PAR
le l) r SUBBLED
(Extrait de la Science Catholique , Août 1899).
SUEUR CIIARRUEY
I M P II IM E U R - LIB R A IR E - É DIT E U H ARRAS f PARIS
10, rue des Balances ^ rue de Vaugirard,4l
Le monde contemporain est en proie à une soif ardente d’idéal et d’inlini que la foi chrétienne doit contenter, mais qui cherche à s’étancher partout, même à une source empoisonnée,quand elle n’en rencontre pas d’autre. Le divin l’attire et le captive invinciblement, Lin visible et le merveilleux ont pour lui un attrait souverain. Mais ses appétitions sont trop souvent aveugles, mal conduites et versent dans les doctrines néfastes et condamnées par l’Église : il faut les garder à tout prix d’une si déplorable déviation, les diriger sans cesse et leur donner pleine et entière satisfaction.
Le surnaturel est incontestable et s’établit par des preuves irréfutables mais il veut être exactement connu et limité. Des Sociétés, des revues se sont récemment fondées pour en marquer les frontières et en donner au monde l’irrésistible évidence. II faut avouer qu’en dépit de louables elïorts, malgré les plus généreux concours, les résultats ont été médiocres, insuITisants et incertains. C’est que la question de fixer les limites du naturel et du surnaturel est des plus obscures et des plus difficiles. Pour la mènera bien, il faudrait joindre, chose rare, la perspicacité du philosophe, la sûreté du théologien à la science consommée du naturaliste. Quel est l’homme capable dé répondre à de telles exigences, d’embrasser et de comprendre l’universalité des connaissances ? On l’attend, on l’espère, mais on ne l’a pas encore trouvé. Daigne le Ciel le donner enfin à notre siècle, privé de Dieu mais avide d’infini, pour lui rendre l’orientation nécessaire et féconde dans la voie de la vérité et du salut !
Pour être complète et fructueuse, l’étude du merveilleux réclame le concours simultané de la foi et de la raison, de la raison eide la science : qui de nous, dans l’éparpillement d’une courte vie, dans l’émiettementde ses travaux, aurait l’outrecuidante prétention d’arriver seul à réaliser de telles conditions ?
LES FRONTIÈRES l)l T SrRNATl'UEL
La philosophie donne les règles pour guider les discussions et décou vrir la vérilé : elle classe avec ordre et logique, elle définit et distingue les espèces, elle exige que tout elïet ait une cause, et une cause proportionnée. liien n’est plus utile, plus nécessaire que son contrôle. L’esprit préside de haut et souverainement à l’organisation et au développement de la science : nul ne le conteste. Toutefois, ne l'oublions pas, son usage est subordonné à l’observation des faits. La raison est précieuse quand elle vient au secours de l’expérience ; mais employée seule, elle risque de s’égarer en de vaines argumentations, que disons-nous? elle s’y perd à coup sur. Les abus du raisonnement ont fait trop de mal à la philosophie, ont causé trop d’erreurs pour que nous ayons besoin de condamner la vieille casuistique. Il faut donc que la philosophie contracte des liens étroits avec la science pour assurer ses progrès, ou plutôl que tout savant soit doublé d’un philosophe. Est ce le cas de chacun de nous?
La théologie se meut à l'aise dans le monde surnaturel qui est son domaine et fournit des indications précises, complètes pour le discernement des esprits. C’est d’elle qu’il faut attendre les solutions définitives. Mais, on le sait, elle ne procède qu'avec d’infinies précautions, avec une sage lenteur ; et, dans nombre de questions controversées, elle se garde de conclure et se réserve en atttendant les éclaircissements de la science.
Les principes de la théologie sont sûrs, mais ils,nont pas seulement besoin d’intelligences éveillées et exercées pour les comprendre, ils réclament surtout pour s’appliquer la base large et solide des faits. L’expérience donne la matière de toute discussion : les faits doivent être mûrement étudiés et connus à fond. Quand ces données manquent, tout fait défaut. Comment asseoir la moindre opinion sur un fait mal observé, qui n'est connu ni dans ses caractères ni dans sa cause? Si des esprits impatients,superficiels, veulent parlir de là pour formuler une thèse doctrinale, ils bâtissent nécessairement sur le sable, ils compromettent la vérité, loin de la servir. Le passé ne doit i! pas nous servir d’enseignement sur ce point? Que d’erreurs, que de conclusions fausses parce qu’on a prématurément raisonné, parce qu’on s’est appuyé sur de mauvais arguments, sur des faits insuffisants ou faux !
La science est grande, et nul n’eslime plus que nous sa valeur, ses servicês. Mais il ne faut pas craindre de reconnaître ses lacunes, d’avouer ses faiblesses. Aimons-la avec passion, mais ne l’idolâtrons pas, car c’est une œuvre humaine, et par suite imparfaite. Nous sommes savants sur quelques points, nous restons ignorants sur beaucoup d’autres : ce que nous connaissons n'est rien pour ainsi dire auprès de ce qu’il nous reste
à connaître. N’y a-t-il pas là, pour notre misérable orgueil, une sévère mais juste punition ?
Il y a mieux encore, il y a une salutaire leçon ; et nous serions coupables de n’en pas profiter. L’ignorance est le lot de tout homme. Pourquoi le taire ? Quand elle nous pèse, ne cherchons pas à la dissimuler sous des étiquettes menteuses, sous des grands mots vides de sens, comme les matérialistes sectaires. Ne pensons pas davantage à la cacher ou à la remplacer par un appel intempestif au surnaturel, comme certains apologistes maladroits. Le surnaturel en elfet ne s’appuie pas sur de nuageux sentiments,sur de vagues présomptions, mais sur des faits et des preuves Son champ est assez bien délimité, assez vaste, sans qu’on le mesure au degré de notre ignorance .
C’est là un double et funeste écueil dont il faut absolument se garder. Aux matérialistes honteux, ne cessons pas de rappeler les limites précises de la science et de répéter : « La science vit de faits, et non de mots sonores et prétentieux. » Aux partisans du surnaturel quand même , n’hésitons pas à opposer la vraie doctrine, la prudente réserve de l’Eglise, règle de notre foi, la sage modestie des maîtres de la science.
a Le vrai savant, a dit l’un d’eux, Claude Bernard, est celui qui sait ignorer. » Et, longtemps avant lui, Pascal a su montrer, dans son immortel langage, qu’il y a deux ignorances qui se touchent : « La pre mière est la pure ignorance naturelle, où se trouvent tous les hommes en naissant ; l’autre est celle cù arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’//s ne savent rien et se rencontrent dans cette même ignorance d’où iis étaient partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît. »
On ne saurait mieux dire, et il est facile de se rendre après de tels maîtres. Gardons-nous, comme eux, de rougir de notre insuffisance, hélas! si évidente, et proclamons hautement notre ignorance, quand il le faut. C’est la règle de conduite la plus habile, et la plus sûre, que nous avons toujours suivie ici, comme nos lecteurs peuvent en rendre témoignage, et c’est celle que nous ne cessons de recommander. II ne sera pas inutile de rappeler sommairement les conclusions qu’elle nous a dictées dans les questions du jour : ce sera un moyen pratique de fixer les frontières du surnaturel , telles au moins que l’état de la science permet de les tracer présentement.
Longtemps, grâce à l’ignorance, nos pères ont tenu les sorciers pour solidaires et associés du diable . La science moderne nous oblige à aban-
LES FH0NT1KIIES Dl SURNATUREL
donner une pareille supposilion, sans rien retrancher de l'enseignement respecté de l’Église. On ne saurait regarder la sorcellerie comme synonyme de diablerie ; et la foi ne perd rien à ce que l’antique croyance soit reléguée au nombre des fables et des erreurs. Comme nous l’écrivions récemment dans celle Reçue, « il faut reconnaître que, si la sorcellerie a été trop souvent, par nature, mauvaise, dangereuse et coupable, elle n’a pas tiré ses effets d’une puissance supérieure, mais de l’humaine malice. Le diable a pu se servir, à l'occasion , des sorciers ; mais ceux-ci, d'ordinaire, ne lui empruntaient ni leur force ni leur art, et usaient de leurs seules ressources et de celles de la nature. »
Le commerce avec le diable, le transport dans les lieux sauvages, la ronde infernale menée en compagnie des mauvais esprits , bref toutes les merveilles du sabbat ne sont que pure imagination. Le voyage aux pays d’outre-terre s’opérait naturellement à la faveur d’un songe que provoquaient Vonction magique et un breuvage approprié : les narcotiques, opium, jusquiame, belladone, si connus et employés aujourd’hui, constituaient — et expliquaient — tout le prodige. Ajoutez aux drogues la suggestion qui, sous toutes ses formes, venait si heureusement à l’aide du sorcier,et vous aurez la raison de sa force et de ses succès : les sorts, les philtres, les guérisons, les maladies imaginaires, les prédictions n’avaient pas d’autre origine.
Les sorciers étaient rusés, malins, mais n’avaient pas nécessairement le diable au corps ; et leurs. pratiques s’alimentaient généralement de connaissances purement humaines, sans avoir besoin de la collaboration de Satan. En affirmant qu’ils avaient fait un pacte avec le diable, les anciens couvraient maladroitement leur ignorance du manteau trompeur du surnaturel : ils expliquaient par Satan ce qui leur paraissait mystérieux et inexplicable,ce qui déconcertait la science d’alors. N’auraient ils pas été plus sages en avouant leur ignorance, en réservant leur opinion, en évitant de compromettre la foi par une conclusion prématurée que l’avenir devait proclamer fausse ? C’est notre humble avis.
Si nos pères ont eu tort d’englober dans le diabolisme tous les faits de sorcellerie, nous ne serions pas plus raisonnables à notre tour en tenant tous ces faits pour simples et naturels. La théorie du bloc que nous venons de condamner est fausse dans un sens comme dans l’autre : elle ne sert pas la science, mais l’ignorance. Le surnaturel, on le conçoit sans peine, peut éclater partout, et le moindre phénomène naturel peut lui servir d’instrument et de théâtre : tout dépend des circonstances et des conditions du fait, et le théologien est armé de critères sûrs pour les apprécier et y reconnaître la main d’un pouvoir supérieur.
C'est pourquoi nous n’avons garde de dire que la sorcellerie n a aucun rapport avec le diabolisme et que les sorciers ont toujours été étrangers à Satan. Des théologiens réputés n’out pas eu peur de soutenir celte thèse hardie, et Bergier n'hésite pas à prétendre que les magiciens n’ont jamais eu en main aucun pouvoir diabolique. C’est aller bien loin dans la voie d’un exclusivisme absolu. Nous ne partageons nullement cette dangereuse théorie du bloc, et nous croyons, au contraire que, dans son action universelle et incessante, le diable s’est parfois servi des sorciers et a été, dans plus d’une occasion, leur coopérateur et leur maître. Il est des ensorcellements, des machinations magiques qui dépassent les forces de la nature et de l’homme : la grilfe du diable s’y trouve inscrite en signes indéniables et en rend pleinement raison.
Les apparitions fantastiques qu’accusaient souvent les sorciers étaient d’ordinaire de vulgaires hallucinations ; mais ce n’est pas une raison pour conclure avec les gens à courte vue et particulièrement avec les naturalistes que toutes les apparitions sont des hallucinations . Des différences caractéristiques les séparent : nous les avons indiquées ailleurs (1). Toutefois il serait imprudent ici encore d’épouser la théorie du bloc et d’établir un fossé profond,infranchissableentre les hallucinations physiologiqueset les apparitions d’ordre surnaturel.Nous l’avons dit, — et il faut le répéter à satiété — pour se manifester à nous, le surnaturel use de moyens naturels, et il y a des règles pour le discerner sûrement.
L’hallucination par exemple n’est pas nécessairement et toujours naturelle : son origine est parfois diabolique ou céleste, ou divine. Le diable a pu à son gré provoquer,chez certains sorciers, des hallucinations positives ou susciter devant eux de véritables fantômes : le prestige était également merveilleux. A plus forte raison, Dieu peut se manifester à nous de toutes manières. Qu’il imprime directement une image sur notre rétine ou qu’il fasse surgir un fantôme dans notre champ visuel extérieur, son intervention n’est ni plus ni moins évidente. Qu’il y ait apparition ou hallucination, il y a toujours miracle. C’est l’opinion qu’exprime un maître très autorisé, saint Thomas. « Ce que l’on voit, dit-il, dans certaines apparitions, ce n’est pas la propre figure du Christ, mais une image formée par miracle dans les yeux de ceux qui les voient (2). »
(1) La Vie psycho-sensible , 6 8 édit., p. 153-160.
(2) Som. thêol. 3a. q. lxxvi,. a 8.