Partie carrée
Attendant le mystérieux invité dont le comte s'obstinait à taire le nom, la
comtesse bavardait avec son mari et son amant.
On parlait de mademoiselle Omnibus, la danseuse en vogue.
— Omnibus, en effet dit le comte; toute à tous, sans souci du rang, du tarif, de l'heure: jolie fille, mais quelle catin !
En ce moment, de la porte du salonlargement poussée, un domestique an nonça :
— Mademoiselle Omy\ibu& !
Le comte salua l'arrivante ; puis gaiement : « A table ! Que chacun prenne le bras de sa maîtresse ! Le vôtre à ma femme, monsieur. »
Misérable !
Vous me rendrez raisoa !
Mais il pour3uivit, très froid : « Le premier de vos amants fut blessé, le second tué. Voici <|ue la liste s'allonge : je suis las, et vous ne valez plus le sang d'un homme. Il restait à vous traiter en fille que vous êtes :
c'est fait. — Pour monsieur qui, me trompant, en exige raison, je le trouve rare. — Maintenant, sortez. Ensemble ou non, à votre guise.»
Seul avec la danseuse :
— Madame, dit-il, la partie carrée s'en va, mais un
tête-à-tête est meilleur et le dîner
demeure.
Et ils dînèrent,
Jean Pic.
Probabilités
Dans la savane un enfant Court avec un éléphant ; Qui arrivera en avant ?
Probablement L'éléphant :
Voyez-vous, sur le pavé, Filer cet homme et ce tramway ?
Qui sera le premier arrivé ?
A dire vrai.
Le tramway :
oaooo
A moins toutefois qu'il ne crève en A moins cependant qu'il déraille en
[route, [chemin,
Auquel cas ce serait l'enfant, sans Auquel cas ce serait l'homme, peut-
fdoute. [être bien
D'une bicycletteou d'une locomotive, Et même si le bicycliste se flanque par
Vous recherchez, l'àme pensive, [terre,
Quelle est la première qui arrive; Ce sera encore, croyez-le bien, le
Faut-il qu'on l'écrive? [chemin de fer.
La locomotive : Franc-Nohain.
Le Bon petit cœur
Barbesange a pleuré et sa femme est triste. Elle reste blottie au fond du fiacre qui l'emmène chez le beau Maxime de Talence ; parfois elle regarde l'heure aux pneumatiques, car elle est fort en retard, mais elle se sent un poids sur le cœur...: son mari a pleure.
Oh ! de petites larmes, qui sont venues avec de petits reproches très humbles, parce qu'elle sortait bien souvent seule, le laissant dans son lit, tordu par une crise de rhumatisme atroce. Elle songe que c'est mal ce qu'elle fait là. En somme, son mari est un brave homme ; il l'a faite riche ; il n'est pas plus bête que l'autre et lui est dévoué comme un caniche. Il l'aime profondément et s'il apprenait qu'elle le trompe !... Elle ne veut pas y penser, seulement. Et elle n'y pense pas ; mais elle se souvient que ce pauvre Amédée avait l'air très malheureux en lui disant : « Reviens bientôt; je m'ennuie tant sans toi ! Tu es toute ma gaîté. »
Hélène descend de son fiacre.
Maxime, qui l'attend depuis une grande heure, lui fait remarquer qu'elle est en retard. Hélène répond aigrement et comme Maxime, surpris, reste planté devant elle, les bras ballants et
l'air assez grotesque, Hélène ajoute :
1 Et puis, après tout, j'en ai assez... bonsoir ! »
Et elle remonte dans sa voiture qui la ramène aussitôt chez elle.
Barbesange a un bon souriro en la voyant entrer.
— Je suis revenue tout de suite; j'étais décidément inquiète de te savoir seul.
Et Barbesange montra sa joie profonde d'avoir une bonne petite femme qui l'aime autant. \\ lui demande pardon de ses exigences de malade qui l'ont troublée dans ses courses. Il lui prend la main, pose sa tête sur son oreiller, calme maintenant, sans désirs, satisfait puisqu'elle est là, et peu à peu, il s'endort.
Mais les pensées d'Hélène tournent, tournent...
Tout doucement, elle dégage sa main, se lève sans bruit, remet son chapeau, sort avec précaution, tranquille puisque son mari est tranquille.
Elle arrive toute souriante chez Maxime qui n'est pas sorti de son ahurissement de tout à l'heure, mais qu'elle rassure vite, vite, en se faisant la plus ensorcelante et la plus gaie des amoureuses.
Pierre Valdagne.
L^ Eléphant
L'éléphant est ua animal qxi.i mange avec sa queue.
Marc Twain.
Il n'est pas douteux que l'éléphant ne soit le plus volumineux de tous les animaux domestiques ; — ■ et c'est de là que lui est venu son nom.
On sait en effet que cet animal se développe sur les bords des fleuves chauds, et que des nègres dégénérés lui rendent les honneurs divins. — L'éléphant a une vive sympathie pour les soldats, les bonnes d'enfants et autres objets comestibles.
C'est pour cela que l'on place auprès de son habitation quelques palmiers ou autres arbres qui lui rappellent son pays natal.
On a vu plusieurs d'entre eux, transportés au loin, mourir subitement d'une paralysie des cheveux amenée par la nostalgie. Le meilleur traitement, dans ce cas, consiste à prendre la peau de l'animal pour en faire de menus objets, porte-monnaie, portecartes en peau de crocodile.
On rencontre peu d'éléphants dans les rues de Paris. Egalement en voiton, très peu, à la suite d'un violent iésespoir, se précipiter dans la Seine, du haut du pont des Arts, par une
brumeuse nuit de novembre, pour fournir un fait divers aux journaux d'information.
Il est en outre fort rare de voir un de ces respectables animaux, au moment de mourir, recommander à son
meilleur ami de répondre aux quelques tailleurs porteurs de notes posthumes, — qu'il est mort depuis onze jours, sans laisser de parents responsables.
L'éléphant est un animal capable de grands dévouements. Personne n'a oublié la tentative, infructueuse du reste, qui fut faite, pendant le siège de Paris, de l'emploi des éléphants
U Eb^ pliant
du Jardin d'Acclimatation pour la direction des ballons.
L'éléphant ne se reproduit pas en captivité. On a vu de ces animaux ob* server le célibat le plus rigoureux pendant plusieurs générations.
L'éléphant est un animal de mœurs
paisibles et douces. — La preuve, c'est qu'on dit toujours « paisible et doux — comme un éléphant». — Or, « l'éléphant » est précisément un animal de mœurs paisibles et douces.
Gabriel dl Lautrec.
Après les grandes manœuvres
Salade en fin cresson que la nymphe lava, On servait la salade — et Carnot se leva. Carnot dit, saluant un corps d'infanterie Fier, solide, dispos, tout prêt pour la tuerie : « Je bois à la santé du Corps ! » Et l'entendant, Le cresson répondit : « Merci, mon président! »
Captain Cap.
Choses de Justice
Aux assises.
Sur le banc des accusés, un jeune homme, qui, surpris en dialogue adultérin, avait révolvérisé le mari.
L'accusateur, — magistrat retors,
lisa le mari, sa toilette de nuit, ses tactique et arithmétique conjugales.
On exultait, et ce fut du délire quand, après une description aphrodisiaque des baisers de l'autre, il flétrit éloquemment la sotte intervention de « V épicier sans épices » .
sachant la cause perdue et ne pardonnant pas à la victime sa survivance aux blessures — se contenta de signaler l'illogisme des amants qui, ayant le mari pour raison d'être, se suicidaient à le supprimer. Il ajouta que Dieu avait dit en hébreu : € Tu ne tueras point, » et Napoléon — article 295 du Code pénal — : « U homicide est qualifié meurtre; » puis s'assit, résigné.
La plaidoirie n'était plus que formalité.
D'un verbe cinglant, l'avocat ridicu-
Tout le monde sentit bien que, dans l'atmosphère bleue où planaient les amants, et que le jaune du mari était venu troubler, il ne fallait voir en ce coup de revolver que l'inéluctable résultante des contrastes.
L'acquittement fut acclamé.
Alors, de la table des pièces à conviction prenant le revolver encore chargé de deux balles, le mari tira sur l'amant, — qu'il manqua.
Choses de Justice
Trois mois plus tard.
Même salle.
Avec le inari comme accusé.
Pas de découragement, cette fois, chez le magistrat retors, mais une ironie de l'œil et un frétillement de langue à fleur de lèvres.
A peine parla-t-il du procès. — Le crime actuel, « messieurs, est surtout « de lèse-jury. Tiré lors du verdict, c c'est au jury que le coup s'adressait : « moralement, par mépris de son sa- € cerdoce ; physiquement, car sait-on c où vont les balles ? — Et ici. mes-
t sieurs, une angoisse m'étreint à f l'idée que cet liomme, assez mala- « droit pour avoir manqué sa cible, « eût pu faire de chaque juré un mar- « tyr ! »...
Un long frisson parcourut les douze prêtres qui, d'enthousiasme, refusèrent les circonstances atténuantes.
Et comme le général Mac-Adaras, successeur de Carnot, n'admettait pas le droit de grâce, les bois du mari s'accouplèrent à ceux de justice.
Jban Pic.
Le « Cerf-Volant »
Quel volume extraordinaire on pourrait faire sous ce titre : les Journaux bizarres !
Après avoir savouré le très curieux article du Figaro sur le journal qu'E- Jison publiait à l'âge de douze ans dans un railway, nos lecteurs nous sauront gré de reproduire ici le quatrième numéro du :