CP
dessus de moi une famille, — oh!
mais une terrible famille, — un père, une mère, quatre bonnes, un oncle et douze enfants, mon cher... Voilà ce qui s'appelle une famille, hein? ou je ne suis qu'un imbécile.
— En effet, vous n'êtes pas un imbécile, mais moi, j'en suis un fameux, si jamais famille a mérité plus justement ce titre.
— A la bonne heure! Savez-vous à quelle heure je me lève?
— Non. A midi?
— Vous l'avez dit. Eh bien I figurez-
vous que cette stupide famille dont je vous parle avait contracté l'habitude infernale de se lever à six heures du matin. Comme c'était un terrible hiver que celui de 90, toute la famille mettait des galoches, si bien que de six heures à midi, alors qu'il m'eût été si doux de sommeiller doucement, j'entendais tambouriner dix-neuf paires de galoches au-dessus de ma tête. Vous voyez ça d'ici, hein? Notez que le plancher était mince comme une boite à cigares. Vous comprenez qu'il faudrait être un rude bougre pour dormir avec un vacarme pareil.
— Je suis de votre avis. . .
— Ah! malédiction! J'ai failli en devenir fou, mon cher. Pan! Pa ta plan.
Bran. Bran tran pran, pa ta pla pla pla! Pas une minute de répit : un ver à soie y aurait perdu patience. Comprenez-vous mamtenant ce que c'est qu'une terrible maison?
— Parfaitement.
— Alors, buvez ce verre de Champagne. Je commence à croire que vous êtes réellement digne de trinquer avec moi.
— A la vôtre !
— Et vous vous figurez peut-être que j'ai supporté cela pendant trois mois sans me venger?
— Je ne vous fais pas cette injure.
— Eh bien! mon vieux, voici ce que j'ai imaginé.
La nuit de Noël, je suis sorti clandestinement de chez moi muni d'un sac. Avec des allures de Peau-Rpuge, j'ai ouvert mystérieusement la fenêtre du palier; j'ai suivi la corniche et j'ai
Tom Slooper
gagné la gouttière. A l'aide de la gouttière, j'ai grimpé jusqu'à l'étage audessus et j'ai pénétré dans l'appartement de la terrible famille par la lucarne des W. C...
— Bigre !
— Tout le monde dormait. Je suis allé de chambre en chambre, depuis
la chambre de la petite bonne jusqu'à la chambre de l'oncle et j'ai raflé toutes les galoches qui étaient dans les cheminées ainsi que tous les cadeaux de Noël. J'ai mis le tout dans mon sac; ensuite, je me suis rendu à la cuisine où j'ai bu un bon verre de brandy (je crois que je ne l'avais pas volé). Puis j'ai regagné la gouttière par la lucarne des W. C..., et je suis rentré chez moi. Le lendemain, jour de Noël, je me suis levé de bonne heure et j'ai été distribuer les galoches et les cadeaux de Noël à des mendiants de Whitechapel. Ils étaient rudement contents, les bougres !
— Je te crois.
— Et puis, qu'est-ce que vous croyez que j'ai l'ait?
— Vous êtes allé à la messe.
— Justement ; et après ?
— Après?...
— Eh bien! après, je suis al déjeu-
ner à l'hôtel. J'ai mangé comme quatre et j'ai bu comme six ; et si vous voulez trinquer avec un gentleman qui s'est joliment tordu les côtes en lisant dans le Times la mystérieuse affaire de SoiUfi MoUon Street, vous n'avez qu'à tendre votre verre. Car ce gentleman, c'est moi, et vous savez que j'avais
un bon motif pour rire de la sorte. A votre santé !
— A la vôtre, Tom 1
— Eh bien ! comment trouvez-vous le bouillon? ajouta Tom.
— Ah! fameux! fis-je enthousiasmé, et, vraiment, il eût fallu que je fusse de bien mauvaise foi pour trouver ce coup-là qu'il manquait de sel.
George Adriol.
Ma conférence à Auvernier
A Lolotte.
En ce temps-là, réserviste étonnant, j'accomplissais au 40' d'artillerie un stage dont les péripéties diverses — écoles à feu innombrables entrecoupées de soupers folâtres — me réjouissaient infiniment. Et, un dimanche.
j'avais eu l'idée, pour rendre à quatre de mes camarades les politesses dont ils ne cessaient de me combler, de les inviter à dîner, sur les bords du lac deNeuchatel, à Auvernier, petit vil-
lage insignifiant, quoique fédéral, mais peu éloigné de Pontarlier, où nous tenions garnison, et célèbre par ses fritures de férats, bondelles et autres poissons aux noms saugrenus, à la chair exquise.
Tout arrive, même les gens de bien qui se rendent à Auvernier; partis à dix heures du matin, nous atteignîmes le but de notre expédition vers cinq heures, affamés comme des loups, harassés par la traditionnelle traversée des gorges de la Reuss, que nous eûmes soin de ponctuer des non moins traditionnelles exclamations admiratives, de rigueur devant le plus médiocre site de la Suisse, et dont un touriste ne pourrait se dispenser, sous peine de passer pour un crétin clos 'hermétiquement à toute esthétique.
Je commande le dîner et nous nous installons devant des apéritifs dont nos appétits n'avaient nul besoin (mais c'est l'usage!) — quand, subitement, ô rage ! ô désespoir ! je m'aperçois que j'avais oublié mon porte-monnaie.
Que faire? L'avouer à mes invités?
Je reculai devant cette confession grotesque. Une solution, une seule, s'imposait : extorquer aux indigènes la somme nécessaire au paiement de notre fraternelle agape.
— Oui, mais comment?
Ma conférence à Auvernier
Ah! si j'avais possédé, comme le merveilleux quatuor qui continuait à mt'iaager du vermouth avec des H- «jueurs variées, si j'avais possédé quelques talents d'açrément!...
J'aurais pu, comme Bruneteau-ie- Blond, charmer les Auverniérois en leur distillant les mélodies du jRoi d' Ys ou de Pot-de-Fleurs avec cette voix de ténorino qui fera crever Talazac de jalousie.
Ou, si la science du brillant vétérinaire des Ynnes m'eût été départie, l'employer à soigner les enfants morveux qui pullulaient dans le pays.
Ou me précipiter dans le lac de Neuchatel, pour y renouveler les exploits tritonnesques de l'herculéen Corbineau-Baadaleau de Saint-Point.
Ou exécuter une de ces danses épileptiforraes, effroi du sergot bisontin, grâce auxquelles Andréa Zigotto est si célèbre auprès des noctambules attardés à Gi'anvelle.
Mais, hélas! le chant, l'hippiatrique, la natation, la chorégraphie sont pour moi lettre close.
Je commençais à désespérer, quand une idée soudaine m'illumina. J'ai trouvé ! m'écriai-je mentalement. {Nota.
— Je n'emploie jamais le parfait d'euris/cd, ne voulant pas faire étalage de mes fortes études grecques, comme ce poseur d'Archimède.)
Plus rapide que le zèbre, je me précipitai sur la Grand'Place, criant aux habitants qu'ils eussent à venir écouter une conférence que j'allais avoir l'honneur de leur débiter sur l'état de l'agrilulture, en France. On lit cercle autour de moi, et voici à peu près ce que je débondai :
— En France, Mesdames et Messieurs, nous cultivons principalement la carotte, légume très productif, mais qu'il n'est pas donné à tout le monde de savoir tirer. Dans la marine, on prend surtout des riz.
Le chou est indigeste, sans doute à cause des enfants que certaines sagesfemmes dignes de foi assurent y avoir rencontrés; le plus élégant est le choufleur, le plus échauffant est le chou Bersky.
Une particularité curieuse de la noix, c'est que ce fruit se rencontre sur certains arbres (les noyers le plus souvent) et dans le veau. Les corneilles en abattent des quantités considérables.
De même que le plésiosaure, le talent de M""^ Théo et le carlin, le raisin a complètement disparu. Son nom, qui a subsisté, ne sert plus aujourd'hui qu'à désigner, en papeterie, un format particulier; en chimie, le bois de campêche, l'arsenic et quelques poisons qui pardonnent rarement,
Au contraire, la pomme se rencontre fréquemment, surtout dans les localités où Marie Colombier organise des tournées dramatiques. Je n'ignore pas que jadis, Suisses qui m'écoutez, vous aviez accoutumé de cueillir ce fruit à coups d'arbalète sur la tête des enfants, mais cette habitude ayant occasionné de multiples accidents, vos ancêtres Jurèrent d'y renoncer dans une réunion solennelle; et si quelque fumiste venait me dire que ce Serment du jeu de pomme ayant été violé, le sport dû au regretté Guillaume Tell était encore en honneur chez vous, je n'hésiterais pas à lui répondre qu'il veut me
'Jt!
faire prendre l'Helvétie pour des lanternes.
Prise immodérément, la pomme de terre alourdit ; aussi l'appelle- t-on un « féculent ». Au contraire, pour acquérir de l'agilité, bourrez-vous de melon.
Il fait courir.
La pêche s'ouvre à des époques déterminées, portées à la connaissance du public par voie d'affiches. Pour avoir négligé d'entourer la poire de la même publicité, la police a dû maintes fois disperser par la force des bandes de gourmets qui troublaient la tranquillité des rues en réclamant des beurrés gris :
C'est la poire, poire, poire, C'est la poire qu'il nous faut!
Oh! oh! oh! oh!
Quant à la cerise, il serait trop long d'énumérer toutes ses variétés ; la plus coûteuse est la cerise moné-
taire ; la plus commune est la cerise ministérielle, etc., etc.
Hypnotisée, béante, la foule des autochtones buvait mes paroles. Quand j'eus terminé cette brève causerie agricole, je fis le tour de la société, mon chapeau à la main. Puis, chargé d'une quarantaine de francs (en monnaie de nickel) honorablement gagnés, j'ose le dire, je m'en fus retrouver mes quatre paroissiens, qui continuaient à s'inonder de vermouth avec une sombre énergie.
Je sais bien, parbleu ! que, dans la nuit même, de nombreux cas de lièvre chaude se déclaraient à Auvernier ; mais, s'il fallait s'arrêter à des considérations humanitaires d'aussi mince importance, on ne pourrait jamais dîner quand on a oublié son portemonnaie.
WiLLY.
L'Amour des dominos
— Une partie de dominos, commandant!
— Avec plaisir, chère madame, répondit le fils de BcUone.
Déjà, M. Lemiroton avait installé la table de jeu et renversé sur le tapis vert la boîte de dominos.
— Vous savez, commandant, qu'il manque le quatre- deux.
Assise sur son train de derritire, sur une chaise, près de la table, Bobine, la chienne caniche des Lemiroton, une jolie bête toute noire, pleine de six semaines environ, suivait le jeu avec intérêt.
En se penchant pour remonter le verre de la lampe, M. Lemiroton fit tomber un de ses dominos :
Le visage du commandant s'empreignit de consternation.
— Mais si le quatre-deux manque, nous ne pouvons pas jouer.
— Ça ne fait rien ; puisque c'est la même chose pour tout le monde, fit observer M'"" Lemiroton.
— C'est juste, répondit le commandant, après un instant de réflexion.
La partie commença.
— Apporte, Bobine !
La chienne sauta à terre, se mit à fouiller consciencieusement sous la table et sous les chaises, et finit par relever son museau dépité. Elle n'avait pas trouvé le domino.
— Oh ! oh ! fit M. Lemiroton, en se mettant à quatre pattes, pour chercher à son tour.
Le commandant se mit également
à quatre pattes, tandis que M""» Lemiroton tenait la lampe au-dessus des têtes de ces messieurs.
Le domino restait introuvable.
— On le ramassera demain en balayant, dit M™" Lemiroton, impatientée.
Les deux hommes se relevèrent, la partie continua.
Le surlendemain du jour où ces événements s'étaient accomplis, M. et M"" Lemiroton et le commandant se trouvaient de nouveau réunis autour de la même table de jeu. Avant de commencer la partie, M, Lemiroton eut l'idée de compter les dominos. Il en manquait quatre.
Les deux époux et le vieux guerrier se regardèrent avec stupeur. Bobine, fatiguée par sa grossesse, dormait sur un canapé.
— Il n'y a pas moyen de jouer avec quatre dominos manquants, s'écria le commandant.
— Mais puisque c'est la même chose pour tout le monde, fit M"' Lemiroton.
— C'est juste.
La partie s'effectua sans plus d'in- -cidents.
Trois fois par semaine, le commandant venait dîner chez ses amis Lemiroton et, après le dîner, régulièrement, on faisait une partie.
Chosft singulière, à chaque nouveau «ompte du nombre des dominos, un ou deux des parallélipipèdes d'ivoire manquaient au compte précédent. Une disparition aussi systématique avait de quoi émouvoir d'honnêtes bourgeois comme les Lemiroton.
Ils ne pouvaient suspecter la loyauté d'un brave officier en retraite, il était
clair à leurs yeux que le hasard seul ne pouvait présider à cet escamotage continu.
Les soupçons de M"" Lemiroton se portèrent sur sa cuisinière, une fidèle servante dont elle n'avait eu qu'à se louer durant quinze années, et malgré les dénégations de la malheureuse, elle lui flanqua ses huit jours.
Quant à M. Lemiroton, il avait été purement et simplement faire sa déclaration au commissariat de police.
Le commissaire de police classa l'affaire, après une enquête demeurée sans résultat.
Cependant le nombre des dominos diminuait toujours.
Bientôt il ne resta plus que le double-six, quelques blancs, deux ou trois quatre, et le cinq-trois. Et c'est avec ces épaves d'un jeu jadis complet qu'on poursuivait chez les Lemiroton des parties de plus en plus dénuées d'attrait. Le commandant, homme de consigne avant tout, n'ayant jamais pu complètement se résigner à l'emploi d'un jeu de dominos qui n'était plus à l'ordonnance, grommelait sans cesse et avait même des accès de fureur que Bobine semblait accueillir d'un regard narquois.
Enorme maintenant, la chienne se traînait près de la table pour jeter encore un coup d'œil sur la partie.
Un soir, pendant qu'ils achevaient leur dîner, les Lemiroton entendirent des gémissements et un râle étoiiffé dans la pièce à côté. Ils se précipitent au salon, d'où le bruit venait, et aperçoivent leur chienne étendue, presque sans connaissance. A côté d'elle la boîte de dominos renversée.
— Bobine, ma petite bête chérie,
L'Amour des dominos
qu'as-tu ? s'écria M"' Lemiroton en se penchant sur l'animal, qu'elle prit dans ses bras et que, aidée de son mari, elle transporta sur le canapé.
Les yeux de la chienne roulaient dans leurs orbites. Elle fit un effort désespéré pour se soulever. Un spasme la secoua tout entière. Puis ses pattes se détendirent, son museau se pencha vers la terre, et de sa gueule entr'ouverte s'échappa... un domino.
Bobine s'était étranglée avec le double-six.
Ce fut un trait de lumière pour les Lemiroton. En un instant, ils venaient de découvrir la raison de la disparition si mystérieuse de leur jeu de dominos.
C'était Bobine qui, dans sa sollicitude maternelle, dérobait et avalait
les dominos de la maison, pour que les petits caniches qu'elle portait dans son sein pussent se distraire à l'aide de ce jeu, dont sont si friands les animaux de leur race.
Vivement impre.ssionnés, les Lemiroton essuyèrent une larme d'attendrissement, puis ils prodiguèrent leurs soins à l'intelligente bête, qui ne tarda pas à revenir à la vie.
Le lendemain. Bobine mettait au monde cinq amours de petits chiens noirs et frisés comme leur maman.
Et, le soir même, à la grande joie du commandant, on put organiser une partie monstre avec le jeu enfin reconstitué et comptant ses vingt-huit dominos intacts.
LÉON Gandillot.
Sonnerie Louis XV
— Ding !
C'est le timbre du petit cartel en porcelaine de Saxe que je viens d'hériter de ma grand'tante et que j'ai pour la première fois installé à mon chevet — un amour de petit cartel Louis XV tout enluminé de fleurettes
Deux heures?... Déjà?... C'est impossible ! Vite! allumons... Tiens, c'est bizarre : une heure seulement au petit cadran fleuri !
Je n'ai pas rêvé, cependant... J'ai bien entendu deux coups. . . Après tout, depuis tant d'années, la sonnerie a
rose tendre comme les falbalas de nos aïeules et presque aussi fragile que leur vertu.
Quelle heure est-il? — Minuit et demi.
Soufflons notre bougie et rêvons...
puisque nous sommes seule!
— Ding ! ding !
bien eu le temps de se déranger... — Dormons !
— Ding! ding! ding!
Au diable ce maudit timbre! me voilà de nouveau réveillée. Quelle heure maintenant?... Deux heures !...
C'est de plus en plus surprenant.
En vérité, SI mon arrière-grand'-
Sonnerie Louis XV
tante, la marquise de Montreton, n'a jamais su l'heure que de cette façon, il est probable qu'elle se soucia bien peu de la marche du temps.
Et ce fut ainsi toute la nuit.
Des heures passaient. La petite pendule restait muette .
Et soudain, elle se mettait à bavarder comme une folle, sonnant à l'étourdie, sans prendre garde au chiffre indiqué par ses aiguilles.
Quatre coups à cinq heures et demie du matin. Cinq coups à six heures. Et enfin, comme j'allais me lever, six coups aux environs de midi.
J'étais absolument bouleversée.
Voulant en avoir le cœur net, je portai mon héritage chez l'horloger.
Un artiste, fort heureusement, cet horloger.
Il prit l'objet avec la plus grande délicatesse, l'examina longuement...
puis me le rendit en souriant :
— Madame, me dit-il, vous possédez là un bien curieux souvenir d'un temps plus joyeux que le nôtre ! Et je vous assure que je me ferais un crime de régulariser cette sonnerie.
— Mais, monsieur!... murmurai-je, un peu interloquée.
— Je ne puis vous en dire davantage, madame ; mais, s'il vous reste dans vos papiers de famille quelques renseignements sur le caractère de la grande dame à qui appartint jadis cet objet, vous y trouverez peut-être l'explication de la singularité qui vous préoccupe tant. . .
A ces mots, je rougis
Renveloppant alors précipitamment le t souvenir d'un temps plus joyeux que le nôtre », je sortis de la boutique tout émue, car je venais de me rappeler ces deux lignes à double entente que j'avais jadis lues avec étonnement dans les mémoires joyeux de mon arrière-grand'tante :
« Je ne me lève plus guère depuis tantôt dix ans qu'après le sixième coup de midi... »
Vous aviez trente-cinq ans, marquise, quand vous écriviez cela...
mais j'y pense, était-ce bien toujours la même clef qui remontait votre pendule?
Moi qui n'ai pas trente-cinq ans, ma belle arrière-grand'tante aux cheveux poudrés, et qui ne me sers que d'une clef, vu la bégueulerie de ce temps-ci, je suis toujours en retard sur votre joli cartel !
Rit A.
A ta gorge
La chemise qui te voilait, Lasse enfin du rôle impudique Que ta pudeur lui conseillait, A l'heure sainte et fatidique
S'est couchée à tes pieds d'enfant.
Alors ta gorge de Faunesse M'est apparue et, triomphant, J'ai vu les splendeurs de jeunesse
Que ta chemise recelait.
J'ai vu sur ta poitrine nue, Deux jumeaux, deux frères de lait, Enfants d'une belle venue,
Modernes, mais non décadents, Gonflant leur rigidité ronde, Sans l'aide des corsets prudents Sachant se tenir dans le monde ;
Marbre, satin, roc velouté, Ils résolvaient ce grand problème:
La douceur dans la fermeté, Dualité rare et suprême.
Dans l'amour du Bien et du Beau, Baisant leur pente éburnéenne.
Du haut de ce double Nébo Une Terre chananéenne
A déroulé devant mes yeux Ses campagnes riches et grasses. ..
Et je vous adresse un joyeux Cantique d'actions de grâces.
Hauteurs neigeuses où se fond L'ennui des steppes et des plaines.
Trésors somptueux qui me font, Comme aux innocents, les mains
[pleines.
Et lorsque sur ta gorge en feu Ma soif d'aimer se désaltère.
Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas en Angleterre !
Maueice Donnay.
Lex
(Les conventions tiennent lieu de loi aux parties. {Art. 1134, Code cicil.)
A Montauban, dans la cour du bureau où, près de repartir, nous guettions l'omnibus de la gare, j'éprouvai quelque inquiétude lorsque, désignant du geste l'inscription ;
Il est défendu de faire des ordures a bord du trou; sans quoi, la clef sera retirée,
Pierre me dit avec simplicité : « Attends-moi au bureau. J'aurai bientôt, fini. »
Ceux-là qui ne trouveraient à l'acte de Pierre rien d'inquiétant, ne connaissent pas Pierre.
Deux heures plus tôt, à une pâtissière qui, le voyant boire, offrait de changer l'eau de la carafe, Pierre a /ait répondu : « Qui vous rend si hardie de troubler mon breuvage? »
Et durant notre visite à la vieille cathédrale, au cours d'un prêche, ne s'était-il pas écrié, sur l'air de Siebel : « Si je trempais mes doigts dans l'eau bénite? »
Le tout avec une extrême simplicité.
Quand Pierre revêtait l'extrême simplicité, la mystification imminait.
Et c'est avec une extrême simplicité
qu'il avait dit : « Attends-moi au bureau. J'aurai bientôt fini. »
Voilà pourquoi j'éprouvais quelque inquiétude.
Pierre était un homme de parole, — il eut bientôt fini.
Il eut bientôt fini, sortit du kiosque
vint au bureau, et, s'adressant à l'em- Il est défendu de faire des ordures au
ployé :
— « Monsieur, dit-il avec une extrême simplicité, je vous apporte la clef.
— « La clef?...
— « Ben, oui, la clef des latrines.
— « Que signifie?...
— « Comment! vous ne comprenez pas? N'auriez-vous jamais lu l'inscription du kiosque?
— « Je l'ai lue, mais quel rapport...?
— « Direct...
bord du trou; sans quoi, la clef sera retirée.
... Je tenais à faire des ordures au bord du trou ; alors — respectueux des conventions — j'ai retiré la clef... et vous la remets. »
Avec une extrême simplicité.
Jean Pic.
Old En gland!
Grande, raide, sèche, jaune, édentée, parcheminée et coiffée d'un chapeau extraordinaire, l'Anglaise entre dans un bureau de poste les pieds en avant.
Elle tourne à demi la tête et dit avec
une voix de brouette mal graissée: — Corne on, Clara !
Clara est petite, mince, plate, roasse; elle a des dents très longues et suit sa maîtresse les pieds en avant!
L'Anglaise demande soixante tim-
bres-poste pour affranchir soixante lettres adressées à soixante personnes différentes. Elle allonge cinq doigts osseux saisit les timbres et répète :
— Come on, Clara!
Clara fait demi-tour avec la grâce d'une locomotive.
Droite, les talons joints et les bras pendants, elle lève les yeux au ciel, entr'ouvre la bouche et tire la langue !
Alors l'Anglaise, grande, raide, sèche et jaune passe successivement les soixante timbres-poste sur la langue de Clara, petite, mince, plate et rousse, et les applique un par un d'un coup sec sur les soixante lettres adressées à soixante personnes différentes. Puis elle se dirige vers la porte en disant eticore une fois : — Come on, Clara!
Toutes deux disparaissent comme des ombres, les pieds en avant.
Dernièrement, j'ai rencontré la pauvre Clara toujours petite, mince, plate et rousse, mais elle avait les lèvres collées et ne pouvait plus ouvrir la bouche 1...
Mac Nab.
Amour conjugal
— « Oh! me répondit le gardien en res à le faire revenir. Et des larmes riant, il vient dans les cimetières un tas si vous saviez ! des cris ! des sanglots ! d'originaux qui amuseraient bien les Nous l'avons cru fou un moment. Enmorts, si les morts en avaient con- fin! est-ce que c'est naturel, une dounaissance. Ainsi, tenez! ce bonhomme leur pareille? Notez que la femme avait
que vous voyez là-bas, en train d'arroser une tombe, a toute une histoire.
H y a deux ans, quand sa femme est morte et qu'on l'a amenée ici, nous avons bien cru qu'elle n'y resterait pas seule. Au premier coup de cloche, quand le corbillard a passé la porte, le veuf s'est trouvé mal, et il a fallu faire arrêter le convoi . Quand on a descendu la bière dans la fosse, il s'est fivanoui encore, et on a été deux heu-
cinquante ans et lui aussi. C'étaient deux vieux petits bourgeois qui depuis trente années habitaient le même appartement dans la rue de Rennes. Enfin!
n'importe ! un chagrin inconsolable !
Ah bien oui! Le lendemain, nous le vîmes revenir avec un commissionnaire qui portait une caisse de fleurs. Il les planta lui-niême sur la tombe, où il n'avait pas voulu qu'on mît une pierre. Aussi le marbrier ne peut pas le sentir.
Amour conjugal
Et depuis, tous les jours, tous les jours, il arrive ici de bon matin avec son arrosoir et sa bôche, et il arrose, et il émonde, et il arrache les mauvaises herbes. Il n'a pas manque^ une fois, et même il a quitt(^ sa rue de Hennés, — oui, monsieur ! — et il habite à présent devant le cimetière, entre deux entrepreneurs de sépultures. Il appelle ça le jardin de sa femme. Au fond, c'est son jardin à lui, et je suis sûr que maintenant il serait désolé si sa d('funte revenait rendre inutile son horticulture! » En ce moment, le bonhomme ayant terminé son jardinage, venait de notre côté, ge dirigeant vers la porte. Avec sa bêche d'une main, son arrosoir de
l'autre et un grand chapeau de paille sur la tète, il avait un gros air apoplectique et satisfait.
— « Eh bien! lui cria le gardien, comme il passait, ça va bien, monsieur, votre petit jardinet?
— « Peuh! oui, merci! S'il n'y avait pas les chenilles qui mangent tout!
— « C'est le printemps qui fait ça, monsieur Antoine!
— « Bé, oui! c'est le printemps, comme vous dites! Mais j'ai bien bêché tout autour des racines. Au revoir, à demain, monsieur le garde! a
Il nous salua poliment, et s'en alla.
Louis Marsolleau.
Mistral parisien
J'étais à la gare de Lyon, dans la salle des bagages, en train de dégager la valise d'un cousin arrivé du Midi par le train de plaisir, quand je surpris ce dialogue entre un gros Marseillais coiffé de l'insolent manille et
nier souleva la malle et la fit pivoter sur l'angle. Le douanier : En effet, ça ne pèse pas lourd. Le Marseillais : Dix kilos, poids réglementaire, on ne tolère que dix kilos en train de plaisir. Je voulais remplir la malle de saucissons
un douanier à mine triste sous le modeste képi bleu. Le douanier : La malle est à vous?. .. Qu'y a-t-il dans la malle? Le Marseillais : Il n'y a rien du tout. Le douanier : Vous dites? Le Marseillais : Rien du tout! je dis. Ici le doua-
d'Arles, mais elle pesait déjà les dix kilos, à elle toute seule : il aurait fallu payer un supplément. Alors nous avons mangé les saucissons en gare, avant de partir, avec la femme ; et comme un homme qui se respecte ne voyage
Mistral parisien
pas sans sa malle, j'ai amené la mienne vide. » Le douanier sondait son Marseillais d'un air scrutateur; cette malle vide ne lui disait rien de bon, il soupçonnait quelque manigance. Le Marseillais avait l'air tranquille. — Donnez-moi la clef! fit le douanier. La clef grinça, le cadenas tomba, mais le douanier n'eut pas besoin de grand effort pour soulever le couvercle. Le couvercle, fait d'un cuir de porc hérissé que bombaient deux minces planchettes, se redressa violemment; un vent subit remplit la salle, mugissant et se cognant aux angles ainsi qu'un taureau évadé, puis se précipita avec fracas par la grande porte vitrée, emportant fraternellement, à de vertigineuses hauteurs, le képi bleu et le
manille, — Mon képi! criait le douanier. Et, debout sur le perron, calme et digne, tout en suivant du regard, par-dessus les toits de Mazas, les battements d'aile de son couvre-chef, le bon Marseillais soupirait : — Capucin de sort, la belle sôze que la science ! Depuis les semins de fer, il y a de tout à Paris, même du mistral.
C'était le mistral, en effet, qui faisait son entrée dans la capitale. Kt voilà pourquoi, l'autre jour, souffla dans les rues, cinq heures durant, un vent inconnu qui n'était ni vent d'autan, ni vent de bise, un petit vent brun, taquin et sec qui glaçait les Parisiens, sous leurs minces paletots d'été,
Paul Arène.
Les Pharmaciens
Bons Parisiens, ne croyez pas Que ces feux mouvants et farouches •Qui, dans l'ombre, croisent là-bas, Sont des fanaux de bateaux-mouches.
€es deux falots, reflets d'enfer.
Suivant le fil de la rivière, Dont l'un est rouge et l'autre vert, Sont des âmes d'apothicaire.
Pharmaciens, sous le pont noir Dardant leurs prunelles lascives.
Vers quels pays, vers quelles rives Vos bocaux s'en vont-ils ce soir?
Est-ce l'âme des parpaillots Férus par les arquebusades?
Ou sous la lueur des falots.
Les fantômes de vos malades?
•Ou dans son donjon blasonné La dame de Nesle en ribote Qui dit à. son Gauthier d'Aulnay :
— Va voir en bas si l'eau clapote.
Pharmaciens, sous le pont noir Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives Vos bocaux s'en vont-ils ce soir?
Enfers et démons ! Aux sabbats
Vous courez donc, race maudite!
A cheval sur de vieux cabas.
Et des vers luisants dans l'orbite ?
Dites, n'était-ce pas assez
De nous exhiber, sous vos vitres,
Nos petits parents fricassés Dans l'huile fauve de vos litres?
Pharmaciens, sous le pont noir Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives Vos bocaux s'en vont-ils ce soir?
Où vous allez, je le sais bien, 0 Ruggieri sans vergogne !
Vous allez où l'on ne craint rien Des Marguerite de Bourgogne.
Où vous allez, hommes barbus Comptant l'or qui paya vos crimes ?
A la Croix- Rouge en omnibus Coucher avec vos légitimes!..
Pharmaciens, sous le pont noir Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives Vos bocaux s'en vont-ils ce soir?
René d'Erville.
La Mort du ver
Légende moderne
Le ver était joyeux.
L'homme, lui, descendait le faubourg populeux, l'àme en proie aux derniers brouillards du sommeil, aux dernières mélancolies du lourd sommeil, de l'impérieux et royal sommeil, plus fatigant encore que le travail de chaque jour, distrayant et sonore, au
moms, sans visions et sans troubles.
C'est affreux, le réveil du compagnon, le sursaut brusque, inconscient, avec une idée vague de châtiment, si
l'on n'est pas à l'heure, le bruit sec dans la nuit des allumettes maigres; puis, pour s'habiller, l'or rouge des lampes sur l'argent terni du brouillard matinal : avec cela, les yeux collés et la bouche sèche.
C'est alors que règne et travaille le ver. S'installant en maître dans quelque repli cérébral, dont il a fait sa demeure d'élection, l'être immonde dit é l'être vivant : .
« Allons, debout ! Lève ta tête paresseuse : entends-tu les voisins plus courageux qui descendent l'escalier ?
Ilàte-toi, latelier est loin, écoute...
Voici la demie de cinq heures qui tinte à la mairie voisine. — Oh! comme les ondes vibrantes des cloches sonnent douloureusement avec leurs oscillations aériennes. — Hàte-toi, hâte-toi :
Te rappelles-tu le jour où, t'attardant au lit, tu trouvas close la porte? Et la tête indifférente et bête du patron qui te congédiait? — Et chez toi, la malade assoupie, plus blanche que les oreillers. — Tu n'osas rien dire, rien avouer, tu racontas quelque histoire, quelque invention dont la pauvre appàlie ne fut pas dupe. Mais elle ne sut
rien dire, peut-être à cause de tes colères auxquelles elle était accoutumée. »
Le ver se reposa.
L'homme sortit. Au dehors, la rue était comme toute bleue. Les boutiques s'éveillant claquaient des volets, les voitures des laitiers, ferraillant aux pavés, mêlaient leur tumulte aux sifflets aigus du vent froid d'automne : et l'homme allait, hâtif, la tête basse^ enviant les joyeux débauchés qui rentraient ivres avec des figures bleues comme la rue matinale et des vêtements souillés par les longues orgies.
— C'est qu'il faut se dépêcher : déjà voici le chantier du coin du boulevard qui s'anime. Déjà les longues planches de sapin fraîchement scié, s'entassent sur la charrette : il doit bien être le quart moins de six heures.
« Ce sapin frais, ça a une odeur singulière. »
. Le ver redressa la tête.
— Hàte-toi, hâte-toi. — Te souvientil de ce soir lourd d'été funèbre, où lorsque tu rentras chez toi, quelque vieille voisine obligeante te dit : « Monsieur Etienne, la mère n'est pas bien ce soir, pas bien du tout... enfin pas bien du tout... Et si vous avez besoin de moi, vous savez, je suis là, les hommes sont toujours empruntés pour bien des choses, et si vous voulez...
Hein! cette nuit-là?... C'est bien loin déjà, cependant... mais toujours vivace et terrible, le souvenir de ces choses, toutes simples.
Oh ! cette odeur effroyable du sapin fraîchement scié !
— « Hé, vieux! — Hé vieux! va donc pas si vite, nous avons le temps!
— « Tiens, Michel!
— « Ah çà ! t'as donc perdu ta paie au Zanzibar que tu fais cette tête?
Allons, viens donc chez le père Machin, le voici qui ouvre sa boîte. Viens donc, nous avons encore un bon quart d'heure. »
Quelle lueur soudaine et rose! Voici le soleil d'automne qui se lève, le pâle soleil, perçant la brume du matin, et paraissant comme un grand rond orangé; on dirait le bon sourire d'une aïeule.
Les rayons s'accrochent aux vitres hautes, dorent de larges plaques de pourpre les grands murs bêtes qui rougissent de leur nudité, pénètrent les ruelles, diamantent les ruisseaux; on dirait des cymbales de lumière, c'est le jour, le grand jour qui vient.
Alors le ver eut peur.
Les dés claquotaient dans la petite machine de verre qui tournait.
Les compagnons burent une première tournée.
« A la tienne, Etienne ! » dit Marcel classique.
Et pendant que le père Machin, enlevant un à un les volets de sa boutique, laissait librement entrer la lumière joyeuse, qui se jetait comme un enfant curieux sur les verres, les bouteilles, les cuivres de la cuisine, l'étain des comptoirs, portant la joie du jour nouveau, tous les compagnons entraient, bruyants et pressés, affolant la servante.
« Allons, il faut LE tuer », dit l'un d'eux.
Et les rires violents, et les propos joyeux s'étouffaient dans l'étroit cabaret.
Soudain, avec des cris de portes s'ouvrant, des tintements de fer, des
La Mort du ver
sifflements de vapeur, des bruissements de scies mécaniques, s'ouvrirent toutes grandes les portes de l'atelier; et, dominant ce grand tumulte de la vie en éveil, la cloche d'appel, assourdissante et joyeuse, mêlait ses éléments
au timbre plus grave de l'horloge qui sonnait six heures.
Alors, les mains dans les poches, dispos au travail et pleins d'oubli, les fiers ouvriers entrèrent à l'usine.
Le ver était mort
Ch. db Sivry.
cî: ^<^^
Le Bouclier
Le ventT'e de la femme est comme un bouclier Taillé dans un métal lumineux et sans tache Dont la blancheur se bombe et descend se plier Vers sa pointe où frise un panache .
*Mj^^j^^
Depuis l'angle d'or brun jusqu'au pied des seins nus Il s'étale, voûtant sa courbe grasse et pleine, Et l'arc majestueux de ses rebords charnus Glisse dans les sillons de l'aine ;
Tandis que, ciselé sur l'écusson mouvant Où s'abritent la source et les gei'mes du monde, Le nombril resplendit comme un soleil vivant, Un vivant soleilde chair blonde !
Le Bouclier
— Maijiquc Bouclier dont j'ai couvert mes reins! Egide de Vénus, ô Gorgone d'ivoire Dont la splendeur joyeuse éblouit mes chagrins Et rayonne dans ma nuit noire !
Méduse qui fais fuir de mon cœur attristé Le dragon de l'Ennui dont rien ne me délivre; Armure trois fois sainte avec qui j'ai lutté Contre tous les dégoûts de vivre,
Je t'aime d'un amour fanatique et navrant : Car mes seuls vrais oublis sont nés dans tes luxures, Et j'ai dormi sur toi comme un soldat mourant Qui ne compte plus ses blessures.
C'est pourquoi ma douleur t'a dressé des autels Dans les temples déserts de mon âme embrunie : Et j'y viens adorer les charmes immortels De ta consolante harmonie.
Edmond Habaucourt^
Un peu de chimie
L'oxygène a pour densité,
On en a fait l'étude, 1,1056 calculé
Avec exactitude.
Il entretient la combustion, La faridondaine, la faridondon,
C'est lui qui entretient la vie,
Biribi A la façon de Barbari
Mon ami.
On le prépare en calcinant Le potassiqu' chlorate ;
Mais il faut chauffer doucement
De peur que ça n'éclate.
Les poumons quand nous respirons, La faridondaine, la faridondon, S'dilat'nt l'un et l'autre à l'envi,
Biribi A la façon de Barbari
Mon ami.
Zéro, zéro, six, neuf, deux, six,
Telle est de l'hydrogène.
D'après Thénard et Regnault fils
La densité certaine.
Il sert à gonfler les ballons, La faridondaine, la faridondon, Il éteint aussi les bougies,
Biribi A la façon de Barbari Mon ami.
L'azote est un gaz bien malsain Dans l'quel on n'peut pas vivre ;
Il se trouv' dans l'air le plus sain ; C'est pas lui qui enivre.
11 n'a pas la moindre action,
La faridondaine, la faridondon,
Il empêche même la vie, Biribi
A la façon de Barbari Mon ami.
On extrait l'azot' facirment D'I'azotit' d'ammoniaque ;
Un peu de chimie
Et l'on peut chaufifer brusquement, Y a pas d'craint' que ça claque ; Et ce moyen- là est très bon, La faridon daine, la faridondon, Pour pouvoir fabriquer c'corps-ci,
Biribi A la façon de Barbari
Mon arni.
Sous un'cloche on peut le r'tirer
De l'air atmosphérique, On prend du phosphor' pour former
De l'acid' phosphorique Qui entre en dissolution, La faridondaine, la faridondon, Et l'azote nous reste ainsi, Biribi
A la façon de Barbari Mon ami.
Mais c'est assez nous entret'nir
De ce gaz m<;phitique; Nous aurons bien plus de plaisir
De l'acide azotique Qui ronge le cuivre, l'iaiton, La faridondaine, la faridondon, Et attaque le fer aussi,
Biribi A la façon de Barbari
Mon ami.
K. LOMBU
Mes haines
Le mandoliniête
Y a-t-il rien qui vous canule Comme un joueur de jambonneau, Quand y a déjà la pendule, L'accordéon et l'piano?
Ça gagn' mill' francs par trimestre; Ça vous r'garde avec mépris :
Parlez-moi d'un homme-orchestre, En v'ià-z-un qui vaut son prix !
L'mandoliniss', ça m'agace; r doit s'trouver dans l'Enfer; Si j'en pince un su' la place, Qu'i' jou' Meyerbeer, Auber, Palestrina, Monteverde, Wagner, Hérold ou Gounod, J'te lui fais manger d'ia...
J' t'en f...ich'rai du jambonneau!
Jules Jouy.
Le Veau
Conte de Noël pour Sara Salis
— Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage.
Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.
— Un vrai ?
— Oui, Sara, un vrai.
— En viande et en peau?
— Oui, Sara, en viande et en peau.
— Qui marchait avec ses pattes ?
— Puisque je te dis un vrai veau !
— Alors ?
— Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau; seulement,
comme il faisait des saletés dans le salon...
— Le petit garçon ?
— Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il cassait les joujoux de ses petites sœurs...
— Il avait des petites sœurs, le veau?
— Mais non, les petites sœurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...
— Avec des petites fenêtres ?
— Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes couleurs... Le soir, c'était le Réveillon.
Le papa et la maman du petit garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le petit garçon etses parents s'en vont...
— On l'a laissé tout seul à la maison ?
— Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté...
— Tout nu ?
— Oh ! non, il était habillé. Alors
il6
tous ces petits polissons> qui voulaient faire rçveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans la maison; mais ils ont été bien attrapés, la salle à manger et la cuisine étaient
cile à digérer, tous ces petits polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin est venu ! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été guéris...
fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont Seulement, depuis ce moment-là, on
fait?...
— Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?
— Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau...
— Tout cru ?
— Tout cru, tout cru.
— Oh! les vilains!
— Comme le veau cru est très diffi-
n'a plus jamais donné de veau au petit garçon.
— Alors, qu'est ce qu'il a dit, le petit garçon ?
— Le petit garçon?... Il s'en fiche pas mal.
Alphonse Allais.
Le Cache-nez
Dialogue-omnibus
Le théâtre représente l'impériale de l'omnibus de Bastille-Madeleine, un matin d'hiver. Un voyageur solitaire, hâve, insuffisamment vêtu, attend impatiemment, assis près du siège, l'heure du départ. Le cocher, un gros et rouge gaillard, abondamment couvert, un
Le cocher. — Il a mis son câchenez.
Le voyageur. — Oui.
Place du Château-cTEau.
Le cocher. — Moi, je n'en porte jamais.
bonnet fourré sur les oreilles, les pieds chaussés d'énormes galoches, monte sur son siège, empoigne les rênes et crie un « hue! » joyeux. La voiture roule.
Le cocher, au voyageur. — Ça pince dur, ce matin.
Le voyageur, grelottant. — Oui.
Boulevard Beaumarchais.
Le cocher, montrant un passant. — En voilà un qui s'y est pris de bonne heure.
Le voyageur. — A quoi faire?
Le voyageur. — De quoi?
Le cocher. — De cache-nez.
Le voyageur. — Ah !
Porte Saint- Denis.
Le cocher. — Et vous?
Le voyageur. — Quoi? Moi?
Le cocher. — Est-ce que vous en mettez, des cache-nez ?
Le voyageur. — Non.
Boulevard des Italiens.
Le cocher. — C'est comme moi.
Le voyageur. — Comment?
Le cocher. — Je dis : c'est comme
moi. I
LE VOYAGEUR. — Quoi? G'cst comme
vous?
Le cocher. — Je n'en mets jamais.
Le voyageur. — De quoi?
Le cocher. — De cache-nez.
Le voyagbur. — Ah!
Les gaîtês du Chai-Noir
Place de la Madeleine.
Le cocher. — Je trouve qu'un petit verre ça en tient parfaitement lieu.
Le voyageur. — De quoi?
Le cocher. — De cache-nez.
Le voyageur. — Ah!
Le voyageur descend et paye un petit verre au cocher.
Jules Jouy.
Chanson des peintres
Laques aux teintes de groseilles Avec vous on fait des merveilles.
On fait des lèvres sans pareilles.
Ocres jaunes, rouges et bruns, Vous avez comme les parfums Et les tons des pays défunts.
Toi, blanc de céruse moderne, Sur la toile tu luis, lanterne Chassant la nuit et l'ennui terne.
Outremers, cobalts, vermillons, Cadmium qui vaut des millions De vous nous nous ('merveillons.
Et l'on met tout ça sur ses toiles, Copiant des femmes sans voiles Et le soleil et les étoiles.
Et l'on gagne très peu d'argent, L'acheteur, en ce temps changeant, N'étant pas très intelligent.
Qu'importe! On vit de la rosée
En te surprenant, irisée, Belle Nature bien posée.
Charles Cros.
Square des Batignolles
Dix heures, soir d'été, square des Batignolles, Un vent fade répand de très vagues odeurs ; Conducteurs de tramways, quelques fillettes folles De placides bourgeois et de louches rôdeurs.
Dans la pénombre, sous la frondaison poudreuse, Contre le tronc chétif d'un arbre rabougri. Avec un cabotin ainsi qu'une pierreuse La quincaillière flirte au nez de son mari.
Dehors, devant la grille infinie, une grasse Matrone, tenant par la main un garçonnet, Reste là, pour voir le chemin de fer qui passe... — On dirait un tableau du grand maître Manet.
Jean Moréas.
L^ Orage
A W.-(;.-C. Byvanck. Le vieux continue apparemment à
dormir, mais sa main froisse l'édre- Vers minuit, par la croisée sans don. volets et par toutes ses fentes, la mai- La vieille allume aussi une lanterne,
son au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs.
La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve.
pour être prête, s'il fallait courir à l'écurie des vaches.
Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.
Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. A.
chaque éclat de tonnerre, elle pense :
— Cette fois, c'est sur le château !
— Oh ! cette fois-là, par exemple c'est sur le noyer d'en face !
Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague troupeau de bœufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes aveuglantes.
Soudain un calme. Plus d'éclairs.
Le reste de l'orage, inutile, se tait ; à-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se prépare.
Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings le Christ, tous attendent que ça tombe !
Jules Renard.
.^^sSr V
Chanson à boire
Je hais Neptune et les Naïades, Les villes d'eau, les ports de mer, L'onde pure et le flot amer, Et les bains chauds et les noyades.
Je hais tous les mots en hydro :
Je hais la vapeur et la glace.
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
0 vin ! legs sacré du Calvaire Que le prêtre hume à l'autel !
Toi qui fis Bacchus immortel, Et que le sceptique révère, Quêta chanson, doux maestro, Berce toujours ma tête lasse ! J'ai dit aux fontaines Wallace Je ne boirai plus de votre eau.
Plutôt que d'abaisser mes lèvres A votre insipide cristal, Je boirai le poison fatal, Dispensateur des chaudes fièvres !
Je boirai ton dernier sirop.
Pharmacien d'ultième classe !
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
De vos bouteilles que pavoise Une étiquette aux cent couleurs^ J'aime les glouglous enjôleurs, Enfants de l'antique cervoisCp Fanta, pale aie, stout, faro, Bières brune, blonde ou filasse.
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
Dans une ivresse léthargique, Fais-nous oublier les hivers, Absinthe, sœur des printemps verts, Auprès de ta liqueur magique, L'élixir de Cagliostro N'est qu'une impudente fàllace !
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
0 rhum doré par les tropiques !
Kummel gelé par les frimas !
Vaillant cognac qui rallumas Le feu des courages épiques, Quand le Germain, sombre bourreau, D'obus empiffra sa culasse. J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
Lorsque étanchant ma soif française
Avec un luxe oriental.
J'aurai jeté mon capital
Par les fenêtres du grand-seize,
J'irai marchander au mastro La cuite de la populace.
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
Dussé-je, errant sur le bitume
Dans l'appareil de feu Noé,
Scandaliser Arsinoé
Des lacunes de mon costume,
Dussé-je attirer le haro
Du sobre agent qui se prélasse,
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
Seigneur, je lègue à de plus dignes Les bonheurs qui nous sont prédits Dans votre frugal paradis ; Mais si quelque jour, dans vos vignes Il reste une place de trop, Seigneur, gardez- moi cette place !
J'ai dit aux fontaines Wallace :
Je ne boirai plus de votre eau.
Gaston Sénéchal.
L'Œil
L'œil était dans le vase. Un caprice d'artiste L'avait agrémenté d'un sourcil violet Et sa prunelle peinte en rouge vif semblait Vous regarder d'un air ineffablement triste.
C'est à la foire au pain d'épices qu'un beau soir Nous gagnâmes ce vase au tourniquet. P'ifine Affirma qu'il était en porcelaine fine, Et voulut l'étrenner tout de suite, pour voir.
Mais il était si neuf, le soir, à la lumière, Qu'elle n'osa ternir sa pureté première, Et le remit en place avec recueillement.
pile fut très longtemps à s'y faire. C'est bête : Cet œil qui la fixait inexorablement Semblait l'intimider de son regard honnête.
Armand Masson.
Notre grand poète Hayma Beyzar, chef de l'Ecole électro-suggestive, est sur le point de livrer à la publicité une série de poèmes destinés à un géraudélesque retentissement: le Chat-Noir, au prix des plus grands sacrifices, a
l'indéfinie concentration de la forme.
Conspuant la vieillotte conception des antiques gâcheurs de rimes, amplification affadie d'un thème en outrées et déclamatoires redondances indigent, le génie himalayesque du jeune
obtenu communication des bonnes feuilles" de cette œuvre unique en son genre.
C'est, en la poétique et géniale instrumentation, la réalisation stupéfiante du rêve poursuivi jusqu'ici par la jeune Ecole : l'immensité de l'idée, en
Maître ne demande qu'au choc d'un mot — un seul — d'une syllabe même, la fulgurante étincelle qui éveillera chez le lecteur le courant sympathique et isotherme à celui du poète, et l'entraînera à sa suite dans l'infini insondable des vides hypersidéraux .
Voici le joyau , en sa gigantesque sirnplicitA ;
tes
|ÊXTA56Sl
Nous ne ferons pas à nos lecteurs l'injure de paraphraser la pensée de l'auteur, limpide pour les initiés suffisamment.
Cependant, pour les quelques aveugles de l'autre côté du pont des Arts qui achèteraient ce numéro comme premier fascicule des Œuvres complètes de M. Ohnet(le plus grand succès du siècle), nous nous faisons un devoir de souligner l'idée d'une glose timide et sommaire.
Dans le vocable générateur, ou mieux communicateur « oh ! », on remarque qu'il convient de distinguer •
1° La sonorité, ainsi que le grave bruissement des eaux des lacs, ou la mystérieuse harmonie des mondes, vague et voilée.
2° La couleur, violâtre et effacée, faisait songer aux horizons crépusculaires d'une mélancolique fin d'automne, ou, sous les primes attiédies d'avril, les parfums des grands bois.
3° L'odeur, affinée et délicate, comme de vanille subtilisée, — suaves senteurs de la vierge aux commençantes palpitations de son intimité charnelle émue.
4° L'articulation, douce, tendre, terminée par une quasi muette expiration signifiant palpitation ou presque ressaisi aveu, ravie adoration ; — ou forte, rude, avec finale râlante, expri-
mant la souffrance et réveillant la perturbation anhélante du pneumo-gastrique.
5» Les acceptions immédiate» : Prière,
— Admiration, — Rêve, — Ivresse,
— Elan, — Indifférence, — Doute, — Horripilation, — Souffrance, — Mépris, — Colère, — Reproche, — Horreur, — avec toutes leurs nuances.
6° Les acceptions homonym.iques :
Eaux, — Haut, — Os ; d'où envolement vers les cimes, les mers, les fortunes, — retour à l'origine squelettique des organismes.
7* Le sens hermétique ou symbolique ancien : « Ho.. », cryptogramme de l'homuncule ou microcosme — aperçu des mystères alchimiques et biologiques.
8° Le sens symbolique actuel ; « 0 », Ligne de Batignolles-Clichy-Odéon, lanternes rouges, idée apocalyptique de l'œil monstrueux des civilisations.
9° La notation chimique correspondante : « 0 », Oxygène, principe inéluctable de la vie organisée.
10° La notation algébrique ; t 0 », zéro, symbole du néant, simple neutralisation de l'Universel, qui y subsiste à l'état d'impérissable germe.
11" Toutes les notions inverses et antitypiques qui se dégagent, par voie de contraste, des précédentes.
Si l'on analyse, disons-nous, l'ensemble des impressions virtuellement contenues dans le monosyllabe communicateur; — si l'on songe que de cette articulation naissent invinciblement, par un merveilleux procédé, par un mécanisme d'une admirable simplicité, des images, des sensations, des
conceptions infiniment variées, d'une poésie tour à tour hiératique, macabre, tendre, voluptueuse, gourmande, hilare ou philosophique, d'une réalité d'autant plus intense que le sujet les a lui-même créées, sous l'effort d'assimilation que comportait le système brutal de l'affabulation terminologique ; — si l'on se rend compte qu'un mot suffit pour vous faire errer à travers les splendeurs d'un visible univers, rêver aux chaudes blancheurs des ventres s^asmodiques des adorées entrevues, aux matités des ors serpentants des chevelures, nous plonger dans l'extase des vins précieux, nous transporter au seuil des impénétrés arcanes de la nature, on est contraint de proclamer qu'on se trouve en présence de la plus
haute expression de la Poésie ; que l'œuvre d'Hayma Beyzar est l'hyperesthésie du possible, et l'éperdue intuition de l'impossible, qu'elle réalise enfin la condensation géniale et radieuse de l'uNIVERSEL.
Pour paraître prochainement, — Léon Vanier, éditeur :
Ah! {Les Ravissements), 1 vol. in-32 avec planches.
Eh! {Les Indignations), 1 vol. in-32 avec planches.
Hi! {Les Gaîtés), 1 vol. in-32 avec planches.
Hue! (Les Chevauchées), 1 vol. in-32 avec planches.
Pierre Millb.
i4 Juillet
Vois-tu la longue ribambelle
Des gens bras dessus, bras dessous?
Certes, la fête sera belle
Tous les faubourgs sont déjà saouls.
Ou quelque autre grande figure Choisie avec un tel bon sens Que deux bonzes qu'on inaugure Ne peuvent se regarder sans
Vois-tu ce monsieur qui frétille Là-haut? C'est ce bon Gogibus; Ne pouvant prendre la Bastille, Il en prend du moins l'omnibus.
Rire. Le peuple roi s'amuse En de tricolores fracas ; Ce bruit mariannesque, ô Muse, Froisserait tes sens délicats.
Vois-tu cette foule accourue Autour des géants d'autrefois Dressés au coin de chaque rue?
C'est Pétrolskof, c'est Pipe-en-Bois,
Pour t'envoler à quelques lieues, N'entre-t-il pas dans ton concept De prendre devers les banlieues Un train de neuf heures dix-sept?
Vers les grands parcs peuplés de mar- Dressant leur blanche nudité, [bres Et vers les forêts où les arbres Ne sont pas de la liberté !
Loin du tumultueux asphalte
Où Paris hurlant se hâtait,
Loin, très loin, nous avons fait halte,
Et sous les bois calmes c'était
Comme une ivresse reposée, Comme ua rêve à peine conçu; Pour ne pas mouiller de rosée, Toi, ta robe de fm tissu,
Et moi mon pantalon superbe, Nous avions jeté nos manteaux Avant de nous coucher sur l'herbe Où nous étions sentimentaux.
Les oiseaux dans leurs chants de fête N'exigeaient pas qu'un sang impur Abreuvât leurs sillons ; ta tête Adorable reposait sur
Mon bras, et des senteurs berceuses Confusément venaient à nous ; Des bêtes, fines connaisseuses, Grimpaient le long de tes genoux.
Tu riais ton rire sonore
Qui faisait rire les échos,
Et dans tes fins cheveux d'aurore
Tu mettais des coquelicots
Rouges, des marguerites blanches Entremêlés de bleuets bleus ; Et moi je baisais tes mains blancheS; Ta lèvre rouge et tes yeux bleus.
Tu me chantais de ta voix grave Ton répertoire de chansons; Des merles sifflaient à l'octave Dans le mystère des buissons.
Puis le soir vint ; des ombres douces S'endormirent sur les gazons.
Déjà l'émeraude des mousses, Le vert tendre des frondaisons.
Toute la forêt séculaire Rassemblait, éparse dans l'air.
Sa chemise crépusculaire, Tandis que la lune au ciel clair
Montait. Tout là-bas, des fusées Jaillissaient vers le firmament, Puis s'éparpillaient irisées !
Alors tu me dis simplement :
« Voici l'heure du sacrifice. »
Et je vis s'allumer des feux Dépouillés de tout artifice, Dans l'azur profond de tes yeux!
Maurice Donnay,
La Prune
Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, elle est continûment attirée vers la terre.
D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la queue tout le jour.
Elle ne se détache pas.
Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, puis, s 'acharnant, souflle dessus d'un brusqueeffort.
La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.
Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un grosœil, au travers.
Un merle se pose sur lu branche, par petites détentes sèches s'approche de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de bec en vain recfifiés.
A chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que non.
Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perclie, jusqu'aux échelles dei ihommes.
Or Bonne- Amie vient à passer.
Elle voit la prune, lui sourit, se cainl>re avec nonchalaxice, penche la
tête en arrière, cligne de l'œil et ouvre ses lèvres humides de gourmandise.
La prune y tombe !
Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit sans paraître étonnée, la bouche pleine :
— Tu vois, elh-' a chédé à mon cheul désir.
Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la prune.
Il y a un ver dedans.
Jules Renard.
CT
L^ Avenir est aux louches
Un jeune journal, ennemi, n'a trouvé d'autre critique à faire d'un article paru dans le Chat-Noir, que d'attaquer ma pauvre chétive personne en déclarant triomphalement que je louchais, et que l'auteur des dessins, Willette, louchait aussi.
Polémique d'oculiste ! Pends-toi, Galezowski, ô Desmares, pends-toi!
Vous jugez les yeux divergents, les conjonctivites, les strabismes, les ophtalmies baroques, la cataracte, l'iritis chronique, avec une compétence qui jusqu'à ce jour semblait parfaite.
Ce n'est plus ça : un jeune tourlourou prend vos analyses et s'empresse d'en faire la synthèse. Il conclut comme
dans le Langage des fleurs : iritis chronique, avarice; conjonctivite, débauche; strabisme, articles ridicules sans idée.
Ce n'est pas ça du tout, petit homme!
Elevons ce mesquin débat, comme dit le parlementaire.
... Vers les commencements du monde, il y avait des cyclopes : Polyphème. Ces gens de haute stature, amis de Vulcain, sachant manier le fer et la pierre, précurseurs des ingénieurs les plus étonnants, élevèrent des constructions énormes, colossales, pyramidales, en un mot cyclopéennes.
Ce sont les ancêtre des louches. Les ancêtres de pierre : marbre.
Ils n'avaient malheureusement qu'un œil, et profitant de cela, un malin commis-voyageur, nommé Ulysse, le leur creva; mais ils possédaient une telle vitalité que, devenus aveugles, ils devinrent Homère. Homère, le mendiant sublime, qui eut la naïveté de croire qu'on pouvait séduire, même par une platitude, les commis-voyageurs, et reniant son père, Polyphème, poussa le cynisme jusqu'à chanter le cruel bourreau Ulysse ; ce fut tant pis pour lui, il mourut pauvre.
Une transformation fut reconnue
L'Avenir est aux louches
nécessaire, etTyrtée se mit à loucher des pieds : il fut boiteux, le premier boiteux; mais cet individu a laissé peu de traces : un plagiaire, un Belge.
Décidément on tâtonnait.
Le louche ne pouvait pas être plus vite découvert : loi du Destin.
N'a-t-il pas fallu des siècles pour déniclier )a vapeur et l'électricité?
Il faut du temps, beaucoup de temps, pour arriver à la perfection; Darvirin l'a proclamé, et l'on s'est incliné.
Mais la terre travaillait, elle cherchait le louche.
Vint Iloratius Coclès : par lui, le borgne fit sou entrée dans le monde.
Et aussitôt il se mit à défendre un pont, construction de pierre quasi cylopéenne.
Puis Philippe de Macédoine devint borgne à la suite d'un accident, ce qui lui procura la gloire d'engendrer Alexandre, Alexandre moins grand pour avoir été élève d'Aristote que pour avoir été le premier Anglais en date ayant conquis l'Inde.
Puis des multitudes de borgnes.
Il y a bien eu, dans l'antiquité, des tentatives de loucheriepure : Alcibiade, Louis XI, redoutables déjà, mais écrasés par l'aveugle ou le borgne.
Enfin tout récemment Gambetta fut l'apothéose de cette forme cyclopéennooculaire. Mais aujourd'hui, carcasse de feu d'artifice, le borgne éteint cède la place à ce soleil levant : la loucherie.
Pour arriver à être quelqu'un, le strabisme sera de plus en plus nécessaire.
Et quoi de plus juste?
Métaphysiquement et scientifiquement parlant, le louche est la synthèse
même de l'homme tel qu'il devrait être — c'est-à-dire franc.
A force d'avoir été soupçonnés de duplicité, les louches par réaction violente se sont habitués ù être nets et précis jusqu'au cynisme.
Et d'autre part ils ont un œil net et obstiné sur le réel des choses, sur la vie vivante, ils voient clair d'un côté. Puis l'autre œil dans le vague cherche
l'Idéal, le rêve, le nuage, ils voient trouble.
Jusqu'à ce jour, grâce à la persécution des commis-voyageurs, l'un de leurs yeux disait : vixange à l'autre, mais le progrès aidant, et la science et les lumières, on a reconnu que l'homme ne vivait pas seulement de réalités, mais aussi de rêves; l'humanité a besoin de ces deux faces pour être complète. Auguste Comte l'avait prévu.
Or, certains poètes avaient les deux yeux plongés dans l'infini, et faisaient comme V Astrologue qui se laisse choir dans un puits: et à côté, contradictoi-
rement, certains banquiers, notaires, médecins et autres commis-voyageurs avaient teMeoment les yeux plongés dans le puits de vérité qu'ils ignoraient les étoiles.
Le louche verra les étoiles d'un œil et le puTts de l'autre.
Deux chevaliers chevauchant en sens inverse sur uae i-^mte rencontrèrent une statue de la Justice porteuse de bouclier. Le bouclier était doré d'un côté, argenté de l'autre. Le premier chevalier dit au deuxième : « Le bou-
clier est en or. » — « Non, répondit le second, il 'est en argent. »
Et ils se battirent ; pais ayant changé de place, ils virent qu'ils avaient tort et se réconcilièrent.
Ils ne feront plus qu'un seul homme grâce au strabisme, ce merveilleux système de vision qui triomphe aujourd'hui.
Place aux louches ! ! ! Place!
N'est-ce pas, Willette?
E. GOUDEAU.
La Chaussette
Le boulevard sentait l'orage. Les premières gouttes, très larges, crépitaient lourdement sur le pavé, et chassaient les passants, qui allaient se blottir un peu partout, au hasard des portes cochères.
en ondulations irrégulières, comme des drapeaux sans hampe. Et le tout prenait l'eau avidement, puis s'affaissait avec des mines piteuses.
Un gommeux surprix, ni pardessus, ni parapluie, arrivait en courant. Il
Un magasin de blanc laissait dégorger tout un étalage d'objets empesés, collerettes, camisoles, jupons brodés et de pantalons de femmes en faisceaux, légers, demi-transparents, si drôles avec leur longue, longue fente qui n'en finit plus. Des chemises ballonnaient S0U6 la rafale, se gonflant
s'engouffra au milieu de toutes ces choses blanches.
Là, il secoua ses vêtements, battit des pieds, laissant sur le pl«cncher des traces mouillées; sans gêne, comme ohez son concierge.
Une femme surgit derrière un monceau de calicot, quarante ans, mal poi-
gnée, la figure grasse, sillonnée de plis mous.
Lui se dégantait sans se presser, fouillant des yeux tout ce linge que des lampes invisibles illuminaient. Il aperçut une corbeille où des bas de toute taille et de toute nuance étaient emmêlés, comme si des mains avaient fouillé là toute une journée.
— Des chaussettes, fifr-il.
— Par ici, monsieur.
Il se laissa conduire.
Au milieu, un passage formant allée serpentait parmi les étalages pendus du plafond au plancher. A droite et à gauche s'échelonnaient des massifs de blanc, laissant entre eux de petits coins libres, à la manière des berceaux de verdure dans un jardin.
Elle s'arrêta dans le premier, et lui tendit une paire de chaussettes.
Le client n'y prit pas garde. Il était distrait par une dame très brune et très belle, qui lisait un roman. Le volume paraissait l'absorber. Elle leva cependant les yeux sur l'étranger, et eut un sourire drôle, qui semblait avoir bonne envie de devenir aimable.
Il détourna la tête, par politesse, sans doute, en homme bien éilcvé qui ne soutient pas le regard d'une inconnue, et ce fut alors seulement qu'il aperçut la marchandise qu'on lui tendait. Il répondit :
— Non, celles-là ne me conviennent pas.
On alla de l'avant dans l'allée de calicot, puis, nouvelle halte, et nouvelle présentation de chaussettes.
Chose étrange, dans ce recoin aussi il y avait une liseuse. Celle-là était blonde, pour changer.
Il s'arrêta avec l'air de se dire :
Mâtin! c'est donc un cabjnet de lecture, ici!
Comme la première, celle-ci leva sur lui ses yeux pervenche avec un sourire énigmatique, qui paraissait égalelement avoir une curieuse envie de devenir aimable.
Les chaussettes présentées ne firent pas l'affaire du client.
Toujours on s'enfonça dans l'allée de calicot.
Troisième halte.
Chose surprenante, il y avait encore là une femme qui lisait. Comme le hasard favorise la variété ! Celle-là était rousse ! Elle leva sur le client des yeux verts d'une douceur infinie, puis, nonchalamment, reprit sa lecture. Elle ne souriait pas, elle n'avait pas l'air triste non plus. Soit qu'elle appartînt à cette catégorie heureuse des mortels qui prennent sans plaisir ni peine la vie telle qu'elle est, soit qu'elle fût influencée par son roman.
Les chaussettes plurent.
Dehors, la pluie avait cessé. Un vent très violent même devait avoir soufflé, car l'ondée des trottoirs était complètement bue, le macadam était sec.
Devant la porte, la vieille riait à son client, avec un air de dire : « Si vous êtes content, envoyez-moi du monde. »
Et comme il partait :
— Alors ces chaussettes vous vont?
Il répondit, en relevant le col de son habit :
— Oh ! comme un gant !
F. Haulnoi.
Seringue Pompadour
Svelte et luisante, elle repose Sur un coussinet de velours, Dans un cofTret en bois de rose Portant l'écusson aux « Trois Tours ».
C'était l'exécutrice intime Des ordonnances de Quesnoy :
Elle présidait au régime De la confidente du Roy;
Et sa prison capitonnée D'étoffe bleue aux tons éteints Conserve une odeur surannée Où revivent les jours lointains.
Ce miracle d'orfèvrerie Est en vieil argent ciselé.
Où la galante mièvrerie De ce siècle du potelé
Mit une ronde fantaisiste D'anges aux derrières joufflus Qui semblent courir à la piste Des appas qu'ils ont entrevus.
Oh ! s'ils pouvaient parler ces anges ! Si par leurs voix m'étaient contés Les souvenirs des lieux étranges Qu'ils ont autrefois visités ;
Si la gloire était révélée De tous les charmes inconnus Où la seringue fuselée Déposa ses baisers pointus...
Sur leur beauté mystérieuse Nous aurions des détails précis Et pour l'histoire curieuse, Bien des points seraient éclaircis ;
Nous verrions sous une autre face Ce chef-d'œuvre cythéréen Qui tenait alors tant de place Dans le concert européen ;
Et, dans une auréole exquise, Paraîtrait aux yeux éblouis Ce que la divine marquise Gardait aux plaisirs de Louis^
Or, c'est dans l'espérance intime De connaître un jour ce secret Qu'un pharmacien que j'estime Conserve ce bijou discret;
Car c'est pour lui comme un emblème De ce privilège ancien Qui laissait au pharmacien Le plaisir d'opérer lui-même.
Armand Masson.
La Tour Eiffel vue de haut
— « Depuis que les Titans, punis de leur outrage, Se tordent aux Enfers, l'homme, quoique malin, S'élève vainement • il reste à son déclin, Vaincu par l'anémie et veuf du fier courage.
Or, moi, Monsieur Homais, je crie : au gaspillage I Et blâme hautement notre impuissant Vulcain D'avoir, pour nous forger ce chef-d'œuvre mesquin, Mis le fer stimulant et tonique au pillage 1 »
Puis, cet avis donné, sagement, sans détour, Le grand pharmacien, les lèvres dédaigneuses, Triture au mortier ses drogues ferrugineuses
Et, sous le lourd pilon croyant revoir la Tour, Suppute, l'œil rêveur, les bienfaisants pécules Qu'on aurait à rouler tout ce fer en pilules.
PlMPINBLLI.
CAWe
Emménagement
Je m'en vais dire quelque chose qui va paraître extraordinaire.
Il y a à Colombes, près Paris, une fauvette qui reçoit le Chat-Noir!
Parfaitement, vous avez bien lu, cette fauvette reçoit le Chai-Noir. Elle le reçoit sur la tête, c'est vrai, mais,
ment il l'aborda, lui demanda de ses nouvelles et de celles de sa famille ; après quoi il commença à lui raconter un tas de blagues sur les dangers qu'elle courait à sortir sans femme de chambre, lui proposa de la reconduire, etc., etc.
pour en finir, elle le reçoit, et j'en suis pour ce que j'ai dit.
La cho.se mérite une explication, et l'expiication la voici. Vous allez voir, c'est très touchant.
Figurez-vous que cette pauvre bête eut "le malheur, ces temps derniers de faire une mauvaise connaissance.
Tranquillement, sans songer à mal, elle revenait de prendre sa leçon de chant, quand elle rencontra sur son chemin un camarade de son frère, qui cherchait fortune au soleil. Naturelle-
Inutile d'ajouter que, cinq minutes après, il lui offrait de la mettre dans ses meubles.
La petite fauvette était bête comme une oie et ingénue comme une chaufferette. Elle accepta, les yeux fermés, les propositions de ce drùle, lequel, naturellement encore, n'eut rien de plus pressé que de la planter là après avoir abusé de sa jeunesse et de son inexpérience.
Toujours la même histoire, quoi!
Bref, restée seule avec son déshon-
neur et une grossesse avancée, et n'osant pas retourner chez sa mère, la petite fauvette alla cacher sa honte au fond de la boîte à journaux que mon excellent confrère Gustave de Witte a clouée entre deux barreaux de la grille de son jardin.
La pauvrette se plut tout de suite dans son nouvel appartement. Mon Dieu, ce n'était pas très vaste et c'était éclairé d'en haut à la façon d'une mansarde, mais le souvenir de Jenny Tou-
la lucarne et de s'abattre sur son dos en même temps qu'une obscurité profonde envahissait son domicile.
C'était le facteur rural de Colombes, près Paris, qui venait de jeter le Chat- Noir dans la boîte de Gustave de Witte.
La première frayeur passée, la fauvette songea à se débarrasser du journal le plus artistique de Paris, lequel l'empêchait d'y voir clair et lui tenait horriblement chaud. Elle se mit donc, à grands coups de bec à attaquer la
vrière l'encouragea à supporter ce léger inconvénient. Le principal, c'était l'extrême sécheresse du local et la certitude pour sa petite famille de n'être pas trempée quand il tomberait de t'eau.
En conséquence, elle procéda à sa modeste installation, et ceci fait, elle fit ses couches, qui furent d'ailleurs, heureuses à souhait.
Le lendemain, couchée, les ailes étendues, sur une demi-douzaine d'oeufs qu'elle couvait avec amour, elle songeait, et non sans angoisses, à l'avenir de ses nouveau-nés, quand tout à coup elle jeta un grand cri : une lourde masse venait de pénétrer par
chronique de M. Alphonse Allais, dont la spirituelle fantaisie s'en alla morceau par morceau ; puis elle déchiqueta sans pitié la prose pittoresque de M. Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville-en-Vexin; après quoi ce fut M. George Auriol qui prit la semaine, immédiatement suivi de M. Albert Tinchant, avec le dessin de Steinlen comme couronnement de l'édifice.
Ceci fait, elle put respirer, et déjà elle reprenait un peu de calme, quand brusquement elle jeta un second cri, battant des ailes, affolée, aveuglée dans un flot de lumière vif.
C'était mon excellent confrère Gustave de Witte qui ouvrait sa boîte à
Emmênayemcrn
journaux pour v j)reudre le Chat-i\^(nr. Alors la petite fauvette commença à trouver que, si son nouveau logement était irréprochable au point de vue de la sécheresse, il laissait fort à désirer au point de vue de la tranquillité. Elle était casanière en diable et exécrait qu'on la dérangeât. La perspective de recevoir alternativement les visites de Gustave de Witte et celles du facteur rural de Colombes, lui causa donc les plus cruelles appréhensions, d'autant qu'elle ne partageait pas les opinions politiques du Chat-Noir, et que, d'autre part, relevant de couches, elle se trouvait dans une situation embarras-
sante vi.>-a-vi.^ lie tiuslave du \V ilte.
Et pourtant que pouvait-elle faire?
Déménager était impraticable, sous peine d'abandonner toute sa progéniture, et elle ne s'arrêta môme pas à cette pensée, préférant encore, aux lâchetés de l'abandon, les inconvénients d'une maison bruyante. Et c'est ainsi que, depuis quelques semaines, la petite fauvette de Colombes reçoit chaque semaine le Chat-Noir et que M. Giustave de Witte en est réduit à lire entre les trous les petites insanités que se permet de temps à autre SOQ vieil ami,
Georges Courtehnb.
Le Cheval emporté
Un jour, dans une voiture, une Urbaine, Un monsieur, une dame étaient assis.
Je ne sais à quel endroit précis Mais, une chose bien certaine, C'est que le cheval, tout à coup, s'emporta. Le monsieur, aux pieds de la dame se jeta
Et lui dit : « Je vous aime !
Soyez à moi! ! Vous en aller en ce moment Serait d'une imprudence extrême.
Car vous savez probablement Que les chevaux prenant aux dents leurs mors vont vite. Et lorsqu'on descend en pareille occasion, Il est bien rare que l'on évite Quelque terrible contusion.
Donc, n'essayez pas de vous défendre Et soyez à rnoi sur-le-champ. »
La dame répondit : « Parfaitement! »
yioraXitè Fit- elle pas mieux que de descendre?
Maurice Donnay.
Madame Lapointe, s. v. p.
A Paris, les spécialistes sont des gens vraiment difficiles à dénicher.
Leurs noms ne sont sur aucun Bottin, et ce n'est que de la bouche de tiers ténébreux et suspects qu'après des mois et des mois on arrive parfois
à obtenir quelques pâles renseignements sur eux.
On apprend alors qu'ils habitent, dans des quartiers impossibles, des immeul)Ies souvent privés de numéros au fond de cités ouvrières inextricables, ou bien qu'ils campent dans quelque vague terrain.
Les quidams ou tiers qui vous fournissent ces documents sur les spécialistes ont toujours l'air de se méfier de vous au plus haut degré, et afin d'entretenir dans votre esprit un doute désastreux, ils ont soin de ne jamais rien garantir.
Muni de ces précieuses indications, lorsque, par hasard, vous mettez la main sur l'homme que vous cherchez, sa routine, sa mauvaise volonté et son entêtement sont tels qu'il est presque d'ailleurs impossible d'obtenir de lui le travail désiré.
Mais là n'est pas la question, — comme disent les Anglais. L'hostilité des spécialistes sera, si Dieu le permet l'objet d'un prochain arti|^.
Pour l'instant, il ne s'agit que de la difficulté de découvrir un spécialiste dans Paris.
Il y a quelques mois, pour un travail dont je crois inutile d'indiquer la nature (attendu que les détails n'intéresseraient qu'un fort petit nombre de personnes), j'eus besoin d'une hrosst conique en poil de kanguroo.
Mais en vain je rendis visite aux plus fameux brossiers de Paris, Bremier, Clieville et fils, Onfroy, Emile
Robert, Schweitzer et autres..., personne ne possédait l'article demandé, et, selon toutes probabilités, il était impossible de se le procurer, — même au prix des plus grands sacrifices.
J'écrivis alors à Kent et Sons de Londres.
Trois jours après, Kent et Sons de Londres, qui sont l'exactitude même, m'envoyèrent la lettre suivante :
« Monsieur,
« Actuellement, nous ne pouvons pas faire pour vous la brosse de kanguroo, et le Zoological Garden, il ne peut pas vendre un kanguroo pour nous.
A Mais notre agent à Melbourne, il pourra procurer à votre service un kanguroo pour 200 livres sterling, — autrement 250 livres avec le port payé au steamboat.
« Après quoi, nous fabriquerons volontiers la brosse que vous plaisez demander nous.
« En attendant la réponse, nous restons', etc.
« Kent et Sons. »
La brosse que je désiraâs' ne devant gtuère dépasser €© graronïes , j 'aurais , à la rigueur, consenti^ la payer au poids de Tor; nœais j'avoue que les 6.250 fr. de la maison Kent et Sons de LcJBxiTesine parwnsïït mn prix- exa^ ^ré.
Jte JMÇiiondis donc à ces iiidustriels que j'aviserais, et j'allais' r«enoneer à mon idée, lorsqu^un rebarchawid de biaèreaux pour la barbe, rencontré par hasard che5zC<Dquelin<îa!det, m'apprit qu'il 1 existait à Pari» tme certaine v«^uvie Lapainte, capai>le de fiaèriquer \e& brosses: les plus invraisemblables
avec le poil de n'importe quel animal, et que cette dame devait demeurer impasse Reille, quartier de la Glacière.
J'étais invité à déjeuner chez Coquelin ce matin-là. Maîis mon impatience était telle qu'au risque de paraître mal élevé, je descendis l'escalier quatre à quatre sans seulement prendre congé de mon hôte.
Je sautai dans une voiture, et, trois heures plus tard je débarquais im-
passe Reille •— après quelles angoisses, bon Dieu!
J'explorai une à une les tristes maisons de cette pittoresque impasse ; mais, hélas! personne ne connaissait la veifTC Laperinte^ fabricamte de brosses !
Je ooattimençais à houiUir violemnaent et à voir rouge, kwrsqu'un bon viedlland, q-ui fumait sa pipe devamt une porte, me dit dHiœ voix douce et trembloisuate :
— La mère Lapointe? attendez
Madame Lapointe, s. v. p.
donc, la mère Lapointe... mais je la connais, inoi, cette vieille-là... Tenez, ce doit être ici, en face...
Et de son doigt ridé il me montra la seule maison que je n'eusse pas encore fouillée.
J'entrai.
IJ n'y avait pas de concierge.
Je suivis un long corridor sombre, et bientôt je parvins à une petite cour d'environ six mètres carrés.
Un homme en manches de chemise sciait du bois dans cette cour.
Comme il paraissait ne pas s'apercevoir de ma présence, je l'interpellai :
— Monsieur?...
Il interrompit son travail, et, soulevant légèrement sa casquette :
— Monsieur... (it-il.
— Monsieur, repris- je, je cherche madame veuve Lapointe, fabricante de brosses ; mais comme il n'y a pas de concierge ici à qui l'on puisse demander des renseignements, je crois qu'il serait plus simple d'appeler cette dame que de la chercher au hasard dans cette maison.
L'homme inciina la tête.
— Seulement, continuai-je, comme je suis un peu aphone, seriez-vous assez bon pour crier à ma place ?
— Volontiers, fit l'homme, et, réunissant ses deux mains autour de sa bouche, il cria de toutes ses forces :
— Madame I<apointe!
Aucune fenêtre ne s'ouvrit, aucune tête ne se montra.
— Peut-être n'a-t-elle pas entendu?... hasardai-je.
L'homme parut comprendre, et, très obligeamment, il recommença :
— Ohé! mame Lapointe !
Personne ne répondit.
— C'est extraordinaire, fis-je. Voudriez-vous crier encore une fois ?
— Ça m'est égal, fit l'homme, et cette fois il gueula si fort que j'en eus les deux oreilles abruties.
— Marne Lapointe 1 mame Lapointe !
Mais ce fut en vain. Rien ne bougea
du rez-de-chaussée au sixième.
Très gêné, je r^mis cinquante centimes au brave ouvrier, et, histoire de dire quelque chose en le quitant :
— Peut-être ne demeure-telle pas ici? fis-je avec un sourire bête.
— Ça se pourrait bien, dit l'homme; et reprenant sa scie, il ajouta : « Il n'y a que moi de locataire dans la maison... »
Gboroe Auriol.
Le Serpent et le cor de chasse
Un jour un grand serpent, trouvant un cor de chasse,
Pénétra dans le pavillon ; Et comme il n'avait pas beaucoup de place, Dans l'instrument le reptile se tasse.
Mais terrible punition!
Quand il voulut revoir le grand air et l'espace, Et la vierge forêt au magique décor,
Il eut beau tenter maint effort,
Il ne pouvait sortir du cor,
Le pauvre boa constrictor;
Et, pâle, il attendit la mort.
Moralité Dieu, comme le boa est triste au fond du cor!
Maurice Donnay.
Pol-^te
Il y a des gens qui naissent rigolos et qu'aucun des petits ennuis de la vie ne peut assombrir. Polytc était de ceux-là .
C'est l'année du grand hiver que je fis sa connaissance. Vous savez bien, cette année où les papillons ne purent éclorent et oîi les lilas n'eurent pas do fleurs. J'étais quinze cents balles à Versailles, une ville qui devait bien nuire au tempérament de Polyte, qui était premier soldat à la 124' section sans musique, une rude section tout de même.
L'air de roublardise enjouée de mon camarade de lit me plut dès l'abord. Il n'y en avait pas deux comme lui pour couper au truc, et ce fut lui qui m'enseigna le moyen d'échapper à la corvée de l'épluchagc des pommes de terre.
Avec cela, quoique gradé, Polyte n'était pas fier du tout, et je ne l'ai jamais vu refuser un mêlé-cass ou un champoreau offert par un camarade. Il payait son écot en mots d'esprit.
C'est encore à lui que je dus le plaisir do faire la connaissance de deux ou trois bonnes filles, pas bien lettrées, mais qui connaissaient à fond l'histoire du régiment avec ses hauts faits d'armes. Les caporaux et les sergents et même les lieutenants avaient été leurs amis, et quand on avait besoin
d'un renseignement on n'avait pas besoin de consulter V Annuaire de Varmèe.
Aussi, quand Polyte passa caporal, les conditionnels à qui il avait rendu tant de services lui offrirent un porte-
cigarettes en ambre et écume qui était une petite merveille. Le sujet surtout qui ornait ce souvenir me sembla une véritable trouvaille : une naïade très nue avec ses cheveux comme peignoir chatouillait de son gros orteil un poisson à l'œil intelligent.
Cette soirée-là Polyte fut d'une gaieté intarissable. Il aurait empêché de bâiller une coquille Saint-Jacques.
Mais tout passe, les roses, les femmet
et l'année de volontariat aussi. Nous fîmes nos adieux au joyeux caporal qui, les larmes aux yeux, nous accompagna jusqu'à la gare.
— Tu viendras me voir, me dit-il en se jetant dans mes bras.
— Je te le promets; mais où?
— A Paris .
— C'est grand, Paris; précise un peu.
— Tu verras bien.
Je dus me contenter de cette vague adresse, et j'arrivai à Paris où je tombai aussitôt dans les bras d'une petite boulotte qui m'offrit son cœur
Tout
et une chambre au quatrième.
J'avais complètement oublié mon ami, quand, le 14 juillet dernier, fuyant les illuminations officielles et les pétarades des jeunes citoyens, je m'étais réfugié à Grenelle, le seul endroit peut-être où éclatait sincèrement la joie populaire. Je passais dans une petite ruelle, et quel ne fut pas mon étonnernent de rencontrer Polyte gros et gras, bien habillé, avec de grosses breloques pendant sur son gilet.
Il était sur le devant d'une maison d'une modeste apparence, les fenêtres fermées, mais pavoisées, et une lanterne rouge très en vue jetait de claires lueurs sut le pavé anguleux.
Il m'invita à entrer un instant et, devant une bouteille de bière, il me raconta qu'il avait succédé à un oncle récemment décédé. Il était très content, car le commerce allait bien.
A côté, j'entendais de joyeux éclats de rire et tout le répertoire de Paulus y passa accompagné en sourdine par les accords d'un piano qui avait bu.
Ah! la bonne soirée! avec les souvenirs d'une année trop vite écoulée.
Nous nous rappelions avec émotion les propos de chambrée, et quand je pris cono-é de mon ami, il se faisait tard et c'était navrant de voir tant de bouteilles vides.
Eh bien ! les jeunes gens de Grenelle se sont rudement amusés le 14 Juillet, et c'était à l'œil.
Marcel Ballot.
Ballade du coupeur de chats
Il existe un être hideux,
Infâme, cruel, ridicule.
Teigneux, pouilleux, 'galeux, miteux,
Qu'aucune honte ne macule.
Ce gueux exerce sans scrupule
L'art de fabriquer des castrats
YX gueule avec sa mandibule' :
— Tond les chiens et coupe les chats !
Son inventeur libidineux Monsieur Prud'homme qui copule, Évitant d'être populeux, Trouve le chat trop noctambule ; Pour que sa race ne pullule, Et mettre un frein à ses ébats.
Il le livre à ce barbacule :
— Tond les chiens et coupe les chats 1
L'homme au schako jaune merdeux Cloaque où fleurit la pustule.
Ivrvygne suinteux et bulbeux, S'empare de l'animalcule
Et, sans lui dorer la pilule, Ce plus lâche des scélérats Le prend, le trousse et l'émascule :
— Tond les chiens et coupe les chats !