II. — Négresses
Deux négrillonnes bavardent au pied d'un « bois-canon » en croquant des mandarines, — des oranges macaques.
— Moi, dit Zaza. je. voudrais être une blanche, ou au moins une. mulâtresse ambrée, pour que les beaoïK officiers béqués, bleus et or, me pour-
suivent et .-, allaient de moi. Ils se battent pour Claristli('niel
— Moi, ré[)ond Nounoune, je voudrais être sorcière pour donner des philtres, du « wanga », tous les poisons, à l'un de ces blancs qui ne nous aiment jamais, — le torturer jusqu'à ce qu'il Vn'aime, lui, et alors le tuer à petit feu, en riant tout le temps.
— Je préférerais lui empoisonner l'amour dans le cœur et le faire vivre toujours.
— Oh! alors, je voudrais encore étr sorcière pour le guérir, rien qu'en lui baisant bien doucement les yeux...
Elles se regar'lent et rient, — menaçanteH et bonnes,
Jj^ROME Nau.
Discours officiel
dun sous-préfet au Concours régional des animaux gras
Messieurs, grâce au gouvernement Dont nous jouissons à l'heure actuelle, Le pays vit dans l'enchant'ment D'un' félicité perpétuelle.
Au dedans, point d'agitations; Le gâchis simplement, rien autre.
A l'extérieur, quoi? des nations.
Messieurs, étranger's à la nôtre!
Enfin, chose extraordinaire!
— A quoi c'ia tient-il? J' n'en sais
[rien — Nous ne sommes pas même en guerre !
Tout va bien, messieurs, tout va bien!
Et zim la boum ! . . . Vive ia République 1
Tout va bien ! Le gouvernement, Messieurs, fait marcher le commerce, Lequel, pour se mettre en mouv'ment, N'attendait qu' lui, sans controverse!
Oui, malgré les cris astucieux Des commerçants réactionnaires, Les affair's, en somme, messieurs, Les affaires. .. sont les affaires!
Nous avons la crise, sans doute, Mais après tout, ell' se maintient Solid'ment, la crise! et somm' toute On peut l'affirmer, ell' va bien !
Et zim la boum ! . . . Vive la République !
Tout va bien ! Le gouvernement S'intéresse à l'agriculture :
Le blé pousse sensiblement, L'avoine est déjà pres({ue mûre.
L'org' n'est pas laid, le seigle est beau,
La températur' printanière; Il tombe moins souvent de l'eau Qu'il n'en tombait l'anné' dernière!
Le cochon n'a pas mauvais' mine, Le prix d' la volaill' se soutient, Et quant à l'espèce bovine, Elle engraisse, donc ell' va bien !
Et zimlaboum!... Vive la République
iJmcours oj/icicl
Tout va bien ! Le gouvernement Vous a promis avec largesse Des réform's... Eh bien! réell'ment, Lorsqu'il vous a fait cett' promesse, 11 avait l'intention d'ia t'nir, Il l'a môme encore à cette heure.
Il la gardera comm' souv'nir Précieus'mentj usqu'à ce qu'il meure! . . . Parfois avec inquiétude ^
Vous vous dites : « Mais qu'est-ce que
[d'vient Cett' loi qu'on a mise à l'étude? »
Calmez-vous, messieurs, ell' va bien !
Et zim la boum ! . . . Vive la République !
Tout va bien ! Le gouvernement,
Soucieux de diminuer vos charges,
Les accroît progressivement
Dans les proportions les plus «arges.
Des titulair's de ces impôts
La joie, d'ailleurs, est évidente;
Ils vont, clamant à tout propos :
a L'impôt va très bien , il. . . augmente ! »
Que dis-je? Mais on en rencontre
Et journell'ment je n' sais combien
Auxquels il resteencor leur montre!...
Et quelquefois même ell' va bien !
Et zim la boum!... Vive la République!
Jacques Ferny.
Modernité
La patronne les rassembla toutes dans le grand salon rouge et or du premier étage. Elles semblaient un peu surprises de cette convocation extraordinaire faite avec solennité, qui n'était pas dans les usages de la maison, une de ces vieilles demeures de l'ancien quartier latin, à la fois vastes et fami- ' lières. A tout hasard, elles s'assirent
petit congé et nous irons nous promener toutes ensemble.
Cette proposition fut accueillie avec la joie naïve qui caractérise ces aimables personnes.
— Mainte.iant, continua Madame, oii irons-nous? La question est là. Que chacune donne son avis à son tour.
Quand elles eurent parlé toutes à
en rond et Madame, après les avoir examinées d'un regard satisfait, leur parla maternellement.
Elle leur dit la prospérité de l'entreprise qui ne se démentait pas au milieu du marasme général et malgré la disette actuelle des affaires ; elle les félicita de leur bonne volonté et conclut qu'elles n'auraient pas affaire à une ingrate.
— Si cela vous convient, mes enfants, demain nous noiis offrirons un
la fois pendant cinq minutes, Madame rétablit l'ordre et interrogea Judith, une brune, forte et sérieuse, que l'on recherchait beaucoup dans la maison pour la gravité de son caractère.
Judith proposa une visite au musée du Louvre, et se fit conspuer.
— iSfous connaissons toutes le musé© du Louvre! déclara Fernande. Allons plutôt à la campagne, dans la vallée de Chevreuse, par exemple, qui est délicieuse à la fin de l'hiver.
Modernité
Fernande avait l'espriW le plus poétique de la petite société et ne songeait qu'à se retirer plus tard, en Normandie ou dans le Perche, où elle gardait des relations.
— Penh! c'est bien usé d'aller à la
campagne dirent trois ou quatre
dames.
— Proposez mieux, reprit aigrement Fernande.
Rolande nomma les catacombes et se fit forte d'avoir des entrées par un const-iller municipal. On repoussa ce projet, comme peu récréatif. La Tour Eiffel fut également rejetée à cause des récents événements.
— Enfin, décidez-vous! dit ^Iildamli' Comme l'incertitude continuait à
régner, Mascotte demanda timidement :
— Moi, si on voulait, mon rêve serait d'assister au cours de littérature de M. Larroumet, à la Sorbonne.
Et cette proposition, qui souleva un débordement de joie, rallia l'unanimité des suffrages, d'autant plus que Mascotte passait pour une personne frivole, à peu près indifférente aux grandes questions d'art et de littérature.
Alfred Capus.
Demi-mondaine
Une fois, j'ai voulu me marier; mais si l'on m'y reprend!
J'étais jeune, alors, oh! très jeune.
J'avais l'âge où le cœur déborde en sonnets incandescents.
Cela explique tout.
A moins que cela n'explique rien.
Toutes les opinions peuvent se soutenir.
Passons.
En ce temps-là, je restais des journées entières à plat ventre sur les pelouses du jardin patrimonial, un jardin immense qu'entourait un mur emmitouflé de lierres et de glycines.
J'y rêvais d'aimer.
Mais, comme l'occasion ne s'en présentait pas, je faisais, en attendant, aux fleurs, aUx oiseaux, aux étoiles, des vers tout à fait candides.
C'était certain, dès qu'une femme daignerait me sourire, je m'emballerais.
Même j'élevais parfois, tragiquement, les mains vers la voûte céleste et, comme s'il avait dû en pleuvoir, je disais :
— 0 la plus belle entre les plus belles! Toi que je dois aimer, quand donc viendras-tu?
Et cela était très touchant.
Un jour, tandis que je me livraisà
ce coquet exercice d'invocation, le Ciel (c'est une justice à lui rendre, il n'y manque jamais, quand il a le temps) exauça ma prière.
Printanière, rose et blonde, une tête de jeune fille apparut, au-dessus du mur, parmi le feuillage.
Je tombai à' genoux.
— Merci, mon Dieu!
Déjà la tête de jeune fille avait disparu comme un songe.
Le lendemain, à la même heure (deux heures de relevée), à la mêrne
De m i-mondci itie
place (au-dessus du mur, parmi le feuillage), la môme tête de jeune fille (printanière, rose et blonde) réapparut.
Je m'approchai.
Elle sourit, hésita, puis :
— Vous êtes bien inflammable, monsieur, me dit- elle d'un air moqueur. A peine m'avez-vous entrevue, hier, que vous êtes tombé à genoux.
On ne temporise guère, dans votre famille.
— Oh! mademoiselle, répondis-je»
que vous êtes jolie! Que vous mesemblez belle!
Ce n'était pas précisément répondre à la question, mais cela partait du cœur.
De fait, je ressemblais fort, d'oiije la regardais, au Renard de la fable.
Mais — la postérité me pardonne cette image — quelle douce colombe avait remplacé le Corbeau !
Il s'agissait de la contraindre à laisser tomber sur moi — non pas un fromage, fi donc! — un peu d'aniour.
— A l'œuvre, pensai-je avec enthousiasme. Et d'un mouvement réflexe, je retroussai mes manches. Un peu plus j'allais cracher dans mes mains.
Mais le sang-froid me revint et je m'arrêtai à temps.
Dans le jardin d'à côté, il y avait une espèce de terrasse, un tertre adossé au mur qui permettait à la jeune fille de se montrer par-dessus la crête .
Dans celui où je me trouvais, il n'y avait rien d'analogue. Et pour comble de guigne, l'échelle dont je me servais était d'un laconisme désespérant.
J'étais obligé pour arriver à ses lè-
vres, de me dresser sur la [lointe des pieds.
Mais comme, malgré les elTurts que je faisais pour augmenter l'élasticité de ma personne, il s'en fallait encore de quelques centimètres, elle se penchait amoureusement, les mains tendues, m'aidant à conserver mon centre de gravité.
Et alors, quels baisers !
Et comme c'était tentant — comme c'était tentant! — ce que, dans cette position, j'entrevoyais de sa gorge!
Que devais être le reste?
Le voir! Le voir, et mourir...
Je lui dis :
— Mademoiselle, ne trouvez-vous pas que ce serait divin de faire ensemble une promenade lente parmi les bois fleuris?
— Oh! oui, fit-elle.
— Il ne tient qu'à toi, amante adorée! m'écriai-je, poussant la passion jusqu'au tutoiement.
— Hélas ! me répondit-elle, je ne sors qu'accompagnée. Il faut trouver mieux.
— N'allez-vous jamais dans le monde, — au bal? poursuivis-je sans me décourager. Je pourrais vous y rencontrer.
— Jamais ! Le croiriez- vous? Mes parents trouvent que je suis encore trop petite.
Trop petite! me dis- je.
Trop petite! me répétai-je.
Trop petite! Non, ce n'est pas possible. Elle me <-ache quelque chose.
Pour en avoir le cœur net, j'étais résolu à tout, môme à être convenable.
Le lendemain, dès que, dans son oa-
dre de frondaison, je l'aperçus m'envoyant les baisers quotidiens, je lui demandai :
— Eh bien?
Ce que cette brève interrogation n'exprimait pas, mon regard le disai^ pour elle.
La preuve, c'est qu'on me répondit :
— Oui.
Ces trois lettres — les amoureux ont un langage à eux, comme les fleurs et les bêtes, — signifiaient clairement :
— Oui, j'ai trouvé le moyen de nous voir et de nous voir longtemps.
Aussi je repris :
— Ce moyen? Dites vite.
— Non, devinez.
Je cherchai, mais en vain.
— Vous ne devinez pas?
— Mon Dieu, non.
— Approchez, alors : je veux vous dire cela tout bas, dans l'oreille.
Et ce soupir l'effleura :
— Epousez-moi.
Parole d'honneur, jamais je n'aurais
trouvé cela tout seul. C'était bien simple et facile à exécuter, même en voyage.
Je me dis : « Pourquoi pas, après tout? »
Et, séance tenante, — on ne temporise pas, dans ma famille, elle l'avait remarqué, — j'allai faire ma demande.
Je fus reçu comme un sauveur.
On me promit une dot colossale.
Cela marchait sur des roulettes.
On fit venir la jeune fille, pour les présentations.
D'abord je ne la vis pas.
Mais quand je la vis, — pourtant je ne suis pas timide, — les mots se figèrent sur mes lèvres et je tombai de mon haut (un mètre soixante et onze, en ce temps-là).
Elle n'aurait pas pu en faire autant.
Car, elle aussi, marchait sur des roulettes.
Elle était cul-de-jatte.
Gaston Méry
Les Horreurs de la guerre