‹ Les Gaîtés du Chat-noir (volume 2)Chapitre 4 sur 19 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Prince du ciel, entends celui qui crie : « Miséricorde à sa mutinerie ! »

Que dans l'azur roule un clair tourbillon D'anges benoîts, prêts à la beuverie :

Un coup de vin pour le pauvre Villon!

Victor Marguerittb.

Ballade

^zz::^-

Te voilà, Printemps, vieux jeune

[homme, Avec tes vertes frondaisons

Et le drap vert de tes gazons!

Ah! tu n'es pas très neuf, en somme !

Aube claire de rose tiié, Crépuscule d'héliotrope, Tout cela me rend misanthrope, Car je n'ai plus, en vérité,

L'âge des emballements roses :

Quand je rêvais que le Destin Me servirait, chaque matin, Une princesse avec des roses

Autour, dans un rare décor Où des esclaves accoudées Rêvent parmi les orchidées ; L'âge où je n'avais pas encor

Et pourtant, dès que tu parais, Les bruns garçons, les filles blondes Autour de toi dansent des rondes, Comme les mouches dans les rais

Du soleil. Ohé ! les poètes!

Amours, beaux jours, chansons, pin-

[sons, Aveux, doux vœux, frissons, buissons, Joli mois de mai, tu m'embêtes!

Brûlé ma dernière cartouche.

Quand ma maîtresse, joliment, Me grondait d'être trop gourmand Et toujours porté sur sa bouche !

Et malgré ton éclat, Printemps, Et les serments des amoureuses, Je sens les angoisses peureuses Du deuil automnal et du temps

•Où tous nos bonheurs, par jonchées, Avec les rameaux arrachés Sont lamentablement couchés Sur les pelouses desséchées.

Des hommes, beaux comme des dieux, Emmènent à leur bras des femmes Qui sont belles comme les femmes ; Toutes et tous ont dans leurs yeui

Des regards longs comme des lances.

Ils passent devant ma maison.

Ils me disent : Viens-tu?... Mais on Ne me la fait plus aux troublances!...

Vous pouvez me tendre la main, Non, je ne serai pas le vôtre ; Dans ma sagesse je me vautre, Passez, passez votre chemin!

Et, le cerveau bleuté de rêves.

Allez adorner de lilas

Le corsage des Dalilas

Dont les amours, comme eux, sont

[brèves I

Malgré mon amour des lointains, En vain madame Chrysanthème Viendrait me murmurer : Je t'aime !

Car, sans baiser ses ongles teints,

Je la renverrais, éplorée; Et si la reine de Saba, Pour quelque biblique sabbat, Me montrait la forêt sacrée,

Je la dédaignerais aussi.

Non, je ne crois plus que l'on m'aime. Donc, à quoi bon souffrir? Et même La blonde au corsage aminci

Qui vit sans que je la connaisse.

Celle dont j'ai rêvé longtemps La venue, un soir de printemps, Peut venir, claire en sa jeunesse!

Pour montrer quel homme je suis, Quel homme je veux toujours être, Qu'elle passe sous ma fenêtre...

Je prends mon chapeau, je la suis.

Maurice Donna y.

Les Poissons rouges

A Paul Fabre.

Lors de mon dernier voyage à Birmingham, on me présenta à une brave et digne femme, Mrs. Clarkson, qui tient un boarding-housc pour policemen et dont la vie a été marquée par un événement extraordinaire.

Les deux choses ne sont pas incompatibles.

Joe Clarkson, son défunt mari, avait d'abord été pasteur de la Christian and Baptist melancholic Church (limited).

Emporté, certain dimanche, par l'excitation d'un véhément sermon contre le Pape, il perdit l'équilibre et tomba du haut de sa chaire sur des fidèles d'un naturel malheureusement pointu ; il en eut les jambes transpercées comme une écumoire. On fut obligé de les lui amputer.

Ce que voyant, il se mit marchand de poissons rouges.

• Vous m'objecterez que c'est bien étonnant, et que les pasteurs victimes de leur devoir ont droit, en Angleterre, à de grasses rémunérations. C'est possible. Mais le Révérend Clarkson avait fondé une secte dont prenaient ombrage les trois mille et quelques églises voisines qui composent l'unité religieuse anglaise. Les dignes confrères de Mr. Clarkson furent enchantés de

l'incident et ne s'en cachèrent pas.

Il n eut, du reste, pas trop à se plaindre de son malheur. BientO)t il devint le premier marchand de poissons rouges de Birmingham. La lieine elle-même ne dédaignait pas de venir»

une épuisette à la main, pêcher quelques poissons dans ses immenses aquariums.

Mais le Destin avait jeté sur lui son plus mauvais œil.

Un soir, Mr. Clarkson ayant eu l'imprudence de faire, sans chandelle, l'inspection de ses viviers, piqua une tête dans un énorme bocal où se pro-

Les gaités du Chat-Noii

lassaient trois cent vingt-huit cyprins dorés.

En moins de temps que vous n'en mettrez pour lire cette phrase, il était dévoré par ses pensionnaires, et le lendemain, on ne retrouva que les deux jambes de bois qui flottaient mélancoliquement, la quille en l'air.

Jusqu'ici, rien de bien extraordinaire; nous sommes, vous et moi,

• chaque jour témoins d'événements semblables; mais voici où commence l'originalité de cette aventure.

En bon citoyen anglais, Mr. Clarkson avait déshérité sa femme, ne lui laissant que quelques escarbilles hors d'usage, tandis que tout le gros de son avoir passait entre les mains d'héritiers rapaces.

Ces gens firent irruption dans les magasins de feu Clarkson, le lendemain même de la catastrophe.

La veuve inconsolable, et un peu abrutie par ce trépas qu'aucun médecin n'avait prévu, ne put rien dire contre cette dégoûtante façon d'agir.

Seulement, quand les héritiers voulurent faire enlever le bocal aux trois cent vingt-huit poissons rouges, elle bondit, et poussant un hurlement de

tigresse blessée dans ses plus chères affections :

— Ces trois cent vingt-huit poissons représentent le corps du Révérend Clarkson, rugit-elle, et j'entends les faire mettre en bière, les honorer des prières de l'Église et les inhumer dans un cimetière chrétien !

Les héritiers, surpris, firent un nez démesuré, car ils se fichaient des restes de Clarkson comme d'une guigne, et il y avait justement ce jour- là une hausse scandaleuse sur les poissons rouges.

D'autant plus que ces derniers, à la suite de cette bombance imprévue, étaient devenus gras, dodus, et d'un rouge apoplectique inconnu jusqu'alors chez leurs congénères, — ce qui devait tenter les amateurs.

Pour transiger, les héritiers offrirent à la veuve de lui laisser les guibolles artificielles de l'-ex-Révérend, mais Mrs. Clarkson ne voulut rien entendre. Comme ce point de droit n'était pas, en somme, des plus clairs, toute la bande des solicitors, barristers, attorneys, etc., fut appelée, et un procès s'engagea.

En attendant l'issue de cette cause, on mit les scellés sur le bocal, et on en confia la garde à un homme de loi quelconque.

Un procès delà simple espèce dure, en Angleterre, une quinzaine d'années, — pour peu que les juges y mettent quelque activité. Celui-ci menait son petit bonhomme de chemin et devait apparemment traînailler encore un quart de siècle ou deux.

Pendant ce temps, les poissons rouges claquaient comme des mouches, et le gardien des scellés, qui n'était

Les Poisions rouges

pas au courant de la nature du litige, jetait irrévérencieusement les trépassés à ses chats.

Il avait biffé de son budget l'article « mou », ce dont lui et sa femme s'applaudissaient fort.

Le 13 septembre 1884, il ne restait plus dans le bocal qu'un seul cyprin doré. Pris de scrupules, le gardien des scellés crut de sa conscience d'en avertir la Court house, qui, elle-même, en prévint, par les voies juridiques ordinaires, Mrs. Clarkson et les héritiers.

Ceux-ci, voyant qu'ils s'étaient embarqués dans une affaire désormais mauvaise, firent arrêter les frais. Le dernier des trois cent vingt-huit cyprins fut remis entre les mains attendries de Mrs. Clarkson.

N'ayant pu, malgré toutes ses démarches, obtenir l'admission des restes de son époux en terre chrétienne, elle fit faire un mignon cercueil en

verre, où le poisson rouge fut pieusement déposé. Une plaquette en métal, vissée dessus.^portait cette simple inscription :

Ici repose le corj)$

DU Révérend Cl.\rkso\

marchand de poissons rouges

Dieu ait son dîne !

Mrs. Clarkson garda toujours religieusement cette relique sur la clieiiiidée de son salon ; c'est là que je lai vue, le mois dernier.

Et quand, à l'aspect de ce i»etit paquet d'arêtes, quelque ignorant dit à la veuve :

— Il avait une fichue conformation, votre mari?

Elle répond avec le plus grand llegme :

— C'est que, voyez-vous, il riait cul -do- jatte !

àlAiJ&ICB O'ReILLY.

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Les Polonais

Fragment cTun poème épique

En ce temps-là, le duc Jean Soulografieski,

Prince des Polonais et Ruthènes à qui

Sa soif de Danaïde avait donné la gloire,

Descendit longuement de son trône, et, sans boire,

Dit aux ivrognes vieux qui formaient son conseil :

« L'heure est enfin sonnée au cadran du soleil,

« L'heure où, sur les Gaulois, ces buveurs à vergogne,

« Devra prédominer l'étendard de Pologne,

« L'étendard rouge et jaune et blanc, drapeau divin

« Dont la forme est bouteille, et dont le fond est vin. *

Et les vieux, inclinant leurs chevelures pâles,

Dirent : « C'est bien ! » — Pendant ce temps, comme des râles,

Et des plaintes de mort, montaient du fond des cours

Des roulements inextinguibles de tambours.

L'armée était rangée au loin sous les bannières : On avait réuni des nations entières, Et tous les cultes — sauf le culte musulman — Avaient pris rendez-vous au lieu de ralliement. Une sainte fumée, un nuage d'ivresse.

D'alcool et de tabac, tournait avec paresse Au-dessus des guerriers ivres, sous les pennons, Près des fûts-obusiers et des tonneaux-canons. Or, Soulografieski, le rude gentilhomme, Ayant tari d'un coup de langue un vidercome Qui lui venait du vieux Noé Vigneron- Roi, Descendit vers la plaine au dos d'un palefroi.

Les Polonais

Célèbre, entre tous les palefrois de Slavie, Pour son ardeur étrange à boire Teau-de-vie. Quand le duc arriva, les mirlitons et cors Sonnèrent, éveillant les guerriers ivres-morts. Mais lui, se redressant sur ses étriers doubles, Cria : a Salut à vous, lansquenets aux yeux troul>les, « Templiers et sonneurs, soudards mal dégrisés, « Héroïques pochards aux ventres arrosés Par tout ce que la terre a produit de liquides. Salut ! J'ai réuni vos bataillons avides.

« Etincelants de tous les rubis de vos nez,

« Pour guider votre rage aux combats forcenés! »

Là, les guerriers, frappant leurs cuirasses vermeilles. Firent un cliquetis féroce de bouteilles ; Et, tous, ainsi qu'un bois que l'ouragan émeut, S'inclinèrent, criant : « Dieu le veut! Dieu le veut! 1 »

Ils marchèrent pendant trente- quatre semaines. Par les vallons, par les coteaux, et par les plaines, Rcàlant les chants d'ivresse, et traversant les bourgs En tapant sur la peau d'dne de leurs tambours! Les renforts arrivaient tout le long de la route. Et l'on ne s'arrêtait que pour boire la goutte; Quand les gourdes étaient pleines, on les vidait; Et l'on coupait la tête à quiconque rendait. Champagne, puis Bourgogne et Gascogne s'unirent Aux Normands, ces buveurs de cidre, et se soumirent Rien ne résistait plus que Paris, oii les purs Buveurs d'eau les voyaient venir du haut des murs.

Les pâles buveurs d'eau, les reins ceints d'une corde.

Etaient debout sur la place de la Concorde,

Ayant, pour les guider aux suprêmes combats,

Carémus, empereur des mauvais estomacs,

Le prince de la Dhuys, et le duc de la Vanne,

Oxyde d'Hydrogène avec sa dame-Jeanne,

Don Benito de Lourde, et plus loin — ô stupeur!

Le maréchal Pompier et sa pompe à vapeur.

Or la terreur muette, aquatique, et servile,

Tenait sous ses genoux de cristal la Grand'Ville!

Et l'on n'y vivait plus, car on n'y buvait plus...

Les mutins les plus fiers et les plus résolus

Etaient domptés! Et l'Eau, cette artiste en naufrage»,

Avait rincé les cœurs et noyé les courages.

L'Anglais s'étant rendu, Brébant capitula.

Et d'un crêpe vert-d'eau le Riche se voila,

Les mougicks d'omnibus, et les mougicks de fiacres,

Gosiers habitués aux liqueurs les plus acres.

Maintenant l'œil atone, et le nez presque éteint,

Allaient tuer le ver aux gobelets d'étain

De Wallace! 0 canons transformés en seringues!

Et fades, ils songeaient aux défunts mannezingues!

G vin blanc du matin! trois-six, et bock du soir! !

L'Eau maudite régnait sur Paris, Eteignoir !

Or, Soulografieski, là-bas, rangeait ses troupes.

Ce n'était qu'un fouillis d'ivrognes et de coupes

Que la marche forcée et tibubante, hélas !

Faisait choir en désordre. On se remit au pas.

— A droite était Bacehus, prince des Vignes-Fières,

A gauche, Gambrinus qui gouverne les Bières;

Au centre, ce cadet de Gascogne, Cognac,

Devant qui les géants eux-mêmes ont le trac.

Le gros major Bitter était à l'avant-garde,

Auprès de l'intendant supérieur Moutarde.

Le petit colonel Vermouth serrait le frein

A son grand cheval jaune arrivé de Turin :

Il commandait le régiment d'Absinthe-Suisse,

En éclaireur, ayant sa troupe sur la cuisse.

Suivi de Radis-Beurre et du Vaillant Anchois.

Les Polonais

Oh! l'armée homérique, oh! les princes! les rois! Les noms des Crus, les noms de la Distillerie ! Le duc d'Ay-Mousseux tenant l' Artillerie ! Parmi les fantassins Sauteme, ce lion; Graves, avec Chablis et Saint- PJmilion, Château- Margaux! Pomard, le rationicide.

Yquem près de Vougeot, et l'Argenteuil, timide, Mêlant sa veste bleue aux rouges juste-au-corps Des massifs Roussillons et des puissants Cahors; Johannisberg le reître, et Tokay le burgrave. Et Lacryma-Christi bouillant comme une lave ; Puis, fièrement coiffé d'un large sombrero, Madère-y-Muscatel-y-Xérès-y-Porto!

— Rien que pour l'aile droite, ô Gloire! — Pour l'autre aile Le duc Bock, avec Stout^ Faro, Porter, Pale-Ale! L'amiral Ilalf-and-Half, neveu de ce dernier.

Sir Scotch- Aie, Houblon, porté dans un panier Par Orge et Buis; ailleurs Prechtel, la vieille croûte, Et le feld-maréchal Von Der Sauciss-Choucroûte, Avec Pipe-Kummer près de Royal- Tabac.

— Vers le centre, et suivant ton panache, ô Cognac ! Un flot de combattants aux couleurs alarmantes : Mêlé- Cassis, Trois-Six, Armagnac, les deux Menthes; Raspail, ce convaincu! Kakao, ce Shocking; Kunimel le nihiliste, et Curaçao-Focking;

Et vos trois bataillons, Chartreuses-Amazones; Les vertes au milieu des blanches et des jaunes. Parmi ce flot de durs et roides combattants, J'en passe des plus fiers et des plus éructants. Qu'importe? On fit sommer la Ville de se rendre. Carémus répondit simplement : « Viens la prendre ! »

r/^.vA

Emile Goudeau.

Celles que nous aimons

Elles seront toujours les décevantes sphinges Avec des yeux d'enfants et des âmes de veaux. Nous ne saurons jamais, malgré leurs airs dévots, Quels rêves malsains tripatouillent leurs méninges.

Nègres, maquereaux, chiens, femmes, cabots et singes, Hélas ! il faut songer que tous sont nos rivaux Et qu'elles ne font trêve à leurs petits travaux Que douze fois par an lorsqu'elles ont leurs linges.

Or, le sachant, c'est nous qui sommes les pervers. Et quand nous en sortons, la tête endolorie. Qu'une vienne à passer, vicieuse aux yeux verts,

Nous faisons de l'esprit, nous ciselons des vers Et nous nous prosternons devant Sa Seigneurie, Son Excellence, Sa Grâce, Sa Rosserie;

Maurice Donnay.

Noir animal

Tandis que, sous un parapluie, en un fauteuil dont quatre verres étayaient les pieds, — verre et soie isolent, — la douairière écoutait l'orage, le vicomte, son gendre, lisait.

Navré de la bévue d'un sommelier qui, se trompant de fût, avait décanté

nerre du château, et attendit les événements.

Attente brève.

Le tonnerre grondait sans interruption. Un coup retentit, plus crépitant,

dans un baril à vin rpuge le blanc 1860, orgueil de la cave, il demandait à la chimie un décolorant.

Et ses yeux s'étaient arrêtés à cette phrase :

« Le meilleur agent de décoloration est le noir animal, charbon produit par la calcination des matières organiques. »

Le vicomte lut, relut, regarda sa belle-mère avec intérêt, alla quérir un fil de fer, adapta l'un des bouts à la tige du parapluie, l'autre au paraton-

qui ébranla les murs. Le vicomte accourut. Ça y était : intacte, mais carbonisée.

Il rétendit sur une nappe. Comme le corps s'effritait, ce fut un jeu de casser les parties dures, écraser les molles, piler l'ensemble et glisser dans le baril la poudre ainsi obtenue.

Quand, après une heure d'incubation, le vicomte approcha du robinet l'un des verres, — verre et soie avaient été préservés, — une angoisse l'étreignit :

— Le vin coulerait-il blanc? — Elle avait du bon, dit-il attendri,

Il coula blanc.

— Sans altération de goût?

Sans altération de goût.

Alors, au souvenir de celle à qui le (résultat était dû :

il fallait seulement connaître la manière de s'en servir.

Jean Pic.

Les Cure-dents

A notre Maeterlinck.

Sur les tables des restaurants à prix modiques, Nous sommes les tristes cure-dents mélancoliques.

Toujours le voisinage banal

De là carafe (peut-être bien en cristal),

Et du pot, du petit pot disgracieux, où s'attarde Bornibus (sa moutarde?).

Rêves enchanteurs

Des destins meilleurs...

Oh ! devenir, comme nos sœurs,

Les plumes fécondes d'un grand auteur!...

Mais ce songe n'est qu'un mensonge :

Le dîneur affamé nous ronge,

Éternellement taillés et retaillés — comme des oncrles.

Les gattés du Chat-Noir.

Puis parfois le bourgeois en joie

S'offre le régal royal d'une oie ;

Et nous reconnaissons, dans le repaire de ses molaires,

La chair, dont il fit sa chère, qui nous est chère...

Alors il nous souvient

Des jours anciens,

Et du soir d'automne où quelque servante accorte

Pluma notre pauvre mère devant une porte.

« En fermant les yeux je revois

c L'enclos plein de lumière,

« La haie en fleurs, le petit bois, .

« La ferme et la fermière... »

(Comme dit si ingénieusement Hégésippe Moreau.)

Sur les tables des restaurants à prix modiques, Nous sommes les tristes cure-dents mélancoliques.

Franc-Nohain.

La Bouteille de vernis

Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre.

Le premier jour, il fit la lumière... Le septième jour il se reposa, et toute sa semaine suivante fut consacrée à la création du schiedam.

Le bon gros vieux Hults Kamp, que j'ai beaucoup connu personnellement, et qui était, je peux le dire, l'un des plus joyeux hommes de la Hollande, possédait une fâcheuse infirmité : il ne pouvait faire vingt pas sans être formidablement altéré.

Si bien qu'il lui arrivait fréquemment, lorsqu'il parcourait un petit mille dans sa journée, de boire jusqu'à trente ou quarante verres de schiedam sans compter les anisettes, car il prétendait que l'anisette fait passer le goût du schiedam ; et il n'aurait pas lâché son idée pour la grosse horloge du Parlement.

Cependant il trouva son maître. Un jour d'été, à Amsterdam, par 75 degrés Fahrenheit au-dessus de zéro, ce bon gros vieux Hults Kamp rencontra, sans s'y attendre le moins du monde (Dieu sait si c'est à cela qu'il pensait!), le terrible mécanicien qui tua une fois, près de Leyde, trois hommes d'un seul coup de barre de

fer; je veux parler de ce satané bougr de James Starck...

Or, comme ils ne s'étaient pas vus depuis trente ans environ, ils burent

au moins cent schiedam!?. avant d'avoir la force de se serrer la main.

— Eh bien! fit alors Hults Kamp, il fait fièrement chaud, aujourd'hui..,,

— Certainement, répondit l'aeteur voilà bien une heure que j'essaye de

me désaltérer, et je ne peux pas y parvenir.

— C'est précisément comme moi, reprit le vieux Hults Kamp, cependant je dois avouer qu'une bonne bouteille de schiedam a son charme...

A cette déclaration, l'homme eut une moue qui voulait dire qu'en aucun pays du monde, une bouteille ne pouvait avoir autant de charme que deux, trois ou quatre bouteilles de la même liqueur. Cependant, au bout d'un instant, il continua :

— Dites-moi, mon vieux, fit-il, en frappant Hults Kamp à l'épaule, avezvous jamais eu véritablement soif une fois dans votre vie?

— Si j'ai eu soif! répondit le bon gros vieux ; je ne connais que moi pour avoir eu aussi soif! Un jour, il y a vingt ans, après une course à cheval, j'ai bu dix-huit bouteilles de bière sans

désemparer... Je m'en souviendrai longtemps...

— Eh bien I moi, reprit James Stark, le jour où j'ai eu le plus soif, c'était en Amérique, lors de la construction du Canadian Pacific. En plein mois d'août, je me suis trouvé, avec ma voiture et mes outils, à dix milles environ de Vancouver, sans une bouteille d'ale, sans une fiole de vin, pas même une miette de brandy!... Eh bien! j'avais tellement soif que j'ai bu, d'un seul coup, un litre plein de vernis.

— Vous n'aviez donc pas d'eau ?

— Plaît-il?

— - De l'eau, vous n'en aviez donc pas?

— Ah: de l'eau!... Oh! si, il devait y en avoir; mais, vous savez, mon cher ami, lorsqu'on a une soif comme celle que j'avais ce jour-là, on ne pense guère à se laver.

George AurioL:

Cure m a lie] liée

Appelé comme membre fondateur de rAssociation pour l'avancement de l'ignorance, à prendre place au banquet annuel qui se tient dans une île quelconque de la Grande-Bretagne, je me trouvai échoué, un beau matin, sur un rocher aride de la côte irlandaise.

Comment diable étais ie venu là? Je

n'ai jamais pu le savoir. Mais, seul sur un roc de la plus extrême dureté, entouré de varechs visqueux, d'une eau sans fin, de poissons monstrueux, l'avenir m'apparaissait terrible de noirceur.

Après m'ètre livré à un désespoir de quelques minutes, je me souvins heureusement que j'avais dans les environs une vieille parente, Mrs. 0'

Neil. Cette respectable dame, quoique née à Asnières, est devenue Irlandaise à force de boire du whisky. Je n'avais pas vu Mrs. O'Neil depuis quarantesept ans; l'occasion était bonne. Muni d'une boussole et d'une excellente carte de visite, je quittai mon rocher et me dirigeai vers la demeure de ma vieille parente.

Jugez de ma douleur quand, en arrivant au seuil du cottage, j'aperçus des cierges allumés, en môme temps que j'entendais des hurlements qui ressemblaient à des cantiques et à des chansons.

J'ouvris la porte en tremblant, et un spectacle curieux frappa ma vue.

Unecinquantainede paysans, pleins corme des bourriques, veillaient le cadavre de ma parente.

La vieille maudite était morte la veille et n'avait pas eu seulement la délicatesse de m'attendre.

Quand on sut que j'étais parent de la défunte, on me fit asseoir, on m'offrit des liqueurs variées, et les plus joyeux propos circulèrent en même temps que les verres.

Je n'ai, de ma vie, passé une aussi bonne nuit.

Entre une gigue et un psaume, par simple convenance, je crus bon de demander à ces braves gens à l'aide de quelle maladie Mrs. O'Neil avait cassé sa pipe irlandaise.

Un vieux s'avança, et, au milieu des hoquets :

— La respectable lady, gémit-il, est morte d'une maladie des yeux et, by God! j'ai tout fait pourtant pour la sauver,

— C'était donc incurable, docteur?

— By Jove ! non, de simples lotions de brandy auraient tiré votre parente d'affaire; mais voici le malheur! Mis-

tress O'Neil n'a jamais pu se donner de ces lotions.

— Comment ça?

— Ne m'en parlez pas; cette excellente vieille n'a jamais eu le courage de faire parvenir le verre de brandy jusqu'à ses yeux ; aussitôt qu'il passait devant sa bouche, crac! il était lampe d'un trait.

Et le docteur alla s'affaler lourdement au pied du lit.

Le lendemain, je conduisis ma parente à sa dernière demeure ; les fêtes durèrent trois jours, et, quand la cave de Mrs. O'Neil fut vidée jusqu'à la dernière goutte, on se sépara et chacun alla vaquer à ses affaires.

Mauricb O'Reilly.

Les Chanteurs de ma cour

Comme je ne suis pas riche, j'ai dû me contenter d'une unique chambre, dont la fenêtre donne sur la cour. Une cour puante de la rue Tiquetonne où, chaque jour, se succèdent un tas de mendiants, chanteurs et plus ou moins infirmes.

Il y a d'abord un cul-de-jatte — un tronçon d'homme ressemblant à un lapin de bazar — qui chante généralement ceci :

C'est la couturière Qui d'meur' su' 1' devant; Moi j'suis su' r derrière ; C'est bien différent.

Il y a un sourd-muet dont voici le refrain favori :

Mignonne, quand lovent soufflera sur la terre, Nous irons écouter la chanson des blés d'or.

Il y a un estropié de la main droite, qui, tout en exhibant son horrible moignon, braille, d'une voix de gargouille obstruée :

Cette main, cette main si joli-i-i-e...

Il y a un manchot des deux bras qui préfère ce passage d'une romance à la mode :

La taille fine De ma divine Tiendrait, je crois.

Dans mes dix doigts.

Il y a un aveugle de naissance — il est venu au monde avec un caniche et une clarinette — qui choisit toujours cette idylle de feu Renard :

Quand je vis Madeleine Pour la première fois...

Viennent ensuite un « pauvre orphelin » :

Qui qu'est comme uu échalas?

C'est papa. Qui qu'est comme un monument?

C'est maman.

... un « pauvre père de famille » qui hurle, en montrant sa ribambelle de mômes :

Ces envoyés du paradis Sont des mascottes, mes amis :

Heureu.x. celui que le ciel dote D'une mascotte.

... un « ouvrier sans travail » :

C'est pour lapai.x que mon marteau travaille...

... un paralytique :

Et je la suivis en chantant :

Tralalalala, tralalalala ;

Lui disant, le cœur palpitant :

Tralalala; La belle, ne courez pas tant !

Tralalalalala !

... un « ancien soldat nmtilé par un éclat d'obus » qui, tournant sa faoe

Les gattés du Chat-Noir

sans nez vers l'atelier des couturières du troisième, leur chante, sans vergogne :

Mad'moiselle, écoutez-moi donc !

Le défilé se termine toujours par une horrible vieille « victime de l'explosion d'une poudrière ». Ses yeux?

deux plaies suintantes. Son nez? un trou béant. Sa bouche? une excava-

tion. Il en sort généralement cette chanson de la Mascotte :

Un baiser, c'est bien douce cl ose!.,.

Vous pensez ce que je ris, dans mon unique chambre dont la fenêtre donne sur la cour, une cour noire et puante de la rue Tiquetonne.

Jules Jouy.

Conte sec

L'Eglise, comme chacun sait, n'admet pas plus le divorce légal que l'accouplement à la mairie.

Or, la jolie divorcée ayant à ména-

graves. Cependant, à force d'aumônes, de bonnes œuvres, affirmait le prélat consulté, il ne serait pas impossible... c'était une simple question d'argent..

ger une tante aévote, fatiguait ses petits pieds en démarches interminables auprès des princes de l'Église afin d'obtenir la consécration officielle de son pseudo- veuvage.

Mais c'est chose difficile que de décider le Saint-Père ù des choses aussi

et la bagatelle de cent mille francs... — Cent mille francs I s'écria la doilce divorcée stupéfiant l'abbé de la candeur de ses yeux bleus; mais c'est beaucoup plus cher qu'un assassinatî

Ch. i>b Sivry>

Séraphim Pélican

Ses ambitions avaient été illustres*

Cependant, ses tragédies, qui ne se trouvaient point précisément adaptées au goût contemporain, avaient été sinon honnies, du moins conspuées. Il avait par trop essayé de moderniser certains de ses rôles essentiels.

Par exemple, en tête d'une de ses principales œuvres, intitulée: Ynazarie, se trouvait, en indication de rôles, ceci:

Cabretuche. — Souverain d'Hyrcanie.

Rbgroussiss. — Son Vizir.

ToRTiGRU. — Conspirateur vulgaire.

Il fut reçu à correction. Et comme il n'avait pour profession que celle de bachelier es lettres, joli brevet pour mourir de faim, il en arriva forcément, et honnêtement, aux métiers qui, bien que réputés secondaires, n'en sont pas moins honorables.

Il fut successivement — grâce à sa haute taille — jambe de derrière d'un éléphant blanc du roi de Siam ; — pièce d'artillerie monstre du Grand-Turc, dans le détroit des Dardanelles.

Il vivait ou vivotait ainsi.

Mais, un jour, sa vocation se révéla.

Son estomac se mit à éprouver des crampes insupportables, eschyliennes!

Les Euménides étaient logées dans ses intestins.

On le soigna. C'était le ténia, ce ver qui est doué d'un si mauvais caractère, ou de tant de remords, qu'il lui est impossible de se trouver seul !

Séraphim Pélican — nous avons dit que c'était son nom — l'expulsa, ainsi que c'était son devoir, par des moyens qui, s'ils n'étaient point d'une délicatesse rigoureuse au point de vue de l'hospitalité, restaient purs au sens

Séraphim Pélican

de la science et de l'hygiène polie.

Bien plus, il pensa que la pénurie de ses moyens pécuniaires l'ayant forcé à nourrir ce parasite insensé, il pourrait bien en utiliser d'autres à ses besoins personnels.

Or^ pendant — non pas l'incubation, — mais la décûbation de cet être, une idée vint à Séraphim Pélican :

— Si j'abusais de lui, ainsi qu'il a abusé de moi ?

Et, usant d'une volonté suprême, pendant l'opération, il lui conserva la tête!

Depuis ce temps, lui, à son tour, vit aux dépens du ténia! Il l'exploite !

Chaque jour il en vend quarante mètres soixante-dix — origine garantie — aux pharmaciens de Paris.

Hkctor de Callias.

Manager^s society^ limited

Lorsque j'avais l'honneur d'habiter Singapour, je me faisais chausser par un vieux cordonnier malabare, homme prudent et avisé qui, dans les occurrences de la vie, avait accoutumé de

ne laisser sortir de ses lèvres que les paroles suivantes :

Has 7nuses hen patalou, betchoulî naphga, harina lanechtico.

Telle est la formule d'un proverbe indigène dont la saveur extrême-orientale est presque intraduisible dans le français policé qu'emploient les écrivains du Chat-Noir. Je vais essayer pourtant de donner une idée de cette sentence en employant des périphrases. Daignent mes lectrices m'excuser

si les libertés de ma plume trahissent la pudique réserve de ma pensée. Voici le sens du texte malabare :

Aussi fort que vous pétiez, c'est absolument comme si vous ne disiez rien du tout.

Je ne sais par quelle association d'idées ce proverbe m'est revenu avec persistance à la pensée en lisant dans les journaux l'annonce d'un syndicat formé par les directeurs de théâtre, et en apprenant quelle résolution avait été le fruit des délibérations de ces messieurs.

Nos confrères de la presse parisienne se sont élevés avec ironie contre l'intention des directeurs de théâtre d'exclure de leurs répétitions générales les importuns critiques et pâles reporters qu'ils y admettaient primitivement. On a accueilli avec la même irrévérence le projet bien arrêté des im,presarii de la capitale de refuser à l'avenir tout billet de faveur.

Au risque de m'attirer les foudres de mes confrères les moins autorisés, je n'hésite pas une seconde à prendre la défense des directeurs et à proclamer qu'ils ont bien fait et agi au mieux de leurs intérêts. Et qu'on n'aille pas insinuer que je suis payé par la corporation des huissiers et syndics de

Manager's society, limitcd

faillite pour encourager de malheureux commer<;ants dans une voie désastreuse et au bout de laquelle ils trouveraient rirrcni«'diable ruine.

Non, je le déclare bien haut, les directeurs de th/àtrc sont des gens très malins et qui savent parfaitement ce qu'ils font. J'en pourrais citer parmi eux si je voulais, et sans avoir besoin de chercher, j'en j)Ourraùs citer, dis-je, qui sont des hommes d'une grande valeur et d'une vive intelli gence. On comprendra le sentiment de délicatesse qui m'interdit de j)rononcer des noms à cette occasion.

J'accorde que les directeurs de th('àtre sont modestes sur leurs mérites et pleins de réserve dans leurs actes, et qu'en général ils ne cherchent pas à faire éclater aux yeux du public la brillante variété de leurs ressources intellectuelles ; mais ce serait s'abuser étrangement que conclure de là que ces messieurs ne sont pas de rusés négociants doublés d'artistes vibrants et sincères.

Et les décisions qu'ils viennent de prendre le prouvent surabondamment.

Cette idée de fermer les portes de sa boutique pour y faire entrer le monde est une idée très moderne, très judicieuse sur laquelle naturellement s'est esbaudie la critique ignare et incapable de discerner le pourquoi des choses.

Et puis, je suis bien bon de discuter avec vous là-dessus.

Comme on l'a fait remarquer avec beaucoup d'à-propos, charbonnier est maître chez lui, n'est-ce pas ?

Ne me faites pas dire à cette occasion des choses que je ne veux pas

dire. Je n'établies pas ici un parallèle entre la profession de charbonnier et celle de directeur de théâtre, et je sais tout aussi bien que vous qu'il faut autant de tact, d'ingéniosité, et de capaciti's variées pour exercer la profession de charbonnier que celle d'imprésario, et qu'évidemment c'est plus difficile de vendre des cotrets bien secs et de monter de l'eau à un cinquième étage que de s'en aller dans les prisons commander des levers de rideau, on de laisser sans engagements

des artistes comme mademoiselle Rousseil. Non, je ne veux pas proclamer ici la supériorité des directeurs de théâtre sur les charbonniers, je ne veux pas me faire foutre de moi à si bon compte. Ça n'empêche pas que lorsqu'une profession est honorablement et intelligemment exercée, elle en vaut une autre et qu'il n'est certainement pas plus ridicule de diriger un théâtre qu'une triperie, une division au Ministère du Commerce ou l'édut-ution d'un enfant hydrocéphale.

Et puis, voulez- vous que je vous

dise, ii y a une question qui prime toutes les autres et devant laquelle tout Français doit s'incliner. Attaquer les directeurs de théâtre, aujourd'hui c'est faire manque de patriotisme.

Pourquoi? Je n'en sais rien encore; mais une personne en qui j'ai toute confiance m'a promis de me l'expliquer. De source certaine, il appert que la campagne menée contre les directeurs parisiens a été ourdie de l'autre côté de la frontière. Quelle frontière,

on l'ignore jusqu'ici, le mystère n'est pas éclairci, mais qu'importe !

Après une telle révélation, je suppose que la discussion est close et que tous les citoyens vraiment dignes de ce nom tiendront à cœur d'observer le silence qui doit planer sur toutes ces questions, quand elles intéressent à un si haut point l'honneur d'une industrie nationale.

Léon Gandillot,

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