PINGOUIN III
Comme je comprends l'obstination qu'a mise mademoiselle d'Alençon à faire courir, en dépit des règlements qu'on lui opposait! L'état de propriétaire sportif est bien celui qui convenait à une personne aussi passionnée. Je n'en sais pas où Ton ressente des joies plus troublantes, des émotions plus aiguës; et je m'étonne du nombre relativement restreint de gens qui l'exercent.
Croyez, d'ailleurs, que je parle de ces choses avec une certaine compétence, puisque j'ai moi-même été propriétaire, pendant que je faisais ma philosophie au lycée Rivarol.
Ce fut en plein cours d'histoire que mon voisin de banc Rupert entama avec moi, au moyen d'un coup de pied d'appel, les premières négociations au sujet de l'achat d'un crack.
Je n'aimais guère Rupert, parce qu'il avait d'autres goûts que moi. Tandis que je m'enflammais pour les études philosophiques si étranges et si curieuses, lui n'avait d'autre souci que d'inventer de nouveaux modes de paris, de nouvelles sortes de boohs. Une incessante fièvre de betting tourmentait ce long garçon blême, àlafine chevelure blonde. Il organisait des paris sur tout, sur les chevaux, sur les coureurs à pied, sur nos compositions même ou sur nos pu nitions. Il donnait tel de nos camarades gagnant en mathématiques, tel placé en géographie, un troisième gagnant et placé en consigne, et j'avais un extraordinaire agacement à le voir, durant la classe entière, compulser ses petits carnets, griffonner des chiffres, dresser des combinaisons et régler sa comptabilité. L'indifférence de ce jeune être envers la métaphysique me révoltait au point que je fuyais scrupuleusement ses offres de jeu ou ses tentatives de conversation. C'est assez dire de quelle façon j'accueillis son coup de pied transactionnel.
— Qu'est-ce qu'il y a? répondis-je d'un ton glacial.
Alors Rupert, d'une voix hâtive, sans s'arrêter, sans me regarder, murmura :
— Voilà ! Nous allons acheter un cheval de courses : Pingouin III, par Cacatoès et La-Pie-au- Nid. Nous sommes neuf. Il manque trois cents francs. Si tu veux les fournir, être le dixième, viens, à la sortie, rue du Havre, au coin de la rue de l'Isly !
— Tu es fou! répliquai-je, interposant entre nous une barricade hargneuse de livres et de cahiers superposés.
Pourtant, cette proposition m'avait un peu bouleversé. Je disposais, par hasard, de la somme requise — que je destinais aux dépenses de villégiature ; et, progressivement, je sentis grandir en mon esprit la tentation de la livrer à ce démon de Rupert, d'acquérir, moi aussi, comme les neuf, ma part de gloriole future, ma part de Pingouin IIL
Si bien qu'à la sortie, je me dirigeai vers l'endroit du rendez-vous par curiosité, pensais-je, pour assister en amateur au conciliabule d'achat.
Les neuf s'y trouvaient déjà : Rupert, Collas (Paul) et Collas (Pierre), les fils du grand banquier, le brave Villepreux, qui devait mourir plus tard au Tonkin, Bastard, le peintre actuellement en vogue, et d'autres dont j'ignore la fortune présente.
En quelques mots, Rupert exposa la situation.
Le Pingouin III en question était une affaire superbe, un crack méconnu, qu'on ferait courir sur obstacles, les Sociétés de steeple se montrant plus accessibles aux nouveaux propriétaires que les Sociétés de plat. Les cotisations recueillies permettraient de subvenir aux divers frais d'engagement et d'entraînement pendant deux mois. Au bout de ce temps, on serait amplement rentré dans les déboursés, et Ton aurait même effectué de fructueux bénéfices. Rupert, en peu de calculs, nous le démontra. Il avait tout prévu, jusqu'à forgcrle pseudonyme collectif des commanditaires : Major Hendry, et jusqu'à découvrir un clerc de notaire majeur et besogneux qui signerait, à notre place, le contrat de vente. Ce Rupert n'était décidément pas un cerveau débile. Il conclut en se tournant vers moi :
— Cela va-t-il?
J'acquiesçai d'un hochement de tête, et nous convînmes que, le dimanche suivant, nous irions à Maisons-Lafiîtte, en forêt, afin d'y être présentés à son entraîneur, J.-W. "vYhatson.
Il faisait, ce jour-là, un temps tiède de fin d'hiver et, parmi l'entrelacement brumeux et violâtre des branches dénudées, Rupert nous signalait, avec des éloges, certains arbres précoces qui s'entouraient comme d'une charmante nuée vert-tendre.
Bientôt, nous parvînmes à Tune des pattes-d'oie de l'allée principale d'entraînement. Whatson, un gros petit homme à la peau lisse et rougeaude, serré en un court overcoat moutarde, nous attendait.
Quand Rupert nous eut nommés, l'entraîneur appela un des lads juchés sur les chevaux qui marchaient au pas, en cercle ; et Pingouin III, un grand alezan doré, se détachant de la reprise, vint se camper devant ses nouveaux maîtres.
— Hey! Djolly beît! Hey! dit Whatson, en désignant de l'œil le beau Pingouin III, beau de la beauté simple, fière et tranquille des pur-sang.
Puis il ordonna qu'on dénouât les bandelettes qui lui entouraient les jambes, et glissant sa main serrée du haut de la cuisse jusqu'au boulet, il ajouta :
— Et pas de jââde, pas d'épââvins, pas de vessigônes !
Successivement, les dix majors Hendry s'assurèrent, par des messages individuels et timides, de la vérité de ces assertions.
Alors Whatson fit un signe au lad, et, suivi d'un de ses compagnons d'entraînement, Pingouin III disparut dans la futaie.
— Par ici! commanda Rupert.
Nous étions rangés à l'issue d'une mince allée, étouffée entre deux murailles d'arbres gris et de buissons sombres, coupée, de vingt mètres en vingt mètres, par des douves, des haies, des banquettes, des barrières; et, toutà coup, nous aperçûmes deux formes dans le lointain, une noire, une rousse, qui bondissaient, tanguaient comme des barques chassées par la tempête... Pingouin III arriva en tête, avec dix longueurs d'avance. Nous repartîmes enthousiasmés.
Le jeudi d'après, à Saint-Ouen, où débutait notro écurie, nous eûmes moins de contentement.
D'abord, notre casaque fit mauvaise impression. Dans notre désir d'y mettre les couleurs préférées de chacun, nous avions réalisé un de ces mélanges funestes et dérisoires, tels qu'en produit d'habitude l'esprit de conciliation; et, dès son entrée sur la piste, notre Pingouin fut extrêmement hué.
Mais notre consternation s'accrut encore, quand nous vîmes notre crack finir parmi les derniers.
— Gela n'a aucune importance ! affirmait Rupert, son tour de gagner viendra !
Pendant tout le mois, il ne vint pas. Pingouin III s'opiniâtrait à triompher, le matin, dans l'allée d'entraînement, et à se faire battre Je soir, sur les pistes du turf.
La presse spéciale ne parlait de lui qu'avec aigreur ou dédain. On ne le mentionnait, dans les pronostics, que pour lui nier toute chance de succès ou pour lui rappeler cruellement ses échecs précédents. Le dia bolique Rupert perdait de son assurance, Whatson insistait moins sur l'absence des « vessigônes », et les majors s'impatientaient.
Enfin, vers le milieu de mai, une lettre de l'entraîneur annonça que, quoi qu'il advînt, dans la dernière épreuve des courses de Maisons-Laffitte, Pingouin III était sûr du succès.
Rupert nous transmit le billet, et bien que la réunion se tînt un mardi, jour de classe, il fut décidé que tous les majors t coûte que coûte, s'y rendraient,
et soutiendraient l'honneur du crack du peu d'argent qui leur restait.
Je n'oublierai jamais avec quel espoir nous partîmes, ni dans quelle fièvre se passa pour nous ce lent après-midi.
L'heure est venue. La cloche sonne pour la dernière épreuve. Les chevaux sortent. Le départ est donné. A ma droite, j'ai Rupert; à ma gauche, J.-W. Whatson. Les haies, la rivière, la douve. Tout va bien. Des rumeurs favorables. Pingouin III galope par-dessus le lot. Je distingue nettement, avec ma lorgnette, l'affreuse casaque de notre jockey. Des cris immenses: « ... Gouin III... Gouin III... Dans un canapé! Dans un fauteuil! En valsant! » Délicieuses images ! Plus qu'une haie ! Soudain, au bout de ma lorgnette, un renversement, un effondrement. Pingouin III avait fait panache...
Et, parmi la foule qui déborde sur la piste, nous nous frayons un passage, Whatson en tête, les dix jeunes majors derrière, au pas de course, vers la haie malencontreuse, vers la haie meurtrière.
Pingouin III gît auprès, inerte, geignant, ahananl, ainsi qu'un malade qu'on opère, les reins bri^ v faoutu », déclare Whatson. Il roule, de notre côté, ses grands yeux d'onyx, douloureux, attendris.
comme s'il regrettait ses dix petits propriétaires. Mais pendant que le jockey explique à Whatson la mécanique de l'accident, le vétérinaire survient. Un bref colloque à voix basse ; et le long Rupert, très pâle, s'avance vers nous. Il va falloir terminer les douleurs de Pingouin III. Que choisissons-nous? Le maillet ou le revolver? Le revolver, plus noble, plus héroïque. Alors, des mains du vétérinaire, Whatson prend l'arme, l'approche du front de la « djolly beît », presse la détente, et Pingouin III, foudroyé, laisse retomber sa tête, sa belle tête rectangulaire et rousse.
Le lendemain, on composait en philosophie. Le professeur dicta le sujet :
Que pensez-vous de la théorie de Malebranche qui assure que les animaux n'ont point d'âme?
Ce que nous en pensions! Nous qui vibrions encore au souvenir de la grandiose agonie de Pingouin III, nous dont l'imagination était encore hantée par ses admirables regards d'adieu, par tout ce qu'y avait vu d'amour, de souffrance, d'humanité, notre tendresse prévenue! Que pensions-nous de cette
LES GAÎTÉS DU CHAT NOIR iOi
théorie? Ah ! nous ne le lui envoyâmes pas dire, à Malebranche ! Rupert lui-même, cet esprit fermé à la philosophie, fut, sur le sujet, d'une fécondité extraordinaire.
Cependant, le samedi suivant, le professeur nous annonça que dix élèves seraient exclus du classement, parce qu'ils avaient « communiqué ensemble ».
Ces suspects n'étaient autres que les dix majors, tous coupables de n'avoir su résister au désir de conter la mort du crack. L'écurie entière se trouvait ainsi disqualifiée. Ce fut le dernier déboire que nous causa notre cher Pingouin III, fils de Cacatoès et de La-Pie -au-Nid.
Fernand Vandérem.