ÉTUDE MÉDICALE
INTRODUCTION DE L USAGE DE LA FUMÉE D’OPIUM EN CHINE. — SON EXTENSION RAPIDE.
L opium, dont l’usage est si généralement répandu en Chine, et dont la fumée produit les désordres que nous allons essayer d’analyser dans ce mémoire, n’y fut introduit qu’au commencement du xvm e siècle.
Vers l’année 1740, Wheler, vice-résident des Indes, et le colonel Watson eurent l'idée de l’importer dans ce pays et d’en dénaturer l’usage, en le faisant servir, comme cela existait déjà dans les Indes et la Perse, à la production de jouissances factices, au moyen d’une excitation délétère.
Les premiers essais de Wheler furent couronnés d’un plein succès, et l’usage de la fumée d’opium ne tarda pas à prendre une extension considérable.
Les chiffres suivants en sont une preuve frappante :
En 1798, l’importation était de quatre mille cent soixante-douze caisses ; en 1859, elle atteignait le chiffre enoime de soixante-dix mille cent quatre-vingts caisses. Chacune de ces caisses contient de 70 à 80 kilos d’opium et revient de 600 à 800 piastres^
L’opium ne se vendait, avant la dernière guerre, que dans les cinq villes ouvertes au commerce européen : Canton, Shang-Haï, Tout-Chao, Ning-Po, Sindao ; depuis le dernier traité de Pékin (1860), la vente s’en fait librement sur toute la côte de la Chine, et pendant l’hiver (1861) que nous avons passé à Tien-Tsin, dans le Petchili, un bateau anglais en vendait pour 2 millions, au su et au vu des autorités chinoises.
Bombay et Calcutta, les deux grands centres commerciaux des Indes, ont le monopole de cette exportation : les bâtiments de Bombay transportent l’opium connu dans le commerce sous le nom de Malva, ceux de Calcutta, le Patna et le Bénarès ; le Patna est le plus estimé et le plus cher : il contient, d’après les analyses récentes, faites à Shang-Haï, une plus grande quantité de morphine.
La quantité énorme d’opium que fournit, chaque année, le commerce anglais ne suffit pas aux consommateurs. Depuis plusieurs années, on cultive en grand, dans les provinces méridionales de la Chine, le papaver somniferum, et l’on est arrivé à un produit de bonne qualité, qui n’est fumé cependant que par les consommateurs de la dernière classe. L’opium arrivé en Chine, à l’état brut en pain, ou en boule, les Chinois le réduisent, par la coction, en extrait sirupeux.
La manière de le fumer est connue, nous ne nous étendrons pas sur ce sujet. La pipe à opium consiste en un tuyau long de 40 à 50 centimètres environ, du diamètre d’un flageolet ordinaire, en bois ou en métal, quelquefois en jade, selon la condition des fumeurs. A la partie inférieure de ce tuyau se trouve une ouverture dans laquelle on visse la tête de pipe ; cette tête est creuse, de forme ronde ou cylindrique, ordinairement
en terre, quelquefois en métal, et porte, à sa partie supérieure, un godet percé d’un petit trou, sur lequel on dépose l’extrait d’opium et qui livre passage à la fumée.
Pour la charger, on se sert d’un stylet de métal, qu’on trempe dans l’extrait ; on en prend 10 ou 15 centigrammes environ, qu’on arrondit et qu’on approche de la flamme d’une lampe jusqu’à ce que la matière se gonfle, puis on la place sur le petit godet que nous avons décrit, et on y met le feu. On aspire la fumée lentement, on l’avale, et on ne la rend qu’après l’avoir conservée le plus longtemps possible. La durée d’une pipe, en moyenne, est d’une minute ; vingt à trente aspirations suffisent pour la terminer.
Certains Chinois, qui usent depuis longtemps de l’opium, vont jusqu’au chiffre énorme de deux cents pipes par jour.
L’habitude de fumer l’opium a pénétré dans toutes les classes de la société. Dans la marche que nous avons faite, avec l’ambulance du corps expéditionnaire de Chine, des forts de Takou à Pékin, nous en avons trouvé les preuves tout le long du chemin.
Lors de notre débarquement à Pétang, ville de trente mille âmes environ, qui était abandonnée à notre arrivée, j’eus l’occasion de parcourir tout le campement français ; deux cent soixante-sept maisons, sur les trois cent quatre-vingts qui le composaient, contenaient de l’extrait d’opium, des pipes et les ustensiles d’usage, tels que lampes, stylets, fers tranchants pour nettoyer la pipe.
Les camps tartares, établis dans les forts de Takou, en possédaient des approvisionnements considérables ; les tentes des grands dignitaires militaires surtout se distinguaient par la profusion de tous les objets qui servent à cette habitude ruineuse et funeste.
Après les batailles de Chang-Kia-Van et de Pali- Kiao, nous avons fait la même découverte dans les camps de Sango-li-Tzin, tombés en notre pouvoir : preuve irréfragable de l’extension de cet usage parmi les populations tartares, et de la difficulté de le réprimer, meme sous le joug sévère de la discipline militaire. Enfin, dans les villes comme dans les villages, dans la maison la plus pauvre comme dans l’habitation fastueuse du plus riche mandarin, nous avons retrouvé les mêmes
Un jour, en côtoyant les rives du Pei-Ho, je rencontrai une hutte dont les habitants venaient de fuir à notre approche ; une marmitte de fonte contenait les restes d’un repas de la plus pauvre espèce, du riz et des débris informes de poisson sec ; tous les meubles étaient sales et délabrés. Dans un réduit obscur, séparé du reste de l’habitation par des nattes, je vis étendu sur un misérable lit de camp, un Chinois, d’une quarantaine d’années ; il était maigre et décharné, et tenait à la bouche une pipe à opium” dont il paraissait savourer la fumée avec délice ; — il ne bougea pas cependant. Le malheureux avait surmonté la frayeur qu’inspiraient alors les Français ; il avait bravé la mort peut-être, pour pouvoir se livrer, quelques instants de plus, à sa funeste débauche.
Je sortis avec dégoût.
\ Pékin, il existe, dans presque toutes les rues, quatre ou cinq boutiques d’opium ; ou y fume et on y trafique tonte la journée, malgré les prohibitions, sans cesse
renouvelées, des empereurs.
Les marchands ambulants vendent publiquement, dans les rues et les carrefours, les pipes et les différents ustensiles à opium.
Un de ces marchands, que je vis, en passant, dans une
de mes promenades à travers la capitale, avait établi son étalage devant une des portes de la ville impériale, sous une grande proclamation placardée sur le mur. Le nombre de curieux, rassemblés en cet endroit, excita ma curiosité ; je m’informai des causes de cet attroupement, je l’appris bientôt. L’affiche contenait l’édit qui condamne à mort tout homme saisi fumant ou vendant l’opium, et la foule, curieuse à Pékin comme à Paris, admirait lé singulier emplacement de ces marchandises prohibées.
Dans le palais d’été, nous trouvâmes également un grand approvisionnement d’opium en pain ou en extrait ; plusieurs appartements de l’empereur et des grands dignitaires de la couronne étaient transformés en fumoirs et attestaient les débauches de l’impérial fumeur et de ses courtisans, autant que leur mépris pour les prohibitions qu’ils imposaient, sous des peines si sévères, aux populations placées sous leurs ordres.
Nous avons insisté beaucoup sur les exemples qui prouvent l’extension qu’a prise, en Chine, l’habitude du narcotisme, parce que plusieurs écrivains ont prétendu, à tort, que les fumeurs d’opium étaient très-rares dans l’intérieur des provinces et qu’ils ne se trouvaient en nombre que dans certains ports de mer ouverts au commerce européen. Le fait est inexact, comme on le voit. Il est vrai que nous étions mieux placés, que les voyageurs ordinaires, pour faire nos observations. Le vide qui se faisait partout autour de l’armée française, dans sa marche triomphante, nous permettait de visiter l’intérieur des habitations dans leurs recoins les plus cachés et de nous rendre compte des habitudes les plus secrètes des fugitifs. Il eût été intéressant de renforcer, par la statistique, les faits dont nous venons de parler :
malheureusement, nous n’avons pu nous procurer que quelques données tout à fait insuffisantes pour évaluer, d’une façon un peu complète, le nombre des fumeurs.
Les écrivains anglais, qui se sont occupés de cette question, ont basé leur statistique sur le nombre de kilogrammes d’opium importés annuellement en Chine et sur la quantité qu’en consomme, en moyenne, un fumeur tous les jours. Réduit à ces proportions, le problème est facile à résoudre. C’est une simple division, où le quotient donne le nombre de fumeurs, dont on peut établir mathématiquement l’accroissement annuel par le chiffre des importations. Malheureusement, ces calculs ne donnent que des résultats tout à fait inexacts : 1° parce qu’on ne peut faire entrer en ligne de compte l’opium indigène, qui sert à presque toute la classe pauvre,et dont nous avons constaté nous-même l’énorme débit à Pétang, Tien-ïsin et Pékin ; 2° parce qu’il est impossible de préciser autrement que d’une façon approximative la consommation moyenne du fumeur. Inès, dans un Mémoire publié en 1836, évaluait à 32 grammes la consommation journalière d’un fumeur. Un écrivain du Chinese Repertory (octobre 1837) la limitait à 1 gramme. Le savant docteur Hobson, si compétent sur toutes les questions d’hygiène publique en Chine, à 6 grammes. Les recherches que nous avons faites et les réponses des nombreux fumeurs que nous avons interrogés nous portent à croire que, pour la moyenne des fumeurs, cette consommation s’élève de 10 à 20 grammes.
Les fumeurs qui ont une grande habitude du narcotisme vont bien jusqu’à 32 grammes et plus ; mais ces débauches, possibles aux classes riches, sont forcément interdites aux pauvres par le prix élevé de l’opium. Quant
à l’estimation du Chinese RepeHory et du docteur Hobsoiij elle est trop faible pour la majorité des fumeurs ; elle n’est juste que pour ceux qui sont encore au début de leur initiation, ou pour les habitués, malheureusement trop rares, qui se servent du narcotique avec une sage modération.
Voici, du reste, le chiffre des quantités d’opium fumées par deux mille Chinois, que nous avons interrogés et observés :
646 consommaient de 1 à 8 grammes par jour.
1250 — de 10 à 20 — —
104 — de 30 à 100 — —
Les chiffres ne portent peut-être pas sur un assez grand nombre de cas ; cependant nous ferons observer qu’ils ont été recueillis dans deux villes différentes, Shang-Haï et Tien-Tsin, distantes'de 500 lieues l’une de l’autre, opposées d’habitudes par conséquent, et que, dans toutes les deux, nous avons constaté cette limite de 10 à 20 grammes, pour le plus grand nombre de fumeurs. Quoi qu’il en soit de cette évaluation, il n’en est pas moins impossible de résoudre, par le mode de statistique adopté par les Anglais, le problème qui nous occupe, par suite de l’incurie de l’administration chinoise, qui ne pourra jamais fournir de renseignements sur la quantité d’opium indigène dont elle ne tient aucune note. Faute d’éléments pour arriver à une statistique un peu exacte, nous avons été réduit à nous occuper de statistiques locales, et de nous contenter, pour une estimation générale du nombre des fumeurs, des renseignements puisés auprès des missionnaires voyageurs, qui nous offraient, du reste, toutes les garanties de véracité et d’authenticité désirables. A Shang-Haï, où nous avons habité plusieurs mois, les deux dixièmes de la population adulte sont
adonnés, au dire des médecins anglais et des missionnaires, à cette funeste habitude.
Nous avons vérifié ce chiffre, en faisant la statistique des fumeurs de notre quartier, et nous l’avons trouvé exact. Les visites que nous avons faites ap Chinese hospital (hôpital chinois), fondé par la Société évangélique de cette ville, nous ont également fourni des données intéressantes sur les effets pathologiques de l’opium. Cet hôpital reçoit,tous les ans, un grand nombre de malades, qui viennent y demander des consultations et des remèdes. En 1851, il recevait onze mille deux cent quatre-vingt-dix-huit consultants, sur lesquels mille cent quatre-vingt-dix-huit fumeurs ; en 1861, seize mille deux cent trente-deux, sur lesquels mille deux cent quatre-vingt-quinze fumeurs ; par conséquent, le dixième des maladies traitées à cet hôpital provenait de l’abus de l’opium, et, comme on n’y traitait pas spécialement des fumeurs, on peut conclure, assez légitimement, que un dixième des maladies de la classe pauvre de Shang-Haï n’a pas d’autre origine. A Pétang, nous l’avons déjà dit plus haut, deux cent soixante-six maisons sur trois cent quatre-vingts contenaient de l’opium et des pipes ; par conséquent, les deux tiers de la population adulte étaient adonnés à la fumée d’opium. A Tien-Tsin, ville de cinq cent mille âmes, que nous avons habitée pendant 1 hiver (1861), sur deux mille neuf cent quatre-vingt-trois hommes, qui composaient la population male et adulte de notre quartier, trois cent soixante-douze, les deux dixièmes environ, fumaient l’opium, et nous avons des présomptions fondées pour croire ce chiffre exact pour les autres quartiers de la ville. Ces renseignements statistiques sont les seuls que nous ayons pu recueillir par nous-même ; nous l’avons fait au prix de beaucoup
de peine, en pénétrant dans l’intérieur des maisons, comme médecin. Malheureusement, ils ne peuvent servir pour évaluer, d’une façon approximative, le nombre des fumeurs d opium dans le reste de la Chine. La raison en est facile a saisir. Shang-Haï, où les deux dixièmes de la population adulte fument l’opium, est un des grands centres du commerce chinois avec les Européens, où les fumeurs trouvent toute espèce de facilité, pour satisfaire librement et à moins de frais possible leur habitude. Petang et Tien-Tsin sont à peu près dans des conditions analogues. Quoique ces villes ne traficassent que trèsrarement avec les Européens, avant notre arrivée, elles constituaient les grandes artères par lesquelles l’opium se répandait dans le nord de la Chine et la Tartarie. Petang, entre autres, était un vrai nid de contrebandiers, ou les négociants chinois amenaient clandestinement le narcotique prohibe, qu’on expédiait ensuite, par terre, dans toute la province du Petchili. Tien-Tsin, situé sur le Peiho, communiquant, d’une part, avec la mer, de l’autre avec le grand canal impérial, qui va de Nankin à Pékin, centralise le commerce de Ning-Po, Shang- Haï, et des villes du midi, situées sur le parcours du canal. Placées dans des conditions toutes spéciales pour 1 achat de l’opium, elles doivent compter nécessairement un plus grand nombre de fumeurs que les villes plus éloignées du centre de ce commerce. On tomberait donc dans une erreur grossière, si on voulait prendre comme type des habitudes des autres villes chinoises, les foyers à opium où nous avons établi nos statistiques. I^e P. dou, pretre chinois, appartenant à la congrégation des Missions étrangères, qui avait été médecin de profession avant d’entrer dans les ordres, et qui s’était occupe particulièrement de 1 étude 4c l’opium, m’a
affirmé, qu’après avoir beaucoup voyage et séjourne dans le nord et le midi de la Chine, il était arrivé à cette conviction, qu’on fumait beaucoup plus d’opium dans le nord que dans le midi, ce qui ne nous a pas surpris, vu la grande propension des habitants du nord pour toute espèce d’excitants ; que Pétang et Tien-Tsin étaient les deux villes du Petchili où l’opium se fumait avec le plus de fureur ; que, dans le reste de la province, les deux dixièmes seuls de la population adulte étaient adonnes à cette pratique ; qu’il était certain de ce chiffre pour Badinfou, la capitale du Petchili ; que, dans le midi de la Chine, à Nankin, Hautziou, Canton, il n’avait trouvé qu’un dixième de la population fumant l’opium.
Ces renseignements nous ont été confirmés par beaucoup de missionnaires et de voyageurs chinois, que nous avons interrogés ; tout nous porte donc à croire qu ils sont exacts.
Nous pensons donc, jusqu’à preuve du contraire, qu’on peut dire qu’un dixième environ de la population mâle et adulte fume l’opium en Chine ; que ce chiffre est plus élevé et atteint les deux dixièmes de la population dans la province du Petchili, où les vices de toutes sortes sont exagérés par le voisinage et l’influence de Pékin et de la cour, qui, depuis longtemps, donne l’exemple de l’immoralité la plus scandaleuse.
Ce chiffre porterait à six ou huit millions le nombre des fumeurs en Chine : l’élite et la force vive de la nation.
En général, ce n’est que vers dix-huit ou vingt ans qu’on commence à fumer l’opium ; cependant nous avons vu des enfants de dix à quinze ans adonnes à cette pratique ; nous en parlerons dans le courant de ce travail. Les femmes n’en fument jamais, à l’exception de
celle s qui sont plongées dans les dernières fanges du vice, et encore est-ce rare.
Les fumeurs se recrutent surtout dans la classe élevée celle des mandarins, des fonctionnaires et des lettrés • et, dans la classe pauvre, parmi les journaliers et les ouvriers. La classe moyenne compte aussi des adeptes mais beaucoup moins que les deux autres.
La classe pauvre se livre à la fumée d’opium dans des boutiques que les Anglais ont appelés opium shops ,. cos boutiques sont très-nombreuses à Tien-Tsin. Nous avons eu la patience de les compter, et nous en avons trouve cent soixante-quatre, une pour trois mille habitants par conséquent. Ces établissements fonctionnaient publiquement sans mystère, ni précautions pour se soustraire à la police Chinoise ; ils portaient même un signe distinctifc était une feuille de papier jaune qui avait servi à filtrer extrait d opium. Nous avons visité un grand nombre de ces fumoirs publics, et nous avons toujours été saisis de 1 aspect repoussant de ces réduils.
Qu’on se figure une salle sombre, noire et humide ordinaire ment située au rez-de-chaussée, avec les volets’ et les portes hermétiquement fermés, ne recevant d’autre lumière que celle des petites lampes à opium ; le Ion. des murs, noircis comme ceux d’une taverne du dernier oidre, sont suspendues, sur des rouleaux de papiers quelques sentences de Confucius.
Des lits de camp, recouverts de nattes et portant des louleaux de paille, servent à recevoir les fumeurs, qui ont besoin de la position horizontale pour se livrer, à 1 aise, a leur funeste plaisir.
En entrant, on est presque suffoqué par la fumée âcre et irritante de 1 opium. Dans les boutiques que j’ai visitées il y avait ordinairement de quinze à vingt fumeurs
couchés sur un lit de camp, la tête appuyée sur un rouleau de paille, leur pipe à opium à la bouche, ayant, a la portée de leurs mains, une tasse de thé : les uns paraissaient étrangers aux choses du monde ; leurs yeux étaient ternes, leur regard atone ; les autres,au contiaiie, étaient d’une loquacité extraordinaire, et semblaient sous l’influence d’une stimulation extrême.
Il existe d’autres fumoirs, plus riches, dans les grands restaurants de Tien-Tsin, où les négociants aisés se réunissent, pour se livrer, en secret, à leurs débauchés. En général, cependant, les personnes de la classe élevée ne fréquentent pas ces établissements publics ; ils ont, dans leurs maisons, un appartement réservé à l’opium : c’est une chambre décorée avec luxe, ornee de peintures lubriques, et meublée de canapés ouvragés avec soin. J’ai vu plusieurs de ces pièces, qui ressemblaient à de vrais boudoirs que n’eussent pas dédaignés les femmes les plus élégantes.
CAUSES DE l’extension RAPIDE DE L’OPIUM.
Quand on voit avec quelle rapidité 1 usage de la fumée d’opium s’est répandu en Chine et quelle extension il a pris, en moins d’un siècle, on reste confondu, et on se demande quelles sont les causes qui poussent incessamment un peuple intelligent à l’abrutissement physique et moral. La principale cause de cette rapide propagation est, suivant nous, l’absence de vin et d’alcooliques. Los
Chinois ont bien différentes espèces d’eau-de-vie, produit de la fermentation du sorgho sorghnm saccharatum (Persoov), du millet et du riz ; mais ils en font un usage très-modéré ; aussi, il est rare de rencontrer, dans les rues, des hommes ivres. A peine boit-on, dans un repas, quelques coupes microscopiques de chao-tsiou ou de fan-tsiou (1), et encore ordinairement on le mêle avec du thé. Cette sobriété pour les alcooliques tient, sans doute, à la saveur déplaisante des eaux-de-vie chinoises, à leur goût empyreumatique, et à leur peu de variété ; aussi, trouvant un stimulant plus énergique et plus agréable, la nation n’a-t-elle pas tardé à s’en emparer.
L’habitude de fumer l’opium a commencé dans la classe élevée des oisifs, qui, en Chine, plus que partout ailleurs, a besoin de chercher des excitations factices,
(JL) Les Chinois ne connaissent pas le vin ; ils cultivent bien le raisin, mais seulement dans les jardins, et ne s’en servent que comme fruits. C’est surtout dans la province du Petchili nalt^Ïn 6 CU + tUre eBt ^pandue î dans les provinces méridionales eUe est presque impossible, à cause de la température
p r odu i t ? s P ar la fermentation de pSn’ f . ^ quelquefois par la fermentation
cle certains fruits : la peche, 1 abricot.
Les principales sont : le chao-tsiou, eau-de-vie de sorgho èn 6 6 i J ès - re 'pan d u dans le Petchili, où se cultivé
n rand le sorgho ; — le kau-léan, eau-de-vie de milletle tan-tsiou, eau-de-vie de riz.
Le savant missionnaire Hue parle de l’ivrognerie comme d un vice tres-repandue en Chine. {UEmpire Chinois t. II ciiap. ix .) % 5 ?
Nous n’avons pas parcouru la Chine comme le père Hue niais, dans les villes que nous avons habitées, nous n’avoné presque jamais vu d’hommes ivres.
U n existe pas de peine légale contre l’ivresse. Les coupes dont on se sert pour boire l’eau-de-vie sont microscopiques • elles contiennent a peine dix grammes de liqueur. Une capacite si minime indique suffisamment, croyons-nous, qu’il ne s en fait pas une consommation immodérée. Toutes ces raisons no„ 8 p o rte n t à cro.re qu'il y a beaucoup dWgtfratiou S les affirmations du savant missionnaire.
pour supporter le spleen, ce fléau du riche, parce que dans ce pays, les arts, les sciences, Famour de l’humanité, tous les nobles stimulants de l’intelligence dans les pays plus favorisés de l’Occident, existent à peine, et,par suite, l’esprit reste forcément engourdi dans l’oisiveté la plus odieuse, quand il n’a plus à lutter avec les difficultés matérielles de la vie. De la classe riche, l’habitude s’est propagée à la classe pauvre, plus misérable en Chine que dans aucune autre contrée de l’Europe, à cause ^ de l’absence de charité publique et privée, et qui s est naturellement empressée de chercher, dans l’engourdissement narcotique, l’oubli de son esclavage et de ses
maux. }
Ajoutons, à l’insuffisance des alcooliques et a 1 abjection morale des riches et des pauvres en Chine, le servilisme d’imitation de la classe moyenne et pauvre pour le riche, servilisme qui se retrouve chez tous les peuples, le caprice, la mode, l’attrait que donne le mystère, le plaisir du fruit défendu, et peut-être, audessus de tout cela, cet esprit de vertige, dont Dieu, à toutes les époques de l’histoire, frappe les peuples et les races qui ont fait leur temps, et les pousse à se détruire elles-mêmes, et nous aurons réuni toutes les causes qui ont amené l’état déplorable que nous avons constaté.
Les auteurs, qui ont cherché la raison de cette propagation dans le besoin qu’éprouvent les peuples orientaux de réveiller les idées lascives, à la suite de l’engourdissement dans lequel les plongent les excès de la polygamie, dans les impressions agréables que donne l’opium, les rêves et les hallucinations voluptueuses qu’il procure, font du roman plutôt qu’une analyse sérieuse de la réalité. F. Friedmann, dans son Histoire du tabac , le docteur Morel, dans son excellent Traité des dégéné -
rescences de Vespèce Humaine, sont tombés, avec presque tout le monde, dans cette erreur ; ce qui tient, sans doute, à ce que n’ayant pas vu par eux-mêmes, ils ont dû ajouter foi aux récits de voyageurs, que leurs études \ préliminaires ne mettaient pas à même d’observer, avec soin, les phénomènes dont ils étaient témoins.
Jj opium est un excitant du système nerveux central, mais il n’a pas d’action particulière sur les organes génitaux ; il ne donne pas une direction spéciale à l’imagination, et ne la lance pas forcément dans le monde des rêves voluptueux ou lubriques, comme semblent le faire croire les écrivains qui ont traité cette question ; mais, a titre de stimulant, il exalte la sensibilité, l’imagination,
( la volonté, qui acquièrent alors, momentanément, une activité et une puissance plus grandes, mais qui ne s’exercent que dans la sphère d’idées habituelles du fumeur. Ainsi, l’ambitieux verra ses plans de fortune | îealises de la façon la plus splendide ; l’avare ses coffres pleins d’or, et savourera, avec délice, la vue de ses lingots imaginaires, le libertin rêvera des plaisirs inconnus, des femmes aux formes gracieuses et suaves ; le poète sera transporté dans les sphères enchantées de l’idéal. Mais ces phénomènes sont tout à fait individuels, et l’influence genesique et voluptueuse n’est que le fait de l’individu, que sa nature ou sa constitution pousse aux plaisirs j vénériens, et n’appartient qu’indirectement à l’opium, qui, comme l’alcool, excite les passions par la stimulation cérébrale, sans exercer d’action élective sur tel ou tel penchant de la nature humaine.
J’ai expérimenté sur moi-même, pendant quelque temps, la fumée d’opium, et je n’ai éprouvé, pendant les deux premières semaines de mon initiation, que des vertiges, des nausées et des vomissements, avec une don-
leur épigastrique assez vive, sans auoune impression physique ni morale agréable ; mon intelligence, au contraire, était lourde et pesante, mes idées confuses et pénibles; en un mot, je ressentais les sensations qui accompagnent les débuts d’un fumeur de tabac ; lien de particulier à l’opium.
Dans la première semaine, je fumais deux pipes par jour : chaque pipe contenait, une boulette d’opium de 10 centigrammes.
Dans la deuxième , je montais à quatre pipes, par conséquent à 40 centigrammes par jour.
Dans la troisième, j’allais jusqu’à six pipes par jour, ce qui faisait 60 centigrammes d’extrait d’opium. Les vertiges, les nausées, les vomissements avaient cessé à la fin du second septénaire, probablement à cause de la lassitude de mon système nerveux. J’éprouvais généralement, à la troisième pipe, une sensation de chaleur et une soif vive, phénomènes qui ont déjà été notés dans l’ouvrage de thérapeutique de MM. Trousseau et Pidoux ; mon intelligence était excitée, mes idées devenaient plus nettes, mon imagination plus vivace ; en un mot, j’étais dans un état tout semblable à celui où je me trouve après avoir bu plusieurs verres de champagne ; je causais avec gaieté et même loquacité. Une heure après la dernière pipe, je tombais ordinairement dans un demi-sommeil accompagné de rêvasseries agréables, mais qui n’avaient rien de déterminé, et qui étaient suivies d’un sommeil profond, dont il ne me restait aucun souvenir. A mon réveil, j’avais la tête lourde, la langue pâteuse, l’esprit obtus, la pupille dilatée.
Dans la quatrième semaine, je montai à un gramme , mais je dus cesser mes expérimentations, car mon appétit diminuait, mes forces faiblissaient, et je craignis, en les
poussant trop loin, de m’attirer une de ces gastrites, ou du .noms de ces gastralgies qui sont le premier phénomene morb.de subi par les fumeurs d’opium, et dont il est si difficile de se debarrasser.
L’imagination, surexcitée par l’opium, ne reste pas toujours dans un cercle d’idées riantes ou agréablesaprès un temps plus ou moins long, les fumeurs sont assiégés par des rêves pénibles ou dégoûtants, les .mages les plus tristes et les plus horribles prennent la place des rêveries qui charmaient les premiers temps Lous décrirons cet état plus loin, dans le
Mais nous en avons déjà dit assex pour qu’on puisse conclure que l’usage de la fumée d’opium et sa rapide extension ne sont pas dus aux causes qu’on leur assigne s. gratuitement dans le vulgaire et même dans la science mais b.en a ce besoin de stimulants, éprouvé par tous les peuples, et qu’ils recherchent par des moyens variés presque toujours nuisibles; aucun d’eux cependant n atteint le degre de nocuité du narcotique que le mercantilisme anglais a importé en Chine, et dont il va 1 monder plus que jamais, maintenant que toutes les barrières mises à l’importation de l’opium sont brisées P ar le dernier traité de Pékin.
, ,, Le fnmeur d’opiom a, en général, la figure d’une f eur mate et ma ladive ; ses yeux sont caves, entourés d un cercle bleuâtre, la pupille est dilatée, le regard a une expression particulière d’idiotie hilariante, si je puis m exprimer ainsi, quelque chose de vague et de gai à la fois, tout à fait indéfinissable ; la parole est embarraslé!
1 s “ uvent L’emblottante. Ordinairement, le fumeur est silencieux ; quand il est sous l’excitation de sa pipe, il
devient loquace, sa figure s’anime, ses yeux prennent de l’éclat et de la vivacité ; mais cette transformation n’est que passagère et ne tarde pas à faire place à l’expression d’idiotie habituelle. La figure est maigre ainsi que le corps, les membres sont grêles et sans vigueur, la marche est lente, les mouvements incertains, la tête ordinairement baissée ; la démarche ressemble à celle des hommes ivres, souvent elle s’accompagne de claudication, qui indique un commencement de paralysie des extrémités inférieures.
A cet aspect, l’observateur attentif reconnaîtra toujours le fumeur d’opium ; cependant tous ces signes, ne se trouvent pas réunis, au même degré, chez tous les malheureux habitués au narcotisme. La maladie produite par l’opium a ses phases et ses périodes, auxquelles correspondent des manifestations extérieures spéciales, indices des lésions graves que nous allons étudier maintenant dans leur ordre d’apparition. Mais avant de commencer cette étude, il nous semble utile d’expliquer, en quelques mots, les divisions que nous avons adoptées.
Le fumeur passe, dans le cours de son existence vouée à l’opium, par trois périodes bien distinctes :
La première, essentiellement passagère, est la période d’initiation, dans laquelle l’économie, avant de s’habituer à l’opium, lutte, si je puis m’exprimer ainsi, contre le narcotique, et où le fumeur ressent des symptômes tout à fait analogues à ceux que provoque, dans les premiers temps, la fumée de tabac.
La seconde période, dans laquelle l’impression du narcotique produit quelquefois des phénomènes morbides momentanés, accompagnés, chez certains individus, de sensations voluptueuses ou agréables, et toujours d’une excitation factice qui fait rechercher ce dangereux
plaisir ; nous l’avons appelée période d’excitation simple, puisque la stimulation du système cérébro-spinal nous en a paru le caractère prédominant, et qu’elle se montre généralement sans complications. Quelquefois cependant, la stimulation, sous l’influence d’un excès d’opium, dépasse la limite physiologique et se traduit par une série de symptômes graves, qui peuvent amener la mort. Nous avons donné à cet état, qui n’est qu’un degré plus élevé de la période d’excitation simple, le nom de narcotisme aigu, à cause de sa grande analogie avec l’alcoolisme aigu ; c’est, en effet, l’ivresse, avec ses deux phases d’excitation et de collapsus ; seulement l’agent ébriant est ici l’opium au lieu d’être l’alcool.
La troisième période se caractérise par la désorganisation physique, morale et intellectuelle du fumeur; c’est alors qu’éclatent toutes les affections dont il avait contracté le germe dans la première période.
Nous lui avons donné le nom de narcotisme chronique. Ainsi, pour nous résumer, nous reconnaissons trois phases dans la vie du fumeur d’opium : une phase préparatoire, où l’économie se débat avant de s’habituer au narcotique ; une seconde, où, habitué au narcotique, le fumeur n’en ressent encore que les sensations agréables ; enfin, une troisième et dernière période, où éclatent les terribles suites de cette funeste habitude par une désorganisation lente, qui finit par amener la mort.
rÉBIODE d’initiation.
Dans les premiers temps, comme je l’ai montré par l’observation prise sur moi-même, la fumée d’opium produit de la céphalalgie, des vertiges, des vomissements, des douleurs épigastriques vives, des défaillances, et même des syncopes, comme je l’ai observé plusieurs fois. Son action, stupéfiante et narcotique, se traduit, en outre, par un sommeil lourd et pénible, qui est loin d’etre agréable. Ces phénomènes morbides disparaissent, plus ou moins rapidement, suivant la puissance d’assuétudé du fumeur. Ils durent ordinairement de deux à quatre
semaines, quelquefois quatre à cinq mois, et compren¬
nent ce que nous avons appelé la période d’initiation. Il arrive même que certaines constitutions ne peuvent se faire à la fumée de l’ôpium,et l’on voit des personnes obligées de renoncer à l’habitude qu’elles désiraient contracter, à cause de la persistance de ces malaises initiaux.
Quand ces phénomènes ont disparu, s’ouvre la seconde
période, celle que nous avons appelée période d’excitation simple. Dans cette période, d’une durée plus ou moins longue, le fumeur éprouve, après cinq ou six
pipes, un sentiment d’excitation très-fort ; ses pupilles se contractent, le pouls devient plus vit’ de 90 à 100 ; la peau est moite et se couvre de sueurs abondantes au moindre mouvement. Dans ce moment, le fumeur éprouve le besoin de la position horizontale : il s’étend sur son lit de camp, ordinairement d’un côté, position qui produit, à la longue, des callosités de la peau, au niveau du grand trochanter. La soif est augmentée : aussi, dans toutes les boutiques à opium, existe-t-il un débit de the, pour satisfaire à ce besoin du consommateur. Dans cette excitation nerveuse générale, les passions individuelles sont stimulées ; le libertin se livre aux femmes, le joueur au jeu, l’ambitieux à ses rêves de fortune. Cependant cette effervescence des passions il est pas un fait constant et nécessaire ; beaucoup de fumeurs n’éprouvent, après s’être livrés à l’opium, qu’une espèce de bien-être intellectuel et physique, qui leur permet, dans le moment, de vaquer avec plus de liberté aux affaires. Cet état fait place, après trois ou quatre heures, à une somnolence bientôt suivie d’un sommeil profond, accompagné de songes qui, le plus ordinairement, correspondent aux préoccupations individuelles, sans avoir de cachet particulier. La durée de ce sommeil est de deux à douze heures, et dépend de la quantité d’opium qu’on a fumé et des prédispositions particulières.
Le réveil est ordinairement très-pénible : la tête est lourde, l’association des idées difficile, la langue pâteuse, les pupilles dilatées, l’appétit nul, les membres endoloris.
Malgré ces désordres fonctionnels, le fumeur revient à la pipe, pour reproduire l’excitation de la veille, comme l'ivrogne revient au vin, le lendemain de la débauche qui 1 a abruti. Mais les six, huit ou dix pipes, qui suffisaient
dans les premiers temps, ne produisent bientôt plus aucune stimulation ; l’économie s’y habitue, et l’on se voit obligé d’augmenter les doses. Ainsi, on monte de deux grammes à cinq, à dix, et jusqu’à soixante et cent grammes, comme j’en ai vu des exemples. C’est à cette progression, fatalement ascendante, des doses d’opium» que sont dues les conséquences pathologiques que nous allons enregistrer plus loin. Beaucoup de fumeur, grâce à leur force de caractère et à leur modération, savent cependant se restreindre, pendant toute leur vie, à la dose de deux, trois ou cinq grammes. Ils fument tous les jours dix ou douze pipes, et une ou deux fois par semaine, ils montent jusqu'à vingt ou vingt-cinq pipes, pour produire une stimulation plus forte que d’ordinaire.
Ces fumeurs, vrais sybarites de l’opium, n’éprouvent qu’à un degré léger l’influence de cette substance ébriante ; leur habitude ne laisse d’autre trace, sur leur extérieur, qu’un peu de maigreur, un teint plus pâle, une démarche plus lente et moins assurée.
Souvent, cependant, ils sont sujets à des gastrites ou au moins à des gastralgies, qui amènent les accidents connus sous le nom de pituite ; leur puissance génésique est diminuée, leurs facultés intellectuelles moins vigou- j reuses. Quelquefois ils éprouvent des obnubilations, des vertiges, des tintements d’oreilles, et il n’est pas rare de les voir finir par le ramollissement cérébral, comme le prouve l’observation suivante, recueillie par nous à Tien-Tsin.
Ma est un homme de cinquante ans, d’une constitution primitivement robuste, d’un tempérament lymphatique ; il tient un magasin de drogueries. Fils d’un fumeur d’opium, il a commencé à fumer à l’âge de vingt ans, mais, frappé par l’exemple de son père, mort à quarante .
ans, de paralysie progressive, il a usé avec beaucoup de modération de l’opium. Au moment où nous l’avons connu il fumait depuis trente ans, mais à la dose d’un gramme environ par jour ; deux ou trois fois par mois, il faisait une débauche et montait jusqu’à 5 ou 6 grammes. 11 s’était marié à dix-huit ans, et il avait eu quatre enfants bien 'portants. A partir de vingt-deux ans, il avait cessé d’en avoir, quoiqu’il eût deux femmes, fortes et bien constituées, il était maigre, son teint était pâle, ses yeux entourés d’un cercle bleuâtre.
11 vaquait à son commerce, mais il ne pouvait y donner une attention soutenue, et, quand il avait à traiter une affaire importante, il était obligé de recourir à une dose considérable de son stimulant habituel. Il dormait peu et était tourmenté d’une gastrite douloureuse, qui le forçait à s’alimenter uniquement d’un peu de poisson bouilli et de thé ; ses mains étaient agitées d’un tremblement intermittent, et ses extrémités inférieures étaient le siège de douleurs vagues et de fourmillements incommodes. Deux mois après que je l’eus connu, il fut pris de paraplégie ; la tête s’embarrassa, et, quelque temps après, il mourait avec tous les signes du ramollissement cérébral.
Cette observation prouve que l’usage, même modéré, de la fumée d’opium ne laisse pas complètement à l’abri d’accidents graves. Nous avons vu cependant d’autres fumeurs de cette catégorie arriver à un âge très-avancé, sans éprouver de phénomènes morbides bien appréciables. La maigreur, la gastralgie et un peu d’obnubilation intellectuelle étaient les seuls symptômes qui décelassent leur habitude.
Un vieillard de quatre-vingt-trois ans et un autre de soixante-quinze, que nous avons également connus à
Tien-Tsin, nous ont frappé comme exemples de l’innocuité presque complète de l’opium sur certaines constitutions. Ils étaient tous deux parfaitement conservés et vaquaient à leurs affaires avec une liberté entière ; les Chinois du quartier venaient, même souvent, les consulter, à cause de la droiture et de la rectitude bien connues de leur jugement. Je. n’ai jamais observé chez eux de traces de gastrite ni même de gastralgie, malgré la longue durée de leur habitude,'qui remontait à plus de quarante ans ; mais ces faits sont rares, et nous ne les avons consignés ici qu a titre d’exception.
C’est en ne considérant que cette classe de fumeurs que certains moralistes ont pu dire qu’on avait beaucoup exagéré les conséquences funestes de l’opium ; mais» disons-le encore, le nombre en est restreint, et, sur les fumeurs que nous avons observés à Tien-Tsin, nous en avons compté à peine vingt-cinq sur cent qui avaient su se borner à des limites raisonnables.