NARCOTISME AIGU
I endant la période d’excitation simple, il arrive souvent que le fumeur dépasse ses quantités habituelles d’opium ou qu’il cherche à arriver trop rapidement à des doses exagérées ; il passe alors par toutes les phases d’une véritable ivresse narcotique, à laquelle nous avons donné le nom de narcotisme aigu.
Le narcotisme aigu est, comme l’ivresse, un état essentiellement passager, dont la durée ne dépasse pas vingtquatre ou quarante-huit heures ; néanmoins, dans certains cas exceptionnels, nous l’avons vu se prolonger pendant trois jours. Les accidents alors sont plus ou jnoins violents, suivant les quantités absorbées et l’impressionnabilité particulière de l’organisme.
Sous l’influence d’un excès d’opium les effets de la stimulation, qué nous avons décrits plus haut comme caractérisant la période d’excitation simple, sont considérablement augmentés ; le fumeur devient plus gai, plus vif ; ses idées sont plus riantes ; mais, peu à peu, elles se troublent ; ses mouvements deviennent incertains, surtout ceux des extrémités inférieures ; ses yeux sont hagards, ordinairement injectés, brillants d’un éclat ^©accoutumé ; la pupille est fortement contractée (1). C’est à cette période de l’ivresse narcotique qu’éclate souvent un vrai délire furieux, sur lequel nous reviendrons plus loin, et qui a mis, à Java, l’autorité hollandaise
il (1) Longtemps on a discuté pour savoir si, sous l’influence de l’opium, la pupille se contractait ou se dilatait. Cette question a même donné lieu, dans le temps, à une controverse très-vive entre Orfila et Claussier, à propos d’un procès célèbre.
Nous avons toujours observé chez les fumeurs d’opium la contraction de la pupille, dans la période d’excitation, et la dilatation dans celle de collapsus ; c’est faute de n’avoir pas distingué assez nettement ces deux périodes, que les auteurs ne se sont pas entendus.
MM. Lallemand et Perrin ont constaté les mêmes phénomènes dans leurs expériences sur l’alcool. Toutes les fois qu’ils faisaient des injections d’alcool sur les animaux, la pupille se contractait dans la période d’excitation, pour se dilater quelque temps après dans la période d’anesthésie.
La contraction de la pupille est l’indice de la congestion Cérébrale, qui suit toujours l’absorption de l’opium, et qui produit les phénomènes d’excitation que nous avons mentionnés ; la dilatation indique la période consécutive de cpllapsus et d’anéantissement du système nerveux.
dans la nécessité de placer, à la porte de toutes les] boutiques à opium, des agents de police, chargés de tuer I tout fumeur qui tenterait de se livrer à quelque actè del violence, en sortant de ces repaires de débauche. A cet T état de stimulation, caractérisé, en outre, par la rougeur de la face, la fréquence et la plénitude du pouls, souvent J même par le vomissement et une dyspnée intense, succède une période de collapsus ou d’anesthésie. ,
A un degré léger, elle est caractérisée par une fatigue 1 excessive, une céphalalgie violente, des vertiges et des ] tintements d’oreille, de l’assoupissement, bientôt suivi j d un sommeil profond, ordinairement accompagné de j rêves ; et, à un degré plus avancé, par la résolution des J membres, la perte de connaissance, la pâleur de la face, I la dilatation de la pupille, la petitesse du pouls et lai dyspnée. f
Ces symptômes sont quelquefois accompagnés deq mouvements convulsifs et toujours d’une perte complète \ de la sensibilité ; souvent ils sont suivis de la mort, qui survient alors ou bout de quelques heures.
f * autopsie, on trouve les signes de la congestion| cérébrale et pulmonaire. Deux fois, sur cinq autopsies que nous avons faites, nous avons trouvé un épanchement de sang considérable dans les méninges ; une fois, une apoplexie pulmonaire ; dans les deux autres cas/ simplement les traces de la congestion de ces deux organes. •
Le sang contenu dans les cavités du cœur et des gros/ vaisseaux était noir et liquide ; jamais il n’a présenté dej caillots. Il y a une grande analogie, comme on le voit! entre les lésions anatomiques de l’ivresse narcotique eÛ celles de l’ivresse alcoolique ; les apoplexies mén’ngéeJ y sont également très-communes. Morgagni avait déjà
signalé l’existence de l’apoplexie sanguine du cerveau, dans la mort subite déterminée par l’ivresse (1).
M. Tardieu, sur sept autopsies de personnes ayant succombé pendant l’ivresse, a trouvé, dans deux cas, une apoplexie pulmonaire, et, dans cinq, une hémorrhagie méningée (2). Aussi n’a-t-il pas hésité à dire que, dans la mort survenue rapidement dans l’état d’ivresse, l’apoplexie pulmonaire et surtout l’apoplexie méningée sont des lésions, sinon constantes, du moins extrêmement fréquentes et presque caractéristiques.
Ces paroles nous serviront aussi à résumer nos observations nécroscopiques, et nous pouvons dire, avec autant de droit que M. Tardieu, que, dans la mort produite par le narcotisme aigu, les épanchements des méninges et l’apoplexie pulmonaire sont ordinairement la cause do la terminaison fatale, à moins que le malade ne succombe simplement à la suite de la congestion, qui peut être considérée comme un premier degré de l’apoplexie. Si la maladie ne doit pas prendre une terminaison fatale, ce qui arrive le plus souvent, quand les doses d’opium n’ont pas été trop élevées, la dyspnée devient moins intense, la face se colore, le pouls reprend son rythme normal, la sensibilité se rétablit peu à peu ; mais le sommeil persiste pendant assez longtemps : en moyenne, il dure de huit à onze heures, quelquefois beaucoup plus. Ainsi nous avons eu l’occasion d’observer deux hommes, qui, après une débauche d’opium, étaient restés deux jours entiers sous l’influence narcotique, complètement engourdis et insensibles à l’action de tous les agents
(1) Morgagni, De sedibus et causis morborum per anatomen mdagdtis.
(2) Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 184.8, t, XI, p. 390.
extérieurs. Nous allons donner une de ces observations curieuses, à cause de la persistance de cet engourdissement narcotique.
A-Chung,un des coolis de l’armée, âgé de vingt-quatre ans, d’une constitution robuste, d’un tempérament mixte, était adonné à l’opium depuis cinq ans ; mais il en fumait modérément, à cause du prix élevé du narcotique, et n’en avait jusqu’alors éprouvé aucun effet fâcheux.
Le 2 juin 1861, se trouvant possesseur d’une somme assez forte, il alla passer sa journée dans une boutique à opium, où, d’après le dire de ses camarades, il fuma 15 grammes environ d’extrait. Après avoir passé par toutes les phases de la première période de l’ivresse narcotique, il fut pris de perte de connaissance, avec résolution des membres et insensibilité complète. Effrayés de ces symptômes, ses camarades, qui avaient partagé sa débauche sans la pousser aussi loin, le transportèrent dans la maison où il était employé, et nous fûmes appelé pour lui donner nos soins.
2 juin, huit heures du soir. Etat actuel. — La face est pâle, les pupilles largement dilatées, les membres dans une résolution complète, selles et urines involontaires, la respiration est pénible, les inspirations longues et rares, quarante par minutes ; la sensibilité totalement abolie ; le malade ne répond à aucune question ; le pouls est petit, à 60.
Nous prescrivons des sinapismes sus les extrémités inférieures, des ventouses scarifiées sur la poitrine, un lavement d’un demi-litre, composé d’une forte décoction de café, des frictions stimulantes sur la peau.
3 juin.— La poitrine est un peu dégagée, les inspirations sont plus fréquentes, la perte de connaissance
subsiste toujours. Même traitement que la veille : les lavements de café sont renouvelés trois fois par jour.
4 juin. — La respiration et le pouls sont normaux, la face se colore, le malade semble dormir paisiblement ; mais on a beau le secouer et même lui appliquer de l’ammoniaque sous les narines, il ne s’éveille pas ; quand on le pique, il fait des mouvements involontaires, qui indiquent le retour de la sensibilité.
Vers minuit, il se réveille, paraît tout étonné, ne reconnaît aucune des personnes qui l’entourent ; quand on l’interroge sur ses sensations, il répond qu’il a eu des rêves bizarres ; il est très-altéré et demande à boire.
Pendant trois ou quatre jours, il est encore fatigué ; mais les mouvements et la sensibilité sont totalement revenus. Cette observation est intéressante, en ce qu’elle prouve que l’opium peut avoir une action de très-longue durée sur la masse cérébro-spinale. Le sommeil narcotique a persisté pendant plus de deux fois vingt-quatre heures. Le premier jour, il était évidemment dû à la congestion ; mais le second, il persistait, alors que tous les signes de l’hypérémie cérébrale et pulmonaire avaient disparu. Je ne puis mieux me l’expliquer que par un véritable engourdissement du cerveau, résultat probable de la double influence du narcotique et de l’action débilitante de la congestion.
La deuxième observation est toute pareille ; seulement le sommeil narcotique avait duré six heures de moins, et quelques mouvements convulsifs étaient venus interrompre l’insensibilité où était plongé le malade.
Dans les deux observations, il y a eu, pendant la durée du sommeil narcotique, des rêves bizarres, dont les malades se sont parfaitement souvenus à leur réveil.
Los rêves s’observent rarement dans le sommeil qui suit l’absorption de l’alcool : ce fait établit entre les deux ivresses, une différence que nous ferons ressortir plus loin.