LA BOUTEILLE DE VERNIS
Au commencement, Dieu fit le ciel et la. terre. Le premier jour il fit la lumière... Le septième jour il se reposa, et toute sa semaine suivante fui consacrée à la création du schiedam.
Le bon gros vieux Hults Kamp, que j'ai beaucoup connu personnellement, et qui était, je peux le dire, l'un des plus joyeux hommes de la Hollande, possédait une fâcheuse infirmité : il ne pouvait faire vingt pas sans être formidablement altéré.
Si bien qu'il lui arrivait fréquemment, lorsqu'il parcourait un petit mille dans sa journée, de boire jusqu'à trbMte ou quarante verres de schiedam sans compter les axiisettes, car il prétendait que l'anisette fait passer le goût du schiedam ; et il n'aurait pas lâché son idée pour la grosse horloge du Parlement.
Cependant il trouva son maître.
Un jour d'été, à Amsterdam, par 75 degrés Farenheit au-dessus de zéro, ce bon gros vieux Hults Kamp rencontra, sans s'y attendre le moins du monde (Dieu sait si c'est à cela qu'il pensait !) le terrible mécanicien qui tua une fois, près de Leyde, trois hommes d'un seul coup de barre de fer; je veux parler de ce satané bougre de James Starck...
Or, comme ils ne s'étaient pas vus depuis trente ans environ, ils burent au moins cent schiedams, avant d'avoir la force de se serrer la main.
— Eh bien ! fit alors Hults Kamp, il fait fièrement chaud, aujourd'hui...
— Certainement, répondit l'autre, voilà bien une heure que j'essaye de me désaltérer, et je ne peux pas y parvenir.
— C'est précisément comme moi, reprit le vieux Hults Kamp, cependant je dois avouer qu'une bonne bouteille de schiedam a son charme...
A cette déclaration, l'homme eut une moue qui voulait dire qu'en aucun pays du monde, une bouteille ne pouvait avoir autant de charme que deux, trois ou quatre bouteilles de la même liqueur. Cependant, au bout d'un instant, il continua :
— Dites-moi, mon vieux, fit-il, en frappant Hults
Kamp à l'épaule, avez-vous jamais eu véritablement soif une fois dans votre vie ?
— Si j'ai eu soif! répondit le bon gros vieux; je ne connais que moi pour avoir eu aussi soif! Un jour, il y a vingt ans, après une course à cheval, j'ai
bu dix-huit bouteilles de bière sans désemparer
je m'en souviendrai longtemps...
— Eh bien! moi, reprit James Starck, le jour où j'ai eu le plus soif, c'était en Amérique, lors de la construction du Canadian pacifie. En plein mois d'août, je me suis trouvé, avec ma voiture et mes outils, à dix milles environ de Vancouver, sans une bouteille d'ale, sans une fiole de vin, pas même une miette de brandy!... Eh bien! j'avais tellement soif que j'ai bu, d'un seul coup, un plein litre de vernis.
— Vous n'aviez donc pas d'eau?
— Plaît-il?
— De l'eau, vous n'en aviez donc pas?
— Ah! de l'eau!... oh! si, il devait y en avoir; mais, vous savez, mon cher ami, lorsqu'on a une soif comme celle que j'avais ce jour-là, on ne pense guère à se laver.
Georges Auriol.