ENVOI
Matou, la moindre particule Vaut mieux que tous les célibats; Détale au cri de la crapule :
— Tond les chiens et coupe les chats'
Raoul Ginestb.
Le Portier et le rentier
Un jour, un monsieur, un rentier,
Réprimandait son portier, Qui répondit d'un air altier.
Sans en entendre davantage,
Le rentier prit le portier, Et, du haut du cinquième étage,
Le jeta aur le palier Du second et lui brisa l'œsophage.
Morale :
Lo concierge est dans l'escalier.
Maurice Donnât.
coNcreR<sg
A la Russe
A son retour de Saint-Pétersbourg, où il avait longtemps occupe le poste d'attaché militaire, le colonel Savat- Bardez fut nommé au 234" de ligne, son prédécesseur s'ctant vu fendre l'oreille sans mitaines, en récompense des attentions vraiment ridicules et scandaleuses dont il avait fait preuve à l'égard de ses hommes.
Pour réintégrer cette unité gangrenée dans les saines traditions d'obéissance passive et d'abrutissement méthodique qui sont l'honneur et « la force principale des armées », il ne fallait rien moins que la poigne acérine d'un Savat-Bardez. Le nouveau colonel avait carte blanche ; tous les moyens seraient bons. Un régiment où les soldats se trouvaient nourris à peu près, pas trop fourbus, assez justement traités? Mais ça ne pouvait pas durer, ça changerait, tonnerre de bleu! La moitié de l'effectif en dût-elle aller voir à Biribi de quel bois se chauffait le ministre.
Et ça ciiangea, effectivement. En un rien de temps, le 2;ii* de l'arme — des chiens de Parigots, pour la plupart — vous fut terrorisé, réduit, maté comme un simple toutou. On ne bougea plus, je vous en réponds : on ne crâna guère, je vous en fiche mon billet! Ça pivo-
A Gabriel Bonnet.
tait, et raide! Pour un soupir de travers, c'étaient des quinze jours de grosse boîte ; et puis des marches for« cées, des contre-appels, des revues perpétuelles autant qu'inopinées, et, quant aux permisssions, macache!
Les officiers eux-mêmes ne savaient plus à quel saint se vouer et tremblaient dans leurs bottes quand, au rapport, le colonel disait d'une toute petite voix flùtée, paterne : < Je suif. le père du régiment, vous entendez?»
sachant bien qu'après cette phrase, inoffensive en apparence, on n'y coupait jamais de sa quinzaine d'arrêts.
« Une discipline russe, je ne connais que cela ! » répétait sans cesse Savat- Bardez, car il avait rapport*'- de Russie un débordant enthousiasme pour les mœurs de nos frères du Nord et en particulier pour leurs coutume'* militaires.
Une entre autres l'avait ravi. Quand un colonel russe arrive devant le front de son régiment, il ne manque jamais de s'écrier d'une voix forte : « Bonjour, mes enfants. » A quoi tous les soldats répondent comme un seul homme :
« Bonjour, mon colonel. » Aussi, à peine en fonctions, rédigea-tril un ordre du jour rappelant en termes émus que le régiment n'est rien autre qu'une
grande famille dont la France est l'aïeule. Or, quoi de plus propre à resserrer les liens qui unissent le colonel à son régiment que d'emprunter aux Russes leur touchante coutume du :
« Bonjour, mes enfants » ? Sans compter qu'une semblable parité de mœurs n'était que pour rendre plus étroite encore l'alliance franco-russe. En conséquence, le colonel Savat-Bardez ordonnait que tous les jours on fît des sortes de réceptions, afin que les. en-
tins tirages au flanc, au lieu de renâcler au service et de passer toute la journée à réclamer indécemment « la classe », voilà qu'ils se mirent à faire du zèle. Croyez-moi, ne me croyez pas,^ ils s'entendirent entre eux pour employer à des exercices supplémentaires leurs heures de liberté. Adieu le champoreau, la blanche et les salades; le cantinier se vit un instant sur le point de faire faillite.
A la caserne, ils se retiraient dans
fants l'épondissent avec un imposant et militaire ensemble au salut de leur père.
Quelque chose comme un frémissement patriotique agita le 234* à la lecture de cet ordre. Les rangs rompus, on vit des conciliabules se iormer, des hommes: pressés parcourent les chambres, versant au vol dans les 'oreilles de.mystérieuses et rapides paroles, et, de ce jour, un changement eoctraordinaire se manifesta dans; tLes allures de Gfls braves soldats.
Au Heu d'entreiprenwire de clandes-
les recoins; en ville, ils gagnaient les fossés des fortifications, et, par petits groupes, travaillaient. Savat-Bardez n'y comprenait plus rien. Très inquiet, craignant quelque rosserie, quelque sédition en germe, il voulut savoir, fit espionner les hommes par des adjudants dévoués, s'embusqua Im-même et, en fin de compte, ne surprit rien. De loin, on les voyaitf gesticuler, faire l'exercice, étudiant de^ préférence, il semblait, l^es mouvements d'assouplissement— qu'en général, pourtant, ils avaient en horreur, — on percevait d«
A la Russe
vagues commandements, et c'était tout. Si l'on approchait, — étaient-ils prévenus? — on constatait qu'en effet ils s'entraînaient aux mouvements élé' mentaires: «Attention. Deuxièmemouvement de natation. . . en position ... un ! »
Alors , Savat-Bardez ne se sentit plus de joie. Quel triomphe pour sa méthode ! « De la poigne, sacrebleu ! A la russe, je ne connais que ça! Et, aïe donc! L'animal avait reconnu son maître. Le 234*, ce régiment de fricoteurs et de pantouflards, était désormais le premier de France; un régiment qui travaillait tout seul, pour le plaisir, et grâce à qui? au père Savat-Bardez qui savait un peu comment on prenait ces gens-là. A la russe, je vous dis, et v'ian! A la boîte! au trou! Vive la France!... Mais qu'il vînt donc le colonel qui pouvait en montrer autant ! » Et, déjà, il tâtait sur sa manche les deux chères étoiles tant désirées.
Les répétitions avançaient. Vint un jour, enfin, où l'ensemble paraissant magistral et partait, Savat-Bardez, à la décision, avertit ses subordonnés qu'à dater du lendemain le salut à la russe entrerait en vigueur.
Le lendemain, donc, le 234® abordait le champ de manœuvres, s'y déployait dans un ordre merveilleux et bientôt après vit, monté sur un joli petit arabe, son terrible père s'avancer, bien carrément, vers le front de la troupe, s'arrêter à environ soixante pas, et, d'une voix aussi sonore que le lui permettait son organe vinaigré, lancer un : « Bonjour, mes enfants ! » tout à la fois solennel et cordial, attendant avec confiance le résultat de cette innovation. Or, le voici, ce résultat plutôt imprévu.
D'un môme mouvement automatique, douze cents genoux gauches s'élevèrent, puis douze cents uiains gauches s'abattirent sur les douze cents cuisses, y faisant retentir une claque immense, et douze cents pouces dressés vers le ciel vibrèrent longuement, tandis que, d'une clameur rythm('e et très nette, le 234« de ligne — espoir de la patrie — répondait au bonjour de .son chef en ces termes dont, par respect pour mes lecteurs, j'atténue la martiale crudité:
« Zut! eh, vieux daim! »
On n'a pas mémoire, même en Afrique, parmi les vieux rengagés, les arbis, les durs-à-cuire, d'une aussi formidable basane.
D'un écart soudain et violent, le petit arabe, effrayé, déposa, sans trop de ménagements, son bon maître sur un tas de pierres qui, par hasard, là se trouvait; et il rendit l'esprit, le terrible colonel, renonçant ainsi, de lui-même, à un avancement pour toujours compromis par le ridicule désormais attaché au nom de Savat-Bardez.
Morales??
FUpiiael Shoomard.
Le Mégot s^en va
Le marché aux mégots est transféré quai de Montebello. Avis aux amateurs.
Bon, v'ià encor qu'i pleut à verse;
Que chien d' temps! J' vas m'neyer, c'est sûr ;
Va falloir boucler mon commerce ;
L' m'étier est dur, oui, qu'il est dur.
Depuis pus d' deux mois qu'i' lansquine, Tout r tréfoin que j'ai ramassé N' f rait pas éternuer ma cousine ; C'pendant j' peux dir' que j'ai massé.
V'ià deux nuits que j' fais ma tournée Pour ramasser quoi? rien du tout.
Quand j' pens' jadis dans un' journée J' m'ai fait quéqu'fois jusqu'à cent sous..
Le Mégot s'en va
Tiens, ben, si j'emboîtais c' potache?
r tire un fum'ron gros comm' lui :
— Hé! tu vas brûler ta moustache; Lâch' donc ça... Bon! le v'ià parti...
J'en ai assez d'puis 1' temps qu' j'en pince Du truc de ramasseux d' mégots; Si j' m'instituais banquier ou prince?
J'aurais dû y penser plus tôt.
L' m'étier s'en va, j' vous 1' dis sans phrases, Sans compter qu'on n' sait plus fumer Dans les puros, les sibigeoises, Sait-on quoi maint'nant qu'on y met?
J' me rappeir que dans ma jeunesse Y avait des cigar' épatants, Gentiment roulés, tout d'un' pièce, Pis on n' les fumait pas tout l' temps ;
On en prenait la fleur, l'arôme; Aujourd'hui c'est pas ça du tout :
Jusqu'à qu'i' soit pus qu'un fantôme, On chique un cigar' jusqu'au bout.
Dans r temps jadis, les cigarettes C'est soi-mêm' qui les tortillait; A la bonne heure, ell's étaient chouettes A caus' du trèfl' qu'on y mettait.
Depuis que c'te vache d' régie Vous les griblotte à la vapeur, C'a pas pus d' goût que d' l'eau rougie. Si ça fait pas tarter, malheur!.
Et pis c'est rien que d' la poussière, C'est pas bien gras pour le mégot :
On trouv'rait plutôt son affaire Dans r blavin d'un vieil invalo.
Malgré qu' tu soye' en république, Pauvre France, va, t'es bien bas; T'es su' r point d'avaler ta chique :
Rien n' va quand le mégot n' va pas.
Raoul Ponchon.
Petites filles