DU SOMMEIL NARCOTIQUE ET DE SES CAUSES
Après la publication de mon mémoire sur les fumeurs d’opium, dont la première édition parut en 1862 , il m’q
semblé intéressant de rechercher les causes réelles du sommeil narcotique, d’élucider, si cela était possible,cette question si controversée : Pourquoi Vopium fait-il dormir ?
Pour cela je me procurais neuf chiens de la même portée, d’une même taille et d’une grosseur à peu près égale. Je fis à huit d’entre eux sur la région dorsale préalablement rasée une injection hypodermique de chlorhydrate de morphine de deux centigrammes. Deux heures après l’injection de morphine, les huit chiens injectés éprouvèrent quelques vomituritions et un peu d’agitation traduite par des mouvements convulsifs de l’arrière-train ; puis ils tombèrent dans un sommeil profond, calme et paisible. Quand ils furent bien endormis, je fis avec une scie à chaînettes une section de la boite crânienne, dont j’enlevais une calotte. Lé*cerveau parut alors à nu. Il était très congestionné surtout du côté des veines et des sinus cérébraux. Je retirais alors les huit cerveaux, ils étaient lourds et manifestement augmentés de volume ; j’enlevai;* ensuite de la même manière le cerveau du chien qui n’avait pas reçu d’injection pour le comparer avec ceux des chiens injectés. Je vis que ces derniers mesuraient un demicentimètre de plus dans le diamètre vertical et un centimètre de plus dans le diamètre antéro-postérieur. Us pesaient en outre 20$ grammes de plus que le cerveau du chien non narcotisé. Je cherchais à tirer des conclusions de mon expérience, voici celles auxquelles je m’arrêtai^ :
L’opium congestionne manifestement le cerveau dont le volume et le poids sont augmentés. Comme la boîte crânienne est inextensible et ne peut augmenter de capacité, le cerveau se trouve comprimé, et cette com-
pression lente et graduelle (car la congestion narcotique n’atteint pas immédiatement son maximum) produit le sommeil narcotique.
DU SOMMEJL PHYSIOLOGIQUE.
Frappé du vague des théories des philosophes tant anciens que modernes (1) sur le sommeil, j’ai pensé que l’expérience que je viens de citer pouvait servir aussi a expliquer le sommeil physiologique. L’homme qui travaille du cerveau, le penseur, tous ceux enfin qui exercent une profession libérale ont besoin d’un apport de sang dans le cerveau d’autant plus considérable qu’ils travaillent davantage ; le repas aidant, ainsi que les quelques stimulants dont use même l’homme le plus sobre, la congestion cérébrale devient complète à la fin de la. journée. La compression cérébrale lente et graduelle que nous avons constatée chez les chiens morphinés, se produit de même chez l’homme et amène le sommeil en abolissant les fonctions des cellules cérébrales. De plus, comme tous les phénomènes nerveux ont de la tendance à se reproduire périodiquement, le sommeil revient presque toujours a la même heure. J’ai cru qu’il était à propos de donner à cette variété de sommeil le nom de
(1) Consulter le savant ouvrage de M. Alfred Maury : Du Sommeil et des Rêves, Chap. u, Etat physiologique pendant le sommeil.
sommeil par congestion (1), Il est accompagné presque toujours de rêves (2).
11 existe une autre variété de sommeil que j’appelle le sommeil par anémie cérébrale. Nous avons en effet observé que le premier besoin des blessés qui ont perdu beaucoup de sang sur le cbamp de bataille ou dans les hôpitaux était toujours le sommeil — Par des expériences très nombreuses, nous avons constaté, en opérant sur nous-même, qu’un bain d’électricité statique d’une demiheure, faisait disparaître l’insomnie et procurait un sommeil paisible toujours exempt de rêves. Or ce bain d’électricité statique a pour effet de décongestionner le cerveau ; pris pendant un temps trop considérable, il pourrait amener une syncope. — C’est à cette variété de sommeil, au sommeil par anémie, que l’on pourrait rattacher le sommeil des artisans, des laboureurs, de tous ceux qui passent la journée dans un travail, ou les membres jouent le plus grand rôle. Ce travail produit nécessairement un afflux de sang dans les membres qui sont en jeu, et cela aux dépens de la quantité de sangenvoyé au cerveau, qui se trouve, en quelque sorte anémié.
En admettant ces deux variétés de sommeil, basées sur le système purement expérimental et inductif, oit s’expliquera sans peine la cause réelle du reveil, sur laquelle la philosophie n’a donné jusqu’à présent que les hypothèses les plus problèmatiques.
(1) Le sommeil produit par l’ivresse confirme notre théorie.
(2) Ces rêves sont dus à la congestion plus grande des cellules cérébrales qui participent à la manifestation des phénomènes intellectuels, ou qui subissent avec plus d’intensité les réflexes produits dans le cerveau par les sensations qu’éprouvent les sens.
Dans le sommeil par congestion, l’absence de pensées et de travail cérébral amène la décongestion lente et graduelle du cerveau et par suite le réveil. Dans le sommeil par anémie, la position horizontale, favorise la propulsion du sang au cerveau, quand l’apport en est suffisant pour produire la stimulation cérébrale à un degré convenable, le réveil survient.
Cette théorie, basée sur des expériences et des faits purement physiologiques que tout le monde peut constater, donne la clef de tous les phénomènes du sommeil.