A SHANG-1IAI, AU CHINESE-HOPITAL
Nionpo est un homme de vingt-quatre ans, d’une constitution primitivement robuste, d’un tempérament mixte ; il fume depuis quatre ans. Pendant les trois premières années, il ne s’est élevé qu’à 12 grammes d’opium par jour ; dans la quatrième, il est monté très-rapidement jusqu’à 32 gram mes, parce que les doses qu’il employait n’étaient plus suffisantes pour lui procurer l’excitation cérébrale, et les impressions auxquelles il était accoutumé.
Il était marchand de bric-à-brac et consacrait toutes ses économies à l’achat de l’opium. Vers la fin du mois d’avril, il fut pris, à la suite d’une débauche de narcotique, d’un trem-
blement des extrémités supérieures, qui persista pendant une vingtaine de jours, sans autres accidents. Au commencement du mois de mai, ses idées se troublent, il est poursuivi d’hallucinations : les objets qui l’entourent dans le magasin prennent à ses yeux les formes les plus étranges, tantôt il se croit environné de têtes de mort, tantôt il pi’end les chalands pour des diables. Ces hallucinations se présentent avec un caractère plus persistant dans la nuit, oh il est souvent en proie à un mouvement fébrile marqué.
C’est dans ce moment que nous le voyons à l’hôpital chinois de Shang-hai, où il est venu demander une consultation. On prescrit une diminution progressive dans les doses d’opium et de l’assa-foetida en pilules. Au bout d’une quinzaine de jours de ce régime, les hallucinations cessent, et le malade peut reprendre ses occupations. Cependant il lui reste une grande lassitude et une faiblesse intellectuelle marquée. On insiste sur la diminution des doses d’opium ; le malade était descendu de 32 à 15 grammes, puis à 10, enfin à 5.
Cette progression descendante s’accompagne de douleurs excessives, de vomissement, de faiblesses et meme de syncopes. Cependant le malade persista, et, à notre départ de Shang-haï, nous avions la satisfaction de le voir arriver à la dose de 1 gramme.
Cette observation prouve que le passage rapide à des doses exagérées d’opium, produit souvent le délire narcotique. Elle est remarquable par sa ressemblance avec le delirium alcoolique. Comme lui, le délire narcotique aigu a une durée essentiellement passagère ; comme lui, il se termine presque toujours par le retour à la santé, surtout lorsque les malades peuvent prendre sur eux de renoncer à l’opium. Mais cette forme est rare, puisque nous ne l’avons vue que vingt-deux fois sur les quatrevingt-douze cas que nous avons observés. Aussi peut-on dire que le delirium-tremens narcotique est essentielle-
ment chronique ; c’est plutôt une forme d’aliénation mentale, une espèce de manie triste, qui se distingue des autres formes de l’aliénation, par la nature des images délirantes, qui sont généralement d’un caractère triste, dégoûtant, ou obscène.
Ce genre de folie ressemble beaucoup à celui que W. Marcel (1) a observé chez les ivrognes, et auquel il a donné le nom de folie alcoolique. Comme dans la folie alcoolique, les hallucinés par l’opium sont souvent en proie à un genre d’aberration qui consiste à se voir poursuivis ou menacés dans leur existence, par des ennemis invisibles.
Les idées de suicide sont fréquentes, mais la mémoire et la faculté de l’attention sont très-altérées, ce qui n’existe pas dans la folie alcoolique.
Nous avons eu l’occasion de faire une autopsie sur un sujet pris de délire narcotique chronique, et nous n’avons constaté aucune lésion particulière. Les veines des méninges étaient engorgées, et le cerveau présentait un état de piqueté assez marqué, mais nous n’avons trouvé ni exudations dans les circonvolutions cérébrales, ni plaques sur les méninges, rien enfin qui put expliquer les symptômes cérébraux éprouvés par le malade.
(1) Marcel, De la folie causée par les boissons alcooliques (Thèse, Paris, 1847, p, 18).