CHAPITRE II
I, 'homme aux cheveux de bois
Le train 1 17 venant de Lyon entra en gare à 7 heures •iC) du soir, avec huit minutes de retard.
Hans Hinckseck sauta de wagon, traversa les salles rapidement et répondit aux douaniers qu'il n'avait rien à déclarer.
Dehors, il héla un fiacre et se fit conduire à VHôtel des Trois-Hémisphèrcs, rue des Martyrs.
Chemin faisant, l'intendant répara le désordre de sa toilette. Il ajusta une barbe blonde à son menton naturellement imberbe, mit des lunettes roses et rabattit les bords de sa cas-
quette fourrée. Ainsi transformé, Hans Hinckseck était méconnaissable...
Le fiacre, après avoir traversé un dédale inextricable de ruelles étroites, gravit le raidillon de la rue des Martyrs, dépassa le Cirque Fernando, et s'arrêta enfin devant une haute construction d'aspect imposant.
Sous le péristyle orné de colonnes de marbre, une armée de majordomes en frac guettait l'arrivée des voyageurs.
A peine le fiacre avait-il stoppé, qu'un de ces fonctionnaires s'élançait vers l'intendant, lui ravissait sa valise, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le sténographier, le guidait, à travers un vestibule bordé de plantes grasses, jusqu'aux bureaux de l'administration.
Derrière les vitres, une dame vêtue de noir trônait; c'était la gérante. A la vue de l'intendant, elle poussa un cri de joie :
— Comment ! c'est vous, monsieur le duc? Quelle surprise !...
— Je vous ai dit plusieurs fois déjà de m'appeler M. Gustave, madame Vétiver, rectifia sévèrement Hans Hinckseck.
— Excusez-moi, monsieur le d...
monsieur Gustave, c'est l'émotion...
Voulez-vous la chambre numéro 27 ?
— Celle qui ne donne pas sur le parc?
— Oui, monsieur. Elle est nouvellement réparée, décorée fraîchement, et j'y ai fait mettre un grand bocal de poissons rouges... Vous y serez très bien.
— Bon, il n'est pas venu de lettres, en mon absence?
— Si, monsieur!
Madame Vétiver tendit une lettre à l'intendant, que celui-ci mit dans sa poche.
— Maintenant, dit Hans Hinckseck, faites-moi conduire à ma chambre et donnez des ordres pour qu'on me pré-
pare promptement un bain de pieds à la moutarde.
Le numéro 27 était une pièce spaci^nce, bien aérée, dont l'ameublement crn chêne ciré, répondait à toutes les exigences du confortable moderne.
L'unique fenêtre, drapée de longs rideaux de serge, ne donnait, en effet, sur aucun parc, mais, en revanche, elle avait vue sur une cour en boyau, limitée de tous côtés par de hauts mure noirs.
Hans Hinckseck s'accouda un instant et contempla le paysage.
Puis, comme le vent fraîchissait, il ferma la fenêtre et vint s'asseoir devant une table de travail encombrée de papiers.
Il ouvrit sa valise, en tira une petite lampe à alcool qu'il alluma. Cette lampe était surmontée d'une minuscule casserole qu'il emplit d'eau.
Il tira ensuite de sa poche la lettre que M"® Vétiver lui avait remise quelques instants auparavant et l'exposa à la buée de la casserole.
L'enveloppe commençait à se décoller, quand l'intendant, pris d'une idée subite, s'écria :
— A quoi bon, puisqu'elle m'est adressée !
Et, soufflant brusquement le réchaud, il déchira l'enveloppe.
La lettre était conçue en ces termes :
Alh...'Zl (Tourn: ...-{-)
Mac Bob — 13 -j- Altan : ... Solway,^ 7 3 5
K.K. 0. Vanouten -, ...
La foudre fût tombée en ce moment sur Hans Hinckseck, qu'il n'eût pas été plus atterré ! Il n'en pouvait croire ses yeux ! Et, haletant, il relut : . . . 13 -{-
Vanouten
Ainsi, voilà à quoi tous ses efforts avaient abouti ! Et les mystérieux caractères dansaient devant ses yeux comme s'ils eussent été écrits en lettres de feu...
A cet instant, soit ironie du sort,
La Secret du vestibule
soit hasard pur, la porte s'entr'ouvrit et le garçon demanda :
— Le bain de monsieur est prêt...
monsieur veut-il se dcM-liau-sser?...
— Allez au diable! hurla Ilans
Iliackseck. En vérité, j'ai bien la tête à me laver les pieds !..
— Que faut-il faire du bain?... interrogea timidement le domestique.
— Distribuez-le a mes gens 1 , . .
Maintenant, l'intendant arpentait la
chambre à grands pas, en proie aux plus sinistres réflexions. Ses traits crispés révélaient une souffrance inexprimable ; une sueur froide ruisselait le. long de son visage amaigri...
Soudain, il murmura : « J'ai fadm 1 » Et il se suspendit au cordon de la sonnette.
Depuis l'assassinat du comte Pascal Gigault d'Agnel, Hans Ilinckseck n'avait pas mangé. Or, rien ne creuse comme un meurtre, même couronné d'insuccès. Aussi l'intendant, ordinaiment petit mangeur, se sentait-il, ce jour-là, un appétit extraordinaire.
A l'appel du numéro 27, le domestique était accouru.
— Dites qu'on me préparc trois côtelettes dans la noix et une douzaine d'œufs à la coque!.., commanda Hans Ilinckseck.
Un quart d'heure environ après cet incident, le valet apportait les victuailles demandées, auxquelles il avait ajouté, de son propre chef, une demibouteille de bordeaux vénérable.
Hans Hinckseck attaqua vigoureusement les côtelettes, qu'il fit disparaître en un clin d'œil. Ensuite, ce fut le tour des œufs, quand, tout à coup, l'intendant s'arrêta, stupéfait.
De l'un des œufs — à la coque, comme il les avait demandés — venaient de s'échapper plusieurs objets qui roulèrent sur le plancher.
L'intendant ramassa successivement une échelle de corde, un poignard catalan à manche incrusté de nacre et un imperceptible papier plié en quatre.
Au comble de l'étonnement, Ilans Hinckseck déplia le billet et lut ces seuls mots :
Cette nuit, au Moulin-Rouge.
Cette phrase expliquait tout. Les frères de VUt de poitnne le convoquaient à leur réunion annuelle qui se
Les gaités du Chai-Noir
tenait dans les caveaux du Moulin - Rouge. Il irait d'abord pour faire acte de présence, ensuite pour régler définitivement, avec Blanc-Manger et le Carnaval de Venise, l'affaire du Jaguar des Epinettes.
goureusement. Vains efforts ! On avait dû donner un tour de clef à l'extérieur.
Il fallait renoncer à fuir par là.
Restait la fenêtre, que l'intendant ouvrit.
Cette question résolue, Hans Hinckseck brûla le billet qui aurait pu le compromettre, et réfléchit.
La situation lui apparaissait bien nette, à présent.
Ce qu'il s'expliquait mal, par exemple, c'était le mobile auquel obéissaient les frères de VUt de poitrine, en lui envoyant des accessoires d'évasion.
Personne ne le retenait à l'Hôtel des Trois-Hémisphères, d'où il pourrait sortir la tête haute et quand bon lui semblerait. Alors, que signaient l'échelle de corde et le poignard catalan?
Pensait-on qu'il avait peur?
Par bravade, il voulut s'en aller...
tout de suite. Il courut à la porte.
Mais il poussa aussitôt un cri de fureur, La porte résistait. Il tira plus vi-
En hiver, les jours sont courts, ou, pour mieux dire, la nuit arrive plus tôt qu'à aucune autre époque de l'année.
Dehors, le crépuscule était venu, jetant un voile sur les choses.
Par delà les murs, les échos de la fête de Montmartre arrivaient affaiblis.
Sept heures sonnèrent à la pendule en rocaille...
— Allons... je n'ai
pas un instant à perdre,
murmura Hans Hinck-
seck.
Il déroula l'échelle de corde, dont
il attacha l'extrémité supérieure à la
barre de la croisée.
Puis il enjamba résolument l'appui, non sans avoir, en guise d'adieu, déchargé son revolver bull-dog dans la glace de l'armoire...
Avant de descendre, l'intendant risqua un furtif coup d'œil dans la cour.
Elle lui apparaissait comme un puits noir dont la profondeur l'inquiéta.
Au-dessous, une toiture de vei're luisait, couvrant un petit bâtiment bas, des cabinets d'aisances probablement, et permettant de voir tout ce qui s'y passait.
Le Secret du vestibule
Ilans Ilinckseck ne put s'empêcher de frissonner. Un faux pas et c'en était fait de lui. Il tomberait d'une hauteur de cinq étages et s'écraserait sur le sol, après avoir traversé cette vitrerie.
— Bah! j'en ai vu bien d'autres, pensa-t-il en descendant avec précaution.
Il avait à peine franchi le sixième échelon, qu'un bruit imperceptible se fit entendre. L'intendant, éperdu, interrogea les ténèbres d'un regard anxieux...
Et ce qu'il vit alors fut si terrible que ses cheveux en devinrent perpendiculaires.
Deux étages plus bas, à la hauteur
de l'entresol, sur l'échelle aux montants de laquelle Hans Hinckseck se cramponnait à présent, pâle comme un mort, un individu se balançait, barrant le passage à l'intendant.
Cet individu était de taille moyenne, vêtu à la dernière mode, d'une suprême élégance, et, dans l'ombre qui commençait à envahir la cour, ses yeux luisaient, pareils à deux braises ardentes.
{Uauteur en était là de son paipitant feuilleton quand on vint Vavertir que sa douche était prête.)
Narcisse Lbbeau.
The Meat'Land
A ce récit, un sourire d'incrédulité fleurit sur mes lèvres et de petites lueurs de rigolade avivèrent l'éclat de mon regard.
Mon interlocuteur ne se démonta
point, ce qui ne vous surprendra nullement quand vous saurez que mon intcrlocnteur n'était autre que le Cajptain Cap, ancien starter à l'Observatoire de Québec (c'est lui qui donnait le départ aux étoiles filantes).
Cap se contenta d'appeler le garçon du bar et de commander : Two more.
ce qui est la façon américaine de dire : Remettez-nous ça, ou plus clairement :
Encore une tournée.
Je connais le Captain Cap depuis pas mal de temps; j'ai souvent l'occasion de le rencontrer dans ces nombreux american bars qui avoisinent notre Opéra-National et l'église de la Madeleine; je suis accoutumé à ses hyperboles et à ses hluffages, mais cette histoire, vraiment, dépassait les limites permises de la blague canadienne.
(Les Canadiens, charmants enfants, d'ailleurs, sont, comme qui dirait, les Gascons transatlantiques.)
Cap me racontait froidement qu'on venait de découvrir, à six milles d'Arthur ville (province de Québec), une carrière de charcuterie !
J'avais bien entendu et vous avez bien lu : une carrière de charcuteriel de meat-land (terre de viande), comme ils disent là-bas.
Je résolus d'en avoir le cœur net, et le lendemain matin, je me présentais au commissariat général du Canada, 10, rue de Rome.
En l'absence de M. Fabre, l'aimable commissaire, je fus reçu — fort gracieusement, je dois le reconnaître — par son fils Paul et l'honorable Mau-
The Méat- 1 Mil 1
rice O'iieilly, un jeune diplomate de beaucoup d'avenir.
— Le meai-land! sa récrièrent ces gentlemen, mais rien n'est plus sérieux! Comment! vous ne croyez pas au racat-iand?
Je dus confesser mon scepticisme.
Ces messieurs voulurent bien me mettre au courant de la ({uestion, et j'appris de bien étranges choses.
Aux environs d'Arthurville, existait, en pleine forêt vierge (elle était vierge alors), un énorme ravin en forme de cirque, formé par des rocs abrupts et tapissés (à l'instar de nos Alpes) de mille sortes de plantes aromatiques, thym, lavande, serpolet, laurier-sauce, etc.
Cette forêt était peuplée de cerfs, d'antilopes, de biches, de lapins, de lièvres, etc.
Or, un jour de grande chaleur et d'extrême sécheresse, le feu se mit dans ces bois et se propagea rapidement par toute la région.
Affolées, les malheureuses bêtes s'enfuirent et cherchèrent un abri contre le fléau.
Le ravin se trouvait là, avec ses rocs abrupts mais incombustibles. Les animaux se crurent sauvés !
Ils avaient compté sans l'excessive température dégagée par ce monumental incendie.
Cerfs, antilopes, biches, lapins, lièvres, etc., se précipitaient par milliers dans ce qu'ils croyaient le salut et n'y trouvaient que la mort par étouffement.
Non s'eiîlement C2 gibier mourut, mais il fut cuit.
Tant que la température ne fut pas revenue à sa norme, toute cette viande mijota dans son jus fain.si que l'on procède dans les fa(;ons de cuisine dites à V étouffée).
Les matières lourdes : os, cornes, peau, gli.ssèrent doucement au fond de cette géante marmite. La graisse plus légère monta, se figea à la surface, composant, de la sorte, une couche protectrice.
D'autre part, les petites herbes aromatiques (à l'instar de celles de nos Alpesj parfumèrent ce pâté et en firent un mets succulent.
Ajoutons qu'un dépôt de meat-land doit prochainement s'installer à Paris, dans le vaste immeuble qui fait le coin de la rue des Martyrs et du boulevard Saint-Michel.
Une Société est en voie de formation pour l'exploitation de cette substance unique.
Nous reviendrons sur cette affaire.
Alphonse Allais.
Le Sâr Péladan désavoué par V Eternel
Une intéressante entrevue. — Le « home » du Tout- Puissant. — Le Sâr Péladan na aucune mission. — Pas de Messie en perspective. — Curieuses révélations sur la planète Mars.
Le directeur de mon journal, exaspéré par les prétentions de M. Joséphin Péladan, s'est demandé si l'intitulé « Sâr » avait vraiment une investiture divine valable.
Les affirmations de tous les conciles
possibles n'apportant là-dessus aucune preuve digne de foi, il fallait puiser à la seule source de renseignements sérieux. On nous a donc prié d'aller trouver l'Éternel lui-même et de tâcher d'obtenir de Lui une déclaration catégorique.
Ce n'était pas, à vrai dire, une tâche bien aisée. Il importait d'abord de découvrir le domicile de Dieu et les avis là-dessus étaient bien partagés. Il fallait ensuite décider le Seigneur à se départir du constant mutisme que, soit par timidité naturelle, soit par goût du mystère, il semblait s'être juré d'observer. Nous sommes arrivés à surmonter cette double difficulté, et nous avons le plaisir d'offrir aujourd'hui à nos lecteurs la première conversation détaillée qu'un simple mortel ait pu avoir avec une individualité dont l'importance du rôle, dans l'histoire du monde, n'échappera certainement à personne. Nous disons : la première conversation, car nous n'attachons qu'une foi médiocre à l'entrevue, dite du Buisson ardent, qui s'est produite en un temps où la presse n'existait pas, et oîi les moyens d'information étaient des plus rudimentaires.
C'est grâce à la complaisance d'un ange authentique, rencontré fortuitement, et dont le nom, d'ailleurs, n'apprendrait rien à personne, que nous
Le Sur Pôladan
avons pu, sous la promesse d'une certaine discrétion, connaître la demeure du bon Dieu.
Après avoir gravi le perron d'entrée, nous avons pénétré dans une antichambre où nous avons remis notre carte à l'ange de service. — Je vais la faire parvenir au Tout-Puissant, nous a-t-il dit aussitôt, en éteignant poliment son glaive de feu .
Nous pouvons l'avouer, nous nous sentions passablement ému à la pensée que, dans un instant, nous allions contempler les traits du Maître du Monde. Mais, à peine étions-nous introduit dans son cabinet, très clair et très simplement meublé, que notre émotion disparut tout à fait, pour faire place à l'intérêt très vif que suscitait en nous une telle visite.
Dès l'abord, nous constatâmes avec plaisir que l'Éternel, respectueux des traditions, portait sa légendaire barbe blanche et que son sourire avenant, ses yeux pleins de bienveillance ne démentaient pas son universelle réputation de bonté. Il nous indiqua avec ime entière bonne grâce un siège placé en face de son bureau.
Le Créateur, il nous permettra de lui donner ce nom, se tient de préférence dans la pièce où nous nous trouvions. C'est une vaste chambre, éclairée par deux larges fenêtres. De chaque côté de la cheminée, se dressent deux lampadaires qui s'allument, quand vient le soir, sur un simple souliait du Seigneur. Les deux fenêtres donnent sur un ample jardin, habité par d'innombrables oiseaux, auxquels, chaque matin et de ses propres mains, le Tout- Puissant tient à donner la pâture. Aux murs du cabinet, soigneusement enca-
drés, s'étalent des dessins de planètes, des projets de système sidéral, et aussi des petits paysages non signés, d'une audace de couleurs vraiment singulière et qui feraient certainement sensation dans une exposition publique, car ils dévoileraient la façon curieuse dont leur auteur voit et rend la nature.
« Cher et très honoré Maître, avonsnous dit au début de l'entretien, le but
de notre visite, vous le connaissez sans nul doute, puisque vous connaissez tout. » Le bon Dieu s'inclina pour seule réponse. (Nous avions d'ailleurs pris la précaution d'inscrire quelques lignes explicatives sur la carte que nous Lui avions fait passer.)
Nous continuâmes : « On s'est justement ému dans la partie religieuse du monde littéraire des prétentions qu'affiche sans relâche le sieur Péladan.
Nous avons donc pensé qu'il y avait lieu de procéder d'une façon sérieuse à une vérification de ses pouvoirs, en appelant en cause les autorités compétentes, et ce, dans le propre intérêt de
ces dernières, dont le sieur Péladan pouvait compromettre, aux yeux des gens trop crédules, l'autorité et le prestige. Les âmes inquiètes devront nous savoir gré de démasquer et de confondre l'imposteur, si imposture il y a, et, dans le cas contraire, si la représentation officielle du Tout-Puissant sur la terre est réellement dévolue au dénommé Joséphin, de l'accréditer auprès d'elles afin qu'elles puissent, tranquillisées enfin, lui confier leurs intérêts moraux. »
Il y eut un instant de silence. Puis le bon Dieu prit la parole. Aucune expression ne pourrait rendre ce qu'il y avait de douceur et d'autorité dans s?i voix :
« Ah ! quel dommage, pensâmesnous, que le Tout-Puissant ne fasse pas sa propagande lui-même. Comme la popularité viendrait à lui, rien que pour le charme de cette voix ! » Le Seigneur s'exprimait avec bon sens, simplicité, et aussi avec concision, en Dieu plein de tact qui, bien qu'ayant lui-même l'éternité à sa disposition, sait le prix du temps de ses interlocuteurs. « Au sujet de M. Péladan, nous dit-il, ma réponse sera nette. Je ne le connais pas plus particulièrement que chacun des quinze cents millions de te'rriens, ses congénères. Il n'a donc aucune qualité de parler en mon nom.
Ce n'est pas dans mes habitudes de donner des démentis, et j'aurais d'ailleurs fort à faire de désavouer tous ceux qui journellement se prétendent inspirés de moi.
« Que les affirmations des faux prophètes fassent tort à mon prestige, c'est ce dont vous me permettrez de ne pas me soucier. Je ne me préoccupe
pas de l'admiration ou de la haine des hommes; si le bon Dieu n'était pas désabusé sur les vanités, qui donc le pourrait être ? Je n'irai donc pas par mes récriminations grossir, comme on dit, la foule des inventeurs méconnus.
D'ailleurs, ajouta l'Eternel avec un sourire, il sied au bon Dieu d'avoir confiance en sa propre justice.
« Non, continua le Tout-Puissant, personne n'a mission de me représenter sur la terre. Au fond, l'emploi des prophètes ne m'a jamais réussi et je suis décidé à y renoncer tout à fait.
Je devrais même m'abstenir de toute intervention dans la marche du monde et laisser l'univers, créé par moi, se développer suivant des lois naturelles.
Mais, quoi qu'on puisse dire sur ma sérénité, je ne puis me résoudre à rester inactif, et je donne quelquefois un petit coup de pouce, en dictant une résolution à quelque élu. C'est ce que d'aucuns, parmi vos philosophes, ont déjà dit. Je me plais à reconnaître qu'en cela du moins ils ne se sont pas trompés. Mais qu'y a-t-il d'étonnant ?
Dans le nombre illimité de propos en l'air, qui courent sur mon compte, il s'en trouve parfois qui se trouvent exacts, par les seules lois du hasard.
« Pourquoi, poursuivit le bon Dieu, sur une question que nous lui fîmes, ai-je renoncé à l'emploi des prophètes?
C'est que je commence à connaître un peu mes créatures. Je leur ai envoyé un Messie, porteur d'une parole admirable. Il leur a enseigné la charité.
Croyez-vous que les hommes d'aujourd'hui soient meilleurs que leurs aïeux d'il y a deux mille ans ? Le Messie ne leur a laissé que sa robe de lin et sa couronne d'épines, et leur hypocrisie
Le Sur Péladan
en a fait un travestissement nouveau.
« Ils ont al)oli — direz-vous — l'esclavage. II est certain que sur la Terre il ne reste plus guère d'esclaves de nom. Mais voilà qui nous entraînerait trop loin et je n'aurai d'ailleurs pas besoin de faire connaître mon avis là-dessus.
« Voyez-vous, continua familièrement notre illustre interlocuteur, il n'y a qu'un moyen d'agir sur les hommes, c'est de leur faire peur. Mes prescriptions hygiéniques, que dictèrent mes premiers prophètes, avaient leur raison d'être. La perspective d'un petit danger physique, bien proche, presque certain, agit plus sur vos faibles esprits que tous les enfers de l'autre inonde et leurs grils problématiques. Les sermons des prédicateurs ne refrènent pas les débauchés et la Drainte de la maladie est le plus sûr commencement de la vertu.
« D'ailleurs, toutes les théories que je vous expose, j'ai eu le loisir de les vériûer sur les différents mondes que j'ai mis en observation.
« Un jour ou l'autre, il faudra que je suggère à l'un de vos savants le moyen d'arriver à la planète Mars. Et vous verrez comment se conduisent ses ^-
habitants. C'est que depuis •'
qu'ils existent, ils ont de moi une crainte salutaire, que j'entretiens avec soin, par une série de cataclysmes habilement espacés.^ Comme ils sont aussi civilisés que vous l'êtes sur la Terre, ils ont organisé des compagnies d'assurances contre la colère de Dieu, qui les
indemnisent de leurs malheurs domestiques, mais à cette condition expresse que ces malheurs n'aient pas «'-té mérités par leurs fautes ou l'impiété de leur conduite. Aussi con.sacrent-ils presque tous leur existence à la vertu, qui seule peut leur épargner des .'Accidents fâcheux, ou les dédommager de ceux qui pourraient inju.stement leur survenir. »
Depuis un instant, nous brûlions d'adresser au bon Dieu une demande indiscrète. Nous l'esquissâmes avec force hésitations. Si l'Eternel, sous un discret pseudonyme, pouvait nous adresser de temps en temps quelque communication... le journal serait heureux... d'être son interprète...
Le divin visage exprima quelque contrariété, ce qui nous fit craindre d'avoir dépassé les limites de l'indiscrétion permise. Le Tout-Puissant nous répondit d'une façon évasive, et se levant de son siège: « Excusez-moi, dit-il, j'ai quelques mondes à créer... » Tristan Bernard.
Pourquoi/ la fille du « Checal qui hoete » ne V)Oulut poinet §oy confesser à frère Jehan le Taupin,
Ah ! ah ! sur ma fy, bonnes gens, marchands d'andouilles , advocatz, hommes d'armes ou aultres, médi cins, scripteurs basochiens ou tourneurs de rondels, compteurs de vesses, broudeurs de jarretiers, guardiens de pucellaiges, doreurs d'aiguillettes, be-
listres du palais Bourbon, questeurs, coquemardiers, raccommodeurs de lanternes, depucelleurs de bourdeaux, fariboliers, philosophes, souffleurs de billes vezées, petdenonniers, cocquas-
siers, cannibales, boudeurs de lemmes et yvrongnes — sur ma fy, et sur la teste trois foys sacrée de l'archi-moustardier du Pape — je gage que vous feriez le tour de nostre belle ville de Chastelleraud, sans oublier Ingrandes, Targé, Clairvaux, voire même le bourg de Naintré — avant de treuver le quart, ou seulement le septier d'une fille comme celle dont je parle.
— Et de quelle parlez-vous donc, messire ?
— Ah ! bonnes dames, saiges femmes, béguines et sacristines, sorcières, baronnes et duchesses, somnambules, putes, demi-putes et doubles putes, bigotes, tresseuses de hottes, marchandes de carottes, graisseuses de bottes, et ravaudeuses d'échalottes, hault-de-chaussières, chemisières et braguettières — je veulx sur l'instant sansi qu'on me laisse îc temps de vuyder ce piot, estre abailardé et barbouillé de fiente d'hippopotame, s'il en est une seule entre vous qui vaille seulement la pantophle de ceste-cy !
— Quelle donc parlez -vous, seigneur ?
— Je parle, bonnes dames, hautes damoiselles, et puissants barons, je
Pourquoi/.. .
Si
parle de la fille de maistre Thomas Vuydeteste, prévost des cousteliers de Chastelleraud en Poictou.
Je parle d'une qui s'appeloit Jacqueline, et non d'aultre, et si je en parle ce est que mou plaisir est d'en parler, c'est qu'elle valoit bien que j'en parlasse et si elle valoit...
Bonnes dames, puisque la chandelle est éteincte, point ne la rallu- Bcnc ! Optime ! ne la rallumez, bonnes
testonnet et je cuyde qu'en vecy un aultre ! la niche en est pleine! — et un aultre genoil aussy si n'ay la berlue aux doigtz! — et cecy qu'est-ce donc?
— Humph ! humph !
Geste déjà nommée Jacqueline Vuydeteste, ou Testevuyde si mieulx vous aymez, estoit doncque.s emmy sa chambre à l'heure que je vous ay dicte, car elle yssoit du lict.
dames, si vous voulez sçavoir ce qui advint à ceste dessusdicte fille.
Bene ! Optime ! Je tiens à dextre un teston et un genoil à senestre. Ces deux-cy me serviront de compaignons durant que je conterai mon affaire — et si je prends le teston pour le genoil, et que je cuyde tenir le teston en caressant le genoil, ou que je quitte cestuy-cy pour aller chercher adventure à Tentour, comptez que je vous en advertiray, bonnes dames. Mais pour l'amour de Dieu et des benoists anges, lairrez coite ceste paouvre chandelle !
Hum! hum, krumph ! — Ceci est pour voir si je ne ay poinctun destrier emmy le gousier. Hum ! hum ! ah !
ahl le genoil est plaisant, — souëf le
Et comme aufsy vous ay dict que ce jour l;'i estoit dimanche — et que le dimanche il faut lairrer la vieille chemise et se vestir d'une aultre, — je cuyde pouvoir advouer tout hault sans mes droicts trespasser, oultrepasser ni surpasser — que nostre Jacqueline avoit la sienne ostée — et estoit nuë comme vermicel, — non celui qui nous vient de Naples (aultre chouse aussy nous vient de là), non celui qui vient de Naples pour être en souppe bouté, et subséquemment brouté — mais nuë comme vermicel des champs parmy les choux ou naveaux.
— Humph! humph ! parfait ! Poinct ne ayez paour, le diable est emmy la prison, et la chorde qui le tient est solide ! — Date obolum Belisario .'Ah !
ah ! ce genoil me convient, par la barbe du Pape! Pline l'Ancien affirmoyt que le crural de la jambe placé en amont du genoil avoit nom cuysse, ce est-il vray? Et sçavez-vous comme
il souloit appeler... Mais laissons cecy.., hum! hum !
Geste Jacqueline estoit une bonne dame, elle estoit nuë ! Et Vénus, la Belle Hélène, Cléopâtre, si elles l'avoient vue, auroient esté par le serpent de jalousie mordues tost — tant elle estoit belle ainsy. Vere on eust dict statue de Florence !
Ses durs testons plus blancs que laict (ceatuy-cy est-il blanc ou doré ?), ses testons durs se dressoient ainsy que fières tours dessoubs son long col de palombe ; son ventre satinizé estoit doulx et poly comme y voire, ses haultes cuysses sembloient cuysses de nymphe, et ses noirs cheveulx tomboient si bas que nul n'eust pu entrevoir ses fesses !
(Fesses, nous dict Pline le vieil, sont après cuysses! Ceci est-il fesse?
Nenni? Si ce est un genoil, il est bien gros! Mais nous ne lairrons point courir nos moutons !)
Elle estoit nuë, mais tost eust-elle
mis sa nefve chemisette, et adieu le tant joly spectacle, régal de l'œil et plaisir du cœur — adieu jusqu'au prochain dimanche ! — Restoit alors le visaige, lequel elle avait plus royal qu'on ne le sçauroit dire; ses yeux noirs estoient plus doulx que le velours, et dessus estoit la tant jolie arbaleste de ses sourcilz !
Et sa bouche estoit rouge et flambante comme cerise nouvelle — et elle avoit un nez de déesse droict et long (cecy ne est pas mon nez, petiote, ce est mon coustel).
Hum ! hum !
Adoncques se estant affublée de sa chemise la dicte Jacqueline, print son gippon et puis sa cotte, et puis mussa ses testons joliets dessoubs le brocart broudé de son corselet ; puis fist à la bonne Vierge et au seigneur Dieu, sa prière, demandant le pardon de ses fautes et priant sa patronne de tenir bien en poinct ses
parents.
Cecy faict et parachepvé, elle print
le benoistier qui estoit dessoubs les
ridels de son lict pendu, et par trois foys y mit sa langue.
Et comme elle l'y boutoit pour la tierse fois, soubdainement s'ouvrit la porte et qui ^eptra, jolies pucelettes,
Pourquoi/...
sinon damoiselle Marthe, la fille du tavernier voisin à l'enseigne du Cheval qui hoëte ?
Ceste-cy <iui s'en revenoit de voir son guallant et avoit sa cor-ffe toute frippée encore de ce f|u'il lui avoit conté emmy le grenier, se print à rire comme une petite perdrix en gésine, * si tost qu'elle eust vu à quelle sauce sa compaigne accommodoit sa parolière machine.
— Dà! fist-elle, vecy, sur ma quenouille voisine, une mode que poinct encore ne cOgnoissois. Est-ce que vous la baptisez, ma mignotte?
— Nenni, dist Jacqueline, cecy est ma pénitence; le bon père Jehan le
Taupin, qui m'a hier confessée, m'a recommandé chacque foys que je pécherois, de tremper en eau benoiste la partie de mon corps qui seroit coulpable, et comme je ay hier l'après vespréc menti à ma mère — je fais faire pénitence à ma langue.
L'autre se prit à rigoller de plus belle.
— Vere, dist-elle, vecy un capucin qui ne me confessera mie, car si même pénitence il me bailloit, je serois contrainte de me baigner depuis les pieds jusqu'au dessus des testons^ et onc ne poUrrois treuver en la ville assez d'eau benoiste pour le faire.
Rodolphe Saus.
Conte flamand
Moi, bon licheur de bière du bon pays de Valenciennes en Flandre, j'aime à conter les histoires des bons buveurs de mon pays... Je vais donc vous dire une de ces histoires réjouissantes...
Dans presque tous les villages du
Nord, presque toutes les maisons sont des petites fermes, presque toutes les petites fermes sont des cabarets, et dans presque tous les cabarets, il y a une pie, ou margot, ou agache, apprivoisée...
Il y avait donc une fois un cabaret, et dans ce cabaret, il y avait une agache, très sale, très maligne, et très bavarde... Il faut vous dire que cette agache savait un peu parler, parce
qu'on lui avait coupé sous la langue quelque chose qui s'appelle « la filet ». Et, comme dans ce cabaret la bière était fort sûre, Margot l'agache n'avait eu garde de ne point apprendre cette plainte des clients : « L'bière al est sûre ! » . . . Cet oiseau du diable répétait cela à tout propos, et le cabaretier, furieux de voir les clients déserter un à un son cabaret, était aussi furieux d'entendre l'agache répéter sans cesse : « L'bière al est sûre I l'bière al est sûre ! »
Un jour donc, il se mit tout à fait en grande fureur, et il plongea Margot dans la cuvette à rincer les verres — pour la noyer... Puis, il sortit pour aller assister sa vache qui était en train de faire un petit veau.
La cabaretière, qui ne se doutait de rien, trouvant Margot à demi noyée, et se débattant encore un peu, la retira de la cuvette, et la mit à sécher devant le poêle de fonte tout rouge...
Quelques instants après, le cabaretier revint, portant dans ses bras le petit veau nouveau-né, et tout humide encore des rosées de la naissance...
Et il le mit aussi à sécher devant le poêle de fonte tout rouge...
Conte flamand
La pie et le veau restèrent alors seuls à sécher, dans le silence, troublé seulement par le tic-tac de la grande horloge à gaine.
Et voici ce qui se passa :
Margot la pie, pénétrée parla bonne chaleur du poêle, revint ù elle peu à peu... Toute ragaillardie, elle se remit sur pattes, elle se secoua, se hérissa, se resecoua, se becqueta, se lissa... puis regarda autour d'elle... de
son œil brillant et malin... Elle vit le veau qui était à côté d'elle : elle se rapprocha de lui et lui donna trois coups de bec, pour attirer .son attention.
Et dans le grand silence, lui demanda, très bûw, très bas, car elle avait peur cVêtre renoyée : « T'as donc dit aussi quel'bière al est sûre? »
Georges Hbrbbht.
L'Ami de la nature
J'crach' pas sur Paris, c'est rien
{chouetf!
Mais comm' j'ai une âm' de poèt', Tous les dimanch's j'sors de ma boît'
Et j'm'en vais avec ma compagne A la campagne.
Nous prenons un train de banlieu' Qui nous brouette à quèque lieu, Dans le vrai pays du p'tit bleu, Car on n'boit pas toujours d'cham- A la campagne. f pagne
Eir met sa rob' de la Rein' Blanch' ; Moi, j'emport' ma pip' la plus blanch J'ai pas d'chemis*, mais j'mets des
[manch',
Car il faut bien quTéléganc' règne A la campègne.
Nous arrivons, vrai, c'est très batt'!
Des écaill's d'huîtr's comm' chez Ba- Et des cocott's qui vont à patt', [ratf Car on est tout comme chez soi A la camp — quoi!
Maisj'vois qu'ma machin' vous en...
[terre, Fait's-moi signe et j'vous obtempère, D'autant qu'j'demand' pas mieux qu'
[de m'taire... Faut pas se gêner plus qu'au bagne, A la campagne.
Paul Verlaine.
L ^Horloger
A Liverpool rôside la famille d'horlogers la plus extraordinaire peut-être du monde entier. Qui n'a entendu parler des L(';opardi? Ces aimables gens, t^algré leur nom italien, sont Anglais depuis plusieurs générations. Gabriel Léopardi, le chef de la maison, quoique sourd, borgne, goutteux, manchot, cul-dejatte et affligé en outre d'ataxie locomotrice brochant sur le tout, vous* fabrique une montre à remontoir, en vingt-quatre heures, avec le seul secours de sa paupière droite inférieure. — Cela ne tient-il pas du pro- — " dige, vraiment?
En dépit de ses infirmités, Gabriel Léopardi a fait souche ; actuellement, son fils aîné Archibald est, de fait, le principal moteur de cette puissante raison sociale (Watch's Central Manufactory C» L"*). C'est à lui que je fus présenté par mon ami Mac Ocott, car le père Léopardi était parti courir le renard à Eaton Hall, la résidence somptueuse du duc de Westminster.
Vous ne pouvez faire un pas dans Liverpool sans entendre vanter l'habileté prestigieuse, l'honnêteté presque ridicule de cette intéressante famille.
Et avec ça, d'une siiin)ii< it'- exquise, malgré une fortune qui leur permettrait les fantaisies les plus insensées.
Ils restent là, derrière leur comptoir, surveillant avec soin les moindres pièces qui entrent dans leurs magasins
ou qui en sortent. Les habitants de Liverpool sont aussi fiers de ces chevaliers du ressort que du grand quai flottant, une des merveilles de leur belle cité.
Je n'aime pas les exagérations, et j'étais, je l'avoue, agacé de ce dithyrambe d'éloges.
Mac Ocott m'avait dit : c Si vous avez besoin d'une bonne montre adressez-vous sans crainte à cette maison.
Ainsi, tenez, en voici une, — et il me tirait un énorme oignon de sa poche, — je l'ai achetée chez les Léopardi, il
Les gaités du Chai-Noir
y a quelque vingt ans; elle marche aussi bien aujourd'hui que le jour de mon achat. Chaque quinzaine, il est vrai, elle avance de quelques heures et se met à battre la campagne ; mais je n'ai qu'à la leur porter, ils me la nettoient et ça ne me coûte que 5 shillings.
— Diable! m'écriai-je, vous avez alors pour 13 livres sterling de réparation annuelle ; depuis vingt ans que vous possédez cette merveille, elle vous revient à 260 livres; — c'est un chiffre, savez-vous ?
— Je ne dis pas non, répliqua mon ami ; mais, pendant quatorze jours, j'ai l'heure exacte, et cette considération mérite bien un petit sacrifice.
Devant cette philosophie, je ne trouvai rien de sérieux à objecter, et je demeurai même quelques instants dans l'attitude d'un gentleman idiot.
Toutefois, la confidence de Mac Ocott m'avait refroidi à l'égard de la loyauté de cette fameuse maison d'horlogerie. J'en ai tant connus de ces industriels qui, à propos de bottes, vous gardent une montre, sous prétexte qu'elle a besoin d'une lessive, pour vous la rendre plus salement détraquée qu'auparavant.
Voulant en avoir le cœur net, je me rendis un jour chez Archibald Léopardi, et, lui présentant un superbe chronomètre qui n'a jamais bougé d'une minute depuis cinq ans que je le possède, je lui dis :
— Elle ne va pas !
Il répondit tranquillement :
— Ce n'est rien, un simple nettoyage suffira.
Quelques jours après, visitant une
de ces immenses usines qui font la gloire de Manchester, je ramassai un morceau de coke qui traînait à terre sous une chaudière et le mis machinalement dans ma poche.
Le soir même, de retour à Liverpool, j'allai chez les Léopardi.
Cette fois, j'eus affaire au vieux bougre de Gabriel.
Tirant l'escarbille de mon gousset, je la lui présentai :
— Elle ne va pas du tout.
Le bonhomme ajusta sa loupe dans son orbite, parut examiner l'objet avec soin, puis, posant le résidu sous un verre sans pied :
— Elle a besoin d'être nettoyée; repassez dans quatre jours, ce sera 5 shillings.
J'étais dès lors fixé d'une façon absolue sur la valeur morale de la fameuse maison d'horlogerie Léopardi, de Liverpool, et. à mon grand regret, je me vis contraint 'de supprimer l'estime que je professais pour un industriel aussi intéressant.
Maurice O'Reilly.
Un scandale
Miss Thompson, une des meilleures ouvrières piqueuses de la maison Flipp and C°, à New-York, passait son dimanche à sa façon habituelle.
Levée à sept heures pour le premier déjeuner, elle était remontée à sa chambre dont elle boucla la porte à double tour.
Puis, après avoir retiré de la commode au linge une forte bouteille de Ki/e VFis/cei/, miss Thompson se mit à la vider lentement, maissûrement, affalée dans un rocking-chair.
Le petit verre passait avec une régularité automatique du ton insipide de cristal smu rien dedans au ton réjouissant d'or roux emprunté à l'eau-de-vie anglaise, qui est de la force de plusieurs chevaux, comme on sait.
Quant au visage jeune et pas mal en point de miss Thompson, il gardait une sérénité inaltérée ; seul un carmin délicat — qui ressemblait comme deux gouttes d'eau au carmin de la pudeur — se levait, telle une aurore sous l'influence rôGhauffante (je te crois) de la liqueur enchanteresse.
Sur le mur, miss Thompson voyait,
avec une exaltation croissante, des
chromos encadrés représentant des scènes de la Bible : Agar au désert, Madeleine aux pieds du Christ, avec d«8 cheveux si longs qu'on eût dit une réclame pour quelque pommade capil-
laire. A côté, V État-major de Washington; le grand homme américain caracolant près de La Fayette, comme dans un cirque. Les montures — étonnamment ressemblantes à des chevaux en bois — pilaient de leurs sabots pacifiques le sucre sale qui figurait la neige, oîi les sapins de premier pla»
étaient si petits, — par respect pour les illustres cavaliers, — qu'on aurait plutôt dit une garniture de salade ayant la folie des grandeurs.
Mais l'œil de miss Thompson, de plus en plus noyé d'extase, revenait aux chromos bibliques; et sa poitrine se soulevait, émue d'un trouble sacré, tandis que sa main, devenue trem-
blante, feuilletait le cahier de cantiques sur la table.
Elle soupira encore, les yeux attachés sur la barbe bien peignée du Sauveur. « Ah! Dear ! Dear! » puis se leva, sans trop de peine, et alla s'asseoir devant l'harmonium qui, bientôt, se répandit sous ses mains en suaves mélodies religieuses.
A l'étage au-dessous, mister Lowendal et mistress Brow^n, qui commençaient à s'assoupir aux bras l'un de l'autre, — cela ne vaut rien de se recoucher tout de suite après déjeuner, TT- sç ç^veillèrent délicieusement.
— ^ h n'( it nice ! is nt it nice! (N'estîe pas befa,u! N'est-ce pas beau !) murmurf^it da,ns le cou de son apiant la femme du poUoeman Brown, -r^- lequel
était, ce dimanche, de service au quartier lointain de Brooklyn.
Les cantiques, lentement pleures par l'harmonium , faisaient rêver le couple amoureux d'une ascension au Paradis; -^ une ascension confortable, sans se presser d'arriver, soutenus par de petits anges nègres, de préférence, car cette race ne craint pas les lourdes besognes, et mistress Brown commençait à peser ses quatre-vingts.
Ce qui ne l'empêchait pas d'être une exquise et très gaillarde maîtresse pour mister Lowendal ; — seul, son mari la trouvait d'une vertu un peu glacialement austère.
Cette musique pénétrante adoucit même si bien les mœurs du couple enlacé, que de nouveaux baisers, muets mais bien informés, les firent défaillir dans une étreinte décisive.
L'harmonium, là-haut, s'était tu.
Sans doute miss Thompson s'abandonnait à une silencieuse et édifiante extase, peut-être s'était-elle simplement endormie de ce sommeil du juste qui ressemble d'une façon frappante au sommeil de l'ivrogne.
Les paupières des deux amants batta,ient à nouveau de lassitude tendre, lorsque de la chambre d'en face les sons d'un piano leur parvinrent.
Cette fois, ils furent redressés d'un mouvement brusque et assis raides l'un près de l'autre, les yeux agrandis d'étonnement effrayé.
— Is it possible! (Est-ce possible!) déclamèrent-ils en duo, les npia,ins jointes, comme pour conjurer par une
Un scandale
prière la colère divine et détourner la foudre prête à tomber sur la maison où se perpétrait un tel sacrilège.
C'était dans l'appartement du ménage français arrivé de la veille qu'on entendait ces sons criminels.
Une valse d'Hervé I
Une valse ! I !
De la musique profane un dimanche!! !
— Ah! on n'a pas tort de dire que le continent est perdu d'impiété et de vice, — prédica mistress Brown.
— La fin du vieux monde est proche, ajouta ïivec conviotion mister Lowendal.
Sur ce, ils s'endormirent, car ils étaient très fatigués.
A deux heures précises, tous les locataires étaient réunis dans le dining-room autour de la table pour le lunch.
Une jolie fille de dix huit ans, blonde et rose délicatement comme une vierge rêvée par un préraphaélite, servait les déjeuneurs.
Le repas s'expédiait avec une rapidité vertigineuse, comme entre deux trains et dans un silence interrompu, seulement, par quelques don't (ne le faites pas) agacés de la servante lorsqu'un pensionnaire lui pinçait la cuisse sans rire le moins du monde.
Les tasses de thé emplissaient l'air d'une fine buée odorante et quelques propos s'échangeaient.
— Mister Brow^n n'est pas là, aujourd'hui? demandait par-dessus la table mister Lowendal à sa maîtresse.
— No, sir, il est de service, — répondait l'épouse de l'heureux policeman.
— Vous nous avez fait de bien belle musique, miss Thompson.
Une taciturne mais inter' réprobation enveloppait le couple français, — un peintre avec sa femme, — à cause de cette autre musique qui était une émanation de l'enfer.
Un gentleman démesurément long, sec et blême, qui, debout, avait l'air d'un pendu, — contait l'arrestation d'un restaurateur qui serrait de la bière et du vin le dimanche.
Le gentleman français, qui écoutait les conversations avec ce recueillement dont on fait preuve lorsqu'on ne comprend pas une traîtresse syllabe d'une langue, dut sans doute saisir un mot au passage qui lui donna une idée; car, après avoir demandé la clef de leur chambre à sa femme, il disparut puis revint avec une bouteille de vieux cognac (imported).
Le but ne pouvait être douteux.
C'était évidemment pour en boire après son café et en offrir peut être à sa femme !
Et devant tout le monde ! !
Un dimanche! ! !
Ceci rendit à peu près stupides d'indignation les pensionnaires qui désertaient maintenant le dtntng-rooTn en soupirant, accablés :
— N'est-ce pas une abomination! ï
— Oh! shockinc!
Et miss Thompson, en remontant prestement à sa chambre pour s'y re-enfermer, jeta à mistress Browu qui rentrait aussi :
— C'est pourtant si facile d'être correct.
Marie Kryzinska.
Raccommodage
Après ses sottes aventures Et de serments et de ruptures, Notre amour n'est-il pas ainsi Qu'un plat de Bernard Palissy Remis à neuf par vingt sutures?
Et du merle blanc quelquefois, Quand nos bouches buvaient nos âmes.
Pas un profil, pas une fleur N'a laissé pâlir sa couleur,
Amie, il faut le ménager, L'accrocher vite ou le ranger Avec la plus grave prudence, Soit au mur ou sur la crédence.
Pour qu'il ne coure aucun danger.
Au temps où s'accordaient nos âmes.
Plus d'une fois nous y mangeâmes La soupe et le bœuf du bourgeois
L'émail en est invulnérable :
Pourquoi notre main misérable Causa-t-elle donc ce malheur?
Qu'il vive de longues années 1 Et que ses cases fleuronnées Dorment dans une heureuse paix, Nous lui mettrons un voile épais Qui l'isole des araignées.
Raccom modage
Il n'ornera plus nos repas, Car tout choc serait un trépas Si lugubre et si prosaïque :
Le plus artiste en mosaïque Ne le raccommoderait pas.
Comprends-tu bien par ce poème Que nous trépasserons de même Si nous continuons ce jeu ?
Et pourtant tu m'aimes un peu, Et tu crois pourtant que je t'aime!
Maurice Vaucairb.
Pour Lise
Deux vieux grammairiens rivalisaient pour Lise. Mais un juge, plus preste, ou plus tendre, l'a prise Et la loge en garni près la gare de l'Est.