BRUTALITÉ NARCOTIQUE. — SUICIDE
C’est aussi à cette période du narcotisme chronique que se développent, chez les fumeurs, des goûts et des habitudes de brutalité qui ressemblent beaucoup à ce que les auteurs ont décrit sous le nom de brutalité ébriote. Le sentiment de la conservation personnelle s’altère également, avec les sentiments effectifs, et fait place à une grande tendance au suicide. C’est surtout dans la classe des lettrés et des gens cultivés que ces penchants se développent ; aussi peut-on leur appliquer ces paroles de M. Michel Lévy, quand il explique la morosité des ivrognes : « En meme temps que leur funeste passion les entraîne, ils ont conscience de leurs excès ; ils mesurent l’abîme où ils s’enfoncent, et dans ces luttes d’une raison défaillante, le désespoir survient, et avec lui le penchant au suicide (1). » Nous reviendrons plus loin sur la brutalité narcotique, et sur le “suicide des fumeurs dans un chapitre spécial sur les dégénérescences morales et héréditaires produites par l’opium.
(1) Traité ïVHygiène, it, p. 63.
effets de la fumée d’opium sur le poumon.
Quand on examine les fumeurs, dans le moment d’excitation produit par l’opium, il n’est pas rare de trouver, dans presque tout le poumon, une submatité marquée, notable surtout à la partie inférieure : le murmure vésiculaire est rude. Ces phénomènes stéthoscopiques sont dus à la congestion pulmonaire. Sous l’influence de cette congestion journellement répétée, le sang stagne dans les extrémités inférieures du poumon, et chez beaucoup de fumeurs, il sê déclare, au bout d un temps plus ou moins long, une pneumonie chronique, ou plutôt l’oblitération d’une certaine quantité de lobules pulmonaires, par les produits d’exsudation organisés. Cette pneumonie chronique occupe la partie inférieure du poumon, et se reconnaît à la matité et à l’absence du murmure vésiculaire. Un fait remarquable est quelle siège de préférence, quand elle existe, du côté où le fumeur a l’habitude de se coucher.
Cette pneumonie chronique entraîne après elle une dyspnée souvent très forte, et une stase sanguine qui, à la longue, produit des dilatations du cœur et des insuffisances de valvules.
Ces pneumonies chroniques n’existent pas toujours, mais je les ai rencontrées chez un trentième environ des malades soumis à mon observation ; elles doivent donc être rangées parmi les accidents sérieux produits par l’opium.
On ne sera pas étonné de voir, après ce que nous venons de dire, que la fumée d’opium exerce une très-
fâcheuse influence sur l’évolution des maladies de l’appareil pulmonaire.
La phthisie, nota minent, prend une marche très rapide sous l’influence de cette habitude.
La congestion pulmonaire, résultat ordinaire de la fumée d’opium, hâte la fonte des tubercules au premier degré,et provoque la formation de cavernes. Les cavernes une fois formées, elle en empêche la cicatrisation et favorise la production de ces pneumonies tuberculeuses, qui enlèvent en général les malades dans la phthisie à forme aiguë. Nous devons à deux médecins distingués de Shang-hai des observations intéressantes à cet égard.
Tait-tsen, fils d’un riche marchand de Shang-hai, est âgé de vingt-deux ans, d’une constitution mixte, d’un tempérament lympathique ; il a eu deux frères morts phthisiques, à l’âge de dix-neuf ou vingt ans. Depuis trois ans il fume l’opium. Dans l’hiver 1861, il fut pris d’hémoptysie et Consulta un médecin anglais, qui lui conseilla de renoncer à l’opium et de prendre de l’huile de foie de morue. Au mois de juin de la même année, nous le vîmes avec notre confrère anglais, qui n’avait constaté au mois de mars, époque de la première consultation, aucun signe stéthoscopique, et nous trouvâmes des cavernes nombreuses situées au sommet des deux poumons. Le malade crachait le sang en abondance et était en proie à une fièvre hectique, qui le minait. Malgré les conseils de son médecin, il avait continué à se livrer à ses habitudes et fumait 10 grammes d’opium par jour. 11 mourut vers la fin du mois.
Cette observation est une preuve de la marche rapide que prend la phthisie sous l’influence de l’opium. Le sujet de notre observation était, sans nul doute, sous l’influence d’une diathèse tuberculeuse, car ses deux
frères étaient morts phthisiques ; cependant cette diathèse était peu avancée, puisqu’on ne constatait aucun signe stéthoscopique au mois de mars et que deux mois après, jes deux sommets étaient garnis de cavernes.
Cette rapidité de l’évolution tuberculeuse n’est pas une simple coïncidence ; des observations nombreuses prouvent qu’elle est presque la règle chez les fumeurs d’opium soumis à cette diathèse.
La bronchite et la pneumonie passent aussi très facilement à l’état chronique chez les fumeurs d’opium.