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CURE MANQUÉE

Appelé, comme membre fondateur de l'Association pour l'avancement de l'ignorance, à prendre place au banquet annuel qui se tient dans une île quelconque do la Grande-Bretagne, je me trouvai échoué, un beau matin, sur un rocher aride de la côte irlandaise.

Comment diable étais-je venu là, je n'ai jamais pu le savoir. Mais, seul sur un roc de la plus extrême dureté, entouré de varechs visqueux, d'une eau sans lin, de poissons monstrueux, l'avenir réapparaissait terrible de noirceur.

Après m'être livré à un désespoir do quelques minutes, je me souvins heureusement que j'avais dans les environs une vieille parente, Mrs. O'Neil. Cette respectable dame, quoique née à Asnières, est devenue Irlandaise à force de boire du wisky. Je n'avais

pas vu Mrs. O'Neil depuis quarante-sept ans ; l'occasion était bonne. Muni d'une boussole et d'une excellente carte de visite, je quittai mon rocher et me dirigeai vers la demeure de ma vieille parente.

Jugez de ma douleur quand, en arrivant au seuil du cottage, j'aperçus des cierges allumés, en même temps que j'entendais des hurlements qui ressemblaient à des cantiques et à des chansons.

J'ouvris la porte en tremblant, et un spectacle curieux frappa ma vue.

Une cinquantaine de paysans, pleins comme des bourriques, veillaient le cadavre de ma parente.

La vieille maudite était morte la veille et n'avait pas eu seulement la délicatesse de m'attendre.

Quand on sut que j'étais parent de la défunte, on me fit asseoir, on m'offrit des liqueurs variées, et les plus joyeux propos circulèrent en même temps que les verres.

Je n'ai, de ma vie, passé une aussi bonne nuit.

Entre une gigue et un psaume, par simple convenance, je crus bon de demander à ces braves gens à l'aide de quelle maladie Mrs. O'Neil avait cassé sa pipe irlandaise.

Un vieux s'avança, et, au milieu des hoquets :

— La respectable lady, gémit-il, est morte d'une

maladie des yeux et, by God! j'ai tout fait pourtant pour la sauver.

— C'était donc incurable, docteur ?

— By Jove ! non, de simples lotions de brandy auraient tiré votre parente d'affaire ; mais, voici le malheur ! mistress O'Neil n'a jamais pu se donner de ces lotions.

— Comment ça?

— Ne m'en parlez pas; cette excellente vieille n'a jamais eu le courage de faire parvenir le verre de brandy jusqu'à ses yeux ; aussitôt qu'il passait devant sa bouche, crac! il était lampe d'un trait.

Et le docteur alla s'affaler lourdement au pied du lit.

Le lendemain, je conduisis ma parente à sa dernière demeure; les fêtes durèrent trois jours, et, quand la cave de Mrs. O'Neil fut vidée jusqu'à la dernière goutte, on se sépara et chacun alla vaquer à ses affaires.

Maurice O'Reilly.

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