Cela veut dire : Messieurs
vous pourrez l'emporter. Nous commençons donc par l'accord do mi sol, c'est bien entendu.
Voyons, monsieur Eleuthère, choisissez une note de l'accord.
— Ré, dit péniblement Eleuthère, qui avait déjà son mouchoir en tampon dans la bouche.
— Non, monsieur, le ré n'est pas de l'accord do mi sol; voyons, monsieur Emile (j'avais pris le nom d'Emile), une note de l'accord.
— Do, hasardai-je timidement.
— A la bonne heure; j'écris do; c'est vous qui aurez composé la première note. A présent, la seconde note;
à vous, monsieur Eleuthère, toujours dans l'accord do mi sol.
— Ré, pouffa Eleuthère, qui était sur le point d'étouffer.
— Non, mi, repris-je aussitôt.
— Ah! ça c'est bien, je crois que vous avez plus de facilité pour la composition que votre camarade; mais cela viendra, courage, continuons... Ça fait déjà do mi.
J'écris. Allons, monsieur Emile, encore une note de l'accord.
— soi.
— C'est parfait : do, mi, sol; c'est déjà très joli. — A présent, changeons d'accord , prenons l'accord sol si ré. C'est le tour de
monsieur Eleuthère de choisir une note; il faut qu'il s'habitue; voyons, quelle note voulez-vous?
— Ré, je vous l'ai déjà dit deux fois, répéta Eleuthère, reprenant ses esprits.
— A la bonne heure, cette fois le ré va très bien; on peut même le répéter deux fois, si vous le voulez tous les deux, c'est une jolie note; voulez-vous le répéter deux fois?
— Avec plaisir, répondîmes-nous d'un geste.
— A vous, monsieur Emile, encore une note de l'accord ; n'oubliez pas que l'accord, à présent, c' est sol si ré.
— Va pour sol. »
Toute la première leçon de composition se passa ainsi ; le dernier quart d'heure était consacré an piano. Chacun de nous dut jouer avec un doigt, en s'aidant des noms de notes écrits sur le clavier, notre composition, dont j'ai gardé le manuscrit original :
Valse
zm
(Tous les ré sont d'Eleuthère ; le reste est de moi.)
Deux jours après avait lieu la deuxième leçon. Elle menaçait de ressembler fortement à la première, car nous avions déjà commencé à composer notre « deuxième valse », quand un grave incident se produisit. On sonna à la porte. Le Maître nous quitta pour aller ouvrir.
C'était une pauvre dame qui venait avec sa fille prendre
rendez-vous pour des leçons; à travers la porte et la cloison,
nous entendions toute
la conversation :
— « Foui, Montame, che fous tonnerai teux leçons cratuites et bardigulières, et abrés fous fientrez au gours, afec fotre bedide témoizelle; ce sera gomme teux chêne chens gué ch'ai là tans mon gapinet, tes embloyés té gommerce, gué z'est leur teuxième leçon, et gu'ils gombozent técha tes cholies falses... »
En entendant cela, sans nous concerter autrement que d'un regard, nous bondissons sur le malheureuxpiano
d'Aucher, et attaquons à toute volée, à quatre mains, avec la virtuosité bruyante de frais émoulus d'une classe de piano, la Marche Nuptiale du Songe d'une nuit d'été... Quand le professeur rentra, il était blême. Il nous dit
simplement :
— « Fus èdes tes bolizons! »
J'essayai bien d'expliquer que nous avions eu simplement en vue l'idée de lui
faire une belle réclame et que nous étions d'ailleurs tout prêts à continuer la leçon, mais comme il s'entêtait à répéter : « Fus êdes tes bolizons ! » nous nous décidâmes à prendre congé, et ne le revîmes plus jamais.
Quelqu'un m'assure qu'il exerce encore. Si c'est vrai, il pourrait être intéressant pour deux jeunes pianistes de renouveler l'expérience dans les mêmes conditions, en ayant bien soin de terminer par la marche du Songe d'une nuit d'été. A une trentaine d'années de distance, cela ne manquerait pas d'un certain piquant.
C'est une idée que je vous soumets, et qui me paraîtrait amusante, malgré l'intensité de mes cuisants remords.
Vers l'année 1854, il y avait dans la classe d'Alard un élève violoniste nègre, natif d'Haïti, nommé Bartholomeo Daniel ou Daniel Bartholomeo. On retrouverait certainement son nom
dans les archives du Conservatoire, tel que je l'écris ici. Je l'ai connu personnellement. C'était un excellent garçon, noir comme de l'encre, très doux de sa nature, mais terriblement passionné, et porté à toutes les excentricités.
Son histoire, que je vais vous raconter, est en elle-même navrante, je vous en préviens, et devrait plutôt trouver sa place dans un volume intitulé Les tris-
tesses du Conservatoire que dans celui-ci, je le reconnais; mais elle contient un tel enseignement, et si profitable, que je m'en voudrais de ne pas vous la faire connaître.
Bartholomeo avait environ vingt ans lorsqu'il fut admis à concourir. Il possédait un mécanisme transcendant, une virtuosité prodigieuse, il tenait à fond son instrument et en faisait tout ce qu'il voulait; les tours de force, les acrobaties étaient son élément, comme aussi les plus grandes exagérations de sentiment, les rallentando outrés, les vibrato de la quatrième corde écrasée, les rapidités vertigineuses ; il se jouait des plus grandes difficultés, des doubles cordes les plus contorsionnantes, des sons harmoniques les plus artificiels, mais quand arrivait une phrase de chant, fût-ce la plus anodine, il fallait qu'il s'y étalât, qu'il en soulignât toutes les notes; jamais deux mesures dans le même mouvement; le caprice, l'originalité, la « liberté du sentiment », comme il disait, était son seul guide. En un mot, il possédait toutes les qualités qui font le virtuose éminent, sauf une, indispensable, la pondération. C'était un magnifique cheval sauvage, rebelle au dompteur.
Par lexcessivité de sa passion musicale, il se figurait imiter et continuer Paganini, qu'il n'avait d'ailleurs jamais entendu, mais qu'on lui avait raconté.
On devine les luttes qui durent avoir lieu entre une telle nature et le maître violoniste Alard, l'un des plus purs représentants de l'école classique ; le professeur ne savait par quel bout prendre son exubérant élève, et l'élève ne voulait rien comprendre de ce que lui disait son professeur. Alard aurait voulu établir un équilibre entre toutes ces belles facultés, tandis que Barthol, comme on l'appelait généralement par abréviation, ne songeait qu'à s'émanciper de plus en plus, à jouer du violon à son idée, selon sa pure fantaisie déréglée.
De cela advint ce qui devait advenir. Pendant le mois qui précéda le concours, le malheureux Barthol décida a part lui que tout en ayant l'air de suivre par condescendance les avis de son maître, il préparerait chez lui, dans sa petite chambre d'hôtel meublé, et à lui tout seul, son morceau de concours selon ses propres idées, en y ajoutant des traits en doubles cordes, des sons harmoniques extraordinaires, en modifiant constamment les mouvements selon la « liberté de son sentiment », en ajoutant un interminable point d'orgue, une cadence dans laquelle il prolongerait indéfiniment un certain «/sur-aigu qui devait, à son avis, achever d'empaumer le jury; et qu'il ne jouerait le morceau ainsi préparé à l'insu de son professeur qu'une seule et unique fois, le jour du concours.
C'est ce qu'il fit, le malheureux; c'est aussi ce qui provoqua dans la salle une hilarité sans pareille, que le pauvre garçon prit pour de l'enthousiasme.
Je le vis dans la cour comme il venait de terminer; il racontait tout cela, fébrilement, à ses amis :
« Dès que z'ai commencé, tout le monde il riait; dézà, on sentait bien que zé n'allais pas zouer comme les autres; eh! eh! •moussu Alard il était clévénou blême ; alors que ze me dis : ça va bien. Alors z'ai continoué. Il y en avait qui criaient : assez! arrêtez ! d'autres qui applaudissaient qu'on ne pouvait plou m'entendre; alors ze m'arrêtais, et puis ze recommençais le même passaze ; alors on applaudissait encore plou fort, et on riait touzours, on était bien content, et moi aussi, et alors ze faisais rire mes cordes, et pouis ze les- faisais pleurer, et on applaudissait touzours, on criait et on riait; moi z'étais content, et ze faisais touzours des soses plous extraordinaires ; à la cadence,... tout le monde il était debout, même dans la loze du zury, qui criait et riait. Ah ! ils étaient bien contents, et moi, ze tenais le si, ze tenais le si, si, si, si, si,
et ze m'amouzais... et quand ze souis parti, tout le monde il criait encore : Barthol! Barthol! et il riait, et il applaudissait tou- ^f zours, et il était frénétique, et zé ^^£> suis revenou saluer, et moussu Alard il était parti fourieux!
!\ A Ah ! zé souis bien content !
ii^. l/^\ z^ ^é tiens, mon prix, allez! les autres pourront faire ce qu'ils voudront, ils ne feront pas oublier Bartholomeo Daniel.
Allez! ze souis bien tranquille ! »
11 jubilait, le malheureux , il exultait , bien naïf, bien sincère, bien sympathique aussi dans sa folle et triste exubérance.
Une heure après commençait le drame, car, je vous lai dit, ceci est une histoire fort triste.
Le concours était fini
Derrière la toile de fond, aux portes largement ouvertes que vous connaissez tous , les élèves attendaient anxieusement le retour du jury et la proclamation des récompenses. Au premier rang,
tout près d'une porte, se tenait frémissant Bartholomeo, son violon à la main, ce violon chéri qu'il voulait associer à son triomphe, car il était devenu une partie de lui-même.
La salle était houleuse; la délibération paraissait longue; plusieurs fois déjà on avait poussé de ces ah! ah! de ces chut! mystérieux, provoqués par des fumistes, et qui semblent annoncer le retour du jury.
Enfin, il revient, ce jury ; le silence se fait, on attend et on écoute :
Du haut de la loge présidentielle, M. Auber, d'une voix calme et placide, envoie cet ordre à l'huissier de service :
« Appelez M. Lamoureux. »
C'en était fait du premier prix!.. .
Bartholomeo, d'un mouvement nerveux du quatrième doigt, casse sa chanterelle; toutefois, il reste immobile, mais il pâlit, de l'affreuse pâleur spéciale aux nègres, qu'il faut avoir vue pour la comprendre.
M. Auber reprend, du même ton indifférent :
« Appelez MM. Martin, Bagdanoff et Accursi. »
Il n'avait pas le deuxième prix!... Il fait sauter le la de son violon.
A la proclamation du premier accessit, M. Gros, ce fut le ré qui subit le même sort; mais le malheureux Barthol, dont l'amour-propre excessif avait en quelque sorte fondu pendant
ces quelques secondes, restait là planté comme une statue ; il aurait bien quelque chose, à la fin. La moindre des choses, ace moment précis, l'eût momentanément consolé, le pauvre garçon !
Le deuxième accessit, ce n'était pas encore lui; il brisa alors sa quatrième corde, celle qu'il aimait tant à faire vibrer, et avec elle, le chevalet tomba.
Il attendit encore consciencieusement, de grosses larmes dans les ï yeux, l'appel du troi- . sième accessit, son dernier espoir, bien modeste en comparaison du triomphe éclatant qu'il avait si follement rêvé..., et alors, chose horrible si vous voulez comprendre tout ce qui s'était passé en quelques minutes en cette âme d'artiste, il appuya son violon sur son genou et le brisa en deux :
son cher violon, son seul ami, son confident, ce qu'il avait le plus aimé au monde!... C'est atroce. Puis, tristement, il rentra chez lui, dans un misérable petit hôtel meublé du bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, tout seul, sans violon, il se coucha en sanglotant, et il mourut deux jours après, d'une fièvre cérébrale.
J'ai toujours eu l'habitude, en entreprenant l'éducation d'un élève, de m'enquérir auprès de lui et de ses parents de sa situation sociale, comme aussi de la carrière idéale rêvée, afin de diriger, autant que possible, son instruction dans le sens convenable.
Bien entendu, cette carrière projetée est souvent déviée selon le développement des aptitudes personnelles de chacun et les diverses circonstances de la vie, mais il n'en est pas moins vrai qu'il est bon, dès le début des études, d'avoir un but déterminé à poursuivre jusqu'au jour où l'on jugera meilleur d'en envisager un autre.
Beaucoup m'ont dit avoir l'ambition de faire de la composition, d'autres de devenir organistes ou maîtres de chapelle, ou avoir en vue la carrière de virtuose, quelques-uns, les plus modestes, ne cherchaient qu'à gagner leur vie comme professeurs; — je passe sous silence ceux, innombrables, et que je n'ai jamais encouragés, qui ne voient dans le Conservatoire qu'un moyen d'abréger ou d'alléger leur service militaire; — un seul m'a déclaré que la carrière à laquelle il se destinait était celle de critique d'art, de chroniqueur musical.
Je dois avouer qu'au début cela me parut très intelligent et très sympathique : Si tous les critiques, me disais-je, avaient fait de fortes études musicales, on ne serait pas exposé à lire constamment des bourdes comme celles dont ils sont coutumiers :
« Du Faust de M. Gounod, il ne restera que la Valse et
le Chœur des Soldats. »....
« On a fortement applaudi le ténor X, dans sa ravissante
cavatine en si bémol au-dessus de la portée. »....
« M. *** s'est visiblement inspiré de Léo Delibes, car
dans son ballet, dont nous avons eu l'orchestre entre les mains, il y a trois timbales. »
Ou encore, à propos de YAscanio, de Saint-Saëns :
« Comment voulait-on que Mme Bosman puisse tirer
parti d'un rôle originairement écrit en clef de fa? »
(Je cite de mémoire, donc je ne réponds pas absolument des mots, mais de Y esprit — si on peut appeler cela de l'esprit; et, sans beaucoup de recherches, on pourrait trouver dans les feuilletons des choses encore infiniment plus ridicules.)
Je m'attachai donc à cet élève, pensant que si plusieurs pouvaient suivre son exemple, lui emboîter le pas, et poursuivre en même temps des études littéraires, il serait très intéressant de voir se créer une race de critiques d'art, indépendants puisqu'ils ne seraient pas producteurs euxmêmes, mais connaissant la technique musicale au même degré que les artistes dont ils s'érigent en juges; tandis qu'actuellement nous n'avons guère comme véritables critiques sérieux que des compositeurs militants, lesquels, malgré toute leur bonne foi et leur bonne volonté, ne peuvent s'abstraire totalement des idées dominantes de l'école à laquelle ils appartiennent, ou de leurs idées propres, et par cela même qu'ils sont à la fois juge et partie, ont souvent toutes les peines du monde à formuler un jugement tout à fait impartial.
Et je pense encore ainsi.
Je fis donc travailler à mon bonhomme (il avait quinze ans et jouait convenablement du piano) un peu de solfège, d'harmonie, de contrepoint, ce qui me paraissait nécessaire pour quelqu'un qui n'entend pas pratiquer, mais seulement analyser, puis je l'attelai sérieusement au déchiffrage, à la lecture de partitions anciennes et modernes, je l'engageai à aller dès lors souvent au théâtre, comme aux concerts symphoniques du dimanche, à lire des ouvrages d'esthétique musicale et d'esthétique générale, a ne se désintéresser d'aucun art, tous ayant des points de contact, à fréquenter les expositions de peinture, toutes choses qui me paraissaient devoir développer chez lui le sens du jugement.
Quelle fut ma surprise en constatant que rien de tout cela ne l'intéressait!
Il ne prenait plaisir qu'à venir assister à ma classe, ou à quelques autres dont je lui avais naïvement fait ouvrir les portes, et là, ne s'occupant nullement du travail qui s'y faisait, il passait tout son temps à jaboter avec les élèves, à se faire raconter des histoires sur les uns et les autres, sur les professeurs et leur vie privée, sur les prétendus tripotages des concours de l'Institut, et il prenait des notes sur tout ce qu'on lui disait.
Cela me paraissait déjà louche; mais c'est seulement par un autre élève-amateur, un normalien très intelligent et sympathique, qui suivait comme lui les classes sans aucun titre officiel, et dont il avait jugé à propos, je ne sais pourquoi, de faire son confident, que je fus mis au courant du véritable état dame de ce charmant garçon, de cette sale gale, veux-je dire.
Tel le renard qui étudie les abords de la bergerie où il apportera demain le carnage, il se documentait traîtreusement
de tous les racontars, vrais ou faux, qui se débitent couramment sur les agissements des artistes en vue, ou de ceux qui étaient en passe de le devenir, ses camarades d'alors; il
recueillait indistinctement tous les potins sans être en mesure d'en contrôler la véracité, et sans même se donner la peine de le tenter, espérant bien pouvoir, un beau jour, servir tout cela à ses lecteurs, s'en faisant un succès, et dévoilant au
public les turpitudes de l'un, la basse extraction de l'autre, enfin tout ce qu'il aurait pu découvrir ou croire découvrir de désobligeant pour chacun d'eux. De même pour ses maîtres, bien entendu, dont il n'aurait fait qu'une bouchée.
Il n'étudiait si bien les uns et les autres que pour mieux pouvoir les éreinter et les démolir, les tomber, le jour où il aurait une plume.
Je crois bien qu'il n'en aura jamais, ce vilain petit serpent, qui venait se réchauffer dans le sein de ceux-là mêmes qu'il voulait plus tard arroser de sa bave venimeuse, car aussitôt ma conviction faite sur sa valeur morale, j'ai mis autant de soin a entraver sa hideuse carrière de critiqueur que j'en apporte tous les jours à aider dans la leur ceux de nos élèves vraiment méritants. Et sans avoir le bras long comme le colonel, j'espère y avoir bien réussi.
Sale petite nature, va!
Il est actuellement, je crois, employé sans avenir dans une petite mairie de la banlieue de Paris, et je l'autorise à me maudire s'il lit ces lignes.
Quoi qu'il en soit, si jamais il arrivait à l'un de vous, ne se sentant ni l'étincelle créatrice nécessaire au compositeur, ni la verve et la chaleur communicatives qui font les grands virtuoses, ni l'abnégation et la patience indispensables au professorat, l'idée de se consacrer, mais alors loyalement et en pleine connaissance de cause, à la carrière de critique musical, je persiste à croire qu'il y aurait là une belle place à prendre, dans laquelle on pourrait même rendre des services élevés; et qu'en ce cas le meilleur plan d'études serait probablement celui indiqué ci-dessus, et tel que je l'avais consciencieusement institué à l'usage du jeune animal en question.
Nul ne peut prévoir au juste où le conduiront de fortes études musicales. Aussi, maintenant que je deviens vieux — ce qui n'a rien de désagréable, je vous en préviens, pour le cas où cela vous arriverait plus tard, — vois-je mes anciens élèves disséminés dans les carrières les plus variées : l'un d'eux, resté de mes meilleurs amis, est Sous-Intendant militaire (et ce n'est pas à celui-là que le talent musical a été le plus inutile dans les débuts de sa carrière d'officier) ; d'autres ont été ou sont encore pensionnaires ou sociétaires de la Comédie-Française ; trois ont obtenu le Grand Prix de Rome, ce qui était plus facile à prévoir; beaucoup occupent des situations artistiques des plus enviables, l'un d'eux même est actuellement l'une des personnalités les plus en vue de l'école musicale française. Il y en a aussi qui ont permuté, et sont simplement avocats.
Mais... comme je vous l'ai déjà dit en commençant, rien n'est plus mélangé que notre société, et je compte également parmi mes élèves, sans m'en enorgueillir outre mesure, un faussaire, plusieurs déserteurs, un voleur au moins (il a volé chez moi), un incendiaire, actuellement au bagne, d'où il a eu le toupet de m'écrire pour me demander de signaler son aptitude à tenir l'orgue de je ne sais plus quelle chapelle pénitentiaire (lettre restée sans réponse), et beaucoup d'autres crapules dont il ne m'a pas été donné de suivre pas à pas la carrière, que j'ai perdus de vue, souvent avec le plus grand plaisir.
De ceux-là, je ne parlerai pas, cela me répugne même d'y penser; mais il y a des demi-canailles dont l'histoire est
encore un peu drôle, quoique déjà pas très propre ; de ceux-là je peux vous donner un petit échantillon.
Le jeune Gustave X... (il me saura gré de ne le désigner que par son prénom) était un assez joli virtuose... disons pianiste, pour dissimuler encore. Son père, déjà âgé, ayant fait une longue et honorable carrière de musicien dans les plus grands orchestres de théâtre ou de concert, avait l'ambition, bien modeste, de recevoir les palmes académiques.
11 avait fait ou fait faire à ce sujet, j'ignore le détail, des démarches auprès du ministre alors au pouvoir, et dont il m'est impossible de retrouver le nom, tellement il y a eu de ministères en ces derniers temps. Toujours est-il qu'il était sur le point d'aboutir, grâce à certaines recommandations, et puis aussi parce qu'il le méritait bien, par ses bons, anciens et loyaux services.
Il ne lui manquait plus qu'une chose, c'était d'être rappelé à la mémoire du ministre au bon moment, à la veille d'une promotion, par exemple.
Voici qu'un beau soir, le jeune X..., que ses camarades avaient je ne sais pourquoi surnommé Pierrot, est appelé à faire de la musique dans un salon où était justement invité le ministre des Beaux- Arts.
Il obtient facilement du maître de la maison de lui être présenté, et s'empresse de plaider chaleureusement la cause de son père, faisant valoir les longs états de service de celui-ci, les sacrifices qu'il avait su s'imposer pour subvenir à l'éducation artistique de son fils... En terminant, cet excellent garçon demande au ministre la permission de lui remettre la carte de son père, dont il s'était muni, disait-il, dans l'espoir de lui être présenté, et afin d'éviter toute erreur de prénom.
Le ministre, très touché d'un tel dévouement filial, s'en souvint dès le lendemain.
Et à la promotion suivante, Gustave X... (Pierrot) fut décoré des palmes académiques. Son père attend encore.
Le fdou avait donné sa propre carte.
Tout récemment, en faisant les cent pas dans la cour avec mon excellent ami et directeur Th. Dubois, nous causions de la déplorable répugnance qu'ont les élèves chanteurs, surtout les hommes, à suivre leur classe de solfège, à apprendre les éléments de la musique. Ils n'en comprennent nullement l'utilité, et vous disent carrément : « Je ne suis pas venu ici pour apprendre la musique, je suis venu ici pour apprendre
le chant. » On ne peut pas les faire
WP^ÈK sortir de ce raisonnement sau-
W 'IIIS grenu ; comme si le chant
fâSs} ^SBIlfy vfW n'était pas la plus simple et
~w la plus naturelle de toutes les
Jfj&fâ^ J&l manifestations musicales, et par-
f%tyj'$wÊw' ^0ls iiussl ^a plus noble et la plus "|Wa éloquente ! Pour eux, il y a deux
choses absolument dis- **■'■'■"■ tinctes, la musique et
le chant, qui n'ont X m^sv^S ' "; - m aucun rapport entre
•\" 7 / ... i\ elles, et ils ne peu-
vent pas admettre que le plus habile chanteur, s'il ne possède pas la technique musicale, s'il est obligé toute sa vie de se faire seriner comme un pinson, ne sera jamais qu'un artiste incomplet. C'est une aberration semblable à celle d'un comédien qui croirait inutile de savoir lire.
Cet entêtement à vouloir rester ignorants, qui constitue les jeunes chanteurs français, au point de vue de l'intelligence artistique, dans un état d'infériorité à l'égard de certains de leurs rivaux étrangers, nous désole et fait périodiquement l'objet de nos conversations, à l'approche des concours.
Or, ce jour-là, en me serrant la main, le directeur me dit :
— « Enfin ! il paraît qu'il y en a pourtant quelques-uns qui se décident à travailler un peu; tenez, celui qui s'en va là-bas, on ni a dit que c'est un piocheur ! »
Curieux de voir la figure de ce merle blanc, pour le recon-
naître aux examens, je double le pas de façon à le rencontrer dans l'escalier.
Horreur!... Il vociférait à tue-tête, cherchant sans doute à se remémorer sa leçon :
XE
Do-
Ré Mi
Fa.a.c
So!
La Si Do
Chacun sait depuis longtemps qu'
Il y a des gens qui se disent Espagnols, Et qui ne sont pas du tout des Espagnols...
Ce qu'on sait moins, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui se vantent d'être élèves du Conservatoire sans avoir le moindre droit à ce titre envié.
C'est ainsi qu'il faut considérer une bonne vieille dame, que j'ai connue il y a bien des années, et qui faisait un cours élémentaire de piano pour les enfants de six à douze ans. Elle m'avait prié, la pauvre femme, de visiter son cours tous les mois, pensant sans doute que ma figure, arrivant ainsi à des intervalles réguliers, produirait sur ses élèves l'effet qu'un épouvantail produit sur les moineaux, les terroriserait et les rendrait plus dociles.
Dès la première séance, il me fut impossible de lui cacher que toutes ses élèves, sans exception, possédaient un même défaut, fort rare, mais capital ; toutes jouaient outrageusement faux, ce que je n'avais jusqu'alors jamais observé au
même degré dans aucun des cours élémentaires assez nombreux que j'avais l'occasion de visiter en ce temps-là.
— « C'est parce qu'elles sont jeunes », me dit-elle en souriant doucement, et je dus me contenter de cette explication.
Le deuxième mois, c'était absolument la même chose, peut-être encore pire.
J'étais très embarrassé; la dame était âgée, moi j'étais jeune, mais je me souvenais bien que même quand j'étais tout petit on me faisait jouer les notes justes, et non pas celles d'à côté.
Je pris le taureau par les cornes. J'attendis que tout le monde fût parti, mamans et élèves, et j'obligeai la pauvre dame à me raconter par le détail ( ses procédés d'enseignement, ainsi que ce \ qu'avaient été ses propres études.
C'est alors que j'appris, parmi beaucoup d'autres choses, qu'elle évitait avant tout d'employer les éditions « faciles et sans octaves », parce que cela blessait horriblement l'amourpropre des parents ; qu'elle faisait toujours travailler à l'é- j lève le morceau désiré par la «J
maman, mais qu'elle avait aussi bien soin de dire : « Quand il y a une octave, vous ferez une septième ! ! ! »
Quant à elle personnellement, si elle n'était pas absolument élève du Conservatoire, c'était tout comme, car « elle avait conduit pendant plus de trois ans la nièce d'une de ses amies à un cours LeCouppey! »
Un nommé Ferdinand Turquin a passé dans ma classe de solfège quatre années consécutives à essuyer les bancs avec ses fonds de culottes, à graver son nom sur les tables, à dessiner sur les murs, à lécher les vitres par les temps de dégel, tout cela à titre d'auditeur, sans jamais parvenir à être reçu élève.
Ai-je besoin de dire que c'était le type du parfait crétin?
Après avoir patienté quatre ans, je me décidai à l'engager à aller... continuer ses études ailleurs.
Je l'avais absolument oublié, lorsqu'environ vingt ans après, un jeune homme se présente à moi avec une carte de chaude recommandation de « son professeur ». Je prends la carte, et j'y lis avec stupéfaction, en beaux caractères gravés :
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