué la dépouille du Commandant, il eut soigné sa malade, les deux hommes s'assirent un moment avec Mme Eîîangé, autour du lit contre lequel le berceau s'allongeait. Le profond instinct maternel, au premier cri, avait tressailli dans la chair de Marthe. Elle aimait ce petit bonhomme aux mains violettes, avec ses minuscules ongles, sa grosse tête duveteuse, modelée sur celle d'Otto, et quand les yeux s'ouvraient, leur sombre fleur, que la lumière blessait. Elle s'était attendue à le haïr et elle s'étonnait de l'avoir chéri tout de suite : elle souffrit même de sentir l'aversion, informulée, mais visible, qu'il inspirait à ses grands-parents. Ils affectaient de ne pas s'occuper de lui, et comme s'il n'eût pas été là, ils s'empressaient autour d'elle seule. Mais leurs regards avaient beau se détourner, ils revenaient sans cesse à l'innocent, ils l'accu-
saient, comme s'il eût causé leurs deuils, comme si à lui seul il eût été l'Allemagne entière, le symbole vivant de la défaite et de l'invasion.
Le docteur, tandis que Marthe fermait les yeux, contait les péripéties de la journée : le maire poussé en avant comme un bouclier, tandisque leurs éclaireurs reconnaissaient la Citadelle; puis, Vogel ayant opposé aux parlementaires le refus le plus net, Dauphin avait été reconduit à l'Hôtel de Ville, sous les bourrades et les injures de son escorte. Maintenant ils étaient en train de percer de meurtrières, en avant du faubourg Saint-Pierre et "le long du canal, les maisons d'où les balles pouvaient pleuvoir sur les bastions. Sans doute, demain matin, à la première heure, on ouvrirait le feu... En attendant, les ;agréments de l'occupation commençaient.
— Il faut se préparer à en loger et à en nourrir
quelques-uns. Nul n'y échappera. Aujourd'hui, on
est parvenu à caser le plus grand nombre dans la