‹ Les frontières du cœur; romanChapitre 4 sur 4 · partie neuve du Palais de Justice. Mais on en · texte numérisé non relu

partie neuve du Palais de Justice. Mais on en

annonce cinq mille!... De l'infanterie et de l'artil-i

lerie, des dragons, des uhlans!... Ah! mon ami, je

ne sais plus où donner de la tête... Les blessés

arrivent de tous côtés. Les hôpitaux sont pleins.

On organise des ambulances au Séminaire et au

musée...

Il se leva :

is

— Je devrais être loin déjà... Il faudrait que je sois partout à la fois. Au moins ici, je suis rassuré.... La maman est en aussi bon état que possible!... Quant à ça... (il caressa, de ses gros doigts qui semblaient malhabiles et qui étaient d'une douceur étonnante, le poupon endormi)... Quant à ça, ça ne demande qu'à vivre. Hein?... C'est gentil tout de même!

Il serra la main de son vieil ami, et gravement :

— Un de parti, un de venu... Où? D'où? Mystère !

Mme Ellangé leva les yeux vers le ciel, désigna, avec résignation, l'insondable. Il n'y avait qu'à s'incliner devant Celui qui réglait toutes choses et qui avait voulu cela!...

— Mon vieux Lucien, dit le docteur, à présent te voilà grand-père!... Allons, regarde ta femme. Elle nous donne l'exemple. Tâchons de puiser dans notre raison les nobles sentiments que lui inspire sa foi!... En des heures comme celle-ci, il est réconfortant de croire.

— Mais que croire ? soupira Marthe en s'agitant.

— Vous ne dormiez donc pas?

— Comment pourrais-je?... Je le voudrais tant! Impossible. Un instant, je m'assoupis. Et puis, l'obsession me ressaisit. Toutes mes idées se battent en moi... C'est aussi au nom de Dieu que les armées allemandes font leur devoir, et qu'Otto

est notre ennemi ! Un autre Dieu qui a ses temples et ses pasteurs!... Et qui préside à leurs victoires!

L'austère visage de M. Rudheimer était devant elle. Dans la chaire de Sainte- Elisabeth, elle croyait entendre sa voix courroucée... Des fragments d'hymnes chantaient au fond de sa mémoire ; mais pas plus qu'elle ne pouvait accepter, ainsi qu'un effet de la miséricorde céleste, les maux dont ils souffraient, la mort du Commandant, celle de Jacques, non plus elle ne parvenait à aamettre que le Dieu des protestants sanctionnât leur triomphe ensanglanté, Sedan ni Metz, ni la France aux abois, ni Louis menacé, demain, par les balles aveugles... Avec une répulsion instinctive, elle se détournait de la rigueur luthérienne, de l'espèce de fausseté qu'elle y croyait voir. Comment une religion pouvait-elle se dire impartiale et juste, quand elle poussait un peuple à un tel acharnement, à une si sauvage dureté?.,. Troublée dans sa foi, elle en voulait à celle d'Otto d'être inébranlable, et à Otto même de penser et d'agir comme tous les siens, selon sa foi. Elle eût voulu pouvoir, à l'instar de sa mère, se raccrocher à une branche, toucher le sol ferme. Tout se dérobait sous elle, en elle, autour d'elle. Tout était sang et ténèbres...

A onze heures du matin, après une dernière sommation inutile, les Prussiens ouvraient le feu sur la Citadelle. On entendait, du boulevard du

208 LES FROiNTlERES DU CŒUR

Mail, crépiter la fusillade; la garnison ripostait dru, les balles tombaient jusque sur la place Péri- •gord et dans la rue des Jacobins. L'angoisse, chez les Ellangé, serrait chacun à la gorge. Pourvu que Louis!... Dans l'après-midi le feu cessa, mais on apprit bien vite que c'était un répit sans espoir; le général en chef, Manteufîel, avait rejoint à la Préfecture le commandant du VIII^ corps, von Gœben, et décidait d'écraser dès le lendemain, sous ses puissantes batteries, la faible forteresse. Quarante-quatre canons traversaient aussitôt la Somme sur un pont de bateaux. Vingt-huit autres prenaient position sur les hauteurs de Saint-Acheul et de la ferme de Grâce. Ils seraient prêts à tonner, à î'aube prochaine.

Marthe passa, presque seule, cette journée abominable. Son père et sa mère se relayaient auprès du corps du Commandant. M. Ellangé avait luimême épingle, d'un doigt pieux, sur la redingote de cérémonie, la croix d'officier de la Légion d'honneur. L'étoile d'émail et d'or, le bout de moire < pourpre évoquaient, sur cette dépouille et à cette heure, tout le consolant passé.

— C'est le ruban qu'il portait à Champaubert, dit M. Ellangé à sa fille.

Il entrait chez elle un moment, pour occuper son attention, tandis que les menuisiers montaient la double bière. Mais, loin de réconforter Marthe,

l'idée de la gloire abolie lui rendait plus amère la déchéance présente.

— Pauvre grand-père ! soupira-t-elle... Je n'aurai même pu l'embrasser avant qu'il s'en aille... Qu'est-ce que c'est que cela encore?... Oh! ces bruits!...

L'escalier craquait sous des pas lourds. Elle avait les pommettes brûlantes; la fièvre battait à ses poignets et à ses tempes. C'était la poussée du lait qui l'agitait, jointe à l'énervement où la jetaient, depuis le matin, l'écho des salves et le remue-ménage de la maison.

M. Ellangé évita son regard.

— Toujours les meubles du salon que ta mère achève de déménager.

Depuis le matin, on montait au grenier les fauteuils de soie capitonnée, les bahuts de Boule. On faisait place nette, pour le dortoir poméranien. On avait résolu de vider le bas; le salon était la pièce la plus vaste ; six matelas y tiendraient à l'aise. Ainsi échapperaient à la profanation les chambres libres, celles de Louis et de la pauvre Frida. Quant à celles où avaient vécu Jacques ej^ le Commandant, désormais elles demeureraient closes, comme les tombes. S'il fallait héberger quelque officier encore, on lui abandonnerait la chambre où Otto et elle avaient habité...

M. Ellangé soumit ces explications d'une voix

nerveuse. Mais Marthe signifia d'un geste qu'elle n'était pas dupe... Les pas maintenant piétinaient au-dessus. On entendit, si doucement qu'on la posât, le heurt de la bière sur les tréteaux. Julie montra, au bout d'un instant, son visage de pomme ridée, sous le bonnet tuyauté.

— On a besoin de Monsieur.

— Va, père!

Elle voyait la longue boite de sapin et, l'entourant d'une doublure vernie, le coffre de chêne clair avec ses poignées d'argent. Elle voyait une dernière fois le grand corps osseux, allongé, les couvercles que l'on vissait... Et en même temps elle voyait, sous le tertre de la terre lorraine, le cadavre décomposé de son frère... Elle eût voulu se lever, fuir!... Elle s'exaspérait d'être ainsi immobilisée, saignante. L'action eût peut-être allégé, fragmenté sa souffrance. Tandis qu'ainsi étendue sans bouger, maison, ville, pays, chaque deuil aboutissait à son deuil. Elle était le centre frémissant, la cible où se répercutaient ensemble tous les coups.

On allait, - — l'enterrement étant fixé à l'aprèsmidi du lendemain, et nul garnisaire ne se montrant encore, — descendre le cercueil au salon, où se pouvait plus commodément disposer une chapelle ardente, lorsque la sonnette brutalement tinta. Le te.Tips de parlementer dans le vestibule avec un

fourrier tendant un billet de réquisition, et la vieille Julie accourait, bouleversée.

— Je ne sais ce qu'il dit, dans son baragouin, audrait Marthe, pour le comprendre.

M. Ellangé descendit. Un masque de dignité glacée raidissait son visage douloureux. Il avançait, par un instinctif retour d'habitude, tête haute et le jarret tendu, avec cette démarche un peu théâtrale qu'il avait naguère quand l'huissier à chaîne d'argent annonçait, devant les robes rouges : La Cour!... Sa fierté en imposa à ces huit hommes qui, le fusil au pied et le sac à l'épaule, attendaient en plaisantant. C'étaient des fusiliers du 33®. Ils venaient du fond de la Prusse orientale. Corpulents et rouges dans leur tunique gros bleu, avec leurs énormes musettes pendant à la ceinture, leur f pantalon dans les bottes et le manteau roulé, ils montraient, sous le casque à pointe, des trognes rébarbatives. Une odeur de cuir et de drap mouillé, de sueur et de tabac écœura M. Ellangé. Il savait [ assez d'allemand pour comprendre ce qu'exigeait - 'le fourrier : des matelas et des couvertures, de la i , viande, des pommes de terre, de la bière, de l'eauf de-vie, des cigares... Mais l'émotion fut la plus forte, étrangla sa voix, il eût voulu leur crier, en français, tout ce qui lui gonflait le cœur. La pénible scène se prolongeait, risquait de devenir violente. Un grand diable roux grommelait en crachant par

terre, entre deux bouffées de sa pipe. Alors un des soldats s'interposa. Il avait servi, pendant trois ans, comme piqueur à la Compagnie du Nord, à Abbeville.

— Ah! bon, pensa le Procureur, un de leurs espions! C'est cela...

L'homme traduisit d'un trait, sans trop d'accent : ses camarades et lui ne demandaient que la ration réglementaire ; et prenant des mains du fourrier un carnet crasseux, il lut : « Par homme, 750 grammes de pain, 500 grammes de viande ou 250 de lard, 600 grammes de pommes de terre avec sel, 30 grammes de café noir, 60 grammes de tabac €u 5 cigares, 1 demi-litre de vin ou un litre de bière, 1 douzième de litre d'eau-de-vie... »

Allons ! le vainqueur ne se laissait pas mourir de faim! Rageur, M. Ellangé ouvrit la porte du salon, montra les lits... Pour les provisions, c'était bien, il allait faire le nécessaire. Puis, profitant de la bonne volonté de l'interprète, il invoqua le respect dû aux morts, demanda le silence et la tenue. Il y avait aussi dans la maison une jeune femme et un enfant nouveau-né. Le grand-père faillit dire : le fils d'un des vôtres, un médecin, un officier... Mais une honte douloureuse le retint... Mieux valait cacher, comme une tare, l'union maudite... A mesure que l'ex-piqueur interprétait, les expressions arrogantes tombaient, un air de commisération adoucissait les

LES FKONTIÈriES DU CŒUR 213

traits bruns, hâlés par la dure campagne... «On faisait la guerre, mais on était des hommes ! » dit le fourrier. M. Ellangé, sans répondre, remontait. Ce changement d'attitude l'irritait davantage encore, il préférait leur grossièreté de tout à l'heure. Non, il n'avait rien de commun avec ces barbares! Il les haïssait, reconnaissait en eux autant d'Ottos!

Cette nuit-là, Marthe ne put dormir. Elle attendait, les nerfs à vif, que l'aube parût et que le canon tonnât. A travers les portes closes, monta longtemps le bruit de l'escouade, vaquant à ses besoins et à ses besognes. De gros rires parfois résonnaient, des bouts de phrases allemandes. D'entendre, pour la première fois depuis qu'elle avait cessé de parler avec Otto, prononcer les gutturales syllabes, elle éprouvait une étrange impression de surprise et de peine. La chère langue, si profonde et si belle, à laquelle elle s'était habituée au point d'y jeter encore directement, quatre mois plus tôt, ses pensées, ces mots qui avaient été pour elle la révélation de l'amour, l'intimité du foyer, tant de joies inoubliables, elle en retrouvait le son avec une espèce de répulsion; elle en avait désappris la cordialité familière. Elle continuait à en percevoir le sens, mais, à passer par ces bouches ennemies, le sens même en devenait hostile. Elle éprouvait, au « baragouin » qui rendait folle la vieille Julie, et qui faisait se crisper

les visages de son père et de sa mère, une souffrance physique... Elle ne put reposer qu'à l'aube. Sur leurs sommeils assommés, un matin silencieux se leva. Ils se réveillèrent en tremblant d'entendre gronder aux vitres les canons du bombardement. Mais nul bruit ne troubla les heures, sinon, en bas, le va-et-vient des Poméraniens, et sur le boulevard le passage de régiments nouveaux, aux sons criards des fifres. Leurs notes aiguës stridaient, sur le tapage des cuivres. L'une après l'autre, les musiques entonnaient leurs marches victorieuses... Un général défila au milieu de son escorte... Lorsqu'au milieu d'un cortège recueilli, 1 char très simple qui emportait le Commandant s'ébranla, les rues étaient pleines d'escouades heurtant aux portes, en quête de leurs logements. La plupart des boutiques étaient fermées, et sans le fourmillement des uniformes bleus, gris et verts, les trottoirs eussent semblé vides et la ville déserte. Nul Amiénois ne se montrait. Après l'office rapide à Saint-Rémy, M. Ellangé, tout en cheminant tête nue derrière le corbillard qui gagnait le cimetière de la Madeleine, apprit du docteur Nichamy que la Citadelle s'était rendue, dans la matinée, sans nouveau combat. La veille, le capitaine Vogel avait été blessé d'une balle au flanc; tombé au poste d'honneur sur le bastion qu'il défendait, il était mort quelques heures après, à la lin de l'après-midi. Le

LES FRONTlÈr.ES DU CŒUR 215

comte Woirhaye, le plus ancien des officiers de la garde mobile, lui avait succédé... A minuit, un conseil de défense s'était réuni. Les mobiles du Nord se refusaient, ouvertement, à poursuivre une lutte inégale; les artilleurs, qui eussent voulu combattre jusqu'à la dernière extrémité, se voyaient contraints de braquer leurs canons sur leurs propres foyers... Il n'y avait qu'à céder! Et l'on avait, la mort dans l'âme, hissé le drapeau blanc. Von Gœben avait accordé les conditions de la capitulation de Sedan et de celle de Metz. Les officiers conservaient leurs armes et efîets personnels; le matériel de guerre et les approvisionnements passaient au vainqueur; toute la garnison était prisonnière.

— Et, demanda M. EU ange avec un battement de cœur, sait-on quelles sont nos pertes?

— Quatre morts, répondit le docteur, avec le brave Vogel.

— Louis?

— Vivant!

— Ah!... Alors, sain et sauf?

— On ne sait rien encore. Le feu prussien a été des plus vifs. Il y a d'assez nombreux blessés.

M. Ellangé respira. Blessé? Si le malheur voulait que Louis le fût, on le soignerait, on le guérirait... L'essentiel était qu'il eût échappé au seul malheur irréparable!... La captivité, on en revient!

Devant la Citadelle, où le convoi tournait à gauche pour gagner le lointain cimetière, M. Nichamy, toujours bousculé, s'éclipsa. Il fallait répartir dans les autres ambulances de la ville les blessés français, et trouver du jour au lendemain six cents lits réquisitionnés pour le Musée Napoléon. Un grand lazaret prussien allait s'y installer.

Parla tristesse de la rue faubourienne, aux pauvres maisons basses, le cortège funèbre, bien réduit, cheminait. M. Ellangé, suspendu au sort de Louis, avait décidé qu'en attendant de solennelles obsèques à Pont-Noyelles, le corps de son père serait déposé à Amiens, au plus près, dans une sépulture provisoire. Une dizaine de fidèles suivaient, jusqu'au champ de repos, les restes de celui qui avait parcouru l'Europe, aux temps où à la hampe des drapeaux les aigles d'or volaient, de capitale en capitale... M. Ellangé songeait à la vie aventureuse de son père. Par deux fois Jean-Pierre Ellangé avait vu se succéder, sur la terre de France, empereurs, républiques et rois. Mais, au cours de ces trois quarts de siècle, jamais la Patrie n'était tombée si bas. Il fallait remonter aux jours les plus noirs, à la royauté anglaise, pour se souvenir d'un tel démembrement... Non, jamais, même lorsque le Commandant s'en était allé semer et récolter le café au soleil de Sào-Paulo, tandis qu'Anglais, Autrichiens et Russes se pavanaient sur la place de

LES FROiNTlÈRES DU CŒUR 217

la Concorde, la Nation n'avait connu abaissement pareil!... D'où viendrait le salut? Paris résisterait il encore longtemps? Gambetta réussirait-il à jeter les armées de province au-devant de Ducrot? Le plan de Trochu se réaliserait-il? Problème sans solution, noire algèbre dont l'inconnue se dérobait devant l'incertain avenir... D'un œil sec, M. Ellangé regardait descendre, dans la fosse fraîche, le lourd coffre de bois jaune; la corde passée 4ans une des poignées d'argent filait lentement. Le cercueil lomba, et tandis que le curé marmonnait des prières, un fossoyeur lança, selon le rite, quelques pelletées de terre. Elles retentirent lugubrement. C'était le définitif Requiescat, l'adieu de tout ce qu'évoquait, dans sa haute taille foudroyée, le vieillard qui gisait là, avec ses souvenirs de gloire... C'était aussi, pour M. Ellangé, avec la faillite dn régime dans lequel il avait grandi, la faillite de toute sa vie intérieure : vie de famille brisée par la mort de son père et de son fils, vie d'affection pour toujours meurtrie par le mariage de Marthe... Otto, et ce petit Hermannl... Quels chagrins allaient encore compliquer son tourment?... Il était nuit déjà quand il rentra boulevard du Mail.

— Ça ne va pas bien, lui annonça Julie en lai ouvrant la porte. La petite a la fièvre.

Marthe, sous la poussée du lait, délirait. Elle

croyait voir Otto et l'écartait, en le suppliant d'une voix entrecoupée :

« — Dis à ces hommes de se taire... Leurs voix me font mal... Hermann ne peut pas dormir... il pleure... Tout le monde pleure à cause d'eux... Emmène-les, emmène-les tout de suite!... » Elle ne se calma que très tard, après que sa mère, anéantie, mais debout, vaillante machinalement, eut renouvelé vingt fois, à son front tenaillé de migraines, les compresses d'eau sédative. La Citadelle rendue, Louis hors de danger amenèrent, sur ses lèvres gercées, un sourire infiniment triste... La nuit fut mauvaise... M. Nichamy apparut aux premières heures, prescrivit les soins nécessaires. Mais ■ quels remèdes soulageraient la torture morale?

— On ne sait rien encore, pour Louis? demanda, en le reconduisant, le père en proie à son idée fixe.

— Rien...

Le docteur éludait. Sur le seuil, il s'enquit si M. Ellangé avait connaissance du placard qui intimait l'ordre de verser, aux autorités prussiennes, toutes les armes à feu que les maisons pouvaient receler?... Ainsi, le vieux fusil du Commandant, ses pistolets, les armes de chasse de Jacques et de Louis, il allait falloir se séparer de tout cela! Ils avaient donc bien peur 'iue des liiains

vengeresses s'en saisissent, et que la guerre du désespoir commençât?..,

— En attendant, ajoutait le docteur, nos caisses sont à sec, et je ne sais comment nous allons pouvoir faire face à toutes les dépenses. Hier, il nous fallait vingt mille francs par semaine pour donner du pain à tous les malheureux qui chôment, aujourd'hui il va nous falloir cinquante mille francs par jour pour nourrir cette armée de rapaces, cette invasion de dévorants; nous sommes écrasés de réquisitions... On va être forcé de recourir à une nouvelle création de papier fiduciaire.

— Amiens est riche, dit M. Ellangé, et s'en relèvera. Plaie d'argent n'est pas mortelle...

Déjà à la fm d'octobre, un emprunt de deux cent mille francs avait été couvert en quelques jours; lui-même avait souscrit, pour plusieurs milliers de francs... Que ne donnerait-il pas, pour que l'occupation s'abrégeât, et que toutes les maisons de France cessassent d'être, comme la sienne, des hôtelleries allemandes!

— Et nous ne sommes qu'au début, fit le docteur, en lui serrant la main. Il s'agira peut-être demain d'une bien autre rançon !

— Quelle?

— Chut!... Ce n'est pas certain encore. Je ne voulais pas vous en parler, pour ne pas vous donner trop de joie.

— Dites!

— Vous allez peut-être revoir Louis, s'il veut prendre l'engagement de ne plus servir jusqu'à la fin de la guerre. Voilà : les mobiles prisonniers vont être dirigés sur l'Allemagne. Mais il se pourrait que les artilleurs fussent autorisés à rester à Amiens prisonniers sur parole. La ville devrait payer en échange un million, dans les quarante-huit heures... Adieu. On vous verra, à l'enterrement de Vogel? Peut-être pourrez- vous apercevoir Louis!...

M. Ellangé remontait, moins inquiet, près de Marthe... Elle l'écouta, réfléchit longuement, tandis que sa mère avait peine à ne pas s'évanouir, suffoquée de plaisir. Elle ne sut que dire : — « Ah! mon Dieu! » et se mit à sangloter, affalée près du lit. Marthe vit alors que ses cheveux, de gris, étaient devenus tout blancs. Elle n'aurait plus besoin de se poudrer, pour paraître vieille!

— Écoute, père... pour que Louis soit libre, donne tout l'argent que tu -pensais devoir un jour m'appartenir... Je veux prendre ma part de la rançon... C'est à moi seule à assurer cette somme... Il ne peut y avoir de plus saint emploi, ni même, simplement, d'autre emploi de ce qui plus tard me serait revenu, et à quoi je n'ai, moi ni mon fils, aucun droit...

Elle rougit, honteuse. L'idée que sa fortune

et celle d'Hermânn auraient pu être un jour grossies de la part d'héritage du Commandant, et de la quotité disponible par la disparition de Jacques lui parut odieuse. Elle y songeait, avec horreur, pour la première fois.

M. Ellangé ayant réendossé sa redingote noire, pour se rendre à Saint-Leu, où Tévêque allait présider la cérémonie en l'honneur du capitaine Vogel, dut promettre de rentrer immédiaten^ent, avec des nouvelles de Louis. Il sortit en même temps que s'éloignaient, avec des remerciements, les Poméraniens, assouvis et reposés. Ils ralliaient le régiment, qui s'assemblait sur l'Esplanade : « On s'en va, paraît-il, du côté de Rouen, » dit l'ex-employé de chemin de fer, et en guise d'adieu, il salua militairement, à la française. Il sembla, eux partis, que la maison désolée redevînt presque heureuse, on respirait. Mme Ellangé et Julie circulaient d'un pas plus vif, faisaient remettre tout en ordre, par le valet de chambre et le cocher...

Marthe, immobile dans son lit étroit, sous la pile

de draps qui la maintenait, caressait de la main

droite le visage de son fils. Hermann, clignant les

yeux, à cause du jour, tétait avec conviction son

pouce. Elle le lui enlevait de la bouche, mais

avec obstination il l'y replongeait. Il finit par se

fâcher tout rouge, plissa de colère, en criant, sa

dcau si douce. Il ressemblait ainsi à son grandis.

père, le jDasteur, plus qu'à son père. Elle contemplait avec stupeur cet être qu'elle avait pétri de son sang et de sa chair, qu'elle continuait à nourrir de son lait, qui lui devait tout, hors l'étincelle de la vie, et qui déjà manifestait en lui toute une lignée étrangère, les instincts d'ancêtres inconnus, une sombre flamme qui couvait, éclaterait un jour!... Son fils?... Oui, et en même temps, et d'abord, le fils d'Otto, des Rudheimer, leur fils!..* Pourtant elle promenait toujours sa main si tendre sur le satin tiède, qui se lissa; les cris s'achevèrent en gazouillis; la mignonne bouche fut une cerise... Elle chérit d'une ardeur d'autant plus désespérée l'innocent être, que les siens obscurément le détestaient. Sa présence lui était un réconfort, peuplait sa solitude... Sur quels chemins, à cette heure, errait son père?... Était-il près? Était-il loin?... Elle s'en voulut de ne pas être inquiète de l'absence de toutes nouvelles... Mais, par une singulière contradiction, loin de souhaiter qu'il apparût, elle appréhendait, maintenant, de le revoir.

Elle tressaillit, à la voix de son père. Il montait l'escalier, en contant à Mme Ellangé et à Julie qu'il n'avait pu voir Louis, blessé légèrement au bras, et soigné à l'ambulance... Le médecin-major qui la dirigeait, et à côté de qui il s'était trouvé à l'église, l'avait rassuré... Dans quelques jours, si

le million était garanti, les artilleurs seraient remis en liberté. Louis, transporté en voiture boulevard du Mail, pourrait se guérir, au milieu d'eux... Il dit l'imposante gravité des obsèques, qu'avaient suivies le général von Gœben et son état-major, le maire et le Conseil municipal, avec tous les offificiers de la Citadelle, provisoirement mis en liberté. On avait inhumé Vogel au bastion Saint- Pol, à la place même où il était tombé. ^Et lorsque son courage eut été rappelé par ses compagnons d'armes et par l'évêque, von Gœben, se tournant vers SCS soldats qui rendaient les honneurs, avait loué, comme elle le méritait, « la lin glorieuse d'une victime du devoir ».

Les lendemains leur parurent longs, bien que se confirmât la certitude de revoir Louis. Le docteur entra un moment et leur apprit que le Conseil avait engagé sa signature pour dix valeurs de cent mille francs. Trois conseillers étaient partis pour Lille afm de les négocier, tandis que d'un autre côté le maire allait chercher à ramasser la somme sur place... En cas de double succès, on aurait ainsi une réserve.

— Inscrivez-moi pour cinquante mille francs, dit M. Ellangé. Vous aurez les fonds ce soir.

Et comme Marthe murmurait : « Père! » il étendit la main. Qu'elle n'effleurât plus ce sujet! Qu'elle cessât de se tourmenter!... Il le lui dit

-22i LES FRONTIÈRES DU CŒUR

fortement, quand ils se retrouvèrent seuls. Dano sa joie de retrouver intact le fils pour la vie duquel il venait de trembler, ce Louis qui était maintenant toute la famille, il inclinait à la pitié, vis-à-vis de sa fille, il éprouvait un remords d'avoir pu la blesser, malgré lui; et, en signe d'effacement et d'oubli, il se pencha sur le berceau, mit pour la première fois, au front de son petit-fils, un bref baiser, qui amnistiait.

Ce fut le 5 décembre dans l'après-midi, que Louis, le bras soutenu dans une gouttière, avec des bandes en écharpe, descendit de voiture, aidé d'un infirmier; M. Ellangé avait été le chercher en calèche. Quand il pénétra dans la chambre de. sa sœur, Marthe, à qui on avait fait la surprise, poussa un cri, et soulevée à demi, malgré les objurgations de sa mère, elle étreignit longuement le revenant. Il avait aminci, les traits plus virils sous les cheveux en broussaille, hâve et fébrile, avec un feu sombre dans le regard. Il baisa ensuite son neveu, qui le regardait, en bavant avec sérénité.

— Pauvre mignon, murmura-t-il... Il te ressemble, je trouve.

Malgré le père qui voulait l'entraîner, et Mme Ellangé à chaque minute apparaissant : « Louis, ton lit est prêt ! » il refusait de se coucher.

' — Tout à l'heure! Laissez-moi parler... Que

je suis content, Marthon, que tu aies repris ta chambre de jeune fille!... Nous allons pouvoir bavarder, d'un lit à l'autre... Il n'y aura qu'à ouvrir la porte!... Je pensais tout le temps à vous, au mauvais sang que vous deviez vous faire... Pauvre grand-père!... Moi, j'avais le diable au corps!... Si tu avais vu Vogel, sous les balles... Ça pleuvait comme grêle. Il se promenait à travers, en souriant... Les canailles! Ils 'étaient embusqués derrière le bureau de l'octroi, en avant du fort de Maulcreux, et nous canardaient... Alors il a voulu, pour mieux pointer la pièce que je servais, prendre sa visée, dans l'embrasure... Paf ! au côté droit!... J*ai reçu mon pruneau une minute après. J'ai de la chance, ça n'a fait qu'érafler l'os...

— Allons, Louis, assez causé! ordonna M. Ellangé.

— Ah! si je n'avais pas été blessé! J'aurais fait comme notre capitaine, Violette, qui a refusé de donner sa parole!... Je serais parti avec lui... Qui sait, j'aurais peut-être pu m'échapper, rattraper l'armée de Faidherbe... Ah! si chacun voulait!... La guerre à outrance! On en viendrait à bout!... On les balayerait, à la fin...

Il parlait, parlait, sans s'apercevoir du mal qu'il faisait à Marthe. Il la regarda, toute pâle, les dents serrées. Il allait murmurer : « Pardon! » quand on entendit, à un coup de sonnette autoritaire,

2m LES FRONTIERES DU CŒUR

la porte de la rue s'ouvrir, un bruit de voix, de pas... Presque aussitôt Julie accourait, hors d'elle...

— Madame, madame...

— Quoi? balbutia Marthe, sans deviner encore. M. et Mme Ellangé, instinctivement, s'élancèrent,

comme au-devant d'un péril.

— Qu'y a-t-il?

Julie cligna de l'œil :

— C'est un officier allemand, avec son ordonnance... Un médecin...

Un éclaiir traA'ersa Marthe. Elle comprit :

— Otto!

Le cri fut si perçant que d'en bas Otto Rudheimer l'entendit, et qu'Hermann, réveillé en sursaut, prit peur, hurla... Il y eut une seconde d'afï'olement.

— Je vous en supplie ! gémit Marthe.

Elle montra à sa mère les deux hommes, M. Ellangé crispant les poings, Louis empourpré d'un sang brusque, et désignant la porte de la chambre voisine :

— Par là!... Vite... Je vous rappellerai tout à l'heure.

Et récueillant toutes ses forces, elle dit à Julie, dont les vieilles jambes se dérobaient :

— Qu'il monte!

— Toi! C'est toi!...

Elle pressait, dans ses petites mains brûlantes, les lourdes mains brunes. Elle enveloppait d'un inquiet sourire les chers traits retrouvés, l'identique visage; le teint était seulement un peu plus vif, et la barbe plus rude et plus longue. Mais, au fond des yeux couleur de source, c'était ^toujours la même franche affection... Assis au chevet du lit, Otto répondait, à ce regard d'interrogation ardente, par une autre interrogation, non moins profonde. Et c'était entre eux, ils le sentaient, une solennelle, décisive minute que cette confrontation de leurs âmes.

« Est-ce bien toi, disait le silence de Marthe, toi, mon cher mari, que je retrouve dans cet être dont l'apparence n'est pas ohangée, malgré l'afîreux uniforme que tu,portes?... Sans lui, sans ce déguisement qui te fait pareil à ceux que je hais, il me semble que tu es encore le (même, celui que j'ai

aimé, et que depuis ces longs, ces abominables mois, j'avais malgré moi presque cessé d'aimer... Car je ne pensais plus à toi sans te voir pareil à ceux qui ont tué mon frère et mon grand-père, qui ont envahi mon pays, et qui, en attendant de le démembrer, vivent sur lui de meurtres et de rapines... Mais maintenant que tu es près de moi, et que ton regard se promène avec tendresse de ton fils à moi, je vois bien que tu es toujours l'Otto que j'ai connu... Tu souffres, le premier, de tout ce. qui nous a séparés... Tu me plains et tu me comprends. » Et le grave, l'inquiet sourire d'Otto répliquait : « Pauvre petite chérie, source unique de mes préoccupations, comme je suis attendri de te voir couchée dans ta pâleur !... Que de mornes heures j'ai vécues loin de toi!... Comme j'ai partagé tes angoisses et ton deuil, en apprenant la mort de Jacques!... Nous avons subi une affreuse fatalité, mais telle était la volonté du Très- Haut, dont nousne sommes que les humbles instruments.. Du moins tout n'est pas perdu, puisque je t( contemple vivante, et que près de toi repose notre petit Hermann... Courage, confiance, nous aurons de beaux jours encore ! »

Otto se leva, et par-dessus le lit de Marthe, il écarta de nouveau la mousseline qui protégeait le sommeil de son fils. L'enfant, les paupières closes, lui ressemblait si étonnamment qu'il ressentit un

âpre orgueil. Malgré lui, il se réjouissait qu'Hermann fût bien de la race des vainqueurs, et que le moins de sang français possible coulât dans ses veines. Pour la nation humiliée, vaincue, il n'éprouvait point d'aversion, mais le sentiment qu'elle subissait une juste loi, le châtiment de son imprévoyance et de ses fautes. Il y avait une douce et généreuse France aussi, celle dont Marthe était l'image. Cette France-là, l'exceptioni^elle, payait pour l'autre. Il revit l'Exposition de 1867, le tiède ciel nocturne empli de feux et de musiques, l'immense fête déchaînée à travers Babylone...

— A quoi penses-tu? demanda-t-elle.

Avec la divination de la douleur, elle flairait l'intention ennemie, elle était déjà en défense... Elle avait vécu loin de lui trop d'heures, et, avec ces heures, trop de choses avaient entre eux passé, pour qu'après le premier élan de l'amour, la réflexion ne vînt pas. L' autrefois, si puissant et si doux qu'il fût, n'était pas assez fort pour se substituer longtemps tout entier au présent...

Marthe posa sa main sur l'épaule d'Otto. Elle éprouvait une répugnance à sentir sous ses doigts la tresse dorée, insigne du grade, à frôler l'épée, dont la dragonne traînait sur le drap.

— Rassieds-toi près de moi. Parle...

Son émotion s'apaisait après le sursaut qui l'avait mise sur son séant, le cœur battant à rompre,

■230 LES FROiNTIÈRES DU CŒUR

tandis qu'Otto achevait de gravir l'escalier, entrait... Ils s'étaient dévisagés une seconde, embarrassés de leur contenance, puis, balayant tout le reste, un instinct les avait poussés. Elle tendait les bras, il s'y jetait, sans mot dire. Après la longue étreinte, il l'avait baisée au front, puis, faisant le tour du lit, il s'était approché du berceau, avait soulevé très haut l'enfant qui gigotait et braillait. Il l'avait dorloté, bercé, avec de doux mots allemands; Hermann stupéfait s'était tu, bientôt il riait et bavait, tandis que le chatouillait l'épaisse barbe. Alors Otto l'avait étendu, sur l'oreiller plat, et, consolée, la petite chose tiède s'était rendormie, dans son inconscience animale... Leur fils! Cette chair qui était leur chair, voilà ce qui les avait rapprochés, dans la communion du plus profond sentiment humain. C'est ce qu'avait senti Marthe, en revoyant son mari. Et c'est pourquoi «lie se tourmentait déjà, en percevant qu'à peine rejoints, un dissentiment naissait, du lien même qui les rassemblait.

Mais, toute à la volonté de se montrer supérieure aux événements, de rester digne du compagnon librement choisi, elle se raccrochait à sa fuyante tendresse, aux souvenirs intimes, à tout ce qui ravivait, exaltait l'inattendue présence :

— Par quel miracle es-tu là?... Gomment ne m'as-tu <pas prévenue?

LES FRONTIÈRES DU CŒUR 23t

— Tu n'as pas reçu mes dernières lettres?

Il répondait en français sans paraître surpris qu'elle eût évité, depuis qu'il était là, de prononcer un mot d'allemand. Elle lui sut gré de sa délicatesse.

— Aucune depuis... attends!...

Elle se remémora : en quelques semaines, tant, tant de choses!

— Depuis un mois. •

— Je t'ai écrit trois fois... d'abord de Metz, puis de Reims, enfin lorsque j'ai obtenu de passer du service de santé de la 3^ division de réserve à la direction du grand lazaret d'Amiens...

— Tu es nommé ici?... Tu viens...

La phrase resta en suspens... Surprise joyeuse ou peinée? Marthe ne le démêlait pas en elle-même. A la vue d'Otto, elle n'avait pas réfléchi, elle avait supposé qu'il suivait sa division, celle-ci traversant la ville, comme faisaient les autres troupes, — et que, passant à proximité, il venait embrasser sa femme et son fils... Elle se frappa le front :

— C'est vrai ! Tu ne savais même pas, pour Hermann!... Tu ne sais rien... C'est affreux!... Vivre ainsi dans des jours pareils!... Chacun de son côté... On pourrait mourir... J'aurais pu être morte, depuis huit jours, tu ne l'apprendrais qu'aujourd'hui... Alors, tu ne sais pas?... Grandpère?...

L'aile noire plana, assombrit leurs visages, Marthe reprit :

— Oui, lundi dernier.

— Comment?

Ah ! comment?... Elle hésita. Les idées affluaient, se heurtaient en elle... Leur mêlée contradictoire l'emplissait de trouble. La vérité l'emporta. Elle avoua, presque brutale :

— A l'entrée de vos troupes. Cela lui a donné le dernier coup.

Et aussitôt elle regretta sa franchise, en voyant se durcir l'expression d'Otto. Son front barré d'une ride, ses lèvres pincées disaient clairement : « Qu'y puis-je? C'est la conséquence inévitable de la guerre! » Il n'éprouvait qu'une pitié de commande, parce qu'un tel malheur la touchait, elle ; mais au fond, il la trouvait injuste, et lui en voulait... Repentante, elle chercha sa main, qu'il abandonna sans rancune. Elle l'appuya sur son sein. Il avait la mansuétude égoïste du triomphateur, plutôt qu'une gêne attendrie. Et cependant il était intelligent et bon.

— Tu sens comme mon cœur bat? dit-elle. Otto sous ses doigts percevait la pulsation de

la vie. Elle jaillissait, avec le sang rouge, de la source généreuse. Et en même temps une émotion plus douce l'envahissait, au contact de la poitrine ferme et ronde. Une autre source s'enflait là, où

buvaient à même les lèvres goulues d'Hermann. A sentir palpiter, sous sa mairi puissante, cette existence doublement sienne, Otto, bouleversé, cessa d'être le Germain vainqueur, enivré de son droit et de sa force. Il fut le mari et le père, il fut un brave homme heureux et malheureux, le compagnon de naguère, l'ami d'aujourd'hui et de demain. Une bonne volonté infinie le transporta. Le médecin vit clair. Il avait, depuis ]e commencement de la guerre, touché, soulagé tant de maux ! Il saurait ne pas envenimer l'invisible blessure! Peu à peu, Marthe meurtrie se calmerait, se cicatriserait...

— Chère femme, dit-il, essayons de nous aimer sans nous faire souffrir. Assez de causes d'irritation et de peine viennent du dehors, assez de dangers menacent notre entente, pour que nous nous efforcions de ne penser qu'à ce qui nous rapproche. Le mauvais temps passera... Tu le veux?

Elle porta à ses lèvres la main puissante, la baisa tendrement :

— Je le veux!

Il se leva :

— Et maintenant je voudrais saluer ton père et ta mère. J'ai pensé que je pourrais, durant le temps que je devrai séjourner ici, habiter près de toi. Ainsi j'éviterai sans doute à ta maison une occupation plus lourde. Hors le cas où l'arnié^

m LES FRONTIERES DU CŒUR

entière rallierait Amiens, vous n'auriez à loger désormais que moi et mon ordonnance...

— Sonne, dit-elle.

Le visage renfrogné de la vieille Julie se glissa dans la porte entre-bâillée. Si la pensée pouvait tuer, son regard eût poignardé, dans le dos, Otto, courbé sur le berceau, où Hermann agitait, en pleurant, ses bras minuscules... Mais Otto se releva, paisible, en tenant son fils dans les bras.

— Il veut téter, dit Marthe, donne-le-moi!... Julie, prévenez INIonsieur et Madame que je les attends...

Tandis que Louis se couchait, autant pour éviter de voir son beau-frère, que parce qu'il se sentait étrangement las et transi, M. Ellangé, enfermé dans son cabinet de travail, avait avec sa femme une scène violente : la soudaineté de l'apparition d'Otto, auquel il était à cent lieues de penser, l'avait jeté dans une rage froide.

— Puisque ce monsieur n'a pas la délicatesse de comprendre que sa place en ce moment n'est pas ici, je vais lui dire ce que j'ai sur le cœur!

■— Mais, Lucien...

— Il n'y a pas de « mais Lucien ! »

En" vain, de sa voix brisée, Mme Ellangé alléguait les droits de son gendre, le Procureur, dans un réquisitoire haché, donnait cours à sa haine. Il allait et venait, cognait du poing la table, bouscu-

lait un fauteuil. A voir hors de lui cet homme si calme, elle rentrait les épaules, se faisait toute petite. Minable dans sa robe noire, et les yeux rouges, elle avait épuisé toute sa résistance, elle no pouvait plus être à sa fille de nul secours, comme à son mari de nul appui. La perspective d'un perpétuel conflit à domicile l'accablait. Ce n'était pas assez que la guerre eût tout saccagé autour d'eux, voici qu'elle allait s'instal^ler, quotidienne, au foyer!...

— Car Otto vient sans doute à demeure, gémitelle.

— Il ne manquerait plus que cela!

M. Ellangé vit leurs repas empoisonnés, leurs jours condamnés à la geôle. Otto vivant parmi eux, c'était le carcan qui se resserrait. Plus cruelle mille fois que le bref passage d'anonymes, cette présence dans la maison conquise, c'était l'insulte incessante, l'oppression intolérable. Ainsi ce n'était pas a^sez que de leur avoir pris leur fille, il fallait encore que l'Envahisseur, le Meurtrier mît le pied sur leurs gorges, les écrasât et les narguât, aussi longtemps qu'il le voudrait...

Julie alors parut, dit son mot.

— C'est bien! Allons...

Il se hâtait, résolu. Mme Ellangé suivait, en sup-

liant :

— Modère-toi, Lucien, je t'en supplie!

— Passe, fit-i].

Mais l'invective mourut court, à ses lèvres, quand derrière sa femme il aperçut, dans le crépuscule qui noyait la chambre de sa commençante pénombre, le touchant tableau : Marthe, le sein. découvert, allaitait son fils; instinctivement, il prenait de ses menottes la blanche rondeur, veinée de bleu. Elle lui souriait, de ce divin sourire qu'ont les madones, un bras passé autour du corps emmailloté. Et de l'autre main, elle étreignait celle de son mari, qui les contemplait tous deux, d'un air d'adoration. M. Ellangé sentait à cette vue sa colère se fondre, en une douleur complexe. Pouvait-il le détester sans réserve, cet Otto qui aimait tant Marthe? Sous la tunique guerrière, dont il exécra l'emblème, un cœur pacifique battait... M. Ellangé s'arrêta, décontenancé... Le Prussien s'effaçait, il n'y eut plus que l'homme. Otto fit un pas en avant, et s'inclina, très digne.

— Je vous prie de me pardonner, monsieur, la surprise pénible que j'ai pu vous causer. J'ai a ppris par Marthe qu e mes dernières lettres s'étaient égarées. Sans quoi, je ne me serais pas présenté aussi brusquement chez vous. Personne ne ressent plus que moi, croyez-le, la tristesse des circonstances où nous nous revoyons.

— Père, dit Marthe, Otto vient diriger, à Amiens,

les ambulances du Musée. Si tu le veux bien, il habitera ici avec son ordonnance...

— De la sorte, je serai plus près de ma femme, et vous serez quittes d'être dérangés, à toute heure, par des réquisitions de logement...

M. Ellangé, pris au dépourvu, acquiesça, d'un signe de tête. Il ne voyait, sous Tattention conciliante, qu'un impudent égoïsme, le sans-gêne grossier du vainqueur. Attendrie pas l'attitude de Marthe et de son gendre, heureuse de voir l'orage écarté, Mme Ellangé, après avoir consulté timidement du regard son mari, dit de sa voix faible :

— Votre chambre est prête. Votre homme peut y monter votre bagage, s'il est là...

— Merci. Je renverrai donc pour la nuit. Oh! je ne serai pas là bien souvent... Ne m'attendez pas pour le dîner... Et, à présent, il faut que je retourne sans retard au lazaret...

Il ajouta, non sans noblesse, en tirant sur les pans de sa tunique, dont le col remontait :

— Tout à l'heure, en pénétrant dans ces salles du Musée, où naguères j'ai goûté avec Marthe un haut plcv.'«^ir, et en les voyant pleines de soldats blessés, j'ai fait, je vous jure, un retour mélancolique!... Il y a des heures où le devoir de chacun est ingi^at...

Il attendit un instant, puis voyant, au visage fermé de M. Ellangé, que l'avance resterait sans

538 LES FRONTIERES nU CŒUR

réponse, il signifia, en élevant la main : « A votre aise! » et prenant sur la commode sa casquette plate, il joignit les talons et salua. Puis, après avoir été baiser sa femme et son fils, il sortit, sans affectation, la tête haute...

Dès lors une vie difficile commença. Otto mettait d.;ns ses rapports avec ses beaux-parents une discrélion et une politesse parfaites. Feignant de ne pas remarquer leur involontaire répulsion, — car de leur côté M. et Mme Ellangé s'efforçaient à la plus absolue correction, — il paraissait à peine, sans cesse pris par ses absorbantes fonctions. Ils s'évitaient, n'échangeaient que des conversations brèves, au hasard des rencontres, entre deux portes. Les repas en commun, qui eussent été pénibles, étaient, d'un accord tacite, supprimés. Le premier jour, Otto déjeuna au lazaret, et le soir mangea près de Marthe. Le lenmain, étant rentré trop tard, on le servit seul. M. et Mme Ellangé, tristement assis en face l'un de l'autre dans la salle à manger trop grande, aA'aient toujours achevé de dîner à sept heures. Quant à Louis, par ordonnance de M. Nichamy, il ne quittait pas le lit. Une courte entrevue avait mis en présence les deux beaux-frères. Des phrases banales entre leurs silences étaient tombées, devant l'infranchissable mur dressé entre eux. Le vernis de civilisation au moindre mot

craquait; ce n'étaient pas des parents, ni un malade, ni un médecin, ni de fins et graves esprits qui étaient face à face, mais des adversaires irréductibles, dont les idées, les sentiments, la chair même se haïssaient. La force de l'âge ajoutait à cette sourde violence. Tous deux jeunes, en plein épanouissement, ils la contenaient avec d'autant plus de peine. Otto acceptait, de la vieillesse de M. Ellangé, le muet reproche qui, dans les yeux de Louis, lui était odieux... Il s'interdit de pénétrer dorénavant chez le jeune homme, bien qu'à sa rapide visite il l'eût trouvé dans un état peu satisfaisant. 11 se bornait à demander de ses nouvelles, lorsqu'il croisait sa belle-mère. Celle-ci, malgré l'incurable regret de son fils aîné, ne ressentait pas, à l'égard de leur hôte, la même antipatliie irraisonnée. Mère, elle était indulgente pour l'homme qui, du moins, avait rendu sa fille heureuse; elle lui était reconnaissante d'être attentionné, de s'effacer ainsi, dans la maison en deuil. Elle avait aussi, inquiète de Louis, un superstitieux respect pour la profession et la science réputée d'Otto. Le docteur!... C'est ainsi qu'elle l'appelait lorsqu'elle parlait de lui, ou donnait un ordre à son sujet... Ainsi s'établissait entre eux une existence parallèle où, chacun faisant par nécessité ses concessions, les apparences étaient sauves et le fond réservé.

Otto, après la première irritation causée par l'accueil de ses beaux-parents, s'était fait presque aussitôt une raison... Il était arrivé sans l'ombre d'arrière-pensée, naïvement heureux à la pensée de revoir sa femme. Privé de toute nouvelle, depuis un mois, il calculait anxieusement les jours : l'accouchement devait être imminent, s'il n'avait eu lieu déjà. Il souhaitait fébrilement être là, ne laisser à nul autre le soin d'assister Marthe, et de mettre au monde son fils, car nul doute à cet égard ne l'inquiétait : il aurait un fils, un beau petit Hermann, un vrai Allemand. Il était fier que ses yeux s'ouvrissent en même temps que naissait la patrie nouvelle; avec elle Hermann grandirait, enfant de l'Allemagne Une; né dans le sang de la guerre, il connaîtrait la paix riche et glorieuse; c'était pour lui que ces grands événements passaient en rafale, et que le Destin s'accomplissait...

Ballotté à la suite des armées, et se vouant tout aux écrasantes fatigues de son métier, Otto avait vécu comme en rêve ce tourbillon d'heures; l'homme n'avait presque plus le temps de penser, tant le médecin devait agir. Les manches retroussées, chirurgien à l'occasion, il n'était plus qu'une volonté tendue : ne pas s'attendrir, diagnostiquer d'un coup d'œil, réséquer, recoudre, ou bien panser, la chair et l'âme. A peine, durant la première partie de la guerre, si, de Wissembourg à Sedan

il avait trouvé un instant pour se réjouir des victoires payées de tant de sang, ou anxieusement songer à la santé de sa femme, aux répercussions que pouvaient avoir sur elle de telles secousses... D'abord il s'était exaspéré, en voyant qu'elle ne pouvait rejoindre Marbourg et que, l'eût-elle pu, (jlle ne fût venue qu'à contre-cœur reprendre sa place de Rudheimer, auprès du pasteur et de sa femme... Puis, la guerre n'ayant point cessé, contre son espérance, après Sedan, il s'était, puisque l'incroyable entêtement de la France obligeait à faire encore appel au sort des armes et à la justice divine, réjoui que Marthe n'eût pas quitté Amiens. Ainsi pourrait-il peut-être se rapprocher d'elle... Allègrement, il avait suivi la marche sur Paris, ot du haut des coteaux de Meudon contemplé, avec une joie orgueilleuse, la grande ville corrompue, qu'étreignait maintenant le cercle de fer... Envoyé à Metz, il avait repris tristement le chemin de l'Est. Enfin, apprenant qu'une petite armée française se formait dans le Nord, et qu'allaient marcher contre elle les corps de Manteufïel et de von Gœben avec la troisième division de réserve, il s'était gaiement remis en route et n'avait eu de cesse, Amiens conquis durant son séjour à Reims, qu'il fût désigné pour faire partie des troupes d'occupation. La protection d'un ami, au grand Quartier Général, et l'évidence des services qu'il

pouvait rendre, grâce à sa situation particulière, dans une grande ville centre d'opérations, l'avaient fait aussitôt nommer médecin en chef du lazaret... Et le long des routes encombrées de convois, il se hâtait au trot de son cheval, avec une hâte joyeuse... Chère petite Marthe! Avec quelle grave ardeur il l'avait prise dans ses bras! Il l'aimait avec une nuance nouvelle; la bonne humeur du vainqueur, une espèce d'orgueil ingénu qui ne s'inquiétait pas de ce que pouvait ressentir la vaincue, et qui était au contraire flatté, par une telle possession...

Un soir, — c'était le surlendemain de l'arrivée d'Otto, — M. Ellangé entra, après le dîner, dans la chambre de Marthe. Il avait le front soucieux : la santé de Louis tout le jour l'avait tourmenté. M. Nichamy avait, en changeant le pansement, fait une moue peu rassurante, et, de fait, la plaie avait le plus vilain aspect. Le bras était enflé jusqu'à l'épaule, et d'une dureté brûlante. La céphalalgie et la fièvre ne cessaient pas. Une intervention chirurgicale allait sans doute être nécessaire.

— Il faut demander à Otto de voir cela, dit Marthe.

Mais M. Ellangé haussa les épaules : il ne manquait pas de ;praticiens éminents à Amiens!... Sa haine contre « Herr Rudheimer » s'avivait, depuis le matin, des catastrophes nouvelles dont

les dépêches officielles et les journaux d'Abbeville avaient apporté l'écho.

— Je ne te l'avais pas dit encore pour ne pas te faire de peine, car je suppose que la présence de ton mari ne suffît pas à te faire oublier tout le reste!

— Oh! père...

Il vida son âme : le malheur s'acharnait à coups redoublés. A Paris et sur la Loire, deux grandes défaites venaient encore d'accabler la France. La capitale avait tenté, du côté de la INIarne, une sortie. Trois jours durant, l'armée de Ducrot, essayant de se frayer passage, s'était héroïquement heurtée, sur les plateaux de Villiers et de Champigny, aux masses du Prince de Saxe. Paris, après s'être élancé tête basse, était à nouveau rejeté dans sa geôle. A la même heure, Frédéric-Charles barrait, à Loigny, la route par laquelle d'Aurelle et Chanzy s'ébranlaient enfin, au secours des assiégés. L'armée de la Loire, rompue au premier choc, avait été écrasée, les jours suivants, autour d'Orléans; elle avait dû évacuer la ville. Les Allemands y entraient en maîtres, pour la seconde fois... L'espoir de la jonction, un moment caressé, s'évanouissait...

— Vois-tu, petite, ajouta M. Ellangé, je ne voudrais pas être mauvais prophète, mais nous perdons, avec ces deux batailles, toute possibi-

lité de nous en tirer maintenant avec succès... Paris est définitivement séparé de la Province. Notre armée principale n'existe plus... Rouen est aussi au pouvoir des Prussiens, depuis avanthier... Nous sommes à la merci du vainqueur...

Il prêta l'oreille :

— J'entends le pas de ton mari. Je ne veux pas voir sa joie!...

Précipitamment il heurtait à la porte de Louis ; elle était, depuis l'arrivée d'Otto, presque toujours fermée à clef, ne s'ouvrait qu'aux heures où le médecin était au Musée. C'étaient alors de lit à lit, entre le frère et la sœur, de brefs échanges de paroles. Leur intimité était gâchée par la pensée toujours en tiers, une présence invisible... Ils ne s'aimaient pas moins, mais ils souffraient de si mal se le dire.

— Vite, ma bonne!

Mme Ellangé, qui veillait sur l'insomnie de son fils, n'eut que le temps d'ouvrir et de refermer. Otto frappait : Marthe attendit une seconde :

— Entre, fit-elle enfin, d'une voix altérée. Otto parut, las. Elle guettait, à son visage, le

reflet de son âme. Elle sentit qu'elle l'eût détesté, si elle l'avait vu gai. Mais, déprimé par ses préoccupations et son labeur quotidien, il ne songeait qu'à l'agrément de respirer, dans une atmosphère

LES FROiNTIERES DU CŒUR 245

douce. Affectueusement il embrassa Marthe, puis sourit à son fils, qui dormait.

— Prends garde, tu vas le réveiller, avec ta barbe !

Il approcha du lit un des fauteuils crapaud, s'y enfonça non sans en avoir considéré, d'un air de blâme, la soie bleu pâle... C'étaient bien là, pensait-il, les goûts dépensiers, le luxe de la nation frivole!... A Marbourg, le fauteuil «Voltaire était tendu d'un solide reps vert...

— Ouf! Cela fait du bien de se retrouver près de toi... Notre pauvre Marbourg!... Comme c'est loin!... Ah! quand cette vilaine guerre serat-elle finie !

Elle lui sut gré de ne pas faire allusion aux victoires récentes, et répondit avec franchise :

— Mais, Otto, est-ce que ce n'est pas de la Prusse que cela dépend?

Il chercha à lire sa pensée :

— Comment?

Elle regretta soudain sa phrase. Sur quels sables sanglants s'engageait-elle?... Déjà, la veille, elle avait éprouvé que, hors leur vie familiale, étroit sentier où ils pouvaient marcher encore, tout n'était que fondrières, buissons hérissés d'épines... Au moindre écart leurs routes divergeaient, et c'était, brusquement, le précipice. Elle seCoua la tête.

— Non, je te demande pardon l Mieux vaut que nous ne parlions pas de cela.

— Pourquoi?

— Tu ne le comprends pas?

— Je l'avoue...

Ainsi, dans son placide orgueil, dans sa tranquillité blasée par tant de succès, dans l'inébranlable confiance aussi que lui inspirait l'appui de son Dieu, il ne songeait même pas qu'elle pût s'attrister, un soir de défaites ! Il ne lui venait pas à l'esprit qu'elle pût, et qu'elle dût en souffrir cruellement, et qu'il lui répugnât, par une suprême pudeur,, de prendre, devant lui, la défense de la France !

— ■ Soitî murmura-t-elle vivement, tant la blessure était cuisante... Eh bien! puisque tu le désires, je te dirai...

Elle s'arrêta,' reprit conscience : c'était fou! Mais lui, avec sa double supériorité d'homme et de conquérant :

— Tu dois parler, maintenant!

— Eh bien! je pense qu'à présent c'est assez de sang versé, dans les deux armées, et que la Prusse a conquis assez de drapeaux, de canons, assez d'hommes et de villes pour se montrer généreuse, et pour offrir la paix.

— Mais, ma chère, vQtre Gambetta est si persuadé qu'à force d'éloquence, il finira par

triompher de l'Allemagne!... On offrirait la paix à vos obstinés, qu'ils n'en voudraient pas... Sois certaine que vous seuls nous contraignez maintenant à la guerre!

Elle le regarda, stupéfaite. Elle eût cru, d'un autre, à un hypocrite sarcasme. Otto était sincère.

— Quel peuple pourrait se résoudre sans déshonneur aux conditions que vous ofîrez? Mais tant qu'il restera en France des hommes valides...

Elle s'interrompit, effrayée elle-même par l'éclat de sa voix. Avec plus de tristesse que d'étonnement, Otto la considérait. Par sa soumission, sa tendresse, elle lui avait jusque-là semblé faire partie intégrante de lui-même. L'amour qu'il lui portait, et qui au début s'était inquiété de ce que le caractère de Marthe avait de légèreté française (c'est ainsi qu'il qualifiait ses dons de grâce romanesque et de sensibilité fine), cet amour calme et grave s'était depuis longtemps rassuré; il y entrait de l'estime pour les qualités réellement allemandes dont Marthe avait fait preuve à Marbourg : son intelligence, son sérieux, son dévouement. Il y entrait aussi de l'infatuation, un plaisir à l'idée qu'il avait dorénavant place conquise, que la supériorité teutonne avait fait son œuvre, et qu'au demeurant. c'était fatal et c'était juste!... Mais avec cette changeante France, on

devait toujours se méfier, il aurait dû s'y attendre ! Et voilà pourquoi il se sentait moins surpris que blessé... Il n'en voulait pas encore à Marthe de le méconnaître, en méconnaissant les vertus et les droits de sa race; mais il souffrait de sa volte-face, ainsi que d'une trahison d'amitié. Convaincu do la légitimité de sa cause, il ne songeait même pas à s'expliquer, fût-ce pour les excuser, les raisons qui persuadaient Marthe de l'excellence de la sienne. D'un regard perçant, elle suivait, lisait à mesure le travail de sa pensée. Elle ne broncha pas quand il conclut, d'un ton bourru :

— L'Allemagne ne revendique que la terre d'Allemagne. Je pense comme toi qu'il est triste que son unité se cimente dans le sang. Mais c'est une loi inévitable. Rien ne se crée sans lutte et' sans douleur... Si ton patriotisme ne t'égarait, tu reconnaîtrais au contraire quelle est notre modération.

Alors, tranquillement il expliqua, à propos de la nomination des fonctionnaires allemands à l'administration civile (l'intendant Sultzer remplaçait Lardière à la Préfecture), le fonctionnement de l'occupation. Trois gouvernements généraux, ceux de l'Alsace, de la Lorraine et de Reims, régissaient jusqu'ici le territoire conquis; un quatrième venait d'être créé, celui de Versailles, doni dépendaient l'Oise, la Seine-Inférieure et la

Somme. Et cela était nécessaire, l'ancien gouvernement de l'Empire n'existant plus et le nouveau n'étant pas reconnu par la volonté nationale. Tant qu'une Assemblée constituante n'aurait pas feiit choix du pouvoir nouveau, la République n'était que l'anarchie, et le préfet Sultzer était dans le vrai en abolissant, au nom du roi de Prusse, les lois et les arrêtés du Gouvernement de la Défense sur la conscription et la levée ^n masse... Marthe, les yeux fermés, écoutait, mais elle dédaigna de répondre. Elle éprouvait, avec stupeur, combien cet homme qui parlait, avec une voix paisible et autoritaire, était différent de celui qu'elle aimait, de l'Otto bon, intelligent, délicat d'avant la guerre. Se pouvait-il que celui qui cueillait avec elle, sur la route de Werda, l'Elisabethenblûmchen, l'herbe d'or dont elle fleurissait la potiche de Delft, celui qui écoutait avec un air d'extase la sonate en ré, son compagnon d'Italie, le savant qui enseignait à l'Université l'art de combattre la souffrance et la mort, ce fût cet officier sanglé dans sa tunique, cet Allemand rogue? Se pouvait-il qu'elle eût en face d'elle le tendre mari de naguère, le père d'Hermann?... Elle s'interrogeait avec épouvante, et en même temps constatait que c'était bien le même, un seul et même homme, et que toujours il avait été ainsi, sans qu'elle en eût jusque-là souffert!.,.

Quoi! en une seconde elle était emportée à mille lieues de Itii, un monde les séparait?... Elle ne réfléchissait pas qu'elle avait mis à son insu quatre mois de deuils et de défaites à parcourir le chemin qui l'éloignait de lui... Elle assistait, stupéfaite, au changement à vue. Un voile se déchirait, et elle apercevait avec horreur qu'ils avaient à la fois tout, et plus rien de .commun, qu'ils étaient des êtres d'une autre mentalité, d'un autre sang, d'une autre race... Elle était la France humiliée, déchirée, sanglante... Et lui, la lourde arrogante Prusse !...

Alors, du fond de son âme et de sa chair, elle le haït, en souffrant désespérément de le haïr. Elle lui en voulîaiï aussi, par une de ces naturelles injustices du cœur, d'avoir, elle seule, tous les motifs de souffrir, étant la meurtrie et la vaincue, tandis qu'il la regardait, lui, sans la comprendre, avec son optimisme heureux, irresponsable...

Quelques jours passèrent, jours noirs, malgré le blafard éclat de la neige. L'hiver était décidément venu, le rude hiver du Nord. Amiens avait repris sa livrée. Un ciel gris et bas pesait sur les toits violets, couleur d'orage. La brume noyait la ville. L'incessant roulement des charrois, io passage, par centaines, des voitures de réquisition sonnait sur le sol dur. Une armée de chariots était rangée sur le boulevard de l'Est. Les rues se

glaçaient de verglas. Sous les fenêtres du boulevard du Mail, deux jours durant, tous les chevaux de la ville défilèrent, les gras, les maigres, les fringants, les boiteux, une véritable théorie de carnes étiques : ^des vétérinaires et des officiers prussiens les passaient en revue, place Longueville. On vivait dans l'attente d'on ne savait quoi. Des bruits singuliers couraient : Napoléon III était mort... Les uns disaient d'une hémorragie ; suicidé, •disaient les autres : le poison!... Des mouvements de troupes ajoutaient à l'agitation sourde. Le 4^ et le 44®Poméraniens partaient, rentraient avec armes et bagages. Un coup de canon était tiré à la Citadelle. Signal? On chuchotait que l'armée de Faidherbe, réorganisée, était rentrée en campagne. Une nervosité s'emparait de tous.

Marthe, à mesure que ses forces revenaient, sentait son détachement croître, envers Otto- Le mouvement d'aversion qui l'avait transportée n'avait duré que le temps de l'irréflexion; elle s'était aussitôt raisonnée... Nul ici n'était coupable, il n'y avait que des victimes. Il fallait qu'elle dominât ses nerfs; aucun dissentiment tangible, aucune scène irréparable n'avaient eu lieu... Us s'aimaient encore... Ils pouvaient, ils devaient s'aimer encore!... Hermann aussi n'était-il point là, trait d'union étroit de leurs vies?... Mais plus elle se cherchait ides mobiles d'accord, plus elle

trouvait de motifs de discorde. Ils naissaient de» plus futiles causes : un mot, un regard, un silence. La guerre était entre eux. C'est ainsi que le 13, — où l'on sut les détails de la déroute d'Orléans, les 77 canons pris, les 4 vapeurs armés, les 10 000 prisonniers, — la perspective de toute une soirée à passer ensemble fut pour Otto et Marthe si pénible, qu'ils se séparèrent au bout d'une demi-heure. Ils ne s'étaient pourtant rien dit, que de banales phrases. M. Ellangé, d'un œil aigu, suivait le conflit. Il n'eût rien fait pour le faire naître, mais il se réjouissait qu'il fût né. Un de ses plus cuisants chagrins, parmi tous ceux qui le harcelaient, était de ne s'être pas opposé jadis, plus formellement, au mariage de sa fille. Avait-il assez prévu tout cela ! Sa prévoyance ne le consolait pas, au contraire. Marthe était liée, indissolublement, à son malheur ! ... Mme Ellangé, elle, n'avait d'yeux que pour l'état de Louis. Il empirait.

M. Nichamy, le 14, jugea une consultation nécessaire. Il eût voulu faire appel à son collègue de r Hôtel-Dieu, le fameux chirurgien Doyelles. Mais celui-ci avait dû s'aliter la semaine précédente... Otto rentrait à ce moment du lazaret. Il croisa dans l'escalier son beau-père et Nichamy qui descendaient, en discutant quel médecin choisir. Au salut d'Otto, le docteur répondait courtoisement, et se retournant:

— Mais est-ce que M. Rudheimer a vu Louis?

— Pas depuis quelques jours...

— Il pourrait nous donner son avis !

— A vos ordres.

M. Nichamy gardait, de conversations avec Otto, lors de ses précédents voyages, une haute confiance dans les lumières et le talent du Privatdocent. Pourquoi ne pas prendre conseil de lui? A tous les titres, nul n'était mieux qualifié... Ainsi pensait le bon docteur, dans sa simplicité de brave homme. Aussi ne comprit-il rien au coup de coude furieux que lui décocha M. Ellangé, en remontant.

Otto, après avoir amicalement abordé Lo-is, débandait avec dextérité le bras de son beaufrère. La plaie parut, afîreuse. La gangrène gagnait, l'enflure faisait rouge l'aisselle, bombée de durs ganglions.

— Eh bien? dit en tremblant Mme Ellangé, aevant la moue d'Otto.

— Il faut mettre là le bistouri, tout de suite.

— C'est ce que je pensais, dit Nichamy... Je vais chercher Lortal... J'espère le trouver.

Otto secoua la tête :

— Le temps presse. Je puis, si vous le voulez...

M. Ellangé, gêné, détourna les yeux. Louis hésitait, à la fois touché et révolté. Mais une telle

autorité et une telle bonhomie se dégageaient de l'attitude d'Otto, que la mère, emportée, supplia. Louis céda, avec honte. Sans paraître rien remarquer, Otto avait tiré de sa poche la petite boîte plate où il portait toujours ses instruments, demandé de l'eau, de l'iodoforme, de la charpie, des bandes. Il regarda Louis amic^alement :

— Je vais vous faire mal. Vous serez brave. Peut-être qu'ainsi nous éviterons l'amputation...

Les dents serrées, sans un cri, Louis supportait l'opération cruelle. Otto tailla, trancha les chairs, gratta l'os... Nichamy, un tablier sur son gros ventre, servait d'aide, Mme Ellangé avait dû sortir. Le père, le front à la vitre, silencieusement souffrait. iQuand ce fut fait, et qu'Otto eut mis la dernière épingle, au bras bandé, Louis le remercia, d'un long regard...

— Voilà! nous verrons demain.

Et, sans autre phrase, Otto sortit, discrètement. Le lendemain, la fièvre avait diminué, la gangrène parut stationnaire, l'aisselle dégonflait...

— Ton mari a été admirable, disait le soir Mme Ellangé à Marthe.

Elle n'avait pas vu Otto de la journée. Une pluie interminable avait lavé les vitres, amolli l'air. Marthe, détendue, se laissait aller à la mélancolie des longues heures grises. Elle s'était levée,

LES FROiNTIÈRES DU CŒUR 255

pour la première fois, était restée debout une partie de l'après-midi. Infiniment lasse, elle pensait avec moins de rancœur à son mari, elle lui était reconnaissante de la simplicité affectueuse avec laquelle il venait d'agir, elle le retrouvait et se retrouvait. Avant le dîner, M. Ellangé, surexcité, entra. D'étranges rumeurs couraient : Ham avait été repris aux Prussiens, par l'armée de Faidherbe, qui approchait. On disait ses forces considérables. Les Prussiens s'agitaient. Leurs officiers s'étaient réunis, en conseil de guerre, à la place Longueville. Cent seize voitures de réquisition chargées de vivres et de munitions étaient parties, sans doute au secours de von Gœben ou de Manteuffel... Était-ce la délivrance? Le cœur de Marthe se gonfla d'un brusque espoir...

Il était onze heures du soir quand Otto revint, mais pour quelques minutes seulement, dit-il. Il avait l'air inquiet et préoccupé, prétexta son travail pour s'en aller vite, après avoir embrassé son fils, à plusieurs reprises. On apprit par son ordonnance que la garnison entière d'Amiens se préparait au départ. Naturellement, les médecins des ambulances restaient, à cause des blessés... Boulevard du Mail, pas plus que dans les autres maisons de la ville, on ne dormit. A quatre heures du matin, pour la première fois depuis l'occupation, le boute-selle sonna. Des batteries de tam-

256 LES FROiNTIERES DU CŒUR

bours retentirent, dans la nuit finissante. Les régiments traversaient la ville. Quand l'aube terne se leva des lourds nuages, l'armée prussienne tout entière, — une brigade d'infanterie, deux régiments de uhlans, trois batteries, une compagnie de pionniers de campagne, — était massée sur la place Longueville et les boulevards. M. Ellangé, de ses fenêtres, voyait le hérissement des lances des uhlans, immobiles sur leurs lourds chevaux. Une inexplicable attente commença. A dix heures, la cavalerie avait déjà mis deux fois pied à terre; enfin, à dix heures et demie, un grand escogriffe, vêtu en paysan, était conduit au général et lui montrait un papier. Sitôt lu, en selle! Des ordres volaient, les troupes rompirent...

En les voyant s'ébranler enfin, et leur sombre masse rouler vers la route de Saint-Fuscien, M. Ellangé ressentit une inexprimable ivresse. Lorsque les chevaux du dernier peloton de uhlans eurent disparu, sur le boulevard Saint-Charles, il se mit à chanter des paroles sans suite, et se précipitant chez Marthe et chez Louis qui causaient, porte ouverte, il entra en trombe, cria :

— Partis! Ils sont partis!

A midi, on apprit que la Citadelle demeurait occupée. Mais le soulagement de voir la ville libre était si grand, et si violente l'espérance, qu'un vertige s'empara des plus raisonnables. Avec

l'armée de Faidherbe la victoire approchait. Marthe riait toute seule. Le vautour aux ailes noires s'envolait de son cœur. Elle attendait, impatiemment, qu'Otto revînt, elle ne se souvenait plus de l'avoir haï, elle avait hâte de l'embrasser, de toute son affection revenue, comme autrefois.

DERNIÈRE PARTn

— Ce feu ne chauffe pas! gémit Marthe.

Elle jeta dans l'âtre quelques pommes de pin, qui aussitôt pétillèrent et flambèrent. Du bois qui noircissait, fumant, soudain darda la flamme. Et tous trois tendirent, à sa clarté dansante, leurs mains transies. Un reflet rouge illumina le triste visage de M. et Mme Ellangé. Penchés autour de la cheminée, le père et la mère contemplaient leurs peines, d'un œil fixe.

— Marthon!

La voix venait du lit, brisée, comme lointaine.

— Remonte la lampe, veux-tu, Marthon? demanda Louis. Elle va s'éteindre.

Sans le feu, qui projetait au plafond et aux

murs ses jeux de lumière, il eût fait presque noir, dans la chambre. La haute carcel, posée sur la table de nuit, ne jetait plus autour d'elle qu'un pâle cercle jaune. Cela suffisait pour qu'avec un saisissant relief apparût, dans sa pâleur impressionnante sur la blancheur de l'oreiller, la figure désespérée de l'infirme. Marthe, en tournant la clef, baissait les yeux. Elle ne pouvait, sans un serrement de cœur, voir ces traits . qui criaient la douleur de vivre désormais mutilé, ni le bras gauche étendu sur le drap, ni, autour de l'épaule désarticulée, le moignon du pansement. Il y avait quatre jours, le 28 décembre, le chirurgien Doyelles, aidé de M. Nichamy, avait amputé Louis du bras droit. Pratiquée trop tard, l'intervention d'Otto n'avait pu amener qu'un mieux passager, la gangrène avait repris son œuvre. Et il avait fallu se résoudre à l'opération cruelle.

Le silence à nouveau s'étendit, comme un steppe d'ombre. Chacun y promena sa misère. Jamais elle n'avait été plus pesante que ce soir-là, 1^^ janvier 1871. L'année écculéj, ces six mois d'ouragan qui avaient tout dévasté, ils en refaisaient, en eux-mêmes, le chemin sanglant. Ils revidaient d'un coup le calice, jusqu'à la lie. Et devant eux, c'était un inconnu de pires ténèbres, l'amas dv ruines nouvelles. Une à une, Marthe jetait au foyer les pommes résineuses. Elle les avait ramassées,

sous les sapins de Pont-Noyelles, aux derniers beaux jours... Pauvre Pont-Noyelles, criblé de balles, incendié, la semaine dernière! La grange où Ton rentrait le foin, et où elle avait dormi, gamine, dans la bonne odeur de l'herbe sèche, avec des brindilles plein ses cheveux, n'était plus que murs croulants, toit effondré... La maison presque entière, hors l'aile gauche heureusement, où était la bibliothèque, avait été détruite. Hélas! où que se dirigeât sa pensée, elle se heurtait, se déchirait, à tout contact!...

Ils avaient dîné tous les trois, en hâte, dans la salle à manger funèbre. Leurs yeux cherchaient les absents, comptaient les places vides, autour de la table démesurée. Frida, Jacques, le Commandant... Louis, là-haut, rongeant son chagrin... Otto enfin, auquel M. et Mme Ellangé ne songeaient que pour se réjouir qu'il n'y fût pas... Il festinait à l'Hôtel de Ville avec les médecins du corps d'occupation et différents chefs de service... Marthe, en dépêchant le repas, revivait les longues agapes des années précédentes, ces deux « premier janvier » passés avec M. et Mme Rudheimer, Otto et Frida, dans la chaude petite salle à manger de la Burgerstrasse, à Marbourg. Le poêle de faïence ronflait doucement. Au milieu de la table, les mandarines et les chocolats, dans leurs papiers de soie et d'argent, pendaient aux branches de l'arbuste de

Noël, hérissé de petites bougies, comme un buisson ardent. Et les bouteilles de johannisberg allongeaient leurs cols grêles, sous la poussière vénérable. Parfois elle prenait la main d'Otto, et la lui gardait... Qui eût prédit un tel lendemain?... Elle s'interrogea : elle ne savait si elle préférait que son mari fût ce soir loin d'elle, ou si elle eût mieux aimé qu'il fût là, quand même... Elle soupira, elle était mieux ainsi, sans lui. N'était-ce pas la logique des choses? Elle ici, avec les siens, sa vraie, sa seule famille, ceux de sa race!... Et lui dehors, avec les siens, les Allemands, sa vraie, sa seule famille, ceux de sa race !... Loyalement elle avait essayé de l'aimer, depuis son retour, sinon avec l'entier abandon d'autrefois, du moins avec cette grave tendresse qui pouvait encore subsister, en des cœurs et des âmes de leur trempe. Elle avait fait la part de la guerre, comme il se doit, en cas de sinistre. Elle avait sacrifié toute une moitié d'ellemême, de ses susceptibilités, de ses goûts, de ses affections, tranché vif, à la hache. La mère qui naissait en elle l'avait aidée au renoncement de la femme : il lui restait des devoirs, à défaut de joies, dans la vie... Un moment même, elle avait cru que l'existence serait possible encore, refleurirait, comme une de ces plantes meurtries, à demi fauchées, et où par miracle remonte la sève... C'était au moment où elle avait vu Amiens délivré, les

rues vides de casques à pointe, où Ton avait espéré que Faidherbe, avec son armée reconstituée, balayerait Manteuffel... La lutte changeait de face... Paris, dégagé par le Nord, brisait le cercle de rinvestissement... Marthe, avec Louis, avait cru la France sauvée, la victoire revenue...

Jours d'exaltation ! Amiens en fièvre secouait sa torpeur. Les boutiques s'ouvraient. »Les places étaient noires de groupes gesticulants. On contait que von der Gœben allait être cerné parles troupes françaises, elles viendraient ensuite facilement à bout de la Citadelle. Elles avançaient sur la route d'Abbeville, d'Albert, de Roye; des postes de mobiles occupaient Largeau. On les avait vus, on leur avait parlé. Et l'on se moquait bien du nommé Hubert, qui commandait la petite garnison prussienne, et dont une affiche menaçait de bombarder la ville au premier mouvement des habitants ou à la première apparition des Français! Dans la surexcitation, on avait même tiré, du faubourg de Noyons, sur une patrouille ennemie. Et cet Hubert exigeant qu'on lui livrât l'auteur de l'attentat, plus vingt mille francs d'amende, sinon il ouvrait le feu, la foule grondait indignée. S'il avait le malheur de mettre sa menace à exécution, nul doute, Faidherbe passait la garnison entière et les blessés au fil de l'épée!... Les ouvriers exaspérés parlaient

déjà de massacrer ceux-ci. M. Nichamy, sur les ordres du maire, avait fait apposer en hâte sur les murs de toutes les ambulances, aux grilles du Musée et de la Bibliothèque, de grandes banderoles où était inscrit : « Honneur d'Amiens! Respect aux blessés!... » Otto, le vendredi et le samedi, avait dû rester confiné au lazaret, si bien que Marthe, inquiète, avait résolu, le samedi soir, de faire atteler la calèche et de l'aller chercher, rue des Rabuissons. Elle ne pouvait mieux employersapremière sortie... Quand elle l'avait revu, dans le cabinet du conservateur, où il avait établi son bureau, un grand élan de gentillesse l'avait poussée vers lui. Il avait l'air si harassé, si seul, qu'elle avait ressenti une pitié. A son tour, il connaissait l'angoisse des revers, l'incertaine fortune... Les rôles étaient renversés. Victorieuse, elle ne lui en voulait plus. Une indulgence se glissait en elle, lui montrait Otto sous un autre jour. Bien qu'il affectât une sérénité un peu narquoise, Marthe démêlait son inquiétude, à se voir isolé avec ses six cents blessés, à la merci d'une population hostile... Et elle s'était trouvée tout naturellement tendre, presque câline... Elle n'avait pu le décider à venir dîner et coucher boulevard du Mail ; alors elle avait enlevé son chapeau, son manteau, elle lui avait tenu compagnie plus d'une heure. Ensemble ils avaitmt pris une collation, sur le coin du bureau, débarrassé de

ses papiers... L'avenir se parait d'une éclaircie. Elle s'était imaginé l'invasion repoussée jusqu'aux frontières; qui sait, peut-être qu'après tant d'épreuves ils parviendraient à retrouver un peu de calme, à pouvoir encore vivre un jour côte à côte, non sans une mélancolique douceur?...

Elle se leva en grelottant.

— On gèle!

Mme Ellangé consulta le thermomètre : 16 degrés pourtant! Bien qu'on forçât le calorifère, il ne parvenait pas à élever davantage la température. L'hiver entrait, par les carreaux gelés, par le dessous des portes, par les murs humides et froids. La neige épaississait, sur les toits de la ville et sur les trottoirs d'ouate, son linceul craquant.

— Ce n'est pas étonnant, dit M. Ellangé. Le thermomètre marquait — 8° dehors, ce matin.

Marthe revenait, avec un châle sur ses épaules :

— On ne peut pas se plaindre, père, quand on pense à tous les malheureux qui n'ont pas de feu...

— Et à nos soldats, Marthe! murmura Louis, aux soldats de Ghanzy, de Bourbaki, de Ducrot, de Faidherbe...

Les armées en détresse surgirent, avec leurs milliers de fantômes hâves. Épars sur la terre de France, les régiments déguenillés devant eux passèrent, traînant dans la neige boueuse, ou sur le

sol de pierre, leurs pieds saignants. Leurs grands troupeaux s'étendirent, prostrés, autour des feux de bivouac... On entendait leur souffle sifflant, la toux des poitrines creuses. Marthe amèrement se rassit. Comme son illusion avait été brève! comme la dalle était retombée vite! Quelques heures d'enthousiasme, et puis les obus s'étaient mis de la partie : les Prussiens de la Citadelle disaient : « Nous sommes là! » Du haut du beffroi on A'oyait toutes les routes gardées par les uhlans. Dés l'après-midi du dimanche, ils arrivaient, passaient au galop sur le boulevard, la lance en arrêt; ils ramenaient à la préfecture le préfet Sultzer. A trois heures, musique en tête, était rentrée la 3^ brigade d'infanterie, un régiment de cavalerie, deux batteries... C'en était fait. Le joug plus étroitement s'était abattu. Il courbait sous son niveau de fer toute espérance. Amiens voyait l'horizon se rétrécir, le jour s'éteindre. Les boutiques s'étaient fermées, les rues s'étaient étendues désertes. Un instant encore on avait haleté, dans l'attente de l'imminente bataille. Le lundi, le mardi, avaient afflué les lourds bataillons vêtus de bleu de Prusse, les hussards aux bonnets de fourrure et aux dolmans clairs, les pionniers gris de fer, les gendarmes en tunique verte, les artilleurs traînant sur le pavé les canons sinistres. Leurs gueules béantes s'étaient alignées en parc, devant l'Évêché. Des

pontonniers avaient défilé avec leurs équipages de batellerie. Cavaliers, fantassins, débouchaient toujours, par les routes du Sud, innombrables. Leur flot montait sans cesse, par vagues régulières, avec la puissante rumeur d'une marée humaine. Tout le 8^ corps était là. Et le soir, il avait fallu loger dix fusiliers du 40^ Hohenzollern. Otto avait dû descendre pour modérer leur tapage. Le mercredi, selon la coutume allemande à Iti veille d'un grand combat, on avait non seulement à Saint- Rémy, affecté depuis l'occupation au" culte protestant, mais à la cathédrale et dans toutes les églises d'Amiens, célébré un office solennel, où l'armée assistait...

Durant ces heures, si pénibles qu'à leur souvenir Marthe frissonnait, elle avait compris que sa destinée et celle d'Otto, irrémédiablement, se disjoignaient. Leur amour, après ce tâtonnant essor, ce suprême sursaut, ne se traînait plus qu'en voletant, l'aile brisée. L'attitude d'Otto se modifiait. Blessé, méconnu, il la regardait avec un insistant reproche, l'amertume de la voir s'éloigner, irrésistiblement. Il ne se plaignait pas, mais il souffrait, l'accusant en secret d'inconstance, quand les événements seuls, en changeant, l'avaient changée. Chaque jour accroissait leur distance.

A la fin de la semaine, — Marthe se rappellerait toujours cette date, c'était le 23, on avait

268 LES FROiNTIERES DU CŒUR

opéré Louis le matin, — le canon, dont on guettait d'heure en heure l'écho, avait enfin tonné. La bataille s'engageait, sur toute la ligne de l'Hallue, de Daours à Bavelincourt. Un pâle soleil brillait dans l'air glacé. M. Ellangé, du clocher de la cathédrale, avait guetté toute l'après-midi... Le drame se déroulait, avec ses péripéties invisibles, sur l'horizon gris; on repérait, à des floconnements de fumées blanches sur la sombre ligne des bois de Parmont, l'action des batteries. Au bruit sec du canon prussien répondaient, en sourd tonnerre, les grosses pièces de marine; leurs détonations couvraient le crépitement continu de la fusillade, il arrivait tantôt affaibli, tantôt distinct, reprenant ici quand il s'apaisait là. Il ne cessait de faire rage, à Pont-Noyelles. M. Ellangé, les yeux pleins de larmes, évoquait la vieille demeure éventrée, les chambres au saccage, le jardin labouré d'ornières. Le soir était déjà tombé, il ne pouvait se décider à quitter son observatoire. Au moment où il allait redescendre, le feu soudain avait repris, furieux, d'un bout à l'autre de la vallée. Les incendies s'allumaient, de place en place, les villages flambaient dans la nuit noire. Au centre, Pont-Noyelles brûlait... Ce foyer rouge, c'était leur propre foyer, c'était la grange et la maison, l'héritage de famille, qui s'en allait en flammes et en fumée. On avait appris, quelques jours après, avec quelle fermeté

avaient tenu les jeunes troupes de Faidherbe. Si, vers quatre heures, les Prussiens avaient fini par se rendre maîtres des villages au bord de la rivière, nulle part ils n'avaient réussi à mettre le pied sur les hauteurs qui surplombent l'Hallue, et, le soir, ils avaient dû subir un si vigoureux retour offensif que les divisions du Bessol, Derroja et Moulac un moment pénétraient dans tous les lieux qu'elles avaient dû abandonner; refoulées encore, elles n'avaient cédé Pont-Noj'elles qu'après un acharné combat, gardaient du moins Bavelincourt. Elles avaient campé sur leurs positions, après cette lutte si dure que Manteuffel, le lendemain, renonçait à les aborder de front, commençait un mouvement tournant. Mais Faidherbe, ayant attesté sa force, avait préféré rompre le combat. La rigoureuse nuit, sans feux par un froid de 8 degrés, et sans vivres que du pain gelé, avait été plus redoutable à ses recrues que le jour meurtrier, Masquant sa retraite de quelques volées d'obus et d'un mouvement de tirailleurs, il s'était replié vers Arras, avec ordre... Sans doute, il réapparaîtrait bientôt !

Ah! cette nuit glaciale, où, tandis que Louis gémissait dans un cauchemar de fièvre, ils avaient entendu rouler sans arrêt les charrettes parties le matin, toutes les charrettes de la ville, et qui par lentes files rentraient, avec leurs chargements

270 I.ES FROiNTIÈRES DU CŒUR

de blessés!... Marthe avait écouté sonner toutes les heures, hallucinée de visions. C'était Otto, dans la grande salle du Musée, se démenant au milieu des plaintes d'une foule sanglante... C'était, parmi les durs sillons de neige, une autre foule couchée, déjà roide, les yeux vitreux grands ouverts, sur les ténèbres... C'étaient, avec leurs branches fracassées par les balles, les pruniers secs, les vieux pruniers de Reine-Claude...

Le lendemain et le surlendemain, avait reflué par la ville le flot serré des régiments. Il en était venu, disait-on, jusque de Paris et de Rouen. Ils défilaient robustes, avec leur lourd aplomb de vétérans. En vain s'enfermait-on pour ne pas voir le fourmillement des casques à pointe, la cavalerie couler comme un fleuve, avec le clapotement des fers sur le pavé, la longue chenille des convois... Du boulevard s'élevaient, par bouffées graves et joyeuses, les voix des Rhénans en marche. Ils s'en allaient en chantant leurs hymnes, et tour à tour, à travers les fenêtres closes, Marthe distinguait les paroles des vieux airs... Heil dir im Siegerkrantz!... ou bien le cantique tant de fois entonné à Marbourg par son beau-père, la large et confiante allégresse du choral de Luther : Ein feste Burg ist unser Gottf... Elle le prenait en haine, ce Dieu qui n'était pas le sien. A la même place, quelques heures après, une lamentable colonne avait passé. Contraste qui leur

RONTIÈRES DU CŒUR 27 i

avait déchiré le cœur. Un millier de prisonniers français se traînaient, fourbus, la rage au front, entre quelques cavaliers de garde, carabine haute. Visages blêmes et vêtements en lambeaux, chaussures crevées, chasseurs à pied, marins, lignards, mobiles, paysans, la cohue cheminait sans un mot, sans un cri. Deux officiers étaient étendus dans une voiture. Ce troupeau que la faim, le froid ravageaient, et qui allait piétiner sur les interminables routes, de gîte d'étape en gîte d'étape, vers les forteresses lointaines, de quel élan Marthe eût voulu soulager sa misère, le secourir !... Elle avait supputé, impuissante, le nombre des malheureux qui s'en allaient ainsi, sur tous les chemins, bétail d'exil et de captivité... Décembre, à ses oreilles tintantes de l'odieux souvenir, resonnait le glas des batailles perdues : dans l'Ouest, Josnes, Villorceau, Tavers où Chanzy, malgré son héroïsme, n'avait pu se maintenir, la retraite sur Vendôme, puis après le canon de Fréteval, la retraite sur Le Mans, la retraite toujours, dans la boue, dans la bruine, dans la neige!... A Paris, le deuxième échec du Bourget, l'immense bonne volonté de la ville écrasée encore une fois, et depuis le 27, le bombardement commencé, aux acclamations de l'Allemagne, flairant l'instant de la curée... Un espoir encore restait, bien vague : Bourbaki... Il manœuvrait dans l'Est, avec une armée nouvelle... Oui,

morne fin, et plus morne commencement d'année!

Marthe tressaillit. Son père s'était brusquement levé.

• — C'est malsain de s'engourdir ainsi. On deviendrait fou, à la longue, si l'on vivait toujours avec ses pensées!... Prends le Montaigne, Marthe. Et lis-nous à haute voix, comme les autres soirs.

Ils essayaient ainsi, depuis quelques jours, de tromper leur tourment. Mme Ellangé demanda :

— Cela ne va pas fatiguer Louis?

■ — Non! non! fit-il. Lis, Marthon. Ainsi je pourrai m'endormir peut-être... m'endormir sans rêves...

Le sommeil! Tous ils appelaient sa réconfortante trêve, le bienfait de cet anéantissement où parfois, à force d'être las, ils roulaient assommés, trouvaient l'oubli.

M. Ellangé prit sur la cheminée le vieuxvolume aux caractères nets, et dont la reliure de veau écaille, dorée aux fers, s'ouvrait bien. Naguère, — jadis! — il en palpait, d'une caresse, la patine luisante, cette vie mystérieuse que le passé ajoute aux choses... Petits plaisirs, bien morts!... Lui qui aimait tant lire!... Mais à peine la page était-elle commencée, les phrases coulaient, murmure indis-

tinct. Son esprit repartait au pays du réel. Marthe cependant continuait :

« Et puis nous aultres sottement craignons une espèce de mort, quand nous en avons déjà passé et en passons tant d' aultres. Car non seulement, comme disait Heraclitus, la mort du feu est génération de l'air et la mort de l'air, génération de l'eau. Mais encore plus manifestement pouvonsnous voir en nous-mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict, l'enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l'enfance; et le jour d'hier meurt en celuy d'aujourd'huy et le jourd'huy mourra en celuy de demain, et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousjours un... »

Elle reposa le livre sur ses genoux. M. Ellangé, la tête basse, profondément songeait. Sa mère, debout près du lit, baissait la mèche de la lampe pour que moins de lumière baignât le repos de Louis. Il avait fermé les yeux; son souffle respirait, plus égal... Marthe médita la sagesse d'Heraclite et de Montaigne, cette perpétuelle mort des sentiments, des êtres et des choses, dont l'existence est faite... Elle se répétait : « Il n'y a rien qui demeure ni qui soit toujours un!... » Ainsi elle se sentait plus excusable, vis-à-vis d'elle, d'avoir changé. Elle avait obéi à une loi de nature... Elle se cherchait et ne se retrouvait plus. Où était la Marthe

271 LES FROiNTlÈRES DU CŒUR

d'avant la guerre. Pourtant, cette rapide, complète dissociation de son être d'hier et. de son être d'aujourd'hui se fût-elle accomplie de la sorte, si le cataclysme n'avait tout bouleversé?... Loyale et tendre, elle avait eu d'abord des regrets, puis des remords à se détacher invinciblement... Elle était trop juste pour ne pas continuer à rendre hommage aux qualités d'Otto, à sa haute intelligence, à sa bonté un peu rude... Mais cette constatation ne lui était qu'une raison de plus de souffrir. Rien, désormais, n'effacerait le malentendu foncier, irréparable. Ils s'avéraient différents en tout, depuis cette façon d'être qui tient au mode de sentir et de penser, à la formation du caractère, à l'influence de l'éducation, du milieu, à la marque enfin d'une société et d'une race, jusqu'à ce qui est le tréfonds de l'àme et de la chair, l'essence individuelle. La personnalité morale de son mari, telle qu'elle apparaissait à présent, sous le brutal jour des événements, la choquait, la blessait dans sa sensibilité la plus secrète; et sa personne physique même, à la familiarité de laquelle elle s'était pourtant réhabituée, plus par accoutumance que par regain, commençait à lui devenir antipathique...

Elle ramassa le livre qui avait glissé, le rouvrit au hasard... Elle s'émerveilla : les lignes sur lesquelles elle tombait répondaient si bien à son obsédante pensée... Leur fils! Quelle hérédité sommeil-

lait en lui, quel sang l'emporterait? Elle lut, relut en pesant les termes... « Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence de qui nous sommes produJcts, porte en soi les impressions non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et des inclinations de nos pères? Cette goutte d'eau, où loge-t-elle ce nombre infini de formes? Et comme portent-elles ces ressemblances, d'un progrez si téméraire et si desréglé, que l'arrière-fils respondra à son bisayeul, le nepveu à l'oncle?... » Des heures, durant ses nuits solitaires, les longues journées où son mari était au Musée, elle se penchait sur le berceau, scrutait le petit front modelé sur celui d'Otto, où sommeillait le legs atavique. Un Rudheimer? Ce serait affreux!... Aurait-il les lourds instincts d'un Allemand, ce petit-fils des Eilangé, ou bien porterait-il, dans la vivacité de ses yeux noirs, une âme à la ressemblance de celle de sa mère? Ardemment elle souhaitait que l'empreinte paternelle se bornât à la forme du visage et à la structure du corps, et qu'un sang plus généreux et plus vif courût, sous la blancheur de la peau germaine... Hermann? Non point! Mais Jean-Pierre!... Jean-Pierre, ainsi l'appelait-elle, passionnément, même devant Otto... Elle avait pris en horreur l'autre prénom, dont seul se servait le père... Pour toute la famille l'enfant était Jean-Pierre. Un Eilangé d'abord... Avec patience, avec foi, on lui

insufflerait, à ce petit, les goûts, les habitudes de son pays ! N'était-il pas deux fois Français, vrai fils du sol d'Amiens, par la vertu de la terre natale, et par le malheur de la patrie?...

Elle ferma, en se couchant, sa porte à clef. L'idée qu'après avoir vidé d'innombrables chopes et poussé autant de hoch! hoch! hurra! à la gloire allemande, Otto viendrait peut-être l'embrasser, lui était odieuse. Une nausée la prenait, au contact imaginé de sa barbe épaisse, fleurant la bière et le tabac... Elle évitait maintenant les longues causeries, heureuse que ses fonctions le retinssent, presque sans répit, au lazaret. Il partait avec le jour, rentrait toujours trop tard pour pouvoir dîner avec elle, souvent même couchait dans son bureau, sur un lit de camp dressé à demeure- Ce n'était point la besogne qui lui manquait. Sans cesse des voitures à croix rouge arrivaient, avec de pleins chargements. Ils comblaient, dans les ambulances, le vide fait par le départ en Prusse des blessés ou malades français prisonniers, qu'on expédiait, par trains. Les six cents couchettes du Musée étaient insuffisantes; on ne savait où abriter les gémissantes fournées, les Incurables, le lycée, les hôpitaux regorgeant. Après Bapaume, Otto surmené dut s'aliter lui-même, deux jours entiers.

Marthe connut alors à quel point la vie partagea lui réservait de surprises. Une irritation sans

cause la possédait. Le seul fait de pénétrer dans la chambre d'Otto, avec son fils dans ses bras, de se dire que cet homme était le maître de leurs existences et qu'elle devrait un jour le suivre sur la terre allemande, la rebellait toute. Elle posait sur le lit Jean-Pierre, comme une victime sur la pierre du sacrifice. Une jalousie la mordait aux entrailles, quand le mignon, soulevé dans les bras de son père, riait en hoquetant. « Tu seras un petit enfant de Marbourg, un vrai Rudheimer! » Elle eût voulu, à ces mots, l'emporter, se sauver avec lui dans un coin perdu, quelque chaumière de Pont-Noyelles puisque l'incendie avait consumé, avec tous les chers souvenirs de son enfance, la maison du passé... L'idée d'abandonner un jour les siens, d'aller revivre en Hesse, de n'entendre plus autour d'elle que le langage du vainqueur, la bouleversait. Otto surprit l'ardent regard dont elle couvait leur fils, gTiettait l'instant de le reprendre.

Plus que toute froideur à son égard, un tel sentiment le révolta. Qu'il portât, aux yeux de sa femme, le poids denses ressentiments de Française, c'était déjà assez inique! Mais qu'elle prétendit encore revendiquer Hermann, comme une chose à elle seule, comme un bien particulier, cela passait toute borne. Il le lui dit, avec une fermeté dont la mesure l'exaspéra.

— Je n'aurais certes pas provoqué cette scène!

riposta-t-elle. Mais tu m'y pousses. Eh bien ! j'entends que tu le saches, d'ores et déjà, puisque déjà tu vois dans ton fils un Allemand... rien qu'un Allemand!... Ton fds! Il est aussi le mien, je suppose!... Je n'abdiquerai aucun de mes droits de mère et de Française... Je prendrai ma part de son éducation...

Un pli dur barra le front d'Otto ; et moqueur :

— Dois-je te rappeler ce qui est inscrit dans tous les codes? La femme suit la nationalité de son mari. Tu es Allemande, ma chère Marthe, ne l'oublie pas.

Elle secoua désespérément la tête.

— De nom, peut-être...

— Et de fait.

— Jamais!... Jamais je ne me suis sentie autant Française, Française dans toutes les fibres de mon être.

Il sourit, avec une courtoisie un peu ironique.

— Libre à toi. De ses sentiments chacun est le maître... Un homme ne peut pas penser avec la même sentimentalité qu'une femme.

— Ah! comme on voit bien, à chaque mot, l'abîme qui maintenant nous sépare!... Tu traites de sentimentalité, et comme une chose légère, le sentiment le plus profond et le plus sacré...

Il étendit la main :

— Je suis souffrant, harcelé de tracas. Une telle discussion est à la fois douloureuse et inutile. C'est

à présent non le temps des sentiments, mais celui - des actes. Un grand événement historique s'accomplit au-dessus de nous. La patrie allemande prend corps. Il est nécessaire, et il est juste que pour elle nous subissions ces maux.

— Eh! que m'importe la patrie allemande!

— Marthe!

— Il n'y a pour moi qu'une patrie ! La France !... La France que j'ai pu quitter sans regret, quand elle vivait en paix, glorieuse... Alors je me suis figuré que je pouvais vivre loin d'elle, et que là où on était heureux, là aussi était la patrie... Mais aujourd'hui où mon pays est vaincu, déchiré, sanglant, je vois ma folie!... Je rêvais, je m'éveille... Française j'étais, Française je demeure... et ton fils aussi, malgré toi, sera Français!...

— Tais-toi. Je ne veux plus te répondre. A chaque jour suffit sa peine. La douleur t'égare... N'envenimons pas, par des phrases que nous pourrions regretter plus tard, la plaie que nous portons...

Il montra Hermann, qui couché près de lui ressemblait à une poupée. Sage, il regardait du côté du jour...

— • Celui-ci est l'avenir. Il sera ce que toi et moi, d'un commun accord, le ferons... Et peut-être qu'il nous consolera du présent !

Elle réfléchit, analysant le caractère qu'elle avait

280 LES FROA'TIÈRES DU CŒUR

chéri tout entier. Elle s'irritait d'être forcée d'y reconnaître, à côté de tant de motifs de haïr, tant de raisons de l'estimer... D'avoir crié sa souffrance, en apaisait le plus aigu. Elle prit le poupon délicatement, rétendit contre son sein, et murmura, en évitant le limpide regard d'Otto : « Peut-être !... » Puis, sans tourner la tête, elle sortit.

Les jours les plus pénibles commencèrent. Dans la maison glaciale s'était installé l'hiver. C'était un des plus rudes qu'on eût vus, depuis longtemps. On se serrait autour des maigres feux, le calorifère baissant. Il fallait ménager le charbon, qui s'épuisait, — 35 francs l'hectolitre! gémissait la vieille Julie. Le froid pénétrait jusqu'à l'âme. Louis, levé enfin, mais si faible qu'il ne pouvait marcher sans canne, s'enfouissait, bouche close, dans un fauteuil. On l'enveloppait de couvertures, sans qu'il parvint à se réchauffer.

— Tu es bien? s'inquiétait Mme Ellangé.

Il souriait, pour toute réponse, d'un pâle sourire. Sa désolation muette contrastait avec le désespoir loquace de Marthe. Il semblait se désintéresser de ce qui se passait, au delà des murs de la chambre, alors qu'elle ne vivait plus que dans le guet fébrile des nouvelles, les commentaires passionnés, spectatrice trépidante de la partie formidable qui achevait de se jouer. Les feuilles anglaises et belges, les

dépêches officielles allemandes, le journal d'Abbeville en apportaient les échos.

D'abord, c'avait été le bombardement de Péronne. A l'abri de la division Kummer, cinquantehuit gros canons, cinquante-deux heures durant, sous le feu réglé à six cents coups par heure, avaient écrasé la petite ville. Soudain, profitant de ce que Manteufïel maintenait la Normandie, et que les troupes de von Gœben, chargé du Nord, étaient dispersées sur un large front, Faidherbe, qui se réorganisait le long de la Scarpe, avait surgi, bousculé jusqu'à Bapaume Kummer surpris. Sanglant succès, sans lendemain. Les deux armées laissaient sur le terrain cent officiers et trois mille hommes. Faidherbe, ménager de ses faibles forces, disparaissait alors, son coup de boutoir donné, sans pousser davantage la pointe. Péronne, qui s'était crue sauvée, se voyait prise, capitulait.

Dans l'Ouest, la deuxième armée de la Loire faisait front contre Frédéric-Charles et Mecklembourg, perdait, après sept jours de lutte acharnée, la grande bataille du Mans. La déroute livrait, avec la ville, vingt mille prisonniers, dix-huit canons, deux drapeaux. Les troupes débandées gagnaient la Mayenne, Laval, où aussitôt accourait Gambetta. Tous deux, le grand ministre et le tenace héros d'Auvours se remettaient aussitôt à l'œuvre. Comme sur le Loir, comme sur l'Huisne, Chanzy

t82 LES FRONTIÈRES DU CŒUR

galvanisait son ombre d'armée, lentement la reformait, une dernière fois..

A l'Est, Bourbaki avait tenté en vain de débloquer Belfort. Victorieux au combat de Villersexel, il retrouvait Werder entre la ville et lui, venait se briser sur la Lizaine. Après quarante-huit heures de canonnade et d'assaut, l'armée de l'Est époumonée battait en retraite, se repliait, en cohue, vers Besançon. Ainsi sur tous les théâtres de la guerre le dénouement se précipitait. La marée allemande submergeait tout. Seules Belfort et Bitche, vaisseaux de pierre perdus, tenaient toujours. Les trois couleurs partout ailleurs étaient amenées.

Rongées de froid, de faim et de misère, mal équipées et mal vêtues, les armées de la Défense, si vite jaillies du sol, à l'appel ardent de Gambetta, se désagrégeaient une à une. Impuissantes à rompre le cercle de feux au centre duquel agonisait Paris, elles avaient été rejetées au loin, tandis que, sous les obus du bombardement, la capitale stoïque soutenait le siège, avec sa fiévreuse foule en armes. Elle mangeait le pain noir, toussait aux queues des boucheries, enragée d'espoir et d'inutile bravoure. A travers les lettres qu'apportaient les ballons, la grand'ville criait en vain, à la province lasse, son appel éperdu, sa volonté de vaincre ou de mourir. La lassitude partout grandissait, la conscience qu'on luttait en pure perte, un écœure-

ment de tant de sang, de tant de malheurs, de tant de ruines...

— On n'improvise pas des armées, disait M. Ellangé à Louis, un soir que celui-ci louait l'immense effort tenté par la jeune République. A présent, c'est assez. L'honneur est plus que sauf... C'est à se demander si les hommes du 4 Septembre ne cherchent pas tout simplement à prolonger leur gouvernement, en prolongeant la guerre...

— ■ Père, répondait Louis, souvenez-vous de l'Espagne ! Il a suffi de la volonté d'un peuple pour avoir raison du vainqueur des peuples ! Ce ne sont pas des armées qui ont vaincu Napoléon, — le vrai ! — c'est une poignée de partisans, de paysans... Les Allemands sont aussi fatigués, aussi dégoûtés, aussi décimés que nous... Regardez les recrues dont les régiments que nous voyons passer sont pleins!... Demandez à l'ordonnance d'Otto. Ils aspirent tous au pays. Chez lui, en Silésie, la vie aussi est dure, le pain a doublé... Si nous voulions encore...

Il laissa tomber, sur son épaule d'où pendait la manche, repliée, un coup d'œil amer.

— Si ceux qui peuvent voulaient!...

M. Ellangé eut un geste sceptique :

— Le paysan de France n'est pas le paysan d'Espagne. Jacques Bonhomme veut la paix qui lui permettra de cultiver son bien, sur lequel il vit...

— Et les politiciens de France la veulent aussi,

cette paix qui leur permettra, — chaque régime tombé l'espère, — de se relever du coup ! Mais sachele bien, père, si la nation s'en remet, c'est à ces hommes du 4 Septembre qu'elle le devra pourtant !

— Et pourquoi?

— Parce qu'ils n'ont pas désespéré d'elle.

— Bravo, Louis!...

C'était M. Nichamy qui poussait la porte de la salle à manger. Entre une séance de la commission des ambulances et secours et une visite à l'hospice Saint-Charles, il venait prendre des nouvelles de son malade. Vieux républicain libéral, le gros homme ne détestait pas, de surcroît, taquiner son ami, en qui il voyait toujours le magistrat impérialiste. Mais sa bonne humeur n'était que de surface. A peine assis, il se mettait à l'unisson, remâchait, avec les nouvelles de l'après-midi, l'éternelle douleur. Si habitués qu'ils fussent aux désastres, le dernier les ravivait, les surpassait tous.

— Quoi! s'écria-t-il. Vous ignorez... J'aurais cru que M. Rudheimer... Mais non, c'est vrai! Ce n'est pas le moment pour lui de quitter son lazaret. Eh bien ! on annonce l'arrivée, demain, de cinq cents blessés prussiens...

— Il n'y en aura jamais assez! dit Louis sauvagement.

— Et de deux mille prisonniers français... Faidherbe vient d'être écrasé, dit-on, à Saint- Quentin,

OÙ il tentait une diversion pour débloquer Paris... Il aurait été rejeté sur Lille, avec ce qui reste de notre pauvre armée du Nord!... C'est le coup de massue final.

Le lendemain, 23 janvier, Otto, apparu après le déjeuner pour embrasser son fils, confirmait à Marthe l'étendue de la défaite. Von Gœben avait ramené douze mille prisonniers, six canons. L'armée du Nord n'existait plus. Celle de Çaris, tentant le même jour la suprême sortie, n'avait pu dépasser Buzenval, et, refoulée en désordre, elle était venue grossir la foule impuissante qu'auraient bientôt réduite la famine et le bombardement. Quant à celle de l'Est, prise entre Werder et Manteuffel...

— Manteufîel? dit-elle. Mais il y a quelque temps, on le voyait encore fumer son cigare, en se promenant à pied, sur le boulevard du Mail?

— Il est parti le 9, nommé au commandement de l'armée du Sud. A cette heure, Werder et lui doivent tenir Bourbaki, comme cela... (Il simulait, de deux doigts crochus, les deux branches d'une tenaille...) Ils le coincent à Besançon. Ils l'ont séparé de la France. Et s'ils ne le broient pas dans leur étau, ils vont l'acculer à la frontière suisse...

Il avait un air d'arrogante satisfaction, qui révulsa Marthe.

— Et c'est cela, dit-elle, en le bravant du regard, qui vous fait ce visage rayonnant !

Il bourra sa pipe au haut fourneau de porcelaine, — une pipe de soldat achetée chez un marchand de tabacs de Hambourg, rue des Trois- Cailloux, à l'ancienne mercerie Whitley. L'émail culotté figurait le visage du roi Guillaume. Otto allumait avec tranquillité, tirait quelques bouffées. Une spirale bleue monta, à travers le couvercle en forme de couronne. Il eut un gros rire, désigna l'attribut royal.

— Non, c'est cela!

— C'est peut-être très spirituel... Mais je ne comprends pas.

— Je le vois bien... Allons, ma chère amie, lisez... Puisque... le « tu » est passé de mode!... Lisez... Et vous comprendrez en même temps pourquoi si durement nous avons fait cette guerre.

Elle jeta les yeux sur le numéro du journal berlinois qui relatait, en termes pompeux, la cérémonie célébrée le 18 janvier au palais de Versailles, dans la galerie des Glaces... Nul bruit n'en avait encore transpiré à Amiens. La commotion fut si brusque et l'humiliation si douloureuse que les larmes montèrent aux yeux de Marthe et soudain jaillirent, noyant les lignes, qui dansaient devant elle.

— Eh bien ! dit Otto gravement, vous comprenez

à présent! Sa Majesté Guillaume, roi de Prusse, vient d'être couronné Empereur d'Allemagne. La couronne royale est changée en couronne impériale. Je devrai faire renouveler ma pipe... Elle retarde, elle est aussi passée de mode!

Sans souci du mal qu'il causait, tant son enthousiasme débordait et tant son orgueil était grand, Otto rendait à Marthe, d'un seul coup de poignard qui l'atteignait à l'âme, toutes les piqûres dont elle l'avait fait souffrir, dans son amour et dans son amour-propre. Sa délicatesse d'homme de cœur et son élévation d'homme de science, tout s'évanouissait dans l'exaltation du patriote, enivré à force de victoires, endurci par la terrible campagne. Qu'importaient les ruines, pourvu qu'il fût enfin réalisé, ce rêve d'un peuple et d'un siècle, l'Unité allemande! On avait combattu jiir Deutschland' s Vertheidigung, et le triomphe dépassait toutes les espérances. Tandis que Marthe, séchant ses larmes, avidement lisait, Otto songeait, avec émerveillement, à la fabuleuse aventure... Inoubliable date que cet après-midi! On avait célébré l'office divin à un autel adossé contre les fenêtres du parc. Entouré des drapeaux de sa Garde, au milieu des généraux et des princes de sa famille, et aux acclamations de tous les confédérés, princes héritiers de Bavière et de Wurtemberg, grands-ducs de Saxe-Weimar, d'Oldenbourg, de Bade, de Cobourg,

princes et ducs de Hohenzollern, Holstein, etc., Guillaume avait déclaré « consentir, sur leur demande et celle des villes libres, à rattacher à la couronne de Prusse la dignité impériale ». Bis marck alors, d'une voix calme, avait donné lecture de la proclamation au peuple allemand. Puis, le grand-duc de Bade ayant acclamé Guillaume Empereur d'Allemagne, dans l'immense galerie, où l'émotion était au comble, un tonnerre de hurrahs avait retenti, tandis que les musiques militaires entonnaient leurs hymnes...

Marthe tendit à son mari le journal, sans rien dire. Elle croyait entendre vibrer, des affreux cris de fête, cette galerie des Glaces toute pleine encore de la splendeur du Grand Roi. Comme ils avaient su choisir l'endroit, ce Versailles témoin de tant de gloires, si longtemps l'image et comme l'incarnation de la suprématie et du génie de la France ! Là mieux qu'ailleurs, la botte du conquérant faisait blessure. Elle avait piétiné, dans ce lieu symbolique, le corps même de la nation vaincue.

— Vous ne triomphez que de nos fautes, murmura-t-elle enfin. Vous n'avez été forts que de notre faiblesse!

Il la dévisagea sans douceur, et avec une gravité religieuse :

— Si vous avez péri par vos vices, nous avons

aussi triomphé à cause de nos vertus. L'Éternel seul a voulu cela!

Elle ricana :

— Oui, unser Gott, notre Dieu!... c'est-à-dire votre Dieu à vous, celui du pillage, de l'incendie et du meurtre!

Ils s'affrontèrent, avec des yeux de haine. Famille, patrie, religion se dressaient entre eux, ainsi que d'âpres Euménides. Dans l'affrQux désastre, tout s'était effondré, autels, foyers, il ne restait plus rien!... Avec stupeur ils contemplaient les ruines.

Xî

Le lendemain, en accompagnant, du Musée à la gare, un convoi de deux cents Prussiens, à peine guéris, et qui devait céder la place à l'arrivage nouveau, aux blessés de Saint-Quentin, Otto se reprochait sa dureté à l'égard de Marthe. Certes, il s'expliquait mal son attitude nouvelle, le complet étachement qu'elle lui avait manifesté depuis ses relevailles. Il conservait, comme le souvenir d'autant d'insultes imméritées, les reculs avec lesquels elle accueillait ses moindres tendresses, la nuque qui se dérobe, la main retirée. Il mettait sur le compte d'une exaltation passagère ces marques évidentes d'indifférence, pis, de répugnance. Mais il avait beau être cruellement mortifié dans son égoïsme amoureux, il gardait confiance et s'efforçait, en attendant, de s'expliquer au point de vue moral l'état d'âme de sa femme... Qu'eût-li

LES FRONTIÈRES DU CŒUR 5i91

ressenti lui-même si l'inverse s'était produit, si l'Allemagne, frappée par un autre léna, avait vu son sol envahi, conquis par des armées françaises?... Sans doute eût-il éprouvé, vis-à-vis de Marthe victorieuse, des sentiments analogues à ceux qu'elle-même éprouvait, vis-à-vis de lui?... Marthe, flattée dans son orgueil, et ne souffrant point des maux dont elle eût été l'involontaire complice, et l'indirecte cause, sans nyl doute eût continué à l'aimer... Peut-être même, avec son excessive sensibilité, l'eût-elle tendrement plaint et consolé?... Il eut, à cette vision, un mouvement d'instinctive hostilité. A coup sûr, dans une telle situation, il eût été humilié, il eût souffert... Fallaitil s'étonner qu'une femme, avec ses nerfs malades, l'émoi de sa maternité nouvelle, subît, plus profondément peut-être qu'il ne l'eût fait lui-même, une secousse qui certainement l'eût atteint?..- Cette pensée l'émut, dans son sens de justice. Car s'il était inébranîablement convaincu que la justice seule avait présidé au cours providentiel des événements, il ne s'aveuglait pas entièrement sur le reste. Maître de l'heure, il inclinait à une bienveillance que facilitaient son affection férocement personnelle, mais sincère, les souvenirs du bonheur récent, l'orgueil attendrissant d'être père. Il se promit de ne pas envenimer la blessure, de n'y toucher qu'avec adresse. Elle se cicatriserait à la longue!

Trop tard!... Et quand même il eût toujours été pour Marthe la délicatesse même, eût-elle pu ne pas en venir à cette extrémité dont elle était la première à supporter l'horreur : cesser d'aimer celui avec qui elle avait voulu faire sa vie, avec qui elle avait à son tour engendré, créé de la vie?... Cet être qui avait été tout pour elle : l'amant, le mari, le père, et qui demeurait par certains coins si près de son cœur, est-ce qu'une nécessité, un intérêt plus forts que l'amour ne la contraignaient pas à ne le voir désormais que sous les traits odieux de l'Allemand, meurtrier de son frère et de son grandpèro, de l'Allemand aux mains tachées de sang?... Est-ce qu'ils n'étaient pas tous deux victimes d'un inévitable Destin? N'était-ce point la guerre qui voulait cela? Marthe se le demandait, aux heures où elle pouvait penser encore avec un peu de lucide équité. Mais, dans le vif de sa plaie, cette certitude ajoutait une haine à sa haine. La guerre? Qui l'avait voulue, poursuivie, avec cette opiniâtreté rapace?... Otto l'avait avoué ingénument : l'Allemagne!... L'Allemagne entière cramponnée à son but : l'Empire!

Ainsi, au lieu de l'apaiser, tout exaspérait la crise. Marthe, durant la fm de janvier, en était v€nue à un tel point de nervosité qu'elle avait instamment prié Otto do ne plus rentrer, de quelques jours, boulevard du Mail. La vue seule de son

l.ES FnOMlERES DU CŒUR ,293

uniforme, le bruit de ses pas, et à plus forte raison la contrainte de sa présence la rendaient folle. Elle n'eût pu, s'il avait été là, contenir sa violence. Par dignité, par intérêt, s'il l'aimait encore, qu'il consentît! Il avait cédé, en haussant les épaules. Alors tous quatre, les Ellangé, ils avaient vécu ces deux semaines enfermés comme des bêtes farouches, dans la maison verrouillée. La porte ne s'ouvrait que pour M. Nichamy. Ils avaient appris, sans pouvoir rassasier leur misère, les derniers coups qui assommaient la France à bas, le cadavre pantelant. C'étaient les soubresauts de l'agonie, la fin.

Là-bas, du côté de l'Est, dans la neige, succédant à Bourbaki qui avait tenté de se suicider, Clinchant n'avait pu que guider vers le territoire suisse ses troupes, devenues troupeaux, que devant lui Manteuffel chassait... Immenses piétinements de misérables sans souliers et sans pain, qui grelottaient de fièvre et de toux!... Puis, tombant le dernier, Paris, à bout de ressources, et dont on n'avait su utiliser l'admirable élan, ouvrait ses portes. Le cœur de la nation cessait de battre... On sut plus tard les conditions : Bismarck se contentait de 200 millions, plus la ceinture des forts, tout le matériel de la gigantesque armée, hors les fusils de la garde nationale que Favre et Trochu m'avaient osé désarmer... Douze mille soldats de

l'armée active demeuraient organisés, pour maintenir l'ordre. Le reste, deux cent quarante mille hommes, restaient prisonniers, dans les murs... Apparente concession qui épargnait aux Allemands, remarqua Louis, le transport de cette masse dans ses forteresses et ses geôles... Combien de prisonniers les encombraient déjà? Trois, quatre cent mille peut-être...

— Cette fois, avait dit M. Ellangé, le soir où l'on avait appris la conclusion de l'armistice, toute la honte est bue!

Une déconvenue suprême leur restait. Favre, en notifiant à Bordeaux l'armistice, avait omis de prévenir Gambetta qu'il n'était exécutable qu'aprèstrois jours, et tandis que partout Chanzy, Garibaldi, Faidherbe posaient les armes, von Gœben, Frédéric-Charles et ManteufYel poussaient avant. C'est de la sorte qu'Abbeville, la moitié de l'Yonne^ du Loiret, du Loir-et-Cher, de l'Indre, partie du Morvan, du Jura, de la Côte-d'Or, sans un coup de fusil, devenaient allemands, grossissaient le butin. Marthe, à cette rafle posthume, trembla de colère et de dégoût. Elle s'enfonçait dans son désespoir comme dans une eau noire. Elle perdait pied, glissait, les oreilles bourdonnantes, avec une sensation d'asphyxie.

Toute la première semaine de février, elle refusa de descendre à la salle à manger, de quitter

sa chambre. Elle gardait étroitement son fils serré contre elle et tous deux dépérissaient. Elle ne lui donnait plus qu'un mauve^is lait, presque tari. Il fallut recourir à un demi-sevrage, des bouillies... Elle réagit enfin, sur les supplications de sa mère, consentit à manger davantage, à reparaître. Mais elle vivait en elle, sans presque jamais parler, et sans jamais sourire. Le grand silence qui succédait au bruit incessant du canon, ^ la rumeur éparse des batailles lointaines, la frappait d'une surprise. Elle souffrait de cette torpeur désormais sans nouvelles, plus encore peut-être que naguère, dans l'excitation de l'attente. Un immense abattement la prostrait, la conscience irrémédiable de la défaite. Elle ne parvenait à s'intéresser à rien, écoutant d'une oreille distraite son père et Louis discuter des événements de la semaine... La délégation protestait, à Bordeaux, contre les actes du gouvernement de Paris... Gambetta, surpris par l'armistice comme par un coup de foudre, déjà réagissait, voulait assurer des élections d'où pût sortir la continuation de la guerre... Tout plutôt qu'une dégradante paix!... Louis l'approuvait... M. Ellangé s'indignait au contraire de son dernier décret, qui excluait de l'Assemblée future les hauts fonctionnaires du régime déchu... Heureusement, ce « fou furieux », comme disait M. Thiers, avait fini par donner sa démission!

— Je voterai pour la paix, concluait-il avec énergie. Plus nous la retarderons, plus les conditions en seront onéreuses...

■ — Je voterai pour la liste républicaine! reprenait Louis. La guerre seule peut nous faire obtenir un traité moins cruel... Je ne me résigne pas à voir les représentants de la France souscrire eux-mêmes à la mutilation de la Patrie!

— Alors, ce ne sera pas seulement l'Alsace et la Lorraine que nous perdrons. Il vaut mieux céder aujourd'hui... Plus tard, nous prendrons notre revanche, quand nous serons redevenus forts.

— Plus tard! murmurait Louis, plus tard!

Et Marthe évoquait la guerre encore, la guerre toujours, un avenir où son fils à son tour s'exercerait, sous la lourde capote bleue, coiffé du casque à pointe... Elle imagina Jean-Pierre au service de l'Allemagne, franchissant la frontière, se battant contre le fils de Louis... Non, plutôt que ce sacrilège, mille fois plutôt la guerre maintenant reprise, la guerre à outrance, le pays tout entier rué aux faulx, aux fusils, tapi derrière les haies, retranché dans les montagnes!... Que l'ennemi décimé prît peur, lâchât pied!... Que la France, enfin, se ressaisit!

Otto depuis quelques jours était revenu, s'imposant le moins possible. Pourtant, soucieux de la santé de son fils et de celle de Marthe, il eût voulu

qu'elle sortît, se fortifiât, changeât d'air... Où aller? Pont-Noyelles était inhabitable. Il proposa le Midi, les bords du lac de Genève... Pourquoi pas Marbourg?.., Elle secouait la tête, refusait de bouger, du moins en ce moment. Elle n'éprouvait plus, pour Otto, cet antagonisme irraisonn-é, dont la violence intermittente s'atténuait de répits, quand elle retrouvait le vieil homme sous le nouveau, mais une répulsion triste et glacée. Il^afîectait de ne pas s'en soucier, beaucoup plus inquiet au fond qu'il n'en avait l'air. Il avait exigé que l'existence normale reprit, du moins en apparence. Le repas du soir réunissait dorénavant, comme autrefois, la famille entière. La paix allait être signée, il était temps de redevenir des êtres raisonnables !... Marthe et ses parents avaient accédé, avec une froideur dédaigneuse. Une sourde colère en lui s'amassait, une rage à l'idée d'être bafoué par cette petite, deux fois inférieure, comme femme et comme Française. Il se réservait, à son heure, d'exercer tous ses droits, voulant éviter jusque-là quelque nouvelle scène indigne d'eux. Mais il avait beau en retarder l'éclat, ils respiraient un air saturé d'orage. Tout était prétexte, tout hâtait une complète, sinon définitive explication. Il ne manquait plus que l'étincelle. Elle jaillit vite, mit le feu aux poudres... Les premières séances de l'Assemblée nationale, réunie à Bordeaux le 21 février, emplis-

saient de leur fiévreux écho la salle à manger où les dîners s'étaient longtemps succédé, silencieux. A la longue, Otto faisant les premiers frais, les conversations s'étaient ébauchées. On avait d'abord louvoyé, d'une phrase à l'autre, comme à travers un archipel d'écueils. Louis gardait au médecin une gratitude pour le simple dévouement avec lequel il l'avait soigné. M. Ellangé, sans rien laisser voir de son trouble, mettait une coquetterie à se montrer courtois comme il eût fait pour tout hôte, en temps ordinaire. Il reconnaissait d'ailleurs à son gendre une réelle valeur intellectuelle. Mme Ellangé, elle, reprenait goût aux choses du ménage, rattachée petit à petit à ses humbles devoirs. Tous trois se réhabituaient, plus facilement qu'ils n'eussent cru, à coudoyer Otto. Seule, Marthe conservait un mutisme morne.

On avait appris, dans l'après-midi du 3 mars, les détails de cette journée du 1^^, la plus émouvante peut-être depuis celle où avait éclaté le coup de foudre de Sedan. Tandis qu'après une solennelle revue passée à Longchamp par le nouvel Empereur, trente mille Allemands, délégués par les armées victorieuses, faisaient à Paris leur entrée, tandis que sous l'Arc de Triomphe passaient les drapeaux déployés de l'Allemagne, à l'aigre et sourde musique de ces tambours plats et de ces fifres dont le vieux grand-père était mort, l'Assemblée de Bor-

deaux votait, avec une sorte de honte précipitée, la ratification des préliminaires de la paix.

— Le traité le plus douloureux de notre histoire ! s'indignait Louis, et tout cela pour passer plus vite à ce qui les préoccupe : Quel maître choisir? A quelle sauce accommoder les restes!... la France!...

— La passion politique t'emporte...

— Voyons! père... On avoté l'urgence, sans même entendre le détail des territoires cé^és... On a étouffé sous les cris la protestation des patriotes... En vain les députés de l'Alsace et de la Lorraine ont jeté dans un silence pesant leur protestation désespérée, l'appel des deux provinces, leur cri d'au secours!... Le parti de la majorité était pris... Il n'y a eu que cent-sept braves, pour se rallier autour de Gambetta et de Chanzy.

— Il y a eu cinq cent quarante-six sages... Continuer la lutte dans les conditions actuelles est folie... le pays n'en peut plus.

— Il n'en veut plus, père! Quand on veut, on peut!

— La volonté ne s'improvise pas, mon enfant... Pas plus qu'on ne peut donner à un peuple, en un jour, toute une éducation militaire et civique ! C'est l'affaire d'une génération ou deux. L'honneur de Gambetta, tu as raison, c'est du moins de s'être battu, pour l'honneur. Mais il ne suffit pas à un pays, ni à ses armées de se battre bravement et de

savoir mourir, il leur faut des chefs qui sachent commander et des soldats qui sachent obéir. Il leur faut de l'endurance et de la cohésion. Il leur faut la patience tenace, l'abnégation qui fait se passer de tout, le sacrifice quotidien, heure par heure... Cela, on ne l'obtient que par un enseignement préalable, une longue discipline du cœur et des muscles!... Cette discipline, les Allemands l'avaient : vous, qui avez vu cette guerre, vous l'apprendrez à vos fils...

— Mes fils, dit Louis tristement... oui, si j'en ai. Qui voudra de moi, maintenant?

Marthe, à côté d'eux, pleurait, à gros sanglots. M. Ellangé se repentit d'avoir parlé sans réflexion. Hélas ! pas de mot qui ne fût à double tranchant, la blessât à coup sûr... Mais elle releva la tête, et s'essuyant les yeux :

— Tu as raison, père! C'est à nous de faire de nos fils de vrais Français...

— Que veux-tu dire?

— Rien, père...

Elle sourit d'un air étrange :

— Le difficile n'est pas de faire son devoir, mais quelquefois de savoir quel est son véritable devoir...

Ils étaient encore sous le coup de leur émotion lorsque Otto rentra. Il monta droit à sa chambre, en sifflotant un air populaire de Hesse, fut long à redescendre. Pour la première fois depuis son départ, il

avait dépouillé la tunique du Reservstabarzt, revêtu un costume d'appartement, laissé par oubli en juillet, à son départ. Il était d'humeur charmante, et lorsqu'on se fut mis à table, tenta de ramener la concorde. Il contait des anecdotes, évoquait des souvenirs du voyage en Italie. On eût pu croire, sans les places vides et les vêtements en deuil, que rien ne se fût passé et qu'Otto Rudheimer était redevenu le privatdocent de naguère. Mais la joie perçait sous sa contenance, l'insolente joie du marchand heureux. Quoi qu'il pût faire pour la cacher, tout en lui criait l'orgueil de la paix conclue, à haut prix... Un fier enjeu!... Il y vint, malgré lui. Il sentait la réprobation, l'amère souffrance. Il voulut se justifier, rompit les chiens.

— Vous ne pouvez nous pardonner, je le sens, la reprise de l'Alsace et de la Lorraine. Certes, je conçois parfaitement qu'il soit dur, pour un Français, de pleurer la perte de ces deux provinces... Mais, vous du moins, fit-il en se retournant vers son beau-père, qui possédez si bien l'histoire, vous me concéderiez, si votre douleur n'était si vive, que pour nous autres Allemands, le cas était identique... L'Alsace et la Lorraine étaient incontestablement allemandes; vous les avez autrefois enlevées à l'Empire allemand par force ou par ruse. Or, le sentiment amer du droit lésé, de l'orgueil national humilié, de la perte matérielle, n'est pas encore

effacé, chez beaucoup d'entre nous. Notre peuple s'en tient au vieux principe que cent années de passe-droit ne créent pas une heure de droit... Dès lors, comment n'aurions-nous pas profité d'une guerre heureuse pour satisfaire des aspirations toujours vivantes et rétablir ce que nous nommons notre droit?

— Permettez!.., dit M. Ellangé.

■ — Oh ! je sais bien qu'au point de vue français les choses sont présentées différemment... Oui, la longue possession, qui vaudrait titre?... Le peu de sécurité qu'offriraient entre les États les relations politiques, si Ton voulait ressusciter tous les droits périmés?... Enfin, vous allez m'objecter les sentiments des populations elles-mêmes, qui veulent appartenir à la France et non à l'Allemagne?... Sur ce dernier point, je pense que ces sentiments sont passagers, et que le caractère foncièrement allemand du pays les transformera bientôt, dès que sera dissipé le malaise que tout état de transition amène avec lui. Je nie aussi qu'une partie d'une nation ait le droit de choisir sa route d'après son caprice. Quant à l'affirmation que nos droits étaient périmés, je répondrai que pour nous rien n'est périmé, aussi longtemps que nous conservons le sentiment vivant de l'injustice subie.

Il se tut, attendant avec sérénité la réponse. Elle ne se fit pas attendre.

— Vous alléguez votre droit. Je le nie. Nous avons jadis conquis Metz, en effet, et l'Alsace moins Strasbourg et Mulhouse, par des guerres heureuses, sur le Saint-Empire romain germanique. Mais qu'a de commun cet Empire-là, je vous prie, avec celui que vous venez de façonner? Rien !... Le corps de l'Empire allemand dans ce temps-là, c'était l'Autriche... cette Autriche que les princes protestants du Nord combattaient déjà,^ bien avant Sadowa! Car c'est précisément de concert avec ces princes que nous avons réalisé notre conquête... Ils étaient nos alliés, ils se servaient de notre appui pour s'agrandir... Avouez qu'ils ont mauvaise grâce à nous reprocher aujourd'hui le gain des victoires communes... à nous arracher comme illégitimes des possessions confirmées par la paix de Westphalie, à laquelle vous devez votre liberté de conscience et le commencement de votre grandeur ! Reste Mulhouse, alliée à la Confédération Suisse et passée en 1798 à la République Française par un traité spécial...

— Et Strasbourg? railla Otto, Strasbourg qu'en pleine paix Louis XIV prit de force et garda?...

— Oui, Strasbourg... reconnut M. Ellangé; Strasbourg enlevé il y a deux cents ans à Ferdinand de Habsbourg, c'est-à-dire à l'Autriche encore, aux princes mêmes que la Prusse a chassés violemment de l'Allemagne!... Strasbourg depuis devenu si

français! Non, monsieur Rudheimer, croyez-moi, ne vous appuyez pas sur l'histoire pour y fonder vos droits...

Otto changea de tactique :

— Notre peuple n'entre pas dans ces finesses. Pour lui, l'Allemagne est l'Allemagne, et l'Empire est l'Empire. Fondé ou non, le sentiment du peuple allemand est indéniable... Celui-ci croit à la légitimité de ses droits. Il y croit avec une bonne foi entière. La conséquence fatale est précisément que, dans un tel cas, chaque peuple pense avoir le droit pour lui. Il ne reste plus alors qu'à en appeler à la force, comme à Vultima ratio... Votre fabuliste l'a dit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. >^

— A la bonne heure, dit M. Ellangé. J'apprécie l'ironie. Au moins plus d'hypocrisie, c'est franc !... Cette terre me plaît, je la prends... J'ai besoin do Metz et de Strasbourg, au point de vue stratégique, je les garde... Ego nominor leo... Cette thèse est peut-être digne d'un caporal pomérarJen, Elle me surprend dans votre bouche... Vous, Otto Rudheimer. un savant, vous, un Hessois, annexé d'hier à la Prusse!... Un mot encore. Vous refusez aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes, et en cela vous êtes logique avec votre théorie de la force... Mais alors, ne nous parlez plus de ces droits que rien ne prescrit tant que dure le sentiment de

l'injustice subie!... Nous, au contraire, nous admettons le plébiscite, nous croyons qu'on ne peut par- 'quer un groupement d'hommes comme du bétail, et qu'il faut tenir compte du vœu des cœurs et de la volonté des âmes. Par deux siècles de soins et d'amitié, nous avons fait l'Alsace et la Lorraine françaises. Vous ne les empêcherez pas de le rester, au moins de cœur, plus longtemps peut-être que vous ne le présumez. Que la Prusse, que l'Aile magne si vous le préférez, puisque mamtenant c'est tout un, pensent ainsi, elles qui ont dépecé la Pologne, soit!... Pour nous Français, ce n'est pas ici un droit historique qui s'oppose à un autre. C'est la justice qui est en cause. Affaire de sentiment... Je crains que sur ce terrain nous ne nous entendions jamais. Vous souriez? Pour vous, la justice, c'est la force, votre force?... Eh bien! pour nous, la justice, ce n'est pas un privilège allemand. C'est le dernier mot de la raison humaine! Cette raison-là est meilleure encore que la raison de la force. La force change de camp. Nous l'avons eue avant vous. Prenez garde que nous ne la retrouvions un jour, au service de la raison!..,

Otto souriait toujours, avec une pitié méprisante. Ses fortes dents avançaient, comme prêtes à mordre, entre les lèvres retroussées. Il repoussa sa chaise, et se leva de table.

— Allons voir si Hermann a bien mangé

sa petite soupe ! . . . Vous m'accompagnez, Marthe.

Elle obéit, soudain très pâle. Frémissante, elle avait suivi, avec Louis, tout le débat; elle s'était difficilement contenue, prête à interrompre à chaque mot, tant la dure et inconsciente fausseté, le tyrannique orgueil d'Otto larévoltaient.Parcette bouche qui lui avait prodigué les paroles tendres et les baisers, toute l'Allemagne haineuse et narquoise parlait. Plus rien de l'ancien Otto ne subsistait. Il n'y avait plus devant elle qu'un autre homme, avec une autre âme, dont elle détestait le pouvoir, de toute sa servitude en deuil.

— Je n'ai pas cru devoir répondre aux menaces de votre père, dit Otto, lorsqu'ils furent seuls dans la chambre éclairée par la faible lueur d'une veilleuse... On a toujours vingt-quatre heures, dans le moindre procès, pour maudire ses juges. A plus forte raison, dans un litige comme celui-ci, où la volonté divine a prononcé. Mais je suppose qu'il parlait en son nom seul, et qu'en votre qualité de femme et de mère, attachée à votre devoir, vous ne vous unissez pas à lui... Dieu merci! Voici la fin de cette dure épreuve. Tout doit être oublié maintenant... Dans une quinzaine de jours sans doute, une partie des armées allemandes regagnera ses foyers... Je quitterai alors le poste que j'occupe... Vous me précéderez à Marbourg, avec notre fils.

Et nous pourrons reprendre la vie comme par le passé, dans notre bonne petite maison...

Il écarta le rideau léger, sous^ lequel l'enfant dormait paisible, la bouche légèrement ouverte et ses petits poings fermés. Et, l'ayant contemplé un instant en silence, son visage s'éclaira. Il retrouvait, dans les menus traits, toute sa ressemblance, la tête solide d'un vrai Rudheimer... La voix de Marthe le surprit dans sa rêverie. Il tourna la tête, mécontent, d'avance hostile, tant l'accent était grave et le ton réfléchi.

— Écoutez, Otto. Il est temps que nous éclaircissions l'obscurité où nous sommes, par rapport l'un à l'autre... ou plutôt, où vous êtes, vis-à-vis de moi... Voilà trois mois que nous vivons côte à côte, sans oser nous avouer ce qui se passe en nous. . . Insensiblement nous nous sommes modifiés, sans que notre attitude extérieure révèle tout notre profond changement... Cela ne peut durer davantage. Peut-être tous accommoderiez-vous de mon silence, et d'une soumission de surface... Pour moi je ne puis accepter que cette situation se prolonge. J'ai trop souffert!... Il faut que vous me connaissiez, telle que je suis devenue, comme je vous connais maintenant, tel que vous êtes.

Il se raidit, redoutant brusquement que le malentendu fût plus profond encore qu'il ne pensait, et prévenu contre une rébellion qv.i l'ofTensait

dans son patriotisme autant que dans son affection :

— J'avais prévu cet instant. Je vous écoute.

— Vous me parlez de mon devoir de femme et de mère. Nulle, soyez-en certain, n'est plus pénétrée que moi de la gravité de ce devoir. Seulement, quel €st au juste ce devoir? Nous ne l'envisageons pas de la même manière, et c'est en cela que gît précisément entre nous le malentendu : nous n'envisageons plus rien, aujourd'hui, de la même manière !... J'aimais en vous un être que je m'étais figuré sous certains traits, et voilà que je ne retrouve plus rien €n vous de cet être. Je vous croyais bon, libéral et droit, et je vous vois dur, borné, faux même... Nous avions des goûts et des plaisirs communs... A l'idée de les partager dorénavant, je les prends en horreur... La lecture, la musique, avec vous, me seraient des supplices... Je ne puis concevoir la possibilité de vivre sous votre toit... et tout mon être, à l'idée de coucher dans votre lit, se soulève... Ce qui nous unissait est mort. Il ne reste que ce qui nous séparait, oui, sans que nous l'ayons su... Oh! je lis dans vos yeux. Vous me jugez inconstante, ingrate, légère, — une vraie Française! Hélas! non, je suis la même. Seulement, l'amour enveloppait notre vie, comme un voile... La guerre l'a déchiré... Il n'y a plus en face l'un de l'autre que deux êtres d'une race différente, et entre eux, tout

ce qui divise : habitudes, usages, sentiments, pensées, cette lente formation qui vient de bien plus loin que l'enfance et que nos parents tenaient des leurs, le contraste de nos éducations, l'antagonisme de nos religions et de nos nationalités, les mille nuances qui font que nous étions et que nous nous retrouvons étrangers l'un à l'autre...

La sincérité, la profondeur de son aveu touchaient Otto. Il reconnaissait qu'elle voyait juste, sans admettre qu'une telle réalité survécût aux heures qui l'imposaient. Elle n'était qu'une éphémère résultante. Due à des circonstances momentanées, elle s'évanouirait avec celles-ci... Il étendit la main, du côté du berceau.

— Pour moi, dit-il, rien ne peut effacer si vite le souvenir des deux années de bonheur que nous avons vécues. Si beaucoup de choses nous séparent il en est une du moins qui nous réunit encore, et qui nous réunira toujours, malgré toi. C'est la femme seule qui vient de confesser, inconsidérément peut-être, tout ce que lui inspire l'amertume d'un tel jour. Tu réfléchiras. La mère doit tenir un autre langage.

Elle secoua la tête :

— Non! Otto! non... Car nous ne sommes pas . seulement désormais des étrangers, l'un à l'autre... Vous êtes, à mes yeux, l'Ennemi. Vous êtes l'Allemagne dont je hais l'esprit de rapt et de

violence,... l'Allemagne que j'exècre, de toute ma rage de vaincue, et de toute mon âme française!... Votre Hermann, mon petit Jean-Pierre, je veux qu'il soit ma revanche ! Je lui donnerai le culte et l'amour de tout ce que vous méprisez et que j'admire... Je ferai de lui, à la place de mon frère Jacques tué à Borny, un soldat de mes idées, un vrai Picard de chez nous, un bon Français. Je le rendrai à sa Patrie!... Vous le voyez, ce n'est pas seulement le présent, c'est aussi le passé et l'avenir qui nous séparent. Ce sont les morts... Et c'est la vie qui dort là, cette petite vie qui est à présent toute la mienne!

Il ricana :

— Oh! oh! je m'aperçois, en effet, que votre façon de considérer le devoir, tant en qualité de mère qu'en qualité d'épouse, ressemble aussi peu que possible à ma propre façon de voir. Vous n'oubliez qu'une chose, c'est que ce qu'on désire ne concorde pas toujours avec ce qui est. Il y a des lois, heureusement, en Hesse comme en France, qui sont observées en telle matière. Et je ne suis pas bien sûr, je doute même beaucoup que la loi vous laisse une aussi grande liberté. Il faut compter un peu, ma chère, avec l'autorité du mari et du père...

— Vous m'emmèneriez malgré moi?... Vous m'enlèveriez mon enfant? Oh! je le sais, vous en

êtes capable!... Et la loi serait avec vous... Sinon le droit, la force!... Mais non! quand l'enivrement de la victoire cessera de vous griser, vous comprendrez qu'on ne peut toujours bâillonner, garder un être... vous rougirez de votre violence !

— Il n'est nullement question de violence. Je ne fais appel qu'à vos sentiments d'équité. Si vous vous croyez déliée de vos devoirs vis-àrvis de moi, vous vous en reconnaissez, et assez haut, vis-à-vis de votre fils... N'en ai-je pas aussi? N'estimezvous pas que nos devoirs, et même nos droits, soient à tout le moins égaux?... Soyez juste, puisque, dans votre famille et dans votre pays, on se vante de l'être!...

Une rancune enfiellait sa voix. Il n'y avait plus même, entre eux, cette sympathie du malheur qui les avait quelquefois rapprochés, aux pires heures. Il n'y avait que le vainqueur et le vaincu, l'Allemagne et la France aux prises... Elle riposta :

— Ah ! si vous aviez seulement un peu de cette générosité qui convient au triomphe!... Si vous compatissiez à ma douleur!

Elle était à bout de tension nerveuse, prête à se détendre. Elle mordit ses lèvres, jusqu'au sang, pour ne pas éclater en sanglots... Otto haussa les épaules. Loin de l'attendrir, une telle exaltation

lui paraissait absurde et déplacée. Il plaisanta, en montrant son fils :

— J'espère que vous ne comptez pas faire entrer dans votre éducation cette nervosité enfantine... Il faut aux hommes des exemples virils... Il en trouvera heureusement, à l'Université de Marbourg.

Elle tamponna, de son mouchoir trempé, ses yeux rougis, et dressée, avec un défi de tout l'être :

— Ou au lycée d'Amiens!

L'Otto et la Marthe d'autrefois, prêts à se prendre à la gorge, se dévisagèrent, une longue minute. Leurs regards se froissaient comme des épées... Ils connurent, dans une brusque montée du sang au cerveau, l'innommable envie, l'instinct qui tue... Quelque chose obscurément en eux achevait de mourir, qui palpitait encore... C'était le passé, à tout jamais évanoui... Alors, avec une pleine conscience de l'irréparable, tous deux reculèrent. Et, bien que leurs cœurs battissent encore, tumultueusement, ils avaient à la bouche une amertume affreuse, un goût de néant.

Otto murmura enfin, comme à lui-même :

— Pourquoi se torturer à l'avance?... Il faut laisser à demain le temps de venir...

Il alla se pencher encore, entre les rideaux un moment soulevés, sur le petit corps qui reposait, vie si faible, chair tiède et douce... Là était désor-

mais tout son bien. Mais dans cette chair allemande, des années couleraient, avant qu'une âme s'éveillât... Il serait temps de se la disputer alors !... Il redressa son large buste, et confiant, il sortit, sans adieu. C'était la seule attitude qui convînt à sa puissance méconnue.

Il ne fit les jours suivants aucune allusion à ce qui s'était passé. Il eût craint de montrer la violence de son trouble. Une douleur j,alouse le tenaillait, furieux désir de garder, de posséder, malgré elle, la proie fuyante. Plus il la sentait perdue^ et moins il y renonçait. Il était le maître, on le verrait bien. Il n'avait plus, hors les repas du soir, et leurs rares rencontres au chevet d'Hermann, de rapports avec sa femme. Ses occupations l'absorbaient, incessantes : l'évacuation presque continuelle des blessés, Allemands ou Français, pour l'Allemagne. Le départ prochain s'annonçait à certains signes. On déménageait, de la Citadelle, caissons et canons. On vendait, à la gare, un amas de viandes salées, à présent inutiles. Un millier de charrettes en longues files partaient pour la frontière. On ne croiserait plus les convoyeurs en blouse bleue, avec leurs chapeaux de feutre numérotés, leurs gros foulards et leurs vestes rouges...

M. Ellangé et Louis avaient repris une vie plus active. Ils voyaient, sinon la fin de l'occupation,

3U LES FRONTIÈliES DU CŒUPi '

car il faudrait des mois avant que la France pût acquitter sa rançon de milliards, du moins Fécrou desserré, la possibilité d'aller et venir, de respirer, plus librement. Louis retrouvait des camarades parmi les mobiles du Nord, retour de Paris. Licenciés après les longs mois du siège, ils arrivaient pleins de récits, et tout fiévreux encore de leur trépidante captivité. Otto rivalisait de correction avec M. Ellangé, qui, satisfait d'avoir pu dire ce qu'il avait sur le cœur, tenait à conserver intacte la façade, jusqu'à leur séparation. On annonçait la prochaine arrivée de l'empereur Guillaume; il traverserait Amiens, en retournant en Allemagne, et passerait au préalable une grande revue. Dès le 8, les troupes affluèrent, tandis que les gens fermaient leurs boutiques, et que se vidaient les rues. Un peuple militaire couvrit chaussées et trottoirs. Marthe se souvint de l'envahissement qui avait précédé la bataille de Pont-Noyelles. La mêlée des uniformes fourmillait; les lourds landwehriens, avec leurs pantalons retroussés et leurs shakos en cuir bouilli, coudoyaient les hussards au sabre traînant; leurs sabretaches battaient, sur leurs culottes collantes. D'énormes cuirassiers blancs se dandinaient, en bombant leurs poitrines où s'éployait l'aigle dorée. Le nouveau drapeau de l'Empire, noir, blanc et rouge, claqua au-dessus des édifices. On

apprit, le 10, que Guillaume ne viendrait pas. Le Prince héritier le remplacerait.

Une douceur printanière flottait dans l'air moins rude. Le soleil luisait sur les toits d'ardoises, où les pigeons se posaient, en battant des ailes. M. Ellangé, la veille de la revue, décida brusquement d'atteler. Il profiterait du bel après-midi pour pousser jusqu'à Pont-Noyelles, et, peut-être, s'il était possible, y coucherait-il, dans les communs restés intacts; de la sorte il n'entendrait point s'élever, de tous les points de la ville, ces triomphales musiques dont le rythme criard lui donnait la chair de poule... surtout ce déchirant sarcasme des fifres dont le souvenir se mêlait pour lui avec celui de son père. Il passerait au cimetière, où les maçons allaient avoir à travailler bientôt, quand on ferait la translation du corps. Et il verrait en niême temps si, avant Pâques, on pouvait réparer l'aile gauche de la maison, qui avait moins souffert... La campagne leur ferait du bien, à tous...

Cette journée de fête allemande, où sur la route d'Amiens à Querrieu, près de 40 000 hommes, alignés jusqu'à la ferme des Alençons, acclamaient leur Fritz, Marthe et Louis s'étaient mélancoliquement promenés, au cimetière de la Madeleine. Ils avaient déposé, sur la tombe déjà verdissante où une croix de bois dressait le nom de

Jean-Pierre Ellangé, quelques rameaux de buis cueillis en passant, au jardin de M. Nichamy. Pieusement ils avaient évoqué tous deux l'autre tombe, celle que nulle croix ne repérait, et qui bossuait de son tertre anonyme la route de Mey à Villers-l'Orme. En attendant qu'ils pussent faire un jour, aidés du lieutenant Charbalyé, le triste pèlerinage de recherches, ils songeaient à ces pauvres restes, à demi consumés déjà par la terre, €t où leur tendresse réincarnait la vivante forme de Jacques... L'aîné, le grand frère, parti si beau, si jeune, si confiant!... Jamais plus ils ne le reverraient. Jamais, peut-être, ils ne retrouveraient ce qui demeurait maintenant de lui, cette dépouille qui ne dormait même plus en sol français, puisque à présent Borny et Metz étaient allemands!

En revenant le long des boulevards où s'entassaient par centaines les voitures grises des convois, Marthe et Louis achevaient de dresser le bilan funèbre. La mort, partout autour d'eux, avait frappé. Pas de famille qui ne pleurât comme eux un frère, un fils, un mari... On ne croisait que gens vêtus de noir, et dont le visage ravagé disait la peine. Plus loin, c'étaient de maigres et souffr(^ teuses silhouettes, ouvrières serrant les épaules sous un fichu, ouvriers à barbe grise et à vêtements loqueteux, petits bourgeois minables... Où ne s'était pas abattu le deuil, la misère avait passé,

avec son cortège de maladies et de ruines... Euxmêmes, que la fortune mettait à l'abri du besoin, quel calvaire avaient-ils gravi!... Ils se confiaient l'un à l'autre, goûtaient une lamentable douceur à ressasser, ensemble, leur désolation.

■ — Il y a des heures, avoua Louis, où j'envie ceux qui sont partis. J'éprouve un tel dégoût de vivre que, si je ne pensais pas au chagrin de maman, je me tuerais. L'avenir est p.our moi aussi sombre que le présent. Il n'y a pas de justice... Je ne crois plus à rien... Et quand je croirais encore à quelque chose, qu'est-ce que je ferais?... Rien! Je ne suis plus qu'un infirme... Avant la guerre, j'avais des raisons d'agir, d'être heureux... Maintenant!... Tout juste bon à me consumer dans l'impuissance et le regret!... Être mutilé, mort à demi, c'est peut-être encore plus triste que de ne plus être... Mort, on ne souffre plus.

Elle cherchait, trouvait les mots qui consolent.. Mais avec une dénégation morne, le manchot désignait le bras d'étoffe, épingle sur sa poitrine.

— Que veux-tu que je devienne, à présent?... Tu me parles de bonheur?... Ah! Marthe, si tu savais... Je ne t'en avais rien dit, jamais... Tu étais en Allemagne, alors... Et puis, quand tu es revenue, la guerre a commencé, et depuis!...

Il hocha la tête, la rafale emplit leur mémoire, de son tourbillon tragique...

— Je devine, frérot...

— Non, tu ne la connais pas... C'est la fille d'un industriel d'Abbeville... Louise... Louise Fontanes.. Elle était venue passer les vacances dernières à Pont-Noyelles, chez nos voisins les de Nerfeuil, des cousins à elle... Si jolie, si douce!... Je l'ai i aimée tout de suite... Je ne lui déplaisais pas... Nous avions causé, de l'avenir... L'avenir! Voilà...

— Mais, Louis, si elle t'aime...

— Non, non!... Je ne veux pas être un objet de pitié... Je ne veux pas encombrer maintenant sa vie... C'est fini, fini!

Marthe passa sa main tendrement sous le pauvre bras frémissant. Leurs douleurs fraternisaient. Leurs yeux, qui avaient tant pleuré, demeuraient secs et ils éprouvaient quel malheur c'était, au comble du malheur, de ne plus pouvoir même verser de larmes. Parmi tant de misères, qui, en frappant la patrie, avaient atteint chacun, les moins pénibles n'étaient pas celles qu'ils portaient au fond de leur cœur, avec le regret et la haine ! De tous leurs maux, ils détestaient le plus cruel, la plaie empoisonnée de l'amour.

Otto, dans la chambre de sa femme, allait et venait, d'un pas violent, les poings serrés derrière le dos. Marthe, debout près du berceau, le bravait, en silence... Non, elle ne le suivrait pas! •Non! elle ne quitterait pas Amiens, en ce moment!... Soulagée, elle attendait... que pouvait-il?

— Vous refusez, alors?... Vous refusez?

Planté devant elle, le visage tendu, les yeux menaçants, il essayait d'implanter, dans ce regard noir, sa volonté.

La veille, on avait appris, par l'ordonnance, qu'à la fin de la semaine, — sans doute le samedi 19 mars, — le départ, depuis quelques jours prévu, aurait lieu. Les troupes qui ne faisaient pas partie des corps d'occupation, tous les officiers et soldats de la îandwehr rentraient en Allemagne. Dès le lendemain de la revue, les régiments s'étaient éche-

îonnés sur les routes déjà poudreuses. Un médecin de l'armée active remplacerait Otto à la direction du lazaret, où ne restaient qu'un petit nombre de blessés...

A cette nouvelle, Marthe avait demandé conseil à son père. Elle était décidée à ne pas retourner à Marbourg, du moins de quelques mois. Sans avoir pris encore le parti d'une rupture définitive, elle n'envisageait pas la possibilité de revivre côte à côte avec son mari, surtout sur une terre où tout iui était désormais plus qu'étranger, ennemi. Après tant de souffrances, la captivité et l'exil, non, c'était au-dessus de ses forces!... Pourraitelle jamais reprendre la chaîne? Elle évitait de se poser la question; aujourd'hui, c'était impossible, voilà tout... Le magistrat l'avait écoutée sans mot dire. Sur son visage glabre, où les pommettes saillaient, nulle émotion ne révélait la joie du père. Les yeux caves semblaient éteints. Il tortillait, de ses doigts osseux, un de ses favoris blancs... Nul doute : légalement Marthe devait obéir. Son mari était en droit de requérir la force publique pour la faire ramener, manu militari^ au domicile conjugal. Le tribunal lui donnerait gain de cause. Mais, en droit, cette procédure était longue, d'ailleurs peu usitée; et, en fait, M. Ellangé ne voyait pas très bien Otto traînant avec lui sa femme, par les poignets ou par les cheveux... Qu'elle refusât, c'était

la séparation avec toutes ses conséquences, l'enfant enlevé, et le divorce même, si Otto voulait y recourir, puisque la loi hessoise l'admettait, prononcé contre elle... Le mari avait tous les droits... — « Agis selon ta conscience, ma fdle ! avait-il conclu. Si tu restes, tu nous rendras bien heureux, et nous tenterons de défendre tes intérêts et ceux de ton fils... Si tu pars...» Un geste avait complété sa pensée. Marthe aussitôt avait mesuré l'abîme. Non, elle n'engloutirait pas ce qui hii restait de jeunesse et de force dans une vie où il lui faudrait tout abdiquer... Non! elle ne subirait pas la lente horreur de devenir Allemande, malgré elle! Non, elle n'abandonnerait pas la suprême relique, ce qu'il y avait de France, dans le cher petit être qui était à présent l'avenir!..

Otto, mis hors de lui par l'insultant silence, répéta sourdement :

— Vous avez bien réfléchi?... Vous refusez?

— Je refuse.

— C'est bien, nous emploierons les grands moyens. Je vous emmènerai de gré ou de force !

— Gomme un objet volé, dans vos bagages? Le sang lui monta au visage. Il cria :

— Marthe!

Elle sentait son injustice, s'y enfonçait avec une joie méchante.

— Croyez-vous qu'on dispose d'un être humain aussi facilement que d'une pendule!

La colère du vainqueur bouillonnait, dans ses veines au flux lourd. Que cette Française, en qui se retrouvait toute l'audace de la nation écrasée, osât, elle, simple femme, relever le front, insultât toute l'Allemagne conquérante, cela l'emplissait d'une rage barbare. Car il sentait bien qu'elle était maîtresse de la situation, comme d'elle-même, et qu'il ne pouvait rien, sans ridicule et sans odieux, — rien contre cette frêle volonté, plus forte que la loi et les armées! Une violence battit à ses tempes. Le sentiment de sa supériorité physique souleva, d'un brutal instinct, sa main pesante. Elle retombait aussitôt. Quand il aurait serré ce cou délicat, broyé ces bras fragiles, qu'aurait-il obtenu de plus? Pas même qu'elle le haït davantage!... Et cette intuition aussi augmentait sa fureur : c'était fini, fini! Elle ne l'aimerait plus, jamais... Il avait pour toujours perdu ces yeux dont l'âme lui avait ri, ces lèvres qui avaient fondu sous les siennes, ces mains qui avaient caressé son front, durant les soirs de travail et de recueillement, à Marbourg, sous la lampe! Il avait perdu ce corps ferme et doux, qui avait été celui de l'amante, avant d'être le corps auguste de la mère.... Ce tendre regret le déchirait, plus encore peut-être que celui de l'esprit rebelle, de cette pensée qu'il avait toujours, même

aux heures de complète entente, jugée frondeuse et dont il haïssait maintenant la révolte. Mais corps et âme, à cette minute où il achevait de les perdre, il n'y pouvait renoncer, il s'y cramponnait âprement comme à son bien, une propriété à laquelle il tenait d'autant plus qu'elle lui échappait, irrémissiblement, qu'elle lui avait échappé déjà... Il en avait une si absolue conscience qu'à sa fureur des derniers jours, et au coup de»sang de son emportement, succédait une stupeur accablée. Marthe le vit faiblir, poussa son avantage :

— Non. Je ne partirai pas. Vous n'avez aucun moyen de m'y contraindre.

Il haussa les épaules, dédaigneusement :

— Restez donc!... Ce n'est pas à vous que je tiens

Il -enleva du berceau, d'un geste prompt, son fils qui, chatouillé par la barbe longue, sourit. Des fossettes creusaient les mignonnes joues. Les bras battirent et la petite bouche gazouilla.

— Voilà tout ce qui m'importe, dit Otto. J'écrirai dès ce soir à ma mère. Dans huit jours, elle viendra chercher Hermann.

— Vous me le prendriez !

Le cri jaillit, indigné, des entrailles maternelles. Otto s'inclina, gouailleur. Il triompha à son tour :

— Libre à vous de ne pas vous en séparer...

— Vous me le prendriez!... Au risque de nous

tuer tous deux!... Car vous savez qu'il a besoin de mes soins, de mon lait...

— Il est à demi sevré déjà... Et puis il y a de bonnes nourrices à Marbourg!

Il recouchait Fenfant dans son berceau. Mais lui, excité par le mouvement, tendait ses menottes, pour qu'on le reprît.

— Là! là! dit Otto en allemand, calmez-vous, monsieur le joueur!

Il ramena jusqu'au menton la couverture légère, borda le petit matelas. Devant son air de froide résolution, Marthe se vit supprimée; Jean-Pierre serait aux mains d'un autre!... Le père seul, de tristes grands-parents s'en occuperaient. Un langage odieux résonnerait sans cesse à ses oreilles, sa tendresse et son intelligence s'ouvriraient, loin d'elle, à une affection, à des habitudes étrangères... Elle ne put supporter l'idée de ce supplice, s'humilia soudain...

— Je ne me séparerai pas de mon fils... Ma présence longtemps encore lui est nécessaire. Vous n'avez pu penser sérieusement à cela!

— Et moi aussi je ne puis que dire : Je ne me séparerai pas de mon fils...

Un élan la poussa :

— Otto, vous êtes le maître. Soyez généreux. N'abusez pas de votre victoire, elle est assez complète!...

Il avait repris sa marche, à travers la chambre. Il réfléchissait, le front baissé... Elle cédait. Elle avouait son infériorité!... La colère, petit à petit, s'apaisait en lui. Il ne se réjouissait pas, dans son amour-propre masculin profondément blessé, qu'elle consentit à obéir, puisque la mère seule pliait!... La vie intime n'était-elle pas irrémédiablement gâchée!... Et puis, certain maintenant qu'elle reviendrait à Marbourg, un jour ou l'autre, il cessait, brusquement, de la désirer, ne voyait plus en elle que la compagne sauvage et butée... Il était néanmoins flatté d'avoir imposé son autorité, fait sentir le mors. Et puis il gardait Hermann, c'était l'essentiel. Il dit avec moins de rudesse :

— Vous êtes donc prête à vous conduire ainsi que vous le devez?...

Elle murmura :

— Je subirai tout, plutôt que d'abandonner mon fils.

— Oh! je ne me leurre pas... Hermann seul vous rappelle au sentiment de la réalité.

Un silence pesa. Ils suivaient chacun leurs pensées : lui moins soucieux, maintenant, qu'il avait satisfaction, d'exiger l'immédiat départ ; elle éperdue, son sacrifice fait... Quoi, tout quitter, son père en quelques mois devenu vieillard, sa mère, ombre douloureuse, Louis mutilé? S'arracher du cher pays, du sol où elle avait repris racine?...

Déserter la France vaincue pour aller mener chez les vainqueurs une vie d'esclave, dans riiumiliation et la solitude?... Marbourg! Malgré la consolation de son fils, quelle existence y serait la sienne, entre la pitié méprisante et la suspicion de ses beaux-parents, et le compagnonnage d'Otto?... Un bagne ! Elle se tordit les mains, supplia :

— S'il vous reste un peu de cœur, si vous vous souvenez de m' avoir aimée, ne m'obligez pas à partir tout de suite! Laissez-moi le temps de me ressaisir... Laissez-moi m'habituer à l'idée de dire adieu à tout ce qui m'entoure... Ayez pitié de mon chagrin! Vous ne pouvez le comprendre, parce que toutes vos pensées sont à présent à l'encontre des miennes... Vous sentez selon votre âme d'homme, d'Allemand et de vainqueur... Mais moi!... Que retrouverai- je à Marbourg? Le souvenir de tout ce que je vais quitter!... Vous ne pouvez m'en vouloir de préférer aujourd'hui ma famille et mon pays en deuil... Jamais je n'aurais cru que de tels liens pouvaient unir un être au passé, aux parents qui l'ont créé, à la terre qui l'a nourri et formé... Nous n'avions entre nous que l'attache légère de la joie, deux brèves années qui se sont dissipées comme un rêve... J'ai avec les miens la longue communion de mon enfance et de ma jeunesse! Un instant, j'ai pu croire que l'amour avait effacé tout cela... Puis le malheur de la France est venu, et je me suis

retrouvée... Otto, on ne se connaît pas, on s'illusionne tant qu'on vit dans le bonheur... C'est dans le malheur seulement qu'on voit avec clarté les autres et soi-même. Tandis que ton pays et toi vous ne connaissiez que la joie, seule j'ai touché, avec mon pays et les miens, le fond du malheur. Alors j'ai vu que par-dessus tout j'aimais toutes ces choses sans nom qu'un seul mot exprime : la patrie...

Otto longuement regarda Marthe.vA l'involontaire tutoiement qui lui était monté aux lèvres, il avait senti sur son âme aride passer, comme un souffle frais, la vision d'autrefois... Pour la première fois, il eut la sensation que cet autrefois n'était plus qu'un souvenir, c'est-à-dire quelque chose de lointain, bien mort..., quelque chose d'infiniment triste.

— La patrie ! murmurait Marthe.

A leurs yeux s'élevèrent en foule, avec leurs couleurs diverses, les images contenues dans le grand vocable mystérieux. Les champs de France et d'Allemagne s'étendirent, dans la douceur de l'air natal. Les monts, les fleuves, la face des plaines, les villes aux pierres vivantes surgirent; tout le trésor des souvenirs, des chansons, des légendes... Un passé de gloire et de revers flotta, plis d'étendards, au-dessus de la flèche des clochers et sur les croix des cimetières... Tissé de pluie et de soleil, avec la forme confuse de la terre, le beau

visage s'ébauchait; il prenait corps, palpitait, dans rôdeur des forêts et le tremblement de l'herbe... Il était l'eau fluide, une rumeur de voix, la beauté d'un vers, d'une statue et d'un rythme; il avait le sourire des enfants et le regard de i'amour. Il était la douceur et la raison do vivre! Otto le chérissait, avec l'orgueilleuse ardeur de sa foi nouvelle. Mais un plus profond élan bouleversait Marthe... De toute sa tendresse et de sa piété fdiales, elle vénérait le flanc déchiré, le beau» visage meurtri.

— Otto, dit-elle enfin, vous qui venez de combattre pour la patrie allemande, vous ne pouvez m'en vouloir de mieux aimer aujourd'hui ma patrie à moi, puisqu'elle est malheureuse.

Ils étaient re devenus de pauvres êtres de compréhension et de souffrance. Propres jouets de leurs destinées, ils assistaient, sans y pouvoir résister, à l'obscur courant qui les arrachait l'un de l'autre... Les heures se précipitaient, irrésistibles, et sur l'écume dansaient les débris des anciens jours.

■ — Tout cela est vrai, soupira Otto. Alors?

— Fiez-vous-en à moi... Quand un peu de temps aura coulé, quand la plaie sera moins à vif, alors de moi-même je reviendrai, avec celui-ci...

— C'est bien, dit Otto. Je partirai donc seul, avec votre parole.

Tour à tour ils se penchèrent sur l'enfant, qui

s'était doucement rendormi. Ils le baisèrent au front, et puis ils se contemplèrent avec la même pensée. C'était à leur passé qu'ils venaient ainsi de dire adieu, le passé mort que, quoi qu'ils fissent, Hermann Jean-Pierre Rudheimer portait en lui. Une seconde, rapprochés par la gravité de l'hommage funèbre, ils reculèrent, en songeant au noir ettrouble avenir... Pourtant, au moment- de rouvrir le verrou qu'il avait poussé en prévision de ce débat, » Otto hésita... Et revenant à Marthe, il lui tendit gauchement, timidement la main... Ils avaient cessé de s'aimer, ils pouvaient s'estimer encore... Elle aussi hésita, puis, les yeux brouillés de larmes, elle avança les doigts... Et ce fut une molle, incertaine étreinte, aussitôt dénouée que nouée, au désarroi de leurs faibles cœurs...

Deux jours après, Otto s'était mis en route. C'était le 20 mars au matin. Les nouvelles de l'insurrection de Paris avaient apporté une diversion à l'embarras des dernières heures. Depuis la veille, on commentait l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas, la ville au pouvoir de la garde nationale révoltée, Thiers et le gouvernement en fuite... Otto, corseté dans l'uniforme qu'il endossait pour les dernières fois, écoutait, avec une politesse au fond de laquelle perçait le mépris. Ces convulsions, que M. Ellangé qualifiait durement, donnaient, — Louis était le premier à

l'avouer, malgré ses sympathies pour le grand Paris républicain, encore fou de la fièvre obsidionale, — le plus lamentable spectacle. Du haut des remparts des forts, d'où, lorgnette aux yeux, les ' Allemands suivaient le drame, comme il devait se réjouir, tout l'amphithéâtre aux aguets, à en juger par le sourire que dissimulait Otto ! On ne se lassait pas pourtant de revenir aux péripéties imprévues, d'en ressasser les détails. Ainsi s'étaient abrégés les instants pénibles d'avant la séparation. Une gêne paralysait chacun : les Ellangé s'efforçant de cacher leur hâte de voir la maison enfin nettoyée ; Marthe partageant, avec des retours de pudeur, leur insolente joie; Otto enfin, le plus troublé de tous. Il regrettait par moments sa générosité, se jugeant dupe. Chaque jour qui s'écoulait l'éloignerait maintenant de cette femme, — sa femme? — et de son fils... L'émotion de leur attendrissement passée, ils s'étaient, père et mère, retrouvés en guerre, sous leur trêve tacite... L'instant venu de monter à cheval, Otto avait à plusieurs reprises enlevé l'enfant, des bras de Marthe, pour l'embrasser encore. Tous quatre ils s'étaient un instant tenus face à face, ne sachant que se dire. Lesmots eussent menti à leurs vrais sentiments; il y avait entre eux trop de rancœurs, encore fraîches^ l'inimitié à vif, qui jamais, ils le sentaient, ne se^ cicatriserait toute. Autour de ses beaux-parents-

immobiles dans leurs vêtements noirs, Otto involontairement cherchait le grand-père et Jacques, témoins des autres départs... Comment, à ces mains qui se dérobaient, oser tendre la sienne?... Il l'eût souhaitée pourtant, autant par loyauté de brave homme que par fierté nationale, cette poignée de main de ses hôtes, beaucoup comme un hommage, un peu comme une amnistie... Mais le recul de Louis acheva de l'avertir. Le jeune homme cachait derrière son dos son bras valide; et l'étincelant regard, et, sur la poitrine, la manche vide épinglée disaient : « Je ne peux pas!... » Alors, les talons joints militairement, avec de grands saints, Otto avait pris congé. En silence, aussi gauchement, aussi timidement que l'avant-veille, il avait touché les doigts de Marthe... L'ordonnance tenait la bride et l'étrier. Otto, par contenance, avait vérifié la longueur des étrivières, la sangle, et, s' étant mis en selle, il avait salué encore, raide, la main droite à hauteur de la casquette plate... Puis il s'était éloigné au pas, sans tourner la tête, comme s'il eût été un inconnu, quelque occupant de passage, dans la ville conquise...

Ce que cette attitude pouvait cacher de douleur, aucun des Ellangé n'y songeait. Quand Otto disparut, au coin de la rue Porte-de-Paris, ce fut Tévanouissement du spectre. Ils respirèrent; c'était comme si la maison leur eût appartenu à

nouveau, ils y rentraient, après une longue absence, ils tiraient les rideaux, ouvraient les fenêtres, à l'air pur, au grand soleil. Marthe seule, en remontant avec son fils dans les bras, suivait d'un bref adieu mélancolique le passant qui emportait pour jamais les années les plus belles de sa vie. Comme cela était loin déjà, s'effaçait dans la mémoire! C'était au temps où Marbourg n'était qu'une petite ville de Hesse, et où la France vivait glorieuse, sous l'Empire... Depuis! l'Empire s'était écroulé, en entraînant, dans le fracas et le sang de sa chute, la France étourdie... Un autre Empire, parmi la fumée des batailles, s'était dressé sur la terre natale éventrée, les villes en ruines, les blessés, les morts... C'était tout ce que le passant laissait derrière lui... Passant! Passé!... Elle serra contre son cœur son Jean-Pierre, mais elle ne l'associait à l'idée d'Otto que pour se détourner de celui-ci et s'élancer à l'avenir... Jusqu'au père avait disparu... Le doux petit être demeurait seul, et déjà en son âme elle l'élevait, ainsi qu'une offrande, vers la patrie. Jean-Pierre remplacerait Jacques...

Avril, au ciel sans nuages, déploya l'azur. A le voir resplendir à travers la lumière chaude, on se demandait si l'hiver avait existé jamais, ce terrible hiver de pluie, de brume et de gelée où des centaines de mille hommes avaient tournoyé dans la boue sanglante et dans la neige, crevé de faim et

de froid, par les champs et par les routes jonchées de cadavres. Les bourgeons, les petites feuilles chaque jour enveloppaient, d'une grandissante dentelle verte, les arbres noirs de TEsplanade. A Pâques, toute la maison émigra à Pont-Noyelles. Elle avait hâte de fuir Amiens, d'oublier qu'il y avait encore une occupation prussienne. Réparée en hâte, l'aile gauche offrait un abri suffisant. Marthe ne pouvait voir, sans que^ soudain les impressions anciennes la déchirassent, aussi vives, les traces partout tangibles de la bataille.

La façade principale dressait son mur noirci et lézardé, ses embrasures béantes, sur l'écroulement des plafonds, un pan de jour. Chaque après-midi il fallait passer, pour aller au verger, devant la serre dont tous les verres avaient été brisés. La trace des roues creusait la terre des massifs, où les giroflées çà et là repoussaient. Leur velours jaune et brun épandait son parfum sucré...

Mais c'était seulement sous les pruniers, dans l'herbe drue où fleurissaient primevères et violettes, que le cauchemar s'évanouissait. Là, dans le grand silence, sous les arbres bas et parfumés, pareils à de grosses houppes roses et blanches, la nature poursuivait, sereine, l'œuvre interrompue. Des insectes couraient dans les chemins moussus, et dans l'air bleu tournaient les papillons couleur de soufre. Au bord de l'Hallue, les peupliers dres-

saient toujours leurs fuseaux frais, et les trembles, à la moindre brise, frissonnaient comme un voile d'argent.

Jean-Pierre, installé dans sa voiture, dormait à côté de Marthe. Elle avait repris, avec sa mère, leurs petits ouvrages d'autrefois. Aux tricots emmaillés d'un doigt fébrile, avaient succédé les bandes de broderie... Mais, sans cesse fatiguée, Mme Ellangé posait sur ses genoux le morceau de toile cirée verte, où elle piquait l'aiguille... Marthe, à la dérobée, la contemplait. Comme elle avait vieilli! Les cheveux tout blancs, le visage naguère si rond aujourd'hui creusé, les yeux d'un bleu plus pâle encore, délavé par les larmes, ses quarantehuit ans en paraissaient soixante. Tout ressort était brisé en elle... Les bras ballants, elle suivait, d'un regard vague, le bonheur enfui. Elle avait l'effacement d'une ombre.

Agilement, Marthe nouait à un point un autre point. Elle cousait, du même fil, la soie et sa pensée. Elle avançait, d'aiguillée en aiguillée, à travers le champ désolé des souvenirs, jusqu'au bord où la route tournait, vers l'inconnu de demain. Elle songeait à des choses confuses, sans lien apparent, toujours revenait à Louis. Il secouait avec peine la torpeur de son désespoir, rouvrait ses livres. M. Ellangé le persuadait qu'il pourrait plaider encore; nul ne songerait à sourire, en voyant

pendre une des manches de sa robe... Tous au contraire l'entoureraient d'une sympathie. Allons donc, il aurait fière mine, bientôt, avec le ruban de la Légion d'honneur sur la poitrine! Le ruban rouge, couleur du sang versé... Louis acquiesçait, gentiment; mais elle sentait bien, lorsqu'il venait s'asseoir près de son neveu, — dont il chatouillait le nez avec une feuille, — ce que dissimulait son sourire pâle et las, quel regret incurable. Il pleurait, au fond de lui-même, sa jeunesse amputée, l'amour perdu. Mai vint, et avec lui l'enchantement des roses. Il y en avait dans toutes les allées. M. Ellangé, le front ombragé d'un chapeau de paille, allait d'une tige à l'autre, avec un sécateur à la main. Il coupait les gourmands et chassait les pucerons. La vie végétale de la nature, seule, à présent l'intéressait. Il avait perdu toute apparence de l'ancien Procureur Impérial, les épaules voûtées et la jambe tramante. Sur l'osseux visage qu'une morgue naguère durcissait, ne se lisait plus qu'une tristesse abattue. Le teint, de jaune, était devenu terreux. Ces dix mois de tourments avaient posé leurs griffes sur les tempes striées de mille rides, la bouche tombante, au pli amer. Rien de ce qu'il avait aimé n'était plus. Le barreau comme la République étaient pleins de figures nouvelles. Il se sentait un vieil homme inutile, bon à attendre qu'on liquidât sa pension de retraite. Et puis viendrait

la fin. Toute sa philosophie l'avait quitté, et dans sa bibliothèque même, au milieu de ses belles reliures miraculeusement sauvées, il restait des heures à rêvasser, sans même songer à tirer du rayon familier un de ses classiques, Cicéron ou le bon Horace d'antan. La lecture lui était devenue odieuse, tout le fatras des historiens et des poètes! Quelle vanité que celle des idées humaines, ces lettres et ces sciences qui aboutissaient aux charniers de Sedan et de MetL, au brutal démenti du canon!... «Vois-tu, Marthe, disait-il, quand je pense qu'après la guerre étrangère nous subissons à présent la guerre civile, quand je pense que Paris et Versailles sont en train de se massacrer, j'ai envie de tourner le nez contre le mur comme le Commandant, et que la mort me prenne!... »

Elle essayait en vain de le remonter. La sanglante fin de la Commune, dans le vertige des tueries, dans le sinistre tourbillon des incendies, les frappait tous d'horreur... — « La Cour des comptes, le Louvre, les Tuileries! » murmurait M. Ellangé... Leurs yeux suivaient dans les noires volutes, dans la flamme écarlate, cette disparition du passé. Toute la gloire s'en allait au vent. Il ne restait que honte et rage, l'odeur écœurante du sang. Après le feu, les ruines...

Plus étroitement, en ces jours qui rappelaient, dépassaient les pires étapes de leur calvaire, la fa-

mille se serrait, dans la maison elle aussi saccagée... Une étroite communauté rassemblait, en un seul deuil, tous leurs deuils. Il leur semblait que de le supporter ensemble, l'écrasant fardeau pesait moins, à chacun d'eux. Jamais, plus que dans l'intimité de ces semaines où ils essayaient de se reprendre à la vie, où, brin à brin, ils refaisaient, à leurs âmes ballottées par la tempête, un nid précaire, Marthe n'avait senti le réconfort de cette affection à laquelle nulle autre n'est égale. Elle comprenait quels liens unissent les parents à l'enfant et la sœur au frère, leur douceur, leur force. Cette tendresse qu'ils éprouvaient, cette entente qui se devinait d'un signe, d'un silence, deux années n'avaient pu suffire (comme un instant elle l'avait cru entre Otto et elle, à Marbourg!) pour en mêler, indissolublement, les solides et souples entrelacs. Elles étaient faites d'une chaîne continue de joies et de peines, d'anciens sacrifices, de grands événements et de menus faits, de tout et de rien. Elles venaient d'un très lointain passé. Avant eux, d'autres Ellangé les avaient tramées, de leurs vies et de leurs morts.

Le Passé!... Par delà la guerre, par delà les années de Marbourg, insensiblement il reprenait Marthe... Il s'insinuait en elle. Il flottait autour d'elle. C'est lui, lui qu'elle croisait à son insu, lorsque, errant à travers les rues dévastées de Pont-

Noyelles, elle voyait du seuil des portes son rciolescence se lever, avec les petites filles joueuses. a File, file, ma quenouille!... Le temps passe, le temps ca/» C'est lui qui chantait à travers les voix insouciantes, comme il avait chanté il y avait vingt ans avec sa propre voix, comme il avait, deux cents ans durant, chanté devant les mêmes portes, avec les voix d'autres petites filles. Tour à tour elles étaient devenues mères, et puis grand'mères, et d'autres petites filles avaient chanté. C'est lui qui donnait aux pierres des tombes, dans l'humble cimetière, cette couleur si chaude, où dans la rouille des lichens les noms gravés ne se distinguaient plus. C'est lui qui bossuait la terre des morts, verdissait le buis et sur le mur bas faisait bonne l'ombre tiède, découpée en rond, du vieux tilleul...

Tous les dimanches, Marthe, un instant, au sortir de la messe, s'y asseyait. De là elle voyait la cime lointaine des arbres du parc, et, quand elle se retournait, la plaque de marbre noir, au mur du mausolée. Les lettres d'or d'un nom nouveau brillaient, au bas de la liste mortuaire : « Jean-Pierre Ellangé, 1789-1870. » Son caveau était prêt. Douloureusement, Marthe songeait à l'absence de l'autre nom. Quand pourrait-on graver la seconde ligne? Elle répétait mentalement les syllabes funèbres : « Jacques Ellangé, 1842-1870. » Repo-

serait-il jamais en terre française, le grand frère, auprès de ceux de sa famille et de sa race?

Ce fut au commencement de juin qu'eut lieu la translation des restes du Commandant, par un soleil splendide. Marthe, confiant son fils à sa mère et à la vieille Julie, avait voulu accompagner à Amiens M. Ellangé et Louis. Elle déposerait quelques roses sur la tombe de Frida Lehmann, puis suivrait avec eux, en voiture, du cimetière de la Madeleine à Pont-Noyelles, le convoi funèbre. Elle avait été prier à la cathédrale durant que s'accomplissaient les formalités administratives, la pénible reconnaissance du corps. Arrivée devant la fosse ouverte, au moment où allait s'ébranler le char, elle n'avait eu que le temps de courir à la sépulture voisine et d'accrocher, à la stèle par ses soins dressée, le bouquet du souvenir... Pauvre Frida! Elle aussi avait été une victime!... Au pas le long trajet s'était effectué. On avait, à la Chaussée Saint-Pierre, rencontré un détachement prussien. C'étaient des fantassins du 44^ qui rentraient de l'exercice. Le père et les enfants s'étaient silencieusement regardés. Mais, avec leur mécanique maniement d'armes, les Prussiens rendaient les honneurs au passage. Les vainqueurs de Sedan venaient de saluer, sans le savoir, le vainqueur d'Iéna.

Quelques jours après, M. Ellangé et Louis par-

talent avec le lieutenant Charbalyé pour la Lorraine. Il profitait d'une permission, afin d'aider dans leurs recherches les parents de son ami. Après mille difficultés, tous trois parvenaient enfin au terrain de la bataille du 14 août. Pas à pas, ils refaisaient le chemin suivi par le 43^, retrouvaient l'endroit où Jacques était tombé, revenaient à l'allée des sapins, la triste route de Mey à Villersl'Orme... Lequel de ces tertres abritait la chère dépouille? Ils gonflaient, identiques, la terre sablonneuse sous les sombres arbres, tous pareils. En vain, le lieutenant Charbalyé rappelait ses souvenirs. Ici, on avait enterré pêle-mêle Allemands et Français ; là, c'était un commandant et deux capitaines... Ce devait être plus loin, à moins que... L'hiver avait passé, ruinant la fragile croix de branches. Rien ne distinguait plus le sillon où Jacques Ellangé dormait, avec ses soldats, le dernier sommeil... L'Allemagne le gardait tout entier. Marthe, au récit de son père, quand il revint, rêva longtemps. Les poteaux blancs et noirs avaient eu beau hérisser le sol lorrain, jalonner l'arbitraire tracé de la frontière nouvelle. Sur la rive droite de la Moselle, dans le chemin creux de Mey à Villersi'Orme, Jacques reposait, quand même, en terre française !

Juillet étendit la magnificence de l'été. Les jours passaient en vain, les sentiments de Marthe demeu-

LES FRONTIEllES DU CŒUR 341

raient aussi violents qu'à l'instant du départ d'Otto. Même le recul avait donné à son intense vision des choses plus de netteté encore. Elle jugeait d'ensemble. Si rien ne s'était atténué, dans sa souffrance, elle se découvrait, à mesure, toujours plus éloignée du mari allemand, toujours plus rapprochée des siens, du foyer familial, de l'air de France. Elle avait reçu, depuis avril, plusieurs lettres de Marbourg. Chacune d'elles, malgré son ton mesuré, lui causait une irritation douloureuse ; chacune avait ravivé, en un hallucinant raccourci, l'année terrible. Otto comptait sur sa parole, l'attendait. Viendrait-elle pour les vacances? Il ne donnait nul détail sur ses propres sentiments, se bornait aux nouvelles des siens, et à souhaiter plus longs les bulletins de la santé d'Hermann, que toutes les semaines elle lui envoyait... Laissée libre de choisir son heure, Marthe remettait, d'heure en heure. D'abord, dans le soulagement de se retrouver libre, elle avait écarté toute idée de retour. Plus tard !... Puis, peu à peu, elle était revenue à la réalité. Elle ne cessait de penser, maintenant, à l'échéance fatale. Elle avait promis de revenir avec son fils quand serait un peu cicatrisée la plaie... Il faudrait tenir! Elle ne se leurrait nullement sur le résultat, d'avance envisageait l'inévitable vie... Elle était tranquille, ce serait l'aiîaire d'une semaine ou deux! Elle, Allemande? Elle,

condamnée à cette asphyxie? Tout son être se soulevait... Alors?.., Mais Jean-Pierre? ou plutôt, comme on dirait là-bas, Hermann?... C'était le point noir, l'inconnu redoutable. Pourtant elle avait confiance...

Le lendemain du jour où le corps d'occupation quitta Amiens, elle se décida. Elle partirait par la Belgique, éviterait ainsi l'odieuse traversée de l'Alsace. Elle emmènerait avec elle, pour soigner Jean-Pierre, sa femme de chambre, Henriette, la fille du jardinier. C'était le 23 juillet. Son père et sa mère l'accompagnèrent jusqu'à la gare... Il y avait plus d'un an qu'elle était arrivée, avec Otto, par un matin semblable...

Marbourg enfin parut, dans l'or du soir. Marthe enveloppa, d'un long regard, la gare rouge, ks ponts sur la Lahn, les deux tours de Sainte-Slisa- Leth, la pittoresque ville escaladant la montagne, avec ses jardins et ses toits, et, là-haut, la découpure féodale du château... Rien n'avait changé. Comme si elle fût revenue d'une promenade à Giessen, Otto l'attendait sur le quai. Elle reconr.ut, de loin, sa haute stature.

Il ouvrit la portière du wagon, l'aida à descendre... Et lui aussi, il était resté, ou plutôt il était

redevenu le même!... L'Otto d'autrefois, celui qu'elle avait aimé, avant la guerre. Il avait repris sa loyale et bonne figure, ses yeux de source. Quelques fds blancs argentaient seuls la barbe épaisse. Et pourtant, c'était un autre!... Il la contemplait sans savoir quelle contenance tenir, mais aussitôt il comprit, et vite se détourna pour prendre son fils, des bras d'Henriette. Il l'embrassait, émerveillé. Mais, au contact du poil rude, Jean- Pierre poussait des cris perçants.

— Excessivement embelli, tout de même, le petit bonhomme Hermann! Il a doublé, déclara Otto en allemand, évitant le « tu » ou le « vous », mais avec un manifeste souhait d'entente.

Elle répondit, en français :

— Vous trouvez?...

Et calmant, d'un baiser, la grande douleur du tout petit, elle ajouta :

— Sage, Jean-Pierre!

Le heurt des deux prénoms, l'accent d'intraduisible froideur, l'opposition d'une langue à l'autre achevèrent ce qu'avait fait pressentir à Otto la réserve de l'accueil. Marthe s'était reprise, à jamais. C'était, plus irrémédiablement encore qu'à Amiens, l'éternel antagonisme qui renaissait. Seul, dans sa petite maison, il avait fait, en sens inverse, le chemin accompli par Marthe. Il s'était rapproché d'elle autant qu'elle s'éloignait de luL

34i LES FRONTIERES DU CŒUR

Et tout à l'heure, en la voyant sur le marchepied, si fraîche et si belle, il avait senti renaître en lui, plus vif, l'ancien désir. Certes il n'espérait pas qu'après une telle tourmente ils se retrouveraient intacts, mais peut-être, avec les débris du bonheur, pourrait-on rebâtir un pauvre bonheur encore?... D'un coup, l'humble édifice croulait, dernière ruine, après tant de ruines. Il n'y avait plus en présence que deux races ennemies. L'impossible. Ses yeux clairs s'obscurcirent d'un voile de larmes. Il frappa du pied, se ressaisit.

Dès cette première minute, l'existence odieuse commença... Ils connurent, dans leurs plaies ravivées, le supplice à coups d'épingle de vivre côte à côte et de ne plus s'entendre sur rien, l'absolu désaccord des mœurs, des habitudes, des goûts, la collision incessante des sentiments et des pensées. Cependant, hormis qu'Otto se retirait le soir dans sa pièce de travail où un lit de fer était dressé, — comme naguère, dans son bureau du Musée! — c'était la ronde identique des heures, sur l'immobile cadran. La vie de Marbourg inexorablement continuait, avec ses papotages universitaires, ses cancans de province, sa rigueur luthérienne... Marthe n'y trouvait plus qu'un intolérable ennui, une rudesse hypocrite et grossière. Elle prenait en aversion l'austère bonhomie du vieux pasteur, et le sourire fielleux de Mme Rudhcimcr, l'espèce de

condescendante pitié qui transpirait, à leurs moindres paroles... Mais elle les détestait encore moins qu'Otto, lorsque, obstiné à son allemand, il prenait Jean-Pierre sur ses genoux, le câlinait, dans sa rude langue paternelle.

Il commençait, lui aussi, à ne plus voir en elle que l'ennemie, l'insupportable Française qui le défiait, à tout instant. Mais, privé de sa beauté dont le regret le harcelait, il ne parvenait pas à la haïr, continûment. Il s'inquiétait de la voir de semaine en semaine se consumer, pâlir... Elle se refusait à quitter la maison, par peur de la rue et de la ville hostiles, passait les après-midi sur le haut balcon. Ses yeux, par delà la ligne bleue des forêts et des monts, cherchaient un autre horizon, le ciel d'Amiens. Dans l'étroit lit, dont elle avait enlevé en arrivant les rideaux de coton blanc et le dérisoire ruban vert, elle se retournait chaque nuit, avec une fièvre de désespoir, des étouffements... Par la fenêtre ouverte, l'air de la nuit entrait, empoisonné. Le silence de la terre allemande l'affolait, comme celui d'une tombe, où elle eût été enfermée vivante. Elle préférait encore ce répit de solitude au quotidien martyre. Aux premiers jours d'août, elle tomba malade. « C'est le mal du pays, madame !» disait Henriette, elle-même maigrie, changée. Il fallut sevrer Jean-Pierre. Lui aussi avait fondu. Un soir de la fm d'août où, avant le dîner.

Marthe étendue dans le fauteuil Voltaire contemplait, du balcon, la morne splendeur du paysage, elle sentit une main peser sur son épaule.

— Ecoute ! disait, en français, une voix grave. Elle tressaillit, au tutoiement... Otto était près

d'elle.

— Écoute, Marthe. J'ai beaucoup réfléchi, depuis quinze jours. Une telle existence ne peut se prolonger entre nous. Elle n'est digne ni de notre p^Sâé^ ni de notre situation d'aujourd'hui... Je te îMîiaBî'cie d'être venue, et d'avoir tenté un essài ioj'SJ... ivïa.i3 à présent, je vois comme toi la vérité. Nous sommes séparés par des obstacles infranchissables... Si noas coùt'rjuions à vouloir nous débattre, je pense que nous en vieiidrions bientôt à des scènes abominables; déjà t^i dépéris, dans la fierté de «on silence, ruais striuns-nous, demain, maîtres •ie tious?... Pourtant le Seigneur m'est témoin que j'aurais im t'aime:* encore, si ta l'avais voulu... Olit^je îe sais! G'^ùt été de ta part un effort surhumain... Et ce ïi'.h'^ ni de ta faute, ni de la rnienne.

Elle le regardait, surprise, défiante encore.

La méditation et le chagrin avaient, en ces semaines où s'était livré en lui le suprême combat, affiné, pâli ses traits. Une tristesse résignée faisait moins dur son regard, encore amer. Il s'était interrogé, dans sa conscience d'homme. Avait-il le droit

de condamner à mort cette existence? Lui qui n'avait perdu ni frère, ni parents, n'était-il pas juste qu'il payât, lui aussi, sa rançon pour le triomphe de sa patrie? Le sacrifice de son bonheur, c'était sa part contributive à la grandeur de l'Allcjiiagne. Avec une douleur mystique, il acceptait l'holocauste, si dur qu'il fût...

— Oui, j'ai réfléchi, j'ai compris... La guerre s'est élevée entre nous, comme entî-e nos deux pays... Et c'est une terrible chose que la guerre!... Il se tut, un instant; ils virent tourbillonner le fléau, dans la fureur des incendies, le fracas du canon, l'air déchiré de râles.

— Elle rend les hommes brutaux. Elle tue les plus doux sentiments.

Marthe ferm.a les yeux : leur amour gisait, parmi les morts. Tous deux, avec une pieuse horreur, pensaient à ce qu'ils avaient perdu... Leurs vies arrachées, brisées!... Elle voyait aussi le Commandant, Jacques; Otto, des amis disparus... Et autour d'eux, ils voyaient encore, par centaines de mille, les foyers en deuil et les cadavres, les cadavres, en train de pourrir déjà, sous la terre... Plus de deux cent mille Français, plus de cent trente mille Allemands!... De toute son âme de femme elle maudit la monstrueuse folie, la guerre imbécile et sauvage... Elle s'était levée, considérait la salle à manger autrefois familière, la potiche de Delft

us LES FRONTIERES DU CŒUR

avec sa gerbe d'hélianthes, le poêle blanc cerclé de cuivre. Elle murmura :

, — Oui, la guerre!... Sans elle...

Mais Otto secoua la tête :

— Nous devons nous incliner devant la volonté suprême. Cette guerre était dans les destinées. Dieu Ta voulue. Un Allemand peut s'en attrister, en tant qu'homme. Il ne doit rien regretter.

L'attendrissement de Marthe soudain s'évanouit. Son âme de catholique et de Française s'était redressée, armée, contre le protestant teuton, l'intransigeant vainqueur...

Otto continua :

— Partez. Je ne puis ni ne veux vous garder malgré vous. Je demanderai au tribunal de Cassel de dissoudre, par sentence judiciaire, notre mariage... Votre départ constituera une des causes de divorce prévues par notre loi : l'abandon avec mauvaise intention... Ainsi sera rompu entre nous le lien qui est entré dans notre chair et qui nous torture. Vous pourrez redevenir Française.

Un affreux regret sonnait dans sa voix. Comme Marthe aurait vite oublié!... Bouleversée, elle s'était appuyée au dossier du fauteuil. Et Jean- Pierre?... Dans son ivresse, elle ne pensait qu'à lui... Otto donna un bref, intense souvenir à tout ce qui, derrière eux, s'évanouissait. Puis il reprit, grand à sa manière :

— Hermann est trop petit pour que je songe aie séparer de vous, maintenant. Je vous le laisse jusqu'à ce qu'il ait cinq ans. Il me sera ramené, chaque année, un mois à Pâques et deux mois durant mes vacances. Ensuite, avec des droits égaux en votre faveur, je le prendrai ici, afin de pourvoir à son éducation.

Confiant dans la suprématie de sa race, il imaginait, au delà de l'abandon momentané, l'équilibre rétabli, la reprise, Hermann allemand. Ainsi il conciliait, avec humanité, tous les intc. cts. Il attendit, avec beaucoup de dignité, la réponse...

Mais Marthe, suffoquée par la joie, fondait en larmes. La surprise était trop heureuse, la libération trop brusque. Avec une ferveur illuminée, elle imaginait, de son côté, la revanche certaine, Jean- Pierre français. L'avenir était à elle! Il ne dépendait plus que de son adresse, de son affection, de son intelligence, de sa foi. Né en France, élevé comme elle saurait l'élever, son fils, à vingt et un ans, opterait... Elle ne put que balbutier, en prenant la main d'Otto et en la serrant :

— Merci!

Un moment encore ils restèrent sans parler, devant la fenêtre. Le soir tombait, sur l'horizon magnifique. Les monts se foncèrent, violets, dans la fournaise du couchant. De grandes fumées volcaniques, pourpres et noires, s'échappaient du soleil,

comme d'un cratère d'or. Ils étaient debout à côté l'un de l'autre. Ils eussent pu se toucher... Mais il y avait entre eux des murs invisibles, et, de l'un à l'autre, toute la distance qui séparait Marbourg d'Amiens, les tours de Sainte- Elisabeth du clocher de la cathédrale, la France démembrée et vaincue de l'Allemagne triomphante... Il y avait les frontières du cœur. Plus fort que l'amour, le sentiment de la race et de la patrie, au souffle de la guerre, avait balayé le passé... Devant eux s'étendait, ainsi qu'une terre disputée, le lointain avenir de leur fils.

Le soleil d'instant en instant baissait : il disparut. Avec une indicible mélancolie, les yeux fixés sur les nuages d'ombre et de sang, Otto et Marthe sentaient le meilleur d'eux-mêmes en eux mourir, avec le jour.

Page 1