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CHAPITRE II l'homme aux cheveux de bois

Le train 117 venant de Lyon entra en gare à 1 heures 45 du soir, avec huit minutes de retard.

Hans Hinckseck sauta de wagon, traversa les salles rapidement et répondit aux douaniers qu'il n'avait rien à déclarer.

Dehors, il héla un fiacre et se fit conduire kY Hôtel des Trois-Hémisphères, rue des Martyrs.

Chemin faisant, l'intendant répara le désordre de sa toilette. Il ajusta une barbe blonde à son menton naturellement imberbe, mit des lunettes roses et rabattit les bords de sa casquette fourrée. Ainsi transformé, Hans Hinckseck était méconnaissable...

Le fiacre, après avoir traversé un dédale inextricable de ruelles étroites, gravit le raidillon de la rue des Martyrs, dépassa le Cirque Fernando, et s'arrêta

enfin devant une haute construction d'aspect imposant.

Sous le péristyle orné de colonnes de marbre, une armée de majordomes en frac guettait l'arrivée des voyageurs.

A peine le fiacre avait-il stoppé, qu'un de ces fonctionnaires s'élançait vers l'intendant, lui ravissait sa valise, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le sténographier, le guidait, à travers un vestibule bordé de plantes grasses, jusqu'aux bureaux de l'administration.

Derrière les vitres, une dame vêtue de noir trônait; c'était la gérante. A la vue de l'intendant, elle poussa un cri de joie :

— Gomment ! c'est vous, monsieur le duc? Quelle surprise!...

— Je vous ai dit plusieurs fois déjà de m'appeler M. Gustave, madame Vétiver, rectifia sévèrement Ilans Hinckseck.

— Excusez-moi, monsieur le d... monsieur Gustave, c'est l'émotion... Voulez-vous la chambre numéro 27?

— Celle qui ne donne pas sur le parc ?

— Oui, monsieur. Elle est nouvellement réparée, décorée fraîchement, et j'y ai fait mettre un grand

bocal de poissons rouges... Vous y serez très bien.

— Bon. Il n'est pas venu de lettres, en mon absence?

— Si, monsieur !

Madame Vétiver tendit une lettre à l'intendant, que celui-ci mit dans sa poche.

— Maintenant, dit Hans Hinckseck, faites-moi conduire à ma chambre et donnez des ordres pour qu'on me prépare promptement un bain de pieds à la moutarde.

Le numéro 27 était une pièce spacieuse, bien aérée, dont l'ameublement, en chêne ciré, répondait à toutes les exigences du confortable moderne.

L'unique fenêtre, drapée de longs rideaux de serge, ne donnait, en effet, sur aucun parc, mais, en revanche, elle avait vue sur une cour en boyau, limitée de tous côtés par de hauts murs noirs.

Hans Hinckseck s'accouda un instant et contempla le paysage.

Puis, comme le vent fraîchissait, il ferma la fenêtre et vint s'asseoir devant une table de travail encombrée de papiers.

Il ouvrit sa valise, en tira une petite lampe à alcool qu'il alluma. Cette lampe était surmontée d'une minuscule casserole qu'il emplit d'eau.

Il tira ensuite de sa poche la lettre que madame Vétiver lui avait remise quelques instants auparavant et l'exposa à la buée de la casserole.

L'enveloppe commençait à se décoller, quand l'intendant, pris d'une idée subite, s'écria :

— A quoi bon, puisqu'elle m'est adressée!

Et, soufflant brusquement le réchaud, il déchira l'enveloppe.

La lettre était conçue en ces termes :

Ail)... 27 (Tourn :.. -f)

Mac. Bob — 13 + Atan .... Solway... K. K. 0,

Vanouten : ...

La foudre fût tombée en ce moment sur Hans Hinckseck, qu'il n'eût pas été plus atterré ! Il n'en pouvait croire ses yeux ! Et, haletant, il relut : ...13 -f- Atan:... Solway... K. K. 0. Vanouten 7—3—5 l '•'

Ainsi, voilà à quoi tous ses efforts avaient abouti !

Et les mystérieux caractères dansaient devant ses yeux comme s'ils eussent été écrits en lettres de feu...

A cet instant, soit ironie du sort, soit hasard pur, la porte s'entr'ouvrit et le garçon demanda :

— Le bain de monsieur est prêt... monsieur veut-il se déchausser?...

— Allez au diable ! hurla Hans Hinckseck. En vérité, j'ai bien la tête à me laver les pied» !...

— Que faut-il faire du bain ?... interrogea timidement le domestique.

— Distribuez-le à mes gens !...

Maintenant, l'intendant arpentait la chambre à grands pas, en proie aux plus sinistres réflexions. Ses traits crispés révélaient une souffrance inexprimable ; une sueur froide ruisselait le long de son visage amaigri...

Soudain il murmura : J'ai faim ! et il se suspendit au cordon do la sonnette.

Depuis l'assassinat du comte Pascal Gigault d'Agnel, Hans Hinckseck n'avait pas mangé. Or, rien ne creuse comme un meurtre, même couronné d'insuccès. Aussi l'intendant, ordinairement petit mangeur, se scntait-il ce jour-là un appétit extraordinaire.

A l'appel du numéro 27, le domestique était accouru.

— Dites qu'on me prépare trois côtelettes dans la noix et une douzaine d'œufs à la coque ! . . . commanda Hans Hinckseck.

Un quart d'heure environ après cet incident, le valet apportait les victuailles demandées, auxquelles il avait ajouté, de son propre chef, une demi-bouteille de bordeaux vénérable.

Hans Hinckseck attaqua vigoureusement les côtelettes, qu'il fit disparaître en un clin d'œil. Ensuite, ce fut le tour des œufs, quand, tout à coup, l'intendant s'arrêta, stupéfait.

De l'un des œufs — à la coque, comme il les avait demandés — venaient de s'échapper plusieurs objets qui roulèrent ^ur le plancher.

L'intendant ramassa successivement une échelle de corde, un poignard catalan à manche incrusté de nacre et un imperceptible papier plié en quatre.

Au comble de l'étonnement, Hans Hinckseck déplia le billet et lut ces seuls mots :

Cette nuit, au Moulin-Rouge.

Cette phrase expliquait tout. Les frères de Y Ut de Poitrine le convoquaient à leur réunion annuelle

qui se tenait dans les caveaux du Moulin-Rouge. Il irait, d'abord pour faire acte de présence, ensuite pour régler définitivement, avec Blanc-Manger et le Carnaval de Venise, l'affaire du Jaguar des Epinettes.

Cette question résolue, Hans Hinckseck brûla le billet qui aurait pu le compromettre, et réfléchit.

La situation lui apparaissait bien nette, à présent.

Ce qu'il s'expliquait mal, par exemple, c'était le mobile auquel obéissaient les frères de Y Ut de Poitrine, en lui envoyant des accessoires d'évasion.

Personne ne le retenait à Y Hôtel des Trois-Hêmisphères, d'où il pourrait sortir la tête haute et quand bon lui semblerait. Alors, que signifiaient l'échelle de corde et le poignard catalan ?

Pensait-on qu'il avait peur ?

Par bravade, il voulut s'en aller... tout de suite. Il courut à la porte. Mais il poussa aussitôt un cri de fureur. La porte résistait. Il tira plus vigoureusement. Vains efforts ! on avait dû donner un tour de clef à l'extérieur.

Il fallait renoncer à fuir par là.

Restait la fenêtre, que l'intendant ouvrit.

En hiver, les jours sont courts, ou, pour mieux dire, la nuit arrive plus tôt qu'à aucune autre époque de Tannée.

Dehors, le crépuscule était venu, jetant un voile sur les choses. Par delà les murs, les échos de la fête de Montmartre arrivaient affaiblis.

Sept heures sonnèrent à la pendule en rocaille...

— Allons... je n'ai pas un instant à perdre, murmura Hans Hinckseck.

Il déroula l'échelle de corde, dont il attacha l'extrémité supérieure à la barre de la croisée.

Puis il enjamba résolument l'appui, non sans avoir, en guise d'adieu, déchargé son revolver bulldogg dans la glace de l'armoire...

Avant de descendre, l'intendant risqua un furtif coup d'œil dans la cour. Elle lui apparaissait comme un puits noir dont la profondeur l'inquiéta. Au-dessous, une toiture de verre luisait, couvrant un petit bâtiment bas, les cabinets d'aisances probablement, et permettant de voir tout ce qui s'y passait.

Hans Hinckseck ne put s'empêcher de frissonner. Un faux pas et c'en était fait de lui. Il tomberait

d'une hauteur de cinq étages et s'écraserait sur le sol, après avoir traversé cette vitrerie.

— Bah ! j'en ai bien vu d'autres, pensa-t-il en descendant avec précaution.

Il avait à peine franchi le sixième échelon, qu'un bruit imperceptible se fit entendre. L'intendant, éperdu, interrogea les ténèbres d'un regard anxieux. . .

Et ce qu'il vit alors fut si terrible que ses cheveux en devinrent perpendiculaires.

Deux étages plus bas, à la hauteur de l'entresol, sur l'échelle aux montants de laquelle Hans Hinckseck se cramponnait à présent, pâle comme un mort, un individu se balançait, barrant le passage à l'intendant.

Cet individu était de taille moyenne, vêtu à la dernière mode, d'une suprême élégance, et, dans l'ombre qui commençait à envahir la cour, ses yeux luisaient, pareils à deux braises ardentes.

(L'auteur en était là de son palpitant feuilleton quand on vint V avertir que sa douche était prête.)

Narcisse Lebeau.

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