NOIR ANIMAL
Tandis que, sous un parapluie, en un fauteuil dont quatre verres étayaient les pieds, — verre et soie isolent, — la douairière écoutait l'orage.
Le vicomte, son gendre, lisait.
Navré de la bévue d'un sommelier qui, se trompant de fût, avait décanté dans un baril à vin rouge le blanc 1860, orgueil de ia cave, il demandait à la chimie un décolorant.
Et ses yeux s'étaient arrêtés à cette phrase :
« Le meilleur agent de décoloration est le noir animal, charbon produit par la calcination des matières organiques. »
Le vicomte lut, relut, regarda sa belle-mère avec intérêt, alla quérir un fil de fer, adapta l'un des bouts à la tige du parapluie, l'autre au paratonnerre du château, et attendit les événements.
Attente brève.
Le tonnerre grondait sans interruption. Un coup retentit, plus crépitant, qui ébranla les murs. Le vicomte accourut. Ça y était : intacte, mais carbonisée.
Il l'étcndit sur une nappe. Comme le corps s'eflritait, ce fut un jeu de casser les parties dures, écraser les molles, piler l'ensemble et glisser dans le baril la poudre ainsi obtenue.
Quand, après une heure d'incubation, le vicomte approcha du robinet l'un des verres, — verre et soie avaient été préservés, — une angoisse l'étreignit :
— Le vin coulerait-il blanc?
Il coula blanc.
— Sans altération de goût?
Sans altération.
Alors, au souvenir de celle à qui le résultat était dû:
— « Elle avait du lion, dit-il, attendri, il fallait seulement connaître la manière de s'en servir. »
Jean Pic.