‹ Les fugues en psychiatrieChapitre 2 sur 2 · V. Parant. La Raison dans la Folie, 1 vol. Paris Doin · texte numérisé non relu

V. Parant. La Raison dans la Folie, 1 vol. Paris Doin

Thivet, Cont. à iét. de la folie chez les vieillards, Th. Paris 1888t89.

Dufour. De la p. g. simple, démente ou sans délire, Th. Bordeaux, 1899-1900.

Truelle. Considérations sur le délire des actes dans la par. gén. Ann. Médico-psycholog. 1901, xiv, p. 291.

Collet. Sur les évasions des aliénés, Th. Lyon 1906-07.

Ducosté. Les fugues dans les psychoses et les démences. Arch. de neurol. 1907, I p. 130.

Cottu. Contrib. à l’étude des fugues. Th. Paris 1907-08.

Joffroy et Dupouy. Fugues et vagabondage. Paris, Alcan,^ 1909.

l’exaltation fonctionnelle ou dynamie (Régis), depuis le début jusqu’au délire confirmé et à rinternement, et l’autre sur ses modalités intellectuelles dans la période prodromique seule (V. Parant père).

Certains malades accomplissent des fugues par suractivité intellectuelle-, avant toute manifestation d’affaissement intellectuel et sans délire, ils se signalent par une suractivité qui leur donne des qualités vraiment nouvelles pour des actes très bien conduits ; un homme calme et peu expansif se jettera dans une lutte électorale, parcourra le pays, manifestant des qualités de chef et transformera la représentation politique de son arrondissement (V. Parant) ; un chef d’escadron, au cours de manœuvres accomplies avec une habileté rare, voudra entraîner son escadron à traverser la Loire dans un endroit beaucoup trop profond (V. Parant) ; un commerçant donnera une éxtension considérable à ses affaires ; toujours en mouvement et hors de chez lui, il ne cessera de courir, en quête d’une combinaison nouvelle ; sous prétexte de se gagner des clients et de faire lui-même ses achats, il voyagera presque constamment dans la province et parcourra toutes les villes sans séjourner dans aucune (Régis).

En d’autres cas, il y aura surtout une suractivité physique à la fois excessive et persistante, et les malades iront de la simple mobilité à la fugue par suractivité motrice : « Irrésistiblement poussés à se mouvoir, ils rompent tout à coup avec leurs habitudes paisibles pour mener la vie la plus active et la plus mouvementée ; ils deviennent mobiles, remuants, emportés, capricieux ; pleins de fougue, de vivacité et d’une pétulance extraordinaire, [ils] ne peuvent rester en place et ne se complaisent que dans l’action ; on les voit abandonner leurs affaires et leur domicile pour entreprendre de longs Voyages au cours desquels ils s’arrêtent à peine, allant de ville en ville, avec la rapidité de l’éclair ; marcheurs forcenés, ils vont et viennent en tous lieux, se déplacent sans cesse, errent constamment dans les rues ou dans la campagne, font dix et (fuinze lieues par jour et passent souvent leurs nuits à se promener... Celte exaltation physique a souvent une durée

très longue... Et cependant..., les malades ne paraissent jamais lassés... Nous en connaissons plusieurs qui marchent constamment depuis six mois et plus et qui, toujours en mouvement et prenant à peine le temps de dormir et de manger, sont pourtant à l’heure actuelle aussi vifs et aussi dispos qu’au premier jour. » (Régis).

L’une des observations données par l’auteur, à l’appui de sa description, montre bien le caractère de cette activité motrice dont la fugue n’est qu’un épisode. Un commis-voyageur qui, ayant cessé son métier pour être plus libre, se sent pris d’un irrésistible besoin de voyager, traverse la France, court de ville en ville sans jamais s’arrêter et, toujours en chemin, toujours en marche, semble obéir à une force aveugle qui le domine et le pousse en avant. A son retour, ce besoin incessant d’activité le suit et l’obsède plus que jamais. Il fait de huit à dix lieues par jour, il marche du matin au soir et quelquefois même se lève la nuit pour se promener... Interné, le malade passe immédiatement dans la cour de son quartier et là, sans la moindre hésitation, sans chercher à se reconnaître, comme un homme en partie conscient encore, il se met à marcher aussitôt d’un air satisfait et dégagé. L’heure des repas n’interrompt qu’un instant cette promenade qui recommence un instant après pour ne cesser définitivement qu’au coucher du soleil. Pendant trois mois cette activité reste la même, le malade se promène toute la journée. Très fier de son talent de marcheur, il presse le pas lorsqu’on le regarde et le soir venu, fait plusieurs fois le tour du préau au pas de course pour montrer qu’il est encore frais et dispos... Vient-il à s’arrêter un instant pour vous parler, il piétine sur place et de ses deux bras, toujours actifs, exécute une série de gestes de toute nature, qu’il parvient à grand peine à maîtriser lorsque parfois on l’y contraint. |

Tous les moyens de locomotion sont bons pour satisfaire cette frénésie de mouvement.

Un employé emprunte un cheval et une voiture, part avec ses enfants et accélère l’allure du cheval en ie ruant de coups, jusqu’à lui faire accomplir cent quarante trois kilomètres en

huit heures. Le cheval tombe et meurt fourbu. Le malade prend sur ses épaules sa fille âgée de trois ans et traînant par la main son fils de huit ans, fait quarante trois kilomètres à pied, monte sans billet dans un train, descend à une station plus loin que son domicile qu’il regagne à pied, après deux jours d’absence où ni ses enfants, ni lui n’avaient pris aucune nourriture ; à ses enfants qui se plaignaient, il affirmait qu’ils n’avaient pas faim... (Berger).

L’âge n’est pas un obstacle: Thivet a observé un exemple de pareille fugue chez un vieillard de 67 ans. La distance non plus: dans une fugue de dix jours, un tailleur aurait fait neuf cents kilomètres (Berger). Les besoins vitaux disparaissent, l’absence de la faim, du sommeil est très fréquente.

Dans cette fugue par suractivité motrice, l’activité est continue, « ce n’est vraiment que le changement d’itinéraire qui constitue la fugue du paralytique, dit Berger ; l’idée qui le fait mettre en route.est soudaine, et brusque aussi le passage de l’idée à l’acte. Lorsque l’idée de voyage se présente à son esprit, il la met aussitôt à exécution sans hésiter, sans réfléchir, sans la combattre. Dans ses déambulations, il se livre aux actes les plus extraordinaires et les plus incohérents, toujours conscient de ses actes (en tant que son délire lui permette d’être conscient). Mais il accomplit les extravagances les plus invraisemblables... Enfin, après sa fugue, le paralytique général se souvient très bien de ce qu’il a fait. »

Parfois la suractivité motrice prend un caractère pur de fugues automatiques. Une femme quitte subitement sa famille, chaussée d’une bottine jaune-et d’une noire, toute échevelée.. Elle parcourt au hasard le bois de Vincennes et rentre chez elle le soir, ayant fait plus de trente kilomètres à pied (Cottu). Une autre femme, en faisant son ménage, prend les draps et le couvre-pied de son lit, sort sans but en les emportant dans les rues de Saint-Denis et finit par rentrer chez elle (Dufour). Une autre avait tellement marché, que des excoriations de la plante du pied firent penser, pendant quelques jours, à des maux perforants (G. Pascal in Ducosté).

La suractivité fonctionnelle, la dynamie des paralytiques

au début peut porter sur toutes les fonctions. Lorsqu’elle atteint les fonctions génitales, il arrive qu’elle provoque des fugues érotiques. Les malades deviennent souvent un objet de scandale. Un instituteur public que nous avons observé avec Laville, directeur d’école ayant toujours eu une conduite exemplaire et professant pour la femme, en général, sinon un certain mépris, du moins une grande indifférence, fait demander toutes les jeunes filles en mariage et quitte son école pour aller dans diverses villes voisines courir avec des gens qu’il ne connaît pas, les brasseries et les maisons closes. En rentrant chez lui, il est très satisfait et se vante au cercle de tous les actes immoraux auxquels il s’est livré.

Les fugues précédentes reconnaissent pour cause une suractivité des fonctions de l’organisme ; la plupart sont des symptômes prémonitoires ou tout au moins des symptômes primitifs. Les fugues, dont la description va suivre, sont secondaires à d’autres manifestations de la démence paralytique. Les plus importantes sont les fugues délirantes, naissant habituellement sous l’influence de l’euphorie ou d’un délire ambitieux. Les paralytiques visitent les grands personnages pour le seul plaisir de les voir (A. Voisin) ; ils font, sous l’empire d’idées délirantes bien évidentes, des tentatives d’accès auprès des chefs d’Etats ou des ministres, afin de donner à leur pays un prestige nouveau ou pour réclamer quelque titre de premier rang ; ils sont millionnaires et courent de magasin en magasin, forçant des membres de leur famille à les suivre pour annuler leurs achats inconsidérés. Un alsacien prend le train pour Paris, voulant acheter des chçvaux, emportant, dit-il, un chèque de 117.000 francs et de la petite monnaie (Joffroy et Dupouy). Un autre malade disparaît de chez lui pour régler un héritage imaginaire. Esquirol a publié une observation caractéristique de fugue délirante : un général, occupant une haute situation au camp de Boulogne, se rendit en hâte à Paris dans une voiture couverte de branchages et annonça qu’il a signé la paix avec l’Angleterre ; les fonds publics montèrent.

Les délires dépressifs présenLent également leurs fugues. Elles sont dues à l’envie d’éviter les sarcasmes de l’entourage

ou se produisent déterminées par une idée mélancolique ; Un malade de Ville-Evrard échappe à ses gardiens et ne reparaît que le lendemain ; il raconte qu’il était descendu vers la rivière avec l’intention de se noyer, mais s’étant aperçu qu’il pleuvait et que ses vêtements étaient traversés par la pluie, il })ensa que l’eau serait bien froide pour le rhumatisant qu’il était ; il remit donc son suicide à plus tard, se coucha sur la berge et s’endormit jusqu’au matin (Ducosté).

Rappelons enfin une curieuse observation de Dagonet ou l’on voit une obsession avec conscience 'Se développer au début d’une paralysie générale. Pour se soustraire à l’obsession de tuer un enfant pour lequel il éprouve une vive affection, un homme ne trouve pas d’autre moyen que de se sauver loin de chez lui.

On ne peut terminer la description des fugues actives de la paralysie générale sans rappeler l’étude des évasions faite par Régis et par Collet. Le premier en signale la grande fréquence. Chez le paralytique qui s’évade, dit-il, « point de préméditation, point de calcul, point de moyens combinés, ni de plan arrêté d’avance ; obéissant à une force aveugle qui le domine et le pousse en avant, il lente de franchir les barrières avec une audace et une brusquerie imprudentes, en plein jour, quelquefois sous l’œil même des gardiens ; il ne sait presque jamais ni comment il mettra son projet à exécution, ni ce qu’il compte faire en cas de réussite : esclave d’un besoin, ne doutant de rien, ne connaissant aucun obstacle, il agit spontanément, subitement, dans les conditions les moins favorables. .l’ai vu des malades camisolés escalader tant bien que mal les mûrs de clôture et s’élancer au dehors avec cet appareil singulièrement embarrassant. Une fois pris, ils n’opposent jamais la moindre résistance, se laissent docilement reconduire dans leurs quartiers et promettent, avec la meilleure foi du monde, de ne plus recommencer leurs tentatives. Promesse vaine ! Le lendemain, souvent des le jour même, ils essaient de s’enfuir encore ; injonctions et menaces viennent échouer contre cet irrésistible besoin : « Je ne puis m’en empêcher >, nous disait un de ces malades. >>

Ces évasions, dues à la suractivité motrice (Régis) et parfois à l’imitation (Collet), ont toutes un caractère d’imprudence et de maladresse. «Deux paralytiques généraux, cependant, ont fait une évasion raisonnée, l’un pour reprendre son service, l’autre parce qu’il manquait de confiance dans son médecin. Un paralytique général en rémission, réussit à s’évader deux fois avec adresse afin de rentrer chez lui pour aider les siens. » (Collet).

A côté de ces fugues ayant une cause positive, il y a la classe de celles qui n’ont pas d’autre caractère que d’être la marque de la déchéance cérébrale. Bien que la plupart des fugues, déjà décrites, méritent en quelque manière d’être appelées démentielles par l’absurdité de leurs motifs, l’inconsistance de leur auteur, les actes inconsidérés qui les accompagnent, la contradiction d’idées qu’elles révèlent parfois et la puérilité et la niaiserie de toute leur allure, il convient de réserver particulièrement le nom de fugues démentielles à cette seconde catégorie.

Elles sont uniformément marquées d’un affaissement profond de l’intelligence où domine, dans certains cas, quelque symptôme particulier.

C’est parfois la confusion des idées : Un paralytique général, chargé par sa femme d’une course quotidienne très simple, ne rentre que le lendemain « dans un état lamentable, ignoble, les vêtements remplis de poussière et maculés de boue, la figure ravagée par la fatigue et l’insomnie ; il est épuisé et méconnaissable ; ses souliers qui semblent sortis d’une ornière, ses chaussettes noircies, collées aux pieds par la sueur et dont la trame s’est rompue en maint endroit, témoignent d’une longue marche ; ajoutons pour achever sa silhouette, qu’il rentre les bras chargés de parfums. Le dialogue s’engage entre la femme et le mari : celui-ci est incapable de dire où il est allé ni ce qu’il a fait, il ne se rappelle absolument pas ; mieux, il ne le sait pas, il n’a jamais dû le savoir. Il est désorienté, confus et amnésique... Il ne soupçonne même pas l’existence de sa fugue. » (Joffroy et Dupouy).

En d’autres cas, c’e&i.ïcirniiésie ou Vagnosie qui donne sa physionomie à Ja fugue : le dément, arrivé déjà à une période avancée de la maladie, erre dans les rues par suite de la disparition des souvenirs. L’agnosie est souvent partielle et porte électivement sur la notion des lieux ; un des premiers observateurs des paralytiques condamnés par erreur judiciaire, Sauze, avait remarqué que ces détenus ne retrouvaient pas leur cellule et s’égaraient sans chercher à s’évader. De même est-ce sans aucun acte positif de volonté que les déments amnésiques partent à l’aventure, oublieux de leur domicile et même de leur nom. Un homme allait depuis quinze jours à une église du voisinage où il avait l’habitude de se rendre et ne pouvait retrouver sa route pour revenir ; il passait dans la rue où se trouvait son domicile, le voyant apparemment, mais ne pouvait se convaincre qu’il y habitait (Dufour). Un autre, après avoir erré à l’aventure, finit par s’endormir dans l’escalier d’une maison voisine de la sienne (Joffroy et Dupouy).

Plus souvent la démence atteint l’ensemble des opérations intellectuelles et la fugue déconcerte par une absolue ab.sence de motifs pour la déterminer, malgré des conséquences parfois graves. Un officier sur lequel Aubanel a écrit un rapport médico-légal, fut condamné à mort pour avoir quitté les rangs de sa compagnie au moment du combat et avoir pris la fuite en présence des dangers et des attaquesderennemi. Ils’agissait d’un paralytique qui, après sa fugue, demeura sur les lieux sans aucune précaution sérieuse pour se cacher, puis rentra à Marseille en bateau à vapeur et dont le premier acte fut de se montrer en public sur le port et sur la Cannebière, sans aucun souci de sa position. Condamné, il écrit à sa femme : « Je suis condamné à mort, mais c’est pour la forme, annonce cette bonne nouvelle à toute la famille. »

Il est assez rare de voir une fugue aussi longue ; plus habituellement, du fait même de l’impossibilité où est le malade d’assurer la suite dans ses actes, l’impulsion est subite et de courte durée ; un paralytique général, pris tout à coup du désir de monter à l’étage supérieur où l’attend un magni-

fique repas servi, bondit, se précipite par le pied de son lit et, inconscient de la difficulté de l’acte, de la hauteur du saut à accomplir, il trébuche dans sa table de nuit dont il n’a pas prévu l’obstacle et va s’étaler par terre (Truelle).

On observe enfin, comme fonction de la démence des évasions par imitation.

Ainsi donc, nous voyons combien chez les paralytiques généraux la déambulation reconnaît de causes variées et combien il serait contraire aux faits de vouloir en donner une description synthétique. Nous ne saurions donc souscrire à l’opinion de Ducosté lorsqu’ayant signalé le caractère démentiel des fugues des paralytiques, il n’en retient que l’absurdité dans les détails et déclare que, toujours semblables, elles sont caractérisées par l’absence de but et de motif ou la poussée de motifs absurdes.

Plus exacte est l’analyse de Truelle qùi distingue les actes démentiels lorsque « la volition, raisonnable ou absurde, naît et se développe en dehors de toute conception délirante, en dehors de tout phénomène sensoriel pathologique et doit, par suite, son caractère morbide au seul affaiblissement des facultés intellectuelles », et les actes délirants, le délire étant surajouté à la démence. Avec Fortineau, il divise encore les actes des paralytiques généraux en impulsifs et déductifs « selon que l’acte suit immédiatement, malgré ou plutôt en l’absence des réducteurs secondaires, en l’absence des phénomènes d’inhibition, la pensée née elle-même brusquement dans le champ de la conscience, ou selon, au contraire, que l’acte est raisonné, que l’idée primordiale a passé par toute la filière des combinaisons, des associations qu’elle éveille.»

Les actes impulsifs des paralytiques dit-il aussi, procèdent, avant tout, de ce que, en vertu de la dissociation psychique qui caractérise dès le début cette démence spéciale, l’idée de l’action survenant brusquement dans le champ de la conscience, se trouve pour ainsi dire à l’état d’isolement, sans rapport, sans liaison directe avec les états de conscience préexistants. Ce n’est que plus rarement qu’apparaissent les

actes déductifs qui sont raisonnés, mais pathologiques par un point de départ faux, trouble sensoriel, idée délirante ou démentielle ou par les caractères de l’acte, la démence « dévoyant les associations d’idées, faussant le jugement, faisant du raisonnement un paralogisme, créant, en un mot, cet autre caractère non moins fréquent des actes chez les paralytiques généraux : l’absurdité. « Si l’on ajoute, comme dernier symptôme, l’affaiblissement de la volonté, les actes apparaissent bien, ainsi que le fait encore observer Truelle, comme la conséquence de la démence globale. C’est cette démence globale plus ou moins profonde qui, à l’exception d’un nombre très restreint d’actes prodromiques, serait seule capable d’établir un lien commun entre les fugues du paralytique général.

Les fugues dans la démence sénile

Il n’y a pas une sorte de fugues qui soit caractéristique de l’involution sénile. La pathologie mentale des vieillards, partagée entre l’affaiblissement démentiel et les psycho.ses diverses surajoutées, fournit des exemples de fugues aussi variés que le sont les troubles mentaux de cet âge.

A la base de ces fugues est généralement la déchéance des facultés intellectuelles, affectives, morales et volontaires qui aboutit à une véritable dépersonnalisation, caractérisée spécialement par l’amnésie et la diminution de la volonté. L’amnésie est progressive ou apparaît soudainement à la suite d’un ictus qui donne au trouble de la mémoire un aspect localisé en installant des apra.xies et des agnosies parmi lesquelles la topoagnosie est ici la plus intéressante. Ducosté déclare que, chez les vieillards en fugue, la conscience et la mémoire sont nulles ; cette affirmation est beaucoup trop générale et absolue. De son côté, la volonté s’amoindrit et j)erd en énergie de commandement et en pouvoir d’inhibition. Les actes du dément tirent ainsi leurs caractères de la double déchéance intellectuelle et volitionnelle. « L’acte, dans sa conception comme dans son exécution, se présente avec des caractères de niaiserie et d’enfantillage qui lui ont fait donner

le nom de puéril ; il déchoit encore et il tombe dans l’absurdité et rincohérence ; il se rapproche de plus en plus de l’automatisme et finit par se confondre avec lui. » (Joffroy et Dupouy).

Une première catégorie de fugues séniles est donc celle des fugues qui ne reconnaissent, comme cause, que la sirnple démence sénile.. Le dément se perd dans les rues de son quartier, ne retrouve plus sa maison, ne reconnaît pas sa chambre ; il erre au hasard, et lorsqu’on l’arrête, il a oublié son adresse et ne peut indiquer son domicile. Ramené chez lui, il ne sait pas raconter les péripéties de ses périgrinations. Il a perdu ses affaires et il assure qu’il a été volé ; il est souillé de boue ou de platras et il ne sait dire s’il a subi un accident. Ce sont les fugues amnésiques qui peuvent naître de la topoagnosie, cause de nombreuses fugues démentielles pour Joffroy et Dupouy, ou de la perte de la mémoire de fixation, comme pour la malade de A. Marie (1) qui tentait de s’en aller d’un domicile nouveau où elle ne se reconnaissait plus chez elle.

Certains déments sont agités, turbulents ; ils ne peuvent tenir en place. Trouvent-ils la porte ouverte, ils prennent la clef des champs et sont incapables de rentrer d’eux-mêmes. Leurs forces physiques semblent renouvelées et capables d’une activité ininterrompue ; ils font de longues courses dont ils eussent été, depuis longtemps, incapables de supporter la fatigue. Ce sont les fugues par suractivité motrice.

Il est des vieillards, signalés par Foville, qui cherchent toujours à sortir, à se promener, sans but déterminé et qui, s’ils ne sont pas surveillés, peuvent s’égarer, marcher longtemps devant eux sans se reconnaître. Ils font ces fugues par automatisme dont A. Marie (2) a publié un exemple typique dans cette démente de la colonie familiale de Dun qui balayait consciencieusement le logis chaque matin et qui, si on la laissait aller jusqu’au seuil, se mettait à balayer la route et partait droit devant elle, oubliant de faire volte-face. Une fois, où l’on avait négligé de la surveiller, elle fit ainsi plusieurs kilomètres avec son balai.

(1) A. Marie, La démence, Paris 1906, p. 61.

(2) Id. ihid., p. 94.

A côté de ces fugueurs par affaiblissement sénile il en est qui partent, sous l’influence d’une idée délirante ou d’un trouble émotionnel, comme le ferait à leur place un malade de n’importe quel âge ; la démence sénile peut imprimer à leur acte un cachet de débilité ou d’inconsistance, mais on ne saurait voir un autre caractère particulier dans cette fugue délirante du vieillard. Quelques exemples le démontreront :

Une malade de Séglas (1) se sentant persécutée et atteinte d’hallucinations variées, se relève la nuit et va se recoucher chez les voisins. Un jour, on la surprend cherchant le long de la Marne une bonne place pour se noyer. C’est une fugue de persécutée mélancolique.

Un vieillard, paralytique général déjà cité plus haut, fait une fugue automatique.

Une cliente d’Esquirol, âgée de 80 ans, agit en érotomane ; elle se croit réglée à nouveau, aimée d’un jeune homme, « fait grande toilette, attend son amant au rendez-vous et fait préparer des aliments qu’elle porte elle-même dans la chambre, persuadée que l’objet de son amour viendra les prendre avec elle. Elle l’entend qui lui parle, cause avec lui, le voit, le cherche partout... »

Un exhibitionniste de Lasègue est âgé de 65 ans, et c’est à son affaiblissement sénile qu’il convient de rapporter l’impulsion qui se manifeste au cours d’accès vertigineux, avec confusion intellectuelle et parfois même subdélire.

Morel raconte l’histoire d’une demoiselle de 72 ans, hystérique, mythomane et fugueuse.

Hamelin dépeint les déments séniles hypocondriaques qui, continuellement inquiets de leur santé, quittent leur domicile et s’en vont parce qu’on les délaisse, parce qu’on ne les soigne pas, parce qu’on leur fait subir de mauvais traitements, parce qu’on veut les dépouiller.

Lasègue (2), enfin, parmi ses mélancoliques suicides a observé un vieillard alcoolique déprimé qui veut se noyer :

(1) Séglas, Leçons cliniques, p. 746.

(2) Lasègue, Etudes cliniques, t, ii, p. 188.

il descend sur la berge de la Seine, parcourant un long trajet, tâtant l’eau, mesurant avec sa canne la profondeur, sans trouver un endroit qui lui semble propice. Mais, par indécision sénile, il multiplie inutilement ses tentatives, puis se rend au poste, déclare qu’il veut absolument se tuer, mais qu’il n’en a ni la force ni le courage.

Les fugues dans l’excitation maniaque

Le maniaque est toujours en mouvement. Son activité exubérante et joyeuse ne lui permet pas de tenir en place;

Sa mobilité d’humeur, s’il est interné, lui fait en général consentir à sa claustration, mais, s’il est libre, lui donnera le besoin de marcher et de faire participer le public à la vue de ses extravagances.

Par suite, si l’on observe l’évasion inconsciente de maniaques en état aigu (Châtelain), accomplie sans ruse ni calculs et vite signalée par des cris et des gestes dont l’éclat fait interrompre la promenade par qui de droit, la fugue du maniaque est-elle surtout le propre des états légers (hypomanie de Joffroy et Dupouy). Cette forme se distingue de l’automatisme du maniaque aigu par un certain esprit de suite. Tandis que le premier, par la mobilité de son humeur et l’impossibilité où il est de poursuivre logiquement une idée ou un raisonnement, ne sait pas donner suite à un projet et n’entreprend pas un long déplacement, l’hypomaniaque témoigne d’une certaine continuité dans l’acte, incité qu’il est par son état « à des déplacements (visites ou voyages) en rapport avec des projets le plus souvent grandioses, avec des combinaisons gigantesques, achats, inventions, productions littéraires, spéculations financières, entreprises politiques, etc, n’atteignant pas encore à l’insensé, témoignant parfois d’une | certaine logique et d’une ingéniosité remarquable, d’une mémoire surprenante ; le succès a même pu couronner, d’une manière aussi complète qu’inattendue, des conceptions où l’originalité le disputait à la hardiesse et à la témérité, présentées, en outre, avec un entrain convaincant, une argumenta-

tioii décisive, une élocution extraordinairement facile, (jnelquefois même brillante et élégante, capable d’en imposer à un interlocuteur peu au courant de cette sorte de malades (1). »

Les fugues sont dues beaucoup plus au besoin de déplacement qu’aux projets délirants qui les agrémentent et qui n’en sont que le revêtement extérieur, revêtement brillant il est vrai et qui attire un intérêt sympathique.

Telle est l’observation XXI de Joffroy et Dupouy où un hypomaniaque se croît ministre de l’agriculture, prêt à une union aristocratique et sur le point de cueillir la fortune. Après un mois de délire exubérant et inoffensif, il part pour Dijon, se croit élu maire,puis député. Maire de Dijon, député de la Côte-d’Or, ministre de l’agriculture, il ne peut plus attendre. Il part le 5 mai et se rend à Paris. Il se présente ù l’hôtel de l’Athénée, la boutonnière ornée d’un ruban rouge, s’annonce comme en étant le futur propriétaire et demande, en attendant, qu’on mette des appartements à sa disposition. On l’éconduit poliment. Bon garçon, il accepte le prétexte qu’on lui soumet et part à l’aventure dans Paris. Il va dans les magasins, se commande des vêtements « à faire envoyer à l’hôtel de l’Athénée » ; il cherche, mais vainement, à rencontrer les personnalités connues du monde parlementaire et « les autres ministres » ; il se rend enfin à deux ou trois reprises au ministère de l’Agriculture ; là, il ne voit, nous dit-il, que les huissiers, mais il les prévient qu’il est le nouveau ministre de l’Agriculture et que, s’il y a quelque chose nécessitant son intervention ou une pièce importante à signer, on le fasse chercher à l’hôtel de l’Athénée...

Le 15 mai, sur l’invitation d’un prospectus distribué dans la rue, il se transporte à Brunoy afin d’acheter des terrains. Il s’abouche avec le gardien de l’ancien château de Talma qui le renvoie au notaire, car il a l’intention d’acheter d’immenses propriétés à l’effet de construire un sanatorium pour les enfants tuberculeux de Paris. En rentrant le .soir, il n’a plus sur lui que quinze sous. Il dîne comme il peut, et, n’ayant

(1) Jolîroy et Dupouy, loc. cil., p. 2S2.

plus de quoi s’offrir un gîte à l’hôtel, il pénètre dans un chantier en construction et va se coucher sur des sacs à plâtre. Au matin, il est réveillé par un veilleur du chantier qui reste tout abasourdi en apprenant qu’il a devant lui, décoré dé la Légion d’honneur, un personnage riche à plus de deux milliards et qui n’est autre que le ministre de l’Agriculture. Il appelle des agents qui ne paraissent pas convaincus et l’emmènent au commissariat d’où on le dirige sur l’infirmerie et sur Sainte-Anne. « Ils m’ont pris pour un fou, nous explique-t-il en souriant, et c’est pour cela qu’ils m’ont envoyé ici. »

Les maniaques, cependant, ne sont pas toujours inoffensifs, surtout lorsque l’instinct sexuel est particulièrement surexcité. Avec leurs besoins érotiques il en est qui se livrent, sans hésitation et sans pudeur, à leurs penchants, ne redoutant pas, s’il le faut, de longues courses à pied et à bicyclette ou tout autre mode de locomotion. Leur besoin assouvi, ils éprouvent quelque dépression, avec un certain degré de satisfaction et un calme relatif.

Les fugues par excitation maniaque dépendent donc seulement de l’état d’exaltation fonctionnelle générale du sujet ; on les rencontre banalement chez tous les excités. Fréquemment on y décéléra un appoint alcoolique qui sera la cause de l’excitation ou le plus souvent en aura suivi le début.

Les fugues dans les psychoses périodiques

Les fugues dans les psychoses périodiques n’ont été signalées que dans les phases maniaques. Ducosté (1) met en garde les observateurs contre la tentation de confondre avec l’alcoolisme certaines phases de la folie intermittente dont l’excès de boisson n’est qu’un symptôme.

La fugue a les caractères suivants (Ducosté) : consciente et voulue par le malade, bien que sans motif, elle reste parfaitement mnésique et bien coordonnée ; elle s’accompagne d’agi-

(1) Ducosté, Les fugues dans les psychoses et les démences.

talion psychomotrice, de tendances et d’excès érotiques et alcooliques ; la brusque cessation de la fugue et le retour du malade à son domicile montrent bien l’influence des rémissions soudaines parfois très courtes, fréquentes au cours des accès maniaques. C’est ainsi qu’un malade de IJucosté parti pour Bordeaux, guéri soudain, s’arrête à Orléans, se fait rembourser son billet et revient à Paris. Après rémission, le malade reconnaît le caractère non motivé de sa fugue.

Dans les convalescences moins brusques des psychoses périodiques, Châtelain a signalé l’évasion comme un premier symptôme de la guérison.

Les fugues des idiots et des imbéciles

Les fugues des idiots sont rares, car ils sont trop dépourvus pour être susceptibles d’un véritable vagabondage. Les idiots complets seront tout au plus susceptibles de quitter le lieu où on les garde, par défaut de surveillance. L’idiot incomplet pourra, au contraire, s’enfuir par simple besoin de locomotion ou désir confus. « Ces idiots incomplets pourront, trouvant la porte ouverte, s’en aller et errer à l’aventure, mû.s, peut-être, par un vague sentiment de curiosité, beaucoup plus, certainement, par la manœuvre automatique, inconsciente et inémotionnelle de leur instinct de locomotion, arrêtés au moindre obstacle qu’ils rencontreront sur leur route par leur incapacité à le vaincre. » (1).

Des cas de fugues commises par des idiots sont rapportées par Bédor, Sollier, Kræpelin. Joffroy et Dupouy rappellent avec Vallon, Pactet et Colin que des idiots vagabonds ont été déférés à la justice et soumis à l’examen d’experts.

L’imbécile est, au contraire, coutumier de la fugue, en particulier l’imbécile excité (l’imbécile éréthique de Wilmanns) (2). Des cas très nombreux en ont été publiés.

(1) Jofïroy et Dupouy, loc. cil., p. 70.

(2) Wilmanns, Les psychoses des vagabonds, Centralblatt f. Nervenheil. und Psych., xxv,'1902.

Le vagabondage et les fugues de l’imbécile, disent Joffroy et Dupouy, sont facilement expliqués par ses défauts psychiques ;« l’imbécile est un instable, incapable de la moindre attention, et une première forme de vagabondage, la plus simple, dérive de cette instabilité mise au service de l’instinct de locomotion. »

C’est aussi «un indiscipliné, un entêté,un frondeur,prenant plaisir à exécuter les actes qu’on lui défend, un fauteur incorrigible de désordres, un malveillant, semeur de discordes, un paresseux, antipathique à tout travail, en un mot un anarchiste ne voulant se plier à aucune règle, et son vagabondage est souvent lié à ces perversions morales. C’est aussi un suggestible, épris, comme l’enfant, du merveilleux et du fantastique, un aboulique, dont tout vicieux peut facilement faire son complice, un imitateur prêt à copier son modèle en automate inconscient, un impulsif chez qui tout désir devient un besoin et chez qui tout besoin exige sa satisfaction immédiate.... Son irréfléxion, sa crédulité, son insouciance, sa fatuité, son inaffection familiale, sont autant d’éléments qui provoquent ou favorisent son vagabondage. » (1)

On constatera fréquemment la nature sexuelle des bordées des imbéciles et, avec Biaise, on observera les fugues par sitiomanie, appétit immodéré delà nourriture souvent aggravé par la malacia, etaussi l’habileté et la ruse dont font preuve quelques-uns d’entre eux pour arriver à la satisfaction de leurs désirs.

Sollier (2) décrit les fugues d’occasion des imbéciles trouvant les portes ouvertes et de véritables évasions calculées, préméditées dont les auteurs se sont entourés de toutes les précautions qu’ils ont pu imaginer. « Ils partent, dit-il, sans savoir où ils vont, marchent droit devant eux, profitant d’une porte ouverte pour quitter leur famille, sans se soucier de leurs moyens d’existence. Dans les asiles, on les voit souvent s’évader ainsi à deux ou trois, marchant le jour et la nuit, surtout

(1) Joffroy et Dupouy, loc. cit, p. 73.

(2) Sollier, Psyc/io/oÿfe de l’idiot et de T imbécile, 1vol. Paris, Alcan 1901.

la nuit, pour se cacher dans le jour ; allant demander du travail dans les fermes pour avoir le droit de coucher dans la grange, ou d’obtenir un morceau de pain; et cela jusqu’àceque, poussés par le besoin, ils arrivent dans une grande ville où on les arrête. Mais si la soif de liberté explique jusqu’à un certain point ces idées de vagabondage pour les imbéciles internés dans les asiles, on ne les comprend pas chez ceux qui trouvent dans leur famille tout le bien-être possible. C’est pourtant ce qui arrive. »

Ces fugues sont, on le voit, dues à des causes banales.

Leur diagnostic sera facile, même s’il s’y ajoute un élément alcoolique^ un épisode délirant ou des crises épileptiques ou hystériques.

Dans des cas d’imbécillité morale, des fugues ont été relatées par Trélat, Legrand du Saulle , Dagonet, Schüle, Ducosté. On en retrouverait facilement plus d’un exemple à peine mis en lumière dans de nombreuses observations. Elles ne s’accompagnent d’aucun caractère morbide particulier et font partie en quelque sorte de la mentalité même du sujet ; l’absence de volonté et de moralité seules doni ent à ces actes un cachet spécial (Ducosté).

Les fugues à deux . — Les fugues gémellaires

Les fugues à deux ou à plusieurs ont été signalées par divers auteurs.

Combes (1) publie le cas d’une excitée maniaque qui entraîna sa jeune sœur, une débile qui n’agissait que pour l’imiter.

Une persécutée hallucinée de Falret (2) se sauva de sa maison au milieu de la nuit, pour aller coucher chez une amie ; les hallucinations continuant là aussi, elle courut chez une autre dame ; une autre nuit, à deux heures du matin, elle descendit du haut de la maison avec une échelle, emportant

(1) Combes, Archives cliniques des maladies mentales, t. i, p. 229.

(1) Falret, Etudes cliniques, 1 vol. Paris, Baillière 1890. p. 552 et sqq.

son enfant sur son dos. Celle-ci est une fille de 13 ans qui accepte le délire de sa mère, a même des hallucinations par persuasion et pousse la malade aux actes dangereux.

Le même auteur cite le cas d’une délirante qui, pour revendiquer une succession, entraîna une mère d’intelligence affaiblie dans un déménagement vers Paris.

Il décrit le délire de deux amies, dont une seule avait part active dans les idées de persécution qui firent accomplir à toutes deux une série de voyages à la poursuite d’un trésor à ressaisir.

Un épileptique de Régis (1) est suivi dans des fugues inconscientes par son jeune frère.

Dans des évasions collectives (Collet) un dément sénile, un paralytique général, un alcoolique jouent un rôle passif.

Enfin on connaît deux exemples de fugues gémellaires :

Maret (2) rapporte l’histoire de deux jumeaux atteints d’un délire de grandeur, également actif chez les deux qui, à la poursuite de leurs trônes, voyagent en Espagne et s’engagent pendant la guerre de 1870, dans la pensée de recueillir ainsi les couronnes de France et d’Italie.

Joffroy et Dupouy publient l’observation de deux jumeaux atteints de débilité mentale et qui, par fabulation mythomaniaque, s’évadent vers 13 ans du domicile paternel, pour se poser à tort en enfants martyrs.

Les fugues de l’enfant.

Les fugues de l’enfant ont à peine droit à être signalées ici, car elles sont rarement pathologiques.

L’enfant vagabonde, soit par suite de l’exemple direct donné par des parents, des camarades ou des étrangers, ainsi que le montrent Joffroy et Dupouy, soit par les sollicitations de son imagination puissante qui obéit à l’instinct, normal, de la curiosité, soit par l’attrait de l’émotion qui est

(1) Régis, Observ. inédite.

(2) Maret, Ann. méd. psych. 1875, p. 46.

un des principaux facteurs de la fugue. L’enfant a d’ailleurs une attention élective pour ce qui l’attire et lui j)lait. Sa volonté est douée d’une mobilité remarquable, d’une instabilité déconcertante. « L’enfant est un être essentiellement mobile et impulsif, imitateur et imaginatif, mené par le désir, entraîné par l’émotion, incapable surtout de juger et, par suite, de vouloir — l’éducation de la volonté marchant depair avec les progrès de la réflexion — ; son jugement rudimentaire, enfin, peut être complètement vicié, sans être pour cela imperfectible dans la suite, sous l’influence d’une mauvaise éducation familiale. » (.Joffroy et Dupouy, chap. 1.)

M. Rollet distingue trois catégories d’enfants vagabonds, par tempérament — par indolence— par indigence. Joffroy et Dupouy s’en tiennent à la division classique quoique, disentils, arbitraire et illogique, des enfants en normaux — anormaux, vicieux et pervers — et pathologiques.

Chacune de ces espèces peut faire des fugues. Les livres spéciaux de criminalités en décrivent de très curieuses. Elles sont très fréquentes. Meurice (1) dans une observation d’un an à la seule colonie de Vaucluse, a recueilli trente-neuf observations personnelles, fort intéressantes par leur côté anecdotique, insuffisamment critiques du point de vue médical.

Nous ne pouvons insister sur les fugues des enfants non aliénés, nous contentant de rappeler les ressemblances qu’il y a entre la suggestfbilité de l’enfant et celle des auteurs de fugues impulsives et hystériques et de remarquer avec l’enseignement du professeur Régis combien fréquents sont les antécédents similaires des impulsifs qui font des fugues. Ce point a une importance considérable pour le diagnostic médico-légal, spécialement dans les impulsions psychomotrices non obsédantes ; il semble indiquer que pour faire des fugues, certaines fugues tout au moins, il faut avoir une instabilité ou une impulsivité particulières, une aptitude à la fugue qui n’est que l’exagération de certaines de ces tendances naturelles à l’enfant que nous avons signalées.

(1) J. Meurice, Les fugues des enjanis, Th. Paris, 1908-09.

L’enfant est encore sujet à commettre des fugues comme conséquence d’états mentaux pathologiques ; nous avons classé ces états dans un rapport au Congrès du Patronage des libérés de Toulouse (1907) en : états de débilité mentale congénitale ; névroses et états mentaux épisodiques ; états délirants.

Cette classification a été adoptée par Marie et Meunier. Avec Joffroy et Dupouy nous admettons qu’il n’y a pas lieu de décrire ces fugues séparément de celles de l’adulte. Il n’est à cela aucune raison. Le mécanisme est le même dans les deux cas ; seul l’âge est différent.

Définition des Fugues

L’étude que nous avons faite nous a permis de constater l’existence :

lo de fugues ayant des caractères propres, spécifiques;

2° de fugues banales.

Les premières sont :

Les fugues mélancoliques.

Les fugues oniriques.

Les fugues épileptiques.

Les fugues impulsives et démentielles de la démence précoce.

Les fugues dromomaniaques.

Les fugues des états seconds.

Les fugues systématisées.

Dans les états mélancoliques, de toute nature et de toute intensité, sur un fond de douleur morale, d’arrêt psychique et d’aboulie, surviennent, avec un début brusque et violent des raptus provoqués essentiellement par une anxiété généralement intense et dont la conséquence peut être des fugues de durée variable ; le délire intervient secondairement pour les interpréter ; ce sont les fugues mélancoliques.

Au cours du délire onirique, nées de ses éléments mêmes et en relation étroite avec lui, quelle qu’en soit la cause, alcoolisme ou autres intoxications, infections, auto-intoxications et peut être épilepsie, se produisent des fugues, conséquence directe des terreurs ou des erreurs hallucinatoires, et teintées parfois d’une couleur délirante, dont la termi-

naison se fait par rémission, par épuisement ou par appel du fuyard à la protection des autorités et peut aboutir au suicide ou au crime : ce sont les fugues oniriques.

Dans les diverses épilepsies, liées ou non à une des phases de l’attaque convulsive, se produisent, parfois avec calme, mais ordinairement avec brutalité, des actes de déambulation allant des phénomènes procursifs et des impulsions rapides aux fugues complexes, tous habituellement caractérisés par un début soudain et une fin brusque, délimitant un état de confusion hallucinatoire intense où la conscience est obnubilée profondément, l’amnésie générale et durable, les actes mal coordonnés ; ce sont les fugues épileptiques, dont la répétition est assez uniforme.

Au début ou pendant le développement de la démence précoce, indépendamment de tout état surajouté, existent des fugues habituellement impulsives, soudaines, automatiques et toujours démentielles‘ immotivées et absurdes ; ce sont les fugues propres à la démence précoce.

Parmi les impulsifs avec conscience, il en est de sujets aux fugues dromomaniaques, accomplies, dans quelques cas rares, après une lutte anxieuse et des phénomènes d’inhibition quelquefois victorieux, et plus souvent par une impulsion fatale et sans tentative volontaire d’arrêt ; ces dernières fugues, à début brusque, semblent étrangères à la conscience du sujet qui assiste comme passive à leur développement et sont d’un diagnostic délicat avec de nombreuses fugues d’où la volonté n’est pas absente. On aura aussi à faire le diagnostic de la fugue dromomaniaque avec les impulsions diverses où la fugue ne joue qu’un rôle subordonné.

Dans les fugues en état second surgissant par un début brusque et terminées brusquement au cours d’un somnambulisme de cause habituellement hystérique et en certain cas toxique ou traumatique, le sujet, agissant en conformité d’une habitude ou d’un désir antérieur, vit une personnalité légèrement désorientée et de mémoire lacunaire et exécute paisiblement des actes coordonnés, dont au réveil il paraîtra

inconscient et aura perdu le souvenir pour le retrouver dans une récidive spontanée ou dans le sommeil hypnotique.

Dans le courant d’un délire systématisé, quel qu’il soit, naissent après réflexion, se poursuivent avec méthode et persévérance des fugues de longue durée ayant un but défini et un caractère toujours délirant : ce sont les fugues sysiématisées.

Les fugues banales, au lieu de devoir leur origine à une cause bien particulière comme les précédentes, et d’avoir un aspect clinique nettement spécial, sont dues à des phénomènes aussi répandus, aussi communs aux affections les plus diverses, que le sont l’excitation maniaque ou l’affaiblissement intellectuel. Ces fugues sont, les unes des fugues par suractivité motrice, érotique, intellectuelle, allant dans certains cas jusqu’aux confins de l’automatisme, et comprenant toutes les fugues de simple instabilité, les autres des fugues démentielles, amnésiques ou confuses ayant leur origine non dans un trouble spécial de l’activité, mais uniquement dans la diminution ou dans l’anéantissement d’une des fonctions supérieures du cerveau.

Ni les fugues spécifiques, ni à plus forte raison les fugues banales n’ont de valeur diagno.stique suffisante pour aider, par leur seule présence, à la classification d’une espèce nosologique dans les cadres des maladies mentales. C’est que les fugues banales ressemblent beaucoup les unes aux autres s’il s’agit d’une fugue démentielle, que la déchéance soit de nature sénile, organique, vésanique ou autre, et, s’il s’agit d’une fugue d’excitation ou d’instabilité, que l’on ait affaire à l’une quelconque des causes qui développent la suractivité fonctionnelle cérébrale. Et les fugues spécifiques sont, elles, le produit non d’une psychose déterminée mais simplement, d’un syndrome.

Il n’y a pas en effet la fugue de la mélancolie d’involution, de la psychose périodique, du délire de persécution, du délire alcoolique, de l’hystérie... Il y a la fugue mélancolique

qui se présentera de façon identique et avec une même pathogénie dans la dépression simple, dans la mélancolie d’involution, dans le délire des négations, dans la dépression due à des intoxications ou à des affections organiques diverses; il y a la fugue onirique, dont l’origine hallucinatoire est évidente, quelle que soit l’intoxication étiologique ; il y a la fugue dromomaniaque, dans le syndrome impulsif ; il y a la fugue en état second, plus fréquente dans l’automatisme hystérique, mais qui ne lui est pas exclusivement attribuable ; les fugues impulsives et démentielles de la démence précoce doivent de ne pas figurer à côté des fugues banales seulement aux caractères évolutifs assez spéciaux de l’affaiblissement intellectuel qui les détermine ; et les fugues systématisées trouvent leur unité dans le fond paranoïaque qui, selon le cas, systématisera un délire avec des idées de grandeur, de jalousie, mystiques ou de persécution.

On peut très bien concevoir que, par une crise incidente, un systématisé fasse une fugue onirique, un hystérique une fugue dromomaniaque, un dément précoce une fugue mélancolique, et Tun d’entre eux des fugues banales. Chez un même sujet, les fugues peuvent sous l’influence de causes variables, revêtir des formes diverses (1).

Ayant ainsi établi l’existence en psychiatrie de types cliniques de fugues, nous devons essayer de trouver une définition assez soucieuse de clarté pour être simple, assez compréhensive pour englober toutes les fugues décrites et assez précise pour les séparer des états voisins d’automatisme ou de vagabondage qu’il nous faut également définir.

Nous définirons la fugue morbide : tout acte de marche ou de voyage accompli par accès et déterminé par un trouble mental.

Cette définition place la fugue entre l’automatisme et le vagabondage, avec lesquels, dans les cas extrêmes, elle

(1) Cf. Benon et Froissart. Fugues diverses chez un obsédé alcoolisé. Conditions de la fugue. Journal de Psychologie 1909, p. 217.

pourra être confondue, ce qui ne saurait surprendre le clinicien, mais dont on peut de coutume nettement la séparer.

L’automatisme provoque des mouvements exécutés sans but et sans direction aucune, ne répondant à aucune élaboration psychologique. Parmi ces mouvements il y a des actes de marche : cliniquement, les phénomènes procursifs de l’épilepsie, l’activité désordonnée de bien des déments sont des actes automatiques ; nous ne les confondrons pas avec les actes qu’on dénomme par abus automatisme ambulatoire et qui, dans l’état second hystérique notamment, sont de véritables fugues n’ayant à proprement parler d’automatique que le nom. D’autre part il y a dans la plupart des fugues, chez l’obsédé, le confus, le délirant ou le dément, une part d’activité qui est véritablement automatique, c’est-à-dire étrangère à la personnalité et à la volonté du sujet. Joffroy et Dupouy ont bien mis en lumière ces phénomènes.

A l’extrémité opposée se trouve le vagabondage, que beaucoup trop d’auteurs n’ont pas cru devoir différencier de la fugue. Nous ne parlons pas ici d’une définition juridique qui, visant seulement des faits susceptibles d’être frappés d’une sanction, ne se préoccupe que d’une situation de fait à un moment déterminé et peut atteindre de simples fugueurs comme d’authentiques vagabonds. Psychologiquement et cliniquement, on doit différencier la fugue du vagabondage. Il y a en effet des individus, les uns sains d’esprit, les autres déséquilibrés, qui vont devant eux en vertu d’un acte volontaire, sans l’intervention, même alors qu’ils sont déséquilibrés d’un trouble mental actuel, non constitutionnel, susceptible d’un traitement ou auteur d’irresponsabilité. Ils sont ou involontairement entrainés sur la route par le fait de circonstances extérieures à eux-mêmes, ou volontairement, en vertu d’un ensemble de goûts ou d’aptitudes, d’une constitution, qui fait d’eux des professionnels, méritant ce nom de vagabond dont le sens même exprime une sorte de permanence dans l’état. Cliniquement, certains fugueurs, les systématisés notamment, pourront, par la durée

de leur fugue prendre l’aspect des vagabonds, mais nous les comprenons dans notre description des fugues pour autant que le mobile de leur déplacement est nettement délirant.

On pourra avoir des doutes sur la place à attribuer parmi les fugueurs ou les vagabonds à ces nombreux cas limite, voisins du délire, semi-délirants, ou demi-fous si l’on veut, que nous laissons dans les cadres du vagabondage. C’est à une étude sur le vagabondage qu’appartiennent les déments de toute sorte réduits à demander le pain qu’ils ne peuvent plus acquérir par le travail — les infirmes par accident ou de naissance — les enfants abandonnés ou dévoyés par des parents ou des entrepreneurs coupables — les insuffisants sociaux . par maladies infectieuses, la fièvre typhoïde notamment (Joffroy et Dupouy) — ou par intoxication, tels le morphinomane et surtout l’alcoolique récidiviste décrit par Guiard (1), errant, vagabond, instable, toujours sans domicile lorsqu’il n’est pas parasite de l’asile où il sollicite perpétuellement son entrée, où, «vagabond d’un type spécial, il va comme d’autres vont à l’asile de nuit » pour y rester occupé au travail très peu absorbant et sans chômage des bureaux, réalisant le type de « l’aliéné fonctionnaire » — les enfants que l’hérédité et l’imagination entraînent sur la route—les vagabonds fantaisistes (Marie et Meunier) — et les vagabonds par nécessité, chômeurs et sans- travail involontaires — ou les instables, ouvriers errants de Pitres, vagabonds riches dont Pagnier a cité une curieuse observation d’après Fossey (2) et dont Marie a signalé celui qui s’intitule citoyen de la République internationale des Wagons-Lits — les trimardeurs qui ne veulent vivre que de leur existence antisociale — les instables délinquants intermédiaires aux aliénés et aux criminels de A. Petit (3) — les débiles moraux à réaction antisociale de Courjon (4) —les excentriques, lunatiques, insta-

(1) Guiard, Les alcooliques récidivistes, Th. Paris, 1901-02.

(2) Pagnier, loc. cit. p. 107.

(3) A. Petit,. D’une classe de délinquants intermédiaire aux aliénés et aux criminels Th. Paris, 1899-1900.

(4) Courjon. Etude séméiologique sur les débiles moraux à réactions antisociales Th. Paris 1907-08.

blés et aventuriers de Cullerre (1), voisins des dissipateurs et aventuriers de Trélat (2) — les hypocondriaques d’aspect si varié, depuis ceux qui forment la clientèle des stations thermales, balnéaires, climatériques et d’altitude jusqu’aux Juifs-Errants deMeige(3)— les paranoïaques enfin dont Joffroy et Dupouy ont donné pour la première fois une description synthétique, montrant leur défectuosité mentale constitutionnelle et leur tempérament fait de susceptibilité, de méfiance et d’orgueil : « perpétuels errants par refus de se plier à ce qu’ils considèrent comme un esclavage aux règles et aux lois sociales », eux dont déjà Arnaud (4) dépeignait la tendance native au vagabondage : « Ils quittent la maison de leurs parents, ils s’évadent de leur pension pour aller à l’aventure, vivant de maraudage, de mendicité ou de vol, suivant les circonstances, jusqu’à ce que la fatigue ou le manque de nourriture les forcent à s’arrêter, ou bien jusqu’à ce que leur famille les ait enfin retrouvés. Dans les grandes villes, ils trouvent le moyen de satisfaire à la fois leur passion de vagabondage, leur goût du vol et du gaspillage, et leurs appétits de débauche en se mêlant à de véritables criminels pour former ces bandes de malfaiteurs précoces dont la police correctionnelle et même la cour d’assises nous révèlent si fréquemment les exploits, » Ces paranoïaques ne sont pas incapables de travail et se retrouvent parfois dans les professions errantes ou intermittentes. — Une autre espèce de faux fugueurs est celle de ces hallucinés dont parle Foville (5), qui changent de résidence parce que cela les débarrasse de leurs voix ; leur voyage est thérapeutique et non délirant, Notonsenfin d’une simple mention les vagabondages collectifs impulsifs des foules ou des peuples : croisades d’enfants, invasions de Barbares, d’Arabes, de Mongols ou de nomades.

(1) Cullerre, Les Frontières de la folie. Paris Baillière 1888,

(2) Trélat, La/o//e Zucit/e.Paris Delahaye'1861.

(3) Henry Meige, Etude sur certains névropathes voyageurs. Le Juif- Errant à la Salpêtrière.

(4) Arnaud, Traité de pathologie mentale, de G. Ballet, p. 647.

(5) Foville, toc. cit., p. 35.

Le présent essai de définition et de délimitation des fugues n’est pas le premier qui soit tenté. Malgré notre désir de ne pas ajouter un essai de plus aux précédents, nous n’avons pu trouver qu’aucun d’eux fût satisfaisant.

Laissons d’abord de côté les dénominations auxquelles on a attribué un sens restreint : mania errabunda (Guislain), aliénés migrateurs (Foville), automatisme ambulatoire (Charcot), vagabondage impulsif (Pitres, Géhin), déambulation (Duponchel, Dénommé), déterminisme impulsif (Duponchel), déterminisme ambulatoire (Funaïoli), dromomanie (Régis, Dubourdieu), poriomanie (auteurs allemands), délire ambulatoire (Claude et Beaudouin) etc...

La fugue est pour Raymond (1) « un acte impulsif, compliqué et bien coordonné, suivi d’amnésie. » Cette définition ne s’applique qu’à un petit nombre de fugues. — Or, le terme fugue n’est pas une de ces expressions artificiellement créées par un auteur, pour dénommer un état scientifique isolé par lui, et dont il a le droit de restreindre le sens, c’est un vocable appartenant au patrimoine commun de la langue française, avec une signification que l’étymologie et l’usage lui assignent ; on ne peut donc, sans abus, en attribuer l’appropriation sans épithète à une variété exclusive des phénomènes qu’il est en droit de désigner.

Pour Ducosté (2), on ne peut définir la fugue ni avec l’irrésistibilité, ni avec l’état de conscience, ni avec le souvenir, ni avec ses aspects et ses synchronismes psychologiques. « Il semble qu’un seul caractère soit commun à toutes les fugues ; l’absence de motif ; le malade part et vagabonde sans savoir pourquoi ; il n’est pas déterminé psychologiquement. » Les explications fournies par les malades ne sont que des défaites. Les hystériques eux-mêmes en état second ont un mobile, mais totalement inconnu de la conscience normale du malade. On peut donc, pour lui, proposer de la fugue la définition suivante ; « La fugue est un accès de vaga-

(1) Raymond, Leçons sur les mal. du syst. nerv, Paris 1896, p. 599,

(2) Ducosté, Les fugues dans la démence précoce. L’Encéphale 1906, p. 579.

bondage sans motif. » Or sans motif est inexact, et de plus, Ducosté remarque lui-même combien sa définition est incompréhensive. En effet, « sont éliminés par cette définition les cas où les aliénés s’enfuient de leur demeure pour échapper à des persécuteurs imaginaires, à des voisins exécrés, à des hallucinations terrifiantes, etc. On rapporte souvent de ces espèces où la fuite des malades n’est à vrai dire qu’une réaction logique, comme les déplacements motivés des gens normaux et non une fugue pathologique. Pour la même raison, on ne considérera pas comme fugues ces pérégrinations souvent très compliquées qu’accomplissent les délirants réformateurs ou inventeurs à la recherche de disciples ou de commanditaires. »

Cette élimination de Ducosté est tout à fait injustifiée et arbitraire ; sans aller plus loin, il nous oblige à écarter sa définition avec celle de Cottu, qui en voulant compléter la précédente lui enlève toute précision : « La fugue dit-il est un accès de vagabondage quelquefois sans motif, quelquefois commandé par une cause imaginaire, suivi ou non d’amnésie. »

Joffroy et Dupouy (1) adoptent pour le mot fugue la signification d’« abandon impulsif du domicile. » Malheureusemenl leur définition a besoin elle-même d’être définie. S’il y a impulsion ce n’est pas dans le sens qu’ils attribuent à l’impulsion, « terme qui sous-entend les caractères de soudaineté dans l’exécution, de limitation dans la durée et de répétition possible, inhérents à tout acte impulsif, » ce qui exclue beaucoup de fugues délirantes et systématisées. Cette définition a de plus le défaut de détourner de son sens courant le mot domicile en l’étendant outre mesure à « toutes les variétés de domicile, personnel, paternel, conjugal, hospitalier, scolaire ou militaire, domicile habituel, domicile de fortune ou d’occasion (chambre d’hôtel), domicile de travail, c’est-à-dire le chantier, l’usine ou l’atelier... » On en dirait autant de la tortue, ou de Diogène ; c’est tout le contraire du domicile, c’est de l’ubiquité.

(1) Jolfroy et Dupouy, loc. cil., p. 47.

Benon et Froissart (1) qui ont défini la fugue ; « un état morbide de l’activité, accidentel, transitoire, qui survient presque toujours par accès, au cours duquel le malade exécute un déplacement anormal, marche, course, voyage, etc., sous l’influence de troubles psychiques », ont, à notre sens^ approché de beaucoup plus près la réalité ; à la condition de ne pas attribuer une signification trop étroite aux épithètes transitoire et par accès, nous ne leur reprocherons que d’être trop longs pour une bonne définition. Aussi croyons nous devoir nous en tenir à celle-ci dont tous les termes sont déjà dans la leur : la fugue est tout acte de marche ou de voyage accompli par accès et déterminé par un trouble mental.

Si maintenant nous voulons définir le vagabondage, la définition que les mêmes auteurs en donnent nous semble par contre inexacte. C’est, disent-ils, « un état morbide habituel de l’activité au cours duquel le malade exécute des marches, voyages, etc., sous l’influence de troubles psychiques. » Nous avons vu qu’il y a dans le sens du mot vagabond, étymologiquement une notion de permanence, cliniquement une notion d’état, soit normal, soit constitutionnel, intégré à la personnalité du vagabond. Or, Benon et Froissart, s’ils ont bien vu l’état de durée ou de permanence du vagabondage ont eu le tort de ne comprendre sous le terme de vagabondage que les états morbides, à l’exclusion de toutes autres causes, économiques, morales ou ethniques.

Pagnier (2) n’a pas senti les différenciations nécessaires quand il dit du vagabondage qu’il « n’est en effet, même à l’état type et complet, qu’une fugue, mais une fugue à longue durée. Tout se ramène donc à examiner quels sont les états dans lesquels se rencontre ce symptôme. »

Joffroy et Dupouy en définissant le vagabondage « le fait d’errer sans vouloir ou pouvoir revenir à un domicile fixe », semblent vouloir y incorporer le simple égarement du sénile ou de l’amnésique et ne pas voir son caractère essentiel d’habitude et de permanence.

(1) Benon et Froissart, Fugue et Vagabondage. Définition et étude cliniques. Soc. méd. psychol. Ann. Med. ps. 1908 II p. 305

(2) Pagnier, toc. cit., p. 19.

Une des meilleures définitions reste celle de Bailleul ^1) : « Dans l’acception du mot, le vagabondage est le fait d’un homme qui erre à l’aventure, sans avoir une habitation pour y trouver un abri quotidien ; peu importe, d’ailleurs, un domicile d’origine ou un autre domicile de droit s’il n’y a point résidence de fait. » Nous nous y rallierons en remarquant une dernière fois, qu’à l’exclusion de toute préoccupation correctionnelle, la question ici débattue est purement de psychologie et de clinique.

(1) Bailleul, Du vagabondage en médecine légale. Comptes-rendus du Congrès de Clermont-Ferrand, 1894, p. 353.

Les actes liés aux fugues

Les fugues n’ont pas toujours, dans le tableau clinique, l’aspect isolé sous lequel nous les avons jusqu’ici considérées. Elles sont un acte délirant habituellement lié à d’autres actes délirants. Dans l’ensemble complexe des symptômes d’un état déterminé, leur place est d’une importance très variable, tantôt secondaire et méconnaissable, tantôt au contraire prépondérante et dominatrice. Isoler artificiellement la fugue des autres actes qui lui font escorte serait n’en donner qu’une notion incomplète.

Il y a peu de fugues qui s’accompagnent plus habituellement d’actes graves que les fugues mélancoliques. Ces actes participent du caractère négatif que Krafft-Ebing attribue à tous les actes du raptus mélancolique, meurtres, mutilations, suicides.

Le suicide est souvent l’objet principal de la fugue. Il peut être précédé d’un meurtre, le malade voulant préserver les êtres les plus chers du malheur qu’il sent devoir les atteindre ; au cas où le suicide consommé ne suit pas alors le crime, ce qui se produit d’autant mieux que, l’impulsion étant satisfaite par une première violence, la tentative subséquente de suicide est incomplète, maladroite et qu’elle peut paraître simulée, le meurtrier sera poursuivi pour assassinat.

Le suicide à deux, accompli souvent à la fin d’une promenade sentimentale, n’a pas de rapport avec la véritable fugue mélancolique.

La fugue des raptus mélancoliques est parfois un simple équivalent d’autres modes de raptus, comme dans le cas

d’une mélancolique avec stupeur de Morel (1), , dont les raptus successifs sont remarquables. Cette femme de 64 ans ébauche d’abord une tentative de suicide par précipitation dans un puits ; plus tard, elle fait une fugue au cours de laquelle elle sort de chez elle nu-pieds, par un hiver rigoureux, et va dans un bois s’accroupir, demandant à celui qui la découvre glacée de froid, de la tuer parce qu’elle l’a mérité ; chaque çuit elle veut recommencer sa fuite ; un soir elle met le feu chez elle, et un autre jour elle tue à coups de hache sa petite fille âgée de vingt-et-un mois.

L’alcoolique en état de fugue onirique est susceptible de commettre des actes très dangereux, parmi lesquels il en est qui ont la même origine et la même pathogénie que la fugue.

Poursuivi par des hallucinations terrifiantes, harcelé d’injures, ahuri par la fantasmagorie ambiante, l’alcoolique délirant saisit une arme et avec la même impulsivité que lorsqu’il s’élance droit devant lui, il frappe ou tire sur les ennemis dont la vision se profile sur le mur, sur le parent ou le voisin que son illusion aura habillé des formes du bourreau ou de l’incendiaire. La plupart des violences sur autrui qui se manifestent soit au début, soit au cours des fugues, n’ont pas d’autre explication et le meurtrier, tout tremblant se croit en état de légitime défense, comme cette femme dont Motet (2) a publié l’observation, et qui s’imaginait avoir été attaquée par un individu armé, alors qu’elle même avait tué sa victime et lui avait littéralement haché la figure.

L’impulsion suicide, chez l’alcoolique est plus diverse. « Le suicide, disait Lasègue (3), est un des éléments dé l’alcoolisme ; en renversant la proposition, on peut dire aussi l’alcoolisme est un des éléments du suicide. » Beaucoup de ces suicides sont exécutés au cours d’une véritable fugue, mais ces fugues ne sont pas toujours des fugues oniriques. Seul le suicide invo-

(1) Morel, Rapport médico-légal, Annales médico - psychologiques, 1855, I, p. 121.

(2) Motet, Académie de Médecine, mai 1885.

(3) Lasègue, Eludes cliniques, t. II p.. 242.

lontaire a la même pathogénie que les actes violents dont nous venons de parler. C’est un suicide onirique type. « Certains malades, dit Drouet (1), qualifiés à tort de suicides, n’ont jamais songé à mettre fin à leurs jours ; mais ils se sont jetés, tête baissée, pour ainsi dire, dans des périls mortels dont l’évidence échappait à leur aveuglement momentané. Ils étaient alors sous l’empire d’hallucinations ou d’impulsions instinctives subites qui leur enlevaient la juste appréciation des choses du monde réel. »

On distinguera ce suicide onirique de celui des malades qui, à la suite d’une cause déprimante, demandent à l’ivresse l’excitation nécessaire pour mettre fin à leur vie, et des cas où le suicide arrive à effet sous l’influence de l’alcool chez des gens, qui, en ayant l’idée en germe, l’ont toujours repoussée tandis qu’ils jouissaient de leur complète raison, enfin,' de, la catégorie, plus nombreuse, des aliénés ayant un délire de persécution secondaire à leur intoxication et qui se tuent en vertu de ce délire. L’alcool a pour effet de donner la force, ou plutôt le manque de contrôle de soi et de résistance instinctive, la confusion légère, nécessaires au suicide et c’est au cours d’une véritable fugue, mais non d’une fugue onirique que se produit l’accident : Deux vieux alcooliques, le mari et la femme (2) mettent quarante-huit heures pour aller des Halles au pont de Bercy et pendant le trajet font chacun dix fois la tentative de suicide. Manquant de courage à chaque fois, ils vont puiser chez les marchands de vin du voisinage l’énergie qui leur fait défaut. Enfin, s’étant munis d’une bouteille de rhum, ils montent dans une barque, bien décidés à en finir avec la vie. La bouteille leur échappe ; la femme court en chercher une autre, boit en revenant et se jette à l’eau avec la bouteille... Le mari ne s’y jeta pas ; il n’avait pas assez bu. Cette variété semi-volontaire du suicide des alcooliques se fait surtout par noyade ; Drouet avait déjà noté leur paradoxale prédilection pour la mort par l’eau.

(1) Drouet, Du suicide dans l’alcoolisme. Le mouvement medical, Cf. Ann. médico-psychologiques, 1871. v. p. 121-

(2) Lasègue, loc. cit., p. 246.

Enfin, au cours de sa fugue délirante, l’alcoolique commet de menus délits variés, des actes extravagants, des outrages ou violences contre les agents de l’autorité, des escroqueries ,(1), et des vols inconscients, comme le fait rapporté par Vétault (2), d’un cocher de la Compagnie des Omnibus de Paris qui saute sur un cheval, erre toute la nuit et au point du jour se retrouve à Passy ayant perdu son cheval.

Les actes graves commis par Vépileptique, au cours de ses accès d’automatisme ambulatoire, sont particulièrement nombreux. Ils ont depuis longtemps intéressé la médecine légale et c’est autour d’eux surtout que s’est livré le débat sur l’épilepsie larvée.

L’activité désordonnée de l’épileptique, son automatisme aveugle, le débordement de ses instincts grossiers, lubriques, ou brutaux, son inconscience, sont les facteurs de ces actes dont la sauvagerie est classique (3). L’inconscience et l’amnésie ont pour conséquence qu’ayant accompli leur crime de manière ouverte ils ne prennent pas soin de le dissimuler. La réitération similaire s’observe aussi bien pour les actes délictueux que pour le reste de la crise ambulatoire.

Les caractères de ces actes sont les mêmes que ceux de l’impulsion : il y a fusion intime entre l’impulsion et l’acte qui en réalité ne font qu’un. L’acte est en général sans corrélation avec la pensée antérieure du malade. Le contraire a été cependant soutenu par quelques auteurs et il y a des exemples qui ont donné aux assistants l’impression d’actions motivées et en conformité avec les tendances habituelles de l’épileptique.

On a plus souvent affaire à des crimes qu’à des délits- Ce sont surtout des actes contre les personnes, violences, meurtres, viols, des outrages publics à la pudeur, et aussi

(1) Bulard, Ann. méd. psychol. 1887, viii, p. 220.

(2) Vétault, Etude médico-légale sur l’alcoolisme, Th. Paris, 1886-87, p. 155.

(3) Cf. notamment Parant père. Rapport au Congrès de Bordeaux, 1895; Kovalewsky, Ann. méd. psychol 1898.

des crimes contre la propriété, vol et incendie ; on observe le suicide involontaire ; Ducosté (1) a décrit le suicide impulsif conscient ; rappelons la fugue militaire.

Le diagnostic pourra être délicat chez l’épileptique fugueur qui, en dehors de tout automatisme aura accompli des actes délictueux conscients et se prévaudra sans raison de son état mental pathologique, comme le malade de Delmas (2) dont l’infraction à la police des chemins de fer n’est pas une fugue pathologique mais un délit dont il est responsable.

Dans la démence précoce, il y a lieu de distinguer entre les actes commis au cours de la fugue mais ne relevant que de l’état d’affaiblissement moral ou affectif, actes de violence ou attentats contre la propriété, et ceux qui sont l’occasion ou la conséquence de la fugue, que seuls, nous signalons ici.

Sont la cause de la fugue, certaines tendances au vol (Marro) à l’incendie (Christian, Hencke), à des actes étranges, comme de déterrer des os dans un cimetière (Christian), à l’homicide même, comme ce crime (Hitchcock) (3), où après l’achat sans intention d’un revolver, un jeune homme quelque peu incohérent, au cours d’une fugue sans motif, commet un meurtre sans raison et se dénonce ensuite avec calme, déclarant qu’il ne pense pas pouvoir être blâmé. De même, en bien des cas, la tendance à la prostitution est la cause d’une fugue.

Sont la conséquence de la fugue, des vols provoqués par le besoin de nourriture, la grivèlerie, la série des délits militaires : insoumission, abandon de poste, absence illégale, désertion, certains suicides impulsifs, comme celui du malade de Christian (4) qui, à la suite d’une insignifiante discussion, se jette par la fenêtre brusquement. Entrent aussi dans cette catégorie plusieurs cas de prostitution, l’initiation ayant eu lieu au cours d’une fugue de dément précoce.

Le diagnostic sera aisé s’il y a avec la fugue des actes

(1) Ducosté, Epilepsie consciente et mnésique, Th. Bordeaux, 1898-99.

(2) Delmas. Soc. méd. psych., 26 juin 1905. Ann. méd. psycho. 1905. iip. 274.

(3) Hitchcock, American Journal of Insanity, i.xii, n° 4,

(4) Christian, op. cil., obs. x.

bizarres ou démentiels comme ceux de ce soldat de G. Monod (1) qui, après désertion est surpris en train de se baigner au Pont-Neuf, «parce qu’il n’est pas un homme ordinaire », ainsi qu’il l’explique aux agents qui l’arrêtent, en ajoutant qu’il est déserteur.

Ces actes sont surtout nombreux au début de la démence précoce et, nous l’avons vu, la méconnaissance de l’état mental du malade est rendue facile par son attitude étrange. S’il y a condamnation, on ne croira pas qu’il s’agit de délinquants devenus aliénés, mais bien d’aliénés délinquants : « Les actes délictueux ou criminels, disent Antheaume et Mignot (2) ont précédé de peude tempsles troubles vésaniques; quellequefutla dégénérescence des sujets, ces actes contrastaient avec leur caractère antérieur et étaient en opposition avec leur éducation et leur milieu social. »

La fugue dromomaniaque par les conditions de fait dans lesquelles elle se développe, lucidité, conscience, soudaineté au milieu d’une vie normale, pourra être, plus que tout autre fugue, par elle-même un délit, vagabondage, absence illégale ou désertion.

La fugue de l’impulsif s’aide de menus délits, tels que maraude, grivèlerie, bris de clôture, ou de préjudices civils divers — ou encore de faits plus graves, vols, punissables lorsqu’ils n’atteignent pas les ascendants, ou abus de confiance commis au détriment d’administrations ou de patrons. On a beaucoup trop répété, avec Géhin et Pitres, que dans les impulsions des neurasthéniques ou impulsions psychomotrices, les voyageurs ne commettaient pas de délits ; il suffit de lire les observations publiées, même celles de Géhin, pour se convaincre du contraire.

Parfois le délit est associé très intimement à la fugue, comme l’est un vol de bicyclette ou de cheval devant servir à satisfaire l’impulsion.

(1) G. Monod, Les formes frustes de la démence précoce, Th. Paris, 1904-05.

(2) Antheaume et Mignot, La période méd.-lég. prodromique de la démence précoce, l’Encéphale, 1907, p. 134.

Enfin, des impulsions criminelles très variées peuvent succéder à des impulsions dromomaniaques, sans avoir d’autre rapport avec elles que le terrain sur lequel elles se développent, ivresse, meurtre de ses propres enfants, (Payen) (1), suicide, incendie, vol, prostitution, etc., un même sujet pouvant cumuler plusieurs d’entre elles comme dans un bel exemple fourni par Pitres et Régis (2).

Les actes délictueux des hystériques en état second sont nombreux. Malgré l’apparence normale du malade, ils sont la conséquence de l’amoindrissement de sa personnalité, les désirs subconscients étant plus aisément satisfaits en l’absence d’un contrôle supérieur.

On observe des vols avec toutes leurs variétés : abus de confiance, escroquerie, grivèlerie et des délits plus rares, conséquence d’une idée fixe, comme chez une malade de Carrier, cité par Frenkel, qui cherche à enlever un enfant sur une place publique ; cette jeune femme n’a jamais eu d’enfants et a toujours désiré en avoir ; des incendies et des meurtres ont été signalés en quelques cas. Colin (3) rapporte l’histoire d’un hystérique qui, en état second, s’était fait cinq blessures avec son rasoir et, à son réveil, cherchait les ennemis dont cet attentat laissait supposer l’existence. Le même auteur cite une curieuse fugue, accomplie en état second par un soldat au cours de la guerre des Pavillons Noirs, et qui le conduisit, blessé, dans une ambulance ennemie.

On distinguera ces actjs, commis en état second, de ceux d’hystériques mythomanes où la fugue est alléguée (Aubry) (4), ou parfaitement volontaire (Legrand du Saulle) (5). Un bel exemple ancien est celui de^d’Eggs et Dagonet (6).

(1) Payen, Rapport médico-légaly Ann. méd. psych., 1862, p. 41,

(2) Pitres et Régis, Les obsessions et les impulsions, obs. 4, p. 401.

(3) Colin, Essai sur l’étal mental des hystériques, Th. Paris, 1890-91, p. 22 et 186.

(4) Aubry, Contribution à l’étude des rapports de la simulation et de la dégénérescence, Th. Nancy, 1899-1900.

(5) Legrand du Saulle, Les hystériques. Paris. Baillière 1883 p. 376.

(6) D’Eggs et Dagonet, Rapport méd. lég. sur Mêlante Oit. .Ann. Méd. psych. 1858 p. 533.

Le somnambulisme dit naturel, aujourd’hui classé parmi les autres phénomènes hystériques, mérite une mention spéciale ; il a une histoire propre, faite surtout du point de vue qui nous occupe actuellement, d’observations médico-légales. Dans les fugues qui lui sont dues on a noté, des actes joints nombreux, bien que Tardieu (1) il est vrai, déclarât qu’il n’avait pas connu un seul exemple authentique de ces faits, violences, meurtres (Despine, Legrand du Saulle (2), Yellowlees) (3), infanticide (Lapponi), vol, (Mesnel (4), Charcot) (5), suicide (Mesnet), et des accidents divers.

Des fugues par ordre, suggérées dans l’hypnotisme ont été décrites. Elles peuvent avoir des conséquences médico-légales graves ; aucun fait certain n’a cependant été encore produit (6).

La fugue du systématisé persécuté est un procédé de défense. Elle se suffit en général à elle-même. Néanmoins, on peut la voir compliquée d’actes plus graves, entre autres la tentative de meurtre (Combes) (7). Il arrive aussi que le suicide soit l’épisode terminal de la ,vie des persécutés migrateurs (8). Ce suicide peut être involontaire.

Si les persécutés qui fuient semblent épuiser par là leurs réactions dangereuses , il apparaît au contraire pour les persécuteurs, si l’on s’en rapporte à l’observation que nous avons résumée, que la fugue ne soit qu’une manifestation de l’intensité de leur besoin de vengeance et témoigne surtout de leur nocivité.

(1) Tardieu, Eiude médico-légale sur la folie, p. 223. Paris, Baillière 1872.

(2) Legrand du Saulle, La folie devant les tribunaux, ch. vu. Paris Baillière 1864.

(3) Yellowlees, Journal of. Mental Science, anal. Ann. Méd. psycho.,

(4) Mesnet, Etude méd. lé g. sur le somnambulisme. Acad, de Médecine. Cf. Ann. Méd. psych. 1897.

(5) Charcot, in Thèse Fajnkind, loc. cit, p. 72.

(6) Cl. Raymond et Janet, Névroses et Idées fixes, t. II p. 244.

(7) Combes, Rapport médico-légal sur l’état mental du nommé B..., inculpé de tentative de meurtre, Ann. méd. psych. 1876, xvi, p, 394.

(8) Bargain, Th. Paris, 1904-05, Contribution d l’étude du suicide chez les persécutés.

Au cours de leurs fugues, les mégalomanes et certains persécuteurs commettent des attentats simulés, comme les pseudorégicides (1), ou se livrent à des actes nuisibles à la propriété ou à du scandale, de façon à attirer sur eux l’attention négligente du public ou des autorités.

Solder (2) remarque le danger des fugues des persécutés pour leur fortune qui ne peut toujours y suffire.

Il est fréquent que les fugues du paralytique général s’accompagnent d’actes très variés qui se confondent avec elles, ayant le même caractère occasionnel, rarement prémédité, peu voulu, encore moins exclusif d’autres préoccupations. Ces actes reconnaissent la même pathogénie que les fugues, préoccupation délirante, inconscience démentielle et surtout automatisme. Le paralytique général sort tout nu dans la rue, adopte une attitude indécente ou satisfait publiquement ses besoins naturels, très souvent prend des voitures qu’il ne peut payer ; dans ses allées et venues, il s’endort la nuit sous le premier abri trouvé ; son air hébété, sa tenue misérable attirent sur lui l’attention des passants qui, pris de compassion, lui font ])arfois l’aumône de quelque argent ; loin de se cacher, il se laisse prendre et condamner pour vagabondage et mendicité. (Pactet) (3). Lélut (4) avait déjà attiré l’attention sur les paralytiques méconnus et condamnés. Un des détenus examinés par lui, au cours d’une fugue banalement automatique, s’était endormi dans les blés après avoir serré une douzaine de prunes dans un mauvais mouchoir, vol insignifiant qui lui valut six mois de prison. Foville (5) cite des faits de vol, d’escroquerie. D’autres se font condamner pour grivèlerie ; plus d’un abus de confiance a la même origine dans l’insouciance du malade. Certains pourraient occasionner des catastrophes, comme ce commerçant qui rentra un jour, porteur d’un disque

(1) Cf. Régis, Les régicides.

(2) Sollier, Guide pratique des maladies mentales^ Paris, Masson, 1892, p. 389.

(3) Pactet, Aliénés méconnus et condamnés, Th. Paris 1890-91.

(4) Lélut, Note médico-légale, Ann. inéd. psych. 1843, i. p. 137.

(5) Foville, Cont. à l’ét. méd. lég. de la paralysie générale^ Annales d’hygiène, 1877, t. I.

de chemin de fer dont il ne pouvait dire l’origine. (Ducosté) (1) Duponchel (2) parle d’un sous-officier paralytique général qui déserta.

Lorsque l’importance pratique du délit est plus grande que celle de la fugue, on est tenté de méconnaître que la suractivité motrice soit la cause immédiate du délit.

Au cours de leur déambulation automatique, les vieillards sont susceptibles d’accomplir des actes contre la propriété, des actes contre la morale, des tentatives de suicide. Ces faits sont aussi banals que nombreux.

La fugue du maniaque donne rarement naissance à des actes délictueux. On a signalé l’ivresse, des vols commis par occasion et une série de faits dus à l’érotisme de ces excités.

Les fugues des idiots sont trop élémentaires pour donner lieu à des combinaisons d’actes intéressantes.

Celles des imbéciles, au contraire, peuvent être très dangereuses par l’excitation de l’appétit sexuel, cause de viol, de profanation de cadavres. Elles sont l’occasion de vols, surtout en nature. La femme imbécile se livre à la prostitution et il peut être difficile, sans les commémoratifs, de faire le diagnostic rétrospectif entre l’imbécillité et la démence précoce.

Dans la folie morale, les actes les plus divers et les plus dangereux accompagnent la fugue qui disparaît au second plan : délits de droit commun contre la propriété et contre la morale sexuelle, délits militaires ; tous sont possibles et ont été accomplis.

Enfin chez les enfants, parmi les actes que provoque la fugue, le vol seul, qui est fréquent, mérite une citation particulière.

Ainsi chaque espèce de fugue peut se montrer escortée d’actes pathologiques, qui en augmentent l’intérêt clinique et médico-légal, parmi lesquels les uns ne sont, comme certaines fugues, que des actions banales, suite de la démence, de l’au-

(1) Ducosté, loc. cil., Arcli. de Neurologie, 1907, p. 137.

(2) Duponchel, loc. cil.

tomatisme, de la surexcitation motrice, et d’autres revêtent un aspect spécifique nettement symptomatique d’un délire ou d’un état de conscience déterminé. Il est de ces actes dont l’appareil domine la fugue au point de la dissimuler, tandis que d’autres sont pour elles un simple adjuvant ou un épisode secondaire. Si, dans les descriptions qui précèdent, il a pu être nécessaire de faire des dissections artificielles de symptômes, la clinique et la médecine légale reconnaissent ici la nécessité de disjoindre les barrières factices et dans la complexité concrète des faits, de substituer à l’analyse théorique des maladies l’observation vivante des malades.

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