Protocole delà Commission de délimitation, 1878, p
2. C'est ainsi qu'en ce qui concerne la Serbie ce principe fut ignoré pour : Novi-Pazar, le bassin de la Raska, le Moyen Ibar, en raison de l'Autriche; pour Gilan et les sources de la Morava du sud, à cause de l'Autriche également; Trn et la Haute-Nisava, à cause de la Russie.
s'ouvrît le Congrès. Enfin, en tant que pays slave, elle avait à subir l'effet des préventions contre le « panslavisme » que partageaient tous les membres du Congrès.
Aussi, lorsqu'on tient compte de toutes ces circonstances, lorsqu'on se rappelle, d'autre part, les succès militaires serbes qui, bien que très réels dans la seconde guerre, n'avaient cependant rien eu de décisif, l'on n'a pas lieu de s'étonner que Ristic, même si l'on fait la part à son amourpropre bien connu, se soit jugé satisfait des résultats obtenus. Sans parler delà complète indépendance définitivement reconnue à la Serbie, voici ce qu'il écrivait à son collègue Gruic, à la sortie même du Congrès : « ... Non seulement nous avons évité tout cela (Vranje aux Turcs, Pirot aux Bulgares), mais, en prenant en considération les difficultés que nous avons rencontrées, il nous semble que nous n'avons pas à nous plaindre de l'issue. Aucun autre État d'Orient n'a eu à se débattre au milieu d'obstacles aussi forts et aussi compliqués que cçux auxquels nous avons eu à faire face. Tandis que les intérêts grecs ne se trouvaient être en conflit qu'avec les turcs, les intérêts roumains avec les russes et les intérêts monténégrins avec les turcs et les autrichiens, — nos intérêts à nous faisaient opposition à ceux des Turcs, des Autrichiens et des Russes (du moins ces derniers le croyaient). Et pourtant l'on estime partout, dans les cercles du Congrès et dans ceux du reste du monde diplomatique, que la Serbie est sortie des épreuves du Congrès à meilleur prix que tous les autres États précités. C'est la conviction que j'emporte de Berlin, moi aussi. Tandis que le traité de San-Stefano n'assurait à la Serbie que 154 milles carrés de territoire, le traité de Berlin lui donne encore un gain d'environ 50 milles carrés en plus : car, d'après le calcul fait par M. le lieutenant-colonel Dragasevic, notre nouveau territoire se chiffre par 197 milles carrés. Il est incontestable, d'autre part, qu'au point de vue de la nature du terrain et du nombre des habitants annexés notre gain est incomparablement plus sensible. »
Pour près des deux tiers, les nouveaux territoires étaient tout en montagnes, il est vrai; mais ces montagnes, exception faite de la Suva Planina et des environs de Pirot et de Yranje, étaient pour la plupart fort bien boisées. En plus de cuvettes chaudes, fertiles et très propres à la culture de la vigne, comme celles de Bela-Palanka, Pirot, Vranje, il y avait aussi de grandes plaines (Leskovac, Mis, Basse Toplica) qui, sous un ciel déjà plus méridional et avec leurs terres profondes, offraient certaines cultures nouvelles (tabac, chanvre) et possédaient un peuplement assez dense l.
A ne considérer cependant que les habitants, la Serbie acquérait un pays à population très arriérée et surtout de composition moins homogène que ne Tétait le peuple serbe d'alors. Dans les montagnes du sud (Haute-Toplica, Jablanica, Poljenica) l'élément albanais était fortement représenté ; il descendait en plaine jusqu'aux approches de Leskovac. Dans les montagnes du sud-est vivaient les Sopes. Dans le bas, au fond des vallées, les quelques villes étaient en majorité turques avec des éléments grecs, roumains, juifs, arméniens, comme la plupart des villes de la Macédoine d'hier; les campagnes étaient, elles, presque entièrement peuplées par des Slaves, Serbes du sud, fort différents de ceux qui, descendus des montagnes dinariques et installés dans la Serbie d'alors, venaient de les délivrer. C'était là, pour la Serbie, un élément nouveau, lui aussi 2, car ces Serbes établis dans les fonds en villages compacts, agriculteurs encore à demi serfs presque tous, devaient penser bien autrement que les Serbes de la Sumadija, mi-pasteurs, mibrigands hier encore, apôtres d'indépendance et missionnaires de liberté. Toutefois, les émeutes et les soulèvements qui s'étaient déjà produits au cours du siècle, le voisinage prolongé avec la Principauté et enfin l'occupation et l'administration serbe installée en ces régions depuis plusieurs
1. D'après le recensement de 1879, la population des nouveaux territoires s'élevait à 299 640 habitants.
2. Seule jusque-là, la région d'Alexinac, réunie en 1855, offrait le même caractère.
mois déjà, tout engageait à croire que l'idée nationale serbe, non seulement ne rencontrerait aucune résistance, mais que, dans un temps relativement très court, elle se ménagerait un gain net et considérable, tant par l'assimilation des éléments allogènes ou nationalement inertes que par le renforcement de l'élément serbe déjà existant.
Si, jugeant mieux que personne de la puissance des obstacles, Ristic se déclarait satisfait aussi bien pour les territoires obtenus que pour le nombre des habitants réunis, il y avait lieu cependant de ne pas considérer uniquement les résultats bruts et immédiats. Quand il mettait en regard les gains réalisés à Berlin et à San-Stefano, Ristic devait songer certainement aussi aux conditions d'avenir toutes différentes que ces deux actes diplomatiques offraient à son pays. A San-Stefano, tandis que la Macédoine devenait bulgare et que, par suite, le mouvement d'expansion de la Serbie se trouvait arrêté vers le sud, la Bosnie et l'Herzégovine à l'ouest recevaient une autonomie qui devait engager la Serbie à porter plus que jamais ses regards dans cette direction. Par le traité de Berlin, au contraire, alors que la Bosnie et l'Herzégovine étaient occupées par l'Autriche, la Macédoine demeurait turque : au lieu de recevoir un agrandissement du côté de Novi-Pazar, la Serbie l'obtenait du côté de Vranje. Par un contre-coup des aspirations rivales qui la refoulaient à l'ouest et à l'est, la Serbie était obligée de s'étendre dans un sens unique, vers le sud, du côté où le champ restait libre; la direction même de son développement territorial lui était comme imprimée à la fois par l'Autriche et par la Russie.
Cette direction, il est vrai, ne répondait pas aux aspirations les plus pressantes de l'âme populaire. Pour elle, à la différence de ce que toute l'Europe pensait déjà, l'occupation de la Bosnie ne signifiait pas encore l'annexion ; la Serbie persistait à croire qu'il n'y avait là rien de définitif. D'ailleurs, en dépit des menaces de l'Autriche, le gouvernement serbe s'était cramponné jusqu'au dernier ins-
tant à l'idée d'une Bosnie, sinon unie à la Serbie, du moins autonome, mais jamais autrichienne. Lors des préliminaires d'Andrinople, le délégué serbe avait encore dans ses instructions de s'opposer à tout prix à une remise des deux provinces à l'Autriche-Hongrie, au cas où il serait impossible de les réunir à la Serbie et au Monténégro en raison des engagements de la Russie vis-à-vis de l'Autriche. A l'ouverture même du Congrès, dans son mémoire du 12/24- juin, le représentant de la Serbie ne pourra s'abstenir de mentionner les deux provinces sœurs et de dire l'intérêt que son peuple ne cessera de leur porter1.
Quelles qu'aient été ses aspirations et quels que fussent ses espoirs, la Serbie devait se détourner de l'ouest, elle était contrainte de s'enfoncer vers le sud. Cette orientation, qui, pour la première fois, s'accuse de façon décisive pour elle, devait exercer une influence déterminante sur son développement territorial à venir. La Serbie, tout d'abord, en recevait une valeur géographique nouvelle : au lieu de rester une sorte de dépendance en bordure des immenses plaines du Moyen-Danube, elle affermissait désormais sa position d'Etat balkanique. Elle poussait comme une pointe menaçante vers le cœur de la Péninsule. Elle parvenait, d'autre part, au terme de la remontée par étapes de sa grande rivière, la Morava. Après Cuprija, Alexinac, et maintenant Vranje. Elle en tenait désormais toutes les passes : Bagrdan, Gjunis, Grdeljica. Enfin, avec Nis, Bêla Palanka, Pirot, elle commandait aussi la grande voie qui venait y déboucher, la « route impériale » menant à Sofia et à Constantinople. ■ — Installée sur les grandes routes naturelles des
1. « ... En ce qui concerne les pays d'au delà de laDrina et du Lira, nous pouvons affirmer sans crainte d'exagération qu'ils ne jouiront jamais des bienfaits de la paix sans une transformation radicale. Mais le gouvernement serbe ne pense pas qu'il doive insister sur le mode de règlement d'une affaire que les hautes puissances ont prise en main. Il se borne à exprimer sa confiance que ces grandes puissances, dans leur sagesse, trouveront une solution qui éteindra les cris de désespoir que jusqu'ici les Serbes de la Principauté ont été condamnés à entendre de leurs frères habitant l'autre côté de la Drina et du Lim. »
Balkans, la Serbie s'ouvrait en même temps sa propre voie, celle qui, la plus courte et avec le moins d'obstacles, la mènerait directement à la mer.
La Serbie, semblait-il, allait se rendre compte très vite de l'importance pour elle de ce chemin de Salonique et de l'Egée, déjà muni dès ce temps de son ruban de rails. Déjà, à San-Stefano, son délégué à Saint-Pétersbourg l'avait déclaré aux hommes d'État russes : « Tant que la Serbie n'a pas atteint ses frontières naturelles, et la Russie les connaît, elle ne saurait être ni calme ni satisfaite. Quand on donne des ports à la Bulgarie et sur la mer Noire et sur la mer Egée, la Serbie, elle aussi, doit en avoir au moins sur l'Egée comme elle en avait au temps de Dusan. » Mais les Russes répondirent : « Que manque-t-il donc à la Suisse qui, elle non plus, n'a pas accès à la mer? » Dans les années qui suivent le Congrès de Berlin, rien cependant ne révèle encore en Serbie l'attraction de la mer. On va continuer à vivre dans l'orbite de l'Autriche-Hongrie, qui elle-même se fixe pour objectif Salonique et l'Egée. C'est le jour seulement où la Serbie voudra secouer la main-mise économique et politique de l'Autriche que se révélera pour elle toute l'importance de la direction vers laquelle le Congrès de Berlin l'avait lui-même aiguillée.
Les événements de 1912-1915 ont procuré à la Serbie un accroissement de territoire évalué à 59500 kilomètres carrés1. C'est là une superficie égale aux quatre cinquièmes de celle qui la constituait jusqu'alors. De trois à quatre fois plus grande que chacune des précédentes, cette extension s'est faite dans un sens unique. Tandis qu'au nord, à l'ouest et à l'est, la frontière demeurait fixe, celle du sud tout entière était reculée de telle sorte que la distance doublait entre les points extrêmes du pays. Aujourd'hui la Serbie s'allonge dans le sens méridien au point que, n'étaient les soixante kilomètres qui la séparent actuellement du golfe de Salonique, elle s'étendrait du Danube à l'Egée et couperait ainsi en deux, par son milieu, la Péninsule balkanique. Maintenant, sauf avec la Turquie, elle a des frontières communes avec tous les pays balkaniques, qui semblent être comme disposés autour d'elle ; elle est devenue, géographiquement, l'État balkanique par excellence.
Ce développement tout en longueur n'a rien cependant qui puisse paraître anormal. Il a suivi presque jusqu'au bout l'axe commun aux anciens territoires, le sillon Morava-Vardar; et, sans toutefois qu'il y ait symétrie absolue, des territoires suffisants s'étendent de part et d'autre pour assurer l'équilibre.
Le Congrès de Berlin avait mis la Serbie sur cette voie. Conditions naturelles et souvenirs historiques concordaient pour lui imprimer la même direction. C'était d'ailleurs dans
1. J. Cvijic. La position géographique de la Serbie actuelle. Glasnik sr)j. geog. dr. (Bulletin de la Société de Géographie serbe. Belgrade, 1914,' t. III, p. 14).
ce sens aussi que la portait son processus naturel d'extension, allant de la zone d'origine vers les zones de moins en moins caractérisées. Tout concourait pour diriger les forces d'expansion de la Serbie vers le sud. Les raisons permanentes qui, depuis le début, guidaient la Serbie dans son développement, continuaient à agir : Kossovo réclamait toujours sa vengeance; la mission nationale d'affranchissement, loin d'être achevée vers le sud, exigeait une action d'autant plus urgente que le péril devenait plus grave. Albanais au nord du Sar, propagandes rivales, grecque et surtout bulgare au sud, menaçaient de chasser, d'exterminer ou d'absorber toute la vie serbe de Vieille-Serbie et de Macédoine. Le contact restait toujours à établir avec le Monténégro. Enfin ce but : la mer, qui n'avait guère été qu'entrevue jusque-là, s'imposait à tous, depuis qu'en 1906, l'Autriche ayant fermé hermétiquement ses portes, on avait connu toutes les angoisses de l'emmuré vivant. Pour trouver la mer, c'était vers le sud qu'on s'était tourné ; on apprenait à connaître à sa valeur la voie de Salonique et de l'Egée en même temps que, au sud encore, l'on tentait de se ménager une issue vers l'autre mer, l'Adriatique1.
Lorsque la guerre eut été proclamée, en 1912, en des termes à peu près identiques à ceux de 1876, la même œuvre se poursuivant toujours, c'est directement au sud que tout l'effort se porta. Au sud-est, ce n'était guère que la coopération traditionnelle, non plus avec les Russes, mais cette fois avec les Bulgares ; au sud-ouest, c'était aussi la reprise du mouvement chaque fois combiné (1809, 1876) pour la jonction avec les Monténégrins. Au sud, après la descente en Kossovo, après le choc de Kumanovo, ce fut la double marche vers la double mer: les Serbes atteignaient l'Adriatique, tandis que de l'autre côté ils parvenaient jusqu'à Ghevgheli, aux portes de Salonique.
De même qu'en 1878, la Serbie n'a pu réunir tous lesterri-
1. Cf. G. Gravier. L'Emancipation économique de la Serbie (Bulletin de la Société de Géographie commerciale de Paris. Juin 1911, p. 417-431).
toires occupés par ses troupes. A la Conférence de Londres, les Grandes Puissances lui ont imposé l'évacuation de l'Albanie, tout comme au Congrès de Berlin elles l'avaient contrainte à abandonner le Lab, Gilan, Breznik, Trn, Dragoman et Kula. Cette fois, elles l'ont refoulée de l'Adriatique et lui ont fixé de ce côté sa frontière. Ce fut là cependant l'unique veto que la Serbie ait eu à subir de la part des Grandes Puissances. A la faveur des circonstances politiques où l'Europe se trouvait alors, les Balkaniques, pour la première fois, purent régler entre eux, sans intervention du dehors, leurs propres intérêts. Évacué par l'Autriche en 1909, le Sandzak de Novi-Pazar fut occupé sans difficulté par les Serbes et les Monténégrins. La lutte contre les Bulgares, puis le traité de Bucarest et enfin le règlement des questions de frontières caractérisent cette nouvelle phase du développement des Etats balkaniques et celui de la Serbie en particulier. En même temps qu'elle s'agrandissait, elle cessait d'être un Etat mineur; elle affirmait son émancipation de toute tutelle, et parvenait à assurer l'équilibre balkanique auquel elle attachait un si grand prix. Cette fois encore, le progrès politique accompagnait le progrès territorial.
Celui-ci présente une importance incomparablement supérieure à tous les précédents, importance qu'il doit moins peut-être à ses dimensions qu'à ses conséquences. 11 arrive que, tout d'abord, les Serbes peuvent considérer aujourd'hui* comme remplie leur mission vers le sud : non seulement Kossovo est vengé et tous les grands lieux du passé sont actuellement retrouvés, mais tout ce qui s'y trouvait de slave et de chrétien est désormais affranchi, et, de plus, réuni. Toute prétention territoriale, basée sur des aspirations historiques ou nationales, a définitivement cessé dans cette direction. L'on a vu, d'autre part, la Serbie rejoindre et souder enfin ses frontières avec celles du Monténégro, et c'est là aussi la disparition de cette autre force impulsive qui, à travers tout le xixe siècle, la porta à la rencontre de ses frères libres du sud. Seule, la poussée vers la mer n'a pas complètement
abouti. La Serbie est demeurée un État terrien, mais elle a cessé d'être reléguée bien loin dans l'intérieur de la Péninsule et comme uniquement rejetée vers le Moyen-Danube. Une simple lisière de 60 à 80 kilomètres de large la sépare maintenant de l'Egée comme de l'Adriatique, et, à travers cette mince bande de territoire qu'est au sud le pays grec vers Salonique et, au sud-ouest, le nouvel État albanais, des passages lui sont ménagés tant par des conventions entre voisins que par de solennels engagements entre Grandes Puissances.
On peut donc, maintenant que la poussée serbe a atteint son but, du moins dans une de ses directions essentielles, envisager dans son ensemble le développement de l'Etat serbe. Ce qui y frappe dès l'abord, c'est son double caractère de continuité et de rythme. Les territoires viennent successivement rejoindre le centre de cristallisation, s'unir à lui, faire bloc. Il semble même qu'ils tendent à augmenter de proportion au fur et à mesure que l'État a grandi. Aucun recul, ni rétrocession, ni perte, durant toute cette formation. Ces acquisitions, d'autre part, s'espacent à intervalles presque réguliers. Des périodes de vingt à quarante-cinq ans, en effet, les séparent. Il s'écoule, de l'une à l'autre, le temps d'une génération. Toutes les fois enfin que la Serbie grandit, un progrès très notable s'accomplit dans l'organisation de l'État; développement politique et évolution territoriale vont de pair. En 1855, avec les six districts, la Serbie obtient la capitalisation de son tribut, c'est-à-dire la faculté de gérer régulièrement toutes ses ressources; — et aussi le départ des Turcs des campagnes, c'est-à-dire la solution pour elle de toute question agraire. En 1878, avec les quatre départements du sud, elle acquiert sa complète indépendance visà-vis de la Turquie; elle n'a plus de tribut à payer; au lieu de simples agents, elle aura des ministres pour la représenter pleinement au dehors. En 1915 enfin, elle réunit à elle la Vieille-Serbie et la majeure partie de la Macédoine et en même temps, pour la première fois, délivrée de la menace
d'une hégémonie balkanique, elle s'affirme maîtresse de ses destinées; la seule restriction dont elle ait encore à souffrir est atténuée par la promesse d'une issue vers la mer.
Si ce développement témoigne d'une telle unité, c'est qu'en dépit des obstacles de toute sorte il a obéi à l'énergie des hommes de valeur qui, à chaque passe critique, se trouvèrent au gouvernail de l'État ; c'est que surtout il a suivi l'impulsion directrice partie de l'âme môme du peuple, effort de reconquête en même temps que de libération, désir d'union et de poussée vers le large.
Les conséquences heureuses d'un tel développement sont faciles à prévoir. Comparée à celle des Etats de l'Europe actuelle, la formation de la Serbie moderne a demandé sans doute relativement beaucoup moins de temps, de touches et de retouches. Cependant, elle ne s'est pas faite brusquement, en une seule ou deux fois; sa cohésion s'en trouve mieux affermie. Avant de réunir un nouveau territoire, elle avait eu le temps de faire complètement sien le précédent. Seule, la dernière annexion peut laisser craindre une disproportion, mais il faut se rappeler la puissance des moyens d'assimilation dont disposent les peuples d'aujourd'hui (école, armée, journal, livre...). L'état si arriéré des nouveaux territoires aide, d'autre part, à comprendre mieux encore combien la force de résistance, à supposer qu'il s'en rencontrât une, se trouvera réduite à un minimum. Pour la Serbie d'ailleurs, le problème a toujours été considérablement simplifié. Entre anciens et nouveaux sujets, non seulement race, langue et religion sont communes, mais aussi souvenirs, haines et aspirations; les nouveaux habitants, devenus hommes libres, sont admis à vivre en toute égalité avec ceux-là même qui se sont sacrifiés pour les affranchir1. On peut croire, d'autre part, que l'assimilation sera achevée par la réforme agraire qui, des habitants de la Macédoine, colons ou métayers, fera des propriétaires aussi maîtres de leur sol que leurs concitoyens de la Serbie propre.
i. Sauf peut-être pour les régions réunies en 1912-1913, en raison
Il arrive, en effet, que, dans les Balkans, la réforme agraire suit presque fatalement le changement de régime politique; chaque extension de territoire aux dépens de la Turquie a été suivie de l'exode des Musulmans habitant le pays. Tandis que dans les villes, Juifs, Grecs, Aroumains (Tsintsares) demeuraient pour la plupart, les derniers surtout devant se fondre très vite avec la masse serbe, les Musulmans, eux, se retiraient vers le sud, soil obligés au départ, soit plutôt parce qu'incapables de se résigner à la perte de leurs privilèges politiques, religieux et sociaux. Dans l'ancien pachalik de Belgrade, ils semblent d'ailleurs n'avoir jamais été très nombreux. Evalués à environ vingt mille à la veille de la première insurrection, ilsétaient quinze mille à peineenl854, lorsque Milos eut obtenu qu'ils partissent tous, à l'exception de ceux des forteresses. En 1867, les derniers Turcs, ceux de la citadelle de Belgrade, évacuent définitivement le pays. En 1878, le mouvement prend de plus grandes dimensions : car, pour quitter la Serbie, il y a non seulement les Turcs des villes, mais encore les Albanais de la région annexée. En l'absence de chiffres précis, une lettre du ministre de la Guerre adressée à J. Ristic le 14/26 mai 1879, et où il est question du départ de « 1700 familles albanaises allant s'établir autour de Gilan », suffirait à indiquer l'ampleur du mouvement. En 1915, les territoires réunis étant beaucoup plus vastes et l'élément musulman, tant albanais que turc, étant davantage représenté, le phénomème se reproduit en plus grand, malgré les efforts des pouvoirs serbes, inquiets de voir tant de bras quitter des provinces où la population est déjà si peu dense. Les villes sont gagnées les premières par cette fièvre des départs, et ce sont les familles aisées qui émigrent tout d'abord, car elles en ont les moyens et elles se jugent les plus en danger. Les Albanais, habitant les campagnes plus à l'écart des voies de communication, et beaucoup moins attachés à l'idée religieuse,
de l'état arriéré de leur population, qui nécessite une progression dans leur acheminement vers la vie politique moderne.
semblent jusqu'ici devoir rester étrangers à ce mouvement.
Venant combler, et bien au delà, les vides ainsi causés, un afflux dépopulation s'est chaque fois produit en sens inverse. Tandis que le retrait des Musulmans s'opérait vers le Sud, durant tout le siècle, les immigrants arrivent des pays serbes du sud et du sud-ouest. Le prince Milos, surtout dans les quinze ou vingt premières années de son gouvernement, pratique une véritable politique de colonisation. De 1878 à 1912, les départements de Vranje et de Toplica, ce dernier surtout, n'ont pas cessé de recevoir en grand nombre des nouveaux venus, originaires de tous les pays serbes non libérés (Pcinje, Haute-Morava, Kossovo, Metohia, Sandzak, Herzégovine, Bosnie, même Banat)1. 11 semble bien que les provinces acquises en 1915 vont connaître, elles aussi, cet afflux de population, avec cette différence toutefois que tout d'abord il sera réglementé et qu'au lieu de venir presque exclusivement du sud et du sud-ouest il descendra du nord; il n'y a plus en effet à attendre du sud des Serbes venant chercher un refuge ou une terre libre; au nord, par contre, il y a une Serbie déjà gonflée d'habitants, réservoir d'hommes à son tour après en avoir été durant près de deux siècles le centre d'appel.
Ainsi, tandis que la Serbie agrandissait son territoire, la nationalité serbe se constituait. Elle se livrait à un travail incessant d'épuration et d'assimilation. En fractionnant la besogne, non seulement elle sauvegardait son originalité, mais elle augmentait sa force de cohésion en même temps que la puissance de son rayonnement. Des différentes frontières échelonnées une à une au cours du siècle, il ne reste
1. Il convient de joindre à cette liste le Monténégro, toujours en mal de terre cultivable. De 1880 à 1906, le nombre des immigrants établis dans les deux départements de Vranje et de Toplica est évalué à environ 100 000 (Izvestaji | Rapport] soumis au ministre de l'agriculture pour 1908 et 1909. Belgrade, 1911, p. 127). Dans les deux seules années 1905 et 1906, 1118 familles sont encore venues s'installer dans ces deux mêmes départements (Ekonomist [Revue de la Société d'Économie sociale et politique). Belgrade, 1913, n° 5, p. 65).
déjà plus que le souvenir, souvenir bien vague d'ailleurs pour celles de 1815-1833 et de 1833-1878.
En dépit du recul constant de ces frontières, la première Serbie est demeurée cependant le cœur de la Serbie moderne. C'en est la partie la plus vigoureuse, celle qui, jusqu'ici, a donné l'impulsion et assuré le jeu harmonieux des forces composantes de l'État. La capitale politique, Belgrade, est demeurée là. A la différence du Moyen Age, elle ne s'est pas déplacée au fur et à mesure du développement de l'Etat. C'est qu'alors il s'agissait de conquêtes et non d'une idée nationale, et la Belgrade d'aujourd'hui n'est pas seulement la capitale des habitants d'un royaume, mais aussi le point vers lequel convergent les regards de toute une nation.
Grâce à sa situation, à son réseau d'articulations intérieures, au processus de son développement et aussi à son travail de constante élaboration, la Serbie moderne est arrivée à acquérir et à garder jusqu'au dernier agrandissement une homogénéité des plus précieuses, et dans le milieu des Balkans où jusqu'ici elle a évolué, et dans celui de l'Europe centrale sur les bords duquel elle se trouve placée. Bien que relativement jeune, grandie toute en longueur et séparée de la mer, la Serbie moderne apparaît néanmoins comme un État fortement constitué, et sa puissance d'expansion mise au service d'une idée nationale semble bien ne pas avoir encore atteint son terme.
Il est impossible, en effet, de ne pas se demander si l'évolution territoriale de la Serbie, au point où elle est arrivée, doit se poursuivre ou non. Les anciens cadres historiques, si longtemps fixés dans la mémoire des hommes aussi bien que dans leurs livres et leurs cartes, sont maintenant atteints. La Turquie, d'autre part, qui avait eu jusqu'à présent à payer tous les frais de la formation de l'État serbe, a perdu désormais tout contact avec lui, refoulée qu'elle est maintenant à l'autre bout de la Péninsule. L'idée de reconquête, qui semble bien avoir été un des plus puissants ressorts de l'âme serbe, est actuelle-
ment épuisée; elle n'a plus aucune force, aucune valeur. Mais la Serbie moderne est plus que la résurrection de formes médiévales. Elle représente une volonté et un programme national. Éprise de liberté pour elle-même, l'âme de son peuple tend aussi à libérer, à appeler au partage de son sort toutes les tribus qui font corps avec lui, par la race et la langue, sous quelque domination qu'ils vivent ou aient vécu. « L'idée de l'unité serbe, écrivait Svetozar Markovic dès 1871, c'est la plus révolutionnaire qui existe dans la Péninsule balkanique, de Stamboul jusqu'à Vienne. Elle renferme en elle la destruction de la Turquie et de l'Autriche, la fin de la Serbie et du Monténégro comme principautés indépendantes, et la révolution dans tout l'ensemble politique du peuple serbe. Avec les fragments de ces deux Empires et avec ces deux Principautés serbes, un nouvel État serbe se forme, — tel est le sens de l'unité serbe '. » Mus par une nouvelle foi en eux-mêmes et se sentant de nouvelles forces, les Serbes, un jour ou l'autre, porteront leurs regards vers les provinces serbes de l'Autriche qui deviendra pour eux une sorte de nouvelle Turquie, où chacun doit aller à la recherche des siens. Et cette œuvre de rassemblement national ira de pair, dans leur esprit, avec ce qui manque encore à la complète et réelle indépendance de leur État, l'accès de la mer.
I. J. Skerlic Svetozar Markovic. Belgrade, 1910, p. 202-203. Plus modérée dans la forme est la déclaration faite par J. Ristic dans son mémoire au Congrès de Berlin le 12/2i juin 1878. « Malgré les bruits qui ont démontré l'importance de la question serbe dans la grande question d'Orient, il semble que cette importance ne rencontre pas une appréciation suffisante. Aujourd'hui que les événements qui ont pris leur origine dans les pays serbes ont amené la crise orientale au point où nous la voyons, personne ne peut plus contester cette importance. Tant qu'elle n'aura pas été réglée d'une manière suffisante, la question serbe provoquera de graves difficultés et restera la clef de la question d'Orient. Avec toute sa puissance, avec toute son énergie qui est capable d'avoir raison de la vaillance la plus résolue, la Porte, après cinq siècles d'efforts, n'est pas parvenue à étouffer la question serbe, ni à prévenir ses explosions périodiques. On peut donc conclure de ce fait que la question serbe ne pourra jamais être écartée et que l'intérêt général exige catégoriquement qu'elle soit enfin une bonne fois réglée.... »
G1UVIER. SERLIE.