BOILEAU
Laissons partir Mllc Dudlay.
RACINE
Et par qui la remplacerez-vous ?
BOILEAU, avec conviction.
En homme s’est rencontré qui, depuis
quelque temps, manifeste d’éton liantes dispositions pour le théâtre : j’ai nommé M. Renan. Ne croyez-vous pas qu’on pourrait avantageusement lui confier les rôles de Mlle Dudlay ; il en serait quitte pour les jouer en travesti ce qui ne manquerait pas d’une certaine grâce.
DIDEROT
M. Renan ne consentira jamais.
130ILEAU.
Qu’en savez-vous? la vocation est souvent plus forte que tous les raisonnements ; voyez plutôt Poquelin et Shakespeare, que leur mérite littéraire n’a point empêché de paraître sur les planches.
Malgré cette argumentation spécieuse, la proposition Boileau-Despréaux a été rejetée à l’unanimité, et le jury d’honneur s’est dissous sans avoir rendu de verdict.
L’affaire en est là.
L’affaire Barrême et M. de Pontmartin.
N’insultons pas
les critiques ! — Un bœuf piqué.
En même temps que Cora Pearl, M. A. de Pontmartin publie ses Mémoires. Cet âge est sans pitié ! L’illustre critique de la Gazette et la grande hétaïre en non-activité se disputent actuellement la clientèle des badauds, affamés de commérages, et ces deux vieux débris rivalisent entre eux. La plus portière des deux n’est pas celle qu’on pense, et je serais bien embarrassé de dire à laquelle il convient de décerner le grand cordon.
Si j’avais une situation de fortune qui me permît de recevoir, je m’offrirais de temps à
florissaient la regrettée Mme Pochet et son amie MmeGibou. Ah! ma bonne ma chère, ma bonne ma chère, je vous assure qu’il n’y aurait pas moyen de s’ennuyer une minute dans ce petit cénacle !
Pour le moment, M. de Pontmartin potine entre les colonnes du Correspondant • le dernier numéro se recommande à l’attention par une actualité saisissante : une anecdote grosse de révélations et qui nous paraît venir fort à propos pour éclairer la Justice sur les assassins du préfet Barrême.
Il s’agit d’un dîner chez Mme Chauffard, en 1854 ; le critique des Samedis y assistait en compagnie de diverses notabilités, quand se produisit un incident dont la gravité n’échappera à personne :
Je connaissais, dit M. de Pontmartin, je connaissais tous les convives, excepté un jeune homme de vingt-cinq ans environ, vêtu de noir, d’une tenue très correcte, d’une figure régulière et doucereuse.
Après le potage, dans ce moment de silence qui prélude au premier service, ce jeune homme, qui était pourtant chaussé d’escarpins, s’écria à propos de bottes : « Vous savez? on n’achète plus « la Gazette de France que le vendredi soir, à cause « de l’article hebdomadaire d’Arthur de Boissieu. » Là-dessus un tel froid que la rémoulade du turbot se changea immédiatement en glace pistache et vanille. J’allais répondre : « L’on a bien raison ! » Joseph Autran ne m’en laissa pas le temps. 11 se leva, se redressa de toute sa taille et, courroucé, frémissant, superbe : « Eh bien! moi, monsieur, « dit-il, j’ai bien mauvais goût : je ne l’achète que « le samedi soir pour la causerie littéraire de M. de « Pontmartin! »... Jusqu’à la fin du dîner on resta sous l’impression d’un insupportable malaise.
« Et maintenant, ajoute l’auteur des Mémoires, voulez-vous savoir le nom de ce convive intempestif qui mettait ainsi les pieds dans le plat, au risque de me faire sortir de mon assiette? — C’était M. Jules Barrème, alors avocat à la Cour de cassation, depuis lors préfet des Deux-Sèvres, puis préfet de l’Eure, puis victime du mystérieux assassinat du pont de Maisons. »
Voilà un document judiciaire dont l’adjonc-
tion au dossier de l’affaire Barrême nous paraît inévitable, et Ton verra peut-être dans un avenir peu éloigné le numéro du Correspondant figurer sur la table de la cour d’assises parmi les pièces à conviction.
Néanmoins, tout en constatant l’importance de cette pièce, nous n’aurions garde d’en tirer à la légère des conclusions offensantes pour le caractère universellement respecté de M. de Pontmartin : loin de nous la pensée d’insinuer que cet écrivain célèbre soit l’auteur de l’horrible assassinat auquel a succombé l’ancien convive de Mme Chauffard !
Quelle que soit, en effet, la persistance des ressentiments occasionnés par les blessures de l’amour-propre littéraire, nous nous refusons à croire que M. de Pontmartin ait pu se laisser aveugler par une vieille rancune au point de faire périr de ses propres mains un homme qui, somme toute, 11e s’était rendu coupable d’aucun tort grave à son endroit, depuis l’année 1854 .
Toutefois, il n’y a guère moyen de se dissimuler que la publication de la pièce compromettante, insérée dans le dernier numéro du Correspondant , impose à la Justice le devoir impérieux de porter de ce côté ses investigations.
Nous tiendrons soigneusement nos lecteurs au courant des résultats de l’enquête.
J’espère que le respectable M. de Pontmartin ne se méprendra pas sur le sentiment auquel j’ai obéi en écrivant ces lignes, et j’aime à croire qu’il ne me fera pas l’injure de me considérer comme un vulgaire dénonciateur ; en tout cas, je suis bien certain que cet homme de lettres, qui a su conserver les traditions de la vieille courtoisie française, n’aura pas le mauvais goût de m’écrire une de ces épîtres comme notre grande tragédienne en adresse aux critiques dont les articles ont cessé de lui plaire.
Sans vouloir attacher aux écrits de M.me Sa-
DE L’ANNÉE
rah Bernhardt une importance qu’ils ne comportent pas, nous sommes cependant obligés de constater qu’en obéissant au mouvement de mauvaise humeur que lui a dicté sa lettre d’injures au critique Bernard- Derosne , la douce Ophélie a créé un pré cèdent des plus graves.
Comme on devait s’y attendre, cet exemple venu de haut a promptement porté ses fruits, et nous avons encore aujourd’hui à enregistrer un incident du même genre.
Dans un intéressant article sur le concours des animaux gras, le critique agricole du Gil Blas. notre excellent confrère M. Yorick, for-
mulait récemment, au sujet du prix d’honneur, quelques appréciations d’une sévérité atténuée par la courtoisie de la forme.
« C’est incroyable, disait notre confrère, c’est incroyable combien se répand et tend à devenir dangereuse la tendance du croisement anglais. Si l’on n’y prend pas garde, le durham, par exemple, finira par altérer nos races sans aucun résultat pratique.
« Ainsi le prix d’honneur, intitulé Durham- Nivernais par son propriétaire (poids 1,050 kilogrammes), n’est autre chose qu’un auvergnat croisé Durham : l’animal n’est pas irréprochable; mais le fait seul de sa double origine, qui ne saurait échapper à aucun œil de connaisseur, était de nature à éveiller les susceptibilités du jury. »
Je vous laisse à juger si quoi que ce soit dans ces lignes outrepassait les droits de la critique; il n’en est pas moins vrai que la personnalité considérable à qui elles étaient adressées s’en est vivement émue et que
M. Yorick a reçu dans la matinée un billet ainsi conçu :
Abattoirs de la Villette.
Paris, le 3 mars 1886. '
Votre article est de mauvaise foi. Vous êtes un malhonnête homme, doublé d’un imbécile.
Anatole,
Bœuf d’honneur,
Membre correspondant de la race bovine de Durham .
Une rencontre paraît inévitable entre notre confrère Yorick et M. Anatole ; ce dernier ayant le choix des armes, en qualité d’offensé, demandera probablement la corne de combat.
Nous ne reculerons devant aucune tentative pour arranger cette malencontreuse affaire.
Plus d’avocats. — La crèdulopathie.
Conseils aux âmes affaiblies.
Deux des classes les plus importantes de la société française sont gravement compromises, — l'Ordre des avocats, en butte aux menaces de la politique, et la Faculté de médecine, en proie aux empiétements de la religion. La Chambre des députés va prochainement discuter, sur l’initiative de Mi Michelin, une proposition tendant à abolir le monopole des avocats; quant aux médecins, il est fortement question de les remplacer par les apôtres d’une secte qui s’épanouit actuellement dans la Suisse protestante.
La suppression du monopole de l’avocasserie ne présente, au premier abord, rien
de bien inquiétant; il ne s’agit pas, en effet, d’une de ces institutions nécessaires sans lesquelles il n’y a plus de société possible, et l’on a tout lieu de penser que notre chère humanité se passerait facilement de ces orateurs patentés dont le verbiage a valu à leur corporation le nom de Barreau, qui évoque
DE L’ANNÉE
immédiatement l’image des perroquets vociférant sur leurs perchoirs.
Aussi bien le pauvre monde serait médiocrement éprouvé par la perte de ces défenseurs, qui mettent beaucoup plus souvent
leur éloquence au service du bonneteur et de l’escarpe que de la veuve et l’orphelin. D’autre part, leurs longues robes noires et
les sombreg cartonnages dont ils s’affublent en manière de toques sont des déguisements indignes de notre civilisation et dont la présence ne saurait plus devoir être tolérée qu’au bai des Incohérents, où tout appelle ces clodoches accoutumés à faire des cavaliers seuls oratoires en dansant devant un buffet — sur lequel il n’y a généralement pas d’autres consommations que les têtes assoupies des juges et du président.
Enfin, ne l’oublions pas, c’est à ces toquards que nous devons la conférence Molé- Tocqueville, ainsi nommée sans doute parce que des bons jeunes gens passent leurs soirées à y faire du parlementarisme en toc et en ville.
Pour toutes ces causes et bien d’autres, il est infiniment probable que l’opinion publique se fera un véritable plaisir d’abandonner le Barreau au zèle exterminateur de l’insatiable Michelin. 11 est donc fort possible que l’Ordre des avocats soit prochainement dépourvu du
privilège auquel il doit ses moyens d’existence, et ce n’est pas sans une certaine angoisse qu’on se demande ce qu’il adviendra de cette multitude de citoyens dans la force de l’âge brusquement jetés sur le pavé.
Chercherontils du travail dans l’agriculture qui manque de bras, ou dans la littérature qui manque de têtes ?
Ou bien s’offriront-ils en masse pour remplacer les grévistes de Decazeville au fond de leurs puits, dans lesquels ils auront, pour la première fois peut-être, une chance de rencontrer la Vérité?
11 y a là un péril social, malheureusement incontestable pour quiconque se souvient que les insurrections de 18A8 furent occasionnées
par le licenciement des ateliers nationaux, de même que la Commune eut pour point de départ la brusque suppression des trente sous quotidiens de la garde nationale.
Dieu veuille que l’abolition du monopole des avocats n’ait point d’aussi désastreuses conséquences pour notre pauvre pays !
La crise qui menace la médecine est d’un tout autre caractère ; il s’agit d’une nouvelle doctrine religieuse, la secte de la Guérison par la foi, qui possède déjà un organe important, publié à Genève sous ce titre à sensation : le Dieu qui te guérit.
La Semaine religieuse de Genève publie, à ce sujet, dans son numéro du 30 janvier, d’intéressants détails sur cette école nouvelle, dont elle repousse les principes tout en admettant la « réalité d’un certain nombre de ces guérisons extraordinaires, avec le vague, mais consolant espoir qu’elles rentrent dans la catégorie des œuvres divines ». Nous nous plaisons également à l’espérer.
La doctrine de la Guérison par la foi repose tout entière sur le principe fondamental que voici :
« La maladie ne rentrant pas dans l’ordre naturel de la création, mais étant la conséquence fatale des péchés de l’Humanité, doit être détruite par le Sauveur comme toutes les œuvres du diable. Jésus-Christ est, en effet, venu délivrer les siens, non seulement du mal social, mais encore de son châtiment physique : il est le médecin du corps et de l’âme. »
Nous nous permettrons simplement de faire observer qu’aux termes de la législation actuelle, le Sauveur serait impitoyablement poursuivi pour exercice illégal de la médecine.
Autre dogme :
« 2° Dieu destinait à ses enfants une plénitude de vie, de santé et de force, en vue de la carrière qu’ils ont à fournir ici-bas, et il entend les garantir par la sanctification de tous les résultats du péché originel ou actuel. Dieu ne veut donc jamais que le chrétien fidèle
meure autrement que par accident ou de vieillesse, ni qu’il souffre des infirmités corporelles qui atteignent les inconvertis et les croyants imparfaitement sanctifiés. Si le chrétien tombe malade, c’est donc une preuve qu’il n’est point encore entièrement purifié, c’est-à-dire qu’il n’est point arrivé à cet état supérieur où l’on s’abstient absolument de toute violation consciente d’un devoir connu. « Je rougirais de honte, a dit, dans une assem- « blée publique, le Rév. John Allen, si je me « sentais uneinlirmité corporelle quelconque! » Le fait est qu’il y a de certaines infirmités dont on est exposé à rougir devant le monde, en dehors de toute espèce de préoccupation religieuse ; nous sommes heureux de penser que le Rév. John Allen en est exempt et nous n’insisterons pas sur cette thèse sublime que nous ne saurions trop recommander aux méditations de notre spirituel confrère Armand Silvestre.
Passons au troisième verset :
« 3° Aussitôt que, par un acte décisif de
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renonciation absolue au péché et de consécration de son être tout entier à Dieu et à Christ, le chrétien malade se confie et s’abandonne au Seigneur pour son corps comme pour son âme, la vie d’En-Haut devient sa vie, la vertu physique pénètre son corps, et il peut et doit se considérer comme guéri. »
Traitement facile à suivre en secret, même en voyage.
Cet article important, qui résume en quelques lignes toute la thérapeutique de la guérison par la foi, est utilement complété par un paragraphe additionnel :
« 5° Une fois cet acte décisif accompli, le chrétien doit croire, d’après la promesse du Seigneur, que sa maladie est vaincue et qu’il est en voie de guérison, quelles que puissent être d’ailleurs les apparences contraires, et dût la manifestation sensible de cette guérison se faire attendre des années. »
On peut seulement reprocher à ce précepte d’être d’une application difficile pour certains
valétudinaires parmi lesquels il nous suffira de citer les personnes atteintes du rhume de cerveau, les chauves et les culs-de-jatte.
Nous arrivons enfin au dernier chapitre du formulaire de la Guérison par la Foi , — c’est celui qui menace le plus directement la Faculté de médecine :
« 7° Recourir, pour la guérison de ses propres maladies ou des maladies de ses proches, aux médecins humains et aux remèdes naturels, c’est faire preuve d’une insuffisance de foi. De la part d’un chrétien éclairé, qui aspire à la perfection, une faiblesse, une infériorité de ce genre doit être envisagée comme une véritable infidélité, comme le fruit d’une tentation de Satan. »
Nous avons pensé que nos lecteurs nous sauraient gré de mettre à leur portée ces quelques conseils d’hygiène pratique qui nous paraissent de nature à rendre les plus grands services.
11 est du reste infiniment probable que la
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Guérison par la Foi ne tardera guère à se vulgariser par une publicité bien comprise à la quatrième page des journaux, et nous lirons avant peu, sur toutes les feuilles en vogue, une petite réclame dans le goût de celle-ci :