VII
La question de la télépathie ou de la double vue a de nos jours tout particulièrement occupé l’opinion ; et sauf pour les partisans du bloc, elle n’est pas résolue. L’ignorance où nous sommes personnellement des conditions du phénomène ne nous pèse nullement ; et nous avons exposé ailleurs les raisons très légitimes de notre réserve :
« Que l'action des esprits à distance soit possible, nul n’y contredit; mais il est impossible d’accepter à la suite du D r Liébeault, et même de concevoir des ondulations de la pensée humaine à travers l’atmosphère, des vibrations d'esprit, etc,
u Un abîme sépare le monde des esprits de celui des corps. Cet abîme est-il comblé par la substance nerveuse dont l’activité spéciale ferait une transition facile etnaturelle desforces physico-chimiquesaux forces mentales ? Nullement, et les derniers travaux de la science ne laissent aucun doute sur ce point. La force nerveuse est d’ordre vital et n’a aucune ressemblance avec les simples forces cosmiques. C’est en vain que certains savants nous parlent de « mécanisme nerveux ». Nul n’a vu ces vibrations et ces ondulations des tubes et des cellules qu’ils décrivent de confiance. L’opinion qui assimile Yinjlux nerveux au courant électrique ou à quelque autre agent physique a pu séduire un instant, mais est aujourd’hui absolument controuvée ( 1 ). Il est établi que l’activité nerveuse, même
(I) Voir nos livres Le Problème cérébral , Spiritualisme et spiritisme , Téqui.
dans ses modes les plus simples, même dans le «mouvement réflexe)), se distingue par des caractères à part qui révèlent manifestement une cause supérieure, l’âme vivante.
La force nerveuse échappe donc aux explications physico chimiques ; elle ne se réduit pas à un ébranlement moléculaire ou à une ondulation des nerfs. Par suite, elle ne sort pas des éléments qui lui sont propres et n’est pas de nature à parcourir le monde sur l’aile du vent et au gré des hommes.
Le D r Liébeault n'est pas seul à croire aux vibrations cérébrales , à la force neuriquc rayonnante ; mais le terrain est glissant, et la plupart des auteurs qui le suivent dans cette voie versent dans le magnétisme ou le spiritisme en admellant un fluide impondérable, éthéré, spirituel, etc. Ici les inductions et les analogies battent leur plein, mais les faits vérifiés manquent encore. On n’a jamais constalé expérimentalement la transmission d’un fluide quelconque à une grande distance, sans l’aide des sens et des nerfs, sans le secours d’un conducteur matériel approprié. Uien ne défend de croire que la science de l’avenir révélera le fluide sympathique , cause matérielle des communications spirituelles ; mais, en attendant celte heureuse découverte, notre devoir de savants estd’obser ver une prudente expectative.
Admettons cependant, par hypothèse, que l’explication matérielle de la double vue soit enfin trouvée. Toute cause supra-sensible sera t elle par là même écartée ? Nullement, car il est établi que la double vue m’appartient pas à la constitution organique, individuelle des sujets, qu’elle leur arrive inopinément, sans efïort, et que ses manifestations sont rares, exceptionnelles. Ajoutons qu’elle échappe à l’action troublante de l’hypnose. Sous quelle influence cette faculté se produit elle V Voilà ce qu’il faudrait établir et ce qui permettrait d’affirmer qu’un agent étranger intervient, se surajoute en quelque sorte à la cause naturelle et s’en sert pour arriver à ses fins.
Quoi qu’il en soit, il faut se garder,en face des mystères de la nature, d’invoquer prématurément les causes extra-sensibles, il faut craindre d’en abuser à plaisir. Les explications actuellement fournies par les savants pour rendre raison de la double vue ne sont pas acceptables, mais il ne résulte pas de cette constatation imposée par l’évidence la conclusion fort grave que la double vue est d'origine surnaturelle. Le mécanisme de la double vue n’a pu être encore révélé ; niais de ce qu’il nous échappe actuellement il ne s’ensuit nullement qu’il nous échappera toujours. La porte reste ouverte aux hypothèses nouvelles, aux progrès de la science, et, qui sait! à l’explication cherchée.
En attendant, cette explication manque : elle ne se trouve ni dans la physique, ni dans la physiologie. Faut il la demander, sans plus ample informé, à une cause surnaturelle ? Nous ne le pensons pas d'une manière générale (l). »
Mais notre sentiment répugne aux esprits qui veulent résoudre dès maintenant tous les problèmes, même au prix d’une absurdité. On va répétant que la communication à distance est naturellement impossible, que la télépathie est d’ordre préternaturel, que le diable préside nécessairement à la correspondance des âmes !
De telles afïirmations sont vraiment trop hâtives, gratuites, injurieuses pour la science : on ne saurait les approuver. Est-ce que les relations actuelles sont comparables à celles d’antanVLe passé est garant de l’avenir. La communication instantanée entre deux hommes éloignés était impossible autrefois : elle se réalise aujourd’hui par le fil télégraphique. La transmission électrique a surpris et émerveillé les gens, elle ne nous étonne plus ; mais elle se perfectionne tous les jours, et Dieu sait où elle arrivera. Ne se fait-elle pas déjà sans fil , grâce aux beaux travaux de Branly et de Marconi ? La vision à travers les corps opaques ne s’opère t-elle pas aux moyens des rayons X ou de Roëtgen? Ces découvertes, ces merveilles de la physique moderne en laissent pressentir d’autres, et peut-être la cause de la télépathie. En tout cas, quelle que soit l’explication réservée par l’avenir, le fait de la télépathie est établi sur des bases incontestables, et aucune raison ne nous oblige à y voir la main du diable, bien que nous ne connaissions pas encore le secret de son mécanisme.
Le même esprit de sage et prudente réserve nous a guidé dans la question plus spéciale, mais très actuelle des stigmates sacrés et de la sueur de sang (2). Nous n’en parlerons ici que pour rappeler nos conclusions.
Ni l’autographisme, ni l’hystérie, ni l’imagination n’expliquent la formation, le siège, l’écoulement sanguin périodique des plaies sacrées. Mais nous nous gardons bien de conclure de là que les stigmates sont d'origine surnaturelle . Avec un tel raisonnement, le champ du surnaturel serait en proportion inverse de celui de nos connaissances : immense à l’origine, il reculerait peu à peu devant les lumières de la science. Est ce possible? Non. Le surnaturel n’est pas en opposition avec la raison ; le miracle ne saurait naître de notre ignorance.
(1) Ü r S. Morale , 6 e éd. tom. iv, p. 193-197.
(2) Cf. nos articles. Les Stigmates selon la science , Sc. cath., nov.-déc. 1894 ; et La Sueur de sang. Correspondant , 23 août 1898. Tirage à part Téqui et Sueur-Charruey.
Voilà la base de la théorie du bloc , le fléau de toule discussion.
Combattons sans trêve ni merci cette ignorance qui égare les esprits, les éloigne du terrain solide des faits et les jette soit dans un matérialisme déraisonnable, soit dans un surnaturel dangereux ; servons avec passion la science, sans l’idolâtrer jamais, sans méconnaître ses lacunes ni ses faiblesses. Nous contribuerons ainsi à ses progrès et nous arriverons vile, en limitant de plus en plus exactement les frontières du surnaturel , en les fortifiant solidement par la raison et la science, à les protéger contre toutes les attaques des ennemis de l’Eglise et à assurer le triomphe de la vérité et Je règne de Dieu !
Arras. Imprimerie .Sueur-Cijarriiky, rue des Balances, 10.
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