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PARIS

Librairie MASSON 120, B‘‘ Si-Gerinain

ÉTUDE DE SÉMÉIOLOGIE

Avant-Propos

Nous présentons au XIX' Congrès des Aliénistes, et Neurologistes de France et des pays de langue française, le rapport sur les Fugues en Psychiatrie que le congrès de Dijon nous a fait le grand honneur de nous confier.

Les termes mêmes du sujet proposé et l’in no va lion par laquelle a été réduite la longueur des rapports nous ont imposé de ne pas nous élever à une vue d’ensîemble et d’écarter toute conception générale du sujet.

Nous avons adopté pour ligne de conduite de nous en tenir à une étude de séméiologie et, passant rapidement sur ce (jui paraît être bien connu, d’approfondir plus j)articulièrement les faits qui ont donné lieu à des controverses ou dont l’étude nous semble incomplète.

Le plan qui sera suivi et qui, dans une description de symptômes, est forcément arbitraire, divisera les fugues en deux parties, selon qu’elles ont des caractères particuliers, et en quelque sorte spécifiques, ou qu’elles sont banales dans leurs manifestations ; et parmi les fugues spécifiques, l’on ira des plus habituellement simples et courtes aux plus compliquées et prolongées.

Des travaux d’ensemble plus ou moins complets ont paru sur les fugues ou sur le vagabondage. Tout récemment, un ouvrage d’une importance considérable a été publié par notre regretté maître, le professeur Joffroy,et par notre ami Dupouy.

Dans une vue générale ils ont rapporté toutes les fugues à une altération du pouvoir volitionnel ; c’est en partant de cette idée maîtresse qu’ils ont passé en revue les différentes modalités que peut offrir la volonté, soit dans sa normalité défaillante chez l’enfant ou le sénile, soit dans sa pathologie, montrant la tendance à l’automatisme, à l’impersonnalité de l’acte qui constitue le fond des impulsions à la fugue.

Nous ne pouvons donner ici une bibliographie totale qui occuperait une trop grande place. Au fur et à mesure de notre développement, nous signalerons parmi les travaux consultés ceux-là dont nous avons utilisé quelque élément. Pour le surplus, nous renvoyons le lecteur aux divers travaux, leçons, thèses et revues critiques ayant une portée générale et parus sur les fugues ou le vagabondage ; on y trouvera une bibliographie souvent très détaillée (1).

(1) Cf. notamment :

Ach. Foville fils. Les aliénés voyageurs ou migrateurs. Annales médicopsychol., juillet 1875.

Biaise. Impulsions, Amnésies, Thèse Paris, 1886-87.

Tissié. Les aliénés voyageurs, Th. Bordeaux, 1886-87.

Duponchel. Etude clinique et médico-légale des impulsions à la déambulation observées chez les mililaires. Annales d’hyg. publique et de médecine légale, juillet 1888.

Delbreil. De l’épilepsie procursive, Th. Lille, 1888-89.

Sous. De l’automatisme comitial ambulatoire, Th. Paris, 1889-90.

Saint Aubin. Des fugues inconscientes hystériques et diagnostic différentiel avec l’automatisme de l’épilepsie, Th. Paris, 1889-90.

Frenkel. Elude psychopathologique sur l’automatisme dans l’épilepsie et dans les autres maladies nerveuses, Th. Lyon, 1889-90.

Pitres. Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme, Paris, 1891. — Congrès des médecins aliénistes de Bordeaux, 1895.

Géhin. — Contrib. à l’élude de l’automatisme ambulatoire ou vagabondage impulsif, Th. Bordeaux, 1892-93.

Dénommé. Des impulsions morbides à la déambulation au point de vue médico-légal, Th. Lyon, 1893-94.

Dubourdieu. De la dromomanie des dégénérés, Th. Bordeaux, 1893-94.

Semelaigne. Automatisme ambulatoire. Revue critique, /\nn. Méd. psycho., janvier 1894.

Raymond. Leçons sur les maladies du système nerveux, 1894-95. 1 vol., Paris, 1896.

Florian e Cavaglieri. I vagabondi. 2 vol., Turin, 1897 et 1900.

Beck. Rapport du vagabondage et de la folie, Th. Lyon, 1901-02.

Monier. De l’épilepsie procursive. Th. Lille, 1902-03.

Wilmanns. Les psychoses 'des vagabonds, Centralblatt, fur Nerven- Heilkunde und Psychiatrie, décembre 1902.

Heilbronner. Des fugues ou étais analogues, Jahrbuch. fur Psychiatrie,

Les Fugues mélancoliques

Au cours des états mélaiicolicjues, dans l’état de simple dépression transitoire comme dans la mélancolie délirante et jusque dans le syndrome de Cotard, on voit des malades, déprimés simples ou anxieux agités, quitter brusquement le lieu où ils se trouvent, souvent sans (ju’un instant auparavant on ait pu prévoir leur détermination, et fuir hâtivement pour un temps variable, mais d’ordinaire assez court. Ces fugues, dont l’angoisse du mélancolique est l’élément pathogénique essentiel, ont des caractères propres qui permettent de leur attribuer une description particulière.

La fugue mélancolique naît d’un accès d’angoisse et surgit aussi bien d’un état de dépression .simple que d’un étal d’agitation anxieuse. Elle peut être précédée de la simj)le douleur morale qui est la caractéristitjue la plus frappante de la mélancolie, et elle paraît alors contraster singulièrement avec l’apathie, l’irrésolution, l’aboulie du mélancolique sans délire, comme aussi elle peut naître subitement de

Schultze. — Les fugues morbides, .Vllgemeinc Zeitsclirilt fur Psychiatrie, 10 nov. 1903.

Pagnier. Du vagabondage et des vagabonds, Tli. Lyon, 1906-07.

Collet. Sur les évasions des aliénés, Th. Lyon, 1906-07.

Ducosté. Les fugues dans les démences et les psijehoses, .\rchives de neurologie, 1907.

Cottu. Contrib. à l’étude des fugues, Th. Paris, 1907-08.

Victor Parant. Vagabondage des mineurs, Rai)port au VIF Congrès du Patronage des Libérés, Toulouse, 1907.

Patrick. De l’automatisme ambulatoire. .Tournai of ment, and nerv disease, juin 1907.

llamelin. Contrib. à l’étude des fugues, Th. Lille, 1907-08.

Marie et Meunier. Les vagabonds, 1 vol., Paris, Giard et Prière, 1908.

Jollroy et Dupouy. Fugues et vagabondage, 1 vol., Paris, Alcan 1909.

l’activité désordonnée et saccadée du mélancolique agité, ne contrastant pas moins dans ce' cas avec l’incertitude et le manque de direction de ses actes. Dans l’un comme dans l’autre cas, rien ne fait prévoir que le mélancolique prendra une telle détermination que de s’enfuir. Le début de la fugue est d’ordinaire brusque et fortuit.

Ce caractère de fortuité est nettement visible dans deux observations de mélancolie atténuée que rapporte Châtelain (1), et qui concernent, l’une un convalescent, l’autre un homme en état de dépression simple. La première est celle d’un débile qui, à la suite d’une attaque de mélancolie et à la veille de sa sortie, s’entendant ordonner un bain de propreté, est pris d’effroi et, pendant qu’on prépare son bain court au préau, escalade le mur et disparaît sans qu’on ait jamais pu savoir ce qu’il était devenu.

Dansla seconde, un homme de65 ans est atteint de dépression mélancolique légère, avec conscience de son état; il a des crises au cours desquelles il souffre d’une certaine angoisse précordiale. Un matin, étant triste, il sort pour se distraire et toutà-coup va vers le lac, près de Préfargier, entre dans l’eau et s’asseoit sur une pierre qui affleurait à une centaine de pas du bord ; un moment après, il se laisse glisser et disparaît. Lorsqu’on le retira, il avait perdu connaissance, ne se souvenait plus de son immersion et n’avait qu’une conscience vague des événements qui avaient précédé. C’est bien, dit Châtelain, un raptus melancolicus.

Pour n’être pas toujours à ce point fortuite et dépourvue de prodromes, la fugue n’en est pas moins, la plupart du temps, très brusque dans son mode de début. C’est par un mouvement imprévu, pour un motif accepté sans délibération préalable, qu’elle se détermine. La pathogénie, l’aspect clinique du phénomène anxieux ne seront pas différents de la pathogénie ou de l’aspect d’un autre raptus mélancolique, la fugue étant, au même titre que le suicide, les mutilations et certaines violences homicides, une réaction de l’angoisse. Elle se produira

(1) Châtelain, Des évasions d’aliénés dans les maisons de santé, Annales méd. ps., 1868, xii, p. 228.

habituellement au cours d’une période anxieuse, chez un malade qui, avec un sentiment de malaise intense et généralisé, présentera tout le cortège de symptômes vaso-moteurs, respiratoires, musculaires de l’angoisse ; du côté moteur dominera l’agitation surplace avec de l’incoordination des mouvements, du tremblement, une parole hésitante et saccadée, accompagnant ce sentiment de lassitude et le dérobement des jambes, marques de l’asthénie motrice que Lalanne (1) regarde comme un des symptômes les plus importants de l’angoisse. Du côté psychologique, il ii’y aura plus possibilité d’effort, l’aboulie imprimant sa marque aux manifestations de l’activité volontaire, les tentatives de fuite, de suicide qui sont fréquentes, seront comme le remarque wSéglas (2), ridicules, inachevées, rarement dangereuses, et lorsqu’elles aboutiront ce n’est que par le fait d’une impulsion subite, et là encore elles garderont ainsi l’empreinte de la faiblesse de la volonté ; tout-à-coup, sous l’influence d’une représentation quelconque, dont la conscience obnubilée ne peut faire la critique, une détermination motrice brusque se fera et le malade fuira, éperdu, donnant toutes les marques d’une terreur panique.

L’état de conscience du mélancolique en proie au raplus a été particulièrement étudié par Krafft-Ebing. « L’explosion de ces accès, dit-il, est presque toujours déterminée par des hallucinations qui arrivent d’une façon abrupte, par des perceptions négatives, par des idées anxieuses qui fondent brusquement sur la conscience, mais par dessus tout par l’exaspération subite de douleurs névralgiques qui provoquent immédiatement un changement du sensorium commun dans le sens de sentiments d’anxiété extrême, ou bien ces sentiments sont amenés d’une façon secondaire par l’apparition d’hallucinations et d’idées effrayantes (3). » Sans doute peut-on penser que Krafft-Ebing réunit ici, sans une analyse suffisante, le raptus

(1) Lalanne, Des états anxieux dans tes maladies mentales. Rapport au Congrès de Grenoble, 1902, p. 12.

(2) Scglas, Leçons cliniques, Paris, Asselin et Houzeau 189.5, p. 295.

(3) Krafft-Ebing. Recherches sur la folie passagère. Annales Med. psycho. 1870, iv, p. 4.

mélancolique où existent surtout le vide de la conscience et les perceptions négatives, avec la fugue onirique, où les hallucinations se pressent en foule ; il ajoute : « Le raptus mélancolique se présente ordinairement sous la forme d’une sentiment d’anxiété morale extrêmement vive, qui obsède l’esprit à l’exclusion de tout autre sentiment et qui obscurcit passagèrement la conscience intime et la conscience du monde extérieur. » « Ce qui désigne particulièrement le raptus mélancolique, dit-il encore, c’est l’extrême violence avec laquelle le contenu effrayant de la conscience tend à s’échapper, à se décharger à l’extérieur. C’est là ce qui explique l’accomplissement des crimes les plus horribles, dont le motif psychologique prochain ne peut être attribué qu’à l’obsession des sentiments effrayants, qu’au besoin de substituer à ce vide effroyable de l’âme quelque autre chose, n’importe quoi ; ou bien l’horrible anxiété morale et la stagnation, le vide qui en résultent dans la conscience se projettent dans cette idée insupportable pour l’individu que le monde entier en luimême n’existe plus ; ou enfin par l’effet d’une action réflexe sur les centres des sens et des idées, il surgit des idées délirantes et des hallucinations sensorielles d’un caractère négatif qui envahissent la conscience plongée, pour ainsi dire, dans un état de rêve profond. Suivant l’état spécial dans lequel se trouve la conscience pendant ces accès, l’acte qui en est le résultat (ce sont généralement des faits graves, meurtre, suicide, incendie, etc.), a le caractère tantôt d’une simple action réflexe psychique, tantôt d’une action prenant sa source dans un état de rêve profond (1). »

L’impulsion ainsi produite aura une durée des plus variables. Elle pourra être très brève, comme dans ce cas de Collet (2), où un mélancolique interné se contente de sauter subitement par dessus le mur de l’infirmerie ; l’inhibition motrice intervient alors à nouveau très rapidement, comme l’avait remarqué Châtelain pour ses lypémanes avec stupeur évadés qui, une fois en liberté, « ne songent point à en profiter ; ils

(1) Krafft-Ebing, Ibid., p. 36.

(2) Collet, loc. cil., p. 27.

restent blottis dans un coin, sous un buisson, dans le voisinage immédiat de l’asile, et ils sont alors souvent très difficiles à retrouver, car on passera vingt fois à côté d’eux sans que le plus petit mouvement vienne trahir leur présence » (1).

Mais, plus souvent, l’impulsion aura un plus long retentissement : une débile mélancolique de Joffroy et Dupouy (2) voit un jour surgir devant elle un peloton de gardes municipaux, fait banal à Paris. Elle comprend qu’on vient la fusiller. Prise d’une peur effroyable, elle se sauve affolée et court dans Paris, redoutant à chaque pas d’étre apprélumdée et conduite au supplice. Sa fuite éperdue dura deux jours et deux nuits, au bout desquels elle fut conduite à l’infirmerie spéciale du Dépôt par des agents auxquels elle s’était adressée, mourant de faim, de fatigue et de peur, en implorant de leur part grâce et pitié. Internée, elle se montre anxieuse et hallucinée. Un jour, sur une perception presque banale de coups de canon tirés dans le lointain, elle s’imagine que des soldats vengeurs de ses fautes vont venir s’emparer d’elle et la fusiller. Prise à nouveau d’un raplus anxieux, elle jette des regards épouvantés tout à l’entour et cherche à fuir ; on est obligé d’intervenir et de la maintenir.

On ne peut pas ne pas rapprocher des fugues des mélancoliques leurs tentatives d’évasion. Nées elles aussi d’une impression d’angoisse et souvent accompagnées de préoccupations suicides, elles se produisent avec tous les symptômes que nous avons indiqués, et parfois en public et en plein jour, l’obnubilation relative de la conscience ne permettant pas au malade de prendre les précautions utiles. L’idée en est aussi, pour la même raison, fort tenace ; le fuyard, lorsqu’il est pris, ne songe pas à dissimuler ses desseins afin de mieux préparer le même coup à l’avenir ; dominé tout entier par son anxiété, il n’est pas plutôt arrêté qu’il se débat et cherche à fuir à nouveau, bien différent du persécu té arrêté dans sa fuite q ui, lui,

(1) Châtelain,/oco ciiato, p. 242.

(2) Joffroy et Dupouy, loc cit., p. 245.

s’avoue vaincu, à charge de revanche; Châtelain (1) vit un jour une malade de Préfargier fuir vers le lac avec l’intention de s’y jeter ; reprise et mise au bain, elle fit sauter la baignoire et, avec une manche de chemise pour tout vêtement, s’évada à nouveau et se précipita vers le lac, si agitée, qu’il fallut sept personnes pour la ramener dans son quartier.

Il n’y a pas de plus bel exemple de fugue mélancolique à longue durée que celui que nous empruntons à la thèse inaugurale de Lalanne (2). Le malade est un persécuté mélancolique chez lequel dominent l’état de douleur morale et l’anxiété de la mélancolie. Il est enproie à un délire d’attente qui devient pour lui un véritable supplice. Une nuit, il s’évade; les recherches restent infructueuses, et ce n’est que cinq mois et demi après son évasion que le malade est retrouvé dans les circonstances suivantes : d’un chai voisin de la maison d’habitation de sa belle-mère partaient quelques cris plaintifs, si bien qu’on avait cru que quelque animal avait élu domicile sous les barriques. Un jour, on entend un gémissement humain. « La mère demande s’il n’y a pas de revenants dans la maison? Aucune réponse. — Qui est là? répète la mère. Une voix presque éteinte répond : C’est ton fils. On monte au grenier, d’où semblait partir la voix, et l’on ne trouve personne. On cherche. Enfin, dans un recoin occupé par un tas de bois et de planches, on trouve l’évadé à peu près mourant de faim. Depuis trois jours entiers, il n’avait rien mangé et il était résolu, a-t-il dit, à se laisser mourir d’inanition. Il était dans un état voisin de la consomption, vêtu de haillons sordides, n’ayant plus visage humain. Depuis son évasion, le malade s’était retiré dans ce grenier, d’où il ne sortait que la nuit pour aller dans les champs manger des racines, des navets, des carottes, des noisettes, dont il a toujours vécu. Une seule fois, dit-il, sa mère étant venue travailler dans la propriété, avait abandonné son panier de provision à sa portée. Il a quitté son grenier à ce moment pour aller prendre un morceau de pain. C’est le seul qu’il ait mangé depuis sa fugue. Jamais il n’a quitté son réduit pendant le jour. — Ce malade guérit par la suite et reprit ses occupations.

(1) Châtelain, loc. ciL, p. 241.

(2) Lalanne, Les persécutés mélancoliques, Th., Bordeaux, 1896-97, p. 57.

Il sera très instructif de rapprocher de cette observation un autre document, inédit, que le même auteur a bien voulu nous communiquer, concernant un malade atteint de délire de négation, qui s’évada dans une fugue anxieuse. Cet homme donnait des signes de la plus vive anxiété : Il est un criminel, on va venir l’arrêter ; il n’a plus d’organes et, étant immortel, étant un homme diable, il ne peut se luer. Comme il ne peut mourir, il veut s’évader ; il hésite, comme un anxieux, mais prépare un crochet avec lequel, un soir, il ouvre la porte. « Après avoir franchi la porte, dit-il, j’ai marché machinalement dans le parc, puis je me suis caché dans une touffe d’arbustes, puis, lorsque onze heures sont arrivées, je me suis enfui vers la route du Médoc, j’ai suivi les boulevards, la route de Toulouse, et à la pointe du jour je me trouvais à la chapelle du Hequel. .l’ai suivi la grand’route et j’ai pris des chemins de traverse; je me dirigeais du côté des Pyrénées pour trouver de l’eau. »

Pendant la nuit, il s’asseyait au bord des chemins, grelottant de froid, mais ne bougeant pas ; à plusieurs reprises on lui a donné un morceau de pain. Il a bien rencontré des ruisseaux, mais n’a pu s’y jeter, parce qu’ils étaient gelés. Il marcha ainsi jusqu’à Roquefort (Landes), à petits pas, parce qu’il était exténué, et là se jeta dans un ruisseau pour en finir. Son intention était d’entrer dans le ruisseau pour se désaltérer, mais aussi d’y rester si la glace se brisait. Des muletiers étant venus à passer sur la route voisine, lui déclarèrent qu’ils ne voulaient pas qu’il se noie. La mairie de la commune le recueillit. Ces événements se passaient pendant les journées les plus froides d’un hiver qui fut très rigoureux. Comme M. Lalanne demandait au malade pourquoi, puisqu’il voulait se noyer, il n’avait pas choisi la Garonne, qu’il connaissait bien et qui était à proximilé, il répondit que c’était pour ne pas souiller la ville de Bordeaux, ce que n’aurait pas manqué de faire une charogne aussi infecte que lui.

N’est-ce pas encore une vraie fugue née de la même panique angoissée, que celle de ces malades qui, à l’asile où on les retient, cherchent un coin où se blottir en attendant la mort. Le négateur de Lalanne, avant sa fugue, demandait à être brûlé,

détruit, livré à l’équarisseur. Il creusa un jour lui-même une fosse et se coucha au fond, suppliant d’être recouvert de terre.

Ces mélancoliques sont les évadés à V intérieur, auxquels Collet a consacré une captivante monographie (1). Il rappelle deux cas tragiques survenus l’iin à Ville-Evrard, chez une femme qui se tapit en été dans le calorifère et s’y laissa mourir de faim, l’autre à l’hospice des Andelys, chez une démente sénile qui s’enferma dans un grenier et y mourut pareillement. Surtout, il publie en détai 1 l’observation de Robert, un alcoolique avec délire de persécution non systématisé, qui échappa un jour à ses surreillants pendant qu’il travaillait à la ferme. Des recherches faites aussitôt ne le firent pas découvrir. Trente jours plus tard, les gens de la ferme entendent des gémissements et ces paroles : « A boire ! à boire ! » venant du grenier à foin. Ils découvrent Robert qui se tenait caché sur une meule de foin s’élèvant presque jusqu’au toit. Ils le ramènent à l’infirmerie sur un brancard. Le malade n’a rien mangé depuis vingt-huit jours. Pendant toute la durée de son évasion, il est « demeuré constamment dans un état de mélancolie anxieuse ». Il est allé se cacher dans le foin, dit-il, pour échapper aux misères que lui faisaient subir ses camarades. Il entendait des menaces à son adresse, on lui promettait le supplice. Il n’a pas voulu redescendre et revenir à l’asile parce qu’il aurait eu encore à supporter la malveillance d’autrui. Du reste, au bout de quelques jours on a retiré la meule de paille qui lui avait permis de monter sur le foin. Il n’a pas cherché des aliments, il n’a pris ni légumes ni fruits à la ferme, parce qu’il n’est pas un malfaiteur. Il n’a pas tué d’animaux de basse-cour, parce qu’il n’est pas méchant. Il s’est contenté d’absorber deux œufs qu’il a trouvé dans le foin et dont il a conservé les coquilles. Il buvait son urine, qu’il recueillait dans les coquilles et qu’il faisait refroidir sur le toit avant de la boire. « C’est étonnant ce que l’urine soutient », dit-il. Il attendait avec impatience la pluie, et lorsqu’il a plu il a recueilli un peu d’eau : « Ah ! je n’en avais pas beaucoup, à

(1) Collet, Les évadés à l’intérieur, Revue de psychiatrie, 1907, p. 29.

peine une coquille ! Vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce que j’ai souffert. Se dire, si ça ne tombe pas ce soir, demain je me rends. » — Et vous ne vous rendiez pas? — «Non.„

Les exemples précédents, dont nous nous sommes efforcés de faire un choix parmi des espèces nosologiques variées, ont ce caractère commun, que nous pensons être le principal caractère de la fugue mélancolique, de débuter par un raplus d’angoisse. Sans doute, l’angoisse ne se maintient pas au même niveau pendant toute la durée du paroxysme, surtout lorsque cette durée est longue, mais elle est à l’origine de tous, elle en est même la cause immédiate et elle se maintient à quelque degré jusqu’à son achèvement.

On pourrait élever contre cette manière de voir des objections. Le fait de la préméditation en est une, et ce fait n’est pas niable. Les mélancoliques ne fuient pas sans avoir eu longtemps à l’avance l’idée, l’idée fixe, peut-on dire, de fuir ; plusieurs ont réfléchi longuement aux moyens à employer ; certains, comme l’un des malades de Lalanne, ont même préparé des instruments d’évasion. Mais il en est encore ici comme du suicide. Tous les mélancoliques ont la pensée, le désir de la mort. Bien peu repoussent l’idée éventuelle du suicide, un certain nombre ont un étrange appétit pour elle. Mais combien peu se suicident et combien peu s’évadent ou fuient. C’est que l’aboulie et l’inhibition dominent tous leurs actes et selon la remarque de Séglas, il faut, pour qu’aboutissent des actes décisifs, un fait inopiné, un raptiis anxieux, des terreurs panophobiques, une impulsion subite.

Une malade que nous avons observée était caractéristique à cet égard. Cette femme, qui s’est évadée successivement de deux asiles, était une mélancolique anxieuse classique. Persuadée qu’elle faisait la honte des siens, convaincue de malheurs imminents, elle n’avait qu’un désir, fuir pour rejoindre ses enfants. Incapable de prendre une décision, elle n’aurait osé d’habitude franchir une porte ouverte, mais dès que la porte était fermée, elle se désespérait : « .J’ai manqué mon coup », disait-elle en se mettant à gémir ou à crier. Cette indé-

cision habituelle ne l’a pas empêchée de s’évader. Une nuit, la malade trouva moyen de monter sur un toit par un chemin très difficile à parcourir, de se dissimuler à la faveur de l’obscurité, d’entendre de là partir à sa recherche les infirmières, qui avaient rapidement découvert son absence, et, quand on fut assez loin, de descendre habilement et de prendre à pied la route de chez elle, sans mettre à profit le voisinage d’une rivière pour exécuter des projets de suicide dont l’idée était aussi très active chez elle. Cette dernière circonstance se renouvela lors de ses deux évasions, ce qui n’empêcha pas une tentative de suicide par rap/us d’angoisse de se produire quelques semaines après la seconde. Ainsi, une malade habituellement incapable d’une décision exécute avec des apparences de délibération, à la faveur de circonstances fortuites, un projet dont elle n’avait pu mûrir les détails

Une seconde objection viendrait de l’existence, au cours de la fugue, des idées délirantes qui lui donnent une explication plausible et logique. C’est ainsi que certains auteurs attribuent à la fugue une pathogénie intellectuelle. Pour eux, c’est le délire qui détermine le départ brusque du malade. Les mélancoliques, dit Sollier (1), font des fugues « en vertu de leurs idées d’humilité ou de leurs idées de suicide. Tantôt c’est parce qu’ils se croient indignes de rester dans leur maison, dans leur famille qu’ils déshonorent et qu’ils ruinent, qu’ils se sauvent pour gagner leur vie au dehors en mendiant le long des routes ; tantôt c’est pour fuir la surveillance et chercher un moyen facile d’attenter à leurs jours. » De même, Joffroy et Dupouy écrivent : (2) « La fugue de ces persécutés mélancoliques, comme celle des délirants mélancoliques simples, sans idées de persécution, est motivée par leurs idées de culpabilité, d’indignité, de châtiments futurs, etc., et n’est souvent que le prélude d’une tentative de suicide (fugue suicide). Ayant le sentiment de son incapacité à gagner sa vie et celle des siens, craignant la ruine et la misère, éprouvant de cuisants remords pour

(1) Sollier, Guide pratique des maladies mentales, Paris Masson 1893, p. 389.

(2) Joffroy et Dupouy, toc. cit., p. 236.

une faute mesquine ou absolument irréelle, s’imaginant coupable ou seulement suspect d’un grand crime, redoutant les pires supplices, remprisonnement, le crucifiement, la damnation éternelle, le mélancolique veut fuir, désespéré et anxieux. Les deux variétés de fugues, raisonnée et par raptus, se rencontreront chez lui comme chez le persécuté. » Et insistant sur ce point, ces auteurs, sans accorder plus d’une phrase au raptus, qu’ils attribuent à un paroxysme hallucinatoire anxieux, développent un raisonnement par lequel le mélancolique, qui se considère comme un fauteur de catastrophes, préfère et veut quitter le foyer déshonoré par lui, décide et prépare son départ.

Malheureusement, aucun de ces auteurs ne cite d’observation à l’appui de sa description, et nous privent de juger sur quels documents cliniques ils ont fondé leur opinion.

Nous avons cependant, pour notre part, trouvé deux cas publiés dans la littérature ancienne, d’où l’on pourrait peutêtre tirer argument contre notre opinion.

Le premier est un rapport deDelacour, Aubréeet Laffitte (1) concernant une femme qui, au cours d’un accès de mélancolie, jette à l’eau ses enfants, erre toute la nuit, puis vient le lendemain se constituer prisonnière et raconte son forfait» avec un ton d’indifférence, d’impassibilité et de sang-froid impossible à décrire. Chez elle l’idée est ancienne : une première ébauche du crime a eu lieu ; la préméditation peut paraître évidente. La raison est une idée délirante : les enfants seront bien plus heureux en paradis ; leur mère veut les préserver de tous malheurs, notamment d’avoir le cœur barbare qu’elle possède. Le second fait est également un rapport médico-légal fait par Teilleux(2) sur une femme qui noie ses trois enfants avec l’idée de les suivre dans la rivière.

Il importe d’abord de remarquer qu’il s’agit, dans ces deux circonstances, de rapports médico-légaux, c’est-ù-dire de cas où l’observation psychologique est plus difficile à faire, où elle est plus rarement complète. Le second cas pourrait être contesté comme diagnostic de mélancolie ; quant au pre-

(1) Delacour, Aubrée et Laffitte, Ann. méd. psych., 1878, xix, p. 43.

(2) Teineux, Ann. méd. psych., 1865, iii, p. 427.

mier, on peut découvrir dans le rapport quelques symptômes d’angoisse : première apparition de l’idée de suicide à la suite d’une vive émotion ; idées vagues de persécution accompagnées d’insomnies, de maux de tête et de prostration ; au milieu des ces symptômes domine l’idée de noyer les enfants qui se fait obsédante, l’inculpée devient tourmentée et irascible ; enfin, le soir du crime, la décision n’est pas complète quelques instants auparavant et c’est subitement que l’idée devient impérieuse et que l’acte est accompli.

Nous ne pensons donc pas que ces observations suffisent à justifier la pensée des auteurs qui attribuent à l’idée délirante la part prépondérante dans la fugue.

Ce n’est pas à dire toutefois que l’idée délirante ne puisse avoir dans le tableau clinique une place, même considérable, place qu’elle occupe surtout lors des fugues de longue durée. L’idée vient alors justifier la fugue, la raisonner, lui donner une explication acceptable. Mais il en va ici comme du délire dans la mélancolie, qui n’est que secondaire à la douleur morale, à l’arrêt psychique, à l’aboulie. L’idée de fugue, comme aussi l’idée de suicide ou de mutilation, peut avoir germé dans l’esprit du malade préalablement à l’acte ; elle peut, après son exécution, venir l’expliquer ; mais la détermination essentielle de l’acte, sa cause, réside tantôt dans une bouffée d’angoisse qui ne précède que de quelques instants le départ,tantôt dans une exacerbation d’un état anxieux continu.

Nous conti.'.uerons donc, dans les mouvements de fuite et les tentatives d’homicide et de suicide, à voir, avec Toulouse et Roubinovitch (1), des raptus, des actes réflexes conçus soudainement et exécutés avec la plus grande énergie, sous l’influence d’un état de peur paroxystique ou panophobie, ou d’hallucinations visuelles ou auditives terrifiantes. Nous serons heureux de nous rencontrer avec cette description de Schüle (2) : « A l’angoisse, dit-il, se rattachent des actes moteurs qui déter-

(1) Toulouse et Roubinovitch, La Mélancolie, Paris, Masson 1897, p. 124.

(2) Schüle, Traité clinique des maladies mentales , trad. Dagonet, Paris, Lecrosnier et Babé 1888, p. 23.

minent l’aspect extérieur du malade et souvent même toute la physionomie de la maladie. Ces actes ont tous pour caractère un début impulsif, une exécution brusque et une violence irréfléchie ; ils se produisent comme des réflexes. Il peut arriver aussi, très souvent, qu’un motif conscient, une idée intervienne pour diriger l’action vers un but déterminé, mais il n’en est pas toujours ainsi. Fréquemment l’angoisse est le seul motif de l’acte, et l’idée se produit seulement pendant que l’acte s’accomplit : elle l’accompagne et ne le détermine pas. »

La description clinique qui vient d’être faite de la fugue mélancolique doit dispenser d’une longue analyse psychologique.

Le trouble de la conscience est profond. On a vu l’opinion de Krafft-Ebiug, qui attribue le raptus soit à un réflexe psychique, soit à une action prenant sa source dans un état de rêve profond. Si cette opinion est vraie pour l’acte bref, paroxystique du début, il serait exagéré de l’appliquer aux fugues de longue durée. Même dans le raptiis, le trouble de la conscience n’est comparable ni à l’état second de l’hystérique, ni à la confusion de l’épileptique. Le mélancolique en fuite se dirige vers un but déterminé ; sa personnalité sait qu’il s’y dirige. Si son délire n’est pas le motif prochain de son action, c’est d’accord avec son délire qu’il marche. Plutôt donc qu’inconscients, ces actes sont semi-conscients : sans être absolument autonomes, détachés de la conscience personnelle, ils n’ont avec elle que des rapports de contact mais ne la pénètrent pas (Séglas). Dans ce trouble de la conscience, la mémoire peut être intacte et les malades se rappeler avec une grande netteté toute leur fugue, ou avoir une obnubilation du souvenir, comme cette malade de Paul Garnier (1) qui ne voyait plus que dans un brouillard épais les longues péripéties de la fugue qui avait eu pour objet une noyade à deux en compagnie de son fils.

L’idée délirante dans ses rapports avec l’acte lui est, on l’a vu, secondaire. L’acte ne résulte pas d’une délibération même déli-

(1) P. Garnier, La mélancolie dans ses rapports avec la médecine légale. Le suicide à deux, Ann. méd. psych. 1891, xiit, p. 81.

rante, et la volonté y participe fort peu, du moins quant à son exécution ; car il faut reconnaître que dans son anxiété le malade a déjà envisagé la possibilité de la fuite, du suicide, d’un acte violent quelconque. Et, surtout lorsqu’il s’agit d’un acte coupable, suicide ou meurtre, il a pu se livrer dans son esprit un débat qui rappelle lés phénomènes de l’impulsion obsédante, avec cette grave différence cependant que l’angoisse du mélancolique préexiste à l’idée ou à l’acte, au lieu que l’angoisse de l’obsédé n’intervient qu’au moment où l’idée s’impose irrésistiblement à sa volonté. L’existence de ce débat anxieux a pour conséquence que la fugue soit accompagnée ou suivie d’un sentiment de soulagement (Krafft-Ebing). C’est ainsi qu’un malade de Lalanne, après une lutte de deux jours contre le besoin anxieux de fuir, y ayant succombé, éprouve au fur et à mesure qu’il s’éloigne de chez lui un sentiment croissant de bien-être. Les combinaisons de l’obsession et de la dépression mélancolique sont fréquentes en clinique. Dans des cas de ce genre, les données qui précèdent nermettront d’établir le diagnostic et de reconnaître la part d’angoisse qui revient à chacune d’elle.

La fugue de nature anxieuse s’observe dans les divers états mélancoliques. Dans nos exemples, on a déjà vu la dépression simple, le raptus aigu, le délire de négation systématisé. Il serait facile de multiplier ici les citations et de décrire dans bien des états de dépression, des fugues qui proviennent de l’état mélancolique et qui, nées d’un raptus anxieux, appartiennent à la mélancolie. Ce sont des hypondriaques fuyant par raptus devant la crainte d’une contagion, des alcooliques persécutés et à réactions mélancoliques, des puerpérales, des autoaccusateurs dont l’acte peut être ainsi déterminé.

Les cas dont l’analyse est le plus intéressante sont, sans contredit, ceux des persécutés mélancoliques, où la fugue peut naître avec les caractères de l’angoisse du mélancolique ou de la délibération du systématisé.

Tantôt, le fond (^e la psychologie du malade est la douleur et l’humilité mélancoliques. «Si parfois, au moment d’un paro-

xysme anxieux, il cherche à se soustraire par la fuite aux supplices qui ratteiideiit, on peut dire que le plus généralement aussi il se résigne et ne songe pas à échapper à ses persécuteurs ; » (1) c’est le mélancolique persécuté ; tantôt les deux délires coexistent, comme chez cette malade de Séglas (2) qui fuit hors de chez elle, tant pour échapper à ses ennemis que pour laisser par sa disparition le champ libre à son mari, dont le bonheur pourra être ainsi assuré ; ou ce malade de Lalanne dont l’angoisse ne devient déterminante qu’à la vue du persécuteur ; tantôt, au contraire, il s’agit d’un véritable persécuté comme le fuyard de Legrand du Saulle (3) qui mène la vie la plus errante, se déguise, se grime afin de dépister les policiers, mais finit par se suicider, réaction mélancolique qui n’empêche que sa fugue ait .tous les caractères des fugues des systématisés.

Lalanne s’est attaché à publier des observations fort intéressantes où apparaît, très varié, le dosage des deux délires et où les réactions, telles que la fugue, sont également très nuancées dans leur cause et dans leur allure.

Des combinaisons diverses peuvent se faire, le syndrome être plus ou moins pur, mais il ressort de l’étude des observations cette conclusion bien nette qu’il existe une variété spéciale de fugue née de l’angoisse et qui, quelle que soit la place dans les cadres de la nosologie de l’affection au cours de laquelle elle apparaît, a un rapport très certain avec l’angoisse de la mélancolie.

Dans une étude sur les fugues des états mélancoliques, on ne peut se désintéresser de la nostalgie. Et cependanl, les nombreuses observations qui ont été publiées dans les ouvrages anciens ou récents j)assent à peu près sous silence les fugues. Delasiauve (4) déclare qu’il y a des soldats qui, pour contenter un moment leur envie, bravent les peines terribles de la désertion, comme on voit dans le même but de délivrance des prison-

(1) Séglas, Leçons cliniques, p. 527.

(2) Séglas, Ibid., p. 545.

(3) Legrand du Saulle, Le délire des persécutions, Pnris Plon 1871, \). 11.

(4) Delasiauve, La nostalgie, .Journ:>l de médecine mentale, t. v., p. 235.

niers de guerre tenter les plus grands hasards ; il rappelle les révoltes et la fuite des prisonniers français des pontons de Castille. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait là fugue, pas plus que parmi les nombreuses observations du même auteur. La seule qu’on puisse rapprocher de la fugue est celle de ce médecin originaire des Alpes et fixé à Paris : plus ses occupations l’attachent à la capitale, plus il sent le malaise de n’avoir pas revu son pays : palpitations, insomnie, larmes involontaires. Son agitation devient telle qu’il se résout à retourner dans ses montagnes. Cela suffit à le guérir et il peut, trois mois après, reprendre à Paris ses occupations.

Legrand du Saulle assimile heureusement à la nostalgie le besoin de la mer qu’ont les marins en retraite qui souvent ne peuvent s’abstenir de voyager.

La fugue est en somme exceptionnelle dans la nostalgie ; si elle n’y est pas plus fréquente, ne serait-ce pas qu’il y a exceptionnellement de l’angoisse dans le sentiment pénible et dans la dépression qu’éprouvent le nostalgique.

Les fugues oniriques.

Au coürs du délire onirique, et en relation étroite avec ce délire, on observe fréquemment des fugues que bien des auteurs ont signalées depuis les travaux de Lasègue, A. Voisin, Magnan, Drouet et dont Ducosté, Joffroy et Dupouy, ont récemment donné une description spéciale. En présence de certaines contradictions que l’on peut relever dans ces travaux, il paraît utile de reprendre ici brièvement la question à la lumière des observations anciennes si précises, si vivantes, qui n’ont rien perdu de leur valeur clinique, en y ajoutant les éléments de nos propres observations et de celles que notre ancien maître, M. Legrain, a bien voulu distraire pour la circonstance du fonds si riche de son service d’alcooliques de Ville-Evrard.

La fugue onirique peut se manifester dans le délire onirique de toute cause et spécialement chez les alcooliques. Ses caractères sont en dépendance immédiate des caractères du délire qu’il suffira de rappeler en quelques mots, d’après les travaux de l’Ecole de Bordeaux. Le délire onirique, dit le professeur Régis (1), « naît et évolue dans le sommeil ; il est constitué par des associations fortuites d’idées, par des réviviscences hallucinatoires d’images et de souvenirs antérieurs, par des scènes de la vie familiale ou professionnelle, par des visions le plus souvent pénibles, par des combinaisons d’évènements étranges, impossibles, éminemment mobiles et changeants ou doués, au contraire, d’une certaine fixité qui s’impose plus ou moins complètement à la conviction.

« Au degré le plus faible, ce délire est exclusivement nocturne et momentané ; il cesse au réveil et ne reparaît que le soir, soit

(1) Régis, Académie de Médecine, 7 mai 1901.

dès le crépuscule, soit seulement plus tard, avec le vague assoupissement. A un degré plus marqué, il cesse encore au réveil, mais incomplètement, et se reproduit dans la journée, dès que le malade a les yeux fermés et somnole. Enfin, à son degré le plus élevé, le délire ne cesse pas au matin et il se continue le jour tel quel, comme un véritable rêve prolongé. »

Le délire onirique, comme l’a établi Régis, est un délire de rêve actif, de somnambulisme, d’état second. « Il suffit d’observer les délirants toxiques pour s’apercevoir que ce ne sont pas des dormeurs ordinaires, assistant passivement et en simples spectateurs aux objectivations cinématographiques de leur automatisme mental, ce sont des dormeurs actifs, en mouvement. Comme les somnambules, ils vont du rêve muet au rêve parlé et au rêve d’action, dans une perception plus ou moins confuse de l’ambiant qu’ils mêlent à leurs conceptions fantastiques. » Ils passent facilement de leur état second à la réalité et de la réalité à l’état second ; ils sortent de leur délire par un véritable réveil, n’ayant qu’un souvenir vague ou nul par amnésie rétroantérograde et de fixation ; en leur esprit subsistent facilement des idées fixes post-oniriques et l’hypnose suggestive peut réveiller le souvenir perdu de l’accès ou combattre l’idée fixe post-onirique.

Tel est le délire onirique, des éléments duquel va naître la fugue. Dans l’examen des diverses modalités qu’elle offre à considérer, nous aurons plus spécialement en vue ici le délire alcoolique, au cours des accès subaigus de l’intoxication éthylique.

L’alcoolique en accès subaigu est en proie à l’insomnie et à une certaine agitation motrice. Il passe des nuits sans reposer, ne tient pas en place, se trouve mal au lit, empêche sa femme de dormir, se lève, racontera celle-ci, jusqu’à trente et quarante fois par nuit. Cette excitation, encore légère, conduit l’alcoolique au dehors, dans le bruit de la rue qui l’occupe, dans la lumière des avenues qui dissipe les fantômes dont le dessin mouvant commence à danser devant ses yeux, puis surtout dans le grand jour du café ou du débit de boissons où se continuera la préparation de son délire onirique. Pendant deux,

trois ou quatre jours, disait Lasègue, l’alcoolique erre dans la maison ou dans la rue. Cette impatience du buveur d’habitude qui dépasse la dose tolérée, cette fugue d’instabilité motrice est une fugue encore banale et sans caractère onirique, qui peut constituer à elle seule la déambulation de l’alcoolique et l’entraîner très loin de son domicile ; le plus souvent elle est modeste dans ses manifestations et n’indique que l’éclosion imminente du délire.

En même temps que se développe l’instabilité motrice, s’installent chez l’alcoolique des sentiments mal définis; soit malaise d’intoxiqué, soit début d’hallucinations de l’ouïe et de la sensibilité générale, le malade ne se sent plus en sûreté ; il se méfie des gens et des aîtres ; sans fuir encore nettement, il sent le besoin de changer sa situation ; il quitte son logis par une fugue d’inquiétude morale, banale, elle encore, qui voisine avec la fugue d’instabilité ou lui est superposée. Enfin, on voit dans cette période intermédiaire, des fugues où dominent les interprétations délirantes.

Mais bientôt apparaît le délire onirique, cortège devisions aggravé de troubles hallucinatoires de tous les sens. Une description saisissante en a été faite plusieurs fois ; la tenant pour classique, nous montrerons seulement ici le mécanisme de la fugue d’après les faits mêmes où on la voit naître, en conséquence immédiate de la terreur hallucinatoire, avec des variétés selon les sens qui sont le plus affectés.

Voici d’abord de pures hallucinations de la vue :

Ün buveur invétéré (1), coutumier des hallucinations nocturnes, se lève au milieu de la nuit, au plein d’un de ses rêves familiers qui lui représentent deux intrus qui veulent lui casser la figure, et, le somnus vigil délirant succédant aux rêveries du sommeil et les continuant sans interruption, il saute par la fenêtre, située au rez-de-chaussée, malgré sa femme qui essaie de le retenir, et court demi-nu dans le jardin. Là, il ouvre une porte et est arrêté à quelques centaines de mètres de son domicile, essayant d’escalader un mur à l’aide d’une échelle qu’il

(1) Lasègue, Etudes cliniques, t. ii. Paris, Assclin et Houzcau 1884,

avait prise dans un égout en construction. D’autres fuient des incendies ou se voient poursuivis par des serpents, des chats, des bêtes monstrueuses ou répugnantes, puis ce sont des gens armés de revolvers ou de couteaux, des apaches; c’est pour l’un, des messieurs décorés qui courent tous après lui ; j’ai couru aussi, dit-il, je ne savais où me réfugier. On m’a fait courir tout autour du chemin de fer de ceinture, depuis la rue de Vanves jusqu’à Courbevoie. Ils étaient nombreux; ils avaient des couteaux ; tout le monde me suivait ; ça devait être sur le journal. Ils ne me disaient rien. » Garnier a publié dans ce genre la remarquable observation de l’homme poursuivi par les « coupeurs de poignet ».

Souvent interviennent des hallucinations de l’ouïe qui peuvent être prépondérantes dans la détermination de la fuite:

Une marchande à la foire au pain d’épices, récidiviste du délire alcoolique, entend une femme qui l’injurie et qu’elle ne voit pas; elle court dans les rues, heurtant et frappant les passants; elle entre chez des gens qu’elle ne connaît pas, s’introduit dans une chambre, cherche sous le lit, derrière les meubles, bouleverse tout pour retrouver son ennemie. (1) Ou bien les hallucinations de la vue et de l’ouïe se complètent: « Un matin, dira un palefrenier, il y a une douzaine.d’apaches du boulevard Barbés qui m’ont couru dessus ; j’ai dû aller trouver un agent; ils étaient dix et criaient qu’ils voulaient me tuer si je ne leur donnais pas de l’argent; ils voulaient que je marche avec une femme; je le connais bien, disaient-ils, il est de mon pays, je sais bien qu’il a de l’argent ; je me suis mis à courir sur le boulevard de la Chapelle. »

L’hallucination dominante est quelquefois psychomotrice, comme chez ce malade de Cottu (2) qui sent qu’on l’a fait marcher pendant trois jours. Qui cela? il n’en sait rien. On voulait le faire mourir par la marche.

Parfois les hallucinations sont multiples et combinées ; toutes concourent à pousser l’alcoolique dans sa marche: l’un est empoisonné ; de complicité avec sa femme on l’électrise, on

(1) Magnan, De ' l’alcoolisme, p. 248.

(2) Cottu, loc. cil. p. 69.

le poursuit dans la nuit avec une automobile, on casse un carreau dans la chambre voisine, il ne sait ce qu’on met dans ses effets, dans ses chaussures, il ne peut rien garder, ça le brûle ; il ne tient pas en place et court au poste se plaindre. Un second est pris par une bande de bohémiens qui lui ouvrent le ventre, lui découpent le derrière, lui amputent les parties après l’avoir endormi devant une foule immense; affolé par ce cortège d’hallucinations, dont il sent les souffrances intérieures et qui le terrifient par le spectacle qu’elles lui donnent, il s’enfuit et se blottit dans une cave où il est arrêté. Une femme à qui qui l’on a fait desabominationsfuitlesmonstresquivontrecommencer. Un dernier voit des cambrioleurs, il se sent attaché et ligotté; les criminels ont quatre gros chiens qui tiennent leurs museaux près de son visage, ils ont placé un poignard sur chacun de ses flancs, prêts à les enfoncer, plusieurs revolvers dans son nez; un autre tient ses bourses dans des sortes de ciseaux et un autre sa verge dans des ciseaux aussi; l’un d’eux, un juif, a une jolie canne avec une grande lame dedans ; et ils chantent : Si le copain est amoureux, on va lui couper la tête ; en plus, pendant toute la scène qui dure une heure, toute la maison se déplace depuis le premier étage jusqu’au faîte, soutenue par l’air, s’arrêtant comme à des stations. C’est une terrible impression à vivre, dit le malade, et il y en a beaucoup qui seraient morts rien que de peur ; je me suis sauvé de ma chambre et j’ai passé dans mon bureau, où je me suis barricadé ; vers le soir ils sont revenus. Rien d’étonnant à ce que le malade ait fait alors un effort pour échapper à cette torture. (1).

Quand les hallucinations sont ainsi développées, on atteint un état où l’alcoolique, transporté entièrement dans un monde aussi fantastique qu’effrayant, sans aucune critique de ses perceptions qui accumulent leurs effets terrorisants, a peur de tout et fuit devant tout, dans une effroyable anxiété d’origine hallucinatoire ; c’est la grande peur, c’est le raptus panophobique. On en voit qui tremblent comme la feuille, dont les yeux, fixes et hagards, semblent sortir de la tête;

(1) Joffroy et Dupouy, loc. cil. p. 3Ül.

ils quittent brusquement leur maison, leur pays, pour échapper aux agressions, aux catastrophes qui semblent voyager avec eux et les poursuivre comme fait une meute, si bien que dans ce laisser courre, la galopade ne prend fin que lorsque le jour disperse les poursuivants ou lorsque forcé, aux abois, le fugitif se jette entre les mains de quelque protecteur qu’il a su discerner devant lui,

Parfois un état émotionnel particulier, un sentiment de douleur morale vient ajouter sa note spéciale au tableau habituel et donne naissance à une préoccupation délirante mélancolique. Le cultivateur de la Sarthe que cite Garnier (1) croit comprendre qu’on l’accuse d’un crime, qu’on va venir pour l’arrêter, qu’il est sûr d’être condamné à mort, et c’est ainsi qu’il s’enfuit ; surviennent des hallucinations ; les gendarmes courent après lui, il s’agit de gagner les chevaux de vitesse ; je franchis, dit-il, je ne sais combien de haies vives, j’ai traversé des taillis épais, impénétrables, et c’est là où j’ai laissé une portion de mes habits et un peu de ma peau.

Pareille inquiétude morale indéterminée apparaît encore chez un homme qui croit avoir insulté des laveurs de voitures du dépôt des omnibus de Vaugirard et qui s’est sauvé pour ne pas être battu ; 11 n’est sûr de rien, car tout est brouillé dans son cerveau ; se croyant suivi par quatre cyclistes il prend un fiacre, mais il pense ne l’avoir pas payé, et sans savoir comment cette affaire s’est terminée, il va se plaindre au commissariat des poursuites qu’il subit.

Dans des cas analogues enfin, la préoccupation mélancolique prend la forme de l’autoaccusation et va jusqu’à donner aux malades l’idée d’aller trouver eux-mêmes le bourreau pour en finir au plus tôt.

Parfois cependant — rarement — à côté des hallucinations pénibles, il s’en trouve de plus favorables, phénomènes de défense qui ont aussi un rôle dans la fugue : à côté des camarades de travail qui injuriaient un débardeur de Legrain et le menaçaient de lui couper le cou, d’autres, « qui avaient l’air d’être bien avec lui», l’avertissaient du danger couru. Il existe

(1) P. Garnier, La folie à Paris, p. 13.

même un exemple — unique à noire connaissance — de fugue due à une hallucination impérative agréable : un alcoolique qui a fourni à Dupré et Charpentier (1) le sujet d’une observation curieuse à divers titres, accomplit une fugue onirique sous l’empire d’hallucinations lui promettant des joies qu’il souhaitait avoir depuis longtemps. Les voix du ciel lui indiquent son itinéraire. Il voit devant lui sa femme qu’il a perdue et celle qui est destinée à la remplacer et qu’il désire ardemment posséder. Il faut observer que ce malade a des idées délirantes variées, des hallucinations combinées, antagonistes, concuremment visuelles, auditives et psychomotrices. C’est donc, semble-t-il, plus qu’un simple onirique, bien que la fugue soit le résultat de ce délire même. Courbon a publié l’observation (2) d’une fugue alcoolique où les hallucinations agréables et merveilleuses et les terrifiantes se succèdent mais .seules les secondes sont le mobile de la fugue.

Malgré ces exceptions, on doit tenir la fugue onirique pour la fugue d’hommes essentiellement terrifiés par une angoisse inexprimable et par d’effroyables hallucinations, ce que confirme le mode de terminaison habituel.

La fin de la fugue se produit bien telle qu’on peut l’attendre de gens éperdus. Rarement on voit la fugue finir spontanément et le malade entrer directement en rémission ; parfois l’épuisement, la fatigue des membres l’obligent à s’arrêter (3); quelquefois un suicide interrompt la fuite ; souvent la victime se jette aux pieds des autorités, implorant secours et protection, au lendemain d’une nuit passée à rôder inquiète ou à fuir les fantômes qui peuplent les rues, la campagne, les bois. Les fuyards's’adressent au premier représentant venu de l’autorité, se collent à ses trousses et ne veulent pas en démarrer ; si l’agent méconnaît leur état, ils s’irritent contre lui et vont frapper à la porte du commissariat; si l’on ne fait

(1) Dupré et Charpentier, Fugue hallucinatoire avec ictus épileptique intercurrent au cours d’un accès subaigu chez un alcoolique chronique. Persistance du délire poslonirique. Société de Psychiatrie- 19 novembre

(2) Courhon, Automatisme ambulatoire. .\nn. méd. psych. 1907, v p. .83.

(3) Collet, loc. du, obs. 82.

rien pour les protéger, ils iront jusqu’à commettre un minime délit, briser un carreau, bousculer leur interlocuteur pour se faire arrêter, aimant mieux passer la nuit au violon qu’être exposés à de nouvelles insultes. Une fois entrés, ils refusent de sortir, prétendant qu’on va les tuer au dehors et si l’on insiste poussent des appels désespérés, car ils voient les assassins qui les épient. Lorsque, récidivistes du délire, ils sont habitués des asiles, on les verra demander au commissaire de les envoyer là où ils savent devoir être à l’abri. Trop heureux est le public lorsque l’alcoolique, hagard et épuisé, vient de lui-même dénoncer ainsi le danger qu’il fait courir à la société et n’a pas le geste de se défendre lui-même, au péril de la vie du parent ou de l’inconnu qui se trouve sur le chemin de son arme.

Le premier de tous, d’ailleurs, l’alcoolique pourra être sa propre victime. Sa fugue précipitée lui fera méconnaître qu’il habite un étage élevé ; il prendra la fenêtre pour la porte ; il tombera dans la rue parce qu’un fantôme lui fait signe de le suivre (1) ; ou encore il se blessera en se précipitant dans une bouche d’égout, voulant y trouver protection (2). C’est le suicide involontaire, complet ou inachevé.

Une espèce voisine est le suicide impulsif. Il provient de l’anxiété vague, mais intense, active, qui étreint souvent l’alcoolique. Ce même effroi qui l’emmène au loin peut le jetter subitement sous la roue d’une voiture ou dans la rivière ; dans certain cas comme ceux de Drouet (3) et de Collet, ce sera nettement sur l’ordre d’une hallucination de l’ouïe.

Le suicide impulsif au cours du délire onirique ressemble par la niaiserie des moyens d’exécution, à celui du paralytique général. Un alcoolique se sentant électrisé, veut dans la nuit se précipiter de la fenêtre de sa chambre ; il en est empêché. Au matin, il va se jeter dans la Seine. La chute dans l’eau

(1) Brierre de Boismont, Traité des hallucinations.

(2) A.Voisin, De Vétat mental dans l’alcoolisme. Ann. méd. psvch., 1864,

(3) Drouet, Le mouvement medical, 7® année.

lui est douloureuse et, aussitôt revenu à la surface, il nage machinalement et tout en se cramponnant à un bateau, il appelle du secours (A. Voisin).

Un garçon de cuisine se jette à l’eau, il aperçoit en remontant sur l’eau sa casquette qui s’en allait au courant : Comme je sais nager, dit-il, j’ai nagé après ma casquette que je ne voulais pas perdre. Est arrivé un bateau avec un marinier qui n’avait qu’un aviron : C’est bon, vous allez tourner, je vais me tenir au bateau et nous sommes allés ainsi jusqu’au bord (Lasègue).

Hallucinatoire d’ordinaire, le suicide peut s’inspirer comme la fugue dont il procède, d’une idée délirante qui semblera le déterminer plus particulièrement. Le même malade dont nous venons de parler se rappelle tout à coup, au milieu d’un délire onirique, qu’il a volé une paire de draps : « J’ai dit : j’ai fauté, qu’on n’en parle plus, que ça soit fini, je vais me jeter à l’eau. »

L’idée s’en va, d’ailleurs, aussi vite qu’elle est venue. Mais si elle s’efface comme un rêve, elle peut surgir de nouveau avec la même facilité, soit quelques moments plus tard, comme chez cette vieille domestique aux habitudes alcooliques invétérées qu’on arrête alors que, poursuivie par des nègres, elle essaie de passer par dessus le parapet d’un pont, et qui tente le même geste sur un autre pont quelques heures plus tard (Lasègue), ou comme chez le malade qui, à chaque fois qu’il commet des excès, va se jeter à la Seine (Dagonet) — soit à plusieurs jours d’intervalle et pour des accès délirants séparés : c’est ainsi qu’un homme de 53 ans se jette dans la Seine, puis, un mois plus tard, à deux heures du matin dans le canal de la Villette ; enfin, cinq mois après il entre, par escalade, en pleine nuit, chez un habitant d’Asnières, dans une maison où il est inconnu. Arrêté par les voisins, il déclare qu’il se sauvait, ayant aperçu dans la plaine, les gendarmes à sa poursuite (Lasègue). On voit ici l’équivalence de la fugue et du suicide.

Dans son ensemble, et à raison de son acuité, la fugue est de courte durée, mais à la manière des réactions des alcooliques elle est susceptible de se renouveler avec les mêmes caractères

à chaque récidive (délire à éclipse de Legrain) ; ces accès peuvent être subintrants. Un alcoolique de Legrain faisait ainsi, sons l’empire d’un délire hallucinatoire léger des fugues tous les quinze jours.

Les fugues oniriques dues à une cause autre que l’alcool sont rares ; elles ressemblent beanconp à celles du délire alcoolique avec des différences dnes surtout à la nature des hallucinations et des émotions qui accompagnent le délire.

Elles relèvent d’une autointoxication — d’nne infection — d’une intoxication.

Peu de fugues sont attribuées exclusivement à une autointoxication ; mais il y a des délires oniriques alcooliques favorisés par une insuffisance hépatique ou rénale : tels le cas de Dupré et René Charpentier (1) chez un hépatique snbictériqne, celui de Sauvage (2) chez une snbictériqne à petit foie. On a décrit la fugue dans l’insolation (Raynean), dans les tumeurs de l’encéphale (3).

Rares sont aussi les fugues par infection. Nous citerons, en regrettant d’être obligé de nous en tenir à cette simple mention, les fugnes dans un accès fébrile indéterminé (Rozat) (4) dans la fièvre typhoïde (Grasset) (5) dans la convalescence de la pneumonie (Zeri) (6) dans la pnenmonie compliquée de delirium tremens{K. Voisin) (7) dans la tubercnlose (Pagnier) (8) ; Cette dernière n’a pas un caractère onirique.

On peut citer enfin les fugnes de l’onirismeh étérotoxique de la pellagre (Landouzy) (9), de l’éthérisme, du cocaïnisme et de la morphinomanie associées. Joffroy et Dupouy publient un exemple de ces dernières où sons l’influence d’hallucinations injurieuses de l’ouïe, les menaces augmentent à tel point

(1) Dupré et René Charpentier, loc. cit.

(2) Sauvage, in Joffroy et Dupouy, loc. cit, p. 231.

(3) Cf. Régis, Précis de psychiatrie, Paris, Doin p. 673.

(4) Rozat, Gaz. des Hôp., 16 juin 1846.

(5) Cité par Hamelin.

(6) Cité par Hamelin,

(7) A. Voisin, loc. cit. p- 64.

(8) Pagnier, loc. cit. p. 26.

(9) Landouzy,-Lcfons cliniques 188'S.

que le malade quitte son domicile, errant au dehors jour et nuit, déambulant en proie au plus violent nervosisme, se croyant poursuivi, guetté, surveillé et harcelé par des idées de suicide qui le poussent vers la Seine. 11 va dans plusieurs postes de police supplier qu’on l’arrête. On l’expulse de partout.

Dans l’intoxication par le hasthich, l’hallucination mérite d’être dénommée kaléidoscopique (.Joffroy et Dupouy) et le mécanisme de la fugue est assez différent. Un de ces malades met à Paris trois heures pour faire quelques centaines de mètres, car, à chaque pas qu’il fait, une hallucination visuelle se produit qui l’oblige à se détourner du chemin qu’il doit suivre. Il aperçoit devant lui l’Opéra, la rue de la Paix, puis la gare Montparnasse avec le décor accoutumé des rues qu’il connaît bien. L’hallucination est si vive, si saisissante dans son imitation de la réalité, que le malade s’y trompe et revient sur ses pas ; il se laisse ainsi diriger par ses hallucinations identifiées complètement avec le monde extérieur. (1)

A côté de ces fugues oniriques, faut-il placer certaines fugues épileptiques ? Nous ne pouvons mieux faire que de laisser ici la parole à Joffroy et Dupouy qui se le sont demandés (2). « Nous le pensons, disent-ils, et notre opinion sur ce point veut se baser exclusivement .sur les caractères cliniques de l’acte envisagé, faisant abstraction complète de toutes les théories pathogéniques du syndrome. » Ils s’appuient, pour leur démonstration, sur l’existence de cas de conservation de la conscience et de la mémoire dans l’épilepsie et ajoutent :

« L’étude de ces épilep.sies mnésiques et conscientes a le plus grand intérêt pour nous, car elle nous permet, en analysant les altérations minima de la conscience et de la mémoire, de remonter aux plus graves et aux plus profondes et de comprendre la nature de la lacune créée par l’attaque épileptique.

« Or l’expression d’état crépusculaire (Ottolenghi), par allusion au jour douteux qui paraît éclairer la conscience, rend bien compte du trouble psychique observé : le malade est

(1) Joffroy et Dupouy. loc. cil. p. 305.

(2) Joffroy et Dupouy, Fugues et vagabondage, p. 307 et sqq.

dans riiicertitude et l’indécision ; tout lui semble flou ; les perceptions sont peu nettes, vagues, indistinctes et donnent naissance à des illusions ; des hallucinations l’assaillent; bref, il est dans un état de confusion mentale et son délire répond au délire onirique que Régis a décrit. Nous souscrirons donc aux conclusions fortement motivées auxquelles aboutit Maxwell. « Pour me servir de l’expression de Régis, l’épilepsie paraît se comporter dans certains cas, vis à vis de la mémoire, comme une auto-intoxication. Telles sont les premières réflexions que suggère l’analyse morphologique des amnésies épileptiques. Elles nous amènent à cette intéressante conclusion : l'amnésie de l'état crépusculaire grave a les caractères d'une amnésie toxique. L’analyse du délire épileptique amènerait aux mêmes conclusions. Dans les états crépusculaires graves, nous trouvons une véritable confusion mentale, dans les états légers, une sorte de rêve, h

Répudiant alors la possibilité d’une double conscience de l’épileptique assimilable à l’état second hystérique, car « la .séparation méthodique des états de conscience qui détermine l’installation d’un état second, d’une personnalité nouvelle mais fixe et continue, ne saurait s’accorder avec le chaos, le désordre et la mobilité de la confusion », les auteurs concluent : « Nous admettons donc que les fugues épileptiques sont des fugues confusionnelles et que, si parfois elles ne sont pas complètement dénuées de conscience ei de mémoire, elles n’offrent cependant point les caractères des fugues hystériques. Plus la confusion est accentuée, plus est manifeste le désordre psychologique et plus profonde aussi est l’amnésie ; en suivant les progrès de la confusion mentale, nous passons insensiblement des impulsions conscientes aux impulsions semi-conscientes, puis totalement inconscientes, des fugues mnésiques à l’automatisme ambulatoire proprement dit.

« Nous devons déclarer, d’ailleurs, que la conscience et la mémoire étant rarement conservées dans l’épilepsie, ce type de fugues épileptiques mnésiques est forcément rare. On voit cependant des épileptiques fuir les hallucinations terrifiantes de leur aura avant de tomber en crise, tels les malades de

Biirlureaux et de Voisin. L’attaque convulsive manque parfois et la scène se résume en un vertige épileptique avec hallucinations et fugue consécutive. Féré .se montre très affirmatif sur cette catégorie de fugues ; « la course, dit-il, peut encore se manifester chez les épileptiques en conséquence d’hallucinations terrifiantes auxquelles le malade cherche à se soustraire par la fuite ; dans ces cas, l’inconscience n’existe pas. » A l’appui de ses dires, il fournit l’observation, des:plus instructives, d’un malade qui, croyant entendre rugir des lions, s’enfuyait épouvanté et dont la fugue se trouvait généralement interrompue par une attaque lorsqu’il était trop éloigné d’un bâtiment pour pouvoir s’y réfugier rapidement. »

Les observations que nous avons citées démontrent suffisamment, nous le croyons, que les fugues oniriques ont habituellement une pathogénie hallucinatoire.

Ducosté cependant assure que les hallucinations jouent dans le déterminisme de ces fugues un rôle moins important qu’on ne l’admet ordinairement. Pour lui, malgré les apparences, les cas où les alcooliques fuient leurs visions terrifiantes sont rares. Les fugues des alcooliques sont plutôt fonction de ce besoin d’activité, de mouvement, indépendant de tout processus hallucinatoire, que l’alcool développe tout d’abord et facilement chez beaucoup d’individu.s, même lorsqu’il est pris à doses très faibles.

Assurément, il ne faut pas méconnaître les fugues d’instabilité et les fugues par inquiétude indéterminée, fugues banales et qu’on retrouve dans la démence précoce et dans les états maniaques légers ; nous croyons les avoir suffisamment mises en relief. Elles peuvent d’ailleurs précéder la fugue onirique. On trouve dans une curieuse observation de Doutrebente (1), et nous avons eu sous les yeux également, dans une observation, des exemples de cette succession. Mais nous pensons, après les détails que nous avons fournis d’après de nombreu.ses observations

(1) Doutrebente, Voyage d’un alcoolique au pays des chimères, France médicale, 1880.

très explicites, n’avoir pas à insister davantage. L’opinion de Cottu, Courbon, Joffroy et Dupouy confirme cette manière de voir sur le rôle pathogénique prépondérant de l’hallucination. Signalons enfin pour qu’on ne les confonde pas avec ces dernières, les fugues d’instabilité des alcooliques en convalescence qui donnent lieu à des évasions fréquentes dans les quartiers spéciaux et d’autant plus faciles que la surveillance de ces aliénés travailleurs est très relâchée. Châtelain (1) les connaissait déjà et les attribuait à cette cause que ces malades n’ont ni la patience ni la raison nécessaires pour supporter l’espèce de quarantaine qu’on leur fait ordinairement subir.

La psychologie de la fugue onirique est celle même du délire onirique dont elle n’est que la conséquence ; elle est trop connue pour que nous en recommencions l’étude. Indiquons simplement, avec Régis, Joffroy et Dupouy, ses caractères principaux qui sont un état de confusion légère avec désorientation dans le temps et dans l’espace, l’incohérence des actes et des propos, le délire onirique ; on observe un engourdissement toxique de l’activité mentale, l’impossibilité de coordonner les divers éléments sensoriels et idéatifs, la dissociation des idées allant jusqu’à l’automatisme cérébral et la stupidité avec inertie.

Quant aux actes « les mouvements volontaires, disent Joffroy et Dupouy (2) sont hésitants, indécis, pénibles ; les actes sont rares, incohérents, bizarres, absurdes, stéréotypés, automatiques. Par contre, des impulsions naissent souvent, subites, irréfléchies, irrésistibles, raptus violents solitaires ou faisant partie d’une crise d’agitation transitoire. Sous l’influence des scènes de rêve qui s’imposent au sujet, l’activité onirique sous-consciente oû inconsciente tend à prédominer et à produire l’automatisme. »

Quelques points méritent une mention plus détaillée.

(1) Châtelain, Zoc. ciU, p. 238.

(2) Joffroy et Dupouy, loc. eii., p. 293.

Une anxiété vive et même intense accompagne presque toujours la fugue onirique. Cette anxiété se présente autrement que celle du mélancolique et que celle de l’obsédé. Chez le mélancolique, elle est fonction de la douleur morale et des troubles cénesthésiques primitifs. Chez l’obsédé, elle est liée à l’apparition dans la conscience de sentiments ou de pensées parasites qui tendent à s’imposer au moi, évoluent à côté de lui malgré ses efforts pour les repousser et créent ainsi une variété de dissociation psychique dont le dernier terme est le dédoublement conscient de la personnalité (1).

Chez l’onirique elle est la conséquence de sa désorientation, de son impuissance à contrôler les sensations, de l’affolement où le mènent la mobilité et la fugacité des visions et du caractère pénible ou terrifiant des hallucinations. D’après Dagonet, il semblerait que l’angoisse précédât les hallucinations. Schultze (2) lui attribue un rôle prépondérant dans les fugues du delirium tremens. Les alcooliques souffrent beaucoup de cette angoisse et c’est la peur qui les chasse, disent-ils ; mais la cause de cette frayeur, de cette angoisse sont précisées par lui et rapportées aux troubles sensoriels.

La conscience est profondément troublée. Par suite de la dissociation, de l’incoordination et du chaos qui régnent dans l’esprit, la conscience personnelle est engourdie, amoindrie et finit par être abolie ; la personnalité est vague, flottante, sans cohésion; elle s’éteint peu à peu (.Joffroy et Dupouy); elle peut même être abolie dans les raptus (Séglas).

La mémoire est très altérée ; l’amnésie rétrograde et antérograde (amnésie de fixation) peut être considérable et aller jusqu’à l’oubli par le malade de son nom et de son adresse; elle est souvent lacunaire, et comme la mémoire des rêves, très précise au réveil, elle s’efface rapidement ; il subsiste cependant certains souvenirs plus vivants que d’autres, à côté desquels on voit des oublis totaux. Dupré et René Charpentier, qui ont observé un cas de ce genre, attribuent à l’épilepsie la lacune circonscrite et absolue qu’ils ont constatée.

(1) Régis, Précis de Psychiatrie, p. 87.

(2) Schultze, Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1903.

Une dernière remarque portera sur un détail qui peut avoir son importance dans le diagnostic médico-légal.

Le rêve de l’alcoolique, comme tous les rêves, ne tient pas compte de la chronologie et n’applique pas la moindre attention à la critique des hallucinations. Ce qui se passe se passe et voilà tout, dit Régis. Aussi voit-on des faits passés ou des préoccupations anciennes se présenter, à l’esprit et être acceptées par lui pour, ensuite, dans les récits, faire croire à une fugue actuellement inexistante. Lasègue en a rapporté deux curieux exemples ; Un garçon boulanger va se déclarer coupable d’avoir, la veille au soir, tué son père d’un coup de fusil. L’évènement, dit-il, se passait à Chinon. Aussitôt il a pris le train pour venir à Paris. Or, il y a un an que dans un accès délirant, il a brusquement quitté son père avec lequel il vivait en bon accord. Dans le second fait, il y a la combinaison d’une fugue réelle et d’un récit imaginaire. Une jeune bonne, de mœurs légères, prise d’un accès délirant, s’habille à 11 heures du soir d’une robe de gaze jaune et court la rue Montmartre suivie et huée par les passants. Arrêtée, elle se donne pendant huit jours pour Espagnole, et au bout de ce temps, raconte qu’un amant l’a emmenée à Madrid, que là il a voulu se débarrasser d’elle en la faisant entrer dans une maison de prostitution. Là, elle s’est refusée à subir ce qu’on exigeait d’elle et sentant qu’on allait lui faire un mauvais parti, elle s’est évadée par la porte entr’ouverte. Une fois dans les rues de Madrid, folle de terreur, elle a fini par retrouver l’adresse de son amant et l’a contraint, en le menaçant de le dénoncer, de la ramener à Paris. Ils ont pris ensemble le chemin de fer, mais en route, au point du jour, il est descendu aux abords d’une station et n’est pas remonté. Rien n’existait de vrai dans ce récit.

Les fugues épileptiques

Les fugues des épileptiques sont une des « impulsions irrésistibles )) qui ont été l’objet, au VI® Congrès des aliénistes et neurologistes, celui de Bordeaux, d’un rapport (V. Parant père), qui fut le premier travail d’ensemble sur la question. En prenant comme point de départ ce travail, à la description duquel il a été peu ajouté depuis, et en indiquant les précisions des auteurs plus récents, nous examinerons brièvement l’état actuel de la question (1).

Les symptômes ambulatoires de l’épilepsie doivent être étudiés : 1® Dans leurs rapports avec l’état convulsif ; 2® dans les formes et dans les degrés de leurs manifestations.

1° Fréquemment l’acte ambulatoire peut précéder l’accès comme un prodrome ou une aura, soit purement motrice, soit aussi hallucinatoire.

Il peut se montrer, mais rarement, au cours des attaques

(1) Conformément au plan de ce travail, ce chapitre est un simple résumé de la question des fugues des épileptiques, au sujet desquelles on se contente de poser les problèmes les plus actuels, renvoyant pour plus longs détails aux travaux et aux publications critiques de J. Voisin, Raymond, Parant père, Kovalewski, .JofTroy et Dupouy, et aux thèses excellentes de Delbreil, Sous, Saint-Aubin, Frenkel, Géhin, Ardin-Delteil, Monier, Maxwell, Ilamelin, où l’on trouvera toutes les indications bibliographiques utiles.

J. Voisin, Comptes rendus du Congrès international de Parisl889 —du Congrès de Bordeaux 1895.

V. Parant, Les impulsions irrésistibles des épileptiques. Rapport au Congrès de Bordeaux, 1895.

Ardin-Delteil, Epilepsie larvée (Equivalents pst/chiques). Th. Montpellier, 1897-98.

Kovalewski, Revue critique sur l’épilepsie. .\nn. méd. psycho. 1898.

Maxwell, L’amnésie et les Iroubles de la conscience dans l’épilepsie. Th. Bordeau ;, 1902-03.

Pour les autres indications bibliographiques, voir p. 4.

convulsives incomplètes et consister surtout dans la continuation d’un acte commencé, tel que la marche. C’est alors un acte automatique qui ne mérite pas le nom d’impulsion. On voit cependant aussi des impulsions nées pendant le vertige ou l’attaque se prolonger à leur déclin et sembler en être la transformation.

Consécutivement aux attaques, les impulsions s’observent, soit au milieu d’un appareil d’excitation maniaque plus ou moins prononcé, soit formant à elles seules tout le tableau, tantôt calmes, tantôt brutales et tout entières dans un entraînement irréfléchi ; la course se fait sans but déterminé, au hasard, mais il peut s’y accomplir des actes complexes.

Enfin, il existe de pareilles impulsions en dehors de toute attaque convulsive (épilepsie impulsive ou larvée).

Les mêmes phénomènes se voient dans l’épilepsie partielle (cas de Fournier, de Pitres).

2® La déambulation des épileptiques s’exécute en plusieurs formes et à divers degrés.

L’épilepsie procursive, dont l’étude est résumée avec soin par Delbreil et par Monier, est fréquente. Sous une des variétés suivantes : épilepsie procursive, épilepsie avec aura procursive, procursion post épileptique, vertiges procursifs, eue est manifeste chez un dixième des épileptiques. (Delbreil) « Cette forme d’impulsion consiste essentiellement en une tendance au mouvement telle que le malade est entraîné droit devant lui, marchant ou plutôt courant avec rapidité sans tenir compte des obstacles. Dans quelques cas, la course en avant constitue ainsi seule tout l’accès d’épilepsie, mais le plus ordinairement elle est terminée plus ou moins brusquement par l’attaque convulsive. Elle se produit d’une façon irrésistible et parfois avec une telle violence qu’on.a grand peine à contenir les malades (1) ». Les mouvements sont, soit en droite ligne, sans souci des obstacles, soit en rond ou sous forme de mouvements variés.

L’automatisme de l’épilepsie procursive est un degré inférieur de déambulation qui ne constitue pas une véritable fugue.

(1) V. Parant père, loc. cit. p. 141.

La fugue peut avoir trois formes (V. Parant père) :

Dans une première espèce d’impulsion, l’épileptique, en état d’excitation maniaque, ou de fureur, part inopinément, marche au hasard devant lui, se livrant inconsciemment sur sa route aux actes les plus graves, homicides, attentats de toute nature, et, finissant par tomber épuisé, dans un état de dépression équivalente à celle qui suit les grandes attaques convulsives.

Une seconde espèce consiste dans le fait de l’individu qui, en train de marcher dans la rue, est pris de vertige comitial, et continuant sa course, parcourt, sans s’en douter, une certaine distance qu’il est ensuite tout surpris d’avoir franchie. En de pareils cas, le fait de la marche est tellement contingent au milieu de l’automatisme, qu’on peut à peine qualifier cet épisode d’automatisme ambulatoire.

Enfin, le « vagabondage impulsif » (Pitres) est un acte d’assez longue durée, persistant parfois plusieurs jours durant lesquels le malade peut avoir une attitude plus ou moins significative, plus ou moins extravagante et égarée. Il peut commettre alors des délits de différents genres, mais il ne fait généralement rien d’aussi violent ni d’aussi grave que ce que produit la fureur épileptique. « A un moment donné, d’une manière inopinée, interrompant tout à coup ce qu’il était en train de faire, et modifiant entièrement sa conduite, le malade part au hasard. Suivant la longueur de sa crise, il se livre à un nombre plus ou moins grand d’actes complexes qui, dans certains cas, sont quelque peu coordonnés, dans d’autres, sont réellement incohérents » (1).

Dans les diverses formes de la déambulation de l’épileptique, et quel que soit l’état d’agitation ou de calme du malade, il y a à tous les accès des caractères généraux communs :

Le premier caractère des impulsions irrésistibles est leur soudaineté, l’instantanéité de leur apparition. Ce qui ne veut pas dire que l’acte sera bref, car la fugue peut être de longue durée.

(1) V. Parant père, loc. cit., p. 202.

En second lieu, les épileptiques sont, pendant leur impulsion, inconscients. Mais il faut bien préciser la portée du terme d’inconscience: si dans les actes brefs on doit reconnaître que l’épileptique paraît n’avoir aucune perception de ce qu’il accomplit automatiquement, « pour peu que ces actes soient complexes, qu’ils ne puissent s’accomplir que dans un certain laps de temps, ils ne peuvent évidemment être faits avec une inconscience réelle et absolue. » (V. Parant père). Dès 1870, Biegel, et plus tard Stevens et Hughes (1), Gowers (2), avaient nettement appelé l’attention sur ce fait. « Les manifestations de la conscience au cours des accès impulsifs sont relativement assez nombreuses et il est généralement facile de les constater. Les malades voient, entendent, touchent avec discernement. » (3) Quand ils répondent, leurs paroles ne sont pas toujours justes ; souveiit elles sont incohérentes, obscures, et ne signifient rien. Mais, quoi qu’il en soit, ils répondent et cela seul suffirait à prouver un certain degré d’activité mentale consciente. « Ainsi donc, en fait, bien que dans un bon nombre de cas les épileptiques impulsifs soient inconscients de ce qui leur arrive et de ce qui se passe autour d’eux, dans d’autres cas, ils conservent la connaissance, et ces derniers sont relativement assez nombreux et assez significatifs pour qu’on ne puisse pas regarder l’inconscience comme un signe absolu d’impulsion épileptique irrésistible. Mais en réalité cependant, on est en droit de dire que l’inconscience fait partie de ces impulsions, parce qu’elle résulte de l’évolution même de la crise et qu’elle provient d’un autre phénomène bien plus important, presque constant, sinon même vraiment constant, alors qu’il peut ne pas être absolu, et qui est l’amnésie, la perte du souvenir des actes accomplis et des faits passés pendant la crise impulsive. » (4)

En troisième lieu, les impulsions épileptiques sont accompagnées d’une amnésie aux allures très personnelles qui

(1) Stevens et Hughes, Alienist and Neurologist, avril 1880.

(2) Gowes, £)e l’épilepsie, 1881, trad. Carrier, p. 185.

(3) V. Parant père, loc. cil., p. 224.

(4) V. Parant père, toc. cil., p. 228.

permet de caractériser nettement le trouble morbide auquel elle se rattache. Cette amnésie profonde porte sur la phase impulsive elle-même. Il peut se faire cependant, mais exceptionnellement, qu’elle ne soit pas cornp été.

Plus récemment l’amnésie épileptique a été spécialement bien étudiée par Maxwell, qui est arrivé à formuler les conclusions suivantes (1):

1° L’amnésie épileptique se présente sous des aspects très divers ; elle peut être simple, rétrograde, antérograde ou mixte ; passagère ou permanente, périodique, complète ou incomplète ; elle peut même ne pas exister ;

Si l’amnésie peut faire soupçonner l’existence d’un trouble de la conscience d’origine épileptique lorsqu’elle se rencontre, son absence ne permet pas d’affirmer qu’un pareil trouble n’a pas existé ;

3“ L’amnésie paraît varier en fonction de la notion de la participation personnelle du sujet à l’acte oublié ; elle permet de supposer que la personnalité normale a d’autant moins participé à l’acte qu’elle en a moins gardé le souvenir ;

4° Elle ne permet pas, au contraire, d’affirmer l’inconscience ; elle nelaissesupposer qu’une altération de la conscience normale qui peut être quantitative — diminution ou anéantissement de la faculté de contrôler et de percevoir les impulsions — ou qualitative — variation de la personnalité.

Enfin, derniers caractères communs, les épileptiques ne coordonnent pas leurs mouvements de façon régulière, ils errent sans but, commençent un geste et ne l’ont pas fini qu’ils en ont ébauché un autre sans rapport avec le précédent. D’autre part, l’impulsion épileptique a une grande tendance à se copier elle-même à chaque nouvel accès — et sa terminaison est presque toujours brusque.

On a repris le procès de l’inconscience et de* l’amnésie depuis le congrès de Bordeaux ; plusieurs auteurs ont apporté des faits déniant à l’amné.sie, en particulier, le droit d’être un des symptômes fondamentaux des crises épileptiques. Divers

(1) Maxwell, loc. cit., p. 193.

travaux se sont succédés depuis celui de Ducosté (1) qui fonde la séméiologie des impulsions épileptiques sur les symptômes suivants : Instantanéité, soudaineté, imprévu du début ; violence des actes impulsifs, accaparement de la vie psychique par l’idée impulsive ; impossibilité de l’hypnotisation ; périodicité, identité des attaques, terminaison brusque avec fatigue morale et physique, et qui insiste sur la recherche des « petits signes comitiaux », et sur l’examen du caractère — jusqu’à l’article de Claude et Baudouin (2) qui citent deux observations particulièrement intéressantes de délire ambulatoire automatique conscient et mnésique chez les épileptiques. On trouvera une bonne analyse des éléments du débat dans le volume de Joffroy et Dupouy ; ne pouvant ici reprendre l’examen des arguments fournis par chaque auteur, nous nous contenterons de conclure avec Régis (3). « Quoi qu’il en soit, ainsi que le dit fort bien Parant, du moment où l’amnésie est presque constante à la suite des impulsions épileptiques et que dans la presque généralité des cas elle est absolue, complète, réelle, il n’y a évidemment pas lieu à cause des exceptions, d’en méconnaître la valeur. Des exceptions ne sont pas de nature à infirmer une règle. »

Aussi intéressante et plus nouvelle est l’étude des rapports de l’automatisme ambulatoire des épileptiques et de l’hystérie.

Reprenant des travaux parcellaires antérieurs. Pitres, le premier, au Congrès de Bordeaux (4), a soulevé délibérément la question. Il distingue deux états : l’épilepsie procursive et l’automatisme ambulatoire.

« Dans les impulsions du premier groupe, les épileptiques marchent droit devant eux jusqu’à ce qu’ils se trouvent arrêtés par un mur, une porte ou tout autre obstacle infranchissable.

(1) Ducosté, De l’épilepsie consciènte et mnésique ei en particulier de ses équivalents psychiques. Le suicide impulsif conscient, Th. Bordeaux, 1898-99.

(2) Claude et Baudouin, Sur une forme de délire ambulatoire automatique conscient chez des épileptiques, l’Encéphale, 1907 p. 180.

(3) Régis, Précis de psychiatrie, p. 790.

(4) Pitres, Comptes-rendus du Congrès de Bordeaux, p. 251.'

Durant ces accès, ils se meuvent comme de véritables automates, ne répondant pas aux questions qu’on leur pose, insensibles aux excitations extérieures, inconscients de ce qui se passe autour d’eux. »

Pour le second groupe, rien ne prouve d’uiie façon positive que, dans les cas de ce genre, l’épilepsie doive être mise en cause. L’inconscience complète, absolue, dit l’auteur, est, en l’état actuel de nos connaissances, le phénomène le plus général, le plus constant, le plus caractéristique des syndromes de nature comitiale. Or, la plupart des observations d’automatisme ambulatoire comitial comprennent des détails de nature à inspirer des doutes sur la légitimité du diagnostic. De telle sorte que les grands accès, ceux qui durent plusieurs jours ou plusieurs semaines, ne sont pas de nature comitiale.

Jules Voisin, dès 1889, avait émis une opinion analogue, en donnant les signes positifs de la fugue hystérique. Les éléments du diagnostic portent sur les points suivants : l’épileptique ne peut retrouver, par l’hypnotisme, les souvenirs de sa fugue ; la fugue est, soit de courte durée et coïncide avec le vertige simple, et dans ce cas le malade est au début hébété et pâle, non suffoqué ; la fin de l’accès se fait avec sterteur, incontinence des matières fécales, morsure de la langue, soit de longue durée, et l’épileptique agité et violent, a fréquemment des hallucinations terrifiantes; ou, s’il n’y a pas de violence, la figure est pâle et presque toujours hébétée ; les actes ne sont pas bien coordonnés ; un accès comitial accompagne souvent la fugue ; le sommeil quand il termine la scène, est lourd, profond, stertoreux et prolongé, et le malade, en revenant à luimême, est courbaturé, brisé et peu apte au travail ; enfin l’amnésie des faits récents, la confusion des persoiiuei présentes, un état saburral des plus prononcés, sont encore des symptômes caractéristiques de la fugue épileptique.

Malgré un travail peu convaincant de Dezwarte (1), inspiré par Lemoine et qui tend à rapporter à l’épilepsie des fugues habituellement attribuées à l’hystérie, la même opinion tend

(1) Dezwarte, De l’origine épileptique de l’automatisme ambulatoire. Le Progrès Médical, 1895, II, p. 357.

à prévaloir généralement. Elle a été soutenue par Raymond, Babinski, Régis, Schultze, Heilbronner, cités par Joffroy et Dupouy,qui concluent, eux aussi, que l’automatisme ambulatoire sub-conscient, plus rare, dont les actes sont bien coordonnés, est un automatisme hystérique. Seul est épileptique l’automatisme ambulatoire inconscient, banal, dans lequel le sujet a l’air égaré et présente des troubles cérébraux évidents. Ce dernier automatisme accompagne ou remplace les phénomènes convulsifs ou vertigineux. Sa durée va de quelques minutes à plusieurs jours. La fugue ne diffère de l’épilepsie procursive que parce qu’elle serait plus longue, peut être aussi plus complexe dans ses manifestations.

4insi la fugue (1) « est un acte impulsif dont les caractères spéciaux ne diffèrent pas de ceux des autres impulsions épileptiques. Or, les impulsions épileptiques surgissent à la faveur d’un état de confusion mentale, obnubilant l’intelligence, paralysant la volonté, favorisant de par cela même les décharges impulsives commandées par une idée, hallucinogène ou non, qui se présente soudainement à l’esprit ; le sujet, devenu le jouet de ses perceptions vraies ou fausses (illusions, hallucinations), de ses instincts, de ses penchants acquis, ne peut se défendre contre cette idée envahissante, alors même que son intelligence seulement voilée (état crépusculaire) èn reconnaisse l’inutilité, l’inconvenance, la nocivité ou la criminalité....

« En résumé, l’automatisme ambulatoire épileptique est un automatisme confusionnel, irréfléchi, plus ou moins incoordonné, brusque et irrésistible, violent et brutal, peuplé d’hallucinations, le plus souvent complètement amnésique, à répétition fréquemment uniforme, naissant et disparaissant généralement de façon soudaine et inopinée, irreproductible enfin par suggestion hypnotique.

« Ce sont là des caractères qui le différencient nettement de l’automatisme ambulatoire hystérique par dédoublement de la personnalité et, partant, de la volonté, et qui le rap-

(1) Joffroy et Dupouy, loc. cil., p. 344 et sqq.

prochent des impulsions subites, stéréotypées comme des tics, des actes automatiq.ues que l’on rencontre dans la confusion mentale classique ; l’on peut dire, en conséquence, de l’épileptique ce que Séglas dit du confus : « Les idées délirantes, les hallucinations, les actes du malade ne sont que la manifestation d’un état d’automatisme psychique résultant de l’affaiblissement de l’activité mentale volontaire. »

Le diagnostic de la fugue épileptique est facilité lorsque l’anamnèse ou la constatation directe mettent en présence d’accidents épileptiques. Néanmoins il est possible par les seuls caractères de l’impulsion.

Est-on en présence d’une impulsion qui se produise au milieu de l’appareil de l’excitation maniaque « les accès de manie furieuse impulsive épileptique ont une physionomie caractéristique. En général, le délire y débute brusquement ; le malade, en peu d’instants y est porté à des tendances agressives, violentes. C’est dans cet état que l’impulsion se produit... Puis après une exaltation dont la durée est variable, mais généralement courte, de quelques heures à quelques jours, le malade se calme rapidement pour finir assez souvent par une phase de stupeur et d’hébétude à la suite de laquelle, comme sortant d’un affreux sommeil, il se retrouve d^ns son état normal. (1) »

Est-on au contraire en face d’une impulsion irrésistible sans excitation, on peut, avec Morel, J. Falret, Billod, donner comme éléments du diagnostic ;

Un trouble, caractérisé par une impulsion ou des tendances impulsives subites, irrésistibles, commençant inopinément et finissant de même, avec perte de la mémoire des faits accomplis pendant la période d’impulsion.

L’amnésie, malgré quelques exceptions, reste le symptôme cardinal.

Malheureusement ces symptômes sont fugaces et l’un d’eux, des plus importants, la perte du souvenir, ne peut se déterminer que par le témoignage du principal intéressé : difficulté grave en médecine légale.

(1) V. Parant père, loc. cil., p. 242.

Quelques auteurs, Garimond, Christian, ont essayé de démontrer qu’aucun des symptômes sus-énoncés n’a de valeur pathognomonique ; si on peut le leur accorder, c’est en ajoutant (V. Parant père), que cette sorte de dissection de symptômes, qu’ils ont tentée, n’empêche pas que réunis ils forment un tout bien homogène, que leur ensemble est démonstratif, permet de fixer l’opinion et d’asseoir un bon diagnostic.

Les fugues impulsives et démentielles de la démence précoce

L’existence de fugues au cours de la démence précoce a été signalée dès les premières monographies parues sur cette affection. Le seul travail d’ensemble publié est dû à Ducosté (1), qui décrit quatre types : les fugues d’instabilité, les fugues d’impulsion, les fugues de déficit intellectuel ou de démence légère, les fugues de démence profonde.

La démence précoce est une entité pathologique dont les limites ne sont pas assez précises pour que l’on puisse songer à en faire le cadre d’une description symptomatique. Nous n’avons pas le droit d’ébaucher ici, à propos de fugues, un examen critique de nosologie ni, parce qu’il y a des fugues qui ressortissent aux syndromes de l’excitation maniaque, de la dépression mélancolique et des délires plus ou moins systématisés, de nous demander si l’on peut grouper dans la démence précoce, et dans quelle mesure on le peut, ces divers états. La fugue n’est qu’un symptôme et pour son étude en l’occurence, nous renverrons d’abord aux chapitres des fugues mélancoliques ou systématisées ou au chapitre des fugues dans l’excitation maniaque, comme nous le ferions dans une étude séméiologique sur les troubles pupillaires, le refus d’aliments ou le vol.

Existe-t-il cependant dans la démence simple, dégagée des épisodes surajoutés, des fugues dont la pathogénie doive être attribuée à cette seule démence et dont le diagnostic puisse

(1) Ducosté, Les fugues dans la démence précoce. L’Encéphale, 1906, p. 579.

être fait d’après les caractères qui lui sont propres? C’est l’unique problème qui se pose ici et auxquels les faits répondent affirmativement.

Les fugues des déments précoces ont deux caractères principaux : elles sont impulsives et, étant inadéquates au motif invoqué par leur auteur pour les justifier, elles sont démentielles.

L’impulsivité du dément précoce est un caractère bien décrit par Christian (1). Le dément précoce peut être pris d’un besoin irrésistible de mouvement. Son activité est tout automatique. S’il est interné, elle lui fait parcourir un trajet toujours le même, dont le sol finit par garder la trace, ou accomplir des exercices empreints d’une certaine stéréotypie qui persiste des heures, des jours, ou des mois, selon la durée de l’automatisme et qui sont entrecoupés d’actes violents, rapides, inattendus.

L’impulsion à la fugue est de même nature que les autres impulsions ; elle est frappante par l’inattendu de son début. Un jeune homme s’évadera de chez lui un soir après le diner de famille ; placé à l’asile il cherchera à s’échapper à toute heure, vêtu ou non, par la porte ou par la fenêtre (Christian). Un dément précoce, employé à l’asile dans une équipe de travailleurs, s’évadera sans préparation aucune et sans chercher d’abord à se dérober à la surveillance des infirmiers (Collet). Cette soudaineté ne se préoccupe pas des circonstances extérieures. Tel de ces déments ne s’habillera qu’à moitié et sans argent, par un brouillard intense et une température de plusieurs degrés au-dessous de zéro il gagnera la campagne et disparaîtra. Cinq jours après, il arrivera chez des parents qui habitent à 300 kilomètres de son domicile. » Repris, il échappera encore brusquement et sous la pluie, marchera toute la nuit pour rentrer chez lui. C’est, dit Ducosté qui rapporte cette histoire, un véritable raptus impulsif.

(1) Christian, La démence précoce des jeunes gens, Ann. méd. psych., 1899, t. IX et X.

Collet a remarqué les mêmes caractères dans les évasions de déments précoces dont il donne plusieurs exemples. Elles se produiront comme un phénomène moteur soudain, non prémédité, qui aura tous les caractères extérieurs de l’impulsion. Elles interviendront à un moment quelconque de la maladie ; dans un cas (Collet) ce ne sera qu’après dix années de séjour à l’asile qu’un ancien fugueur fera tout à coup une tentative d’évasion. Cette fugue par excitation fonctionnelle (Hamelin), par réaction motrice (Cottu), se manifestera, soit avec les dehors du calme et de l’action délibérée, sans fantaisie ni exubérance, avec un air souvent gamin et plaisant qui en imposera à première vue et laisserait croire à une farce d’enfant, soit avec les marques de l’agitation, comme un épisode d’excitation violente et désordonnée, ressemblant aux impulsions épileptiques (Ducosté). La fugue de la démence précoce pourra comme la plupart des fugues être accomplie à pied ou avec tout autre mode de locomotion.

La durée sera variable. L’impulsion mènera un fugueur du Midi à Paris, conduira un autre jusqu’en Espagne. En général, au bout de quelques heures sa violence diminuera, le malade semblera s’orienter et chercher un refuge (Ducosté).

Ces fugues seront également marquées de l’affaiblissement intellectuel de leur auteur ; elles seront démentielles, h^n écrivant ce mot, nous souscrivons comme correctif à la remarque de Ducosté, que l’on doit ici entendre le mot démence comme l’expression d’un processus déficitaire souvent en voie d’évolution et non d’un état acquis avec une abolition complète de l’intelligence.

La démence se remarque à de nombreux détails ; interrogé sur le motif de son départ, le malade n’en donne pas d’explication ; il est parti sans motif: «fugues sans préméditation ni plan, dit Tanzi (1), entreprises au hasard sans argent, sans colère, sans peur et sans but; on lui demande qu’as-tu fait ; il se met à rire et sort de sa poche des futilités, un bout de bois, un bouton, un vieil anneau et c’est tout. »

(1) Tanzi, cité par Ducosté, hc. cil., p. 581.

Ou, s’il donne une explication, elle est puérile, niaise, manifestement insuffisante à justifier la fugue; s’il est parti, c’est pour fuir une contrariété, pour accomplir un pèlerinage ; il veut s’exercer à marcher, chercher le frais, passer le temps, voir des pays nouveaux, étudier l’astronomie, voir se lever l’aurore, se dégourdir les jambes (Tanzi) ; il est sorti pour prendre l’air et se dégourdir les jambes, pour guérir une fracture (Ducosté), pour marcher afin de satisfaire ses nerfs, d’éviter un bouleversement, de donner un libre essor à ses idées (Collet).

Lorsqu’il y a apparence de motif, les moyens ne sont pas raisonnés. Une jeune fille veut retrouver un jeune homme déterminé, c’est au bois de Boulogne qu’elle le cherche en errant (Ducosté). Aucun préparatif n’est fait ; les déments précoces partent sans argent ; le motif qu’ils donnent parait trouvé après coup pour justifier l’impulsion ; c’est ainsi que l’un d’eux part à bicyclette pour voir un parent, mais ne le trouvant pas, erre pendant douze heures dans la campagne. De même Albrecht (1) a remarqué l’absence de plan des déments qui s’évadent des asiles pendant leur travail.

La démence peut être plus manifeste encore (fugues de démence profonde de Ducosté) et le malade errer à l’aventure ou faire preuve dans un acte en apparence raisonné de la plus grande absence de discernement. Un évadeur brise deux carreaux d’une fenêtre de l’asile en se faisant des coupures aux mains, saute d’un étage et va sonner à la porte d’un quartier voisin, après quoi il sourit d’un air indifférent.

A*ussi ces fugueurs sont-ils aisément repris par les personnes à leurs trousses, parents, gendarmes ou gardiens, et lorsqu’ils ne sont pas poursuivis, la fugue se termine souvent par un retour spontané à la maison.

Les fugues se répètent fréquemment ; elles. récidivent, soit en reproduisant la fugue précédente par stéréotypie (Deny et Roy), (2) soit tout différemment.

(1) Albrecht, Allgemeine Zeitschrift, f. Psych. lxiii, 6, 1906.

(2) Deny et Roy, La Démence précoce, 1 vol., 1903.

La psychologie de la fugue du dément précoce n’est pas toujours aisée à établir, et l’on doit remarquer avec Collet qu’il est difficile d’indiquer le mécanisme psychologique exact des impulsions de sujets réticents et négativistes, qui se dérobent à l’analyse. Mais cependant on peut admettre que ces impulsions n’ont pas le caractère de l’obsession impulsive, et ne sont pas autre chose que des actes automatiques. Cela explique, ajoute Collet de son point de vue particulier, que les tentations d’évasion des déments précoces aboutissent plus rarement que celles des autres aliénés. L’automatisme du dément précoce agit avec irrésistibilité, mais sans hésitation, sans examen et par suite sans lutte et sans angoisse. Il ne s’agit pas non plus ici de l’automatisme apparent d’un état second; la conscience reste avec son unité. Il n’y a pas davantage de confusion des idées. Deny et Roy parlent bien de la subconscience de la fugue et plusieurs observations indiquent un certain degré de confusion que l’entourage rapporte à l’insolation ou à des excès, mais dans son automatisme le fugueur perçoit nettement ce qui se passe autour de lui, évite les obstacles, choisit son chemin, et quand il répond aux questions posées c’est par une réponse exacte ; s’il y a donc une apparente confusion, elle vient des caractères mêmes de la psychologie du dément précoce, de son incapacité d’effort, de son apathie intellectuelle, d’un trouble profond de la réflexion et de la systématisation des idées qui aboutit à un vide de représentation dans la conscience (Masselon) (1).

C’est ce phénomène, à proprement parler démentiel, qui donne l’explication du second caractère des fugues, la déménce et est la marque précoce de l’affaiblissement intellectuel.

Dans la fugue de la démence précoce, les actes sont coordonnés, mais sans combinaison intelligente.

La mémoire est conservée, avec des lacunes (Deny et Roy).

La diminution des sentiments affectueux, toujours si sensible chez le dément précoce, se marque par son insouciance du trouble où il peut laisser ses parents.

(1) Masselon, Psychologie des déments précoces, Th. Paris 1901-02.

On ne peut pas établir un rapprochement étroit entre ces fugues et celles des autres déments, ainsi qu’ont cru devoir le faire Joffroy et Dupouy (1). Des caractères tranchés les séparent et le travail de dissolution mentale suit une évolution dissemblable. Parmi les symptômes de la démence sénile même peu avancée qui s’observent aussi souvent dès le début de la démence paralytique et ne font pas partie du tableau habituel de la fugue de la démence précoce, on peut citer la puérilité capricieuse ou entêtée et la perte de la mémoire, notamment de celle des lieux ; le dément précoce sait où il va et il revient souvent de lui-même à son domicile. En revanche chez lui, les troubles de la systématisation des idées dominent et donnent souvent l’impression que les actes sont voulus, mais par une volonté qui ne sait donner des mobiles à ses actes, comme si au lieu de la mort lente des centres propre aux autres démences, il y avait simplement perte de contact ou coupure des moyens d’association des éléments de la conscience.

En résumé, que la fugue soit nettement impulsive ou plus visiblement démentielle, cela peut permettre une classification descriptive avec une subdivision selon le degré de l’affaiblissement intellectuel ; mais en tous cas on doit reconnaître que c’est essentiellement à la démence que la fugue, même impulsive doit son aspect propre et les éléments essentiels du diagnostic. Et cela justifie notre description de fugues impulsives et démentielles.

Par contre nous n’accorderons aucune valeur spéciale aux fugues d’instabilité dans la démence précoce. Lorsqu’elles dévoilent leur caractère démentiel, ces fugues rentrent dans les divisions précédentes et, lorsqu’elles ne permettent pas de le déceler encore, elles n’ont rien de différent des fugues décrites comme fugues de neurasthéniques, de psychasthéniques, de débiles, d’originaux ou de déséquilibrés. Ducosté n’a-t-il pas lui même appelé l’attention sur certains intermit-

(1) Joffoy et Dupouy,/oc. cii., chap. VIII.

tents à crises très légères, Pitres (1) et P. Janet (2), sur le besoin périodique de mouvement de certains individus d’apparence normale. Comment dès lors oser classer dans la démence précoce toutes les fugues de jeunes gens qui n’en ont pas les caractères spécifiques. Sans doute il est regrettable que l’on ne puisse toujours mieux établir un diagnostic précoce, mais grouper sous la même rubrique des fugues au demeurant banales et les fugues à caractères particuliers, ne serait-ce pas laisser la question entière et déplacer simplement la difficulté, même si l’on devait se borner ensuite, au cas où la démence ne s’affirmerait pas, à déclarer qu’il y a eu un arrêt dans l’évolution du processus.

Ce n’est pas qu’il faille méconnaître la forme fruste ou simple de la démence précoce dont l’intérêt apparaît dans le diagnostic des fugues, car elle conduit sinon à la fugue, du moins au vagabondage.

Wilmanns (3) divise le vagabondage de la démence précoce en trois groupes :

« 1° Les personnalités, saines et sédentaires à l’origine, très ordonnées jusqu’au jour où, entre vingt et trente ans, se produit une psychose aiguë grave, suivie d’incomplète guérison et de vagabondage ;

2° Au début parfaite santé ; puis soudain ou graduellement, sans cause appréciable, mobilité, instabilité, irrégularité de la vie, vagabondage;

3° Tares pathologiques originelles, dès la prime jeunesse lacunes morales et intellectuelles, instruction incomplète ; impossibilité d’apprendre un métier, d’où le vagabondage».

Le vagabondage de la démence simple reconnaît comme causes, soit l’insuffisance sociale, soit la défectuosité des sentiments moraux et affectifs et associe souvent le vagabondage et la prostitution (4).

(1) Pitres, Congrès de Bordeaux 1895.

(2) P. Janet, Les obsessions et la psychasthénie, t. I. p. 176,

(3) Wilmanns, Les psychoses des vayabonds, Centralblatt, xxi, 1902, Anal. Keraval. Archives de neurologie, 1901, ii, p. 408.

(4) Cf. Christian, loc. cit. Ilberg, Das jugendirresein, Volkmann’s Sammlung Klinischer Vortrage, 1898. N® 224. Tromner, Bas Jugendirresein, Halle 1900.

Nous noterons enfin au sujet du diagnostic de la fugue de la démence précoce, que si nous avons au début éliminé les épisodes surajoutés, on doit reconnaître qu’il peut survenir au cours de l’un d’entre eux une fugue de nature démentielle (1).

Nous devrons également mettre en lumière, après de nombreux auteurs, la facilité avec laquelle on peut prendre les fugues des déments précoces pour des fugues simulées. Ce danger doit surtout être évité par les experts en matière militaire. Le caractère maniéré, artificiel de diverses manifestations du dément précoce (Sérieux) (2), sa manière de garder indéfiniment une attitude absurde ou de répéter avec monotonie un même geste, la note d’ahurissement de son visage (Deny et Roy), la bizarrerie de son attitude, l’incohérence de son langage, ses néologismes, ses allures de fou de théâtre (Ducosté), son air de jouer un rôle et de se moquer de vous (Régis) (3), le 'rapprochement chez lui d’une tenue correcte, d’actes coordonnés et de l’absence de motifs suffisants, tous les phénomène désignés sous le titre de paramimie par Ziehen, paraîtront suspects à qui doit professionnellement être sur le qui-vive. Il suffit d’être averti pour qu’une observation prolongée permette de discerner l’allure démentielle de beaucoup des propos tenus ou des actes commis.

(1) Leupoldt, Allgem. Zeitschr. f. Psych., 17 mai 1901.

(2) Sérieux, La démence précoce, Rev. de psychiatrie, juin 1907, p. 264.

(3) Régis, L’officier dans l’hygiène mentale du soldat, L’Informateur 1909, p. 17.

Les Fugues dromomaniaques

Les fugues dromomaniaques sont celles qui résultent d’une impulsion, obsédante ou non obsédante.

Leur étude complète comprend deux parties : l’une, commune à toutes les impulsions est la séméiologie générale de ces troubles de l’activité qu’il ne nous appartient pas de reprendre ici et pour laquelle nous devrons nous contenter d’une brève analyse faite spécialement d’après les travaux de Pitres et Régis (1) et de Joffroy et Dupouy (2) ; la seconde est particulière à l’impulsion dromomaniaque ; comme il nous paraît superflu de recommencer en son entier la description excellente de la fugue impulsive qu’ont donnée ces mêmes auteurs, nous nous bornerons également à la résumer pjour pouvoir insister sur quelques points d’importance pratique évidente : le diagnostic des impulsions et les limites qu’il convient d’attribuer à la dénomination de fugue impulsive d’où découlent des conséquences médicolégales et thérapeutiques importantes. Nous étudierons enfin parmi les fugues impulsives encore peu décrites, celles où l’élément dromomaniaque n’existe qu’en vertu d’une association avec d’autres impulsions ou par un véritable choc en retour.

Avec Pitres et Régis nous admettrons qu’il y a impulsion, alors même que l’acte n’a pas été entièrement réalisé ; le

(1) Pitres et Régis, Les obsessions et les impulsions, 1 vol.Paris, Doin

(2) Joffroy et Dupouy, Fugues et vagabondage, chap. iv.

terme impulsion doit en effet s’appliquer à la sollicitation motrice involontaire vers un acte et non à cet acte lui-même dont l’exécution peut manquer.

L’impulsion qui, selon l’expression de ces auteurs, est la tendance même au réflexe, présentera plusieurs degrés d’après la hiérarchie des centres nerveux qui interviennent dans l’acte, depuis le réflexe spinal direct ou purement moteur — impulsion type ou maxima — jusqu’à l’obsession impulsive dans laquelle la tendance au réflexe et les résistances du moi se tiennent respectivement en échec, — impulsion la plus légère ou minima. « Il suit de là que le cadre de l’impulsion morbide ne doit pas être limité, ainsi que cela a lieu souvent, à l’impulsion consciente et obsédante, mais doit être étendu à tout l’ensemble des propensions pathologiques de l’activité volontaire vers le réflexe, depuis l’impulsion aveugle et automatique qui en constitue la manifestation extrême, jusqu’à l’obsession impulsive qui représente sa forme la plus atténuée, en passant par la gamme à transitions insensibles de ses nombreux intermédiaires» (1).

Dans cet ordre d’idées, Pitres et Régis distinguent trois types ou catégories d’impulsions :

1° Les impulsions motrices pures ou à réflexe direct dans lesquelles l’acte suit fatalement et immédiatement la stimulation, sans aucune action inhibitoire intermédiaire (1) ;

2° Les impulsions psychomotrices ou à réflexe retardé dans lesquelles l’acte suit fatalement, mais non toujours immédiatement la stimulation, avec intermédiaire émotif ou idéoémotif, mais sans action sérieuse d’inhibition ;

3° Les impulsions psychiques ou à réflexe interrompu dans lesquelles, entre la stimulation et l’acte qui n’est ni immédiat, ni même fatal, s’interpose un intermédiaire idéoémotif long, compliqué, douloureux, accompagné d’une lutte d’inhibition souvent victorieuse.

Laissons de côté les impulsions motrices qui ne nous intéressent pas.

(1) Pitres et Régis, loc. cü., p. 286.

Les impulsions psychomotrices aboutissent toujours à l’exécutioii de l’acte, mais la conscience et le souvenir sont conservés à un degré plus ou moins grand, ainsi que l’idée et l’émotion de l’acte et la notion de ses conséquences possibles. Seules manquent les opérations formant le pouvoir d’inhibition ; « ce pouvoir n’existant pas ou n’existant plus, il n’y a même pas essai de lutte et l’acte, bien qu’apprécié, est fatalement accepté et exécuté » (1).

Les impulsions psychiques représentent le degré le plus atténué de l’impulsivité, celui où la tendance au réflexe est combattue, souvent avec succès, par le pouvoir d’inhibition. Il y a lutte anxieuse, indécise, entre le pouvoir d’inhibition plus ou moins affaibli et la sollicitation anormale vers le réflexe. « Ici, dit Régis, les caractères constitutifs de l’impulsion existent encore, mais ils .se rapprochent déjà de ceux de la volilion physiologique, notamment au point de vue de la durée, quelquefois fort longue, du processus, qui contra.ste avec l’instantanéité de la décharge motrice automatique. »

Ce qui fait donc la différence capitale entre les impulsions psychomotrices et les impulsions psychiques, ce n’est pas l’état lucide de la conscience ni l’irrésistibilité qui existent dans l’un et l’autre cas, mais la lutte angoissante, l’émotivité antérieure à l’acte, le soulagement consécutif.

L’impulsion psychomotrice et l’impulsion obsédante peuvent se rencontrer successivement chez un même sujet. Dans une intéressante construction théorique, .loffroy et Dupouy assurent qu’il n’y a entre ces deux variétés qu’une question de chronologie (2). Pour eux, les obsessions des vrais obsédés évolueraient à mesure qu’ilsavancent en âge ; « le dromomane, par exemple, disent-ils, n’arrive pas du premier coup à l’angoisse pathologique de la crise obsédante et à l’impulsion irrésistible. C’est par un travail lent et prolongé que se constitue le paroxysme...

« Le malade, tout enfant, est un émotif et un impulsif; il est impressionnable à un degré très accusé et enclin à obéir immédiatement à ses tendances. A un moment quelconque de sa vie,

(1) Régis, Précis de psychiatrie, p. 127.

(2) JofTroy et Dupouy, loc. cil., p. 125.

et poussé par un mobile quelconque et fortuit, il éprouve le

désir ou le besoin de se déplacer ou de s’enfuir. L’élément

ainsi introduit dans son intelligence pourra devenir le noyau d’une idée fixe ou d’une idée obsédante... » Que l’impulsion ait lieu ou soit arrêtée, « un élément émotionnel, d’autant plus considérable que les ressources émotives congénitales sont plus riches, vient se joindre à l’idée première de la fugue... Le souvenir de l’idée réveillera l’émotion et l’amplifiera encore en raison des dangers courus ou appréhendés, des transes subies ou seulement imaginées.

« L’idée fait ainsi son chemin; elle se développe et réapparaît dans la conscience ; l’enfant est à nouveau sollicité de partir et l’émotion première est à nouveau ressentie avec plus de force encore qu’au premier jour... » Si la tendance est satisfaite, il n’y a pas d’obsession. L’obsession « ne prendra naissance que le jour où un obstacle se dressera devant l’idée impulsive, obstacle constitué par le refus de la volonté (c’est-à-dire de l’ensemble des autres tendances de l’individu), de se prêter à l’acte. A ce moment, une lutte s’engage et, l’émotion s’intensifie au point de produire l’angoisse ; l’impulsion peut devenir irrésistible. L’acte accompli, en l’individu libéré de la sollicitation à laquelle il a cédé, et fatigué au surplus d’avoir lutté contre elle, s’installe un sentiment de soulagement. »

Les auteurs que nous venons de suivre pas à pas montrent ensuite l’idée de fugue s’ancrant plus solidement du fait d’avoir été combattue, et l’émotion croissant parallèlement à l’intensité des efforts déployés, diminuant, en revanche, si l’obsession est satisfaite, l’impulsion obsessive se transformant alors en simple impulsion à répétition.

Leur pensée se résume à ceci : il n’y a obsession q^ue lorsqu’il y a angoisse, et « ce qui crée l’angoisse, c’est non la nature de l’idée, mais la résistance opposée à l’entraînement émotionnel. L’idée génératrice de l’obsession, l’idée de fugue en l’espèce, n’est pas toujours obsédante dès sa première apparition ; elle peut n’être qu’impulsive au début et devenir obsédante dans la suite, lorsque le sujet entrera en révolte contre elle. »

Cette ingénieuse description fataliste ne s’accorde peut-être pas toujours avec les faits cliniques, notamment avec le cas où l’obsédé arrive à triompher de son obsession, soit du fait d’un changement dans les conditions de sa vie jîsychologique, soit du fait d’une intervention thérapeutique. Pagnier (1), de son côté, admet que l’absence de résistance n’intervient que lorsque le sujet se rend compte qu’il ne gagne rien à s’opposer à l’impulsion (aboulie secondaire).

De ce qui précède on peut déjà tenir pour acquises, d’abord la division des impulsions en deux classes, selon leur caractère obsédant ou non obsédant, caractère dépendant de l’intervention plus ou moins nette du pouvoir d’inhibition, puis la notion de la succession possible d’une impulsion psychique obsédante et d’une impulsion psychomotrice simplement irrésistible.

Nous décrirons en peu de mots la fugue dromomaniaque obsédante, en suivant la captivante description de Joffroy et Dupouy, que nous n’avons pas la prétention de recommencer ici, et dont nous voulons simplement reproduire les traits principaux. Faisons remarquer toutefois, dès le début, et nous aurons occasion d’y revenir, qu’un très petit nombre d’observations ont été publiées permettant d’affirmer l’existence de fugues obsédantes.

La fugue dromomaniaque naît toujours sur un terrain particulièrement prédisposé, point sur lequel ont insisté tous les auteurs, quel que soit le nom dont ils se servent ; hérédité (Régis et Dubourdieu), dégénérescence (Magnan), psychasthénie (Janet, Séglas, Arnaud) ; c’est, disent Géhin, Arnaud, un fond d’aboulie qui permet l’éclosion de l’obsession, et Tanzi nomme cet état constitutionnel diathèse d’incoercibilité psychique, diathèse qui favoriserait l’apparition de l’obsession, laquelle n’est qu’un accident périodique, comme l’attaque convulsive dans l’hystérie. (Séglas).

Joffroy et Dupouy analysent les prodromes de la lugue, qui consistent en une fréquente mais non constante dépression

(1) Pagnier, loc. cit.

anxieuse, élément causal, ou simple coïncidence, qui est due parfois à une intoxication, une infection ou un surmenage, ou bien à des émotions ; ces causes épuisantes diverses, ne sont nullement nécessaires, le syndrome pouvant apparaître spontanément avec les seules ressources d’un cerveau dégénéré (Magnan). D’ailleurs, l’idée de fugue et l’anxiété peuvent s’appeler l’une l’autre par une réciprocité indifférente.

L’idée dromomaniaque se présente avec les symptômes classiques de l’impulsion : « Elle est involontaire, étrangère au cours des idées, parasite, discordante et combattue pour ces raisons. Elle est douloureuse, angoissante, envahissante et concentre automatiquement l’attention entière du sujet qui se laisse distraire de ses occupations pour ne songer qu’à elle, jusqu’en ses nuits où il rêve, insomnique ou endormi, qu’il l’exécute. L’angoisse est variable suivant les malades et les circonstances. Elle peut s’accompagner de troubles physiques divers, faisant partie de la symptômatologie du syndrome anxieux. »

L’irrésistibilité est plus ou moins grande ; la lutte peut durer des heures, des jours, des semaines, et peut faire appel à des moyens de défense plus ou moins ingénieux, destinés surtout à atténuer l’émotion ennemie ou à la satisfaire partiellement.

La conscience persiste, mais non une conscience complète : « Le dromomane, au cours de son accès, est toujours plus ou moins obnubilé et vaguement confus. Son attention volontaire est impossible et ses perceptions troublées ; certaines sont déformées, donnant naissance à des illusions ; d’autres n’atteignent point la conscience et s’arrêtent dans le subconscient ; les malades ne sont pas certains d’avoir ou de n’avoir pas accompli telle ou telle action. » Il y a là surtout un trouble de l’attention, l’esprit étant accaparé par l’idée et.par la lutte émotive. C’est, dit Séglas (1), une « désagrégation delà conscience personnelle, puisque l’impulsion représente une synthèse partielle tendant de plus en plus à l’autonomie et finissant même par dominer, obnubiler la conscience personnelle au moment

(1) Séglas, Traité de pathologie mentale, de G. Ballet, p. 162 et 163.

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de son exécution. » Et il ajoute, parlant des obsédés : « La vaste synthèse psychique qui constituait leur conscience personnelle s’est trouvée effacée un instant devant la synthèse nouvelle correspondant à l’idée obsédante de plus en plus précise et absorbante. Si, pour un moment, tous les éléments psychiques ont convergé vers un même but, s’ils semblent s’être groupés enune seule synthèse, en un état de conscience unique, celui-ci n’est justement que le dernier terme d’épanouissement de la synthèse pathologique, la manifestation la plus nette de l’asservissement et de l’éclipse momentanée de la conscience personnelle chez un sujet qui, pour un instant ou moins long, fut un véritable délirant. » Mais ces faits ne sont pas totalement subconscients et indépendants comme dans d’autres états de désagrégation mentale : « L’obsédé impulsif est conscient d’un côté qu’il est inconscient de l’autre (Séglas)». Les observations notent souvent cet état d’obnubilation : complètement ahuri, déclarait déjà Dagonet (1) de son malade, on lui aurait infligé les plus mauvais traitements sans provoquer chez lui les moindres signes de réaction morale.

La conséquence de cette inconscience, de cet état de distraction, est l’amnésie, une amnésie toute partielle ne portant que sur les détails. Pour Schultze, (2) l’angoisse en serait la véritable et suffisante cause ; une angoisse un peu vive pouvant amener un certain degré d’amnésie antérograde ou même rétrograde. Mais, il semble qu’il ne soit même pas besoin de faire intervenir habituellement ce facteur : la tension d’esprit sur une idée ou vers un but qui existe à un haut degré dans l’obsession impulsive, peut suffisamment captiver l’esprit pour le distraire de tous autres objets dont le souvenir ne sera pas susceptible d’être rappelé, puisqu’ils n’ont pas été perçus.

La lutte angoissante a deux issues : ou la volonté est victorieuse, et il y a soit un soulagement considérable, soit un malaise qui met un certain temps à se dissiper, ou bien la fugue

(1) J. Dagonet, Journal de médecine mentale 181)9 p. 356.

(2) Schultze loc. cii.

s’opère après un certain temps de lutte. Dans ce cas, au fur et à mesure que se développe la fugue, le sentiment d’angoisse fait place au bien-être. Nous estimons cependant qu’on aurait tort de faire de ce sentiment de soulagement trop exclusivement la contre-partie de l’angoisse, car le bien-être n’est pas étroitement lié à son existence et à sa disparition ; il s’observe en effet dans les fugues par impulsion psychomotrice sans angoisse et dans les fugues des enfants capricieux ; chez les maniaques il est produit par la satisfaction du besoin de mouvement ; et chez les mélancoliques en fugue il se manifeste au cours du voyage (Lalanne), alors que ces malades ne cessent pas pour cela d’être en puissance d’anxiété.

Au moment où cesse le besoin d’activité qui a poussé irrésistiblement le malade à la fugue, la marche continue pendant quelque temps, comme si le malade était monté (Dubourdieu), mais « la crise cesse enfin ; la force impulsive est épuisée. L’obsédé revient à lui ; il se retrouve en un lieu souvent inconnu et fort distant de son domicile. Il est navré de ce qui lui est arrivé ; il se lamente et pleure ; sa dépression peut aller jusqu’au suicide. Il rentre honteux, effrayé des conséquences de son acte (perte de sa place, chagrin causé à sa famille, etc.) If regagne son foyer, épuisé, minable, triste et repentant ; il manifeste d’amers regrets, affirme son innocence et jure de ne plus recommencer. Mais parfois il n’a pas le courage de refaire la route ; il se fait arrêter, n’osant même, par pudeur, narrer son aventure, ou écrit aux siens, oubliés jusqu’à ce jour, qu’ils viennent le rechercher. » (1)

Il est un certain nombre de caractères secondaires que Joffroy et Dupouy énumèrent à la suite de leur description : ces caractères ne sont pas constants; ce sont : la précocité des fugues, fait que la plupart des observations confirment; un malade de Régis fit sa première fugue dès l’âge de trois ans; — la soudaineté du départ ; elle paraît être en raison inverse de la lutte subie; —la précipitation continueet sans arrêt du déplacement ; les auteurs font eux-mêmes sur ce point les réserves

(1) Joffroy et Dupouy, loc. ciL, p. 137.

nécessaires ; — l’accaparement de l’individu par l’idée obsédante, le malade satisfaisant à peine ses besoins vitaux, la faim (Ballet), le sommeil (Briand) ; cela est vrai aussi de beaucoup de fugues non obsédantes ; — enfin l’absence de délits, déjà signalée par Géhin ; cette dernière assertion est sujette à caution ; nous verrons plus loin que des associations obsédantes délictueuses peuvent se produire, que dans leur impulsion les dromomanes ne sont pas exempts de commettre des délits, et que leur fugue peut elle-même en être un. A ces symptômes secondaires, mais très intéressants que présentent les impulsifs, il faut ajouter une mention des rêves de voyages qui tantôt précèdent, tantôt accompagnent les prodromes de l’accès.

Dans les pages qui précèdent, nous avons tenu à ne pas noys écarter de la description de la fugue dromomaniaque faite par les auteurs les plus qualifiés, et nous avons surtout insisté avec Joffroy et Dupouy sur les caractères de la fugue obsédante ou psychique. Nous devons maintenant examiner, avec, sous les yeux, les observations publiées si l’on est en droit de poser fréquemment le diagnostic de fugue dromomaniaque, et à laquelle des variétés d’impulsion, obsédante ou non obsédante, appartiennent ces observations. Cet examen fait, nous devrons poser les éléments du diagnostic différentiel entre les fugues impulsives et les fugues que l’on peut cliniquement confondre avec elles. Après quoi nous indiquerons d’un mot, car ce serait sortir du sujet qui nous est assigné que d’insister, les questions de droit pénal, d’assi.stance et de thérapeutique, dont la solution dépend d’un diagnostic précis.

Il paraît évident que la fugue obsédante est très rare : Joffroy et Dupouy l’ont déjà fait observer; ils n’en citent pas plus de dix exemples, et s’il en est d’autres qui ont pu leur échapper, nous pourrions en revanche contester quelques-uns des leurs. C’est ainsi que Dagonet (1), en décrivant nettement chez son obsédé la lutte angoissante avec actes de défense pour ses impulsions homicides et pour ses impulsions à des actes

(1) J. Dagonet, loc. cii.

étranges, n’indique aucun phénomène analogue pour les actes d’ailleurs variés qui méritent le nom de fugues. La lutte est rudimentaire dans le cas deBregman, (1) L’alcoolique dromomane de Pauly (2) n’est pas obsédé. Le soldat sur lequel Grasset (3) a publié un si intéressant rapport médico-légal, a-t-il jamais eu une période de lutte angoissante? cela ne ressort pas à la lecture de ses aventures : « c’est, dit l’auteur, une idée qui se reproduit de temps en temps, paroxystiquement ou par crise, et qui ne dure pas longtemps ; l’idée d’obsession, parce qu’elle devient rapidement impérieuse, se transforme presque instantanément en impulsion et il y cède en partant », alors même que des sollicitations extérieures prêteraient appui à ses tendances inhibitrices, si elles existaient.

Plus caractéristique est l’observation de Régis dans la thèse de Dubourdieu (4). Le malade a des prodromes assez longs pour chaque fugue, céphalée violente, insomnie, agitation, besoin de mouvement, idée devenant impérieuse. Il n’en parle pas cependant, ne calcule rien, n’arrête pas de plan de voyage ; finalement un brusque départ se produit.Mais ce n’est vraiment que lorsque, engagé volontaire, il a de nouvelles impulsions, qu’en présence sans doute des conséquences graves de son escapade, il sent une lutte intérieure s’engager ; il continue de faire son service, mais devient plus sombre et songe à partir ; sa lutte dure trois jours, au bout desquels il cède à son désir impérieux.

Dans une observation de Biaise (5), les fugues ne sont pas motivées ; elles sont précédées d’une période de découragement et de tristesse, et quelquefois cette période remplace la fugue. Pendant qu’il lutte, le malade souffre; l’obsession dure quelquefois sept ou huit jours ; si, au contraire, elle reçoit satis-

(1) Bregman, Un cas d’automatisme ambulatoire {fugues, dromomanie), Neurologisches Centralblatt, 1®"’ sept. 1899.

(2) Pauly, Psychose alcoolique avec dromomanie. Lyon Médical, 14 mai

(3) Grasset, L’Encéphale, oct. 1908.

(4) Dubourdieu, La dromomanie des dégénérés, Th. Bordeaux, 1893-94,

(5) Biaise, Impulsions, amnésies, Th. Paris, 1886-87, p. 35.

faction au bout d’un jour ou deux, la fugue s’accomplit ; le malade se sent plus à l’aise et déplore ce qu’il a fait ; il pleure et, s’il le peut, revient. Presque toujours ses impulsions l’ont pris au printemps ou à l’automne : « Lorsqu’une de ces crises doit s’emparer de lui, il est durant quelques jours dans un état affreux. Les idées de fuite l’obsèdent, il les chasse, elles reviennent ; il n’a d’abord aucun plan, mais peu à peu le plan se dessine dans son esprit ; en vain il se raisonne et se dit : « Non, tu ne feras pas cela, c’est impossible. » Sa pensée y revient toujours, il faut qu’il parte, il est vaincu. Autrefois ces impulsions à fuir étaient b'eaucoup plus puissantes, bien qu’il n’y ait eu jamais de motif à ses fugues. A .son retour, il implorait son pardon, chaque fois l’obtenait et se promettait de ne jamais recommencer ; inutile résolution ; sous l’influence d’une nouvelle crise il y cédait encore. Telle était la puissance de ces obsessions à fuir que bien souvent pendant son sommeil (et cela s’est produit même ces dernières années), il rêvait être parti et se réveillait en pleurs et désolé, heureux à son réveil de se retrouver chez lui.

« Tout récemment, depuis son mariage, sa force de résistance aux impulsions s’est accrue ; deux fois même il est parti et revenu ; la première fois, en juillet, on n’en avait rien su, il est parvenu à le cacher ; la seconde fois, en janvier, après avoir vagabondé toute une nuit en voiture, en chemin de fer, il rentra le lendemain, brisé, les membres douloureux, ce qui lui arrive toujours du reste après ses crises. La dernière fois la lutte fut plus longue, elle dura plusieurs jours, et la nuit et le jour qui précédèrent son départ il souffrit horriblement ; vaincu, il est parti, mais la honte de revenir l’éloigna pendant deux ans du toit conjugal.»

Voici encore une observation très explicite (1) :

Un brigadier d’artillerie, ancien fugueur scolaire, « est pris d’un irrésistible désir de s’en aller sans motif et sans but. Il cherche à repousser cette obsession qui le hante, à la dominer, et pendant un temps il y parvient, aidé en cela par sa mère, à

(1) Régis, Observation inédite.

laquelle il promet de ne pas céder à la tentation... Au bout de plusieurs semaines enfin, plus travaillé que jamais par son idée, il cède brusquement, tout d’un coup, incapable de résister davantage. De Tarbes, il part à bicyclette pour Pau, et de là prend le train pour Saint-Sébastien d’abord, pour Madrid ensuite, d’où il écrit à sa famille qu’il ne rentrera plus et qu’il va essayer de trouver une situation. » Il se laissa ramener néanmoins. Pendant six mois l’obsession di sparaît. Mais un jour elle revient, exactement la même, dans les mêmes conditions. Il lutte durant un mois, puis un matin, brusquement, après avoir passé la nuit avec une femme, sans que du reste il y ait la moindre relation entre ce fait et sa fugue, il part à nouveau, arrive à Bordeaux, se disant en permission, puis, au moment où sa famille va être mise au courant, il repart et se rend à Hambourg, où il reste dix jours. A ce moment, la crise finie, il télégraphie au colonel de son régiment pour annoncer son retour, sans même songer à attendre, pour envoyer ce télégramme, d’être arrivé à Paris, ce qui lui eut évité d’être considéré comme déserteur à l’étranger.

Dans le cas de Gourévitch (1), la lutte est aussi constatée. Il en est de même dans une observation de Benon et Froissart (2). Une malade de Raymond (3) présente aussi de l’angoisse et quotidiennement fait en courant rapidement une cinquantaine de kilomètres. L’observation de beaucoup la plus détaillée et la plus probante est celle de Joffroy et Dupouy. Elle est à lire en entier. En voici quelques traits : dès l’âge de huit ans, leur malade accomplit des fugues à caractère obsédant ; il lutte contre l’idée et se sent devenir angoissé ; il finit par céder et part ; les premières fugues se font à pied. Mais il grandit, et quoique encore au collège, il loue des voitures... Etant soldat (engagé), un nouvel accès survient avec l’idée impérieuse, obsédante, de partir ; le malade résiste. Un jour cependant, sachant ce qui

(1) Gourévitch, Jour, névropatologuii ipsichiatrii, Moscou 1906, p. 58.

(2) Benon et Froissart, Fugues diverses chez un obsédé alcoolisé. Conditions de la fugue. Journal de Psychologie, 1909, p. 217.

(3) Raymond, Un cas de fugue consciente, Journ. de Méd. et de Chir. pratiques, 10 septembre 1905.

allait arriver fatalement, à savoir une désertion militaire, (c’était la seconde), il résout d’en finir et se tire un coup de son révolver d’ordonnance ; à l’hôpital militaire on le réforme.

L’idée de fugue s’introduit insidieusement dans son esprit, le pousse à élaborer des projets, et le force à accomplir des préparatifs, ceux-ci nous paraissant surtout devoir être envisagés comme procédés de défense contre l’idée obsédante. Dans le même temps, en effet, que surgit l’idée de départ, naît l’idée de son impossibilité et la lutte s’engage entre elles deux. Jamais il n’est parti sans une lutte plus ou moins longue. Devenu professeur, toute lajournée, il pense à son départ, à son éloignement ; en corrigeant ses devoirs, il se faità lui-même cette réflexion : « Oh ! ce n’est pas moi qui corrigerai le prochain, car je serai loin dans quelques jours.» Il essaie de rejeter cette idée qui s’impose à lui de plus en plus, même la nuit, le réveillai!l dans son sommeil.

« Il consent, pour gagner du temps, à faire des préparatifs de voyage, à déposer des bagages à la consigne. II satisfait ainsi, dans une minime partie, l’idée parasite. Si ellese contentait de ce simulacre ! Et, de fait, il a réussi parfois, grâce à cet ingénieux procédé, à la vaincre. La période de fermentation obsédante écoulée sans encombre à l’aide du dérivatif indiqué et le calme revenu, le malade retirait la valise mise en consigne, sans que personne ait pu se douter de ce qui venait de se passer.

«Mais d’autres fois, après un combat de huit ou dix jours, il est épuisé et, pour avoir la paix, pour ne plus être en proie à la fatigue qui résulte de cette lutte sans merci, il cède et s’en va... Il sent alors comme un dédoublement de son moi, une volonté parasite lui disant ; il faut que tu t’en ailles. Une fois en chemin de fer il est enfin tranquille, il ne se sent plus écartelé par les forces opposées des deux influences, des deux volontés antagonistes. »

Nous avons tenu à citer avec des détails les observations précédentes, car elles sont à peu près les seules nettement caractéristiques de fugue obsédante. On voit ainsi combien bref serait le chapitre de la dromomanie, si on adoptait la définition trop restreinte de Joffroy et Dupouy : la fugue dromomaniaque est la fugue obsédante.

Au contraire, si, à côté de la fugue obsédante, on aborde l’étude de la fugue impulsive simple, on est en présence d’exemples très nombreux, et ce sont eux principalement qui font la difficulté du diagnostic clinique et médico-légal.

Pour ne pas allonger ce chapitre plus que de juste, nous serons très bref à leur égard ; aussi bien les principaux symptômes nous sont déjà connu. Un des faits capitaux est le mode de début. Toutes les observations, celles de Géhin, Pitres, Régis, Challan de Belval, Chavigny, s’expriment de même : brusquement, soudainement, spontanément, sans le moindre examen et sans hésitation, sans que le malade s’attarde à le discuter, surgit un besoin irrésistible. Un inculpé que nous avons eu à examiner après avoir diné en famille (à Toulon) descend avec l’intention d’acheter du tabac et, suivant une idée soudaine, va à la gare, prend un billet pour Marseille et ne s’arrête qu’à Dijon; en une autre circonstance, se trouvant à Marseille et entendant un voyageur prendre un billet pour Bordeaux, il est pris subitement du désir irrésistible d’aller voir l’Exposition maritime et prend le train. L’impulsif part sans organiser sa fugue, sans effets et sans argent, au cours d’une promenade ou d’une course quelconque, en quelque lieu qu’il se trouve et si bien qu’il y soit, abandonnant son travail et sa famille, dédaigneux de sa condition sociale, insouciant de tout ce qui n’est pas son idée, quelles que puissent être les conséquences de son acte, qu’il soit un enfant, un ouvrier ou un soldat, et cela pour un temps indéterminé, qui peut aller jusqu’à un véritable vagabondage à travers la France.

Le seul élément vraiment caractéristique de l’impulsion est ici tout négatif ; c’est une absence de motifs, un manque de raisonnement, un déclanchement immédiat. Il suffit d’étudier la vie de Ra..., disent Pitres et Régis d’un déserteur, (1) pour constater qu’il s’agit là « d’impulsions appartenant au second degré, à celles dans lesquelles l’obéissance à la propension motrice ne s’accompagne déjà plus de résistance et se fait passi-

(1) Pitres et Régis, Les obsessions et les impulsions, p. 401.

vement... L’inculpé exécute son acte impulsif spontanément, sans que sa volonté intervienne pour l’empêcher ou même pour essayer d’y résister, x

Les conditions psychologiques de la conscience ne sont pas sensiblement différentes de celles de l’impulsion obsédante, à l’exception, bien entendu, de tout ce qui dérive de l’angoisse. L’impulsif psychomoteur a conscience de son état, il s’en souvient, il l’analyse, mais, phénomène très important, son impulsion lui paraît un acte étranger à lui-même, supérieur à sa volonté ; il y assiste comme du dehors, et s’il peut y être indifférent, il lui arrive d’en être navré; comme un malade de Régis, il se demande ce qu’il a dans la tête pour qu’il en soit ainsi. Mais son regret ne va ni jusqu’à l’inquiétude, ni jusqu’à l’effort, c’est un indifférent et un aboulique. Tout au plus comme un malade de Raymond et Janet (1) éprouve-t-il un sentiment de malaise et de froid pendant sa fugue. Les éléments supérieurs de l’intelligence n’interviennent pas, sinon pour assister au spectacle ; le fugueur est ici un sous-conscient, un polygonal. Les observations de divers auteurs montrent d’ailleurs la coexistence à peu près constante de troubles hystériques, somnambuliques, parfois épileptiques, très caractérisés, sans qu’on soit en droit pour cela d’attribuer une nature hystérique à l’impulsion qui se déroule en pleine conscience du sujet. Ces malades sont d’ailleurs des suggestionnables, des dociles, comme la petite Céline de Géhin, qui, mise au couvent, se montre instable, incapable de travail et d’application, mais obéissante et sans envie de se sauver.

Les fugues par impulsion psychomotrice sont donc des fugues d’un réflexe inférieur, auxquelles la volonté n’a aucune part et qu’elle ne peut même pas empêcher. Elles se passent devant la conscience du sujet, auquel elles paraissent étrangères ; le déclanchement en est brusque, comme automatique.

Ces divers éléments du diagnostic permettront de ne pas les confondre avec d’autres fugues qui peuvent présenter une par-

(1) Raymond et Janet. Les obsessions et la psychaihénie, t. ii, p. 415.

tie des mêmes symptômes, tels que la soudaineté, la persistance de la conscience et le souvenir, chez des individus habituellement débiles d’intelligence et, par conséquent, sujets aux réflexes courts et dépourvus de forte inhibition volontaire, mais qui ne sont nullement des fugues psychomotrices irrésistibles.

Telles sont d’abord les fugues de l’enfant normal entraîné par la curiosité, l’imagination ou l’attirance des émotions, celles du débile, « être faible, chétif, malingre de l’intelligence, mais sans perversion instinctive, viciation mentale ou troubles délirants », selon la définition de Joffroy et Dupouy ; ce sont des fugues par caprice, par entraînement, attirance ou irréflexion, par simple besoin de marcher ou par instinct sexuel. Ces fugues sont des fugues voulues, d’une volonté mal éclairée et séduite peut-être, mais qui aura à lutter pour la fugue contre les obstacles des parents ou de l’entourage et contre la timidité du sujet.

Puis, c’est le cas des malades décrits par Pitres (1) qui ont un impérieux besoin de marcher, de se déplacer instantanément ; cela paraît être l’unique, ou tout au moins le principal phénomène pathologique qu’ils présentent. Les sujets de ce groupe sont à peine des malades. Ce sont les déambulateurs simples qui, par un besoin impérieux d’activité, marchent sans arrêt, les trimardeurs qui n’exercent pas de métier et les ouvriers errants qui en ont un, mais qui sont trop instables pour conserver une place. Ces derniers sont voisins des vagabonds par insuffisance sociale de Marie et Meunier. Dans ces trois états permanents, la volonté a une influence considérable sur la marche de l’impulsion.

Ces marcheurs sont g^roches de nombreux états peu définissables, d’abord de cette classe d’instables, d’hypocondriaques ou de psychasthéniques, auteurs des fugues d’attirance ou de répulsion de Joffroy et Dupouy, des pauvres Juifs Errants de Meige (2) ou des plus fortunés oiseaux de passage,

(1) Pitres, L’automatisme ambulatoire dans ses rapports avec l’épilepsie. Comptes rendus du Congrès de Bordeaux, 1895, p. 247.

(2) Meige, Etude sur certains névropathes voyageurs. Le Juif Errant à la Salpêtrière. Th. Paris, 1892-93.

clients perpétuels de sanatoriums, de villes d’eaux, de stations de climat et d’altitude, puis des mythomanes errants et des fabulants actifs de Dupré (l) et Traunoy (2), qui vivent les aventures que d’autres se contentent de rêver, de ces prédisposés d’Arnaud qui se font soldats ou marins par amour des aventures et deviennent les clients ordinaires des conseils de guerre (3), enfin des vagabonds littérateurs ou artistes et des vagabonds fantaisistes de A. Marie et Meunier (4) qui, sans tares psychiques ou nerveuses caractérisées, préfèrent, momentanément en général, la vie errante, par goût ou par profit, lorsque ce n’est pas une condamnation antérieure qui les y oblige.

Chacune de ces variétés de fugueurs ou de vagabonds peut invoquer l’irrésistibilité de son besoin, la faiblesse de sa volonté. Devant la persistance de la conscience et du souvenir, devant l’absence d’une véritable idée délirante, en présence de ce tableau qui, par ses caractères négatifs, rappelle celui de l’impulsion psychomotrice, on sera tenté de faire bénéficier ces divers malades des conséquences attachées à l’impulsion du second degré. Mais ni la médecine légale, ni l’assistance des aliénés, ni la thérapeutique ne peuvent s’en accomoder.

L’impulsif est irresponsable, et si son impulsion est dangereuse, il doit être interné ; une impulsion, quelle que soit sa nature, disent Pitres et Régis, n’en est pas moins une impulsion, un acte accompli en dehors de la volonté libre, et elle échappe à la responsabilité dans une mesure variant, non pas avec son origine, mais avec son intensité. (5)

Or, « si l’état de la responsabilité est discutable’et variable dans les impulsions du premier degré, les impulsions obsédantes, où la volonté encore existante peut lutter et parfois même triompher, en revanche dans les impulsions des deux

(1) Dupré, La Mijthomanie. Bulletin Médical, Mars-Avril 1903.

(2) Traunoy, La Mythomanie, Th. l’aris 1905-06.

(3) Arnaud, Traité de pathologie mentale, de G. Ballet, p. 632.

(4) A. Marie et Meunier, Les vagabonds.

(5) Pitres et Régis, loc. cil., p. 407.

derniers degrés, les impulsions psychomotrices et les impulsions motrices, la responsabilité est nécessairement abolie, la volonté y étant nulle et l’irrésistibilité absolue .» (Régis, obs. de Roland.)

Il n’en est pas de même chez les autres voyageurs, qui n’ont droit qu’à une atténuation plus ou moins grande de la responsabilité, selon les circonstances et la nature des actes commis, n’étant que des débiles ou des déséquilibrés, des demi-fous, selon l’expression de Grasset, qui a fait si bien fortune dans la presse quotidienne.

Un diagnostic exact des impulsions s’impose d’autant plus que des impulsions voisines, les impulsions au vol notamment, présentent les mêmes difficultés de diagnostic et que l’expert n’a souvent que les allégations des inculpés et un dossier incomplet à sa disposition, éléments trop favorables à des simulateurs qui n’ont pas d’autre effort à faire que d’affirmer l’irrésistibilité de leur acte.

De même en sera-t-il pour l’assistance à donner aux fugueurs, pour les conseils thérapeutiques, éducation de la volonté, acquisition de motifs de résistance aux désirs impulsifs, parmi lesquels on ne négligera pas les éléments moraux. Nous n’avons pas ici le droit d'aller plus loin que cette simple mention des difficultés du problème et de la nécessité absolue d’un diagnostic précis.

Le diagnostic se fondera principalement sur la recherche des antécédents personnels similaires de l’individu examiné, sur les qualités de ses opérations psychologiques en dehors de la fugue, sur la préparation de l’impulsion dans le subconscient, sur le dédoublement particulier de la personnalité ou la dissociation psychique qui se fait entre l’impulsion et la conscience, sur la part de la volonté et de l’irrésistibilité qu’on devra examiner de très près pour juger à quel point celle-là aura été violentée et à quel degré le consentement sera absent, car accéder à un désir sans hésitation et sans contrôle est souvent un acte d’aboulique et de débile, mais non un acte d’impuissant total, d’aliéné.

Fugues associées et fugues par ricochet

Il est chez les obsédés une double série de fugues sur lesquelles rattention n’a guère été appelée et dont seuls Joffroy et Dupouy ont dit quelques mots. Ce sont les fugues qui viennent en aide à d’autres impulsions ou leur sont associées, et celles qui naissent en contre-coup ou parfois comme un acte de défense en face d’une obsession envahissante.

Dans la plupart des obsessions et impulsions, la lutte angoissante ne va pas sans une certaine agitation motrice ; pour distraire son esprit le malade se promène, quitte son travail et par une ébauche de fugue, cherche à faire diversion à^ses préoccupations. Il peut y réussir, et le calme revient dans ses actes comme dans son esprit.

Mais l’impulsion (autre que la dromomanie), peut être la plus forte et pour la satisfaire, l’obsédé sera obligé à un déplacement que l’on pourrait à tort qualifier de fugue ; le kleptomane ira vers le grand magasin, le pyromane vers la meule de gerbes, le suicide vers la rivière, le coupeur de nattes ou le frôleur vers les foules ou les cohues. Si fréquemment c’est la tentation qui détermine la chùte, si l’occasion fait le larron, il arrive dans ces cas que l’idée devienne dominatrice dans la retraite même où s’est volontairement isolé l’impulsif et l’oblige à sortir de sa cachette. A voir l’impulsif, à écouter le récit de son obsession impulsive, on y retrouvera les phénomènes d’obnubilation angoissée de la conscience, d’irrésistibilité, puis, après assouvissement, de soulagement en même temps que de repos et de calme physique qui pourront donner le change et faire croire à une fugue dromomaniaque. Mais il ne faut pas s’y tromper : s’il y a eu obsession, l’objet de l’impulsion n’est pas la fugue, et la satisfaction provient du vol accompli, de la boisson ingérée, de la flamme contemplée, et non de l’espace parcouru ou du besoin de marche satisfait.

Les exemples sont nombreux où la fugue est, selon le mot de Joffroy et Dupouy, la servante et non l’associée de l’impul-

sion. Larroussinie (1) en donne un exemple chez un pyromane et Lasègue cite un cas associé à l’exhibitionnisme et deux observations chez des dipsomanes (2) ; dans l’une, une honorable mère de famille fuit périodiquement de cabaret en cabaret, jusqu’à plusieurs kilomètres de son habitation ; dans l’autre, un haut fonctionnaire en disponibilité vit en partie double : en état normal, il est dans ses terres ; pendant ses crises, il habite dans un hôtel parisien de troisième ordre, où il loge à l’insu de ses amis jusqu’à la fin du paroxysme.

Il peut y avoir aussi une véritable association, et l’on ne sait alors laquelle domine des deux impulsions, comme dans les observations très concluantes de Souques (3), de Raymond et Janet (4), et où l’on se demande si le principal besoin est de boire ou de marcher.

La fugue peut alterner avec une autre obsession. Un malade signalé par Billod (5), poussé par d’irrésistibles tendances à voyager, servait par période comme domestique pour suffire aux dépenses de ses nombreux voyages, qu’il poussait jusqu’en Italie et en Angleterre et ne pouvait, malgré ses résolutions, se fixer définitivement dans une ville, entraîné qu’il était à chercher plus loin un séjour qui lui convînt. Au cours d’un internement, cette impulsion s’apaisa, mais à sa place il naquit une propension irrésistible au vol, qui alla jusqu’à lui faire prendre les tabatières dans les poches des déments et, à table, le pain de ses voisins.

Enfin un dernier rapport, et non le moins intéressant, est le cas où la fugue n’est que la conséquence de la lutte intérieure, où elle devient le moyen de défense, mieux encore, l’instrument du triomphe contrel’obsessionredoutée ou coupable. C’estla fugue par ricochet.

Tel était Lemaître, dont Morel (6) a décrit l’histoire, poursuivi par l’idée de tuer son beau-père ou sa femme :

{l)L,aTroussinie, Delà dissimulation chez lesaliénés,Th. Paris, 1892-93.

(2) Lasègue Etudes médicales, t. II p. 257,

(3) Souques, Arch. de Neurologie, 1892, ii, 61.

(4) Raymond et Janet, Les obscr.rdons et la psgchasthrnie, t. ii, p. 425.

(5) Billod, Arch. cliniques des maladies mentales, t. i, p. 496.

(6) Morel, Traité des maladies mentales, p. 423.

afin d’échapper à cette tendance, qui l’entraînait de façon irrésistible, il s’enfuyait du toit conjugal avec l’argent qü’il pouvait emporter ; il parcourait alors les campagnes, entrait dans les cabarets et commettait des excès incroyables. En l’espace de deux ans, ce malheureux n’a pas vécu dix mois dans son domicile.

Dansson mémoiresur la claustrophobie,Bail (1) cite un jeune homme qui, saisi parfois d’une terreur panique à l’idée de se voir enfermé seul, se voyait obligé de descendre au milieu de la nuit dans la cour de sa maison et même de se faire ouvrir la porte cochère pour errer dans la rue jusqu’aux premières lueurs du jour ; et une femme qui, montant dans la tour St-Jacques et prise de la même angoisse, descendit jusqu’au bas comme un trait, bousculant tout sur son passage. Il raconte aussi, d’après Meschede, le fait d’un homme obligé d’aller camper la nuit dans les bois ou dans les champs ; et. d’après Baggi, d’un peintre qui se sauve, par un vrai raptus, du local d’un concours en loge.

L’analyse des faits sera plus intéressante encore si la fugue par ricochet s’observe chez un malade sujet déjà à des fuites impulsives. Le maître d’études qui fait le sujet de l’observation de Dagonet (2) est un récidiviste du voyage et des aventures impulsives. Un jour,— la scène se passe sous l’empire, — ayant lu sur une affiche l’annonce d’une conférence de Jules Simon, il brûle de l’envie de s’y rendre pour crier : vive la République ! En vain il lutte, l’obsession ne cesse qu’à la suite d’un départ précipité pour Caen. Plus tard, pris du besoin impérieux de tuer un des enfants qu'il est chargé de surveiller, il part fiévreusement de la ville qu’il habite pour Paris ; il en revient sans s’y arrêter et presque aussitôt y retourne pour, l’air ahuri, mais conscient de ses actes, se présenter chez le commissaire qu’il supplie de le faire i nterner.

Non moins curieux est l’acte de Ha..., impulsif avec tendances à la fugue, à la boisson, à l’incendie, au suicide et à l’homi-

(1) Bail, La claustrophobie, Ann. inéd. psychol, 1879, ii, p, 378.

(2) .1. Dagonet, loc. cil. 1869, p. 356.

eide, examiné par Pitres et Régis (1); il se sent un jour pris de l’irrésistible idée de pousser dans une rivière et de noyer un compagnon de route rencontré par hasard et endormi là, et ne trouve d’autre moyen, pour échapper à cette tentation le dominant malgré lui, que de s’enfuir, en déposant à côté de l’individu, auquel il ne voulait aucun mal, la moitié du petit pécule qu’il possédait.

(1) Pitres et Régis, loc. cit., p. 409.

Les Fugues des états seconds

L'éiat second hystérique

Le type de la fugue en état second est la fugue des hystériques. Les fugues des hystériques ont été étudiées plus tardivement que celles des épileptiques, ou du moins n’ont reçu que récemment l’interprétation qu’on leur donne aujourd’hui. La question a été mise au point principalement par les travaux de Jules Voisin (1889), de Pitres (1891-1895), et de Raymond (1893-95). Nous résumerons très brièvement les’points cliniques principaux des fugues des états seconds, nous contentant de renvoyer le lecteur aux thèses de Barth, Saint- Aubin, Frenkel, Fajnkind, Dénommé, Ilamelin (1), et surtout à la récente revue critique du volume de .Joffroy et Dupouy, à laquelle nous ferons de larges emprunts.

La fugue, dans l’hystérie, est fonction d’une des variétés du somnambulisme, état qui comporte non une destruction de la personnalité et de la volonté comme les états démentiels, mais un dédoublement. « Un acte accompli dans ces conditions, par la personnalité seconde, est, pour elle, un acte volontaire, conscient et mnésique ; il est, au contraire, ignoré de la personnalité prime, qui refuse d’en accepter la paternité et la responsabilité, et le considère, à raison, comme existant en dehors d’elle, comme étant le résultat d’une force étrangère, inconnue et spontanée. — ce qui nous fait dire que c’est un acte automatique — Si un nouveau changement de personnalité se produit

(1) Barth. Du sommeil non naturel. Th. agrégation 1886.— Fajnkind, Du somnambulisme dit naturel (noclambulisme). Ses rapports avec l'hijdtérie et Vattaque hystérique à forme somnambulique. Th. Paris. 1892-93. — Les autres auteurs ont déjà été cités avec l’indication bibliographique de leurs travaux.

et que l’individu se retrouve à l’état second, la mémoire des actes antérieurement exécutés en pareilles circonstances lui reviendra en même temps que celle des états de conscience qui composent le substratum de cette seconde personnalité, » (Joffroy et Dupouy). Les états seconds se présentent avec quelques particularités qui les différencient les uns des autres, mais « somnambulisme, noctambulisme, vigilambulisme, automatisme ambulatoire, tous ces états sont, en résumé, analogues l’uu à l’autre ; il n’y a guère entre eux que des différences de degré, de durée, de complexité. » (Joffroy et Dupouy).

Il peut arriver qu’au lieu de deux personnalités on ait affaire à un plus grand nombre, ne se connaissant pas mutuellement. Si le sommeil hypnotique réveille l’une d’elles, seul le souvenir des actes accomplis dans cet état redeviendra conscient. Ceci explique que le réveil des souvenirs n’ait pas toujours la netteté classique. D’autre part, le passage d’une personnalité à l’autre est loin d’être toujours brusque ; il peut y avoir des états mixtes ou des chevauchements qui compliqueront le tableau clinique. L’accès ambulatoire, disent Joffroy et Dupouy, a pour signification d’être plus ou moins prolongé, accompli en état somnambulique (mono ou oligo-idéatif), ou en état second (poly-idéïsme conduisant à l’établissement d’une deuxième personnalité).

Les symptômes cliniques de la fugue hystérique ont été ainsi résumés par J.Voisin: « Chez les hystériques, on remarque des stigmates d’hystérie ; ces malades exécutent, le plus ordinairement, des actes qu’ils ont déjà exécutés à l’état de veille, ou bien ils exécutent des actes auxquels ils ont pensé les jours précédents ; une ébauche d’attaque, une suffocation avec vertige peut être le prélude de l’acte ambulatoire ; enfin le sommeil hypnotique est facile chez l’hystérique, il fait revivre avec précision toutes les phases de l’accès ambulatoire et les prodromes de cet accès. » (1). Voisin fait, en outre, ressortir le dédoublement de la personnalité de l’hystérique, la coordination de ses actes et le réveil de la mémoire en état second.

(1) J. Voisin, Comptes rendus du Congrès de Bordeaux, 1895.

Pitres trace un tableau analogue (1); « Chez les hystériques, dit-il, l’accès d’automatisme ambulatoire n’est rien autre chose qu’un accès de somnambulisme. Il est exécuté dans un état second analogue ou identique aux états hypnotiques provoqués. Les malades partent brusquement, après avoir été d’ordinaire soit inquiétés par des évènements désagréables, soit préoccupés par des pensées obsédantes.Tout-à-coup, ilspassentdel’état de veille normal à l’état somnambulique, et c’est dans cet état somnambulique que se produisent tous les phénomènes ultérieurs de la fugue. Aussi, quand ils reviennent à eux, (c’est-à-dire quand ils repassent de l’état somnambulique à l’état de veille normal), ils n’ont plus aucun souvenir de ce qui leur est arrivé depuis le début de l’accès. Mais l’oubli n’existe qu’à l’état de veille. Et si on peut arriver à hypnotiser ces malades, ils retrouvent dans l’état d’hypnose provoquée les souvenirs qui leur manquaient à l’état de veille ; de telle sorte qu’ils peuvent raconter alors tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont vu pendant toute la durée de leur accès d’automatisme ambulatoire. »

Pendant son accès, l’hystérique délire ; son délire, actif et compliqué, est dirigé par des hallucinations spontanées qui absorbent totalement son attention.

Le vagabondage impulsif des hystériques n’est donc qu’un équivalent hystérique.

Il intervient spontanément ou par suggestion hypnotique (2).

La fugue, d’après Joffroy et Dupouy, se divise en trois parties :

La période prodromique ; sur un terrain prédisposé, un choc émotionnel aidant, une idée fixe de voyage produit un état somnambulique soudain, la fugue commence.; elle peut aussi parfois avoir été préparée plus lentement par une céphalée non pathognomonique, par un rêve de voyage qui, pour ces auteurs.

(1) Pitres, Comptes renaus du Congrès de Bordeaux, 1895.

(2) Cf. par exemple Raymond et Janet, Névroses et idées fixes, t. II, p. 244.

est non la cause de l’accès, mais déjà le premier moment de la désagrégation de la personnalité, ou enfin par un désir, une idée fixe antérieure.

La période de l’accès : elle ne suit pas toujours une crise convulsive ou vertigineuse. L’aspect en est très divers, fuite, promenade, voyage d’allures paisibles avec un mode de locomotion quelconque. L’attitude est correcte, les actes intelligents. L’état pathologique peut passer inaperçu des tiers, mais aussi leur apparaître si des hallucinations visuelles ou auditives modifient l’attitude du malade. Les parents et les amis surtout s’étonneront de son air étrange et de sa conversation, car le malade en état second ne pense plus comme en état prime, il n’a pas non plus la même mémoire, et c’est ce dernier fait surtout qui éclairera le praticien ou l’expert ; les lacunes considérables qu’elle présente feront faire le diagnostic d’état second. « Cliniquement donc, le fugueur hystérique est, durant sa crise, un individu d’aspect et d’allure généralement corrects, mais différents de ceux qui le caractérisent à l’état normal. Sa fugue est orientée d’après la nature de son idée fixe. Suivant son état somnambulique ou second, sa personnalité est plus ou moins riche en éléments psychologiques et plus ou moins voisine d’une personnalité normale ; c’est toujours à quelque degré un désorienté dans le temps ou l’espace et un amnésique. »

La période consécutive à l’accès : la durée de l’automatisme est contenue dans celle de la personnalité seconde. L’accès se termine en général brusquement, quelquefois par une crise convulsive. L’hystérique se réveille dans l’état classique de stupéfaction ; une phase de dépression suit assez souvent le réveil.

L’automatisme se répète habituellement, avec plus ou moins de similitude, selon la superposition plus ou moins exacte des états seconds.

Le souvenir est tantôt conservé partiellement, tantôt complètement inexistant. Les formes de l’amnésie sont très variables et très intéressantes, mais leur description nous entraînerait trop loin. D’une façon générale, l’amnésie est étendue, et le souvenir réapparaît dans le sommeil hypnotique, ce qui

écarte l’épithète d’inconscients, jadis appliquée à ces états. Il faut cependant savoir que les tentatives hypnotiques peuvent échouer.

Le diagnostic pendant l’accès peut être rendu très difficile par l’absence de tout signe physique qui permette de reconnaître l’état de somnambulisme, nolamment l’absence de troubles de la sensibilité. D’autre part, la suggestion peut être inefficace. Joffroy et Dupouy insistent sur la nécessité de fonder le diagnostic sur les altérations de la mémoire, avec ses lacunes considérables, et de l’idéation, qui consistent surtout en la domination de la personnalité seconde par une idée fixe et accessoirement par des images hallucinatoires commandées par cette même idée.

L'état second alcoolique

Régis, qui a insisté particulièrement sur les caractères d’état second du délire alcoolique, indique qu’il peut y être accompli des actes quelconques d’automatisme somnambulique, notamment des fugues dans lesquelles l’état de la conscience et du souvenir est absolument celui du somnambulisme hystérique.

Cet état, bien que de même nature que l’onirisme commun, en diffère suffisamment comme quantité et comme durée des symptômes pour justifier une description séparée. CroLhers, Francotte(l), Joffroy et Dupouy l’ont particulièrement étudié. Des observations en ont été données, notamment par Dobrotworsky (2) et Ducosté.

Le somnambulisme confusionnel vient, lui aussi, d’une désagrégation momentanée des différents éléments psychologiques n’impliquant pas une disparition de ceux-ci, dont seuls les liens qui les unissent les uns aux autres sont rompus. (Joffroy et Dupouy). La conscience est obnubilée ; la mémoire est perdue au réveil. Néanmoins, les malades ont un état normal apparent. Certains agissent comme de coutume, si d’autres sortent de

(1) Cités par Joffroy et Dupouy, p. 331.

(2) Dobrotworsky, Cas d’auto mutisme alcoolique exlrêmemenl prolongé, anal, par Kéraval. Arch. de Neurol., 1901, ii, p. 13t).

leurs habitudes. Le malade de Dobrotworsky, un inspecteur des des télégraphes, peut faire tout son service, de sorte que personne ne s’aperçoit de ce qui lui arrive.

Joffroy et Dupouy font des réserves sur l’interprétation de ces états. A l’inverse de P. Janet, Baragnon, Despine etMaury, qui admettent l’existence d’un somnambulisme toxique, entièrement assimilable à l’hystérie franche, d’un véritable dédoublement de la personnalité sous l’influence du poison, ils estiment que « le somnambulisme toxique existe et s’explique, mais non l’état second proprement dit, lequel suppose une synthèse psychologique s’accordant mal avec la confusion qui marque tous les états toxiques. » Il y a lieu, pour eux, de ne pas méconnaître l’existence d’associations hystérotoxiques, d’un somnambulisme hystérique secondaire à l’excitation apportée par l’appoint toxique. En somme, ils se rapprochent de la conception de Régis.

La fugue traumatique

Un certain nombre de fugues consécutives à des traumatismes doivent être mises au compte d’un véritable état second. Avec Charcot (1), Dénommé et Frenkel surtout les ont signalées.

« Dans les accidents de chemin de fer, dit Dénommé, (2) dans les chutes sur la tête, les chocs en général,... après une perte de connaissance très courte ou même sans qu’il aient perdu connaissance, des individus accomplissent des actes coordonnés, commandent, parlent, marchent comme ils le feraient à l’état normal, et pourtant ils n’agissent que par habitude. Brusquement ils reprennent conscience après un temps plus ou moins long, tout souvenir de ce qui s’est passé depuis leur chute ayant disparu. » Le cas le plus extraordinaire est celui de la sage-femme de Rouillard qui, se rendant à un accouchement, tombe dans l’escalier, perd connaissance, puis va chez sa malade, fait l’accouchement et ne sort qu’alors de cet état de sommeil pathologique. Des actes accomplis depuis sa chute, elle n’avait gardé aucun souvenir.

(1) Charcot, Leçons du mardi, 21 février 1889.

(2) Dénommé, loc. ciU, p. 9.

Dénommé cite, d’après Guillemaud, « une personne blessée dans un déraillement qui voyage une journée entière pour regagner son domicile, prenant son billet, payant le cocher, allant à une autre gare, mais accomplissant tous ces actes d’une façon en quelque sorte automatique, n’ayant aucune pensée. »

Il rappelle deux observations de Vibert qui attribue à un état « très voisin du somnambulisme » des fugues immédiatement consécutives à un accident de chemin de fer.

Et il donne une observation personnelle où des troubles psychiques, semblant relever de l’hystérotraumatisme, débutent après un accident par une fugue commise au cours d’un somnambulisme ayant duré deux jours.

Frenkel (1), de son côté, publie une observation particulièrement intéressante par la personnalité de celui qui la décrit. « A l’âge de 16 ans, raconte le professeur Forel, il m’est arrivé de tomber sur l’occiput dans un lieu peu éloigné de la maison de mes parents. Je me suis couché par terre, ma conscience était comme voilée, je me sentais faible, avais besoin de secours et j’étais irrité comme un petit enfant. Une personne de ma connaissance s’approche. Je me rappelle encore maintenant l’avoir injuriée sans aucun motif ; quelle idée m’y poussa, je n’en savais rien plus tard. Cette personne s’éloigna blessée. Voilà mon dernier souvenir. Une heure plus tard, je me réveillais couché sur mon lit, dans une chambre située au premier étage. Je m’étais donc levé, comme je pus l’apprendre, j’étais monté seul et je m’étais couché sans aucun secours sur mon lit. De tout cela je ne gardais aucun souvenir, quoique je me sentis de nouveau très bien. Mon souvenir s’est arrêté sur le point où l’offensé s’éloignait ; tout ce qui suivait resta depuis, pour toujours, une lacune dans mon souvenir. »

Ces cas sont rares. Dénommé et Frenkel citent encore ceux de Kæmpfen, Motet, Rendu, Legrand du Saulle, F'éré. Ajoutons-y un cas de Despine (2).

(1) Frenkel, loc. cii.

(2) Despine, Etude scientifique sur le somnambulisme. Paris, Savy, 1880, p. 354.

Les Fugues systématisées

Dès les premières descriptions des délires systématisés, leurs auteurs ont décrit des fugues, mais sans faire plus que de les signaler incidemment. Ach. Foville fils(1) le premier, dans son mémoire sur les aliénés migrateurs, a constaté chez ces malades l’existence lorsqu’ils se déplacent, d’un acte réfléchi et parfaitement conscient; «ils entreprennent de longs voyages par suite d’idées nettes et logiquement systématisées, ils savent très bien ce qu’ils veulent faire en quittant l’endroit où ils se trouvent pour émigrer dans un pays plus ou moins éloigné.. » Foville reconnaissait parmi eux deux groupes ; dans l’un il n’existe que des idées de persécution, et les délirants veulent s’expatrier pour échapper à leurs ennemis imaginaires ; dans l’autre, au délire de persécution s’ajoutent des idées de grandeur systématisées, les malades, atteints de mégalomanie voyagent en pays étranger dans l’espoir d’y obtenir la réalisation de leurs ambitions chimériques et de s’y faire rendre la justice qu’on leur refuse chez eux.

Depuis lors, des exemples cliniques nombreux sont venus compléter cette étude, et nous pouvons, utilisant ces données, dégager un type de fugue qui, évoluant sur le terrain paranoïaque, et rentrant dans cette sorte d’actes morbides dont Séglas (2) dit qu’ils ne diffèrent des actes d’un individu sain que par le point de départ, conceptions délirantes ou hallucinations acceptées pour réelles et exactes par le sujet, ait pour caractère principal d’être raisonnée et systématisée.

(1) Ach. Foville fils. Les aliénés voyageurs ou migrateurs, Ann. méd. psych., 1875.

(2) Séglas, Traité, de pathologie mentale, de G. Ballet.

Peu importe, pour l’exitence de la fugue systématisée, la nature profonde de l’affection mentale qui en est la cause, délire à évolution chronique ou systématisation rapide et peu durable ; peu importe aussi la variété du délire, idées de persécution, de grandeur, mystiques ou autres ; les deux conditions qui seules se retrouvent constamment sont le terrain, propre à la systématisation délirante ou constitution paranoïaque et un délire, par interprétation ou par hallucination Cette notion générale d’un acte délirant dont les caractères sont assimilables aux caractères des idées délirantes nous paraît n’avoir pas été assez bien vue par Joffroy et Dupouy, qui, après une description très vivante des fugues des persécutés, n’établissent pas le rapprochement qui s’impose entre ces fugues et celles des autres systématisés, mystiques et mégalomanes, trop confondues dans leur description avec les fugues, pourtant bien différentes, des mélancoliques et des maniaques ou paralytiques généraux euphoriques.

Le délire des persécutions est le terrain le plus propice aux fugues systématisées. Foville, Bail ont nettement aperçu le rapport qui existe entre les déménagements des persécutés et leurs migrations. Le mécanisme psychologique est le même.

Une vieille persécutée avec hallucinations multiples que nous avons observée, venue de Paris à Toulouse pour voir sa fille internée, est avertie par les oiseaux du ciel de ne point demeurer plus de huit jours dans la maison où elle loge. A la date indiquée d’avance elle déménage, malgré tous les conseils, et en l’espace de quelques jours va d’hôtel en hôtel, éveille les soupçons de la police de sûreté, jusqu’au jour où, sans autre raison, elle regagne son logis parisien.

Le passage du simple déplacement à la fugue est bien visible dans une observation de Legrand du Saulle (1). Un professeur de collège, se plaignant de mesures vexatoires, obtient des changements de résidence successifs, puis démissionne et va s’établir à Paris. Là, comme on le dénigre, qu’on l’insulte, que « on prend

(1) Legrand du Saulle, Le délire des persécuiions, p. 28.

pouvoir sur lui, on le domine à distance, on le dirige, on l’enflèche par l’aimant », il ne reste pas plus de quinze jours dans le même logement, va se plaindre chez le commissaire de police, voit des ennemis partout et des «scies à chaque pas.» C’est alors qu’il quitte la l'rance, reste à peine quelques jours à Londres, « par ce qu’il y a trop de gens qui savent le français », part pour Dublin, où il retrouve le calme jusqu’au jour où, ayant appris l’anglais, il est injurié dans cette langue. Il quitte Dublin, erre à l’aventure, finit par se rendre à Lisbonne, où il se refuse à apprendre le portugais. Après diverses pérégrinations, il s’embarque sur un vaisseau marchand, parcourt les contrées, les pays lointains et est insulté dans toutes les langues.

Le début de la fugue est le plus souvent lentement préparé. Le persécuté qui finira par partir n’est pas de son naturel un vagabond ; il a ses intérêts, ses affections, ses habitudes qui l’attachent à sa famille, à sa demeure ou à son pays, il ne peut se résoudre de prime abord à les quitter, il usera des autres moyens de défense ou de protection dont il peut disposer. Ce n’est enfin qu’à regret et comme forcé qu’il met son projet à exécution, et il n’éprouve aucune satisfaction du déplacement, car il a été habituellement sédentaire, jusqu’au jour où une cause nouvelle a changé le cours de sa vie. Rien chez lui de comparable au vagabond paranoïaque, à la paranoïa ambulatoire de Joffroy et Dupouy ; ce n’est pas un amant de la route, un chemineau épris de liberté et d’individualisme, c’est un bon bourgeois qui ne se décide au départ qu’à bout de patience, et son amour de la tranquillité se manifeste par les allures mêmes de sa fugue. Le cultivateur halluciné par la magie et l’électricité de Foville qui, après plusieurs années d’isolement, se sent si malheureux qu’il n’a plus d’autre ressource que de quitter le pays, vend une partie de son bien, prend quelques effets, des livres et une somme assez considérable, et quitte son domicile dn Puy, prenant la direction de Paris, sans parti arrêté sur sa future résidence. Il voyage à petites journées, s’arrêtant successivement à Moulins, à Nevers, à Fontainebleau. Chaque fois qu’il s’arrête, c’est avec l’espoir de trouver une position, il commence néanmoins par visiter les

curiosités de la ville et il constate avec plaisir qu’il est débarrassé de tout tourment ; mais cette tranquillité dure peu, au bout de quelques heures à peine les hallucinations reprennent leur cours ; notre homme s’aperçoit que ses ennemis sont parvenus à le rejoindre, et il est obligé de partir plus loin. Ce n’est qu’après bien des essais infructueux pour les lasser que, sentant qu’il ne peut se soustraire à leurs coups, il est pris de désespoir ; il ne veut pas se tuer, mais il voudrait mourir. Son pays ne lui laisse même pas l’espoir d’une mort tranquille ; il se décide à fuir en Amérique. Il y fera son possible pour trouver, dans une forêt sauvage, au bord de l’océan, quelque refuge solitaire où il passera, loin de tout être humain, le peu de temps qui lui reste à vivre. Il s’adresse donc à une agence d’émigration, paie de suite son passage jusqu’à New-York et part pour le Hâvre.

L’observateur qui- verra le persécuté voyageant par étape pourra, du dehors, avoir l’illusion qu’il est en présence d’un de ces instables, d’un de ces ouvriers errants de Pitres, véritables vagabonds. Il n’en est rien, car le persécuté n’a pas de plaisir à se déplacer, c’est le vagabond malgré lui, comme est ce migrateur de Foville, qui, pour échapper à son carillon, visite moitié en touriste et moitié en voyageur fugitif l’Asie Mineure, la Syrie, l’Egypte, la Grèce, l’Italie... comme est encore le forgeron de Wahl (1) qui parcourt en chemineau l’Europe et une partie de l’Asie dans un itinéraire dont la bizarrerie s’explique par les nécessités de l’existence journalière ; il n’a jamais cessé de travailler, soit à son métier, soit à celui de chauffeur, mais sous l’influence de ses hallucinations, qui le menaçaient de mort et de toutes sortes de calamités, il quittait ses occupations en fuyant de nouveau. Finalement cet homme, qui vivait d’une vie extérieure en apparence régulière, revient en France et, quoique déserteur, se livre à la gendarmerie pour échapper à ses persécuteurs.

Si nous entrons plus avant dans le mécanisme de la fugue, nous la voyons directement inspirée soit par une hallucination, soit par une interprétation délirante. Joffroy et Dupouy ont

(1) Wahl, Trois observations de dégénérés migrateurs, Ann. méd. psych. 1903, t. xviii, p. 425.

donné de cette pathogénie une fine analyse qui constitue la meilleure part de leur chapitre sur la fugue et le vagabondage des délirants.

Pour ces auteurs, la fugue du persécuté est le plus habituellement un acte de défense. Le délire est plus ou moins riche, plus ou moins systématisé, suivant le terrain mental sur lequel il évolue, mais le fond en est toujours identique. Le persécuté, après avoir imploré secours, finit par changer d’atelier ou d’usine, déménage, voyage s’il a de la fortune, vagabonde s’il n’en a point. L’hallucination joue un rôle plus important que l’interprétation seule, car le paranoïaque non halluciné a moins la tentation de déserter son foyer que l’halluciné, lequel voit ses troubles sensoriels se développer spontanément et acquérir souvent leur maximum d’intensité dans son propre logement, exacerbés encore par le silence de la nuit. Il n’y a pas là cependant une règle absolue, et les auteurs signalent eux-mêmes l’observation d’un dégénéré qui a bâti un délire de persécution à interprétations délirantes avec un double système : des idées de persécution, qui le poussent à échapper à ses ennemis et à errer plusieurs mois à pied, sans ressources, se nourrissant à peine, et des idées de grandeur qui l’engagent à se rendre à Paris réclamer ses droits et mettre sa puissance au service du gouvernement.

Les hallucinations qui provoquent la fugue ne sont pas toujours des hallucinations agressives. Un grand nombre de malades ont, en effet, à côté de leurs idées de persécution, des idées antagonistes de défense passive et active que Séglas a bien mises en lumière (1). Joffroy et Dupouy distinguent la fugue conseillée et raisonnée par ces voix protectrices et la fugue commandée, soit par des voix de persécuteurs qui, dans une vue de malveillance, ordonnent au persécuté de tout quitter, quelque chagrin qu’il en ait, soit par des voix de défenseurs qui imposent une fuite anxieuse pour échapper à un danger imminent.

(1) Cf. Sét'las et Bezançon, De l’antagonisme des idées délirantes, obs. XV, Ann. méd. psych. 1889, ix. p. 5.

Dans les exemples précédents, le délire évolue progressivement et à longue échéance. Mais la fugue systématisée s’observe avec des caractères analogues dans les délires de persécution à marche différente.

Tel est le cas de ce jeune Messin, examiné par Foville, dont rintelligence faussée par des lectures romanesques aboutit, après la guerre de 1870 et dans des circonstances particulièrement pénibles, à construire un délire de persécution : il se considère comme menacé jusque dans la maison maternelle, achète des armes, se fabrique une cuirasse en fer blanc qu’il porte sous ses vêtements. Ces précautions ne lui donnant encore aucune sécurité, il comprend que pour se mettre hors de portéé du danger, le mieux est de partir tout de suite. Il réalise une somme de 6.000 fr., constituant le plus clair de sa fortune, et s’empresse de traverser la frontière française. Dans ses premiers séjours à Pont-à-Mousson et à Nancy, il continue à éprouver les mêmes persécutions, ce qu’il attribue à des espions prussiens. Il part pour Paris, là entend des voix connues, se sent poursuivi, observé... et pense qu’il n’a qu’un parti à prendre, gagner l’Amérique. Sa fugue prend alors un caractère plus aigu, il part pour le Havre avec tant de précipitation qu’il laisse tous ses effets, ses livres, ses malles dans son hôtel, où il ne veut même pas remettre les pieds ; il n’emporte que son argent... Arrêté comme aliéné, il entre à l’asile de Quatre-Mares, où l’on constate un délire de persécutions avec hallucinations intenses et quelques idées de grandeur. Ce délire s’améliore rapidement sous l’influence de l’internernent et le malade sort guéri.

Voici maintenant, du mênie auteur, une fugue par délire systématisé, secondaire à l’alcoolisme chronique.

Un homme de 32 ans, débile d’intelligence, ayant eu des crises hallucinatoires dues à de l’alcoolisme aigu, résout de rompre avec les siens. Il réunit une somme de 3.000 francs, s’entend avec une agence d’émigration pour gagner l’Amérique où son projet est de s’établir dans quelque forêt sauvage pour y tuer des bêtes féroces. Mais au Hâvre, il se remet à boire, s’enivre journellement sans jamais causer avec personne, si

bien que, devenu très dangereux, il est arrêté, interné à Quatre- Mares dans le service de Foville. Malgré des hallucinations constantes et un véritable abrutissement, il fut repris par sa famille et tua bientôt son père et sa mère à coups de hache.

Voisine, à bien des égards, de la fugue du persécuté est la fugue du persécuteur, qui voyage pour poursuivruson bon droit, revendiquer ses biens, atteindre ses ennemis, satisfaire son ambition. Comme le persécuté migrateur trouve son ébauche dans le déménageur, le persécuteur en fugue est le persécuté visiteur de Bail renforcé. Ces malades, dont le caractère paranoïaque est si prononcé, soucieux avant tout de s’entendre dire qu’il ont raison, en perdent le raisonnement le plus élémentaire, comme Suisse, un persécuté persécuteur de Collet qui, évadé de l’asile de Vaucluse, va d’abord chez le Procureur de la République réclamer un jugement de sortie.

Joffroy et Dupouy énumèrent les fugues agres.sives que commet le persécuté persécuteur, à quelque genre qu’il appartienne, processif, inventeur, amoureux, jaloux, ambitieux, politicjue, mystique, hypocondriaque.

Il y a dans l’histoire des régicides bien des fugues de persécuteurs délirants, à côté de celles de simples paranoïaques ; on connaît les beaux travaux de Régis (1) sur la question. Dans la thèse d’un de ses élèves, Bézy (2), il a publié l’histoire d’un homme qui, après avoir, enfant, fui dès l’âge de douze ans vers la frontière d’Espagne pour tuer des bêtes sauvages, et pour s’embarquer afin de fonder dans un autre monde une société naturelle et juste, devient un homme dangereux par son délire systématisé mystique à couleur anarchiste.

Le plus bel exemple de fugue de persécuteur est le cas de Marie et Frièse, particulièrement curieux par la succession de fugues de persécuté, puis de persécuteur, à caractères tranchés (3).

(1) Régis, Les régicides, dans l’histoire et dans le présent, 1890.

(2) Bézy, Odyssée d’un dégénéré, Th. Bordeaux 1896-97. Rapport de Lande, Pons et Régis.

(3) Marie et Frièse, Observation de persécuteur migrateur. Comptes rendus du Congrès de la Rochelle, 1893, p. 533.

L’homme qui en est le sujet, âgé de 44 ans, est un dégénéré réticent, raisonnant et sans hallucinations avouées. Il a suivi une évolution intéressante. Tout d’abord, pendant plusieurs années, c’est un inquiet, fuyant des persécutions mal définies, qui semblaient rouler surtout sur la crainte de se voir dépouiller d’un héritage qu’il a d’ailleurs capté à un oncle. Ses migrations le portent jusqu’en Amérique, qu’il sillonne pour fuir ses ennemis imaginaires.

Le malade, après ses premières pérégrinations, rentre en France ; à ce moment correspond la banqueroute du notaire auquel il a confié ses fonds ; ses craintes semblent ainsi se réaliser, et dès lors son trouble mental entre dans une nouvelle phase ; ce n’est plus un persécuté craintif qui fuit, c’est un persécuteur qui se dresse en vengeur ; il a mission de punir le notaire failli, complice de ses ennemis ; au lieu de fuir l’ennemi, il le recherche. Entre temps le notaire est mort, mais le malade repousse cette idée et entreprend à travers la France un vagabondage de plusieurs années en quête de son homme, au cours duquel, arrêté souvent, il justifie de moyens d’existence réels qui lui restent. Il a parcouru la France entière, département par département, et il n’est pas une ville qu’il ne connaisse.

De temps à autre il se retourne contre la veuve et l’orphelin de sa victime insaisissable et il les harcelle. Il les retrouvera un jour, dit-il, et ils ne mourront que de sa main. 11 leur inspire une terreur telle, que le fils fuit à son tour en Amérique ; la veuve, restée seule, finit par être malmenée.

Le malade est intelligent, ses voyages l’ont instruit, mais il est extrêmement défiant, et ses récits sont pleins de réticences et de dissimulation. C’est un persécuté persécuteur des plus dangereux.

Le délire systématisé à forme mystique offre des exemples de fugues systématisées aussi dignes d’intérêt que le délire systématisé de persécution.

Nous avons connu une femme de 36 ans, d’intelligence débile, qui se sentait favorisée depuis plusieurs années d’inspirations

divines. Elle avait un délire complexe avec interprétations nombreuses et des conceptions très ancrées dans son esprit. Quelques hallucinations rares et vives s’étaient produites. En deux circonstances elle avait entendu des gémissements qu’elle a attribués à des âmes en peine implorant son aide. Un soir qu’elle gardait ses moutons, elle a vu un grande lueur qui a paru à plusieurs reprises et l’a laissée dans un état de bonheur tel qu’elle ne peut espérer en obtenir jamais de pareil. Depuis lors elle a prié et, sans aucune hallucination de la vue ou de l’ouïe, elle a compris ce que Dieu lui mettait dans l’idée, la nécessité de souffrir la contradiction de .sa famille, la faveur d’aller en pèlerinage. Aussi, par deux fois et à deux ans d’intervalle, a-t-elle quitté son toit pour aller vers un sanctuaire célèbre. Ces actes étaient raisonnés, accomplis en pleine conscience. Le premier a été interrompu par une défaillance physique, le second parce que la malade a été rejointe par sa famille.

Vallon et Marie (1) ont présenté au Congrès de Nancy l’observation d’un israélite misanthrope qui, à la suite de revers de fortune et d’une tentative de suicide, eut des hallucinations auditives à forme mystique. Des esprits bienveillants et des esprits malveillants se mirent à lui parler et il se décida, sur leur avis, à quitter Paris pour retourner dans son pays, en Alsace-Lorraine,à pied,et supportant toutes les fatigues qu’un homme errant peut supporter. Ce n’est qu’ultérieurernent que se développèrent des visions et un délire de persécution.

Un homme dont Marie et Meunier (2) ont publié l’histoire, après avoir occupé des situations successives en France et en Amérique, revint à Paris, où il menait au jour le jour la vie d’un meurt-de-faim, lorsqu’un délire mystique, s’installant dans son esprit et prenant sa force dans la vaste hallucination visuelle d’une visite au Paradis, fit de ce malade un vagabond chargé d’une mission sur terre, sur ordre exprès de Dieu.

On voit par ces observations combien, dans le délire mystique, la genèse du délire par interprétations ou par hallucinations

(1) Vallon et Marie, Comptes-rendus du Congrès de Nancy, 189ü, p. 33.

(2) Marie et Meunier, Les vagabonds, p. 182.

de la vue ou de l’ouïe importe peu. Ici encore l’élément essentiel est le tempérament spécial qui permet, au cours d’une systématisation, l’apparition dans la fugue d’un symptôme raisonné, expliqué, voulu, accompli avec une grande suite dans l’idée, en un mot systématisé.

Les fugues du délire mystique ont plus d’un point de contact avec celle du délire de grandeur. Les délirants mystiques sont des orgueilleux, et en cela ils sont tout l’opposé des hommes animés du sens religieux, où dominent l’humilité et le sentiment d’indignité personnelle. La mégalomanie des mystiques vagabonds peut aller jusqu’à l’idée de possession ou d’identification avec une puissance céleste ou infernale. Plus habituellement, elle s’arrête au sentiment d’une personnalité supérieure au commun des hommes ; les réformateurs de l’humanité, les constructeurs de systèmes sociaux, les fondateurs de cités futures, dont plusieurs sont des errants, participent ainsi à la fois du délire mystique et du délire des grandeurs.

Le délire des grandeurs néanmoins aura ses fugues propres parfaitement systématisées. Ces fugues sont fréquentes, Foville les a admirablement décrites et les auteurs plus récents n’ont pas assez suivi sa description, entre autres Joffroy et Dupouy, qui ne séparent qu’à peine des fugues euphoriques des paralytiques généraux et des maniaques délirants, les fugues’ des autres mcgalomaniaques. Sans doute dans leurs fugues polymorphes, les déments paralytiques et les maniaques pourront copier les fugues systématisées, mais sans aucun des caractères de durée, de persévérance, d’exclusivisme, de précision qui les caractérisent. On ne confondra pas non plus ces voyages du délire des grandeurs avec la fugue orgueilleuse du paranoïaque qui, « rempli de suffisance et d’orgueil, imbu de ses qualités et de ses mérites, quitte son foyer, son milieu, sa patrie, à la recherche d’un pays capable de l’apprécier à sa haute valeur, et qui n’est pas nécessairement un délirant. » (Joffroy et Dupouy.)

Le mégalomaniaque en fugue est toujours un délirant.

Poussé le plus souvent par une hallucination, il veut occuper une haute fonction ou une situation privilégiée à laquelle il a droit, faire reconnaître une naissance illustre, un titre héréditaire, entrer en jouissance de palais ou de domaines, ou plus généreusement faire jouir des bienfaits de sa puissance ou de son influence les simples citoyens ou les chefs d’Etat. Dans ces fugues, les idées de persécution voisineront plus d’une fois avec les idées de grandeur ; on ne s’en étonnera pas, étant donné leurs rapports cliniques.

Voici des extraits de deux observations de Foville, absolument caractéristiques de fugues systématisées conduites par des idées de grandeur.

Un mécanicien, après dix ans d’internement à l’Antiquaille, s’évade, et on le retrouve deux ans plus tard au Havre, se livrant à des actes bizarres par suite d’hallucinations avec une prédominance des idées de richesse et de grandeur, accompagnées de nombreux néologismes. Il a appris, il y a déjà plusieurs années, sans aucun doute par des voix imaginaires, qu’il est le propriétaire légitime par droit de famille d’un domaine excessivement grand et beau ; il a cru, pendant longtemps, qu’on allait lui remettre ses titres de propriété ; mais la chose se faisant trop attendre, il a compris que ses titres étaient en Angleterre et que, pour entrer en possession de ses biens, il devait porter ses réclamations soit à Londres, soit à Southampton. Il résout de partir pour l’Angleterre, mais comme il a peu d’argent, il voyage lentement, travaillant quelques jours là où il a de l’ouvrage, tout en se dirigeant vers la ville du Havre où il compte bien trouver quelque occa.sion de traverser la Manche.

Le délire d’un ancien commerçant semble débuter par des idées de grandeur. Depuis longtemps, il remarquait que dans les rues tout le monde le regardait ; d’abord il ne savait pas pourquoi ; puis il a compris qu’on le reconnaissait. Pour qui le reconnait-on ? Pour quelque grand personnage, assurément, car des voix lui disent qu’il pourrait bien être Dieu, le Pape, le Christ ou encore le Comte de Chambord. Puis toutes ces hypothèses sont remplacées par une conviction

nouvelle et absolue ; les voix lui ont affirmé qu’il est le fils de Napoléon III et qu’on le reconnaît pour Napoléon IV. Sous l’empire de ces idées et poussé par des hallucinations de l’ouïe, il traverse la Manche et sollicite son admission auprès de son père le vieil empereur. Puis il comprend qu’il ne peut espérer occuper son rang s’il n’est reconnu et protégé par l’Empereur d’Allemagne, il est donc essentiel qu’il aille à Berlin. Il n’a ni papiers ni argent, mais cela ne l’arrête pas ; il repasse la mer et débarque à Calais pour gagner l’Allemagne par la Belgique, tantôt travaillant dans les fermes, tantôt mendiant. Repoussé par la police allemande, il comprend que c’est à Rome qu’il doit se rendre pour être reconnu et sacré par le Pape et Victor-Emmanuel réunis. Immédiatement, et sans aucune ressource, il part vers le sud et c’est à ce moment qu’il est arrêté et interné. Plus d’un an après, il paraît guéri et ne présente plus d’hallucinations. Il demande et obtient sa sortie, et quitte l’asile avec un pécule qu’il emploie à aller en Suisse se faire reconnaître par l’Impératrice Eugénie comme le fils de Napoléon III. Il avait dissimulé ses idées et ses voix qui, plus que jamais, l’encourageaient à sa nouvelle pérégrination pour obtenir le rang qui lui appartient.

Fugues par raptus des persécutés. — A côté des voyages systématisés, les persécutés exécutent parfois des fugues à allures désordonnées, très différentes des premières. Joffroy et Dupouy les ont appelées fugues par raptus. Elles se produisent au cours d’un délire systématisé, mais elles tranchent sur l’évolution progressive de la maladie comme le ferait un épisode mélancolique ou un délire onirique ; elles ont une durée plus brève et guérissent, tandis que continue le fonds même de la systématisation délirante. De plus, elles ont un cachet très évident d’anxiété et sont la conséquence d’une bouffée intense de phénomènes hallucinatoires. Il ne faut pas méconnaître leur existence, mais on ne doit les considérer que comme une annexe du délire, comme une association pathologique.

Voici par exemple un cocher, cité par Foville, qui, se

sentant persécuté depuis plusieurs années et halluciné, fuit un jour sans avertir personne, sans prendre autre chose qu’un peu d’argent et quelques litres, mais après avoir donné à ses chevaux ce qu’il leur fallait jusqu’au lendemain. Il court à la gare la plus proche, atteint le Ilâvre et voulant aller plus loin, marche droit devant lui sans savoir où il va, arrive au port, à la jetée, à la mer ; il veut toujours aller plus loin et se jette dans les flots. Cependant, il a été vu, est sauvé et transporté à l’hospice du Havre. Là, pendant plusieurs jours, le malade qui n’était pas un alcoolique, est en proie à un délire des plus violents; il se croit entouré d’assassins ; obsédé par des hallucinations terrifiantes, il veut s’étrangler avec ses draps ou se briser la tête contre la muraille.

La même floraison d’hallucinations multiples se retrouve chez le malade de Joffroy et Dupouy qui présente un délire de persécution extrêmement riche, avec idées de défense et ébauche d’idées de grandeur, alimenté par des hallucinations très nombreuses (hallucinations auditives élémentaires, communes différenciées et verbales, hallucinations visuelles et tactiles, hallucinations psychomotrices, illusions multiples de fausse reconnaissance, etc. )

Sa fugue, qui est longue et compliquée, débute par un avis des voix défensives et conseillères, suggérant au malade : Il n’y a qu’un moyen, la fuite. Le malade résiste : Si j’avais été coupable et lâche, dit-il, j’aurais pris la fuite. Les hallucinations redoublent : c’étaient des cris déchirants, puis des pas précipités, des bruits et des cris. Tout l’incite à partir. « Finalement, dit-il, je partis sans comprendre pourquoi, obéis.sanL peut être à cette loi qui dit que l’idée, la vue de l’exécution d’un acte entraînent à l’exécution de cet acte ; entraîné matériellement aussi. . ,) Le matin de son départ, il voit des gens qui courent dans la direction du tramway en essayant de l’entraîner. Voulant voir ce que cela signifiait, il va jusqu’à la gare du Nord. Là une femme et des individus lui font signe de prendre le train pour Londres. Il prend son billet pour Douvres parce que c’est moins cher et moins risqué. A peine arrivé à Douvres il s’aperçoit que c’est absolument comme à

Paris ; il est pareillement espionné, filé, insulté, menacé. Les voix protectrices lui conseillent de rentrer en France et le soir il reprend le même bateau qui l’a amené.

Mais à peine arrivé en gare du Nord, avant que le train ne soit arrêté, on lui fait signe de sauter et de prendre un autre train qui est en partance. Il saute et se foule le poignet. Il court vers un train. Je ne savais pas, dit-il, ce que je devais faire. Je ne disais pas un mot. On le fait changer deux ou trois fois de train, puis cinq ou six fois de wagon. Il arrive enfin à Arras, ne sachant comment ni pourquoi : « J’étais, dit-il, entièrement perdu. Je ne mangeais plus. Je ne sais pas dans combien de trains je suis monté. »

La fugue continue, mais comme il est entièrement dénué d’argent elle s’achève à pied. Il tourne, en s’égarant, autour d’Arras, est arrêté pour vagabondage, puis relâché, et finit par parvenir, non sans difficultés, à Méru où il a des parents. Enfin il rentre à Paris et reprend ses occupations ; sa fugue est terminée.

La fugue par raptus est donc différente de la fugue systématisée. Celle-ci seule est raisonnée. Que le délirant qui l’accomplit soit un persécuté, un mégalomane, un mystique, que le déterminisme psychologique qui en produit en dernière analyse le déclanchement soit une interprétation délirante ou une hallucination affectueuse ou hostile, le geste d’une vision ou le récidivant conseil d’une voix amie, certains caractères se retrouvent constamment qui sont : une préparation méthodique, parfois très longue, une persévérance très grande dans l’accomplissement, une durée qui peut aller à plusieurs années, l’adaptation facile aux évènements et circonstances extérieures, car le but prochain de la fugue varie facilement si le motif fondamental reste constant, enfin, une fixité très marquée de l’idée dominante.

En un mot, la fugue est systématisée et, dans la diversité de ses aspects extérieurs, son unité est constituée, avec le délire, par le terrain sur lequel elle se développe, qui est cet état continu du caractère ou tempérament paranoiaque « fait de

susceptibilité, de défiance et d’orgueil », le même sur lequel évoluent les délires systématisés. Rien de surprenant, par conséquent, à ce que dans tout délire évoluant sur le terrain paranoiaque et en tirant les éléments d’une systématisation plus ou moins complète, on puisse voir se développer, avec des caractères qui l’apparentent de près au délire, un symptôme comme la fugue qui, si secondaire qu’il soit pour le diagnostic, est dominant dans le tableau clinique : sur un terrain systématisateur, la fugue devient aisément systématisée.

Les Fugues banales

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Les fugues dans la paralysie générale

L’étude clinique des fugues dans la paralysie générale démontre leur absence d’unité, leur banalité. Le fait de la fugue ne peut en rien servir d’élément sérieux du diagnostic et seule la fréquence des échappées des paralytiques généraux justifie qu’il leur soit ici consacré un chapitre.

Bien qu’il semble difficile d’établir des cadres dans cette étude, on peut proposer la division suivante :

Parmi les paralytiques qui courent les rues ou les chemins, les uns sont poussés par un besoin d’activité, une idée délirante, leur automatisme, en un mot par une cause positive ; ceux-là font véritablement une fugue.

D’autres ne partent pas, ils s’égarent, ce n’est pas une suractivité motrice ou mentale qui les entraîne, c’est une lacune de leurs idées ou de leur mémoire qui les éloigne de la voie normale, la cause de leur acte est toute négative ; ce n’est pas une fugue, mais une déroute.

Si élémentaire que soit cette division, les deux branches en sont pourtant unies par les marques évidentes du déficit de l’intelligence et de la volonté qui, à part un petit nombre, frappe même les malades dont la fugue a une cause active.

La plupart des fugues appartiennent à la période prodro- ^ mique de la paralysie générale et à sa période de début (1).

(1) La plupart des auteurs qui- ont décrit la paralysie générale ont signalé des fugues dans leurs observations. Une seule monographie leur a été consacrée, par Berger (Archives cliniques de Bordeaux 1895), mais elle ne traite que des fugues par suractivité fonctionnelle. Voici d’autre part les indications nécessaires concernant seulement les auteurs cités dans ce chapitre :

Esquirol. Des maladies mentales.

Bayle. Traité des maladies du cerveau et de ses membranes, 1822.

Les auteurs classiques : Bayle, Baillarger, Lasalle, Falret, Legrand du Saulle, Marcé, ont admirablement mis en lumière la surexcitation intellectuelle dans tous ses modes et la suractivité physique de la paralysie générale au début. Falret note une volonté active et entreprenante, mais d’une faiblesse radicale qui, à l’agitation presque fébrile, unit l’impossibilité de rien mener à bien, l’incapacité de rester en place ou de s’astreindre à une occupation sédentaire ; les visites, les changements de domicile, les voyages, l’abandon de la vie régulière pour une existence vagabonde et aventureuse, les absences de plusieurs jours et la fréquentation de mauvaises sociétés, voisinent avec toutes autres exagérations de l’activité.

Depuis lors, cette suractivité a été étudiée dans deux mémoires spéciaux, l’un sur l’ensemble des divers modes de

Lasalle. Th. Paris, 1843.

Aubanel. Obs. méd. lég. sur un officier de l’armée d’Italie. Ann. méd. psych. 1851, ni p. 443.

Sauze. Erreurs judiciaires, Ann. méd.-psycho. 1861-vii, p. 53.

Marcé. Traité pratique des maladies mentales, Paris, Baillière 1862.

Baillarger. Des symptômes de la p. g. appendice à la traduction du Traité de Griesinger par Doumic, 1865.

Falret. Discours à la Société médico-psychologique 1866.

Legrand du Saulle. La parai, gén. étudiée au point de vue médico-légal. Gaz. des Hôpitaux 1866, n® 127.

Darde. Du délire des actes dans la par. génér, Th. Paris 1874.

Dagonet. Traité des maladies mentales, Paris, Baillière, 1876.

A. Voisin. Traité de la paralysie générale des aliénés, Paris Baillière

Régis. De la dynamie ou exaltation fonctionnelle au début de la parai, gén. Ann. méd. psych. 1879-ii, p. 5.

Fortineau. Des impulsions au cours de la paralysie générale, Th. Paris 1884-85.

V. Parant, De la suractivité intellectuelle sans délire ni démence dans la période prodromique de la parai, gén. Ann. Méd. psych. 1887-vi, p. 34.

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