‹ Les gaietés romainesChapitre 2 sur 2 · I.FS CONCILES 1u · texte numérisé non relu

I.FS CONCILES 1u

linir;il n'y a qu'un nom à choisir, Félix ou Nicolas, le n° d'ordre V est le même. Félix renonce à la tiare.

Concile de Lausanne (1449) :

Le pape Nicolas V loue son vénérable et cher père Amédée (Félix V), qui lui a cédé la place; mais un écrivain à ses gages, Scioppo, traite ainsi, avec son approbation, le vénérable et cher frère :

« Le concile de Bàle, composé de brutes à faces humaines ; un conventicule ouvert par le diable; un ramas de canailles, de gangrenés, apostats, incestueux, fornicateurs, voleurs, etc., rapetasseurs de savates, etc. Si le Saint-Esprit est descendu sur eux, il a été atterré par les fumées de leur cuisine. Ils ont nommé Amédée pape, Amédée, nouveau Cerbère, loup rapace, engraissé de sang, sachant à peine lire, professeur d'impiété, destructeur de la loi, exécration du genre humain, sot, fat, rebut de l'espèce humaine, écume des nations, etc., etc. »

Concile de Sens (1460) :

Les prêtres s'habillent immodestement; ils fréquentent les cabarets, les jeux de hasard; font des quêtes sans autorisation, dont le produit est détourné au moyen de quelques reliques singulières ; ils vendent des indulgences ; les officiers de la cour ecclésiastique extorquent de l'argent par mille pratiques injustes. (Je copie textuellement le procès-verbal du concile.)

Concile de Tolède (1473; :

Défense de représenter des comédies, de faire des mascarades, de chanter des chansons dans les églises.

Concile de Latran (1512) :

Le royaume de France est mis en interdit. Le pape Jules meurt; Léon X lui succède et fait la paix avec Louis XII de France.

Défense d'imprimer aucun livre sans l'approbation de vicaire de Jésus-Christ.

Concile de Paris (1528) :

On ne laissera plus entrer dans les églises des

bateleurs et des joueurs d'instruments. On inclinera la tète quand on prononcera le nom de Jésus-Christ. Les prêtres ne chanteront plus des chansons d'amourettes.

Les prélats fils de princes et de ducs pourront seuls porter des habits de soie; les autres n'auront pas d'habits plissés, ni de chaussures de diverses couleurs ; ils ne s'habilleront ni de rouge ni de vert. Avis aux prêtres qui vivent dans l'incontinence. Les prédicateurs ne feront plus en chaire des contes à faire rire. « On enlèvera des églises les tableaux indécents, le peuple portant des chandelles dans les lieux où on dit qu'il se fait des miracles. »

« Défense de publier de nouveaux miracles sans la permission de l'évêque. »

Concile de Cologne (1536) :

« Défense aux prédicateurs de mêler dans leurs discours du mépris et des contes, de méchantes plaisanteries et des mots pour faire rire. » Défense de faire des farces aux mariés dans l'église.

îuo les cultes ho ma in es

On. sonnera les floches pour écarter les orages.

a Les monastères d'hommes sont devenus des caharcts, et ceux des religieuses des lieux de débauche; les chanoinesses mènent une vie licencieuse. »

« Les administrateurs gardent pour eux les revenus des hôpitaux volés aux pauvres, ou les donnent à des personnes qu'ils affectionnent, et leur font passer ainsi leur vie dans l'abondance et une molle oisiveté. »

« Défense à tout imprimeur ou libraire d'imprimer et de vendre aucun livre qui n'ait été examiné. »

Concile de Cologne (1549) :

On interdit les Colloques d'Erasme.

On menace les prêtres et les clercs qui s'obstinent à garder leurs concubines.

Concile de Trente (loio, repris en 1562 :

Dom Barthélemi des Martyrs dit qu'il faut commencer la réforme de l'Église par la cour

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de Rome. Un évêque dit que les illustrissimes cardinaux n'avaient pas besoin d'être réformés. « Je crois, au contraire, réplique dom Barthélemi, que les très-illustres cardinaux ont besoin d'une très-illustre réforme. »

Le seigneur de l'ibrac dit que la vie des prélats consiste « à être à la cour des princes, à de bonnes tables, superbement logés, marcher avec un train magnifique, etc. La chrétienté, grâce aux désordres du clergé, est malade et presque désespérée ».

Les rois de France conservent le droit de communier sous les deux espèces.

(Ce concile, néanmoins, n'a pas été admis en France.)

t Défense aux prêtres d'avoir chez eux des concubines. 1! y en a qui laissent un moment leurs concubine? et ont ensuite l'audace de les reprendre. »

Contre les bâtards des clercs.

Les prêtres ne porteront ni soie, ni plumes

au chapeau, ni fraises, ni bagues, etc. (C< canon ne fut pas plus efiicacc que les autres, car nous lisons dans Tallemant des Riaux que, cent ans plus tard, je ne sais plus quel prélat amoureux mettait jusqu'à soixante-quinze brins de plumes à son chapeau/ Le cardinal de Richelieu s'habillait en habit de salin gris de lin pour recevoir Marion Delorme, et en bohémien pour danser une sarabande devant la reine. On lit dans les Mémoires du temps : a M. de Reims aima la Villiers, actrice de l'hôtel de Bourgogne ; pour lui plaire, il portait des bas de soie jaune sous sa soutane : elle aimait cette couleur. » Le cardinal de Valençay se battait en duel. Madame de Frontenac, religieuse à Poissy, et cinq autres religieuses s'échappent, se déguisent, et, avec leurs six galants également déguisés, viennent à Saint-Germain danser une entrée de ballet, puis disparaissent. L'abbesse de Saint-Jacques de Vitry jurait « par ce ventre qui a porté six enfants ».

Mais revenons au concile de Trente (1562).

Les clercs n'entreront plus dans les lieux de débauche, ne porteront plus les armes, ne garderont pas chez eux les enfants qu'ils auront eus de leurs concubines ; ils éviteront l'ivrognerie.

« Les clercs coupables saisis par les magistrats seront renvoyés à l'évêque sans éclat et avec les égards' qui sont dus à la sainteté de leur état. »

« On bannira des églises les danses qui sentent le libertinage et les repas qui sentent la débauche. »

On défend une chanson.: Mémento, Domine David, sans truffe. On n'établira personne maître d'école' qu'il n'ait été présenté à l'évêque.

Concile de Cambrai (1565) :

Les imprimeurs et les libraires ne pourront vendre de livres que ceux approuvés par l'Église; ils feront tous les ans leur profession

de foi d'après le concile de Trente et promettront obéissance au pape.

Les maîtres d'école ne liront que des livres . approuvés par l'évèque.

Les clercs se déferont de la méchante coutume de se provoquer à boire les uns les autres; ils n'auront plus de femmes chez eux. Après la première messe des prêtres, on ne donnera plus de repas terminés par l'ivresse, la danse et autres folles joies. Reproches aux abbés et abbesses» qui emploient les biens de leurs monastères à enrichir leurs parents et à se donner à eux-mêmes un train superflu. Mention du purgatoire.

Reproches aux évéques qui portent des habits de soie et des fourrures précieuses, des bagues et des parfums, qui ont à cheval des éperons, des mors dorés et des housses de velours.

L'évèque ne doit avoir ni tapisseries ni tapis.

A table, il n'y aura qu'un bouilli, outre la

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soupe, un plat de laitage et deux de fruits; point de confitures ni de vins exquis.

Les juifs porteront toujours un chapeau ou un bonnet jaune, et les juives un morceau de drap jaune.

On sonnera les cloches dans les orages et tempêtes pour les apaiser.

Les religieuses ne vendront ni fruits, ni Heurs, ni pâtes (on n'avait pas encore les liqueurs de (able vendues par les chartreux, les bénédictins et les trappistes).

Concile de Reims (1583) :

On excommuniera ceux qui « nouent l'aiguillette » aux mariés. Défense aux clercs d'avoir des concubines.

Concile d'Aix (1585) :

Le tabernacle doit être d'or massif et, autant que possible, de pierres précieuses.

Concile d'Avignon (1594) :

On ne mènera plus de chiens à l'église.

Concile de Nai bonne (1609 :

On cessera de représenter dans l'église des prophètes, des bergers, et de chanter les prédictions des sibylles, d'imiter le vol de la colombe; on n'y fera plus entrer d'animaux; on n'y fera plus aucune bouffonnerie.

Concile de Bordeaux ^1G24) :

Les professeurs, les maîtres d'école, les imprimeurs produiront une profession de foi conforme au concile de Trente, authentique et signée.

Etc., etc.

Il ressort jusqu'à l'évidence de la lecture des conciles, comme je l'ai dit en commençant, que l'Église catholique n'a aucun point de doctrine fixe ni consacré par l'antiquité; que tout a été fait, modifié, changé, de pièces et de morceaux; que les conciles rappellent des puérilités souvent féroces, des rébus sanglants, des logogriphes allumant les bûchers, des tentatives perpétuelles d'empiétements audacieux et funestes, et qu'aucune religion n'est aussi éloignée que la religion

catholique de la religion du Christ et de ses apôtres.

La communion ou eucharistie, c'est-à-dire le grand mystère, le saint des saints, la seule cérémonie qui appartienne en propre à la religion chrétienne, le sacrement par lequel le chrétien se nourrit en réalité de son Dieu, mange le corps et boit le sang de Jésus-Christ, avec défense, et le plus souvent sous peine de mort, de croire que c'est une figure et une métaphore, eh bien, au sujet de l'eucharistie, la doctrine a sans cesse changé.

D'abord du pain ordinaire et du vin ordinaire apportés par les fidèles, bénis par le prêtre et partagés entre eux.

Jusqu'au ive siècle, on communiait debout (aujourd'hui, il faut être à genoux), et l'on commençait à communier lorsque le diacre criait : Sancla sanctis! Aux saints les choses saintes! Tout pain, pourvu qu'il fût de pur froment, était bon pour l'Église latine. L'Église grec-

que n'admettait que le pain azyme (sans levain). D'abord il fallait du vin rouge, plus convenable pour le sang; on décida que le vin blanc était aussi bon (surtout, probablement, lorsqu'il était meilleur). On passait un calice où chaque communiant trempait ses lèvres en mangeant un morceau de pain. Cela dura jusqu'au temps de saint Grégoire de Tours (lin du vie siècle), où l'on mesura le vin au moyen d'un chalumeau. Puis on communia avec des morceaux de pain trempés dans le vin. Puis le concile de Constance (1415) défendit de communier sous les deux espèces ; les raisons qu'on donna étaient celles-ci : le danger de verser du vin (du sang du Christ) à terre ; le dégoût de boire au même calice ou de humer au même chalumeau ; puis il y a des gens qui ont horreur du vin ; et enfin, et peut-être surtout, la détermination de- ne pas faire comme certains hérétiques qui conservaient le pain et le vin, pratiques qui, en admettant la tradition, sont

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conformes à la doctrine apostolique et même divine. Le calice fut conservé aux prêtres et aux rois. Le prêtre peut se mêler de l'eau au vin ; cela est même de précepte ecclésiastique, mais n'est pas obligatoire ; en tout cas, l'eau ne peut entrer que pour un tiers. Pendant un temps, les hommes recevaient le pain sur les deux mains enlacées en croix, et les femmes sur la main recouverte d'un linge. Jusqu'en 1578, on donnait l'eucharistie aux morts.

Le carême, en certains lieux et en certains temps, a été seulement d'un jour avant Pâques, une semaine, deux, trois semaines, puis trentesix jours. Ce n'est qu'au ixe siècle qu'il a été fixé à quarante jours.

Les empêchements au mariage ont varié du quatrième au septième degré de consanguinité.

Le baptême s'est fait longtemps par trois immersions, puis par une seule, puis par aspersion, puis comme aujourd'hui par infusion.

Les prêtres ont été mariés avec défense de quitter leurs femmes, puis mariés avec ordre de les quitter, puis célibataires en 566; au concile de Tours, on appelle la femme de l'évèque episcopa (évèquesse) ; du temps de Glovis, on appelait les évoques papes.

L'anneau des évèques ne date que du vne siècle.

Concile de Tolède (633) :

Après la messe, tout le monde, hommes et femmes, se donnait un baiser bouche à bouche D'abord ce fut avant l'offrande, puis après la communion.

Le concile de Francfort ordonna le baiser de paix après la messe. Même injonction du concile de Mayence (813). Jusqu'en 578, on le donnait aux morts avec l'eucharistie.

Le cardinal Bona fait observer que ce baiser finit par tourner à la malice, et il est remarquable que c'est aux moines, les premiers sans doute qui le tournèrent à la malice, qu'on corn-

meriça à l'interdire, en 817, au concile d'Aix-la- Chapelle.

Un peu plus tard, on le supprima, ou du moins on remplaça les visages par un objet marqué de la croix ou de l'image de Jésus-Christ, qu'on appela pax, lapis pacis (pierre de paix), tabella pacis, osadaloriitm, oscularium, oscular (baisoir), aujourd'hui patène.

La barbe a été tour à tour ordonnée, permise, défendue aux ecclésiastiques. Défense aux religieuses de se couper les cheveux (concile de Langres, 342); elles devaient même en certaines cérémonies les porter épars sur les épaules, comme épouses du Christ (cela fit partie longtemps de la parure des épousées) ; aujourd'hui, elles sont à peu près rasées.

La dime était très - multiple et très - vorace ; il y avait la dime grosse , menue , verte, ancienne, novale, ordinaire,, extraordinaire, solite, insolite, à discrétion, de séquelle, etc.

On payait la dime de l'Église avant de payer le loyer du propriétaire des terres.

Conclave. — Aux premiers siècles, les papes étaient élus par le clergé et le peuple. Plus tard, les empereurs les nommaient ou les faisaient nommer. Ce n'est que depuis l'année 1143 qu'ils sont nommés exclusivement par les cardinaux. Ce n'est que depuis 1270 qu'on enferme les cardinaux jusqu'à la descente du Saint-Esprit.

Confession. — Il y a un joli argument fourni par le R. P. Richard, qui a écrit sur les conciles : « Une preuve que la confession est d'institution divine, c'est que, sans cela, on ne se serait pas soumis à une pratique aussi gênante et aussi humiliante. » Ce même R. P. Richard fait remonter la confession au ue siècle de l'ère chrétienne, mais la plupart des autres auteurs n'en trouvent de trace qu'au quatrième concile de Latran (1 215), canon 21 (omnis utriusque sexus).

Les cierges. — Autrefois, il était défendu (jusqu'au ive siècle) de rien mettre sur l'autel. Au-

jourd'hui, on y met des cierges, des flambeaux,

des images, des vases de fleurs naturelles ou en papier, et enfin tous les joujoux de mauvais goût, dont les prêtres déshonorent souvent les plus beaux édifices de l'art chrétien. Léon IV (847) défend de mettre sur l'autel autre chose que les reliques et les quatre Évangiles. Du temps de saint Jérôme, on n'allumait de cierges que la nuit.

Cardinaux. — Il n'en est pas question avant le pape Gélase (492). On leur donne successivement le chapeau rouge (Innocent IV, 4225), l'habit rouge (Paul II, 1464), la calotte rouge .Grégoire XIV, 1591).

Je ne me rappelle pas le nom du pape qui donna la housse rouge à leurs chevaux.

Extrême-onction. — Les grecs oignent le front, le menton, les deux joues, la poitrine, les mains et les pieds; les latins, les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, les pieds, les mains, quelquefois les reins (mais pas partout,

et pas aux femmes) ; à Paris, on remplace les reins par la poitrine; on recommande, quant aux femmes, de ne pas huiler trop bas : In feminarum onclione tangat] lanlum sacerdos parlent pectoris 'superiorem. Plusieurs formes successives de ce sacrement ont été appelées forme ambrosine, forme indicative, forme déprécatoire, forme absolue, forme déprécatoire absolue, forme explicite, implicite, virtuelle.

Le chrétien de l'Église latine use l'huile simplement bénite, mais de l'huile d'olive. Le chrême de l'Église grecque contient dans l'huile quarante sortes de parfums.

Eau bénite. — Tantôt il faut la renouveler tous les huit jours, tantôt tous les quinze jours. Elle guérit les maladies de l'âme et du corps; elle éloigne les démons, apaise les orages et détourne la foudre ; elle rend la terre fertile ; elle chasse la peste ; elle remet les péchés véniels. Dans l'Église d'Orient, on en boit deux fois par an. De grandes dissensions ont eu lieu pour savoir

si « les grands de la terre », depuis les rois jusqu'aux seigneurs de village et aux maires, avaient droit à la présentation du goupillon, ou devaient se contenter de la simple aspersion. Aujourd'hui, cela dépend de la politesse que le prêtre veut montrer à telle ou telle personne : on asperge la « vile multitude » de M. Thiers', on tend le goupillon à M. Thiers. L'Église, rigoureusement, ne permet que l'aspersion, sauf pour les patrons fondateurs des églises, auxquels elle doit être donnée avec une légère inclination de tète.

Etc., etc.

La seule chose qui n'ait point changé, c'est l'obstination du concubinage, que constatent les conciles pendant dix-sept siècles.

.le n'ai rien changé, rien modifié; j'ai copié textuellement.

A défaut des oracles, les évêques parlent beaucoup depuis quelque temps, et il serait déloyal de leur cacher que l'attention qu'ils excitent n'est pas entièrement bienveillante. Il m'est venu la pensée de les défendre, et d'établir qu'ils sont précisément dans leur rôle, qu'ils ne peuvent agir autrement ; que les prêtres de tous les pays, de toutes les époques, agiraient et ont agi de même.

Brahmanes, pontifes, hiérophantes, mages, bonzes, papes, dairos, imams, lamas, muphlis, évêques, fakirs, druides, mollahs, marabouts,

curés, parsis, derviches, talapoins, néocores, aruspices, santons, augures, ermites, corybantes, etc., etc., n'ont tous qu'une même origine, n'ont que les mêmes intérêts, jouent le même rôle et emploient forcément les mêmes moyens.

A l'origine des sociétés, quelques familles ou quelques peuplades, n'ayant pour lois que leurs besoins, vivent de pêche et de chasse; peu de morale; mais à chaque instant, dominées par certaines nécessités, arrêtées ou poussées par une force invincicible, elles ne tardent pas à deviner une puissance supérieure, un créateur et un maître, un dieu ; probablement même , elles en viennent à le prier; je ne suppose pas des prières bien longues. Vendredi répond aux questions de Robinson Crusoé : « Nous regardons en haut et nous disons : Oh! »

Cette prière, ce symbole m'a toujours frappé comme le plus raisonnable et le plus heureux que je connaisse; sa brièveté, qu'on pourrait encore augmenter en l'écrivant 0, ne prête pas

aux divergences, aux schismes, aux hérésies ; il n'y a même pas place pour cette maudite diphthongue oi qui fitversertant de sang : omoiousioSj que les ariens avaient substitué komootisios.

Il est bien à regretter que cette prière primitive, que ce symbole sauvage n'ait pu subsister à travers les progrès et les décadences des sociétés : que de fourberies, que de haines, que de supplices, que de bûchers, que de brochures de moins !

Naturellement, au milieu de chacune de ces familles, de ces peuplades, de ces hordes, il se trouve toujours un infirme, un paresseux, un rusé, qui cherche un moyen d'avoir sa part de gibier et de poisson sans prendre sa part de fatigue et de danger.

Dans mon enfance, j'ai connu un caractère de cette nature. La peuplade se composait de cinq ou six gamins comme nous, frères ou cousins, passant les vacances à la campagne, chez un

oncle. Nous avions tous un budget à peu près égal de quelques sous chaque dimanche ; mais nos plaisirs étaient gratuits : la promenade, la chasse aux papillons et aux lézards, la pèche aux épinoches et aux écrevisses, le sommeil dans le foin parfumé, des fruits volés dans le jardin de l'oncle, et par cela meilleurs que ceux qu'on aurait achetés, la natation, etc. Nous n'avions guère de dépenses, qu'un sou ou deux à de pauvres enfants.

Un seul d'entre nous, plus âgé de deux ou trois ans, c'est-à-dire un personnage de dix ans, savait l'usage de l'argent et avait des goûts et des habitudes qui rendaient sa liste civile insuffisante.

Voici ce qu'il inventa :

Nous commencions à lire Robinson Crusoe et nous nous entretenions souvent de voyages lointains. Nous nous demandions si le ruisseau aux épinoches et aux écrevisses, bordé d'iris et de saules, n'allait pas en murmurant jusqu'à la mer,

et nous suivions des yeux un morceau d'écorce ou une tige de typha desséchée entraînés par le courant.

Un jour, Ludwig — l'homme de dix ans — nous fit donner à chacun un sou pour voir un bateau qu'il avait construit. Nous ne regrettâmes pas notre sou. Ludwig avait une adresse des mains peu ordinaire. Son bateau était fort joli et flottait très-bien sur l'eau, retenu par une ficelle. Le dimanche suivant, il nous dit : « Bonne nouvelle ! mon vaisseau va faire un grand voyage; je l'envoie aux iles Açores, Nous allons devenir riches ; il s'agit de faire une cargaison pour les naturels. Les sous de cuivre sont trèsdemandes aux Açores en ce moment ; nous allons mettre tous ceux que nous avons sur le navire , et on nous le renverra chargé d'or dont les habitants des Açores ne font aucun cas. Qui veut faire fortune? » Nous le voulions tous, plutôt par ce que nous avions lu ou entendu dire que par une intelligence bien

nette de ce que c'était que faire fortune.

Nous donnâmes tous nos sous à Ludwig ; il les plaça à fond de cale, et mit le bateau, cette fois sans ficelle pour le retenir, dans le courant du ruisseau. Quelques-uns de nous voulaient le suivre à travers la prairie; mais il se fâcha, et nous dit : « Alors, ça n'est pas sérieux ; quand un vrai bâtiment part, les armateurs restent sur les quais du port à le regarder s'effacer à l'horizon. Si on ne joue pas sérieusement, je ne joue pas et je reprends mon vaisseau. » On lui obéit, et nous suivîmes le bâtiment seulement des yeux jusqu'à ce qu'il tournât et disparût en doublant une touffe de jonc fleuri.

Or, à un quart de lieue, mons Ludwig avait tendu une corde en travers du ruisseau ; elle arrêta le navire dont la cargaison passa dans sa poche, et le navire lui-même fut caché dans sa chambre. De temps en temps, nous demandions des nouvelles ; elles furent d'abord favorables ; puis, un jour, nous apprîmes le naufrage du

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Plulus, qui s'èlail perdu sur des récifs en revenant chargé d'or.

Ludwig est mort il y a quelques années, comme il avait toujours vécu, dans la peau d'un grand fourbe»

Or, l'infirme, le paresseux, le rusé de la horde commence par étonner ses compagnons; à certains signes, il a prédit, une fois ou deux, la pluie ou le vent; un crapaud lui a révélé de grandes choses. Un autre jour, Brahma, Jupiter, Osiris, lrminsul, Jéhovah, Teutatès, Baal, le Manitou, Odin, Fô, Allah, Pachacamac, Milhra, Bouddha, etc., lui a parlé sous une haie en feu, ou au fond d'une caverne pendant une tempête. Dieu s'est plaint de la horde; aussi bien la pèche n'a pas été heureuse depuis quelque temps, il faudrait l'apaiser par des sacrifices; il aime le poisson frais et la venaison, mais il faut que ça lui soit offert cuit d'une certaine façon dont il a confié le secret à notre brahmane, qu'il honore particulièrement à cause de ses vertus.

On n'avait pas remarqué les vertus du pontife ; mais, puisque Dieu l'honore pour ses vertus, c'est qu'il a des vertus : c'est limpide comme cristal. La religion est fondée, et le prêtre s'enivre de la graisse des victimes, c'est Jéhovah qui le dit à Jérémie : Et inebriabo animam sacerdotaux pinyuedine (XXXI, 14). Mais un animal terrible, la bête du Gévaudan, le sanglier de Calydon, une peuplade voisine, vient répandre la terreur dans la tribu; notre fakir n'est pas brave, il n'est pas fort, il n'est pas adroit.

Il faut appeler à son secours un héros, quelque rude chasseur, quelque vigoureux sauvage à tous crins. Il faudra partager le pouvoir, mais on l'augmentera assez pour que l'évêque ne voie pas sa part trop diminuée; il surexcite d'abord la valeur du héros avec un peu de vin de palmier ou de bouleau, un secret révélé et une autre révélation qui lui a été faite de son triomphe.

L'animal est tué, la horde ennemie est vain-

DÉFENSE DES ÊVÊQUE8 LSI

eue, le héros se transforme en roi, archonte, empereur, podestat, sultan, hospodar, doge, khan, tétrarque, protecteur, éphore, président, hetman, inca, tzar, stratège, hipparque, quelquefois duumvir, triumvir ou même ^décemvir, si la bête était très-grosse ou la horde trèsnombreuse.

Mais le druide n'aime pas cette dernière forme -, il est pour le pouvoir despotique. Il lui est plus facile d'abuser et de diriger un seul que plusieurs. Il gouverne César par l' eau-de-vie de bouleau ou de palmier dont il se réserve le secret; il le gouverne par une femme; il n'a à étudier qu'un seul caractère , à conduire qu'un seul esprit, à assouplir qu'une seule volonté.

La théocratie et la royauté sont constituées. Le plus souvent, leur intérêt commun les unit. Parfois cependant, il se produit un peu de discorde dans le ménage, mais on finit par se raccommoder. Le plus fort augmente sa part, jus-

qu'à une revanche que le conjoint ne tarde pas à amener.

Le sultan, flatté, abruti, finit par croire qu'il est pétri d'un autre limon que les autres hommes; il trouve tout naturel d'être hospodar, tzar ou doge. Le bonze, plus habile, tâche seulement de faire croire aux autres' qu'il est d'une nature supérieure; il sait, lui, que leur puissance à tous deux ne repose que sur l'ignorance des peuples. C'est cette ignorance qu'il s'agit de préserver, de cultiver; c'est le palladium, c'est l'arche d'alliance, c'est le cheveu de pourpre de Nisus, c'est la chevelure longue de Samson, c'est l'oriflamme, c'est le bouclier sacré deNuma; aussi quelle opiniâtreté, quel dévouement, quelle férocité dans la propagation de l'ignorance de la part des brahmanes , pontifes, hiérophantes, mages, bonzes, popes, imams, lamas, muphtis , évèques , fakirs, druides, mollahs , marabouts, curés , derviches, etc., etc !

DÉFENSE DES ÉVÉQUES 133

Et cela dans tous les temps, dans tous les pays.

D'abord et avant tout, il faut établir qu'on est d'une essence particulière, que l'on est vicedieu, ministre de dieu, que l'on a du pouvoir au Ciel, et qu'on y dispose des places et des honneurs.

Il y a cent vingt-neuf mille' six cents ans, selon Tchao-Kang-Tsi, écrivain du reste contesté même en Chine, et trois mille ans avant l'ère chrétienne, selon d'autres auteurs , il se manifestait en Chine beaucoup de prodiges, comme aux Indes treize cents ans avant Jésus- Christ, comme en Grèce, comme à Jérusalem, comme à Memphis, comme à Rome, comme à Lutèce , comme partout à diverses époques , dans l'origine des sociétés. Les lois de la nature, de la physique, les lois de Dieu, étaient sans cesse transgressées par une foule de saints personnages de tous les pays, et, entre autres, par les cent vingt-quatre mille prophètes envoyés

par Dieu, selon les Arahes, avant Mahomet, qui est le cent vingt-quatre mille et unième, et dernier. C'était un singulier chaos, un terrible tohubohu, une anarchie sans exemple.

Donc, cent vingt-neuf mille six cents ans, ou trois mille avant l'ère chrétienne, Hoa-Su (Fleur attendue) conçoit Fô-Hi des caresses d'un arcen-ciel, et accouche de lui douze ans après, sans perdre pour cela sa virginité. Niu rVa est également vierge et mère. Kang-Yuen est mère de Heou-Tsi et reste vierye. Le cheval d'Achille, celui d'Adraste, et l'ànesse de Balaam font des discours. Josué arrête le soleil. Mahomet coupe la lune en deux. A une fête de Bacchus, le grand prêtre scelle des cruches vides : une heure après, on rompt le sceau et on les trouve pleines d'un vin exquis. L'eau est changée en vin aux noces de Cana. Un ange envoyé par ,!ého\ ah tue dans une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes dans Tannée de Sennachérib assiégeant Jérusalem, et les rais envoyés par le dieu Mars

mangent les cordes des arcs et les rênes des chevaux des soldats du même Sennachérib assiégeant Peluse (d'après Hérodote). Les prêtres égyptiens et Moïse font assaut de prodiges ; par les uns comme par les autres, l'eau est changée en sang, des baguettes en dragon ; mais Moïse seul peut créer des poux, et les magiciens s'avouent vaincus. Les compagnons d'Ulysse sont métamorphosés en pourceaux. Il arrive la même mésaventure à des diables sur les bords d'un lac, où ils se précipitent au nombre de deux mille. Vichnou s'incarne neuf fois, Zeus soixante fois, Jéhovab une fois; les autres dieux à leur volonté. La vestale Claudia, soupçonnée, amené sur le sable avec sa ceinture un vaisseau que tous les marins qui le montaient ne pouvaient remuer. Une autre vestale, accusée d'impudicité, prouve son innocence en portant de l'eau dans un crible; une reine de France, également accusée, marche sans se brûler sur des socs de charrue rougis au feu. Jephté et Agamcmnon sacrifient

leur fille. Élie va au ciel sur un char de feu ; Mahomet y monte sur la jument Borak.

Saint Irénée parle, d'après saint Jean, d'une vigne curieuse.

Chaque cep a dix mille branches, chacune de ces branches dix mille plus petites, et chacune de ces petites branches dix mille jets, et chaque jet dix mille touffes de grappes, et chaque touffe dix mille grappes; chaque grappe pressée rend deux cent soixante-seize gallons de vin.

Mahomet, pour n'être pas en reste, parle d'un arbre planté dans la maison qu'il occupera au Ciel; il l'appelle tuba; son tronc est d'or; il étend ses branches de façon qu'il y en ait une dans la maison de chaque vrai croyant. Il porte tous les fruits à la fois, et, entre ces fruits, des viandes rôties ; il a pour feuilles des vestes et des caleçons de soie verle. C'est un très-grand arbre ; le cheval le plus léger partant au galop de son tronc mettrait juste cent ans à sortir de son ombre.

DÉFENSE DES ÊVÊQUES 131

Déjà, sur la terre, Mahomet avait l'habitude d'appeler des arbres, moins beaux, il est vrai, qui venaient lui apporter leur ombre.

Darma, fils d'un roi indien, irrité de ce que ses paupières se ferment malgré lui et l'empêchent d'étudier la nuit, les coupe et les jette à terre; elles germent et produisent deux arbres à thé dont les feuilles infusées empêchent de dormir; la femme de Loth est changée en sel, Io en génisse ; Moïse fait tomber de la manne au désert. Il pleut du blé en Chine sous le règne de l'empereur Ching-Nong. On ne parle pas des morts ressuscites : saint Pierre, Simor l'enchanteur, le sorcier Apollonius y réussissent également. Arion est sauvé par un dauphin ; Jonas passe trois jours dans une baleine ; un esturgeon rapporte un anneau à Polycrate ; un autre poisson, peut-être le même, apporte à saint Pierre une pièce de monnaie pour payer le tribut. Quel est le poisson qui, aux Indes, sortait d'un lac tous les soirs et venait faire des prédications ?

L'empereur Vespasien guérit un aveugle ; Adrien, un paralytique ; Pyrrhus guérissait les maux de rate ; les rois de France, les écrouelles; les rois d'Angleterre, quand ils se disaient rois de France, avaient usurpé cette puissance sur les écrouelles. Les monarques français l'ont-ils encore? Il serait commode et salutaire de n'avoir jamais de crétins auprès de soi.

Heureusement qu'il s'est remis un peu d'ordre dans le monde; le monde cesse d'être plein de fantasmagorie, de praticables, de doubles fonds et de trucs comme une féerie de la Porte-Saint-Martin. Aujourd'hui, il n'y a plus que M. Home, les spirites et les tables tournantes qui contrarient les lois de la physique, de la géométrie et celles du créateur souverain, car je délie MM. Dupanloup, Bonnechose, etc., d'oser parler du miracle de la Salelte.

Pour en revenir à la nécessité d'établir qu'on est d'une nature supérieure, les brahmanes,

DEFENSE l)E$ ÊVÊQUE8 139

pontifes, mages, popes, bonzes, talapoins, druides, curés, fakirs, parsis ne négligent rien, ils racontent :

Brahma, aux Indes, a tiré de lui-même les diverses classes d'hommes : de sa bouche sont sortis les brahmanes, et les soudras (le peuple) de ses pieds.

Aussi le sondra « n'a qu'une mission sur la terre : obéir au brahmane et le servir » .

Moïse, sauvé des eux par miracle, cause avec Jéhovah caché dans un buisson enflammé et reçoit les tables de la Loi tout écrites.]

Manou, fils de Brahma, « l'être existant par lui-même », a composé un livre des lois de Manou et l'a donné lui-même aux premiers brahmanes.

Numa promulgue des lois dictées par une nymphe. Une sibylle vend des livres sacrésà Tarquin.

Le Coran est apporté à Mahomet, feuille par feuille, par l'ange Gabriel, en vingt-quatre visites.

Ainsi, Vedas, Bible, Talmucl, Zend-Avesta, le livre Ming-li-su, les hiéroglyphes, les Quipos, le Pentateuque, le Coran, tout a une origine divine et a été donné aux hommes par Dieu et par l'intermédiaire des prêtres. Il y a à l'appui, pour les uns comme pour les autres, l'assentiment de millions d'hommes. Pour chacun, il y a des traditions constantes, il y a des prophètes, il y a des miracles, il y a des martyrs.

Donc, prêtres, bonzes, imams, brahmanes, évèques, fakirs, etc., sont des hommes d'une espèce supérieure. Ce sont eux qui l'ont dit et qui le disent, et ils en donnent pour peuve des miracles qu'ils racontent.

Ainsi :

Aux Indes, au moins trois mille an? avant notre ère, les brahmanes ont été chargés par- Dieu d'expliquer aux Indiens : « Il n'y a pas au monde de plus grand crime que le meurtre d'un brahmane. Autant le sang d'un brahmane répandu à terre absorbe

de grains de poussière, autant de milliers d'années l'auteur de ce crime restera dans l'enfer, une forêt dont les arbres ont pour feuilles des épées. » (Lois de Manon.)

« Instruit ou ignorant, un brahmane est une divinité puissante. » {filon.'

« Dans quelque détresse que se trouve le roi, il doit bien se garder d'irriter les brahmanes; car, une fois irrités, ils le détruiraient surle-champ avec son armée par leurs imprécations et leurs sacriiices magnifiques. » (Idem.)

« Quel homme désireux de vivre voudrait faire du tort à ceux par le secours desquels, au moyen de leurs oblations, le monde et les dieux subsistent et qui ont pour richesse le savoir divin. » (Idem.)

« Les kchatryas (la classe militaire) ne peuvent pas prospérer sans les brahmanes (la classe sacerdotale). (Idem.)

« En s'unissant, les uns et les autres s'élèvent dans ce monde et dans l'autre. » (Idem.)

» Mais, si un kchatrya (un militaire ou le roi) est insolent envers un brahmane, le brahmane le punira en prononçant contre lui une conjuration magique. » (Lois de Manou.)

« Quand le brahmane possédant les trois Vedas aurait commis tous les crimes, aurait tué tous les habitants du monde, que le roi ne s'avise pas de le tuer ; le brahmane sera tonsuré dans tous les cas où la mort est la peine édictée pour les autres hommes, même dans le cas d'adultère, où le coupable doit être étendu sur un lit de fer rougi au feu. » {Idem.)

« D'ailleurs, les fautes des brahmanes sont suffisamment expiées par les austérités qu'ils s'imposent eux-mêmes. » (Idem.)

Qui a dit cela aux Indiens? Les brahmanes.

Qui a dit cela aux brahmanes? Manou.

Qui a dit que Manou avait dit cela aux brahmanes? Les brahmanes eux-mêmes.

« L'homme qui a imposé silence à un brah-

DÉFENSE DES ÊVÊQUÊS 143

mane ou l'a emporte sur lui dans une contestation doit ne rien manger de tout le jour et se prosterner avec respect devant lui. Que personne ne conteste un point décidé par trois brahmanes vertueux. » (Lois de Manou.)

« La décision d'un seul brahmane versé dans les Vcdas est une loi. » {Idem.)

Les prêtres indiens sont les inventeurs de la profession , ils ont donné l'exemple et le modèle. On les a partout suivis, souvent atteints, parfois dépassés. Nous serons sobres de détails qui seraient trop semblables.

Les prêtres égyptiens donnaient des ordres aux rois, même celui de mourir. Ils avaient à eux la troisième partie des biens-fonds de TÉtat.

Calchas, le prêtre grec, ordonna à Agamemnon,le roi des hommes, £vaÈj 6v8pïïv, comme l'appelle Homère, de tuer sa (ille, et il se fit un plaisir de la tuer lui-même.

Voici saint Pierre, évêque de Home et premier pape, ïl est remarquable qu'aucun de ses

successeurs n'ait pris son nom. Est-ce par respect et par humilité?

Mais ils n'ont pas reculé devant le nom d'un autre apôtre et d'un évangéliste, Marc.

Ils n'ont pas reculé devant le nom de Jean le Baptiseur, « un prophète, et plus qu'un prophète », selon Jésus-Christ.

Il y a vingt-trois papes du nom de Jean, c'est même le nom le plus fréquemment adopté.

Est-ce parce que Pierre était un homme de rien, un pêcheur?

Toujours est-il que son seul titre pour être pape, litre qui est uniquement celui de tous ses successeurs, est que Jésus lui a dit en hébreu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église, » que l'on a traduit en latin suspect par : Pèlrus es, et super hanc petram œdifieabo Ecclesiam meam.

Or, il faut que je dise ce qui m'a souvent inquiété depuis la première fois que j'ai lu ce récit.

DÉFENSE DES ÉYÈQUES H5

Pourquoi ce jeu de mots? Existe-il, oui ou non, en hébreu ?

S'il existe, je regrette qu'un Dieu l'ait réellement commis.

S'il n'existe pas, par quelle insolence le lui préte-t-on ?

Que le lecteur n'oublie pas que notre but est la défense des évoques, c'est-à-dire la preuve qu'ils ne peuvent agir et parler autrement qu'ils ne font ; que les prêtres de tous les temps et de toutes les religions auraient agi et parlé comme eux et feraient encore de même.

Le point important pour l'installation du sacerdoce est de bien établir que les brahmanes, imams, popes, santons, fakirs, évêques talapoins,etc.,possèdentlesclefsduCieletderEnfer,

Uô LES GAIETÉS ROMAINES

qu'ils y assignent des places à leur gré. Ils donnent en effet la géographie de la maison de Dieu et de la maison de Satan. Élie, Mahomet sont allés au Ciel ; Énée, Orphée et sainte Thérèse sont descendus dans l'Enfer, et celle-ci raconte, entre autres détails, qu'il y règne une puanteur affreuse.

En échange des félicites immortelles dont ils disposent, ils ne vous demandent qu'un peu de vos félicités terrestres, fragiles et destinées à la pourriture. Mais, comme ils ont remarqué que l'homme obéit plus à la crainte qu'à l'espoir et à la reconnaissance, ils ont particulièrement soigné la description des enfers et des supplices, . tandis que presque tous les ciels n'ont é(é qu'ébauchés et médiocrement réussis, sauf celui de Mahomet, où ont lieu d'immenses et éternelles ripailles. Les enfers sont, en général, au centre de la terre, et les cieux sont supposés cachés par cette apparente voûte de saphir qui est leur planche]'.

Notre globe terrestre est unique et compose l'univers; le soleil, qui n'a d'autres fonctions que de l'éclairer, peut être arrêté dans sa marche par Josué, ou s'absenter pendant douze heures après l'accident de Phaéton, ou reculer au festin d'Atrée, ou sur l'ordre d'Isaïe {lièges, liv. V). La lune et les étoiles sont des ornements, une simpie illumination, des lampes resplendissant h la voûte de saphir.

Bonzes, imams, popes, fakirs, druides, évoques, muphtis, etc., mettent donc en actions le ciel et les éternelles félicités. C'est par pure bonté qu'ils veulent bien vous en céder, en échange de quelques-uns de vos biens terrestres et périssables, qui au fond ne leur inspirent que du mépris. Qu'est-ce que des villes, des palais, de l'or, des pierreries? De la boue et des pierres. S'ils les acceptent, c'est pour ne pas vous humilier, comme vous recevez avec bienveillance une paire de bas qu'une vieille servante de la famille \ous a tricotés, ou un petit

coquillage que votre enfant a ramassé au bord de la mer. Vous savez qu'ils ne tiennent à rien des choses de la terre. Les brahmanes exercent de telles austérités, qu'elles sont réputées pouvoir expier les plus grands crimes s'ils en commettaient. Les apôtres de Jésus ont reçu l'ordre de s'en aller par le monde « n'emportant qu'un bâton et des sandales (paëSov j/.ovov x«i (TavSaXia). « Saint Simon Stylite ne mangeait qu'une feuille de chou par semaine, — le dimanche. — Les prêtres de toutes les religions se font un plaisir presque autant qu'un devoir des longs jeûnes et des privations de toute nature.

On lit dans le quatrième concile de Carthage :

« L'évoque doit avoir son petit logis près de l'église. Sa table doit être pauvre, ses meubles de vil prix. »

Et, au premier concile de Milan :

« Il n'y aura à la table des évèques que la soupe, le bouilli, un plat de laitage, deux plats de fruits. »

DÉFENSE OFS ÉYÊQUES 149

Cependant, il se fait graduellement quelques changements qui améliorent le sort des prêtres; on commence à se rapprocher des brahmanes, qui se chargent eux-mêmes, par des austérités préventives, de punir les crimes qu'ils pourraient commettre.

En effet, le concile de Tribur (895) ordonne que les procès entre prêtres et laïques seront jugés par les évêques.

Celui de Trente (1562) dit :

a Les clercs coupables saisis par les magistrats seront renvoyés à l'évêque sans éclat et avec les égards dus à la sainteté de leur état. »

Le concile de Mayence (887) avait dit déjà :

« Un évêque ne peut être condamné que sur la déposition de soixante et douze témoins sans reproche ;

» Un prêtre, sur la déposition de quarantedeux ;

» Un diacre, sur la déposition de vingt-six, et ainsi des ministres inférieurs à proportion. »

Combien s'est-il jamais commis de crimes devant soixante et douze personnes irréprochables ? Ces personnes, qui n'auraient aucune excuse pour l'avoir laissé commettre, ne seraient plus irréprochables !

Et le concile de Worms (868) :

« Si l'on accuse un évêque ou un prêtre de quelques crimes, il se purgera en disant autant de messes qu'on lui aura imputé de crimes. »

Cette fois, c'est mieux que les brahmanes.

Les conciles ne négligeaient pas les petits délails pour améliorer le sort des pauvres prêtres.

L'eucharistie, comme on sait, a plusieurs fois changé de forme; mais, sous toutes les formes, le pain et le vin, ou le pain seul, contiennent non métaphoriquement ni spirituellement, mais réellement et physiquement, « Jésus tout entier, c'est-à-dire sa divinité, son âme, son corps, sa chair et son sang » . Pendant très-longtemps, on a communié sous les deux espèces; on donnait un morceau do pain consacré, puis on of-

DÉFENSE DES ÉYÊQUES ir.1

irait le calice, où chacun buvait une gorgée de \in également consacré; cet usage était encore en vigueur du temps de saint (irégoire de Tours , c'est-à-dire à la fin du vie siècle ; il lui succéda l'usage de boire « le sang précieux », c'est-à-dire le vin, avec un chalumeau dont un bout trempait dans le calice et l'autre était dans la bouche du communiant; ensuite on donna simplement un « morceau de pain trempé dans le sang précieux » ; mais ce dernier usage ne fut pas universel, je crois même que des papes et des conciles le condamnèrent.

Une question souvent agitée fut celle du vin : K1 vin devait-il toujours être rouge? devait-il être étendu d'eau, et, dans le cas de l'affirmamative, dans quelle proportion l'eau devait-elle entrer?

Il fut décidé qu'on peut consacrer avec du vin de toutes les couleurs, rouge, blanc, couleur de topaze comme le vin de Madère.

Le vin doit être étendu d'eau; mais, si le

prêtre oubliait l^eau, la consécration serait néanmoins valable.

Le concile de Tribur a donné l'explication de l'eau : «L'eau représente la fragilité du peuple.»

Et, « quelque grande que soit la fragilité du peuple, comme elle l'est moins que la majesté du sang de Dieu figuré par le vin, on mettra dans le calice deux tiers de vin et un tiers d'eau ».

C'est dans ce même concile de Tribur (895) qu'il fut décidé qu'on ne se servirait plus de calices de bois. Une remarque singulière, c'est que le canon 19 de ce concile rapporte comme venant de saint Boniface, évèquc et martyr, une appréciation que l'on a coutume d'attribuer à quelque spirituel mécréant, en la changeant quelque peu; on sait la locution proverbiale : « Crosse de bois, évèque d'or; crosse d'or, évêque de bois. »

Eh bien , les pères du concile de Tribur décident que, «nonobstant l'opinion de saint Boni-

face, évèque et martyr, qui, interrogé à ce sujet, avait dit : Quondàm sacerdotes aurei ligneis calicibus utebantur, etc., mine statuïmus ut deinceps, etc. (autrefois, des prêtres d'or se servaient de calices de bois; aujourd'hui, des prêtres de bois se servent de calices d'or) ; néanmoins, nous avons décidé qu'aucun prêtre n'osera désormais, etc. »

Le pape est infaillible comme le brahmane.

Alexandre III (concile de Latran) défend aux archevêques de se faire accompagner de plus de cinquante chevaux pour visiter leur diocèse, et aux évéques par plus de trente.

Ce même concile de Latran, canon II, traite assez mal les monastères de filles.

« Les clercs, dit-il, constitués dans les ordres sacrés qui ont chez eux des femmes notées d'incontinence, les chasseront. »

« Seront punis ceux qui sans cause nécessaire fréquenteront les monastères de filles. »

r,î LES GAIETÉS ROMAINES

C'est Samuel le prophète juif qui avait inventé d'oindre les rois. Le roi non oint n'était pas roi ; donc, c'est le prêtre qui faisait le roi. Etienne III oint Pépin ; on n'aborde le pape qu'en baisant sa mule.

Les papes excommunient les rois et les empereurs, et donnent leurs États à d'autres princes. Alexandre III met le pied sur le cou de l'empereur Frédéric Barberousse.

Au concile de Plaisance (1095), Urbain II accorde à Philippe Ier, roi de France, jusqu'à la Pentecôte pour lui rendre raison de son divorce avec Berthe. Ce terme passé sans que le roi ait obéi, le pape l'excommunie et met le royaume en interdit.

Huit fois en deux cents ans, les papes envoient les princes et les peuples chrétiens massacrer les mahométans, et se faire beaucoup plus massacrer par eux. Alexandre VI s'amuse. On torture et on brûle des hérétiques, c'est-à-dire ceux

DÉFENSE DES ÉVÉQUES 1S5

qui ne tombent pas d'accord sur des énigmes et des logogriphes variés sur les deux natures, les deux volontés, la substance, la présence de Jésns-Christ, etc., etc.

Un seul exemple :

Concilede Constantinople(l lt>G). « La nature humaine et la nature divine de Jésus-Christ sont l'objet d'une seule adoration avec le Verbe. La chair du Seigneur, élevée par l'union hypostatique à la souveraine dignité, est assise avec lui sur le trône à la droite du Père. » Anathème à tous ceux qui ne penseront pas ainsi. (Textuel.)

Jean XXIII préside le concile de Constance avec l'empereur Sigismond. Jean Huss, appelé pour défendre ses principes, vient avec un saufconduit de l'empereur Sigismond, ainsi que Jérôme de Prague, son disciple. On les emprisonne, on les condamne, et on les brûle vivants devant l'empereur. Pendant ce même concile, le brûleur Jean XXIII, « accusé de schisme, de simonie et d'autres crimes énormes, se sauve

15G LES GAIETES ROMAINES

pendant la nuit déguisé en postillon. Il est déclaré atteint et convaincu d'avoir scandalisé l'Europe par ses mauvaises mœurs ».

A chaque pas dans l'histoire des conciles, on voit renouveler infructueusement les blâmes contre les mœurs du clergé.

Le premier concile de Nicée :

« S'élève contre les femmes demeurant avec les ecclésiastiques sous divers prétextes et divers noms : sœurs agapètes, sœurs adoptives, compagnes, amies spirituelles, et femmes sous-introduites. »

Concile de Londres (1402) :

« Défense aux archidiacres, prêtres, etc., d'épouser des femmes, ou de retenir celles qu'ils ont déjà.

» Défense aux prêtres de célébrer la messe tant qu'ils garderont leurs femmes. »

Concile de Poitiers (1078) :

« Défense aux prêtres, aux diacres, etc., d'avoir des concubines.

t> Les enfants des prêtres et les autres bâtards ne pourront être promus aux ordres sacrés, à moins qu'ils ne se fassent moines. »

Concile de Rome (1059) :

« Défense à tout prêtre qui, depuis la constitution du pape Léon IX, aura pris une concubine, de célébrer la messe. »

Concile de Rouen (1128) :

« Tout prêtre qui ne renverra pas sa concubine sera privé de son église. »

Concile de Londres (1127) :

« Ordre de chasser des paroisses les concubines des prêtres et des chanoines. »

Concile de Latran :

« Défense d'entendre les messes des prêtres concubinaires.

» Défense à certaines prétendues religieuses de continuer leur genre de vie. »

Concile de Londres (1175) :

« Les clercs dans les ordres sacrés qui, avertis trois fois, ne veulent pas chasser leur concubine,

seront privés de tout bénéfice ecclésiastique. »

Concile de Paris (1242) :

« Défense aux religieuses d'avoir auprès d'elles des clercs et des serviteurs suspects. »

Quatrième concile de Latran :

v< Les enfants des chanoines, surtout les bâtards, ne pourront posséder. des canonicats dans les mêmes églises où ces chanoines en ont. »

Concile d'Ecosse (1225) :

« Refus d'admettre les concubines des clercs à l'eau bénite et au baiser de paix. »

Concile de Londres (1237) :

« Les clercs concubinaires seront suspendus de leur office, et, s'ils ne quittent leurs concubines dans un mois, ils seront privés de leurs bénéfices. »

Concile de Trêves (1238) :

« Défense aux femmes de passer la nuit dans un lieu habité par des moines ou des chanoines réguliers.

» La dernière place au chœur à tout religieux

ou religieuse qui aura commis le péché de la chair. »

Concile de .Cognac (1258) :

« Les prêtres qui, avertis, gardent leurs femmes suspectes , encourront l'excommunication. j>

Concile de Vienne en Autriche (1267) :

« Les clercs seront privés de leurs bénéfices s'ils ne renvoient leurs concubines dans l'espace d'un mois. »

Concile de Bude (1279) :

« Les clercs qui tiennent des femmes chez eux seront excommuniés s'ils ne les chassent dans trois mois. »

Concile de Cologne (1280) :

« Les prêtres qui ne chasseront pas leurs concubines dans dix jours seront excommuniés. »

Concile de Cologne (1310) •

« Peines contre les prêtres concubinaires et corrupteurs de religieuses. »

Concile de Valladolid (1322) :

1G0 LES GAIETES ROMAINES

« Peines contre les clercs concubinaires incorrigibles. »

Feuilletons plus vite et passons-en beaucoup.

Le concile de Trente (1543 :

« Voyant les mœurs extrêmement dépravées du clergé, etc. »

L'Église a beaucoup varié au sujet des femmes.

Le concile de Jérusalem, an 51 :

« Défend aux évoques de renvoyer leurs femmes. »

Le concile de Saragosse (691) :

« Défend aux évoques d'habiter avec leurs femmes. »

Terminons par ceci :

Concile de Lillebonne (1080) :

« Par un abus énorme, mais trop ordinaire, certains évêques permettaient aux curés d'avoir des concubines moyennant une certaine somme par forme d'amende. »

Et, dans un autre ordre d'idées :

« Les marmitons de l'évêque de Vienne avaient établi un impôt sur le mariage, et ses domestiques assuraient contre la pendaison les bandits, dont ils partageaient les profits. (Abbé de Mably.)

Concile de Toulouse (1129) :

« On permet aux seigneurs et à leurs officier? de pendre les hérétiques sur les terres des autres. »

Concile de Mayence (1233) :

« Les corps et les os de ceux que l'on saura après leur mort avoir été hérétiques seront déterrés. »

Ces quelques faits, qu'il serait facile de multiplier à l'infini pour un homme qui ne serait pas au bord de la mer, presque sans livres, ont pour but de montrer les papes, les évêques, etc., maîtres absolus du monde chrétien, comme les prêtres d'Isis en Egypte, les brahmanes dans les Indes, les druides dans les Gaules, comme tous les prêtres partout.

Or, cette puissance est fondée sur des traditions, sur des livres, sur des miracles attestés par ces traditions et par ces livres. Ces livres : Véda, Bible, Zend-Avesla, Talmud, Coran, Pentateuque, hiéroglyphes, tables de la Loi, Quipos, livres sibyllins, etc., ont été écrits à des époques où les brahmanes, les docteurs de la loi, les muphtis, les évêques, les hiérophantes, les fakirs, etc., seuls savaient lire et écrire. De sorte que ce sont eux-mêmes qui affirment les miracles et les traditions sur lesquels leur pouvoir est assis.

Les divers prêtres des diverses religions s'étaient fait des loisirs en vivant d'aumônes sollicitées, de prémices de dîmes exigées."

Concile de l'Isle en Provence (1188) :

« Défense de transporter le blé avant que la dune soit levée. »

Concile de Bordeaux (1054) :

« Privation de la sépulture pour les laïques qui ne payent pas à leurs curés ce qui leur est dû. »

DÉPENSE MES ÊVÊQUÉS i ;

Ces loisirs leur permettaient d'étudier et de

devenir plus savants que leurs contemporains, ce qui n'arrivait souvent qu'à savoir un peu plus que ceux qui ne savaient rien, et souvent à savoir un peu plus d'erreurs.

Certaines^ communautés religieuses firent des travaux et compilations souvent suspects d'altérations et d'interpolations qui sont restées proverbiales, mais quelquefois sérieux et intéressants.

On dit encore « un travail de bénédictin ».

Savez-vous aujourd'hui ce que c'est qu'un travail de bénédictin? Je vais vous le dire.

Il est une liqueur célèbre, depuis assez longtemps déjà, composée par les chartreux : elle est agréable et fort chère ; les chartreux sont moins célèbres aujourd'hui par leurs austérités que par la chartreuse verte ou jaune.

Les trappistes, autrefois rivaux des chartreux en macération, se sont faits leurs rivaux en liqueurs de table : ils ont inventé et annoncent dans

les journaux la trappistine, pour lutter avec la chartreuse; et les bénédictins de Fécamp emploient aujourd'hui leurs studreux loisirs à la fabrication de « la bénédictine » annoncée à la quatrième page des journaux comme « la meilleure et la plus agréable des liqueurs de table ». Revenons aux temps antérieurs.

Les brahmanes, les docteurs de la loi, les imams, les évoques, les talapoins, entourèrent cette science bégayante des premiers temps , de mystères, de brouillards sacrés , etc. Que d'efforts héroïques, pour sauvegarder « la sainte ignorance » des peuples,c' est-à-dire la puissance, la richesse, le patrimoine des brahmanes, druides, fakirs, etc., etc., khans, doges, sultans, etc.

On lit dans les lois de Manon :

« Tous les livres postérieurs aux Yédas sont inutiles et mensongers. »

Concile de Carthage :

« La science enfle. »

Lois de Manon : « Le livre de Mauou doit être enseigné aux disciples des brahmanes, mais jamais à d'autres. »

« L'étude des trois Védas dure trente-six ans. »

« Les caractères de la langue chinoise sont au nombre de quatre-vingt mille. »

(Le père de Mailla, Pékin, 1725.)

Concile de Toulouse (1129) :

Défense aux laïques d'avoir les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament; on leur permet seulement le Psautier et les heures de l'office de Marie; encore ne doivent-ils pas être en langue vulgaire.

Celte prohibition est renouvelée dans les mômes termes par un autre concile de Toulouse, en 1229.

Ce serait une curieuse histoire que celle de la guerre faite aux livres. Je lis dans un ouvrage d'un fervent catholique que, « à cause de la rareté et de la cherté des parchemins, les grecs chrétiens, dans les siècles d'ignorance, raclaient l'écriture des anciens manuscrits pour y transcrire des livres d'Église, ce qui fit disparaître plusieurs excellents ouvrages grecs dont on peut lire encore quelques mots et même des lignes entières mal raturées. »

Le clergé fut tantôt pour Aristole, tantôt contre lui.

Au commencement du xuu siècle, les péripaléticiens ou partisans d' Aristole se divisèrent en réalistes nominaux.

De la dispute, on passa aux combats sanglants et meurtriers.

Par une ordonnance datée du Senlis, 1er mars 1453, on fait enchaîner dans les bibliothèques les livres des nominaux.

Le concile de Paris avait fait défendre la lec-

DÉFENSE DES ÊVÊQUES 161

turc d'Aristote en 1201), et l'ait brûler ses livres; mais, en 1366, Urbain V permit la lecture d'Aristote à l'université de Paris, sauf la Physique.

Ramus ayant attaque la doctrine d'Aristote, François 1er, par lettres patentes du 10 mai 1543, lui fait très-expresses défenses d'user de médisances envers Aristote, et supprime les livres de Ramus, qui fut assassiné à la Saint- Barthélémy.

En 1601, la lecture d'Aristote est enjointe par l'université de Paris.

En 1624, la faculté de théologie fait rendre par la Sorbonne un décret qui bannit ceux qui attaquent Aristote et défend, sous peine de la vie, de l'attaquer à l'avenir.

Parlerons-nous des prêtres égyptiens, de leur écriture sacrée, de leur mystérieuse initiation, des mystères des prêtres de Cybèle, de ceux des prêtres de Gérés, pour la divulgation desquels la mort était à peu près inévitable ? Les

prêtres grecs faillirent faire lapider le poëte Eschyle pour une allusion à ces mystères.

Les prêtres égyptiens s'étaient réservé la médecine. Ceux qui s'avisaient de l'exercer en dehors d'eux étaient obligés de traiter les malades d'après les prescriptions des livres sacrés ; s'ils s'en écartaient et si le malade mourait , ils étaient eux-mêmes mis à mort comme meurtriers.

En France, la médecine fut longtemps exercée uniquement par les clercs et par les moines. Il y a eu trois papes médecins : saint Eusèbe, Jean XXII et Paul II.

Concile de Toulouse (1229) :

Les médecins suspects d'hérésie ne pourront exercer.

Quatrième concile de Latran (1215) :

Lorsqu'un malade fera venir le médecin, il l'avertira, avant de lui rien ordonner pour le rétablissement de sa santé, de pourvoir au salut de son âme.

DÉFENSE DES ÉVÈQUES it9

Concile de Narbonne :

Les médecins engageront leurs malades à se confesser tout d'abord.

Concile de Cambrai :

Ordre aux médecins d'avertir leurs malades de se confesser sous peine de les abandonner.

Concile de Malines (1570) :

« Aucune nourrice ne pourra exercer sans un certificat de catholicité. »

Concile de Cambrai (1 56o) :

Les maîtres d'école ne liront à leurs écoliers que des livres approuvés par l'évêque.

Concile de Cambrai (1463) :

1° Une sera point permis aux libraires et aux imprimeursde vendre et défaire venir des livres sans qu'ils en aient fait approuver le catalogue par qui de droit, et les magistrats les obligeront de faire, tous les ans, leur profession defoi selon la doctrine du concile de Trente, et de promettre obéissance au saint-siége.

2° Les évéques, les curés, les prédicateurs ex-

termineront tous les livres de magie et de divination.

N. B. On appelait livres de magie tous les livres qui déplaisaient.

Le pape Innocent V fut le principal auteur d'une loi du 25 janvier 40d, De maie fie, et maihematic, qui bannit de Rome et de toutes les villes (de partout probablement) les mathématiciens (mathematicos) qui ne feraient pas profession de foi catholique et ne brûleraient pas leurs écrits erronés en présence des évèques.

Longue serait la liste des livres brûlés.

On a brûlé Voltaire, on a brûlé Uousseau, on a brûlé Bayle, et tant d'autres !

On les brûle encore quelquefois dans quelques petites villes de province, mais à huis clos, par l'instigation de quelque confesseur.

Le public aime les livres brûlés, dit Vol (aire.

On a accusé certains libraires habiles d'employer l'intrigue el même la corruption pour

DÉFENSE DES ÉVÊQUËS ni

faire mettre à l'index et faire brûler certains livres dont ils ne pouvaient se défaire.

Ainsi, il y a eu des écrivains qui travaillaient pour la brûlure. 11 y en a encore qui donnent à leurs ouvrages une odeur de brûlé pour en faciliter la vente, comme on donne aux vins communs un bouquet factice de bordeaux ou de bourgogne.

La brûlerie et l'index sont devenus ridicules et inefficaces depuis qu'on ne peut plus détruire un livre en en brûlant quelques copies manuscrites, depuis surtout qu'on ne-peut plus brûler l'auteur avec le livre.

Il était commode de réunir à la fois les avantages, les profits et les honneurs de la science, de dire au peuple comme le médecin malgré lui de Molière :

— Savez-vous le latin ?

— Non.

— Eh bien : Cabricias arci thuram catalamus singulariler, nominativo .

— Que répondez-vous à cela ?

— Rien.

— Eh bien , croyez-nous donc, nous qui gavons !

On raconte une histoire qui n'est pas moins comique d'un curé en discussion avec ses paroissiens pour savoir si c'était à la fabrique ou aux paroissiens de faire paver l'église.

Il entraîna le conseil municipal en disant :

« Jérémie a tranché la question en ma faveur. Il a dit :

Paveant Mi et ego non paveam. (Qu'ils pavent, eux; moi, je ne paverai pas.)

Disons pour les lectrices que les autres traducteurs de Jérémie disent :

« C'est à eux d'avoir peur et non à moi. »

Précisons :

Brahmanes, popes, imams, druides , fakirs, évoques, talapoins, etc.;

Rois, încas, doges, hetmans , sultans, empereurs, podestats, etc.,

Ont été d'accord de tout temps qu'il faut conduire les peuples en rond comme les mulets attelés aux norias pour faire monter de l'eau, et que, comme aux mulets, il faut leur boucher les yeux ou même les leur crever, comme en usaient les Scythes, ce qui a l'avantage d'être définitif.

Donc, les brahmanes, les druides, les popes, les évèques, les imams ne peuvent marcher avec la science moderne, qui contredit les livres, les traditions et les miracles sur lesquels leur puissance est fondée. Ces livres ne peuvent être modifiés, perfectionnés, car ils ne peuvent s'être trompés , ayant été écrits , dictés et envoyés par Brahma, par Jéhovah, par Teutatès, par Odin, par l'ange Gabriel, par Apollon, etc. Il est donc naturel que les évèques d'aujourd'hui veuillent arrêter la science qu'ils ne peuvent suivre. Ils sont certes de bonne foi et convaincus de la religion qu'ils professent. C'est incontestablement la vraie, la seule vraie religion que celle

qui vous donne cent mille livres de rente, fait

qu'on vous appelle monseigneur, et qu'on vous baise la main en baisant votre anneau, comme on baise la mule du pape, au nom d'un Dieu qu'eux-mêmes racontent avoir vécu et être mort humble et pauvre.

Mais ils reprochent à la science moderne de faire des athées, et, en cela, ils se trompent ou ils veulent tromper.

On a dit avec raison : un peu de philosophie éloigne de Dieu, beaucoup de philosophie y ramène. Cela a besoin d'être expliqué, je l'explique.

La science est une partie de la philosophie. • Un peu de science ! et les excès des druides, brahmanes, fakirs, etc., nous ont éloignés non de Dieu, mais du Dieu sanguinaire qui accepte les sacrifices humains, c'est-à-dire de Teutatès, d'Osiris, de Zeu?, de Jûhovah, du Dieu de l'inquisilion, des bûchers et des tortures, du Dieu ne la Saint-Barthélémy; du Dieu de la révocation de redit de Nantes, du Dieu de la peisécu-

DÉFENSE DES ÊVÊQUES 173

tinn, de la haine, de l'ignorance, de l'abrutissement; du Dieu au nom duquel on a versé cent fois plus de sang que pour tous les faux dieux de l'antiquité, qui se contentaient presque toujours du sang des animaux ; du Dieu qui passe mesquinement son éternité à écouter aux portes ce qu'on dit et ce qu'on pense des divers logogriphes inventés par les prêtres, et qui dévore comme le Sphinx ceux qui ne les devinent pas ; du Dieu qui restreint sa sollicitude à un pays, sorte de Dieu de province dont l'injustice aurait donné aux autres pays le droit d'avoir aussi leurs dieux.

Oui, un peu do science nous a éloignés de ce Dieu, mais les progrès de la science nous ont amenés à un Dieu tout-puissant, c'est-à-dire bon et juste, au Dieu de l'univers agrandi à nos yeux par cette science, par cette science qui nous a fait découvrir avec les télescopes des myriades de mondes probablement habités, et avec le microscope des myriades d'êtres vivants.

en nous donnant la conviction que ces bornes si prodigieusement reculées ne sont que celles de la faiblesse de nos organes et de nos instruments, et nullement celles de la nature et de la puissance divine.

La science, en augmentant notre admiration pour l'œuvre du Créateur, nous démontre que les lois de la nature sont un plus grand miracleque les prétendus prodiges qui viendraient puérilement et momentanément déranger ces lois, et que l'eau des fleuves et des rivières mérite plus d'admiration que le tour enfantin de l'eau changée en vin.

La science el la philosophie nous ont amenés à un Dieu auquel nous ne nous permettons d'assigner ni la forme ronde comme faisait Zenon, ni la forme triangulaire comme le pensait Platon, un Dieu auquel nous n'avons l'audace de donner la figure ni d'un bœuf, ni d'un crocodile, ni d'un agneau, ni d'un dragon, ni d'un pigeon; nous ne savons pas s'il a quatre bras comme

DÉFENSE DES ÊYÊQUES 177

Sudra, ou cinq tètes comme Shiva ; nous ignorons, combien il a de natures, combien de volontés, combien d'essences.

Nous savons qu'il est, nous n'en savons pas davantage.

De même qu'en regardant le soleil, on voit danser devant les yeux éblouis une foule de petites étincelles blanches, il vient danser, devant les yeux de l'esprit qui se fatigue à certaines contemplations, des myriades de saugrenuités.

Nous ne savons rien de plus; mais, comme Vendredi, nous regardons, nous étudions, et, le cœur plein, nous levons nous les yeux vers l'espace infini et nous admirons.

Encore un peu de temps et les brahmanes, les druides, les marabouts, les talapoins, les imams, etc., les czars, les sultans, les khans, etc., n'auront plus le pouvoir de diviser et de séparer les peuples et les hommes.

Et l'avenir appartient à lapins grande Église,

à une Église sans murailles el snns parte, ayant pour voûte l'azur de l'éther.

Et pour vous, messeigneurs les évoques que je viens de défendre, vous n'avez que deux partis a prendre.

TI y en a bien un troisième, c'est celui que vous prenez :

Rêver un retour au passé, et revenir à la rescousse quand l'occasion vous semble favorable, compter sur des hasards et des expédients comme ceux qui, avant vous, attendirent que Louis XIV, devenu vieux, épousât une vieille bigote qui s'arrangea avec eux pour lui inspirer la peur du diable et faire révoquer l'édit de Nantes.

Se cramponner au pouvoir temporel comme fait Pie IX, qui aurait pu peut-être commencer une nouvelle ère pour la papauté en renonçant à ce pouvoir temporel dont le moindre défaut est qu'il n'existe pas, et de qui l'histoire aurait dit : « Il renonça à tout ce que n'avaient pas eu

saint Pierre, son prédécesseur, et Jésus-Christ, son Dieu. » Au lieu qu'elle dira : « Pie IX : C'est sous ce pape, et pour défendre son pouvoir et ses revenus, qu'on fh à Rome le premier usage d'une arme meurtrière qui tuait beaucoup plus de monde et de beaucoup plus loin. » Qui sait si l'histoire même ne lui fera pas un surnom de cette arme? et de même que Jean II fut surnommé Mercure^ Grégoire Ier Grégoire le Grand, s'il n'est pas à craindre pour Pie IX de voir le nom de Chussepul accolé à son nom par la postérité?

Et notez que le premier pape qui aurait fait vœu de pauvreté aurait été le plus riche de tous, du moins pendant un temps.

Ne vous y trompez pas trop : les chefs d'État ne s'associent plus à vous; ils se servent, comme instrument, du reste de votre puissance, et ceux que vous prenez pour vos plus ardents partisans sont des enrichis qui, n'ayant renversé les abus de la noblesse que pour les conquérir, veu-

lent avoir les mêmes loges à l'Opéra et les mêmes chaises à l'église.

Ou bien, messeigneurs, couvrez-vous la tète de cendres, jeûnez pendant quarante jours; retirezvous dans le petit logis pauvrement meublé que vous avez sans doute près de l'église, comme vous l'ordonne le concile de Ctffthage. Là, priez avec larmes et gémissements, comme l'ordonne le concile de Tolède (633), et obtenez de faire un miracle, un seul, mais qui sera contrôlé par la science; ressuscitez le moindre mort; arrêtez le soleil de trois secondes; et ne nous dites pas :

• — Point de miracles pour cette génération méchante !

Car on vous répondrait que les juifs, pour qui il en a été tant fait, ne valaient pas mieux que nous, et que, plus notre génération est mauvaise, plus elle a besoin d'un remède énergique.

Si vous ne réussissez pas ou si vous n'es-

DÉFENSE Di:s ÉVÊQUES 181

sayez pas, il vous reste à profiter de la profonde indifférence qui fait qu'on ne vous cherche pas, qu'on ne vous discute pas, tant que vous n'êtes pas agressifs. Il vous faut imiter ces vieilles femmes, ces douairières qui vont encore dans le monde, cossùment parées, fardées, décolletées, chargées de diamants et de pierreries, saluées avec civilité par tout le monde, mais formant avec résignation une tapisserie qu'on ne tarderait pas à trouver trop encombrante si elles exigeaient qu'on les fit danser et qu'on leur contât des douceurs.

Ainsi, j'ai fini d'établir que messeigneurs les évèques, qui ont tant parlé et tant écrit depuis quelque temps, sont dans leur rôle, ne pouvaient faire autrement, et que les prêtres de tous les temps et de toutes les religions ont fait comme eux et feraient encore comme eux.

Rendons à César ce qui est à César.

On a fait de ce temps-ci un épouvantait de ce nom de rouges, en s'en servant indûment pour désigner le peuple ou une partie du peuple.

On s'est beaucoup moqué de feu Komicu, lorsque, étant préfet, il déclara la guerre aux hannetons; je fus le seul en ce temps-là à prendre sa défense et à ne pas rire. Malheureusement, je fus presque le seul à rire quand il publia le Spectre rouge. Je fus le seul à constater que, de même que dans le nez et la tète d'un roi assyrien, je ne sais plus lequel, qui avait attaqué les Juifs,

il était entré un moucheron qui lui avait mangé la cervelle, il s'était introduit quelque hanneton vengeur dans la cervelle de Komieu.

Nous allons démontrer aujourd'hui que les guerres, les luttes, les massacres, les perfidies, les crimes et les sottises de toute sorte qui composent l'histoire ont eu pour but de se disputer « le rouge ».

Les plus anciens livres que l'on connaisse sont les livres indiens et chinois. Nous y trouvons déjà le rouge, la pourpre, comme marque de la puissance souveraine. Il est dit dans le Lung-yu, deKhoung-tseu, que les missionnaires nous ont habitués à prononcer Confucius :

« Il ne portait pas de vêtements avec des parements pourpres, il ne faisait pas ses vêtements d'étoffe rouge ou violette. »

Il disait : « Je hais la couleur violette, c'est une pourpre hypocrite. »

Il est bizarre que le violet soit devenu dans le

monde moderne le deuil des rois, l'hypocrisie de la pourpre.

Une des plus anciennes mentions de la pourpre s'applique aux temps fabuleux.

« Minos, dit Ovide, assiège la ville d'Àlcatlioiis que Nisus tient sous sa puissance; sur la tète vénérable de ce roi, au milieu de sa blanche chevelure, brillait de l'éclat de la pourpre un cheveu, auquel le salut de son empire était attaché. »

Scyila, sa fille, éprise de Minos, arrache le cheveu pendant le sommeil de Nisus, et le livre à son ennemi.

Tibulle prétend que ce n'est pas vrai, et que c'est inventé par les poètes. Ce sont les vers, ditil, qui ont créé le cheveu rouge de Nisus. Carmine purpureo est Nisi coma.

Nous trouvons la pourpre à chaque page dans la Bible, comme appartenant a la souveraine puissance.

Exode : « Et tu feras un voile d'hyacinthe,

m kES (JAIETÉS ROMAINES

d'écarlate et de cramoisi semé de chérubins, séparant le lieu saint du lieu très-saint. »

« Tes lèvres, dit le roi prophète à la Sunamite, sont comme un fil teint en écarlate. »

La grande Babylone est figurée dans l'Apocalypse par « une femme vêtue de pourpre et d'écarlate ».

On lit dans un évangile attribué à Jacques le Mineur que « Marie filait de la pourpre pour faire un voile dans le temple lorsque l'ange lui apparut ».

Le riche de la parabole de Lazare « est vêtu de pourpre ».

Les apôtres Matthieu et Marc disent qu'on couronna Jésus d'épines et qu'on le couvrit d'un manteau roy 1 : « d'écarlate » , ci i t 3Ialhieu; « de pourpre », dit Marc.

Luc et Jean n'en parlent pas.

Il y avait des hommes chargés de mettre du rouge à Jupiter et à quelques autres dieux, à certaines fêtes.

Le jour de l'expiation, d'après le Lévitique, on amenait au grand sacrificateur deux boucs semblables; l'un devait être sacrifié au dieu des Juifs, comme on le sacrifiait àPriape; l'autre aevait être lâché libre dans la campagne, le sort en décidait; celui qui devait être lâché était appelé Azazel ou Apopompée, disent presque tous les auteurs; je préférerais Apotropée, que dit je ne sais plus lequel, dont le sens grec est clair : « qui détourne ». En effet, le grand prêtre faisait une confession de toutes les iniquités d'Israël, en déchargeait le peuple, et en chargeait le bouc, le bouc émissaire; on lui attachait aux cornes une longue bande écarlate, et on le chassait au désert. Les rabbins disent que, tant que dura le pontificat de Simon le Juste le bouc Azazel se faisait un devoir d'aller se jeter dans un précipice, et le ruban écarlate devenait blanc en signe de purification du peuple; mais, après la mort de Simon, le bouc changea d'avis; il se sauvait en Arabie, où le peuple le

mangeait; pour le ruban, tantôt il devenait blanc, tantôt il restait rouge. C'est à Azazel que fait allusion Jsaïe : « Quand vos péchés seraient rouges comme le cramoisi et comme le vermillon, ils deviendraient blancs comme la neige. »

Chez les Grecs, écoutons Eschyle : Clytemnestre reçoit Agamemnon avec les prévenances et la tendresse exagérées de la femme adultère.

— lïàtez-vous! dit-elle au chœur; que la pourpre s'étende sous ses pas, que ses pieds ne se posent pas sur la terre !

Agamemnon. — Un mortel marcher sur la pourpre, je n'oserai jamais.

Clytemnestre. — Qu'eût fait Priam, s'il eût été vainqueur?

Agamemnon. — Il eût marché sur la pourpre.

Clytemnestre. — Cesse donc d'hésiter.

Agamemnon marche sur la pourpre, et sa femme le caresse et le tue.

Chez les Athéniens, républicains, peuple-roi, le rouge joue un autre rôle.

A l'assemblée du peuple, quand les citoyens lardaient à venir, on tendait autour de X agora une corde teinte en rouge, avec laquelle on entraînait les retardataires. Cette corde marquait les habits des derniers, qui étaient ainsi reconnus et ne recevaient pas le triobole, c'est-à-dire leur jeton de présence.

« Ils bavardent dans le marché en tâchant d'éviter la corde rouge. j>

(Aristophane, les Acharniens.)

« La teinture rouge sur la robe de ma femme m'a bien fait rire. »

(Id . , les Harangueuses. )

Il y avait une profession bizarre chez les Romains : enlumineur de dieux.

« La pourpre, dit Pline, apaise les dieux. » Dits advocalur placandis.

Des triomphateurs, à l'exemple des dieux, se

peignaient entièrement en rouge. Cet usage était

très-anciens, car on le cite de Camille. — Fade

miniula, dit je ne sais plus qui en parlant de Jupiter. — Triomphanlum corpora , dit Pline en parlant de Camille : les rois des Mèdes et des Assyriens se teignaient le visage en rouge.

ïullus Hostilius mit le premier une bande de pourpre à ses vêtements en signe de triomphe, après la défaite des Étrusques. De lui datent le laliclave pour les sénateurs et Yaugusliclave pour les chevaliers. La robe prétexte pour les jeunes gens nobles, jusqu'à dix-sept ans, fut donnée pour la première fois par Tarquin à son fils. « C'est une robe, dit Varron, blanche bordée de rouge. »

Jules César, le premier, prohibe les vêtements de pourpre. César, en trahissant sa patrie, en volant les Romains et les étrangers, en tuant un million d'hommes, avait conquis le droit de s'habiller en rouge. Tl défend son droit. A la bataille d'Actium, Cléopàtre s'enfuit sur un navire dont les voiles sont de pourpre.

Macrobe raconte qu'Auguste ne badinait pas avec le rouge. II se plaignit amèrement d'un manteau de pourpre dont la nuance trop sombre ne lui plaisait pas. Caligula, donnant une fête, fait parsemer l'arène de poudre d'or et de vermillon. Un autre rouge, Néron, met encore plus de zèle que César dans la défense du rouge. Ayant aperçu au théâtre, un jour qu'il chantait, une femme de distinction qui attirait et partageait l'attention avec lui par une superbe robe pourpre, il l'a fit traîner sur le théâtre, et confisqua non-seulement la robe, mais aussi tous ses biens, pour qu'elle ne put en acheter d'autre.

Ce même Néron péchait avec des filets de pourpre et d'écarlate.

Verus donne une housse de pourpre à son cheval Volucris (l'oiseau). A la naissance de Géta, une poule pond un œuf de couleur pourpre. Son frère aine, Caracalla, écrasa l'œuf qui promettait, disait-on, l'empire à Géta.

Le même jour et à la même heure, un agneau

était né avec une houppe de laine pourpre sur la tète.

C'était trop fort ; il y avait usurpation du rouge. C'était un signe trop grave : aussi Caraealla fit tuer son frère.

Antérieurement, Virgile n'avait trouvé rien de plus beau à promettre au fils de Pollion que de voir des agneaux naitre avec des toisons pourpres.

Sponte sttà gtfndix pascente ''estiet agnos.

Ce que j'ai traduit dans ma jeunesse :

Les moutons, épargnant à l'homme un dur travail, Se font un vrai plaisir de naître teints en ro.-e, Et paissent dans les prés tout cuits et tout à l'ail.

Ce fut bien plus fort : à la naissance de Diodumène, le même jour que lui, naquirent, dans une campagne de son père, douze brebis couleur de pourpre tLampridei. Pline raconte qu'il a vu des brebis vivantes dont la toison était de couleur pourpre, écarlate ou violette {purpura,

cocco, conchylio), mais il n'y attache pas d'idée miraculeuse. Il donne même la recette. « On avait employé, dit-il, une livre de couleur pour chaque demi-pied de toison. »

Gomme on avait prédit à Héliogabale qu'il mourrait de mort violente, il avait fait faire de? cordons de soie teints en pourpre et en écarlate, pour ne pas être étranglé avec une corde vulgaire et ne pas perdre son droit au rouge, le jour où tout serait perdu — fors le rouge.

Le jour de la naissance d'Alexandre Sévère, une vieille femme présente à la mère un œuf de pigeon couleur de pourpre pondu ce même jour, ce qui prouvait qu'il serait empereur. Mais la mère s'en doutait déjà, ayant rêvé qu'elle mettait au monde un dragon rouge. Alexandre Sévère, qui portait des braies blanches et non rouges, comme c'était l'usage avant lui, eut le premier pour la table des serviettes bordées d'écarlale. C'est l'historien Lampride qui l'affirme.

m LES GAIETÉS ROMAINES

Cependant, Pétrone, qui vivait sous Néron, dans le festin de Trimalcion, nous montre l'odieux personnage avec une serviette bordée ou ornée de pourpre : mappam laliclaviam.

Puisque nous sommes au diner de Trimalcion, restons-y un instant, pour voir ce parvenu user de rouge en empereur de coffre-fort.

« Tous les lits sont rembourrés de laine pourpre ou écarlate. »

Trimalcion a mal à un bras, il fait fustiger un esclave qui a osé lui bander le bras avec de la laine blanche au lieu de la laine pourpre: albà potiùs quam conchyliata involvera lland.

Avant le second service, on sème par terre de !a sciure de bois teinte en vermillon, etc.

Retournons aux empereurs.

Le jeune Maximin était si beau, dit Julius Capitolinus, qu'on le fit empereur pour voir si le rouge lui allait bien, pour que le peuple avouât qu'il n'avait jamais eu un peu plus bel empereur : nunquam pulchrior rem.

Du reste, tout était devenu rouge pour lui promettre l'empire :

Une vigne qu'il avait plantée étant enfant montra des raisins énormes de couleur écarlate ;

Sa cuirasse humide se couvrit d'une rouille pourpre ;

On lui donna pour maitre un grammairien, et pour livre un Homère : il se trouva que l'Iliade et l'Odyssée étaient écrites en lettres d'or sur fond rouge.

A Aurélien, dit Flavius Vopiscus, le roi des Perses envoya un manteau d'une pourpre près de laquelle la pourpre d'Aurélien pâlissait au point de ressembler à de la cendre : cineris specie. Aurélien fit déposer le manteau dans le temple de Jupiter Gapitolin ; mais il envoya immédiatement des teinturiers en Perse. Son exemple fut suivi par Probus et par Dioclétien, car on ne pouvait supporter que les rois perses eussent un plus beau rouge que les empereurs romains; mais les teinturiers ne rapportèrent ni

les éléments ni les procédés, et il fallut s'en passer. Seulement, lorsque Aurélien eut vaincu et pris Zénobie, reine de Palmyre, on rapporta du pillage des vêtements de cette pourpre qu'aucun pays n'a donnée depuis et que l'univers romain rfa plus vue : nec romanus orbis vidit.

Lorsque Probus fut élu empereur par les acclamations de l'armée, le cas n'était pas prévu ; on manquait de rouge, on prit un manteau de pourpre à une statue dans un temple, et on l'en revêtit. (Vopiscus.)

Mais voici que le rouge tombe dans l'anarchie : anarchie de rois, d'empereurs, de césars, d'augustes; tout soldat qui peut trouver un lambeau rouge et donner à boire aux autres soldats se déclare césar, auguste, empereur. Le plus souvent, cela n'a pour résultat que de s'habiller en rouge pendant quelques mois, quelques heures, et on est massacré.

Les barbares attaquent de tous côtés l'empire

romain détraqué ; les empereurs défendent leur rouge avec acharnement.

Valens et Valentinien sévissent contre de riches bourgeois qui s'habillent en rouge. Sous leur règne, on sophistique la pourpre au moyen d'un poisson appelé rhodinas, tandis que la vraie pourpre se tire du murex, du buccin, du conchylion, avec des procédés et des préparations que nous demanderons tout à l'heure à Pline l'Ancien.

Les deux rouges, Valentinien et Théodose, se réservent le droit d'envoyer des navires à la pèche du murex, du buccin et du conchylion [piscatores purpura n ï).

Ils choisissent d'habiles teinturiers, les enferment dans leur palais, et se font faire du rouge (tinctores purpurarii, officina purpuraria).

On a encore une loi de 380, de Valentinien et de Théodose, portant défense de teindre, contrefaire ou vendre de la pourpre, « à peine de la vie et de confiscation de tous les biens ».

En 424, Théodose, seul habillé de rouge (Valentinien et Gratien avaient quitté le rouge et la vie), édicté :

« Il est défendu à toute personne, de quelque sexe, état, condition, dignité et qualité que ce soit, de porter des robes ou des manteaux ou tous autres habits teints en pourpre, ou de quelque autre teinture mêlée de pourpre ou contrefaile de cette couleur ;

» Il est défendu d'en faire et d'en broder ;

» Il est enjoint à tous ceux qui en ont en leur possession de les porter au trésor impérial, sans espérance de remboursement du prix, attendu que c'est déjà leur faire acte de grâce que de ne pas les punir pour cette fois ; si quelqu'un est assez hardi pour en retenir chez lui, il sera puni comme criminel de lèse-majesté. » (Goihofredus.)

Honorius et Arcadius :

« Défense de teindre aucune étoffe d'une fausse teinture de pourpre tirée du poisson

rhodinus, ou de la déguiser de quelque autre manière que ce puisse être, sous peine d'être puni capitalement. »

A ces deux fils de Théodose les barbares prirent la Grande-Brelngne, la Gaule et l'Espagne. Alaric s'empara de Rome,

Mais le rouge était sauf!

On n'avait ni cœur ni intelligence, mais on avait du rouge, et pas de faux rouge, pas du rouge de rhodinus, du vrai rouge, et alors on était de vrais empereurs.

Donnez-vous-en du rouge, enivrez-vous-en; vous n'avez plus que cela.

Dans l'empire d'Orient, l'empereur se servait d'encre de pourpre, et il fut décidé, pendant la minorité d'Alexis Comnène que le régent de l'empire n'userait que d'encre verte. (Nicetas.)

Sur les médailles des empereurs grecs, depuis Anasthase, on les voit presque toujours représentés portant de la main gauche un rouleau, volumen ; c'était un sachet rempli de terre ou

de sable, appelé akakia ; c'était disent les auteurs, « en signe d'humilité ». Mais ce sachet était de couleur de pourpre, humilité impériale. Tout était rouge, jusqu'à l'humilité.

Avant de suivre cette religion du rouge chez les peuples plus modernes, feuilletons les poëtes latins; le rouge est un de leurs sujets de conversation les plus familiers.

Je tombe sur Martial, ce fieffé coquin qui a poussé à ses dernières limites la flatterie pour les tyrans et la louange pour le crime, qui n'a jamais pu être atteint par les faiseurs de cantates d'aucun temps.

Domitien, l'ennemi des mouches (au commencement de son règne, dit Suétone, il s'enfermait pour tuer des mouches, il s'essayait), Domitien imagine une mise en scène nouvelle pour un certain drame de Laureolus. Dans le drame, l'acteur représentant Laureolus était remplacé par un mannequin au moment du supplice, qui consistait à être mis en croix et déchiré par

des ours. Domitien, cet amour du peuple, ce père du monde, cet astre, cette divinité (tiumen) dont les dieux feraient bien d'emprunter la figure (Domitien pour qui naissent les roses, tua fada rosa est), pour augmenter l'intérêt du drame, fît crucifier un homme vivant, et un ours véritable le déchira et le dévora sur la croix. Enthousiasme de Martial.

Dans le cirque parait un sanglier appartenant à Domitien ; il a un collier de pourpre. Martial en tire la conséquence que Domitien est un dieu.

Ah ! parlez-moi de Domitien! Domitien, voilà un gaillard qui ne se serait pas laissé chagriner par les gazettes et qui a inventé la responsabilité des imprimeurs !

« Ayant trouvé dans l'histoire d'Hermogène de Tarse quelques allusions déplaisantes, il condamna l'auteur à mort et fit mettre les copistes en croix.

» Il lit tuer également Junius Rusticus pour

avoir l'ait l'éloge de Thraséas, et, pour eu tinir, il chassa de Rome tous les philosophes. » (Suétone.)

Martial ne peut plus se contenir et s'écrie : <( Sous cpuel prince eut-on autant de liberté ? » Sub quo libertas principe lanta fuit ?

Il n'est pas jusqu'au mignon de Domitien qu'il ne flatte et ne célèbre dans des vers infâmes.

Eh bien, Martial a fait pis que cela. Domitien mort, il remplace l'adulation par des invectives ; et, après avoir osé louer Domitien, par une audace contraire il ose louer Trajan. Le livre III de ses épigrammes fut, nous dit-il, couvert de pourpre, et le titre était écrit d'une encre écarlate :

... Et purpura... vdet

Et cocco rubeal superbus index.

Il en est de même des tablettes d'Ovide. Celui-ci, au moins, s'il flatta un tyran, fut puni par ce même tyran. Il a envoyé ses tablettes à sa

maîtresse ; elle les renvoie avec ce seul mot : Non.

Plus sage cent fois est Ovide, qui dit dans son Arl d'aimer : « Pourquoi la pourpre de Tyr deux fois teinte ï Pourquoi la richesse? N'aimezvous pas la couleur du ciel et celle du safran, celle de la violette, celle des roses, celle de l'eau et la couleur des châtaignes, et celle de la cire line? »

Horace, trahi, s'en prend à la nature entière, il s'en prend surtout aux tablettes, bois enduit de cire rouge :

« Ah ! dit-il, cire odieuse, lu as été recueillie sous le miel infâme que l'abeille de Corse recueille sur la cigué. (Qu'avait donc déjà fait la Corse?) Ta couleur rouge n'est pas due au minium, mais au sang. »

« Autour mugissent cent troupeaux, dit Horace à Grosphus, et la' pourpre de Tyr deux fois teinte éclate sur tes vêtements ; moi, mieux partagé, j'ai reçu du sort une petite retraite aux champs, une étincelle du feu des Muses grec-

ques, et le don de mépriser le vulgaire malveillant. »

Dans un autre endroit, il s'exprime avec peu de révérence au sujet d'un Priape peint en rouge, et placé dans son ja*rdin pour effrayer les voleurs et les oiseaux.

« J'étais, lui fait-il dire, un tronc de figuier; l'ouvrier, incertain d'abord s'il ferait de moi un bouc ou un dieu, se décida pour le dieu. Donc, je suis dieu et rouge. »

« 0 rouge Priape, protecteur des jardins! » dit-il ailleurs.

Quel est donc l'autre poëte latin qui, moins respectueux encore, dit au sien :

« Priape, tu n'as pas à garder une vigne féconde, mais ces quelques arbres dont un t'a produit et un autre peut te donner encore la naissance ; ne laisse pas les voleurs dérober ce bois destiné à me réchauffer l'hiver, sinon, n'oublie pas que tu es de bois toi-même. »

« Que me fait, dit Tibulle, la perle qu'on ra-

messe aux rives de la mer d'Érylhrée (mer Rouge;, que me fait la laine qui doit sa couleur au murex de ïyr ; avec toi, Néera, je serai heureux dans la pauvreté. » Oui, Tibulle, mais ce qui te fait quelque chose, c'est que, si tu ne donnes pas à Néera les robes de pourpre et les perles, elle se les fera donner par d'autres.

Properce, comme toi, aime à voir Cynthie «c dans sa robe d'écarlate, qui lui inspire tout un volume » ; mais il ne tarde pas à s'inquiéter d'où lui vient la belle robe d'écarlate.

Revenons à Pline.

« Cette Heur de pourpre (florem purpura') se trouve au milieu du gosier. C'est une petite goutte de liqueur contenue dans une veine blanche et dont la couleur est celle d'une rose foncée.

» On estime davantage la couleur prise aux pourpres vivantes, et on extrait à chacune sa goutte de liqueur.

» Ce n'est que les plus petites qu'on écrase

tout entières pour en prendre la couleur déjà

moins estimée. »

Juvénal dit dans je ne sais plus quelle satire : « Lis et relis les lois rouges de nos ancêtres. »

Pclenje rubras

Mojorum leges.

Perse, satire V, parle de ce que défendent les choses rouges de Mussurius.

Mu ssu ri us était un célèbre jurisconsulte ; les choses rouges étaient le titre et les lettres capitales d'un recueil de lois que l'on avait la coutume d'écrire en encre rouge.

C'était bien le moins que les lois eussent la pourpre comme les empereurs, dont quelquesuns les faisaient, mais dont le plus grand nombre les violait.

Uerubrica, on a fait en français rubrique, dont le sens a fort varié. D'abord c'a été le sens latin; à l'imitation des Latins, on a imprimé en rouge les titres et les premières lettres des chapitres des livres de droit. La chose et le nom ont passé

aux livres d'église, missels et bréviaires, qui ont ou avaient des alinéas entiers écrits en rouge , et mettant en évidence certaines prescriptions; d'où c'était un éloge de dire de quelqu'un : « Il sait les rubriques; c'est un grand rubricaire. »

Mais, grâce aux avocats et aux prêtres, aux prêtres de Thémis et aux avocats du ciel, on a fini par prendre les choses rouges, les rubriques en mauvaise part, et on se défie d'un homme qui sait trop de rubriques.

Ainsi, s'esi perdu le sens propre et littéral de rubrique, qui en latin d'abord voulait signifier une sorte de terre rouge dont on se servait pour i oindre, peindre, dessiner, marquer.

Ainsi Columelle conseille de marquer de rouge les arbres qu'on veut transplanter.

Ne fermons pas Columelle sans remarquer qu'il affirme que les grenadiers aiment à avoir leurs branches peintes en rouge. Ça rappelle ce personnage d'Hoffmann qui dorait les arbres de son jardin.

Horace parle de batailles dessinées sur un mur avec du charbon et de la craie rouge.

Les charpentiers, en France, appellent rubrique probablement la même terre rouge dont ils frottent la corde avec laquelle ils doivent marquer ce qui doit s'enlever des pièces de bois à équarrir.

Il y a encore une sorte de terre rouge qu'on appelait également rubrique, dont se servaient autrefois les chirurgiens pour faire des emplâtres siccatifs.

La science moderne ne sait pas précisément quel était le coquillage, pourpre, buccin, ou murex, dont les anciens tiraient la pourpre; on sait seulement que ce n'est pas celui qu'on appelle aujourd'hui murex, ni celui appelé buccin dans les livres; ou du moins que, parmi les murex et les buccins dont les variétés sont infinies, il y en a seulement quelques-uns qui fournissent de la liqueur rouge. Réaumur en a trouvé

('gaiement dans certains buccins qu'il a péchés sur la côte du Poitou.

Je lis, dans un dictionnaire de conchyliologie de M. l'abbé Favart d'Herbigny, que les anciens ne connaissaient pas la cochenille, et il paraît fonder son assertion sur ce qu'ils teignaient en écarlate avec le coccum, qu'ils appelaient une graine, goanum coccum (Pline).

Mais l'abbé oublie que l'on a longtemps appelé en France le kermès et la cochenille « grain d'écarlate », et que, en 172o, un Hollandais appelé Melchior von Ruyscher engagea toute sa fortune dans un pari où il soutenait que la cochenille était un animal et non une graine, et il se trouva contre lui un grand nombre de gens qui se divisèrent le pari et le perdirent.

« Les pourpres, les murex, les buccins, dit Pline, s'assemblent au printemps. »

La science moderne a fait la même observalion ; mais on n'a pas eu occasion d'étudier la rivalité et le respect des bienséances que Plutar-

210 LES GAIETKS ROMAINES

que leur attribue. « Les pourpres, dit-il, se reconnaissent comme les abeilles et vivent en société. Chacune tire de sa coquille le produit de sa chasse en algues, insectes, etc., et ils s'en offrent réciproquement. »

Quand on pense que pour la plus belle pour- Dre on employait, pour teindre cinquante livres de laine, deux cents livres de buccin et cent onze livres de pourpre, on comprend que, tirée goutte à goutle d'un coquillage péché au loin (en Asie, Tyr; en Afrique, les côtes de Gétulie ; en Europe, la Laconie), cette teinture devait être chère, et encore on imagina plusieurs procédés pour la rendre plus chère encore.

La plus belle pourpre tyrienne avait la cou-, leur du sang figé ; vue de face, elle paraissait noirâtre : c'était vue de bas en haut qu'elle avait ses reflets éclatants; comme il convient à ce qui devait orner et faire reconnaître les grands (proceres), les rouges (ptirpurali), et être admiré par les petits auxquels celte couleur

LE KOUCE ET LES ROIT.ES 311

était défendue, et qui la regardaient d'en bas.

Ce ne fut pas tout d'abord qu'on teignit la pourpre deux fois, et, sous le consulat de Cicéron, on blâme Lentulus Spinther, édile curule, de s'être servi de cette double pourpre qu'on appelait alors dibapha, pour la bande de sa robe prétexte.

Il y avait une nuance de pourpre appelée hysginwn , qu'on n'obtenait qu'en teignant d'abord l'étoffe en écarlate, au moyen du kermès ou de la cochenille, et en.la trempant une seconde fois dans la pourpre.

C'est, dit-on, un berger (yrien qui découvrit la pourpre: il vit avec effroi que son chien avait la gueule ensanglantée ; il l'essuya avec son sayon de laine, et découvrit qu'il s'était coloré ainsi en mangeant des coquillages qu'il avait trouvés au bord de la mer.

Chose singulière, ce ne sont jamais les grands, les puissants, les riches, les purpurati, les rouges, qui découvrent, trouvent et font ce qui

doit servir à leur éclat et à leur splendeur : les perles et la pourpre qu'il faut chercher au fond des mers, l'or et les pierreries dans les entrailles de la terre; ils ne les auraient jamais connus, et ils s'en passeraient toujours sans les petits.

De telle sorte que, même en ne parlant pas de l'agriculture, on voit hien comment les petits vivraient sans les grands ; mais on ne voit pas comment les grands vivraient sans les petits, et surtout comment ils seraient grands.

Le peuple donne le pouvoir, les titres, les honneurs, la fortune, le rouge, et alors, trouvant superbes les gens qu'il en a affublés, il les adore comme Pygmalion adora la statue ouvrage de son ciseau ;

Ou même encore comme le tailleur est plus humble vis-à-vis du client richement vêtu d'habits qu'il ne lui paye pas que s'il le rencontrait pauvrement habillé pour ne pas faire de dettes.

Dans un recueil d'apologues (Ifitopadesa) traduit du sanscrit par M. Lancereau, on lit :

« Comment un prince, s'il n'avait pas de sujets, pourrait-il jouir du bonheur qu'on lui tint sur la tète un parasol blanc? »

Un sujet fait le manche, deux autres filent, lissent, teignent, etc., la soie. Un tient le parasol.

Et tous admirent un si grand prince auquel on tient un si beau parasol blanc sur la tète.

On loue celle-ci , on blâme celui-là de son rouge; c'est surtout le jour qu'elle avait sa robe rouge que Properce fut amoureux de Cinthie, ostrina in lunica. La pourpre sied aux tyrans.

« Antoine, dit Cicéron, prostituait les robes de pourpre jusqu'au lit de ses esclaves.

» Verres, vêtu de pourpre, pèse l'or et non 1er» raisons de ceux qu'il doit juger. »

Mais bientôt le rouge ne veut plus dire rouge ; on appelle rouge tout ce qui est éclatant, tout ce qui est beau.

Horace parle des ailes rouges des cygnes qui traînent le char de Vénus.

•il i u:s GAIETÉS ROMAINES

Homère parle des eaux rouges de la mer (il ne s'agit pas de la mer Rouge, dont les eaux, du reste, ne sont pas rouges).

Albinovanus, pour peindre l'éclat de la neige, lui donne l'épithète de rouge (ni.r purpurea).

Ici se présente une transition, pour suivre la superstition, la folie du rouge, comme ditPline, (insania purpuras), des anciens aux modernes ; en français aussi, rouge veut dire fier (on en a fait rogue en transposant une leftre\ rouge veut dire noble, rouge veut dire beau.

« Les Suisses en devinrent si fiers et si rouges, dit Brantôme après la bataille de Novare, qu'ils pensaient battre tout le monde. »

« Les plus rouges y furent pris, » ci ï i un autre.

Divin Bacchus, de (a fureur saisi, •l'use chanter un cramoisy.

Bluel d'Arbès, 1063.1

l'n historien dit que « la noblesse du Dnuphinè est l'écarlate de la noblesse de la France » .

LE RU ICI: Et LES KOUGES "2\o

Rabelais dit : Rhythmer en cramoisy, pour

rimer avec passion et avec succès.

Et le père Carasse écrivait de l'avocat Pasquier :

« Sot par nature, sot par bécarre, sot par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à double teinture, sot à cramoisi ! »

Donc, nous allons suivre le rouge chez les modernes !

Nous verrons que ncs modernes rouges ne plaisantent pas beaucoup plus sur la couleur qui fait une si grande partie de leur mérite; que Titus, tua Cœcina parce que sa femme Salonina se promenait sur un magnifique cheval orné d'une housse rouge, insigni equo oslroque vehebalur.

Titus était doux, miséricordieux, bienfaisant même, mais jusqu'au rouge !

De tous les peuples, aucun ne fut plus ennemi du luxe que les Français avant leur conquête des Gaules. Cette nation, essentiellement belliqueuse, n'avait pas le loisir de s'amuser au luxe, qui perdit successivement toutes les autres nations : le luxe, plus cruel que la guerre s'étend sur nous, dit un historien romain.

Scevior armis luxuria incumbit.

Nos ancêtres s'habillaient de peaux de bêtes tuées à la chasse ; les femmes avaient une sorte de chemise qu'elles brodaient et festonnaient de (ils rouges.

Le luxe repassa les Alpes avec Charlemagne et ses armées victorieuses. Aussi il existe de lui une ordonnance de 808 contre le luxe \ un vête-

ment doublé de peau de chat y est considéré comme quelque chose de somptueux dont il fixe le prix.

Soit que l'exemple de Charlemagne, qui s'habillait avec une extrême simplicité, ait donné vigueur à son ordonnance, soit que ses successeurs, toujours en guerre civile ou étrangère, n'aient pas eu le loisir de s'occuper de ces questions, on ne trouve de loi somptuaire que sous Philippe-Auguste, qui prohibe Yescarlate , et sous Philippe le Bel.

Les prohibitions y sont surtout appliquées au prix des vêtements. Le bourgeois ne pourra avoir plus de deux robes par an, et le prix n'en pourra excéder 10 sous l'aune ; pour sa femme, il pourra aller jusqu'à 12 sous (le sou valait à peu près 11 sous d'aujourd'hui). L'ordonnance de Charlemagne fixe pour le vêtement entier le prix qu'on accorda trois siècles plus tard pour l'aune.

Nos rois essayent de se réserver la soie, les

broderies, le velours, et semblent se montrer peu soucieux de la possession exclusive du rouge ; mais il faut dire que l'Église s'était emparée du rouge. Le pape, qui est vêtu de blanc, fit mieux que de prendre la pourpre, il la donna aux siens.

Comme certaine grande dame que j'ai connue qui, ayant à se venger d'une sienne rivale et ayant appris que ladite rivale méditait un grand triomphe au moyen d'une certaine robe qu'elle faisait faire en grand secret, se procura à tout prix la même étoffe et fit faire la robe pareille pour sa femme de chambre..

Innocent IV donna aux cardinaux le chapeau rouge en 1245.

Paul II leur donna l'habit rouge en 1464, et Grégoire XIV, en 1591, la barrette ou calotte rouge. Je ne sais plus par quel pape ni à quelle époque la housse écarlate fut accordée à leurs chevaux; mais toujours est-il que ce fut le sujet d'une bulle.

LE ItOUGE ET LES ROUGES 219

Tous ces cardinaux compris ensemble sont appelés « le sacré collège des rouges ». C'est ce que Voiture, parlant à un cardinal, appelle « la pourpre des rois et la livrée des roses ». Il est vrai, je crois, que ce cardinal était M. de Bernis, qu'on nommait Babet la Bouquetière à cause de son style fleuri, et non point le cardinal de la Valette, ce prélat qui fut guerrier juste assez pour en faire un scandale, et qu'on appelait le cardinal valet par opposition à Richelieu, le cardinal ministre. Le peuple romain s'ameuta autour du conclave et exigea un pape italien : Voglemo un papa romano, o vero Italiano !

Les électeurs sacrés, ne voulant ni céder ni résister à la violence, imaginèrent de faire une élection qu'on pût invalider en n'y apportant pas les formes ordinaires : ils élurent l'archevêque Prignano, qui n'était pas cardinal; il prit le nom d'Urbain VI, et, l'élection faite, il refusa de la laisser annuler.

On nomma néanmoins un autre pnpe, Clc-

ment VJI. Ce fut le commencement d'un schisme très-long.

Urbain VI, s'étant emparé de cinq cardinaux de Clément, selon les uns, de sept, selon les autres, en fit, dit Brantôme, jeter à la mer quatre en un sac à Gènes; il fit cuire les trois autres, « puys seicher leurs corps dans un four et les os les mettre dans des quaisses faictes à propos, lesquelles il faisoit toujours charger sur des mulets quand il alloit par pays, et marcher devant luy avec leurs chapeaux rouges pardessus les dictes quaisses, pour advertissement, souvenance et terreur ».

Louis XI, « ce bon rompu », comme l'appelle Brantôme, n'en eut donc pas l'invention.

Voici un passage d'une lettre de lui :

« Ceux d'Arras, au nombre de 22 ou 23, allant devers mademoiselle de Bourgoigne, ilz ont été pris et ont eu les testes tranchées, car ils m'avoient faict une fois le serment; il y en

avoit un entre les autres, maistre Oudart de Bussy, du parlement. Afin qu'on congneust bien sa teste, je l'ay faicte atourner d'un beau chaperon rouge fourré, et est sur le marché de Hesdin, là où il préside. »

Brantôme commence ainsi son histoire de Louis XI :

a Entre plusieurs bons tours des dissimulations, feintes, finesses et galanteries que fit ce bon roy en son temps, ce fut lorsque par gentille industrie il fit mourir son père. » Dès alors, il y avoit à la cour de nos rois un cardinal plus ou moins ministre ou porteur de rouge et quelque peu maire du palais : la Balue sous Louis XI, le cardinal d' Amboise sous Louis XII. Charles VIII ne se trouva pas bien, dit un quasi-contemporain, du cardinal de Saint-Malo, ni François Ier du cardinal de Lorraine et du cardinal de Tournon. Charles VIII cependant fit son entrée triomphante à Naples, « vestu en habit impérial d'un grand manteau d'escarlate ».

La cour de Rome ne laissait pas chômer la cour de France de cardinaux; Brantôme a «ouy dire à des vieux que, en une procession à Paris, on a vu, auprès du grand roy François Ier, vingt-deux cardinaux marcher en leur grand pontificat et grandes robes rouges ».

On vit encore pas mal de rouge « lors de l'entrée de la royne et de MM. les enfants de France en la ville et cité de Bourdeaulx, à grand honneur et triomphe ».

La reine ramenait ses enfants rendus par Charles-Quint. « Des salles tendues de damas cramoisy, d'autres de taffetas rouge et blanc ; les mariniers habillés de rouge et de blanc. — Mgr l'amiral maire et capitaine de la ville, chapeaux de velours cramoisy, manteau semblable doublé de satin cramoisy. Tous les conseillers vêtus d'escarlate, » etc., etc.

L'amiral Bonnivet , ambassadeur de François Ier, fit son entrée à Londres avec vingt-cinq

mulets chargés de coffres couverts de grandes housses de velours cramoisi.

Mais ce n'était rien auprès du luxe que déploya à son entrée à Chinon, où était Louis XII, César Borgia, digne fils du plus grand scélérat des temps modernes, le pape Alexandre VI.

César avait été quelque temps cardinal, puis il avait repris l'épée, et, de cette épée, il avait assassiné son frère.

Nous allons voir du rouge. On comprend qu'il en reste peu pour les rois.

La marche s'ouvrait par un cardinal et des seigneurs envoyés pour recevoir César Borgia.

Puis vingt-quatre mulets chargés de coffres couverts de housses rouges avec les armes dudit César.

Puis vingt-quatre autres mulets avec des housses jaune et rouge, livrée de Louis XII, etc., etc.

Puis seize beaux chevaux couverts de drap d'or roupe et jaune.

Dix-huit pages à cheval, seize vêtus de velours cramoisi, deux de drap d'or frisé.

Six laquais, menant six belles mules, enharnachées de selles, brides, etc., tout complets de velours cramoisi, et les laquais vêtus de velours cramoisi.

Puis des seigneurs, des ménétriers, etc.

Vingt-quatre laquais habillés de velours cramoisi.

Puis le duc.

Il était à cheval, vêtu d'une robe mêlée de drap d'or et de satin cramoisi, et brodée de grosses perles.

Son bonnet était orné de six rubans gros comme des fèves.

Ses bottes « lardées de perles ».

Son cheval était « couvert de feuilles d'or ».

Puis vingt-quatre mulets avec housses rouges, etc., etc.

Pendant que nous parlions de François Ier, si entouré de robes rouges, j'aurais dû me rap-

peler et je me rappelle seulement ici une mention que Louise de Savoie, mère de François Ier, a laissée en « son journal », à propos d'une robe rouge de simple moine; — il paraît qu'il y avait des moines rouges.

« Novembre 1518. Le moine rouge Anthoine Bohier, parent de notre révérendissime chancelier et des inextricables sacrificateurs des finances, alla de repos en travail, hors de ce monde ; lors fut faicte une fricassée d'abbayes, selon la folle ambition de plusieurs papes. »

« L'an 1519. Le 5 juillet, frère François de Paule fut par moi canonisé, à tout le moins j'en ai payé la taxe. »

a Van 1522. En décembre, mon fils et moi, par la grâce du" Saint-Esprit, commençâmes à congnoistre les hypocrites blancs, rouges, noirs, gris, enfumés et de toutes les couleurs, desquels Dieu, par sa clémence et bonté infinies, nous veuille préserver ! *

Encore quelques lignes empruntées à ce journal si spirituellement naïf :

« François, par la grâce de Dieu, roy de France, print la première expérience de lumière mondaine : congnue à 10 heures après midi, le 12e jour de septembre 1494. »

a Le jour de la conversion de saint Paul, 25 janvier 1501, deux heures après midi, mon roy, mon seigneur, mon césar et mon fils fut emporté au travers des champs par une haquenée. »

« Le 3 septembre 1513, qui fut un sabmedy, il fut griefment malade de colique. »

« An août 1520, le jour de saint Laurent, dix heures après midi, sortit du ventre de la royne ma fille Magdeleine, troisième fille du roy mon fils. »

« Le 24 d'octobre 1502, le petit chien Hapigrin, qui était de bon amour et loyal à son maître, mourut à Blévé. »

« Leneuvièmejourdejuin 1520, mon fils et le

roy d'Angleterre prinrent leur vin ensemble. »

Lorsque Charles-Quint alla à Bologne se faire couronner par le pape, un de ses courtisans rappela que Alexandre III avait mis le pied sur la tète et sur la gorge de l'empereur Frédéric Barberousse : « S'il se jouait à cela, dit Charles, je lui donnerais de mon épée si étroit sur l'oreille, qu'il s'endormirait pour longtemps. »

Pour obvier à tout cas, il n'alla pas en petit prince suppliant, mais « en vray empereur arrogané » et avec de grandes forces.

<c Premièrement en teste de quatre mille Espaignols, tous vieux soldats des guerres passées, lesquels menaient dom Anthonio de Leyva.

» Après, 18 grosses pièces d'artillerie, etc.

» Vingt-quatre pages reliés de velours jaune, violet et gris, qui étaient alors les couleurs de Charles-Quint.

» L'empereur monté sur son genêt d'Espaigne, bay obscur, armé et cuirassé, avec par-dessus une toge de drap d'or, l'espaule droicte décou-

verte et les avant-bras de façon à laisser voir les armes, et sur la tête un bonnet de velours noir (un boneto de terciopelo negro), sans panache ni garniture; mais, pour ne pas laisser prescrireh droit au rouge, et pour imiter le pape qui faisait porter la pourpre par les cardinaux, il faisait porter par des esclaves dom Anthonio de Leyva, son grand chapelain, qui était podagre et malade, dans une chaire couverte de velours cramoisi.

Voici une ordonnance de Henri II qui retourne aux saines traditions (1549), et essaye de venir à la rescousse du rouge :

« Le roy permet aux princes et princesses seulement de porter des robes de drap et de soie cramoisy, — et défend à tous autres hommes ou femmes d'être si hardys d'en porter de cette couleur. »

Cependant, cédant probablement à des instances, il autorisa un peu plus tard « les gentilshommes seuls à en mettre quelque peu en

leurs pourpoints, et les dames et demoiselles en leurs cottes ou manches. »

« Permission aux sœurs du roi de porter du velours de toute couleur, sauf le cramoisy ; les dames de la cour ne peuvent porter le velours que de deux couleurs noir et tanné. »

Il parait que cette ordonnance fut observée, du moins la dernière. J'ai lu sous la date de 1456. une pièce de vers : « Débat entre deux demoiselles, la noire et la tannée. » Il s'agit évidemment par les détails de deux dames de la cour, et la pièce commence par la description du costume qui les fait désigner ainsi par l'auteur. J'y remarque cependant quelques agréments de « velour de couleur violée. »

Il n'y a rien de plus ridicule que de voir les ordonnances puériles multipliées et toujours impuissantes des rois de France contre le luxe.

Toutes les menaces, toutes les inventions n'y font rien, parce qu'il n'en est qu'une dont ils ne s'avisent pas, l'exemple.

Les empereurs romains avaient eu bien de la peine à se réserver le rouge; les nôtre?, auxquels l'Église a pris le rouge, veulent en échange se réserver trop de choses.

Un poëte du temps dit :

C'est rêverie

De symdiquer la braverie.

Jusqu'à Henri III qui s'en est mêlé, il y avait bonne grâce :

« Il courait la bague vêtu en amazone, portant des pendants d'oreille, s'habillait en femme, ouvrait son pourpoint, découvrait sa gorge, y portait un collier de perles et trois collets -de toile, deux à fraises et un renversé, ainsi que lors les portaient les dames de la cour. »

Il prodiguait les ajustements féminins à ses mignons et faisait des édicts contre le luxe des femmes, édicts exécutés avec rigueur, car on arrêta à Paris en pleine rue des femmes de qualité pour avoir porté des bijoux interdits.

LE ROUGE ET LES ROUGES 23t

Un jour que « le roy, désespérément brave, (bien habillé), frisé et gouderonné, assistait à une cérémonie suivi de ses mignons, autant ou plus braves que lui, Bussy d'Àmboise s'y trouva à la suite de Monsieur, frère du roy, habillé tout simplement et modestement, mais suivi de six pages vêtus de drap d'or frisé ; il dit tout haut : « La saison est venue que les bclitres sont les » plus braves. »

Le roi exigea de son frère qu'il éloignât Bussy pour vingt-neuf mois.

Du temps de la Ligue, les divers partis promettaient du rouge.

Henri III avait promis le chapeau de cardinal à d'Espinac, archevêque de Lyon, et ne le lui avait pas donné ; les Guises le lui repromirent et d'Espinac se jeta dans la Ligue.

Dans la satire Menippée, le catholicon d'Espagne, ou le liiguîeio d'inferno, le figuier d'enfer, produit toute sorte de prodiges; on y dit au même d'Espinac, prélat mal famé :

« Voulez-vous bientost être cardinal ? Frottez une des cornes de votre bonnet de higaiero, il deviendra rouge, et serez fait cardinal, fussiezvous le plus incestueux et ambitieux primat du monde, »

Les Guises avaient pris un peu de rouge, et la croix de Lorraine, adoptée par les ligueurs, était rouge \

Henri IV avait le droit de s'en soucier; lui qui prêchait d'exemple, méditait de s'en mettre une pièce au coude de son pourpoint, et se moquait tant de ses courtisans qui portaient leurs moulins, leurs prés et leurs bois sur leur dos.

Ouvrons un écrit du temps et nous allons voir comment Richelieu en usait :

1. Brantôme dit quelque part : « Feu [H. de Guise, ce brave dernier mort, comparut avec un bonnet d'escarlate en la parade et entrée de camp qui se fit au Louvre aux noces de M. de Rogerts, sur un grand coursier, qui alloit deux pas et un saut, et il me dit qu'il avoit trouvé ce bonne dans les vieux meubles de feu monsieur son père, etc »

« Le 24 d'août 1642, Mgr l'éminentissime cardinal duc de Richelieu, vint coucher en la ville de Viviers.

» Louis XIII, malade et presque mourant, avait livré Cinq-Mars et de Thou au cardinal, qui voulait savourer encore une fois la vengeance avant de mourir lui-même et il n'avait pas de temps à perdre.

» Le cardinal se faisait tirer contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l'on avait bâti une chambre tapissée de velours rouge cramoisy à feuillages, le fond étant d'or, avec une antichambre de la même façon : à la proue et à la poupe du bateau étaient en grand nombre des soldats aux gardes portant la casaque d'escarlate, et beaucoup de seigneurs de marque.

» SonÉminence était dans un lit garni de taffetas pourpre, etc. , etc.

» Attaché à ce bateau était remorqué un autre petit bateau couvert dans lequel étaient prison-

niers MM. de Thou et Cinq-Mars, qu'on menait mourir, etc.

» Le bateau prit terre dans la ville. Six hommes portaient le lit, qui entra dans la maison de Montarguy par une brèche faite aux fenêtres, où l'on arrivait par un pont de bois. On avait d'avance tapissé une chambre de damas incarnat, et ainsi dans chaque ville où on s'arrêtait. »

Louis XIÏI se permit cependant un peu de rouge dans la livrée, mais avec timidité ; l'incarnat (non pas la pourpre etl'écarlate) y entrait pour un tiers. C'est donc à Louis XIII qu'on doit l'invention du tricolore : rouge, bleu et blanc. — Dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit :

« Fait très-expresses défenses à toutes personnes, de quelque qualité qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages, laquais, des habits d'incarnat, bleu et blanc, dont sont vêtus les pages, valets à pied et autres officiers

du roy, et à tous tailleurs d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de cette qualité, sous peine d'être déclarés infâmes, de subir la confiscation et une punition corporelle, et la privation de leur métier sans y pouvoir rentrer.

Remontons un peu en arrière.

En 1563, on revient sur la question du rouge; c'est Charles IX : « Défense itérative de porter du cramoisy, du rouge et... du violet. »

En 1573, arrêt du parlement de Toulouse défendant la couleur rouge aux magistrats, aux officiers et aux ecclésiastiques.

C'est que, pour les ecclésiastiques, c'était bien difficile, surtout depuis que l'Église s'était emparée de la pourpre. En même temps que le parlement, l'autorité religieuse elle-même fait de vains efforts. Dès 589, le concile de Narbonne défend aux clercs les habits de pourpre ; je citerais plus de trente conciles où cette défense est renouvelée, ce qui montre assez son inefficacité.

Ainsi :

Concile d'Avignon (1209) :

Défense aux prêtres de porter des habits rouges.

Concile de Montpellier (1215) :

Défense aux chanoines de porter des habits rouges.

Concile d'Ecosse (1224) :

Défense aux ecclésiastiques de porter des habits rouges.

Passons en feuilletant, voyons si avec le temps on a réussi.

Concile de Paris (1346) :

Défense aux prêtres de porter des bottes rouges.

Allons plus loin.

Concile de Tortose (1429):

Défense aux élèves bénéficiers et à tous ceux qui sont constitués dans les ordres de porter des habits rouges.

LE KOUGE ET LES UOUGfiS 237

Concile de Sens (1528) :

Les ecclésiastiques ne s'habilleront pas de rouge, etc., etc., etc.

RetournonS à Louis XIII, que Richelieu, sous prétexte d'un trait d'insensibilité, se hâta de surnommer Louis le Juste, de peur que la voix publique ne l'appelât Louis le Bègue, à cause d'un défaut de langue qu'il avait.

On lui apprit à faire des filets, des lacets, des arquebuses, de la monnaie ; il se piquait d'exceller dans la fabrication des confitures ; on lui enseigna à larder. Un certain écuyer, appelé Georges, venait le matin avec de grandes longes de veau, de lard et des lardoires, et on disait : « Que fait le roi ce matin? — Sa Majesté larde. » Il jouait très-bien du tambour, « composait en musique » ; il peignait un peu et faisait remarquablement la barbe. Un jour, il coupa lui-même la barbe à tous ses officiers. Tous les métiers, hors celui de roi.

On comprend que le rouge ne le regardait

pas; le roi de France ne s'était réservé que de toucher les écrouelles.

On a un assez grand nombre d'ordonnances de Louis XIII contre le luxe, lesquelles continuent à être ou bravées ou éludées comme toutes les autres.

Dans les Caquets de l'accouchée, ouvrage publié en 1623, on signale « les marchandes qui se permettent de porter le satin à fleurs de velours cramoisy » .

« Tout le monde brave et piaffe par les rues. »

Et, dans une pièce de vers de 1624, « un pasquil », on signale les gants de velours incarnat, les bas de soie couleur flammette (rougeflamme), les écharpes de satin incarnat, etc.

Et la lutte entre la dame et la bourgeoise :

A leurs bas l'une et l'autre exigent l'incarnat ; La bourgeoise l'eslame, et si, la dame n'a Sur la jambe la soie, elle n'est pas parée.

Aucun roi ne rendit autant d'ordonnances pour s'opposer au luxe que Louis XIV et ne donna autant d'exemples pour le répandre. En vain les ordonnances sont menaçantes, en vain elles sont « scellées du grand scel de cire jaune à double queue », réservé au roy.

Louis XIV trouva Mazarin installé et le rouge pris; il pensa à se faire une pourpre personnelle, toute neuve et n'ayant jamais servi ; il adopta le bleu ; c'était d'ailleurs dans l'azur couleur du ciel que devait briller « le roi-soleil » ; mais on attenta à cette nouvelle pourpre comme à l'ancienne, et, le 12 décembre 1693 :

« Sa Majesté étant informée qu'il y a des gens qui se donnent la liberté d'avoir des livrées bleues, malgré la défense qui en a déjà été faite, le leur défend et défend très-expressément.

» Enjoint Sa Majesté au sieur d'Argenson, conseiller en ses conseils, maître des requêtes, lieu-

tenant général de police de sa bonne ville de Paris, de tenir la main, etc., etc.

» Signé : louis.

» Et plus bas : phe'lippeaux.

» Il est enjoint à Marc-Antoine Pasquier, juré crieur, de lire, publier et afficher à son de trompe et cry public, dans la ville, fauxbourgs, etc., etc.

» Signé : marc-rené dévoyer de paulmy, Chevalier, marquis d'argenson. »

Le roi défend son bleu, cette livrée bleue.

Le grand roi eut l'insolence de la faire porter à la plus illustre noblesse de France, et ladite noblesse eut la bassesse de s'en faire un honneur, une joie, une ambition.

Le fameux justaucorps qui donnait le droit de suivre la cour partout !

Bussy-Rabutin, qui avait tout t'ait pour avoir

cordon bleu, le manqua par la malveillance de M. de Turenne, mais eut le bonheur de recevoir « la casaque bleue ».

A propos du cordon bleu, parlons des cordons, cela nous ramènera au rouge.

L'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem , établi en 1048 en terre sainte, avait un ruban noir; mais les chevaliers portaient une croix blanche sur le côté gauche de l'habit. Les grands officiers la portaient sur la poitrine; l'habit devait être rouge pour le général des galères.

Louis le Jeune établit en France, à son retour de la terre sainte, l'ordre de Saint-Lazare, réuni plus tard à l'ordre du Mont-Carmel, fondé par Henri IV. Le ruban de Saint-Lazare était vert, celui du Mont-Carmel était rouge cramoisi.

L'ordre du Saint-Sépulcre avait un ruban noir.

Celui de Saint-Georges, en Franche-Comté, un ruban bleu.

L'ordre de Saint-Hubert, créé en M 16 par

ti

Louis 1er, duc souverain de Bar, fut adopté par Louis XV. — Louis XVIII a reconnu cet ordre en 1816 et a nommé un grand maître. — Le ruban était vert liséré de rouge.

La Toison d'or fut instituée par Philippe le Bon, duc de Bourgogne.

Cette Toison d'or, avec la toison au col, avait un air païen dont on s'efforça de la défaire. D'abord Jean Germain, évèque, expliqua qu'il n'était nullement question des Argonautes, mais de la « toison arrosée » de Gédéon. (Juges, Vil, G.)

« 36. Et Gédéon dit à Dieu : « Si tu dois déli-

» vrer Israël par mon moyen comme tu l'as dit \

» 37. Voici : Je vais mettre une toison dans

» l'aire, si demain matin la rosée est sur la toi-

» son seule et la terre sèche, etc. »

Et, le lendemain, pressant la toison, il en fit sortir une tasse pleine d'eau.

Pour achever de sanctifier la chose, on mit l'ordre sous la protection de saint André ; cet

ordre est devenu espagnol; en cérémonie, on porte la Toison à un collier d'or; aux jours ordinaires, à un ruban de soie rouge.

Saint-Michel, fondé par Louis XI, ruban noir.

C'est Henri III qui fonda l'ordre du Saint- Esprit, ruban bleu.

En 4816, Louis XVIII, grand maître de l'ordre, a nommé un chancelier.

L'ordre bleu était fait, Louis XIV l'adopta et en créa un rouge exclusivement militaire, Saint- Louis, et par cela seul resté inférieur pour les courtisans, car on pouvait le mériter, tandis que le Saint-Esprit n'était dû qu'à la faveur royale, et, à ce titre, beaucoup plus désiré et sollicité.

Louis XVI, en 1779, s'amusa à opérer des réformes dans l'ordre de Saint-Louis.

Cet ordre fut également reconnu par la Restauration.

Louis XV créa, en 1759, l'ordre du Mérite militaire pour les protestants ; le ruban fut d'abord bleu, mais depuis 1814 rouge.

Napoléon essaya de fonder un ordre des trois Toisons d'or, qui fut promulgué le 15 août 1809, mais qui ne réussit pas et fut abandonné ; le nom n'était pas très-ingénieux ; il est difficile de comprendre le point de départ de cette idée contradictoire à l'institution de la Légion d'honneur, décoration unique pour tous les services rendus à la France (institution républicaine, 19 mai 1802).

Outre les trois ordres rouges que possédait déjà la France, et qui, supprimés par la Révolulion, furent galvanisés pour quelques mois par la Restauration, il y a en Europe un assez grand nombre de croix dont le ruban est rouge. Ce sont, en général, les plus recherchées, parce qu'elles ressemblent à la Légion d'honneur , laquelle, malgré la prodigalité qui en a été faite, est encore la plus enviée des décorations ; et puis aussi à cause de l'amour du rouge. Il est presque toujours plus facile d'obtenir des décorations étrangères que celles de son pays. On

sait le proverbe : « Nul n'est prophète, etc. » Il y a une autre raison : c'est qu'une décoration donnée à un étranger passe inaperçue, tandis que celle qu'on donne à un Français excite le mécontentement de tous ceux qui ont des prétentions.

Tel soldat français n'obtient la croix d'honneur qu'après avoir été mutilé sur dix champs de bataille ; il suffit à tel soldat étranger d'avoir été de la suite de son prince en un jour d'entrevue entre ce prince et un roi de France La jarretière anglaise est bleue, mais le manteau que portent les chevaliers, d'abord rouge sanguin, fut ensuite bleu, et est aujourd'hui de velours pourpre ; le chevalier ne doit jamais

quitter sa jarretière : aussi le roi Charles Ier avait la sienne sur l'échafaud, elle était composée de quatre cents diamants.

L'autre ordre anglais, l'ordre du Bain, a un ruban rouge et les chevaliers portent un manteau de soie rouge doublé de soie blanche.

La croix de Belgique, pays de contrefaçon, est naturellement rouge, mais d'un rouge tirant sur l'amarante.

Les États de l'Église, en s'emparant du rouge, n'ont pas négligé les croix. L'Éperon d'or de Saint-Silvestre s'attache à un ruban rouge , l'ordre de Saint-Grégoire a un ruban rouge liséré orange.

En Portugal, l'ordre du Christ, rouge; en Saxe, Saint-Henry, cramoisi.

Beprenons un peu notre ordre quasi chronologique et revenons encore une fois à Louis XIII, ou mieux au cardinal de Richelieu.

Un cordelier de province prêcha un jour de-

vant Richelieu. Le cardinal fut d'abord surpris, puis ensuite un peu blessé de ne pas le voir intimidé par sa présence ; — presque tous l'étaient et quelques-uns feignaient de l'être. — Richelieu finit même par le questionner à ce sujet, et lui dit :

— Cela ne vous a pas embarrassé, mon père, de prêcher pour la première fois devant un cardinal ?

— Non, reprit le cordelier; j'ai l'habitude , quand j'ai fini un sermon, de le débiter dans mon jardin devant un carré de choux, et, parmi ces choux, lorsque j'ai récité celui-ci, il y avait un chou rouge; ça m'a accoutumé.

Voici la régence d'Anne d'Autriche et du cardinal de Mazarin, et en même temps la Fronde.

Les plaisanteries ne manquent pas sur le crédit du cardinal, qui, à ce qu'il parait, avait trouvé, pour plaire, mieux que la sarabande de Richelieu, « les logements de la cour dans

les hôtelleries de Saint-Germain en Laye ».

« On a logé le roy au Mouton, la reine mère au Chapeau rouge ; on voulait loger le cardinal à la Couronne, mais il y eut des objections. »

« Après, l'audience des colonels de la milice, à Saint-Germain, dit un écrit sérieux du temps, la reine en railla plusieurs, demandant à l'un où était son écharpe rouge (espagnole), à un autre son écharpe jaune (lorraine). »

On abusa du bleu, la pourpre de Louis XIV, comme de l'autre pourpre. Diderot, dans ses Salons, parle d'un tableau représentant le Dauphin mourant, par M. Lagrenée. Ce tableau fut commandé sous Louis XV par M. le duc de la Vauguyon.

« Un des enfants, avec le cordon bleu, a la tète dans le giron de la mère.

» Un second enfant, avec le cordon bleu, est debout auprès du lit.

» Le petit duc de Bourgogne, tout nu, mais avec le cordon bleu , suspendu dans les airs,

présente la couronne éternelle à son père. »

Ce petit duc de Bourgogne tout nu et bleu me rappelle les chérubins tout nus et rouges, et les chérubins me rappellent l'oubli que j'ai fait de n'en pas parler au début de ceiieporphurologie^ ou discours sur le rouge, car le ciel, les dieux, les anges, c'est le commencement, ab Jove principiam.

Les chérubins étaient rouges.

Les peintures et les miniatures italiennes anciennes le prouvent : leurs six ailes sont rouges, leurs tètes sont rouges, leur corps entier est rouge.

Les curieux connaissent un portrait d'Agnès Sorel représentée en vierge et entourée de chérubins cramoisis.

Pendant que je suis aux choses du ciel, j'ai à dire aussi ce que je vois dans l'Apocalypse de saint Jean, sur la grande Babylone ; si c'est Paris, comme on l'a dit souvent, elle n'est pas près de sa ruine, puisqu'on la refait à neuf

c'est la religion catholique, comme on l'a dit nussi, nous allons voir ce que fera pour la recrépir et badigeonner le nouveau concile ; toujours est-il qu'elle est figurée par une « femme vêtue de pourpre et d'écarlate , portant à la main une coupe d'or pleine d'abominations et d'impudicités, et assise sur une bête rouge ». Qu'est-ce que cette bête rouge?

Si c'est Paris, serait-ce la démocratie et la révolution ?

Si c'est l'Église, serait-ce le « sacré collège des rouges » ?

On avait sous Louis XIV parodié le cordon rouge et le cordon bleu.

Il y avait une société du cordon rouge pour les buveurs ; une société du cordon bleu pour les gourmands.

Sous Louis XV parurent les talons rouges aux souliers. Cela constitua une aristocratie, comme les gants jaunes vers 1830. Ça s'adopte et ça se propage vite, parce que c'est facile à imiter et à

contrefaire. Les gants jaunes à 19 sous ont fini par tuer les gants jaunes, comme quelque chose d'analogue a dû mettre fin aux talons rouges; — à moins que ce ne soient les bonnets rouges. Mais nous n'y sommes pas encore.

Dans le blason, la couleur rouge est appelée gueules, du mot arabe ghul, qui veut dire rouge. Je me rappelle une jolie et authentique légende. Un chevalier revient auprès d'un roi victorieux ; lui est blessé et couvert de sang. Son écu est encore blanc et sans armoiries. Il en demande au roi. Le roi trempe ses quatre doigts dans le sang du blessé, et de ce sang trace quatre lignes de gueules sur l'écu. Ce furent depuis les armoiries de la famille.

Je crois qu'on dit encore « la messe rouge » à la rentrée des cours. Les magistrats y assistent en robe rouge. La haute justice a gardé la robe rouge.

Il y avait un régiment de mousquetaires sous Louis XIV qu'on appelait les enfants rouges.

Le livre rouge fut un des grands scandales du règne de Louis XVI.

Le livre rouge était un registre relié en maroquin rouge sur lequel étaient inscrites les dépenses secrètes des règnes de Louis XV et de Louis XVI. L'Assemblée constituante exigea la communication de ce livre ; Louis XVI y consentit, après avoir fait cacheter ce qui appartenait au règne de Louis XV. Il se composait de cent vingt-deux feuillets, qui furent imprimés en trois volumes in-quarto.

« Enfin nous tenons le livre rouge! s'écriait Desmoulins. Le comité a rompu les sept sceaux dont il était fermé. La voilà accomplie, cette menace du prophète : Revelabo pudenda tua. Je dévoilerai tes turpitudes ! »

Ce livre contenait la liste des dons faits en argent aux favoris du pouvoir.

« Un ministre jouissant de 99,622 livres de traitements et pensions obtient, le 17 mars 1785, des pensions pour dix personnes de sa famille.

Le "23 avril, pour un onzième parent oublié, il ajoute une onzième pension, de son autorité privée, au-dessus de la signature du roi.

» Le 4 septembre 1787, il demandait un duché héréditaire , 60,000 livres de pension , dont 15,000 réversibles à chacun de ses enfants, et une somme pour arranger ses affaires, etc. »

Il parait que M. Necker s'avisa de dire que le roi trouvait mauvais qu'on eût l'ait imprimer le livre rouge.

« 11 trouve mauvais?... s'écrie encore Desmoulins. Et nous, nous trouvons mauvais que ce Genevois... Il ne sait donc pas que nous avons eu en France douze contrôleurs généraux des finances pendus à Montfaucon ! »

On a voulu attribuer l'origine du bonnet rouge à ce que des soldats suisses mis aux galères pour insubordination et graciés par l'Assemblée rentrèrent à Paris avec les bonnets rouges du bagne, et que des hommes du peuple s'en coiffèrent : c'est peu probable.

Le bonnet phrygien se trouve sur les médailles antiques comme symbole de liberté.

Le bonnet était une marque de l'affranchissement chez les Romains; on appelait au bonnet (vocare ad pileum) l'esclave qu'on faisait libre.

C'est là qu'il faut demander l'origine du bonnet rouge, à cette époque où les Romains étaient si fort à la mode.

Le 20 juin 1792, Louis XVI le mit sur sa tête, aux applaudissements de la populace.

On trouve dans une histoire de Chine du xive siècle un parti politique qui agita le règne de Chun-Ti , et s'appelait « les bonnets rouges ».

Pourquoi le bonnet rouge fait-il partie de la livrée du bagne? L'ancienne royauté avait-elle voulu mettre l'emblème de la liberté aux galères ?

Cela s'explique facilement : les premiers galériens, et cela pendant longtemps, ont été de

LE ROL'GE ET LES ItOUGES 255

vrais galérien?, ils allaient ramer sur les galères de Sa Majesté. Ce n'est que longtemps après que MM. les assassins, parricides, etc., ont été condamnés à faire, à perpétuité ou à temps, des étuis en paille et des coupes en coco.

Naturellement, ils portaient le costume des marins, qui, de tout temps, ont eu le bonnet rouge.

Les premières bandes marseillaises qui vinrent à Paris avaient très-probablement ce bonnet rouge.

Le drapeau rouge aune triste histoire : c'était le drapeau de la loi martiale, c'est-à-dire le signe que la loi allait avoir recours à la force. Il fut déployé au Champ de Mars le 17 juillet 1791.

Il suffit à Lamartine, en 1848, en lace de l'émeute armée, de rappeler ce fait en quelques phrases éloquentes pour le faire rejeter et faire adopter le drapeau tricolore.

Le 12 juillet 1789, les Parisiens prirent la co-

carde verte. Ces premières cocardes furent les feuilles des tilleuls du Palais-Royal. Le lendemain, le comité permanent des électeurs remplaça la cocarde verte par la cocarde bicolore, aux couleurs de la ville de Paris, rouge et bleu. C'est le 31 juillet que la cocarde tricolore, rouge, blanc et bleu, fut définitivement adoptée par les représentants de la Commune.

En 1831, des jeunes gens imaginèrent de faire teindre en rose vif des chapeaux de soie ordinaires. Cela vécut quelques jours et mourut sous le ridicule. Les dernières révolutions ont eu le tort de vouloir refaire le passé au lieu de faire l'avenir. Les bonnets rouges et les gilets à la Ma rat ont été une sottise et un péril.

Nous allons voir reparaître les robes rouges des cardinaux, mais moins triomphantes que dans les temps antérieurs.

Le cardinal Consalvi raconte que, lorsque Napoléon, dit « le restaurateur de la religion »,

épousa Marie-Louise, il dut faire annuler son mariage avec Joséphine, et il s'adressa à l'officialité de Paris, présidée par le fameux cardinal Maury.

Le pape était alors prisonnier à Savone. Les cardinaux, enlevés de Rome par force, n'étaient guère plus libres à Paris. Le pape et les cardinaux fidèles prétendirent que l'oflicialité de Paris n'avait pas les pouvoirs -nécessaires, etc.

On ne les écouta pas, et on ordonna aux cardinaux d'assister à la cérémonie religieuse du second mariage. Sur vingt-cinq cardinaux , douze, parmi lesquels Consalvi, s'obslinèrent à ne pas paraître à la chapelle de l'empereur. Il menaça de les faire fusiller après les avoir fait condamner par une commission militaire.

Le lendemain, à la réception solennelle à l'occasion du mariage, il les fit chasser honteusement du palais des Tuileries ; enfin, apaisé par Fouehé, il se contenta de les exiler deux

par deux dans les plus petites villes de province, et leur interdit de porter à l'avenir le costume rouge.

De notre temps, nous avons la célèbre chemise rouge du brave et désintéressé Garibaldi, qui, après la guerre, a renvoyé aux écuries du roi les chevaux qu'on lui avait donnés.

Il reçoit quelquefois des présents d'amis et d'admirateurs inconnus. Aucun, dit-on, ne lui a ffiit tant de plaisir que celui d'une belle chemise rouge qui arriva il y a quelque temps à Caprera. Il la mit avec joie, essaya de se mirer avec dans un petit miroir, et, regardant celle qu'il quittait, dit avec un très-doux sourire qui lui est particulier : « Ma foi, il était temps ! »

Je crois avoir établi, quod erat demonstrandum, que ce sont les rois, empereurs, prêtres, dieux et autres maitres du monde qui, de tout temps, se sont emparés du rouge, en ont joui, s'en sont enivrés, n'en donnant que de petites rognures avares ; que le peuple et la liberté

n'en ont jamais eu leur part que très-momentanément : un bonnet et une vareuse, et que ce sont conséquemment les susdits rois, empereurs, prêtres et dieux que l'on doit appeler les rouges. — Dixi.

Plusieurs fois déjà , j'ai donné à mes lecteurs quelques dialogues inédits de Lucien que le hasard m'avait fait trouver chez le seigneur Romanengo, célèbre confiseur de Gènes, en achetant le fameux zucchero rosato. J'avouerai que j'ai eu plusieurs fois des doutes sur l'authenticité de ces dialogues. Il me semblait y voir de temps en temps des allusions à des événements postérieurs à Lucien. D'autre part, j'y retrouvais les formes de style du philosophe de Samosate, quoique ni moi, ni bien d'autres, nous ne sachions assez le grec pour émettre sur ce dernier point une opinion tout à fait décisive.

En voici quelques feuillets que je reçois par la poste avec le timbre de Gènes ; je les ai lus, et ils me confirment encore dans mes deux impressions contradictoires. Quelque savant helléniste nourri de la lecture de Lucien s'amuse-t-il à l'imiter, ou les mêmes faits, comme les mêmes sottises, comme les mêmes pensées, se reproduisent-ils à diverses époques?

Quoi qu'il en soit, j'en ai traduit un dialogue, qui m'a paru intéressant; avant de traduire les aulres, j'attendrai l'opinion des lecteurs.

La scène se passe aux champs Élysées, et la situation est expliquée par quelques vers empruntés à l'Enéide de Virgile.

« ...Des lieux charmants et de frais bocages...

» ... Là, on respire un air plus pur, et les objets sont revêtus d'une lumière rose... »

Un fleuve roule ses eaux au milieu d'un bois de lauriers odoriférants...

C'est là que sont les âmes destinées à retourner sur la terre, et auxquelles le Destin doit

d'autres corps, et qui commencent à désirer d'entrer dans ces corps.

mercure — Holà! les fatigués du repos et du bonheur; holà! ceux qui veulent retourner sur la terre : on demande là-haut des héros et des rois. Faites-vous inscrire pour la première fournée.

» Voyons, commençons par les héros. Qui désire retourner exciter sûrement l'admiration et l'amour des hommes en leur cassant les bras et les jambes, en les brûlant, en leur enfonçant des choses poiitues dans la poitrine et en éparpillant leur cervelle?

h D'où vient ce peu d'empressement ? Ordinairement, cette proposition de retourner dans l'enfer de la vie excite un enthousiasme voisin du délire.

» Voyons, là-bas! Achille aux pieds légers, tu dois être reposé ; veux-tu remonter là-haut? On fait de tous les côtés des préparatifs de guerre, tout en protestant de l'amour de la paix.

achille. — Je vais te dire franchement, Mercure, ce qui fait, hésiter et moi et les autres. C'est qu'il est venu ici , depuis quelque temps , un soldat tué en Italie, qui nous a fait de singuliers récits de ce qui se passe là-haut.

» Ce soldat parle d'armes nouvelles qui vous frappent à une distance où vous ne pouvez ni combattre ni même voir votre ennemi. Comment veux-tu, si l'on se bat de si loin, que nous puissions entremêler nos combats de ces beaux discours que rapporte notre père Homère? Ensuite, n'a-t-il pas de tout temps été considéré comme déplorable que j'aie été tué par la flèche d'un homme qui n'aurait pas osé soutenir mon regard. Paris et Thersite valent sur un champ de bataille Achille, le roi des hommes, et le terrible Ajax ; si cela est vrai, je ne retournerai sur la terre que si. on trempe solidement mon talon dans le Styx.

léonidàs. — Avec ces armes nouvelles, les Perses ne mettraient pas cinq minutes à

se défaire de mes trois cents compagnons et

de moi !

hercule. — A quoi servirait ma force

contre des gens qui se tiendraient à mille mètres

de ma massue ?

samson. — Je serais joli garçon avec ma mâchoire d'âne !

lord ciiari.es ha y. — Lorsqu'à Fontenoy jetai mon chapeau et je dis : « Tirez, messieurs les gardes-françaises... »

i. k c o h t e d ' ii a r t 1: r oc he . — Lorsque je répondis, en rendant le salut : « Tirez, messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers... »

lord Charles hay. — Nous ne pourrions échanger ces paroles, aujourd'hui qu'on tire à des distances où la voix ne parviendrait pas, ei . où les yeux ne pourraient discerner si l'on a en face de soi des gardes-françaises ou tout autre corps.

condé. — Comment voulez-vous que je jette

mon bâton de maréchal dans les lignes ennemies?

horatius coclès . — Je ne pourrais défendre seul un pont contre quatre hommes qui se tiendraient hors de ma portée.

l'évêque de beauvais. — Comment feraisje pour éluder le Ecclesia sanguine abhorrel, comme je fis à Bouvines en assommant les ennemis avec une massue de fer ?

roland. — Je ne pourrais parer avec ma Durandal les balles coniques que m'enverraient des gaillards que je ne verrais même pas.

camb bonne. — Et mon dialogue avec les Anglais ? faites donc des mots à cette distance-là !

duguesclin. — Tu ne saurais nier que le courage, l'adresse, la vigueur, ne servent plus à rien; le courage moderne n'est plus que de la résignation à la destinée, et de la confiance dans le hasard.

bayar i). — Le regard ferme et puissant d'un homme de cœur troublait ses ennemis dans la

mêlée. Le plus fort, le plus adroit, le plus résolu avait plus de chance que les autres.

jean sobieski. — On est tué par un homme qu'on ne voit pas et qui ne vous voit pas !

le maréchal de saxe. — Autant alors se battre contre des aérolithes.

c y x é g i r e .1 e a x - r a r t . — Et ces u avires cuirassés, ces monitoTS ! se battre contre des machines et des mécaniques !

follard. — Est-ce que Charles XII n'est pas ici? Je serais curieux de voir ce qu'il pense, lui qui, je l'ai raconté dans mes Commentaires sur Polybe, avait coutume de dire à ses soldats : « Mes enfants, joignez l'ennemi, ne tirez pas, il n'y a que les lâches qui combattent de loin. »

u x t r o r p i e r F r a x c A i s . — Et nous qui, lorsqu'on parlait de perfectionner le fusil, croyions qu'on allait supprimer la poudre pour ne garder que la baïonnette !

murât. — Chargez donc sur les fusils chassepot avec une cravache.

Arnold wi n c k e lri e i) . — J'ai décidé la victoire des Suisses en enfonçant dans ma poitrine une brassée de piques des Autrichiens, dont la première ligne se trouva rompue. Faites donc ça aujourd'hui !

lautrec. — Non, non, restons ici à deviser de nos anciens hauts faits, du temps où on ne jouait pas sa vie à pile ou face, du temps où la force, la bravoure, l'adresse, pouvaient défendre la \ie d'un soldat.

duguay-trouix . — - Coclès, si nous fumions une pipe sous les lauriers en riant de tout cela ?

mêrco re. — Mais vous a-t-on dit que deux empereurs s'étaient engagés à ne pas se servir de balles explosibles?

chevert. — C'est une puérilité. D'abord il faudrait être certain qu'aucune nation ne s'en servira. Où est le contrôle? Et d'ailleurs qu'estce que cela ferait? Ce qui change la guerre,

c'est la distance à laquelle on se bat. Celtes, ces balles explosibles sont terribles , mais la balle ehassepot ne pardonne pas beaucoup plus. Nous avons vu dans quel état nous sont arrivés les garibaldiens tués récemment.

» Si on était logique, il faudrait , après avoir supprimé les balles explosibles, supprimer successivement, en remontant le cours des inventions, et le fusil cbassepot, et le fusil à aiguille, et le fusil à piston, et le fusil à pierre, à rouet, à mèche, l'arquebuse, l'arc, la lance, le sabre, la poudre, etc. ; se donner tranquillement la main, et renoncer à cette chose si bète que l'on appelle la guerre.

ovide. — Je résume l'opinion de tous les héros ici présents par un vieil hémistiche de moi :

Délia garant alii!

A d'autres à faire celte guerre-là !

mercure. — Comme vous voudrez. Aussi

bien vous avez un côté de raison ; il ne faut plus aujourd'hui que des mécaniques résignées, du dévouement et un courage passif; ça sera plus triste, mais on le trouver;).

» Au tour des rois, à présent. Voyons, qui veut revenir sur terre?

» Je ne rencontrerai pas ici les mêmes résistances ; il n'y a dans l'art de gouverner aucun changement, aucun progrès. Des progrès, tout en a fait, excepté ce prétendu art de gouverner, qui est maintenant à la queue de la civilisation, et se fait péniblement remorquer.

» Allons, des rois de bonne volonté !

» Gengis-Khan, Attila, Sardanapale, Tibère , Pépin, Auguste, Charles XII, Pompée, Napoléon, Tamerlan, Néron, Clovis, Caligula, et une foule d'autres !

— Voila !

mercure. — Ne parlons pas tous à la l'ois. Voyons, toi , là-bas, veu\-tu revenir sur terre?

s i-i: ON . — Certes, on y regarderait mainte-

nant à deux fois à tuer un si grand artiste... au prix où sont les ténors.

Alexandre. — Quand je pense à ce que j'avais fait avec des troupes armées d'arcs et de javelots ! Quelle serait ma gloire aujourd'hui ! Je crains seulement que la terre ne soit trop petite.

pompée. — Ah ! si j'avais à recommencer Pharsale !

jules césar . — Si, étant sorti du pied gauche, j'avais eu la prudence de rentrer chez moi!

plutarque. — Tu as subjugué les Gaulois par les armes des Romains, et les Romains par l'or des Gaulois.

s u et one. — Tu as volé trois mille livres pesant d'or au Capitole,et (u l'as remplacé par du cuivre doré ! Tu as vendu des royaumes ! Tu donnais des spectacles au peuple avec l'argent que tu lui volais!

pline. — A ton entrée dans Rome, au commencement de la guerre civile, tu enlevas du Trésor plus de ving-six millions.

césar. — J'avais du monde à acheter, et les hommes étaient chers dans ce temps-là. — Ohé! Appien, n'as-tu pas écrit dans ton histoire combien m'a coûté le consul Lucius Paulus?

appien. — Six millions neuf cent soixantequinze francs.

césar. — Et toi, Valère Maxime, n'as-tu pas

conservé le prix qu'il me fallut donner de la conscience de Curion ?

valère maxime. — Onze millions.

plutarque. — Tu as tué un million d'hommes dans les Gaules, et tu t'en es vanté, en oubliant de compter les cadavres de tes concitoyens. Tu t'es vanté d'avoir passé à gué des rivières et des lacs comblés avec des cadavres.

suktone. — Tu as porté la guerre et le massacre en Bretagne, parce qu'on t'avait fait croire que ce pays possédait de très-grosses perles.

plutarque. — Etdansce banquet de vingtdeux mille tables que tu donnas au peuple de

DIALOGUE DES MOKTS '27o

Rome , on compta les citoyens , et on se convainquit que, Pompée et toi, vous en aviez fait périr la moitié dans les guerres civiles.

slétone. — Comme tous les conquérants, tu t'es seivi des soldais plus contre la liberté de ta patrie que pour la sotte et sauvage gloire de ravager et de détruire des peuples étrangers.

l'abbé de mably. — L'obéissance aveugle à laquelle on accoutume les gens de guerre contre les ennemis de l'État les prépare à exécuter, pendant la paix, tout ce qu'on leur ordonne contre les citoyens. Ces instruments, les plus dangereux du pouvoir arbitraire, se glorifient des commissions dont on les charge, croient participer à l'autorité dont ils sont les instruments et s'élever au-dessus de ceux qu'ils ont consternés.

quidam miles. — N'est-ce pas lui qui à séparé les soldats des citoyens en s'efforça ni de les rendre ennemis, et, qui, mécontent d'une légion... ?

P L L ï Y R Q LE. La i 0e.

quidam miles. — Appela les soldats citoyens, au lieu de soldats, pour les vexer et les humilier. Ça se fait encore aujourd'hui ; on appelle les citoyens pékins.

suétone. — Quirites. ,

quidam miles. — Et aujourd'hui encore, le soldat qu'on appelle « pékin », c'est-à-dire bourgeois », c'est-à-dire « citoyen », est offensé et en rougit.

j u L e s eÉs a r . — Comme j'avais raison lorsque j'annonçais que je mettrais tous les faiseurs de nouvelles...

napoléon. — Les idéologues.

jules ces ah. — ...Sur un vieux navire que j'abandonnerais aux hasards des flots et des vents.

aurélien. — Et moi, n'ai-je pas tué neuf cents hommes de ma main, et les soldais ne chantaient-ils pas en exagérant un peu : Mille, mille occidit ! il en a tué mille !

» Tantàm vint habet nemo quantum perdit sanguinis.

» Personne n'a jamais eu autant de vin...

un voyou . — Bu !

a u ré lie N . — ... Qu'il a versé de sang.

flavius vopiscus. — C'est vrai, lisez mon histoire.

le vovou . — Ça peut-il se chanter sur l'air des Lampions ?

mercure. — Silence! j'inscris César, Pompée, Alexandre, Aurélien.

louis xiv — Ah! quelle heureuse vie je menais, et quel charmant amusement que la guerre ! On prenait des villes comme au théâtre, après des répétitions. J'arrivais avec mes maitresses juste pour prendre la ville.

voltaire. — Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain ; on ne manquait jamais de glaces; on transportait des sièges, les plus beaux meubles de la couronne ; on donnait des bals parés et masqués et des feux d'artifice.

27(i LES GAIETÉS ROMAINES

» La représentation faite, on retournaità Versailles, laissant l'ennuyeux et l'incertain de la guerre.

» Tout le cérémonial de la cour était observé à l'armée ; il y avait le petit coucher, les grandes et les petites entrées, etc.

madame de se vigne. — Aussi,le roi prenait tous les jouis plus de goût pour le métier de la guerre.

lolis xiv. — On allait l'aire une fois, de loin en loin, un tour à la tranchée. Les seigneurs, forcés de me suivre, me suppliaient, au nom de la France, de*ne pas m'exposer. On m'entraînait loin du feu, et, le lendemain, tous racontaient : « Le roi a été sublime, ou par trop » imprudent; il était au point le plus exposé. Je » puis le dire ; j'étais à côté de lui, les balles » pleuvaient sur nous, etc. »

» J'avais des poêles que je ne lisais pas, maïs auxquels je donnais des pensions, et qui faisaient de la plaisanterie du passage du Rhin le plus

grand t'ait d'armes qui eût jamais eu lieu.

» Et tout le monde répétait après eux : ^« Hélas! oui, ce pauvre roi, il devait être bien . » contrarié de ce que sa grandeur l'attachait au î> rivage. »

» Eh ! là-bas, n'est-ce pas vous qui riez, Bonaparte?

napoléon. — Et quand je rirais?

louis xiv. — C'est que je vous rappellerais (jue cette même grandeur vous a empêché de rester avec votre armée en Russie et de vous faire tuer à Waterloo.

voltaire. — Louis %e voulait qu'une gloire sûre, mais sans peine et sans travail. Il n'avait pas ce courage emporté de François Ier et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de danger... Il engageait tout le monde à s'y précipiter pour lui avec ardeur.

madame de se vigne. — Quand ça n'allait pas bien, personne ne se permettait de le savoir. Tout à coup on a cessé de parler de l'Aile—

magne à Versailles; on répondit un beau matin aux gens qui demandaient bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude : a Et pourquoi des nouvelles d'Allemagne? II n'y a point de courrier, il n'en viendra point, on n'en attend point ; et à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne? » Et voilà qui fut fini.

louis xiv. — Je pense qu'on ne m'a pas oublié en France, et que l'on verra revenir avec joie un règne aussi glorieux et aussi magnifique. Et, d'ailleurs, j'ai droit à quelque indemnité de la part du Ciel. Ce coquin de père Lelellier et la veuve Scarron m'cyit odieusement trompé. Ils me disaient que Dieu serait reconnaissant de ce que j'avais fait pour lui, de la révocation de redit de Nantes et du massacre des protestants.

» Dieu ne m'en a pas dit un mot, et me laisse confondu ici avec la foule des rois.

» Je pense que la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin subsistent encore.

napoléon. — Et ma colonne!

voltaire. — Après tant de sang répandu, les villes prises étaient reprises et assiégées de nouveau. L'arc de triomphe de la porte Saint- Denis n'était pas achevé, que les conquêtes qu'il consacrait étaient déjà abandonnées.

soc h are s l'athénien. — Miltiade, après la bataille de Marathon, demanda une couronne. Je me levai et lui dis : « Miltiade, quand tu auras combattu seul , tu demanderas une couronne pour toi seul. »

rx citoyen obscur. — Quel bien reste-t-il, aux pays qu'ils ont gouvernés et opprimés, de la gloire de ces fameux conquérants? Les conquêtes reprises et les pays ruinés, les capitales envahies, et surtout la liberté perdue; leur immortalité se compose des millions d'existences qu'ils ont tranchées et confisquées, et que probablement on ajoute à la leur.

» Prenez l'histoire de tous ces conquérants, de tous ces cUéilleurs de lauriers, de tous ces mois*

sonneurs de palmes, et vous verrez qu'ils ont massacré plus d'hommes qu'il n'y en a en ce moment sur la surface de la terre, et qu'ils ont versé plus de sang que les fleuves et les rivières ne roulent d'eau à la mer.

schahabaham. — En voilà un qui raisonne, je crois. Qu'on l'empale !

saint i.ons. — 11 blasphème, percez-lui la langue.

lou is xv . — A la Bastille !

jules césar. — Et mon vieux vaisseau...

m. ***, un libéral de 1830, républicain de 184<S complètement guéri. — Hélas ! nous n'avons plus que la septième chambre...

mercure. — Tiens, que faites -vous ici, vous? Vous n'êtes pas mort, que je sache?

m. ***. — Non ; mais, pour ce que je fais sur terre... Après que j'ai émargé, mon âme s'ennuie, elle prend des congés et des vacances, et elle est descendue un moment ici pour flâner. Mon corps est là-haut et fait sans elle ce qu'il a

coutume de foire, et personne ne s'en aperçoit.

mercure. — Il parait que tous les rois veulent revenir sur terre.

Frédéric ii . — Pardon, pas moi. Pendant le temps que j'ai fait ce métier de roi et de vainqueur, j'ai trop vu la part que la fortune a dans ces affaires, et que c'est Sa Sacrée Majesté le Hasard qui décide de notre gloire. J'ai gagné une fois, je ne joue plus, je fais charlemagne.

a do l p h e f i\ a nc o n i. — Tous ces conquérants, sont comme l'écuyer du Cirque. Il est debout sur la croupe de son cheval qui tourne en rond ; le cheval, excité par les houp ! houp ! et les coups de la chambrière, accélère son galop. L'écuyer tient encore, il frappe le cheval de la cravache; le cheval, penché, touche les barrières de ses sabots, et l'écuyer va toujours, toujours, jusqu'à ce qu'il perde enfin l'équilibre et tombe. Ça ne finit jamais autrement.

mercure. — J'inscris donc Sardanaple, Gen-

332 LES GAI ET fi S MO M A IN ES

gis-Khan, Sehahabaham, Jules César, Louis XIV, Charles XII, Tamerlan, Commode...

un nou ve au Disc e n du. — Pardon si je vous interromps, Mercure ; mais permettez-moi de donner un petit avis à tous ces potentats qui veulent remonter sur le théâtre.

mercure. — Donnez votre avis, mais soyez l>ref ; vous venez aujourd'hui même de là-haut, et on y est fort mal.

l e n o u v ë a u [) e s c e N du . — Écoulez-moi avec attention, potentats, héros, conquérants, cueilleurs de palmes, moissonneurs de lauriers, etc. Vous avez de temps en temps quelques nouvelles de là-haut, mais je suppose qu'on vous dit ce qui est et non ce qui va être ; or, comme, revenant au monde, il vous faut naître, être enfants, etc. , c'est donc l'avenir qui vous intéresse. Je sais qu'Hercule au berceau tuait déjà un serpent de chaque main ; je sais que vous êtes majeur? à quatorze ans; je sais qu'Auguste à dix-huit ans avail déjà commencé la guerre

civile; Alexandre à quinze ans avait gagné sa première bataille ; don Juan d'Autriche termina à vingt-deux ans la guerre de Grenade; Maurice de Nassau était à la tête du gouvernement des Provinces-Unies à dix-sept ans ; Condé gagna la bataille de Rocroy à vingt A un ans , ce qui prouve...

mercure. — Pas de digression; ce que tu allais dire n'est pas convenable devant la société qui t'écoule.

i. e x o r v e a u ors c e x n u . — Or, il y a eu une génération qui a f;iit un grand pas; il y a eu ensuite une génération en jachère. La terre se repose; certaine classe a ramassé les abus et les oripeaux, et s'en est emparée et ornée ; mais elle s'est amollie et blettie en cinquante ans, autant que l'ancienne aristocratie en une demi-douzaine de siècles; il faut donc compter avec la génération qui la suit et la classe qui va lui succéder. Eh bien , cotte génération et celle classe trouvent tout à fait farce et odieux que l'on permette

à un homme de s'établir héros, conquérant ; elle n'autorisera plus cette partie de quilles, dont le peuple fournit les quilles et paye les boules.

quidam miles. — Elle a enfin découvert que le soldat a toujours plus h se plaindre de celui pour lequel il se bat que de celui contre lequel...

quelqu' un . — Je ne me rappelle plus... C'était à la fin de l'empire romain : deux armées étaient en présence ; les soldats causèrent, se donnèrent la main et refusèrent de se battre. «Cn n'est jamais arrivé que cette fois-là.

le nouveau descendu. — Nous y revenons. Encore un peu de temps, et il n'y aura p'us de guerres que celles que soutiendra un peuple dont on menacera la liberté. Alors , le peuple se lèvera tout entier, et les femmes feront bouillir l'huile pour jeter sur les assiégeants. On ne permettra plus aux chefs de nation de faire la guerre au gré de leur ambition, de leur vanité,

de leur folie. Dans la suite..., quand deux princes se haïront et sentiront le besoin de se battre, ils se battront ensemble l'un contre l'autre, en combat singulier, en duel, avec autant d'acharnement qu'il leur plaira. Les peuples regarderont, et quelques personnes parieront un petit écu pour tel ou tel champion. On ne leur fera plus d'arcs de triomphe, de colonnes, de médailles; le vainqueur prendra la chevelure du vaincu.

(Louis XIV rit en pensant à sa perruque. — César rit en pensant à sa calvitie.)

» Et je crois que, cela établi, on ne se battra pas très-souvent.

» Il y a ici quelques historiens... Dites-nous , mon bon Frédégaire, connaissez-vous quelque duel de rois?

frédégaire. — L'empereur Héraclius proposa de terminer la guerre avec Chosroës, roi de Perse, par un combat singulier. Celui-ci accepta, mais se lit remplacer par un de ses offi—

ciers revêtu de ses armes. Hêraclius, croyant avoir affaire à Chosroës, poussa son cheval sur lui, puis tout à coup :

» — Mais u'éiions-nous pas convenus de ne pas être accompagnés?

» Le faux Chosroës tourna la tête pour voir si en effet il était accompagné ; et l'empereur profila de ce moment pour lui porter un coup mortel.

quidam miles. — Àh ! le coup du commandeur est si vieux que ça?

i.k nouveau descendu . — Et vous, père Daniel, n'avez-vous rien à nous dite sur les duels des rois ?

l i: p 1: r e d \ n i e i. . ■ — Si vraiment : Pierre III, roi d'Aragon et concurrent de Charles d'Anjou pour le royaume de Sicile, voulant gagner du temps et rendre inutiles les avantages de son compétiteur, fil dire à Charles que, pour épargner le sang de tant de braves gens et la désolation de tout uri royaume, il était prêt à vider

la querelle par un combat particulier. Chacun d'eux, à la tète de cent chevaliers, se rendrait dans un lieu neutre. Charles d'Anjou accepte le défi. On choisit un terrain sur les terres du roi d'Angleterre, qui devait être juge du combat.

» Charles vint au jour convenu, Pierre ne s'y, trouva pas. Il était venu la veille dire qu'il savait que Charles et le roi de France lui avaient tendu une embuscade, et ça fut fini comme ça.

1. k \ 0 1 \ 1; a u n esc e n i» u . — El vons, Larrey, l'historien normand, que savez vous du cartel d'Edouard III?

larrey. — Qu'il défia Philippe de Valois à un combat singulier. Philippe lui répondit qu'un souverain n'accepte pas le défi de son \assal.

louis xiv — Vous voyez, Bonaparte : en voici encore un que sa grandeur attachait quelque part...

larrey . — Plus tard, le roi Jean, successeur

de Philippe, propose un combat singulier à ce même Edouard, qui le refuse à son tour.

plutaroie. — N'oubliez pas que, Pyrrhus ayant défié Antigone, celui-ci lui répondit que, si Pyrrhus était las de vivre, il y avait beaucoup d'autres chemins pour aller à la mort. Et Auguste, qui n'était pas imprudent, lit précisément la même réponse au déli de Marc-Antoine.

gustave planche. — Charles IX, roi de Suède, envoya un cartel à Christian IV, roi de Danemark , qui lui lit réponse que ses injures étaient autant de mensonges, et que son déli ne prouvait que le besoin qu'il avait d'ellébore pour se purger le cerveau.

ma r tin uu bellay. — J'ai conservé le cartel de François Ier à Charles-Quint.

bhantome. — Ce grand François, qui eut la gloire d'èlre le premier, qui lit faire de grands feux des hérétiques et montra le chemin de ces brùlements!

du BELi.Av . — « Nous, François, par la grâce

de Dieu , roi de France , seigneur de Gènes, etc., etc.

» A vous, Charles, par la même grâce, empereur de Rome et roi des Espagnols...

» Faisons savoir que, étant avertis, etc..

« Nous disons que vous avez menti par la gorge, et qu'autant de fois que vous le direz vous mentirez.

» Ne nous écrivez aucune chose, mais assureznous le champ, etc., etc. »

« Charles accepta, dit-on, le cartel. Mais, ce qui est certain, c'est qu'on ne se battit pas. mercure . — As-tu fini?

LE DERNIER VENU . — J'ai liai.

mercure. — J'inscris donc Sésostris, Caligula, Clovis, Tamerlan, César... Mais quel est ce tumulte ?

En effet, le groupe des rois est très-agité. Le plus grand nombre fait des objections. François Iev cependant, Henri IV, Charles XII, don

290 LES GAIETÉS RCTMAINES

Quichotte et quelques autres élèvent la voix, et ont une mine tout à fait fière.

auguste. — Écoutez, Mercure, cette situation a besoin d'être examinée. Vous repasserez dans quelque temps.

Vous p!ait-il que nous jasions un peu à propos de l'égalité ? C'est une des questions sur lesquelles il s'est fait le plus de mensonges et dit le plus de sottises de ce temps-ci.

Qu'est-ce que l'égalité? A quelque distance, un champ de blé, qui abaisse ou relève sous le vent ses ondes blondes et luxuriantes, présente aux yeux une surface plane et égale; mais examinons-la de près.

A peu d'exceptions, les chaumes et les épis sont à la même hauteur ; mais les uns uni grandi par la force de la sève, les autres par l'étiolement et la privation de l'air qu'ils sont

allés chercher entre les plus grands qui les étouffaient ; les uns n'ont qu'une tige grêle, les autres en ont cinq ou six grosses ; les uns sont pleins et lourds, les autres vides et légers; les uns sont du froment, les autres ne sont que de la paille.

Et, en effet, d'abord la semence n'était pas homogène, tous les grains confiés à la terre n'étaient pas également mûrs, également gros, également sains ; quelques grains d'avance avaient été attaqués et à moitié vidés par les charençons; ensuite, quelques soins qu'apporte le laboureur à éparpiller et à enfouir l'engrais destiné à réparer les forces d'une terre fatiguée, le sol n'est pas partout également fortifié ; il est des parties plus ou moins maigres, plus ou moins caillouteuses.

Qu'est-ce que l'égalité? tout le monde la veut avec son supérieur ; personne ne l'accepte avec ceux qui sont au-dessous de lui.

Pour l'un, c'est d'être à son tour le maître;

— le maître de qui, si tous les hommes sont égaux? il ne s'en préoccupe pas; — il veut être l'égal de ceux qui sont au-dessus de lui; mais il n'aura pas assez de sarcasmes pour ceux de ses inférieurs qui tendront à s'élever.

Écoutez un piéton dans la rue; les clameurs des cochers qui lui crient : « Gare ! » l'agacent t l'irritent ; il se retourne, le regard haineux, la voix provoquante, et lui dit : « Il n'y a donc pas de place ?» et il veut que ce soit la voiture qui se dérange. Que demain ce soit lui qui, à son tour, sillonne les rues en cabriolet, il ne sera pas moins en colère, mais ce sera contre les piétons qui embarrassent la voie publique et ralentissent sa course, et il dira : « Ils ne peuvent donc pas se ranger et marcher sur les trottoirs ? »

Voulez-vous parler de l'égalité politique? Mais c'est un rêve, mais c'est un mensonge, mais c'est une étape sur la route, mais vous n'en voulez pas! Voici ce que c'est que l'égalité. Vous demeurez à l'enlre-sol ; vous vous fa-

29ï LES GAIETÉS ROMAINES

riquez une échelle dont le premier échelon commence précisément à l'endroit où vous êtes, quoique les pieds touchent à terre. Vous appliquez cette échelle sur la maison, vous dites à ceux d'en bas : « Tenez bien l'échelle pendant que je monte, vous monterez après moi. » Vous criez à ceux d'en haut qu'ils sont des égoïstes et des criminels, parce qu'ils essayent de secouer l'échelle et de vous précipiter; mais ceux d'en bas tiennent bon ; vous entrez par la fenêtre à l'étage supérieur. — Une fois hissé, vous vous empressez de retirer l'échelle avec l'aide, cette fois, de ceux qui vous reçoivent dans leurs rangs malgré eux, et vous la retirez si brutalement, que vous écorchez les mains de ceux qui vous l'ont tenue et qui voudraient la retenir pour grimper à leur tour. Cela fait, vous vous occupez de jeter par la fenêtre ceux avec lesquels vous réclamiez l'égalité ; pendant ce temps, un autre d'en bas a reconstruit une échelle semblable à la vôtre, il fait les mêmes discours

qui obtiennent le même succès, c'est-à-dire qu'on lui tient l'échelle comme on vous l'a tenue ; c'est-à-dire qu'il entre par la fenêtre comme vous y êtes entré, malgré vos efforts pour l'en empêcher ; c'est-à-dire qu'une fois arrivé, il tire l'échelle avec voire aide, puis s'occupe du soin de vous jeter par la fenêtre.

Beaucoup de gens bornent leurs vœux à l'égalité qui consiste en ce que tout le monde soit habillé de la même manière, à ce que l'ouvrier ait une redingote pareille à celle du patron, laquelle est semblable à celle du petit rentier, laquelle est semblable à celle du millionnaire.

Sous ce prétexte, tout le monde se déguise en quelqu'un de plus riche qu'il n'est, et celte mascarade ne trompe que les masques ; — tout le monde veut attraper tout le monde, et chacun n'attrape que lui-même.

Ah ! vons prenez cela pour de l'égalité !

Mais c'est la plus triste, la plus misérable des inégalités. L'homme riche trouve en se réveil-

lant ses beaux habits, toujours neufs, tout brossés, au pied de son lit; il lui vient de beaux habits, comme il pousse une épaisse toison au bélier, comme il pousse des plumes de topaze, de rubis et d'émeraude au colibri.

Que le riche et le pauvre se rencontrent le soir, dans le même salon, avec des habits semblables.

Le premier est frais et dispos ; il n'a pas l'esprit fatigué ni inquiet; il porte avec aisance des habits qui ne lui ont coûté ni soucis ni privations, qui seront tout naturellement remplacés par d'autres quand ils auront perdu leur fraîcheur ou ne seront plus à la mode.

Le pauvre a évité de passer par la rue où demeure son tailleur; le malin, le bottier lui a apporté une note qu'il n'a pas pu acquitter, et que ledit bottier ne compte pas laisser augmenter; ses habits lui représentent mille privations, mille inquiétudes ; il lui semble que son soulier a craqué; il jette sur son pied des regards in-

quiets et furtifs ; il tombe sur lui de la cire d'un lustre ; il n'a plus de gaieté, plus d'entrain, plus d'esprit; cela se nettoiera-t-il bien? Il tâche de savoir bî c'est de la bougie de cire qui se dissout avec de l'esprit de vin, du suif raffiné qui s'enlève avec du papier brouillard et une pelle rouge, — une pelle rouge ! grand Dieu ! et si on allait brûler l'habit? Tl fera l'opération luimême. Mais ne lui parlez plus ni de politique, ni d'art, ni de littérature, ni d'amour; il ne comprend plus, il est absorbé : il croit entendre la pluie, il lui faudra prendre une voiture ou gâter ses souliers vernis. — Que faire? Prendrat— il, ne prendra-t-il pas la voiture ?

Et les femmes donc : en voici deux qui passent dans la rue; toutes deux sont habillées à peu près de même ; toutes deux se sont retournées et ont jeté l'une sur l'autre ce regard féroce qui voit tout, des talons du brodequin à la plume du chapeau, ce regard qu'échangeraient deux

chevaliers armés de toutes pièces au moment d'en venir aux mains.

Cependant, l'une est riche et l'autre est pauvre. La première n'a eu pour se procurer ces vêtements somptueux qu'à aller les choisir dans les magasins, comme une bergère d'idylle

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.

Et l'autre, que d'inventions ingénieuses, que d'économies sordides, que de privations imposées, non-seulement à elle-même, mais aussi à son mari et à ses enfants ; et ces hideuses dettes qui avilissent les femmes bien plus encore que l'homme ; et — bien pis que tout cela ! — les exemples ensontaujourd'hui innombrables, cette femme, dont le cœur était honnête, cette femme, qui aimait son mari, après qu'elle l'a forcé à un travail au-dessus de ses forces, après qu'elle la poussé à des entreprises hasardeuses, èdes tentatives où il joue son honneur, l'hon-

rieur de son nom et du nom de ses enfants; quand il lui est bientôt démontré que ses efforts sont impuissants et que cela ne suffit pas, — le luxe monte comme une marée d'équinoxe, et pourtant il faut qu'elle, soit vêtue « comme tout le monde », c'est-à-dire comme les plus riches,

— alors honnêteté, pudeur, amour conjugal, amour maternel, elle renonce à tout, — il faut de belles robes à tout prix, elle se vendra pour les avoir. Oh ! alors elle sera fière et heureuse.

— Et vous appelez cela de l'égalité.

Comme tout le monde! Et pourquoi étendre ainsi votre horizon ? — Pourquoi ne pas vous contenter d'être assez bien vêtue pour être jolie, pour paraître belle aux yeux d'un mari ou d'un amant? — Quel est le résultat de tant de soucis et de tant de honte, quelquefois? exciter l'envie et la critique des autres femmes que vous ne connaissez pas, qui passent une fois par hasard auprès -de vous dans la rue. — C'est doux, j'en conviens, c est un beau triomphe!

Mais ne le payez-vous pas un peu cher, en descendant si bas, sous prétexte d'atteindre à l'égalité?

L'égalité ne serait-elle pas de plaire également à un homme choisi par vous, d'être également l'orgueil, la joie de la famille, l'ange du foyer, même le plus petit, la reine heureuse et aimée de la maison, quelque humble qu'elle soit?

La brune violette, aniétli^ sle vivante,

Dans l'herbe épanouit sa corolle odorante,

Sur ses rameaux, armés qui protègent les nids,

L'aubépine en parfums amers et doux s'exhale.

Cependant, sur l'étang, le nénufar étale

Et son large feuillage et l'orgueil de ses lis;

Tandis que, du sommet d'un arbre où sa fleur grimpe.

Le chèvrefeuille épand son parfum enivrant,

Qui fait songer parfois qu'il descend de l'Olympe,

L'arôme du nectar que Jupin souriant

Aura laissé tomber de sa coupe trop pleine.

Dans le sable brûlant de la rive africaine,

Sous les plus chauds baisers du plus ardent solei

Le cactus ouvrira son calice verimil,

Tandis que de Daphné les petites fleurs vertes

Aiment des bois obscurs les retraites couvertes,

Où pour le rossignol mûrissent leurs grains noirs

Que leur paye en chansons le poète dos soirs.

La giroflée, aux jour- froids, lance de sa gousse,

Ses -raines, petits œufs noirs que sème le vent,

Que couve le soleil. — Il arrive souvent,

Lorsque revient avril, et son haleine douce,

Que l'une en un bon sol tombe, végète et pousse,

Vigoureuse, touffue, et d'un beau vert vivant;

Et qu'une autre, emportée au hasard, se cramponne

Au sommet lézardé des ruines d'un mur.

Quoique petite et grêle, elle aura sa couronne

Ses fleurs dor brilleront sur un beau fond d'azur ;

Et, demandant au ciel la fraîcheur refusée

Par la terre marâtre , — à ce beau ciel si pur,

En doux parfums ambrés, renverront sa rosée.

Voilà l'égalité, tout à sa place et vit,

Libre, heureux, tout sent bon et tout s'épanouit.

Vous voyez que je ne me gène pas; je vous dis des vers, c'est un peu familier, mais vous m'excuserez ; il m' arrive quelquefois que la pensée prend cette forme presque malgré moi, et, d'ailleurs, on ne se gène pas avec ses amis.

Continuons et surtout finissons.

Au point de vue social et politique, vous avez droit à l'égalité devant la loi ; nous examinerons quelque autre jour ce sujet. Excepté cellelà, vous n'avez aucune égalité à réclamer. Il

dépend de vous d'être l'égal de tout le monde, mais à condition que ce n'est pas sur le plus ou moins d'argent qu'ils ont, que vous appliquerez leur nom aux hommes.- — C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui, et c'est une tendance subversive de tout ordre et de toute société.

J'ai vu un magistrat, qui ne reçoit pas six mille francs par an, être appelé à prononcer sur cette question : « Un acteur comique, dont la valeur consiste surtout en cela : qu'il est mal bâti, qu'il a le nez très-long et l'air stupide, est-il suffisamment rétribué par des appointements de trente mille francs par an ? »

Eh bien, le magistrat prononça négativement en faveur de l'acteur, sans s'inquiéter le moins du monde de ce que ce personnage était dix fois plus richement rétribué que lui.

La retraite d'un général de division — eûtil sauvé dix fois son pays — est de six mille francs. — Un ténor attend, pour quitter le théâtre, à avoir cent mille francs de rente.

Le magistrat et le général ont besoin de croire que les hommes sont classés autrement que par l'argent; sans quoi, tout magistrat un peu laid, tout général d'une voix agréable, se feraient acteur comique ou ténor.

Mais cependant, — et surtout aujourd'hui, — le plus grand nombre croit que l'égalité consiste en ce que tout le monde fasse la même chose, à ce que tout le monde soit riche; mais, si tout le monde suit le même sentier, on se pressera, on se coudoiera, on se marchera sur les talons, on se bousculera; pourquoi ne pas prendre divers chemins?

Un laboureur habile est l'égal d'un habile orateur et d'un poète de talent, d'un savant médecin. Un mauvais poëte, un orateur médiocre, un médecin ignorant, ne sont pas les égaux de l'habile laboureur.

Une fois celle vérité établie, acceptée, nous ne verrions plus le laboureur choisir entre ses fils, garder avec lui, pour lui donner son état,

le moins intelligent de tous, et vouloir faire des autres un avocat, un médecin, un marchand, ou tout au moins un huissier, — les paysans aspirent \'h, dans le mot huissier, par respect. — Un laboureur peut et doit être savant; il n'est guère de science qui ne puisse lui être utile, et les bœufs n'en laboureront pas plus mal, parce qu'il les excitera en bon français, ou les guidera en se récitant les vers des poêles latins :

O forlunalos nimiùm, sua si bona norint Agricolas!.,.

Ou

Beatus Me qui procul negotiis L't prisca aens mo'rtalium,

Patenta rura bobus exercet suis.

Le ménage n'en ira pas plus mal, si la femme est musicienne, et si, le dimanche, ils chantent et lisent ensemble.

Mais combien de temps ces idées mettront-

elles à s'introduire dans les cerveaux? Un philosophe l'a dit : « Une idée juste est un coin qu'il faut faire entrer par le gros bout. »

Un jour que je dinais, au Havre, chez un ami que sa position et ses goûts portent à voir nombreuse compagnie, je me trouvai, par hasard, assis à côté d'une femme assez belle et assez jolie pour une Havraise. — Les femmes s'ennuient tellement au Havre, qu'elles sont presque toutes laides. — Nous ne nous connaissions pas ; mais mon métier, qui me met un peu en vue, la solitude dans laquelle je vivais à la campagne, et aussi la jalouse avidité avec laquelle on accueille les fables les plus absurdes, les calomnies les plus saugrenues sur un homme qui fait des livres, me rendaient pour ma voisine un objet de curiosité. — Elle se familiarisa doucement, comme fait un enfant avec.un gros chien ; il ne le touche d'abord qu'en tremblant et en hésitant, le flattant doucement de la main; mais, si le chien ne grogne pas, l'enfant passera

à de petites tapes et finira par lui tirer les oreilles.

Ma voisine me questionna à propos de quelques-uns des contes qu'on lui avait faits à mon sujet; je répondis avec bienveillance et un peu plus de gaieté qu'elle n'en vit paraître. Enfin elle devint hardie.

— Mon mari me disait encore hier, dit-elle, qu'il ne comprenait pas comment vous alliez avec tout le monde. Il vous a rencontré Y^ tre jour donnant le bras au pilote Lefèvre, Quillebœuf.

— Madame, lui demandai-je, votre mari n'estil pas ce gros homme qui est à côté de la maison?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, madame, vous me ferez le plaisir de lui dire de ma part que je ne vais pas avec tout le monde : par exemple, on ne m'a jamais vu et on ne me verra jamais avec lui.

En effet, le gros homme en question était un

négociant riche, il est vrai, mais dont la fortune passait pour médiocrement innocente, et était notoirement attribuée à des succès peu honorables, tandis que le pilote Lefèvre, deQuillebœuf, est un marin très-instruit, très-habile, et qui, aux jours de fête, porte sur sa poitrine deux médailles d'argent et une médaille d'or, sur lesquelles il est écrit qu'il a sauvé vingt-sept hom- B&es au péril de sa vie.

£.h bien, c'est de très-bonne foi que le gros ti .aine se croyait très -supérieur à Lefèvre; et celui-ci se croyait lui-même l'inférieur du gros homme !

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