Mémoire du 12/24 juin
2. On procédait identiquement à l'égard du Monténégro; on lui enlevait au Congrès de Rerlin ce qu'il avait obtenu à l'ouest à San- Stefano (Rileca-Gacko) pour lui donner en échange Plav et Gusinje, pays à conquérir sur les Albanais.
cl gênait, par contre, les aspirations de l'autre. L'Autriche déclarait, en effet, que la Serbie ne pouvait espérer Gilan, ni même le Novo Brdo, massif riche en minerais à trois ou quatre heures à l'est de Pristina ; il ne fallait pas, disait-elle, que la Serbie s'avançât trop près du chemin de fer de Mitrovica, et pourtant le Novo Brdo n'était pas à moins de six heures du point de cette ligne le plus rapproché ! La Russie, d'autre part, répugnait évidemment à céder à la Serbie le pays de Vranje, déjà attribué par elle à la Bulgarie et siège d'un diocèse exarchiste.
Enfin, de même qu'à l'est on avait opposé à la Serbie l'objection bulgare, au sud on lui opposait l'objection albanaise. Dans son entretien avec Ristic à Vienne, avant l'ouverture du Congrès, Andrâssy avait déjà dit : « La Porte prétend de son côté qu'il n'existe pas un seul Serbe dans les districts de Kursumlje et de Vucitrn et que tous les habitants de ces parages sont Albanais. » Le général Ignatieff n'avait-il pas objecté lui aussi au colonel Lesjanin, envoyé du gouvernement serbe, à la veille de San-Stefano : « Il y a là-bas beaucoup plus d'éléments albanais et turcs que de Serbes »?
Ristic se défendit du mieux qu'il put. Il s'efforça de montrer que tout d'abord les Albanais étaient des nouveaux venus, qu'ils étaient la minorité, et qu'en tout cas, s'ils étaient nombreux, ils le devaient uniquement aux départs multipliés des Serbes, qui fuyaient devant leurs exactions. Les Albanais du reste auraient déclaré préférer les Serbes aux Bulgares, et puis, ajoutait Ristic : « Nous acceptons en connaissance de cause les difficultés qui doivent nous échoir en partage, et nous nous chargeons de les surmonter de manière à répondre du maintien de la paix en ces régions, même pour la durée d'une génération. »
Dans leur mouvement de progression vers l'est et le nordest, les Albanais étaient alors arrivés, à la faveur de la domination turque, très avant dans le bassin de la Haute-Morava. A part quelques petits groupes de maisons serbes vers la base du Kopaonik, toute la vallée du Lab était albanaise.
Franchissant les hauteurs dominant au nord le Kossovo polje, les Albanais avaient commencé par descendre isolément dans les villages serbes de l'autre versant, se faisant tout d'abord hospitaliser par pitié, puiss'installant à demeure, appelant leur famille, leurs proches, et très vite, avec la complicité des Turcs, obligeant les habitants à leur céder la place. Plus à l'est, ils avaient de même pénétré dans les vallées de la Jablanica, de la Toplica1 et dans la région de Vranje. Depuis 1840, en particulier, les Serbes s'étaient raréfiés. La région était devenue quasiment impénétrable, plus sauvage même, assurait-on, que la véritable Albanie. Au moment du Congrès de Berlin, elle était à peu près inconnue, ce dont témoigne le grand espace blanc qui apparaissait régulièrement sur les caries, entre le Jastrebac au nord et Pristina au sud, jusque dans la seconde moitié du xixc siècle. Mais fout comme pour la frontière de l'est, les considérations ethniques, invoquées d'ailleurs comme un prétexte. sauf peut-être par l'Angleterre, devaient être négligées. On ne proposa même pas un plébiscite ou l'envoi d'une commission d'enquête. On s'accorda pour appliquer le principe adopté par la commission militaire : une frontière coin -niant avec la ligne des eaux qui coulent vers la Morava du sud d'une part et vers le Kossovo polje de l'autre. La discussion porta sur deux points en particulier. En quittant le Kopaonik pour se diriger vers l'est, la nouvelle frontière comprendrait-elle la fertile vallée du Lab, le « petit Kossovo », comme l'appelaient les Serbes? La vallée de ce tributaire de l.i Silnica, la rivière de Kossovo, était habitée en presque Lotalité par l'élément albanais. Mais les troupes serbes étaient parvenues de ce côté jusqu'au centre de la vallée. C'était p w le Lab que débouchait la grande et presque unique voi<- -le passage conduisant directement de la Serbie dans le ; lys historique de Kossovo. Pùstié attachait donc une très grande importance à sa possession. Mais, plus encore que Gilan et
1. Kursumlje. au moment où entrèrent les Serbes, était tutoiement albanaise, sans même une seule maison serbe.
L'EXTENSION DE 1878. I r.
le Xovo Brdo, celle vallée était évidemment Irop proche du chemin de fer de Mitrovica; c'était en outre, aux mains
des Serbes, toule grande ouverte, la porte d'entrée en Kossovo. Comme les Turcs réclamaient alors que la frontière partît du Samokov, au-dessus de Kursumlje, qui était resté en leur possession jusqu'à la fin de la campagne, il parut au Congrès que la ligne de faîte était la solution tout indiquée pour départager les ambitions rivales. Au lieu que la frontière passât au nord ou au sud de la zone montagneuse de direction nord-ouest-sud-est, comme le demandaient les deux États en cause, il fut décidé qu'elle suivrait rigoureusement la ligne des sommets, la vallée du Lab étant restituée à la Turquie, tandis que le seuil de Prepolac serait définitivement attribué aux Serbes, tout comme à l'est la vallée de la Medvedja.
A Test du Lab, la partie la plus délicate a délimiter i sans contredit, la région de Yranje avec la Morava du sud. 11 ne s'agissait de rien moins, en effet, que de savoir qui deviendrait maître de l'autre grande voie conduisant ver- le sud. Si le chemin de Kossovo avait pour les Serbes une valeur surtout historique et ethnique, la voie qui mène directement à Skoplje et à Salonique leur importail beaucoup plus, pour des raisons à la fois stratégiques, politiques et économiques. Mehemet Ali pacha allait jusqu'à déclarer que céder Yranje aux Serbes, c'était leur ouvrir toule la Turquie jusqu'à Kumanovo. les gorges de Grdeijica, entre Leskovac et Yranje, étant de ce côté le dernier obstacle au passage de la région de la Morava dans celle du Yardar1. Pour conserver Yranje à la Serbie, Ristic invoquait, tout comme pour la vallée du Lab, des besoins avant tout économiques : pour permettre aux populations de vivre, il était indispensable de juxtaposer des bassins féconds aux pays de montagnes. Grâce à une nouvelle intervention de Lismark et grâce aussi à l'appui de l'Autriche et du plénipo-
!. Trente-quatre ans plus tard, les événements devaient donner au délégué turc étonnamment raison.
14 ï LES FRONTIÈRES HISTORIQUES DE LA SERBIE.
tentiaire français, il fut finalement décidé que Yranje et. par suite, Grdeljica resteraient aux Serbes.
Le traité de Berlin ayant été signé le 15 juillet 1878, une commission européenne fut constituée, en septembre de la même année, pour tracer sur le terrain la nouvelle frontière serbe. Elle eut pour président le consul général de France à Belgrade, Aubaret. Après s'être séparée en novembre pour la durée de l'hiver, elle se réunit de nouveau en mai 1879. Ses travaux furent clos le 7 août 1879.
Les protocoles de cette Commission ainsi que le dossier conservé au ministère serbe des Affaires étrangères reflètent souvent, mais en petit, les conflits entre aspirations opposées dont le Congrès avait été le témoin. Le champ de lutte est, en effet, réduit à l'espace relativement restreint que laissent à l'interprétation les termes du traité et les incertitudes ou les fautes de la carte. Ces fautes rendirent parfois difficile la tâche de la Commission. Ce fut le cas en particulier pour la région du sud-est. Conformément au texte du traité, la Commission s'attacha à suivre la ligne de partage des eaux entre les affluents de la Morava et ceux de la Struma et de la rivière de Trn. Elle se trouva en présence d'une surface usée, et non d'une crête, occupée par de petits groupes de maisons épars et par des communaux de village. Il arrivait, d'autre part, que cette ligne de partage ne coïncidait pas toujours avec celle des plus hauts sommets dont les noms figuraient dans le traité. C'est ainsi qu'à une vingtaine de kilomètres au sud de Pirot, le Stresalj et le Stol (1557 m.) restèrent, en Serbie à 5 et à 2 kilomètres de la frontière. 11 fallut couper de nombreux finages de communes, de telle sorte que la frontière ainsi tracée n'eut rien ou presque rien de naturel, en dépit du principe dont on prétendait s'inspirer. Non seulement toute une grande région était coupée en deux et des cantons (comme celui de
Vlasina) séparés de leur centre naturel, mais l'on créa ainsi toute une catégorie de paysans, dvovlasnici (doubles propriétaires) dont les biens étaient des deux côtés de la frontière. Une palissade ayant été élevée tout le long de la ligne de démarcation, il fut tout d'abord impossible à ces paysans de se rendre sur leurs biens; par la suite seulement, la question fut l'objet d'accords spéciaux.
La frontière méridionale suivit, elle aussi, la ligne de faîte plus haute dans l'ensemble et mieux marquée qu'au sudest; elle ne s'en écarta que sur quelques points. La partie du tracé qui retint le plus l'attention des commissaires fut celle des environs de Vranje. Le Congrès s'était, en effet, déchargé sur la Commission du soin d'assurer de ce côté une bonne frontière stratégique à la Turquie. La Serbie cependant demandait qu'en même temps on veillât à lui donner dans cette région une limite telle qu'il lui fût possible de préserver Vranje, ville « toujours sous le coup d'une attaque des Albanais ». Après qu'on eut bien discuté, la frontière fut tracée de telle sorte que Vranje se trouva placée à une heure de la frontière turque et coupée de la majeure partie des villages de son rayon économique. Les appréhensions serbes touchant une attaque albanaise ne devaient pas tarder à se justifier. Tout comme en 1854, les incidents de frontière se multiplièrent de ce côté, en 1879. Le gouvernement serbe en profita pour demander une rectification de frontière à la fois du côté de Vranje et à l'ouest du Poljanica; tout ce qu'il put obtenir, ce fut une position défensive assurée pour le seuil de Prepolac-Mrdare.
La commission de délimitation ayant terminé ses travaux au sud et au sud-est, la Serbie se refusa à l'idée de la voir venir sur la Drina : la seule modification avait été de ce côté la réunion de Mali-Zvornik et de Sakar. Peut-être, d'autre part, y aurait-il eu danger pour la Serbie de perdre quelques îles de tout temps possédées par elle, mais alors plus rapprochées de la rive bosniaque en raison du déplacement du lit de la Drina.
CKAVIER. SERBIE. 10
En définitive, la Serbie sortit du Congrès de Berlin agrandie, au sud, d'un territoire ayant la forme d'un triangle dont le Kopaonik à l'ouest, le Saint-Ilija au sud et le Kom à l'est auraient marqué les sommets. Ce territoire, communément appelé jusqu'en 1912 « les pays nouvellement délivrés », correspond aux quatre départements actuels de Pirot, Nis, Toplica et Vranje. Il représentait une acquisition de 10560 kilomètres carrés, soit un peu moins du tiers de la Serbie précédente.
Comparée à l'étendue rêvée et réclamée pour la Grande- Serbie ou même simplement à celle qu'occupaient les troupes serbes, une telle acquisition ne pouvait provoquer que de vives déceptions. Il y avait trop loin, en effet, entre le programme du début et les résultats atteints! On avait compté sur la reconnaissance du droit des peuples, delà race, de l'histoire; on avait cru ensuite pouvoir régler soi-même son propre sort, et ces espérances s'étaient trouvées vaines.
Les Grandes Puissances qui avaient eu à donner leur nouveau statut aux Balkans s'étaient en effet souciées avant tout de parer à la menace russe, et de satisfaire en même temps leurs intérêts propres. Mal renseignés sur les régions dont ils avaient à décider le sort1, les diplomates du Congrès ne voient guère dans ces pays que des territoires à distribuer au mieux de leurs États respectifs. Ils ne se soucient pas des vieilles divisions turques héritées pour la plupart d'un lointain passé; la carte étalée sur le tapis vert, ils découpent les territoires, construisent des lignes idéales, appuyées sur quelques points plus ou moins connus. Ils s'inquiètent tout aussi peu du vœu des populations. Les Russes, pour la question de Trn et de Pirot, ne s'étaient-ils pas refusés à une consultation populaire effectuée avec toutes les garanties possibles? Les pétitions couvertes de milliers de signatures venant de Macédoine, de Vieille-Serbie, de Bosnie, n'avaient produit aucun effet; il semblait d'ailleurs que l'on eût déjà cessé d'y
1. « La connaissance exacte des localités n'était pas le côté fort des membres du Congrès ». Ristic à Gruic.
croire. De même que, sans nier la valeur de la carte ethnographique de Kiepert, on s'était accordé pour faire plusieurs morceaux de la Grande-Bulgarie, de même, en ce qui concernait la Serbie, la zone sope était coupée par le milieu et répartie entre trois Élats : Serbie, Bulgarie, Turquie. De la Vieille-Serbie, du vilayet de Kossovo, il n'avait même pas été question; quant à la Bosnie-Herzégovine, c'était 1' « annexion mal déguisée » ; bien pis encore, avec l'enclave de Xovi-Pazar, c'était la cloison voulue entre les deux Élats frères : Serbie et Monténégro.
Le seul principe qu'eût reconnu le Congrès dans son œuvre de délimitation, ce fut la « recherche autant que possible des lignes naturelles' ». L'expression « ligne de partage des eaux » ne revient pas moins de six fois dans le seul article 56 relatif aux limites de la Serbie. Bien que pouvant avoir sa raison d'être dans ces régions très primitives encore, ce principe ne servit en l'ait qu'à mieux déguiser les intérêts en jeu. La preuve en est qu'il fut méconnu toutes les fois où son application devenait incommode pour l'une ou l'autre des Grandes Puissances intéressées2.
L'idée nationale serbe ne se trouvait plus uniquement aux prises avec les méthodes et les forces turques. De plus, loin d'avoir pour elle, comme jusque-là, l'aide puissante de la Russie, la Serbie la trouvait dans le camp opposé. Elle disparaissait presque maintenant dans la lutte des ambitions rivales, lutte d'autant plus redoutable qu'elle se compliquait désormais de grands desseins économiques. La Serbie, d'ailleurs, n'aurait pu songer à bénéficier de ces divisions entre Grandes Puissances, car, outre qu'elle n'était pas admise à la discussion, par des accords particuliers entre les différents États, la plupart des questions offrant une certaine gravité avaient été résolues, tranchées, avant même que