LE SECRET DU VESTIBULE
A Léopold Dauphin.
Je suis allé à Londres quand j'étais grand, mais maintenant je vais chez le pharmacien me faire arracher les cheveux. .
(Mimilb.)
— Comment, monsieur le comte, s'écria l'intendant, après cinquante années de lutte, vous abandonnez la partie ? Au moment où tous les atouts sont entre vos mains, vous jetez les cartes ! C'est de la folie !
— Oui, Hans Hinckseck, répondit le comte Pascal Gigault d'Agnel, en souriant tristement, j'en ai assez. C'est que, voyez-vous, la situation n'est plus la
même. A la mort de la comtesse, j'avais vingt ans, l'âge des illusions ; aujourd'hui, j'en ai soixante-dix! Vous-même, lorsque je vous pris à mon service, étiez un jeune homme ; maintenant vous êtes un vieillard. Je passais à Amsterdam ; à la suite de
malheurs immérités, vous veniez de perdre votre fortune. Sur ces entrefaites, votre femme — la plus jolie femme de la ville, celle que l'on appelait partout la belle Hans Hinckseck — vous trompa avec un enseigne...
L'intendant fit un geste.
— Oui, continua le comte, j'évoque des souvenirs pénibles, mais cela est nécessaire à la clarté du récit. Votre femme vous trompait donc avec un enseigne. J'appris l'incident et, sans hésiter, je châtiai le drôle. Vous me jurâtes un éternel dévouement et, de ce jour, votre affection pour moi ne s'est pas démentie un seul instant. Cela, je le sais, et je sais aussi que vous vous jetteriez au feu pour moi et pour ceux de ma maison. Mais, croyez-moi, tout est bien fini maintenant, je sens mes forces s'en aller de jour en jour et...
— C'est impossible, répliqua brusquement l'intendant. Il serait criminel d'abandonner la petite Madeleine à ses bourreaux ! Ces gens-là sont capables de
tout. Hâtez-vous, ou ils ne tarderont pas à reprendre le dessus. Pauvre Madeleine, si douce, si candide !
— Elle boit ! dit sèchement le comte. D'ailleurs, c'est le vivant portrait, avec tous ses vices, de ma défunte femme !...
En prononçant ces derniers mots, le comte se signa dévotement...
— Mais, laisserez-vous protester les billets ?... insista Hans Hinckseck.
Et comme son maître semblait fléchir :
— Allons, un peu de courage, monsieur le comte. Suivez-moi, et dans quelques minutes les papiers du cardinal seront en votre possession !
Le comte Pascal Gigault d'Agnel saisit un flambeau et résolument se dirigea vers la porte...
Du couloir qui contournait l'aile droite du château, on montait, par un étroit escalier en colimaçon, jusqu'aux chambres des domestiques.
— Ce couloir conduit au souterrain, dit l'intendant en prenant le flambeau des mains de son maître.
— Un souterrain sous les combles ! interrogea le comte, incrédule...
L'intendant allait répondre, lorsqu'un bruit léger se lit entendre. Hans Hinckseck posa la main sur le bras du comte et appliqua l'oreille sur le parquet... Quelques minutes s'écoulèrent... Le bruit ayant cessé, les deux hommes, rassurés, continuèrent d'avancer.
— Patience ! dit encore l'intendant, nous arrivons.
Et, subitement, une bouffée d'air humide vint les frapper en plein visage.
Presque simultanément le comte heurtait du pied un corps dur. En levant les yeux, il aperçut un escalier monumental.
— Encore ces cent trente marches à monter, dit Hans Hinckseck, et nous toucherons au but. Du courage, monsieur le comte !...
— J'en ai ! répondit simplement le comte Pascal Gigault d'Agnel.
Si les souvenirs de l'intendant étaient fidèles, les dernières marches de l'escalier monumental devaient aboutir à un palier sur lequel donnait l'entrée du souterrain.
Le souterrain était fermé par une solide porte de fer dont un ressort puissant faisait jouer le pêne.
L'on se trouvait alors en face d'une sece*ide porte, puis d'une troisième, d'une quatrième, etc.
Le souterrain avait huit portes.
La huitième s'ouvrait sur une neuvième porte, laquelle fermait définitivement l'entrée du souterrain.
Les deux hommes franchirent les derniers degrés de l'escalier ; en arrivant sur le palier, l'intendant poussa un cri de surprise...
L'entrée du souterrain n'était pas libre ; il y avait quelqu'un !
Un génie de bronze aux ailes éployées, gigantesque, barrait l'accès de la première porte.
— Damnation ! nous sommes joués ! hurla Hans Hinckseck.
Puis, plus calme, il ajouta :
— Il ne faut pas que cette misérable statue nous arrête ; si j'avais votre carrure, monsieur le comte, j'aurais déjà enlevé d'un coup d'épaule ce bronze insolent !
— Y penses-tu... ce génie pèse plusieurs centaines de kilos?
— Essayez toujours. D'ailleurs, vous avez fait plus fort que cela. Rappelez-vous ce jour où vous emportâtes un cheval blessé sur vos épaules ! Ah ! pourquoi ne suis-je qu'un chétif avorton ?...
— J'essaierai donc, répondit le comte ; mais c'est uniquement pour te faire plaisir.
Et, raidissant tous ses muscles dans un effort désespéré, le comte saisit la statue...
Sous l'apparence du bronze le plus authentique, la statue — véritable chef-d'œuvre de l'industrie moderne — était simplement en zinc repoussé.
Le fardeau était si léger et l'élan qu'il avait cru devoir prendre tellement irrésistible, que le vieux gentilhomme chancela, perdit l'équilibre et, se renversant en arrière, disparut dans les profondeurs do l'escalier.
On entendit le corps rouler de marche en marche, puis le bruit lourd d'une chute.
Alors Hans Hinckseck se redressa et ricana haineusement :
— Un de plus !... Encore dix-sept !... J'aurai justo le temps avant déjeuner!...
Au pied de l'escalier de pierre, le comte Pascal
Gigault d'Agnel s'était relevé, légèrement contusionné. Après avoir lancé par trois fois le cri de la chouette et consulté sa carte d'état-major, il* s'enfonça dans les ténèbres.