LE SIEGE
La guerre est une chose terrible.
Le bombardement de la ville ayant commencé, bien des hommes valides descendirent dans leurs caves.
La première victime fut un élégant jeune homme qui avait un revolver sur lui et dont il fit maladroitement jouer le chien. Sur les fortifications les artilleurs regrettaient d'avoir des boulets beaucoup trop gros pour le calibi-e de leurs canons.
Un coup de canon fut tiré cependant mais si malheureusement que la pièce dégringola du bastion sur le pavé d'une rue attenante et écrasa trois petits enfants qui mangeaient des groseilles noires dites cassis.
Pendant ce temps-là mon petit frère avait amassé les manchettes, les car • résde guipure, les losanges de dentelle, les rosaces au petit point, tous les ornements des bras et des dossiers des fauteuils, chaises, canapés du salon Empire, en avait fait un tas — tel de dépouilles opimes — puis ayant relevé promptement sa courte jupe à carreaux bleus et blancs il avait déposé sa petite crotte au beau milieu en disant : « A la guerre comme à la guerre! »
Ma tante qui ne l'entendait pas de cette oreille-là (et l'autre ne lui rendant plus aucun service), prit mon polisson par un bras et l'alla enfermer dans le « cabinet noir ».
Cinq minutes plus tard un ol)U.s entrant par la fenêtre, qu'on avait négligé de fermer, éclata dans le salon.
C'est donc grâce à un innocent stratagème que le bon Dieu sauva mon petit frère, ce qui prouve ainsi qu'un bienfait n'est jamais perdu.
LA UEDDITION
Et l'on hissa le drapeau blanc!
Quand on annonça l'entrée des
Les gaités du Chai-Noir
Prussiens il y eut un émoi indescriptible.
Quelque chose comme une fourmilière qu'on a bouleversée à coups de canne.
Les Prussiens n'eurent pas besoin d'enfoncer les portes ouvertes.
Les Bavarois aux longues barbes blondes bercèrent les bébés sur leurs genoux.
Les Prussiens furent employés aux travaux des ménages; ils se levèrent tôt pour cirer les chaussures.
Quand ils se soûlaient et insultaient les femmes, on leur prenait leurs fusils et alors ils pleuraient beaucoup pour obtenir qu'on les leur rendit.
Cependant, comme ils manquaient de confiance dans l'innocuité des breuvages qui leur étaient offerts, ils enfonçaient d'abord le goulot des bouteilles dans la gorge des bourgeois aVant d'en goûter eux-mêmes.
C'est ainsi que plusieurs patriotes moururent empoisonnés.
A coups de hache les vainqueurs faisaient sauter les serrures des armoires et des secrétaires, pour voir ce qu'il y avait dedans.
Ils prirent aussi les robes blanches des fiancées et des communiantes.
Sans oublier l'argenterie.
Car on aime à emporter des souvenirs du pays que l'on traverse.
En passant devant le corps-de-garde et les casernes et partout où il y avait des soldats allemands, les petits enfants faisaient des pieds-de-nez.
Tous les chiens s'appelèrent Bismarck.
Et quand on voyait un casque sur un cerisier, on allait chercher une fourche; si on en voyait un se promenant seul sur le bord d'un étang, on le poussait dedans ; on employa \ encore d'autres moyens très faciles pour en faire disparaître quelques-uns.
Des années après, dans les murs écroulés et dans le sable des jardins, les petits garçons trouvaient des biscaïens et ils étaient bien contents.
LES TROUS de halles de la guerre
Depuis on a reconstruit les maisons, une partie aux frais du prince of Walles.
La maison de la « dernière cartouche », qui avait été épargnée pour que de Neuville puisse en faire un tableau, est transformée en un musée où on boit de la bière à deux sous la chope, ce qui n'est vraiment pas cher.
On va aussi chez un charcutier qui a également un musée de « bouteilles fondues ».
Le malheureux raconte qu'à la guerre il a été traîné par les poignets derrière un chariot pendant deux jours et deux nuits
Les Horreurs de la guerre
Il s'en ressent toujours, mais ça ne se voit plus.
Après, il vous montre dans la muraille les « trous de balles de la guerre ».
C'est là, — je me penche par la fenêtre. — Je ne vois rien. — Voyezvous? — Je me penche si fort qu'in-
failliblement je tomberais si Depaquit ne me tenait par les basques de ma redingote. — Vous ne voyez rien? — Non. — Ah bien! c'est probablement parce que le mur a été recrépi !
La guerre est une chose terrible.
Jean Prairial.
Un drôle de peintre
C'est un drôle de peintre que mon ami Edmond Parnasse.
Il aurait pu tout aussi bien être souschef de bureau, homme d'équipe, agent d'assurances ou sergent-major.
Mais non; Edmond Parnasse était peintre. C'était comme cela, vous n'y ferez rien. Il était d'ailleurs si modeste
qu'il avait toujours refusé de nous montrer quoi que ce «oit.
Il se contentait de nous mettre au courant de ses œuvres. Il nous disait :
« Aujourd'hui j'ai terminé la Femme à la cruche et mis la dernière main à mon étude : Enfant occupé à faire des petits pâtés mr la plage de Villerville », toile, s'il faut l'en croire, d'une puissante luminosité.
Passionnément épris des peintres
fleuris de là grande cour, il racontait qu'un jour il s'était plu — pieuse attention filiale — à représenter sa mère, une bonne bourgeoise qui tenait un commerce de mercerie, rue Saint-An- Jré-des-ArtSj couronnée de roses et de lilas, donnant la chasse à des papillons bleus, dans un parc à balustrade.
— C'est tout le portrait de ma mère, nous disait-il, on dirait du V.... atteau.
Je crois avoir dit qu'Edmond Parnasse était un drôle de peintre; ce n'est peut-être pas tout à fait cela que j'aurais dû dire, car, en somme, il n'était pas plus peintre que vous et moi.
Je veux dire que jamais la moindre parcelle de chrome ou de véronèse n'avait souillé la virginité de sa palette, une palette énorme. — Mais, persuadés que le profond artiste avait un but en agissant ainsi, nous ne nous étonnâmes jamais.
Cependant, comme je lui faisais un jour cette remarque que c'était très bien de nous parler de ses projets, de son oeuvre, mais qu'il était mieux sans doute de passer des paroles aux actes, Edmond alluma sa pipe lente-
Un drôle de peintre
ment, mit un coude sur la cheminée, fit passer son mollet droit contre son jarret gauche élégamment tendu, et me fit cet aveu plein de franchise :
— Mon cher Delaw, il est inutile de peindre sachant qu'on ne vendra pas un tableau pendant sa vie...
— Mais, interrompis -je, très bien pour moi, ceci, pour les amis..., mais la postérité... les siècles futurs!... Que penseront-ils, lorsque, fouillant dans
vos cartons, ils n'apercevront que quelques feuilles de papier Ingres, immédiatement intactes?...
Edmond Parnasse fit, cette fois, passer son mollet gauche par-dessus son jarret droit, et me répondit :
— Mon Dieu... les siècles futurs...
Que diront les siècles futurs ? Mon Dieu, ils diront : « Puisque l'on n'a rien retrouvé, c'est qu'il a tout vendu. »
Georges Delaw.
Ponton du Sérail
Sa nouvelle manière de dresser les chiens
Vous n'avez jamais rencontré le père d'un petit chien ouïe propriétaire d'un enfant qu'il ne vous le présente comme un prodige.
— Il n'a pas trois mois, vous dit le propriétaire, et il y en a déjà six qu'il demande la porte pour aller faire pipi.
— A cinq semaines, vous affirme le père, il distinguait depuis longtemps une marenne d'une ostende.
Moi aussi, j'aime les enfants et j'adore les chiens; mais les chiens nature et les enfants naturels. Les phénomènes me dégoûtent.
Aussi, j'ai commencé par ne pas donner de nom à mon chien; il n'en avait pas en naissant, n'est-ce pas?
non; eh bien, alors!... Je me contente (le l'appeler Monvieuxsalaud, ou Jeanjacquerousseau, suivant les circonstances, mais sans insister davantage.
Et puisque je vous en parle, je puis bien vous dire que ce n'est pas le premier chien coiffé venu. Il a le poil rude et roux. Quand il se promène dans les blés verts, il les dépasse de sa queue fauve, qui émerge comme un épi précoce, unique, phénoménal et mouvant.
Si je rencontre quelqu'un à ce moment-
là, je demande ce que cela peut bien être, et je laisse le monsieur intrigué pour le reste de ses jours. Alors Monvieuxsalaud vient à moi, la tête penchée, un coin de la lèvre fortement relevé et rigolant comme une baleine sans corset.
Au moral : c'en est un qui ne veut rien savoir. Il ne m'accorde tout que parce que je ne lui demande rien; c'est ainsi qu'il ne porte pas au cou le dîner de son maître, qu'il ne va pas acheter le Petit Journal, qu'il ne sait ni lire, ni jouer aux dominos, ni ouvrir une boîte de sardines, ni faire « portez arme! » ni laver les escaliers, ni éteindre le gaz, ni rien de rien. Vous avouerez que ce n'est pas un cabot à la manque.
Quand nous nous promenons ensemble, s'il n'est pas à 500 mètres en avant, c'est qu'il est un kilomètre derrière, soit dit sans vous offenser.
Et philosophe, avec ça... il faut le voir assis sur son derrière « en chien qui fume la pipe », allongé « en sphinx » ou couché sur le flanc, « à l'odalisque « ; ce n'est certainement pas lui qui se dérangera pour venir vous lécher les mains. Ah! mais non!
J'u/don du Si'rnil
Des lemines, en voilà un (jui s'en fiche!...
— Mais taisez- vous donc, me fit mon vieux camarade le vicomte Ponton du Sérail, depuis que je ne fréquente plus les duchesses, mon grand bonheur est de vivre avec mes chiens, de mener une vie de chien. Les chiens, je les adore; un mauvais chien vaut cent fois mieux que dix honnêtes gens; seulement, c'est comme les femmes, faut
savoir les dresser.
Vous n'avez pas oublié Cartouche, mon grand espagnol {sic) ; vous savez si j'y tenais; ça n'empêche qu'un jour, je ne me souviens même plus pourquoi, je lui ai flanqué. un tel coup de botte quelque part, qu'il ne me resta plus qu'à l'achever avec ma canne plombée, non sans, toutefois, lui avoir fait promettre de ne plus recommencer.
Et Pisse-partout, vous le connaissez bien, Pisse-partout; une excellente bête, mais entêtée comme une bourrique. Je ne pf^uvais obtenir d'elle qu'elle marchât du côté de la main qui
porte Iclouet. iJimanclie, exaspère-, je lève sur elle un bras menaçant, mais quand je voulus exécuter la menace, elle était déjà loin.
— Viens ici, allons, viens, fis-je, plié en deux et tapant familièrement ma cuisse du plat de mon gant gris perle. Pisse-partout ne bouge pas, il se contente de passer sa queue entre ses jambes. — \'eux-tu venir ici? lui criaije en désignant du bout de mon fouet de chasse la pointe de mes bottes vernies.
Ah! ouiche! c'est comme si j'avais interpellé un dolmen.
Alors, désireux de lui faire comprendre que les dernières conquêtes de
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la science de Louis Figuier ont supprimé les distances, je ramasse un caillou qui, lancé avec une adresse d'Apache, va lui casser net une patte de devant.
— Veux-tu venir maintenant? — Sur ses trois pattes, Pisse-partout augmente d'une vingtaine de mètres la distance qui nous sépare.
Voyant qu'il ne m'avait pas encore compris, d'un deuxième mais non moins habile caillou je lui brise une patte de derrière, pour changer.
— Qu'en penses-tu? interrogcai-je intrigué.
Cette fois, il ne s'éloigna que d'une dizaine de mètres environ. Je pensai :
«Ça va déjà mieux », et, me saisissant d'une pierre bien plate, je lui fra» casse une troisième patte de devant, pour alterner.
Oh! c'est tout au plus s'il alla cinq mètres plus loin et d'une façon assez ridicule même; si je n'avais été aussi" occupé, je me serais tordu. Heureux
du résultat obtenu et sans perdre patience, ce fut avec une ardoise que je le débarrassai de sa dernière patte. Ah ! sacrebleu ! cette fois il n'attendit pas que je l'y invitasse; il accourut ventre à terre et me couvrit de caresses.
Quand je vous le disais! conclut cet impérissable Ponton du Sérail.
Jean Prairial.
TABLE DES MATièRe?
Le << Cliut-Noir » 5
Excentric's 7
Une réponse 10
Un record 12
Petite peine 13
Le Secret du vestibule U\
The Meat-Land 24
Le Sàr Péladan désavoué par l'Éternel , 26
Pourquoy la fille du « Cheval qui boete » ne voulut poinct soy confesser à
frère Jehan le Tau pin 30
Conte flamand 34
L'Ami de la nature 30
L'Horloger 37
Un scandale 39
Raccommodage 42
Pour Lise 43
Chanson styrienne 44
BdUade à \il\on {pour êire dite en l'hostellerie du Chat-\oir) 15
Ballade 47
Les Poissons rouges 49
Les Polonais (fragment d'un poème épique) 52
Celles que nous aimons 56
Noir animal 57
Les Cure dents 59
La Bouteille de vernis 61
Cure manquée 63
Les Chanteurs de ma cour 65
Conte sec 67
Séraphim Pélican 68
Manager's aociety, limited 70