‹ Les gaietés du conservatoireChapitre 4 sur 7 · MON COTE · texte numérisé non relu

MON COTE

Arrivé à 10 1/2 Parti à 11 h.

Classe nulle.

Or, il n'en fut rien, car dès le premier jour, ce petit chenapan de Troublot (je n'ai pas dit que ce soit un imbécile) avait institué un deuxième carnet, sur lequel il imitait mon écriture dans la deuxième colonne, tandis que. sur l'autre (le véritable), il imitait celle de son père dans la première.

A moi, il ne montrait jamais que le premier carnet, à son père que le deuxième.

C'est dune simplicité qui confine au génie.

11 en résultait une série permanente de quiproquo dans le genre de ceux-ci, et toujours, inévitablement, de la plus parfaite vraisemblance :

J'écrivais, par exemple, le 1er novembre, sur le carnet n° 1.

Votre fils n'a pas paru à la classe depuis huit jours.

et je recevais comme réponse, le 3 novembre :

Mon pauvre enfant a été bien malade, la bile s'est mélangée aux nerfs, le tout a retombé sur l'intestin pour remonter dans la tête, le médecin à exigé un repos complet.

Tandis que le père, aux mêmes dates, écrivait sur le carnet n° 2, le seul qu'il ait jamais vu :

Je suis très mécontent d'Ernest, il passe toutes ses journées dehors, je ne sais pas ce qu'il fait.

Ce à quoi j'étais censé répondre :

C'est moi qui le retiens pour un travail où il m'est indispensable, et lui est d'ailleurs très profitable.

Cela a duré plusieurs mois, pendant lesquels je considérai cet animal de Troublot comme une sorte de méconnu, un pauvre garçon bien méritant, et me faisais des reproches de l'avoir souvent secoué indûment.

Il y avait des variantes; je recevais cette communication, par exemple :

Mon pauvre fils arrivera en retard ce matin, il a dû passer la nuit près de sa pauvre grand-mère mourante à Nogent-sur-Marne ; il n'a pu préparer aucun travail;

pendant que le père recevait celle-ci :

Votre fils devient un élève modèle.

Je suis très satisfait de ses progrès.

Il arrive toujours le premier à la classe et en part le dernier.

Toute cette machination fut découverte par un hasard. Il est bien connu que c'est au hasard qu'on doit en général la plupart des grandes découvertes. Un beau jour, par inadvertance, le pauvre Troublot me remit le carnet n° 2, celui destiné au père!!!... le carnet où je ne tarissais pas d'éloges sur son compte... Et alors tout son bel édifice s'effondra.

Je n'eus aucune pitié; je communiquai à M. Thomas les notes de classe, je fis rechercher les absences sur la feuille du surveillant, je racontai en détail la mystification du double carnet, je dépeignis le caractère indécrottable de l'individu.

M. Ambroise Thomas était indigné, outré ; il se promenait de long en large en disant : « Nous ne pouvons pas tolérer de

pareilles natures au Conservatoire, il faut y mettre bon ordre, je ferai un exemple, un garçon comme celui-là pourrit toute une classe, je vais le mettre à la porte, ce ne sera pas long! »

Le jour de l'examen, non content d'avoir salé Troublot comme il le méritait dans mon rapport, j'eus bien soin au dernier moment de remémorer verbalement à M. Thomas les nombreux titres de cet intéressant enfant à la radiation; et voici le résultat :

M. Ambroise Thomas [d'un ton féroce). — « Troublot ! approchez ici ! hum ! hum !

Troublot. — Via, m'sieur, on s'amène.

— Approchez. J'ai à vous parler de choses excessivement graves; votre professeur est très mécontent de vous.

— Il dit que vous ne travaillez pas; que vous êtes inexact,

menteur, paresseux

— C'est pas vrai.

— [Indigné.) Comment! ce n'est pas vrai ! et les feuilles de présence, qui vous portent presque toujours absent?

— C'est pas ma faute si on marque mal sur les feuilles.

— Mais enfin! il paraît que vous ne faites aucun progrès, aucun effort !

— C'est pas vrai, j'travaille comme les autres.

— Que vous trompez votre père et votre professeur !

— Y n'est jamais content cle rien; ah! si vous écoutez tout c'qui vous raconte!...

— (Se tournant vej*s moi.) Vous entendez! il dit qu'il travaille!... Il n'a pas une mauvaise figure

— Et encore que j'ai travaillé que j'étais malade qu'y en a beaucoup qu'en auraient pas fait autant.

— (Devenu paternel.) Allons, allons!... pour cette fois je me contenterai de vous savonner sérieusement, mais très sérieusement, vous m'entendez?

— Oui, m'sieu, j'attends.

— Vous comprenez, mon ami, votre professeur est encore tout nouveau, c'est un tout jeune professeur, ce qu'il fait,

c'est dans une bonne intention, peut-être un peu d'excès de zèle; il ne faut pas lui en vouloir, il faut l'écouter.

— (Effronté.) J'iui pardonne.

— (Aux membres du comité.) Il a l'air d'un bon garçon;

à son âge, j'étais paresseux... nous étions tous paresseux; (à Troublot) voyons, voyons, mon petit ami, calmez-vous, ne vous laissez pas abattre par ce que je vous ai dit, un peu de courage, sacrebleu ! songez que vous n'êtes plus un enfant de... (cherchant sur sa feuille) quel âge avez-vous?

— Quinze ans.

— C'est bien ce que je disais : vous n'êtes plus un enfant de quatorze ans! Allez, allez, au revoir, mon petit ami! continuez à travailler comme vous dites, sans cela... l'année prochaine... je serai implacable. Lescot, appelez le suivant! »

Il va sans dire que l'année suivante je ne réclamai plus rien, et que Troublot ne cessa de troubler la classe qu'à l'expiration du nombre d'années d'études imposé par le règlement d'alors.

Parmi les types les plus amusants d'anciens professeurs qu'il m'ait été donné de connaître ou d'entrevoir, je crois qu'il faut placer en première ligne celui qu'on appelait le petit père Elwart, dont je suis indirectement le successeur, car en 1872, Th. Dubois a hérité de sa classe d'harmonie, dont je suis devenu titulaire en 1891, lorsque Th. Dubois lui-même, avant d'être appelé aux fonctions directoriales, a succédé a Léo Delibes dans une classe de composition.

Elwart, que j'ai donc pu fort peu connaître, était, autant qu'il m'en souvient, un petit homme rabougri, rougeaud, très ratatiné, alerte, courant toujours par ci et par là, très affairé, très original, mais qui ne devait pas manquer d'une certaine valeur. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner ses étapes, autant que je puis les reconstituer :

A dix ans, il était enfant de chœur à Saint-Eustache.

A treize ans, il était apprenti emballeur rue de Paradis- Poissonnière.

A seize ans, on le retrouve deuxième violon dans un petit théâtre des boulevards qui n'existe plus.

A vingt ans, il était élève de la classe de composition de Lesueur, au Conservatoire.

A vingt-trois ans, il obtenait le Deuxième Grand Prix de Rome, et à vingt-six ans le Premier.

Il fit beaucoup de choses, il composa, il écrivit; de tout cela, il ne reste rien, ou pas grand'chose; quelle valeur cela pouvait-il avoir, je l'ignore. Mais ce qui lui est resté parmi nous, c'est sa réputation inénarrable d'orateur pour banquets,

pour funérailles, pour fêtes orphéoniques et réunions en tout genre ; il adorait parler, et il faut voir comme il s'en tirait.

Aux obsèques de Leborne (aussi un de nos anciens professeurs), il termina ainsi son discours :

« Leborne avait un grand chagrin au cœur; il ne fut pas de l'Institut, malgré les nombreuses démarches qu'il fit pour y entrer. )>

Puis, se penchant à l'oreille de M. Victorin Joncières, de qui je tiens cette anecdote, il lui confia ceci : « Ce que j'en ai dit, c'est pour la famille. »

C'est également de M. V. Joncières, qui l'a beaucoup plus connu que moi, que je tiens ce mot de Berlioz agonisant :

« Si Elwart doit parler sur ma tombe, j'aime mieux ne pas mourir ! »

Mais une des gaffes les plus belles de ce bon Elwart, c'est celle qu'il commit à Bordeaux, mon pays d'origine, sinon natal, alors qu'il accompagnait, on ne sait trop pourquoi, une tournée de concerts qui avait déjà fait escale à Orléans, à Tours, à Poitiers, à Angoulême, et devait se continuer encore par ailleurs.

Il était surmené, ce pauvre homme, car à chaque station il se croyait obligé de faire un speech, de porter des toasts, de se dépenser enfin en frais d'éloquence, d'assister par conséquent à tous les banquets, à tous les soupers offerts aux artistes après les concerts organisés par les sociétés plus ou moins philharmoniques. Il n'en pouvait plus, mais entraîné par sa nature, il parlait toujours, il fallait qu'il parle, c'était sa vocation, c'était plus fort que lui.

Or, voici dans quelles circonstances l'événement se produisit :

On était donc à Bordeaux. A l'issue du concert de la Société Philharmonique, le Président avait organisé un souper monstre, auquel étaient conviés, en plus des artistes, le Préfet, le Maire, le Général, le Président de la Cour, toutes les autorités, et Elwart. Celui-ci en était à son dixième banquet depuis six jours, sans compter de nombreux punchs et autres obligations du même genre, auxquelles il croyait de son devoir de ne pas se soustraire, et, comme il ne portait pas la toile d'une façon extraordinaire, il commençait à être... légèrement fatigué.

Il avait pourtant préparé un long discours, ressemblant étonnamment aux précédents, qu'il comptait bien débiter quand arriverait l'heure des speaches, au moment du Champagne, de l'enfièvrement et de l'enthousiasme final.

Un incident imprévu, aussi désastreux qu'invraisemblable, se produisit : dès le deuxième service, le maire, M. Brochon, l'un des convives les plus importants, dut quitter la table du festin, appelé subitement par un sinistre quelconque, un incendie, peut-être, en quelque point éloigné de la ville.

Aussitôt les voisins d'Elwart s'empressent tumultueusement autour de lui :

— « Vous ne pouvez pas laisser partir M. le maire sans lui dire un mot!...

— Voyons, mon bon Elwart, où est votre éloquence, réveillez-vous!... vite un toast au maire! il s'en va...

— Il n'y a pas une minute à perdre, il va partir,... il se lève, trouvez quelques mots émus, dépêchez-vous.

— Mais vite, vite, vite...

— Tenez, le voilà qui part... »

Alors, électrisé, Elwart se lève, et tenant son verre en main, faisant appel à toute la présence d'esprit que lui laissaient ces

voyages ahurissants, ne sachant plus au juste où il était, ni où il en était, il porte ce toast inouï, devenu célèbre :

— « Au bon départ de Monsieur le Maire... et aux dames d'Angoulême », qui eut d'ailleurs un succès fou.

Cette histoire a souvent été racontée autrement, et dénaturée; mais telle que je vous la donne, elle est authentique; je la tiens de Bordelais de ce temps, mes compatriotes, gens dignes de toute confiance, et aussi un peu d'Elwart lui-même, qui était, au fond, un homme d'esprit, et s'était bien rendu compte, par la réflexion, qu'il avait dû commettre là quelque chose comme ce qu'on appelle « un impair ».

Il ne craignait pas de le raconter, et était même le premier à en rire, tout en se tenant prêt à recommencer, très sérieusement, à la première occasion.

C'était le roi des hurluberlus, ce bon Elwart, en même temps qu'un excellent homme, car tous ses élèves ont conservé de lui le meilleur souvenir.

Un jour, il faisait partie d'une commission qui avait à classer, d'après des travaux écrits, de nombreux concurrents en trois catégories :

1° Les bons, c'est-à-dire admis, reçus;

2° Les douteux, réservés pour être revus en cas de besoin ;

3° Les mauvais, refusés sans appel.

Il s'était donc dit, judicieusement, qu'il n'avait qu'à mettre sur sa feuille, en regard de chaque nom, une de ces trois mentions : reçu, réservé, refusé-, et, pour abréger, il les représentait chacune par leur initiale. Si bien qu'à la fin du concours, il se trouvait avoir mis un R à chacun des concurrents.

Cela voulait-il dire Refusé, Réservé ou Reçu, il était incapable de s'en souvenir lui-même. Diable! que faire?

Un instant, il fut question de recommencer la lecture de tous les manuscrits, ce qui avait déjà pris trois journées pleines, et n'était pas du goût de tout le monde ; mais Elwart, avant tout brave homme et d'humeur accommodante, déclara qu'il s'en rapportait, pour l'interprétation de ses innombrables R..., à l'avis de ses collègues.

C'était sous le deuxième Empire.

Un de mes jeunes camarades de classe, Eleuthère Kalb, originaire de la Creuse, je crois, avait été envoyé à Paris par sa famille, avec une très modique pension, pour y faire ses études musicales.

Son père, organiste de la cathédrale, professeur dans tous les collèges et couvents de sa petite ville, n'avait d'autre ambition que de lui voir entreprendre une carrière provinciale analogue à la sienne, très honorable assurément, mais terne et sans prestige.

Eleuthère, lui, avait de plus hautes visées ; il avait goûté de la vie de Paris, il avait été au théâtre, assisté à des concerts, fréquenté le monde, et cet horizon restreint lui faisait faire la grimace. De plus il avait obtenu, l'année précédente, le deuxième prix de piano, et concourait cette année en vue du premier.

Voilà que le jour du concours, au moment même où il arrivait sur la scène pour jouer son morceau, il aperçoit au premier rang, juste sous son regard, la figure déjà triomphante du père Kalb, qui avait trouvé l'occasion bonne à la fois pour venir voir Paris, qu'il ne connaissait pas, pour jouir du succès de son fils,... et surtout pour le ramener dare-dare dans la Creuse, remplir les fonctions précitées selon son rêve. 11 avait fait queue, le malheureux, depuis le matin pour être bien placé, au premier rang et juste au milieu, pensant faire une surprise agréable à son fils, et sans songer qu'il y avait là de quoi lui faire perdre absolument ses facultés, par ce saisissement

imprévu à un moment où l'on n'a pas trop de tout son calme et de tout son sang-froid. C'était le meilleur moyen de lui faire manquer son coup; il n'en fut rien, et malgré cette difficulté supplémentaire, dont personne dans le public ni dans le jury n'eut à lui tenir compte, le jeune Eleuthère enleva brillamment un beau premier prix. Dans la cour, il se précipite dans les bras de son père, lequel, après une courte effusion, lui annonce son désir bien arrêté de partir avec lui, dès le lendemain, pour le fond de la Creuse, afin d'y entreprendre sans plus tarder la brillante carrière en question !

Quel seau d'eau froide ! C'était la fin de tout avenir artistique, et nous savions qu'il n'y avait pas à lutter par des raisonnements contre l'entêtement provincial du brave père Kalb, dans les idées duquel il n'était jamais entré que son fils habitât Paris au-delà du temps de ses études. Il fallait de toute nécessité parer ce coup, et nous n'avions pas vingt-quatre heures devant nous.

En cinq minutes, notre parti fut pris.

Tout d'abord, nous emmenâmes le père Kalb déjeuner chez Notta, restaurant qui existe toujours au coin du boulevard et du faubourg Poissonnière; et en cabinet particulier, ce qui était indispensable.

Menu :

Ecrevisses à la Bordelaise, Chateaubriand pommes paille, Aspic de foie gras,

Salade Russe,

Parfait à la vanille,

Ananas.

Chambertin, Clos Vougeot,

Champagne Auban-Moët,

Café, chartreuse, anisette.

Plus un cigare qui lui donna mal au cœur.

Profitant de l'émoi causé par cet incident prévu, je sortis solder l'addition (c'est ici que l'on concevra l'utilité du cabinet particulier), et, en partant, je remis ostensiblement au garçon trois francs, un franc par tête, ce dont il parut très satisfait.

Aussitôt nous sautâmes dans un landau de grande remise, que j'avais fait quérir, et fouette cocher, au Bois, par l'Avenue de l'Impératrice, ainsi qu'on nommait alors ce qui s'appelle maintenant Avenue du Bois.

Ici commence la grande comédie.

Nous croisons un bel équipage attelé à la Daumont, conte-

nant un Anglais à favoris jaunes, monocle à l'œil, avec deux Anglaises en grande toilette. Nous saluons profondément;

l'Anglais nous regarde avec étonnement, mais nous rend notre salut.

— « Qui est-ce? demande le père Kalb.

— C'est Alexandre Dumas père.

— Alexandre Dumas? Je le croyais nègre!

— Ce sont les journaux qui disent cela.

— Ah! vraiment! » Et il salue en se retournant.

Cent mètres plus loin, vient un jeune go mm eux exotique,

quelque chose comme le rastaquouère d'aujourd'hui, très brun à forte moustache noire, grande cravate de soie rouge flottant au vent, complet de nankin avec un bouquet de couleurs éclatantes à la boutonnière, conduisant lui-même un tilbury très haut sur roues, attelé en tandem; nous saluons, il répond courtoisement.

— « Et celui-ci ?

— C'est Victor Hugo.

— Comment? mais il est exilé!

— Exilé pour la forme ; la preuve c'est que nous dînons chez lui tous les jeudis.

— Comme on est mal renseigné en province ! »

Et de saluer de nouveau. — Nous envoyons un bonjour amical à une pseudo-princesse de Metternich, qui répond d'un mouvement gracieux de son ombrelle ; puis nous croisons successivement, toujours échangeant des salutations familières, le général Changarnier, Cavaignac, Armand Carrel...

— « Mais... n'a-t-il pas été tué en duel par Girardin?

— Non, c'est le contraire; voilà comme on écrit l'histoire. » Arrivé au lac, le digne père Kalb, que décidément nous

avions réussi à faire tourner en bourrique, avait toujours la main prête pour saluer en même temps que nous ; à la cascade, il lui arrivait même parfois de saluer le premier, dès qu'il apercevait un bel équipage.

Arrêt au restaurant de la Cascade. Simple lunch :

Glaces vanille et framboise, Sherry cobler, Punch à la romaine.

Au retour, nous mettons pied à terre un instant. Dans une contre-allée solitaire se promenait les mains derrière le dos un officier de paix en uniforme, avec de longues moustaches cirées et une cigarette à la bouche.

— « Tiens, l'Empereur, qui prend le frais incognito! s'écrie

Éleuthère en saluant jusqu'à terre; puis, nous quittant un

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instant, il s'en va, chapeau bas, lui demander à demi-voix, le chemin du pré Catelan.

— Ah ! ça, tu le connais donc?

Un peu; je viens de lui annoncer mon prix, dont il a

été enchanté, et lui demander quand je pourrai lui présenter

ce bon Lavignac.

A 6 heures, dîner chez Véfour, au Palais-Royal :

Huîtres de Marennes,

Consommé velours,

Homard en belle-vue,

Tournedos à la moelle,

Sorbets au rhum,

Cuissot de chevreuil,

Asperges en branches,

Glace au chocolat,

Fruits variés.

Chàteau-Margaux, Chablis 1813,

Champagne crémant-rosé.

Café, chartreuse, fine Champagne.

Mais plus de cigares, c'était inutile. Au dessert, je m'éclipse une seconde pour passer à la caisse, et nous laissons sur la table la somme de trois francs.

— « Ah! ça, mais la vie est pour rien ici! qu'est-ce qu'on nous raconte donc en province?

— Mais oui; rien n'est cher à Paris, le tout est de connaître les maisons. »

Le soir, nous allâmes au Châtelet, où j'avais retenu une baignoire. En passant au contrôle :

— « Baignoire 36 ! — Monsieur est avec nous ! — et nous entrons, salués par le contrôleur.

— On ne paie donc pas au théâtre ?

— Si, les étrangers surtout, et les provinciaux ; mais les élèves du Conservatoire ont partout leurs entrées!... »

Rentré à son hôtel, après un formidable souper chez Péters, toujours à un franc par tète, ahuri, éreinté, le malheureux ne ferma pas l'œil de la nuit. Mais le lendemain matin, ébloui par les belles relations que son fils avait su se créer en deux ans, rassuré sur la prétendue cherté de la vie à Paris, il avait changé totalement d'avis, et décidé de laisser l'heureux lauréat encore un an dans la capitale, en supprimant toutefois la pension, comme superflue.

Et c'est ainsi que le jeune Eleuthère Kalb put poursuivre sa carrière, et devenir un de nos artistes les plus honorables.

Ah! on était sérieux dans mon temps!

Quand j'étais à la classe d'harmonie de François Bazin, homme très austère malgré le tour léger de sa musique, on s'y livrait assez fréquemment à un divertissement auquel je n'ai jamais pris part active, je l'atteste, mais contre lequel je dois avouer que je n'ai non plus jamais protesté.

Il fallait pour cela que M. Bazin fût appelé à l'administration, ou qu'il eut une visite à recevoir dans le couloir, qu'il sortît, enfin, pour une raison quelconque... Aussitôt qu'il avait fermé la porte, un élève s'emparait de son chapeau et le posait sur un des tabourets carrés qui, avec une table et un piano, forment tout notre mobilier scolaire; puis il soulevait ce tabouret, sous lequel un autre élève en glissait un second; il soulevait le second, sous lequel on en glissait un troisième... et ainsi de suite jusqu'à ce que la colonne

ainsi édifiée, haute d'une dizaine de tabourets toujours surmontés du chapeau, et évoquant vaguement l'idée de la statue de Napoléon sur la colonne Vendôme, arrivât à toucher le plafond. Je ne sais qui avait inventé cet exercice, mais il est certain qu'avec trois élèves intelligents et bien rompus à la manœuvre, c'était fait, montre en main, en deux minutes.

Alors les deux plus forts pianistes de la classe se mettaient à jouer à tour de bras 'ouverture du « Voyage en Chine », pendant que les autres battaient « aux champs » sur la table et sur ce qui restait de tabourets disponibles, jusqu'au moment où une vigie annonçait le retour du professeur.

C'était très imposant; mais M. Bazin n'aimait pas cela ; il disait : « Vous êtes des polissons », et n'avait peut-être pas absolument tort; puis il congédiait tout le monde, et faisait venir deux garçons de classe pour détruire l'édifice et rentrer en possession de son couvre-chef.

Je dois dire qu'il avait comme une intuition que je ne participais pas à cette charge de mauvais goût, car un jour où je me trouvais partir le dernier, il me dit en me serrant la main d'une façon significative :

— a Croyez-vous qu'ils sont assez bêtes, ces animaux-là? »

(Mes élèves actuels sont moins gais.)

Dans l'admirable classe de piano du célèbre professeur Marmontel, classe à laquelle j'ai eu l'honneur d'appartenir,

l'usage était, comme d'ailleurs dans beaucoup d'autres, de se réunir pour lui offrir, à l'époque du jour de l'an, un petit témoignage de reconnaissance.

En 1859, si j'ai bonne mémoire, la mère d'un des plus

anciens élèves, Mme B..., connaissant un bijoutier dont elle pouvait nous obtenir une remise, ce qui n'est jamais à dédaigner, on fit choix d'une clef de sol en diamants, montée en épingle de cravate. Ce n'était peut-être pas d'un goût exquis, mais enfin... c'est de l'histoire.

Le consciencieux bijoutier tenait à nous en donner pour notre argent, et il ne parvenait pas à faire entrer dans la composition de la clef assez de pierres pour parfaire la somme disponible. Un élève ingénieux proposa alors de mettre la clef sur une portée en poussière de diamant. Cette idée d'un tour si artistique fut adoptée à l'unanimité sans discussion.

Mais, ô surprise ! il nous restait encore de l'argent, notre collecte était vraiment inépuisable.

Alors, le bijoutier offrit, quoiqu'il y perdit un peu, de placer sur la portée un assez gros diamant figurant une note.

La classe ne se tenait plus de joie, on exultait; ce serait magnifique !

Toutefois une discussion assez aigre s'éleva pour le choix de la note ; plusieurs auraient voulu un sol, puisque la clef était de sol; mais le bijoutier trouvait que cela s'arrangeait mal

pour la monture, que c'était trop bas, pas gracieux. Il

avait été si aimable

ZZZZZZZZZT qu'on ne voulut pas

le désobliger, on se

décida pour un la, le la du diapason.

C'est alors que je pris à part

Mrae B... pour la supplier de

retourner voir ie joaillier afin

de s'assurer qu'il mettrait

Y;\ bien exactement le la du

\ diapason normal et non

pas un la quelconque, un la vulgaire; sans cela, lui disais-je, ce sera ridicule. La pauvre bonne dame, qui était asthmatique et demeurait aux Ternes, fit pour la troisième fois de la journée la course de la place des Vosges au Marais, et revint

essoufflée nous assurer que c'était bien compris.

(Si elle est encore de ce monde, qu'elle me permette de lui adresser ici solennellement mes plus humbles excuses pour cette méchante espièglerie.)

Le jour où le merveilleux bijou fut livré, nous nous aperçûmes avec stupéfaction qu'on avait placé le fameux la au beau milieu de la portée, sur la ligne du si.

Le digne bijoutier s'était documenté auprès d'un flûtiste de ses amis, et avait cru comprendre que le diapason normal était un peu plus haut que celui de l'Opéra1 ; il était tout fier d'avoir fait ainsi preuve d'érudition.

1. C'était absolument le contraire, le diapason de l'Opéra étant de 896 vibrations à la seconde, et le diapason normal de 870, donc, un peu plus bas.

Quand venait chaque année l'époque des concours, l'excellent père Marmontel réunissait ses élèves chez lui presque tous les soirs, en dehors des classes et des leçons, pour leur faire répéter leur morceau de concours devant un auditoire d'abord restreint, puis de plus en plus nombreux, afin de les aguerrir et les habituer au public. Merveilleux procédé d'entraînement.

Comme c'était toujours au mois de Juillet et qu'il faisait déjà suffisamment chaud, on n'allumait que des bougies. Il suffisait d'arriver une demi-heure à l'avance pour produire un effet très divertissant : avec une épingle à cheveux et un peu de soin, on perçait, vers le milieu de chaque bougie, un petit trou allant jusqu'à

la mèche, et on y introduisait adroitement une goutte d'eau. (Quand on n'avait pas d'eau sous la main, on trouvait toujours de la salive.)

Alors, qu'arrivait-il?

Il arrivait qu'à huit heures et demie le domestique, Louis, allumait les bougies, puis l'audition commençait; vers le quatrième ou cinquième élève, une des bougies faisait : tuff, tuff,

tuff. et s'éteignait; deux minutes après, une deuxième

bougie faisait : tuff, tuff, tuff,... et s'éteignait aussi; puis trois,

puis quatre, puis toutes les bougies faisaient de même, et l'audition était interrompue....

On appelait Louis, qui essayait de rallumer les bougies, n'y parvenait pas, et les remplaçait par des neuves ; les invités s'offraient pour aider, montaient sur les chaises, enfin c'était très gai, très mouvementé, on ne s'embêtait pas.

Ça, c'est moi qui l'avais inventé.

(N. B. — Les bougies ne s'éteignant que lorsque la cire était fondue jusqu'à la hauteur du trou, il ne restait aucune trace du mode opératoire, et le truc ne fut jamais découvert.)

Ceci est un de mes remords.

Je venais d'avoir quinze ans et le premier prix de piano, lorsque je lus, sur je ne sais quel journal, une réclame idiote mais persistante d'un pauvre diable de professeur qui prétendait enseigner le Piano et la Composition en un mois; le malheureux offrait, pour mieux allécher ses pratiques, de donner deux leçons gratuites, des leçons particulières, s'il vous plaît, à tous ceux qui désireraient s'édifier sur l'efficacité de sa méthode, et couvrait d'affiches tous les murs de Paris.

J'aurais dû en avoir pitié, mais connaît-on la pitié à quinze ans? Je ne vis au contraire que le côté grotesque de sa proposition, et ne songeai qu'à m'amuser à ses dépens, curieux de voir jusqu'où peut aller l'audace dans l'exploitation de la bêtise humaine.

J'allai donc chercher un de mes camarades, également premier prix de piano, que vous connaissez déjà, et tous deux, nous nous présentâmes chez « le Maître » un beau soir vers

sept heures et demie, nous donnant pour des employés de commerce, passionnés pour la musique, fréquentant tous les Cafés-Concerts, et ne pouvant disposer en conséquence, pour de fortes études, que dune heure par jour, le soir de sept heures et demie à huit heures et demie ; n'ayant d'ailleurs pas de piano chez nous, ni le moyen d'en louer, pas plus que

d'acheter de la musique Rien de tout cela ne le rebuta,

et la première leçon commença séance tenante.

Il ouvrit d'abord son piano, du geste magistral d'un homme qui entend vous dévoiler de suite de vastes horizons, vous frapper par une révélation subite. C'était un piano d'Aucher, sur les touches blanches duquel il avait écrit grossièrement a

l'encre : do, ré, mi, fa, etc tout du long. Il n'y avait rien

d'écrit sur les touches noires.

Il nous dit pompeusement :

— « Rècarlez Hapordl »

Nous rècartâmes — pardon, nous regardâmes; il était Allemand, mais nous étions Français, — et quand il jugea que nous étions suffisamment ébaubis par ce spectacle extraordinaire, il entreprit ainsi notre instruction :

— « Méziers1, il y a teux aggords : l'aggord to mi zol, et l'aggord zol zi ré.

Doude la mousique il est faite avec zes teux aggords.

On gommence tuchurs bar l'aggord to mi zol; guand on en a azez, on basse à l'aggord zol zi ré, et on vinit tuchurs bar l'aggord to mi zol. »

(Je vous ferai grâce par la suite de la prononciation figurée.)

Puis il continua :

— « Maintenant, vous allez composer vous-mêmes une jolie valse; pour la première fois, c'est moi qui l'écrirai, mais

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