‹ Les fumeurs d'opium en ChineChapitre 14 sur 15 · DÉGÉNÉRESCENCES MORALES ET HÉRÉDITAIRES PRODUITES PAR L’OPIUM · texte numérisé non relu

DÉGÉNÉRESCENCES MORALES ET HÉRÉDITAIRES PRODUITES PAR L’OPIUM

Nous venons d’étudier les lésions physiques produites par l’opium ; notre étude ne serait pas complète, si nous ne cherchions quelle influence funeste le poison a pu exercer sur le sens moral de la population, et quel rôle il est appelé à jouer dans les futures destinées de la race chinoise, par suite de la grande loi de transmission héréditaire des vices et des infirmités paternelles aux enfants. En un mot, après l’étude des dégénérescences physiques, nous allons aborder l’étude plus délicate des dégénérescences morales et héréditaires. Un des faits qui nous ont le plus frappé dans notre voyage en Chine, a été l’affaiblissement du sens moral dans la population avec laquelle nous étions en contact.

Point de franchise, point de loyauté dans les rapports particuliers ; la ruse, l’astuce, la tromperie, érigées en systèmes dans toutes les classes de la société ; l’absence d’humanité, les pauvres mourant de faim au milieu de la place publique ; la prostitution la plus hideuse s’étalant librement dans les rues ; les spectacles les plus licencieux ; les gravures les plus obscènes exposées à la curiosité du passant, voilà ce que nous avons vu dans les villes que nous avons traversées.

Certes, il serait injuste de dire que tout ce luxe d’immoralité est dû à l’opium ; bien des causes, que nous n’avons pas à examiner ici, ont contribué à amener cet abaissement de la morale publique ; mais il est cependant certains traits qui appartiennent plus particulièrement à l’influence narcotique, et que nous allons essayer d’analyser.

Une des premières dégénérescences morales qu’amène l’usage de l’opium est la dépravation du sens génésique. Bientôt les sens se lassent, les organes s’émoussent, les plaisirs naturels ne suffisent plus pour satisfaire la passion, et le fumeur commence à chercher dans les actes contre nature des sensations nouvelles.

Pour être complet nous serions forcé d’entrer dans quelques détails que nous nous refusons à décrire, tant ils inspirent de dégoût.

Dans la province du Pet-chi-li, qui, comme nous l’avons dit et démontré,est la province de Chine où l’on fume le plus d’opium, les plaisirs contre nature sont également les plus répandus.

A Tien-Tsin, une des villes de la province, nous avons compté jusqu’à trente-cinq maisons de prostitution où des garçons de huit à dix-sept ans servaient à assouvir les passions honteuses de la population. Inutile, de dire que dans toutes ces maisons l’on fume l’opium.

Ces faits ne sont-ils pas un grand enseignement, et n’indiquent-ils pas un affaiblissement profond du sens moral dans les masses ? On nous dira, peut-être, que ces goûts se retrouvent chez tous les peuples orientaux, qu’ils sont le signe de la décadence des nations, et que l’histoire nous les montre dans toutes les sociétés arrivées à leur déclin. Mais nous répondrons que nulle part ils ne se sont montrés avec un cynisme si révoltant.

Du reste, les preuves ne nous manquent pas pour montrer l’influence directe de l’opium sur ces dépravations du sens génésique. Il y a cent ans le goût de ces plaisirs contre nature était encore très-peu répandu dans le Pet-chi-li. Ces désordres n’ont pris une extension considérable que depuis l’introduction de l’opium en Chine, et enfin on ne les a affichés au grand jour que

depuis que l’empereur Qua-Tchesi, grand fumeur d’opium, les eut popularisés lui-même par sa conduite et son exemple.

Dans les provinces méridionales de la Chine, où l’on fume beaucoup moins l’opium, ces habitudes sont également moins répandues et surtout moins scandaleusement affichées. Aussi voit-on peu ou point du tout de ces maisons publiques de jeunes garçons ; et ces actes, beaucoup moins fréquents, s’entourent d’un mystère qui indique, du moins encore, un reste de conscience et de pudeur publiques.

Nous ne voulons pas dire cependant que l’opium soit la seule cause de cet état de dégradation. La polygamie, l’insuffisance des principes religieux et moraux, sont des causes générales qui ont amené la Chine a cet état d’avilissement, aussi bien que les autres peuples de l’Orient. Seulement nous maintenons que l’usage du narcotique favorise ces tendances et les généralise, en éteignant peu à peu tous les sentiments naturels, par les excitations factices qu’il procure. Et comme tout se tient dans l’échelle morale, en même temps que les sens se dépravent, les sentiments affectifs s’affaiblissent et s’éteignent peu à peu ; les liens de famille se relâchent, le mari n’éprouve plus aucune affection pour sa femme et ses enfants. Il y a plus : le sentiment d’amour qu’il ressentait pour les êtres que la nature et les liens sociaux attachent si étroitement à lui, se change souvent en aversion marquée, qui se traduit parfois par les traits de la brutalité la plus révoltante.

Il n’est pas rare de voir le fumeur accabler sa femme et ses enfants de coups et de mauvais traitements, quelquefois même aller jusqu’au meurtre.

rendant notre séjour à Tien-Tsin, un fumeur, après

vme débauche d’opium, se saisit de couteaux, et, dans un accès de rage insensée contre ses parents, les assassina# tous. Ce crime est quelque chose d’inouï en Chine, où le culte de l’amour filial est poussé à un degré qu’il n’atteint dans aucun autre pays du monde.

La diminution des sentiments affectifs s’accompagne le plus ordinairement, chez les fumeurs, d’une incurie pour les affaires et d’une apathie qui ruine la famille dans son existence matérielle.

L’activité, l’intelligence et le soin si excessif dont le Chinois fait preuve en général, quand il s’agit de ses intérêts pécuniaires, sont remplacés par la paresse et l’abrutissement le plus complet, suites irrémédiables des atteintes profondes du narcotique sur le système nerveux.

Peu importe au fumeur que ses affaires languissent, que son champ soit en friche, que sa famille meure de faim : pourvu qu’il puisse acheter de 1 opium, le reste lui est indifférent. Quand sa négligence et ses débauches l’auront ruiné, il vendra tout ; ses meubles, sa maison, ses enfants pour satisfaire sa triste passion. Les Chinois connaissent bien ces funestes résultats de l’usage de l’opium, et ils sont peut-être plus frappés du délabrement progressif de la fortune des fumeurs que de leur cortege d’infirmités et de maladies.

J’ai entre les mains un album trouvé, dans le palais de Yen-men-Yen, et qui représente l’histoire du fumeur d’opium. Sur la première planche, on voit un riche fumeur, couché sur un canapé ouvragé avec soin, et entouré de tout le luxe qui caractérise l’existence la plus élégante ; puis, peu à peu, dans les planches suivantes, on le voit passer, par suite de sa paresse et de ses débauches, à une misère profonde, et il finit enfin

sur une natte, après avoir ruiné sa femme et ses enfants. Cet album est très-répandu en Chine, et indique la tendance de certains esprits d’élite à réagir contre la passion malheureusement à la mode dans ce pays. Mais ces efforts, louables sans doute, sont aussi inutiles que ceux qu’Hogarth tenta autrefois contre les joueurs. Les tableaux n’ont jamais converti personne.

Il nous reste à examiner maintenant l’influence de l’opium sur le suicide, l’aliénation mentale et les délits. Le suicide est très commun en Chine. Tous les voyageurs qui ont écrit sur ce pays l’ont remarqué et cherché à en expliquer la fréquence ; les uns, par la constitution des Chinois, qui sont, disent-ils, indifférents aux souffrances et à la mort ; les autres, comme le père Hue, par la législation, qui rend responsables du suicide ceux qui en sont la cause ou l’occasion (1). Ces explications sont vraiment trop puériles pour que nous nous y arrêtions.

Les Chinois, nous pouvons l’affirmer, ne bravent nullement les souffrances ni la mort. La pusillanimité qu’ils ont montrée sur tous les champs de bataille, où l’élite de leurs troupes était réunie pour combattre contre les Européens, suffirait à le démontrer, si nous n’en avions d’autres preuves. Les blessés et les malades que nous avons eu à traiter, nous les avons vus si souvent et pâlir et gémir à la moindre opération ; nous les avons entendus si souvent exprimèr les craintes les plus viles de la mort, que nous pouvons affirmer que, malgré leur tempérament mou et lymphatique, ils sont tout aussi . attachés à la vie que les peuples de l’Occident, et qu’ils ressentent tout autant qu’eux les souffrances qu’ils ont à endurer. Que deviennent après cela les explications du

(1) Hue, VEmpire Chinois , t. I, p. 7.

père Hue ? Il va sans dire qu’elles sont tout à fait illusoires, et que les Chinois qui se suicident pour nuire à leurs ennemis ou enrichir leur famille ne sont que des exceptions, que le savant missionnaire a eu le tort de vouloir généraliser. Il eût été facile pourtant de rechercher les causes de cet oubli du principe de la conservation dans la dégradation morale où la Chine est plongée depuis si longtemps, dans la misère qui trouve si peu de secours dans la charité publique ou privée ; mais le besoin du bizarre et de l’inattendu a fait dépasser toute limite aux écrivains dont nous combattons les opinions.

Donc, puisque l’opium est une cause si puissante de misère et de démoralisation, cette cause ne doit-elle pas aussi augmenter forcément la fréquence du suicide ? La réponse à cette question se trouve dans le nombre si considérable des fumeurs, qui mettent eux-mêmes un terme à leur misérable existence. Le sentiment d’aversion qu’ils éprouvent souvent pour les autres se change quelquefois en répulsion pour eux-mêmes, et les pousse à se détruire. C'est ainsi qu’au milieu des souffrances où les plonge le narcotisme, ils se prennent souvent en horreur en songeant à l’état d’abjection physique et morale où ils sont tombés, et que, d’une autre part, ils ne se sentent pas la force de renoncer à leur habitude, et alors préfèrent la mort aux tortures dont ils se reconnaissent les seuls auteurs et contre lesquelles ils n’entrevoient la possibilité d’aucun remède. D’autres fois, la misère affreuse où ils tombent, par suite de leurs dépenses et de leur incurie, ne leur laisse plus d’autres ressources que la mort. Enfin, ils sont pris quelquefois, après leurs débauches, d’une folie furieuse qui leur fait tourner contre eux-mêmes les coups qu’ils destinaient aux

autres. Ce sont là, a notre avis, les trois causes les plus fréquentes du suicide chez les fumeurs.

La gastro-entérite, dont presque tous sont affectés,.et qui entraîne si souvent après elle l’hypochondrie, est aussi une cause physique à ajouter aux causes morales que nous venons d’énumérer.

Des magistrats chinois nous ont affirmé que depuis que l’opium est répandu dans le Pet-chi-li, les suicides ont beaucoup augmenté en fréquence.

Sur les deux mille fumeurs que nous avons observés, seize ont terminé leur vie de cette manière. Six de ces malheureux avaient employé la fumée d’opium pour se donner la mort. Ce genre de suicide est commun en Chine. Le fumeur s’étend sur son lit de camp, allume sa pipe et fume jusqu’à ce qu’il perde complètement connaissance. Souvent il faut vingt-quatre a trente heures pour arriver à ce résultat. La mort arrive, dans ces cas, à la suite de congestion cérébrale. Nous avons eu occasion de faire à Fehi-Fou, l’autopsie de deux coolis qui s’étaient donné la mort de cette manière, et nous av ons observé une congestion générale de tous les organes ; les méninges étaient remplies de sang, le cerveau congestionné, les vaisseaux cérébraux manifestement dilatés, le poumon, le foie et la rate également engorgés ; les deux cavités du cœur contenaient du sang liquide sans caillot.

Un de ces hommes avait fumé, dans une intention de suicide, la dose énorme de 150 grammes d’opium. D’autres avaient pris l’opium à l’intérieur ; deux avaient avalé du verre pilé et avaient succombé dans des souffrances atroces.

Les quatre derniers s’étaient tués par des moyens divers : strangulation, l’absorption d’acides arsenicaux, oblitération du larynx par un tampon de linge.

nous n’avons pas assisté à des spectacles si navrants. D’autres crimes reconnaissent encore pour cause la triste habitude dont nous décrivons les effets.

Nous ne parlons pas du vol, si commun dans la classe pauvre, et qui n’a souvent d’autre cause que le désir presque irrésistible qu’éprouve le voleur de satisfaire sa passion pour l’opium ; l’assassinat et le meurtre en sont fréquemment le résultat.

Nous avons cité plus haut l’exemple de ce fils qui, après une débauche d’opium, assassina ses parents ; ces faits se reproduisent malheureusement trop soiivent dans les mêmes conditions.

Tout le monde connaît les précautions que l’autorité hollandaise a été obligée de prendre à Java, où des agents de police sont placés à la porte des boutiques à opium, avec l’ordre de tuer, comme des chiens enragés, les fumeurs qui se livreraient à des actes de violence.

Ces mesures ne sont pas adoptées en Chine : aussi voit-on fréquemment des rixes et des querelles qui sont poussées jusqu’aux sévices les plus graves, et cela presque exclusivement parmi les fumeurs. Le fait est d’autant plus remarquable que les Chinois sont généralement très-doux, et qu’on ne les voit presque jamais en venir jusqu’aux coups ; dans leurs querelles, tout se passe en injures et gestes menaçants. Nous avons été frappé de voir que les enfants même ne se battaient presque jamais entre eux ; ce qui démontre le caractère essentiellement inoffensif de la race chinoise. Il faut la puissante excitation de l’opium pour faire sortir ce peuple de son calme habituel et le porter à des actes de violence tout à fait étrangers à ses inclinations naturelles.

L’infanticide, quoiqu’il reconnaisse d’autres causes principales et plus habituelles, est aussi quelquefois le

fait de ifépium. Il n’est pas rare, en effet, de voir des fumeurs, réduits à la misère, exposer leurs enfants ou les tuer, pour se débarrasser des dépenses qu’ils leur occasionnent, et employer toutes leurs ressources à l’achat de leur narcotique favori. D’autres fois ils les vendent pour les faire servir à la prostitution publique et privée, et tirer de ce salaire infâme les moyens de se livrer à de nouvelles débauches.

L’opium, on le voit par le rapide exposé que nous venons de faire, contribue à affaiblir le sens moral et la conscience publique, à détruire la famille en y introduisant l’indifférence, la paresse et la débauche ; il engendre l’égoïsme et la dureté de cœur, ces crimes anti-sociaux, quand il ne conduit pas à l’aliénation mentale, au suicide et à l’assassinat.

Que dire alors de ces prétendus philanthropes anglais, qui soutiennent à la tribune qu'il est loin de produire les effets désastreux qu'on lui attribue, qu'il est même utile aux Chinois, dont le tempérament mou et lymphatique a besoin d'un excitant, et qui cherchent à égarer la conscience de leurs concitoyens en voilant les tristes suites d’un commerce révoltant et immoral ? Nous ne voulons pas faire ici de déclamations humanitaires, mais il appartient à la science de démasquer les faux-fuyants sous lesquels se cache un mercantilisme homicide. Que, devant les faits que nous produisons, les économistes anglais osent avouer qu’ils préfèrent la ruine de plusieurs millions d’hommes à la perte de leur commerce dans les Indes, et nous serons édifiés de la philanthropie de nos voisins. Mais qu’ils ne viennent pas pallier leur culpabilité, en refusant de reconnaître les propriétés funestes d’un poison, qui est destiné à jouer un si triste rôle, non-seulement sur le présent, mais encore sur l’avenir de la race chinoise !

Ceci nous conduit tout naturellement à examiner les dégénérescences héréditaires produites par l’opium.

Les substances ébriantes, qui agissent sur le système cérébro-spinal en l’affaiblissant par des excitations trop répétées, ne produisent pas seulement des désordres graves sur les personnes qui en font usage, mais ont encore le triste privilège de les poursuivre jusque dans leurs descendants.

Grâce aux travaux de Magnus Hus, rien n’est mieux prouvé que les dégénérescences chez les enfants des buveurs. Guidés par l’analogie si frappante qui existe, sous le rapport des résultats pathologiques, entre l’alcool et l’opium, nous avons été conduit à chercher si nous la retrouverons encore dans les transmissions héréditaires.

Malheureusement, l’observation était difficile et délicate. Il eût fallu habiter longtemps «la Chine, et suivre, pour ainsi dire, pas à pas les progrès physiques et moraux des familles soumises à notre examen, pour échapper complètement à la critique et établir, d’une façon incontestable, l’existeuce de ces dégénérescences que personne, jusqu’à présent, n’a cherché à élucider.

Aussi les quelques faits que nous avons pu recueillir ne. sont-ils que des jalons qui pourront guider des observateurs placés dans des conditions plus favorables.

Les dégénérescences héréditaires sont physiques et morales. Les dégénérescences physiques comprennent les arrêts de développement, les difformités, les délabrements constitutionnels de toute nature, que le père lègue à ses enfants.

Les dégénérescences morales comprennent les goûts et les tendances dépravées, la faiblesse intellectuelle, les prédispositions à l’aliénation mentale et aux autres affections nerveuses, qui ont leur source dans des infirmités

analogues, développées chez le père par les substances éb,riantes.

Les enfants des fumeurs d’opium, surtout ceux qui ont été procréés dans la période du narcotisme chronique, nous ont paru pâles, chétifs et mal constitues ; ils sont souvent scrofuleux et quelquetois rachitiques.

Voici quelques chiffres à cet egard.

Sur vingt-huit enfants de fumeurs que nous avons eu l’occasion d’observer, depuis un an jusqu’à vingt ans, nous avons trouvé :

Dix-sept scrofuleux portant des traces, soit anciennes, soit récentes, d’engorgement des ganglions, d’ophthalmie scrofuleuse, d’ecthyma du cuir chevelu ;

Trois présentant des arrêts de développement remarquables, et quatre atteints de rachitisme.

La mortalité, chez ces enfants, nous a paru aussi beaucoup plus grande que chez les autres. Un de nos voisins, grand, fumeur, adonné à l’opium depuis vingt ans, avait eu huit enfants qui étaient successivement morts, à l’exception de l’aîné, dans la première année de leur naissance. Plusieurs faits analogues arrivés à notre connaissance nous ont donné la présomption, pour ne pas dire la certitude, de l’opinion que nous avançons.

Ainsi, arrêt de développement, rachitisme, scrofules, mortalité plus grande, voila pour les degenerescences purement physiques. Il en est d’autres, cependant, qui s’accompagnent sans doute aussi de lésions matérielles des organes, mais qui affectent plus particulièrement la vie morale et intellectuelle, en amenant 1 idiotie, 1 alienation mentale et la dépravation des sentiments.

Sur les deux cent dix-huit enfants dont nous avons parlé, six étaient idiots, dont quatre sans lésions appréciables, à l’extérieur du moins ; deux hydrocéphales

destinés à mourir dans les premières années de la naissance, sans avoir jamais donné aucun signe d’intelligence ; huit avaient une intelligence bien au-dessous de la moyenne, incapables de toute étude, et ne différant de l’idiot que par une vivacité d’allure plus grande et une puissance de compréhension moins incomplète.

Chez d’autres enfants la vie intellectuelle fonctionne pendant un espacé de temps plus ou moins long ; lorsque tout à coup les idées et les sentiments se dépravent, il y a arrêt de développement eh l’aliénation mentale se déclare. Nous avons recueilli deux observations de ce genre qui ressemblent beaucoup à celle qu’a citée le docteur Morel, dans son excellent traité des dégénérescences. Nous en transcrivons une ici pour faire mieux apprécier les phases par lesquelles passe, dans ces cas, l’enfant dégénéré :

Ma est un jeune homme de dix-huit ans, d’une constitution moyenne, d’un tempérament lymphatique; Il a eu quelques accidents scrofuleux dans sa première enfance. Son père a fumé l’opium pendant vingt-six ans et a succombé dans le dernier degré de marasme.

Jusqu’à l’âge de douze ans, Ma n’a jamais donné de signe de faiblesse intellectuelle, il apprenait au contraire avec facilité. Vers cette époque, il laissait échapper quelques bizarreries de Conduite, qui ne donnèrent cependant aucune inquiétude ; seulement ses dispositions morales se modifièrent : il devint cruel, battait souvent ses camarades, et s’amusait à maltraiter les animaux. Vers l’âge de seize ans il cessa complètement d’apprendre, sa mémoire diminua et bientôt se perdit complètement. Sa mère, qu’il avait toujours particulièrement aimée, lui devint insupportable ; il essaya même à deux ou trois reprises de l’assassiner. Ges actes d’alié-

nation devinrent de plus en plus fréquents et furent suivis d’une démence complète, qui éclata au moment où nous eûmes occasion de le voir.

Cette observation peint assez bien les phases par lesquelles passent certains sujets prédisposés par l’hérédité à l’aliénation mentale. Jusqu’à un certain âge, ils paraissent vivre moralement comme les autres enfants, mais, arrivés à ce terme, il y a pour ainsi dire, un arrêt dans les fonctions cérébrales ; on dirait, qu’on me permette cette expression vulgaire, que le rouage intellectuel n’est monté que jusqu’à une certaine époque, et que, celle-ci une fois passée, il y a une perversion des fonctions normales, qui se traduit par des actes étranges et bizarres, présage de l’affection qui ne doit pas tarder à envahir le sujet.

La même observation est également digne de remarque à un autre point de vue, en ce quelle prouve qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait aliénation chez le père pour que la folio éclate chez le fils ; il suffit qu’il y ait affaiblissement profond des fonctions cérébrales chez le père au moment de la procréation.

Cinq des enfants observés avaient des sentiments de paresse, de cruauté et de débauche prématurés.

Nous avons recherché encore si, comme les descendants des personnes livrées à l’alcoolisme, les fils des fumeurs héritaient des goûts de leurs parents pour l’opium.

La question est délicate, puisqu’il s’agit de savoir si ce penchant se développe spontanément chez le sujet par suite d’une prédisposition héréditaire, ou bien sous l’influence des mauvais exemples et de l’imitation.

Les trois faits suivants que nous avons observés serviront peut-être à résoudre la question. Il s’agit de trois

jeunes gens, âgés de seize à dix-huit ans, qui fumaient l’opium depuis l’âge de dix à douze ans.

Deux d’entre eux présentaient un arrêt de développement très-grand et avaient Pair d’enfants de dix ans. Le troisième était maigre et avait une constitution toute délabrée par ses débauches précoces ; sa taille était normale.

Par une coïncidence remarquable, ils avaient perdu tous trois leurs pères pendant qu’ils étaient encore en bas âge, et avaient été élevés très sévèrement par leurs mères, qui n’avaient pu leur donner de mauvais exemples de cette nature,vu que les femmes ne fument pas l’opium, en Chine.

On tirera de ces faits les conclusions qu’on voudra ; pour nous ils nous ont frappé et nous portent à admettre au moins la possibilité de la transmission héréditaire des goûts pour l’opium, sans rien nous faire statuer sur la fréquence de ces transmissions.

En résumant maintenant cette partie de notre travail, nous trouvons sur deux cent dix-huit enfants de fumeurs que nous avons observés :

Dix-sept scrofuleux ;

Trois arrêts de développement ;

Quatre rachitiques ;

En tout, vingt-quatre dégénérescences physiques ;

Six idiots ;

Deux aliénés ;

Huit enfants avec une intelligence au-dessous de la moyenne ;

Sept avec des tendances excessivement mauvaises ;

Vingt-cinq enfin présentant des dégénérescences morales.

Ce qui fait en tout quarante-neuf dégénérescences de

toute espèce. Le quart environ des enfants de fumeurs d’opium, observés par nous, présentaient donc des infirmités qui devaient entraver chez eux le libre développement de leurs facultés physiques et morales, et priver ainsi la société du concours qu’elle est en droit d’attendre de chacun de ses membres.

Admettons que le chiffre d’un quart soit forcé, parce que n’observant qu’un nombre restreint, nous avons pu tomber sur une plus grande quantité de dégénérescences ; que de plus nous avons été forcé de faire entrer en ligne de compte des sujets qui ont présenté certaines infirmités qui peut-être sont dues à d’autres influences que celles du narcotique, il n’en est pas moins évident que l’opium transmet ses effets délétères du père aux enfants, et que la proportion des dégénérescences chez les fils des fumeurs est infiniment plus grande que partout ailleurs.

Nous avons terminé ici notre travail. Nous aurions voulu le rendre plus complet, en multipliant nos recherches bibliographiques, mais, outre la rareté des travaux sérieux sur cette matière intéressante, le temps nous a manqué. Résultat d’une observation personnelle, longue et patiente, cette étude aura, du moins, le mérite de la vérité. Entreprise sans aucun parti-pris, ni pour ni contre l’innocuité de la fumée d’opium, nous sommes arrivé à des conclusions tout à fait contraires à celle de plusieurs écrivains anglais.

Pour nous, l’habitude de l’opium est essentiellement funeste, et est appelée à désorganiser complètement la société chinoise, déjà en voie de dissolution. Aussi rien ne saurait en justifier l’usage, et les sophismes de certains économistes anglais, qui cherchent à excuser un trafic homicide, n’ont-ils rien de sérieux et tombent-ils devant une observation désintéressée.

Nous avons cm devoir classer les différentes phases par lesquelles passe le fumeur d’opium. Cette classification n’avait pas été faite encore.

Nous avons suivi dans leur ordre d’appêesmiion les phénomènes morbides, et nous avons insisté sur les nombreux points de contact qu’ils présentent avec ceux que détermine l’usage des alcooliques.

Nous avons cherché aussi à détruire un préjugé trop généralement répandu, même dans les ouvrages sérieux, sur les jouissances et les félicités que procure la fumée de l’opium. Nous avons expliqué son mode d’action, et nous avons cru devoir attribuer à la stimulation cérébrospinal les sensations voluptueuses ou agréables qu’elle procure à certaines personnes. Nous ne nous sommes pas CQntenté d’étudier les désordres physiques produits par l’opium, mais nous avons encore essayé de déterminer son rôle dans le domaine moral, et de suivre ses résultats délétères jusque dans la descendance des fumeurs.

Nos observations n’ont pas été aussi nombreuses que nous l’aurions désiré, mais notre séjour en Chine n’a duré que dix-liuit mois et l’on nous tiendra compte, nous l’espérons, de la difficulté que nous avons éprouvée pour recueillir nos matériaux, au milieu des préoccupations d’une vie de campagne, et dans un pays si éloigné et si différent du nôtre sous tous les rapports.

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