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AU FOND DES CHOPES

Dans le grouillement de nos brasseries, Où fume l'encens crapule des pipes, Dans la fade odeur des bocks et des nippes, J'ai suivi le fil de mes rêveries.

Moi qui demandais à la lourde bière L'oubli du moment difficile et triste, L'oubli de ses yeux couleur d'améthyste, L'abrutissement de mon âme fière ;

Moi qui désirais cette anesthésie Qui fait sommeiller enfin la pensée Dans l'écœurement de la nuit passée j Je comptais, hélas 1 sans la Poésie.

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Mais, comme je suis l'amant infidèle, Avec une ardeur de femme qu'on lâche, J'ai beau l'avilir pour qu'elle se fâche, Elle veut de moi qui ne veux plus d'elle.

Tu lésais pourtant, ô trompeuse amère, Que je n'ai pas eu ce rayon de lune Qui fait qu'un obscur soldat de fortune Enfourche, hardi, la belle Chimère.

Cherche après ceux-là, les forts, les illustres Qu'une volonté tenace cuirasse, Et qui te feront des enfants de race Pour l'or des salons et l'éclat des lustres ;

Mais ne descends pas ainsi dans la rue A courir après quelque pauvre hère, Après les honteux qu'un rien désespère ; N'est-ce pas vraiment un métier de grue !

Laisse-moi tranquille avec mes souffrances, Avec mes remords d'être peu de chose, Et n'avive plus, de ton souffle rose, Le feu mal éteint de mes espérances.

Raoul Gikeste.

TOM SLOOPER

A mon petit ami Tonton,

C'était la nuit du réveillon.

Pour la quatorzième fois environ, mon ami Tom Slooper, le fameux clown des Folies-Bergère, ven ait de remplir ma coupe d'un Champagne incompa=» rable.

Il n'était pas loin de quatre heures et demie du matin, et mon ami Tom Slooper était gris, je pourrais même dire gris foncé ; quant à moi, autant que je puis me le rappeler, ilme semble que j'étais énormément saoul.

Remarquez que je me contente de dire : j'étais saoul d'une façon considérable, et non pas saoul comme une bourrique; n'ayant jamais vu de bour-

rique saoule, je ne vois pas pourquoi je jetterais le discrédit sur cette race intéressante. Je pourrais encore employer l'expression : saoul comme un gendarme, mais je n'ai jamais rencontré de gendarme ivre, — sans blague! — alors, je me contente de dire : J'étais beaucoup saoul.

— Eh bien ! me dit tout d'un coup Slooper, comment trouvez-vous le bouillon ?

(C'était sa plaisanterie favorite de demander cela, même lorsqu'il n'y avait aucune espèce de bouillon en scène.)

Je lui répondis donc que je le trouvais délicieux, mais que pourtant je l'eusse préféré un peu plus

salé.

— Plus salél fit Slooper avecétonnement; tiens, c'est bizarre... je le trouve parfait, moi; mais, puisque vous ne le trouvez pas assez salé, buvez ce verre de Champagne, cela vous donnera des forces... A votre santé, mon cher !

— A la vôtre, Tom !

— Dites-moi donc, reprit Tom, en me tendant la main, comment allez-vous, ce soir? votre santé est bonne, vous êtes content, oui?

(C'était une de ses autres plaisanteries de demander cela à brûle-pourpoint, au milieu d'une conver-

sation, alors qu'il était absolument renseigné sur l'état de votre santé.)

Je lui répondis donc que je me portais assez bien, et que je n'avais rien à souhaiter à ce point de vuelà, pour le moment.

— Et chez vous, tout le monde va bien ?

— A merveille.

— Ah ! tant mieux, fit Tom, visiblement soulagé ; en ce cas, continua-t-il, buvez donc un verre de Champagne, cela vous fera du bien.

(Je ne sais pas si vous avez remarqué que c'était le seizième?)

— A votre bonne santé, Tom !

— A la vôtre, mon cher ami.

— Et à part ça, continua Tom, vous ne savez rien de neuf?

— Non, rien du tout.

— Et que diriez-vous, si je vous en contais une bien bonne ?

— Gela dépend. Si elle était vraiment bonne, je dirais : Elle est bonne, celle-là! Et le lendemain, je dirais à tous mes amis : Vous savez, Tom Slooper, eh bien ! il m'en a conté une bien bonne, hier ?

— Ah ! très bien. Mais si je vous disais quelque chose de vraiment épatant, quelque chose d'époi-

lant même, eh bien ! qu'est-ce que vous diriez ?

— Pour le coup, je dirais : Celle-là est drôle.

— Alors, mon vieux, vous pouvez le dire tout de suite, car je vais vous en conter une fameuse.

— Ah!

— Oui. D'abord, est-ce que vous vous rappelez 1890?

— 1890?... Ma foi non...

— Voyons? 90! ça ne vous dit rien? Un terrible hiver pourtant en 90, mon vieux !

— Ah ! oui, en effet, un terrible hiver! Parbleu, l'hiver de 90 ! \vhuuuu...e !

— En 90, mon cher, savez-vous où j'étais? J'étais à Londres, à PAlhambra : 350 livres sterling par mois pour jouer le rôle du singe dans la fameuso pantomime des « Wattferfootts ».

— Combien ?

— 350 livres.

— Ah! j'avais entendu 40 francs.

— A cette époque, mon vieux, Tom Slooper qui est ici devant vous, Tom Slooper habitait South Molton Street, dans la plus terrible maison qu'on puisse rêver.

— Je ne rêve pas ; mais qu'est-ce que vous appelez une terrible maison?

— Comment, ce que j'appelle une terrible maison l Avez-vous vu un tigre enragé?

— Je ne me rappelle pas.

— Eh bien ! supposez un tigre enragé qui serait gros comme une maison, un tigre furieux, et Tom Slooper au quatrième étage de ce tigre. Voilà ce que j'appelle une terrible maison.

— Ah!

. — D'ailleurs, pourquoi m'interrompez-vous?

— Je ne l'ai pas fait exprès.

— Tant mieux! Alors, buvez ceci. Ça vous remontera le moral. A la vôtre !

— A la nôtre, Tom !

— South Molton Street, 140 (Oxford Street, W.)> mon cher, IVe étage, porte à droite. Le nom sur la porte, en lettres rouges, mon cher: Tom Slooper \ clown. Hein ! qu'est-ce que vous dites de cela?

— Très joli ! très joli !

— Très joli, n'est-ce pas ? Eh bien! mon vieux, quand même vous feriez quarante fois le tour du monde et quand même vous vivriez cent ans, et quand même vtms seriez plus malin que le fameux Ch. Ghincholle lui-même, vous ne pourriez pas vous faire une idée de cette terrible maison-là.

— Vous croyez ?

— Figurez-vous qu'il y avait au-dessus de moi une famille, — oh ! mais une terrible famille, — un père, une mère, quatre bonnes, un oncle et douze enfants, mon cher... Voilà ce qui s'appelle une famille, hein ? ou je ne suis qu'un imbécile.

— En effet, vous n'êtes pas un imbécile, mais moi, j'en suis un fameux si jamais famille a mérité plus justement ce titre.

— A la bonne heure ! Savez-vous à quelle heure je me lève?

— Non. A midi?

— Vous l'avez dit. Eh bien 1 figurez-vous que cette stupide famille dont je vous parle avait contracté l'habitude infernale de se lever à six heures du matin. Gomme c'était un terrible hiver que celui de 90, toute la famille mettait des galoches, si bien que de six heures à midi, alors qu'il m'eût été si doux de sommeiller doucement, j'entendais tambouriner dix-neuf paires de galoches au-dessus de ma tête. Vous voyez ça d'ici, hein? Notez que le plancher était mince comme une boîte à cigares. Vous comprenez qu'il faudrait être un rude bougre pour dormir avec un vacarme pareil.

— Je suis de votre avis...

— Ah 1 malédiction ! J'ai failli en devenir fou,

mon cher. Pan! Pa ta plan. Bran. Bran tran pran, pa ta pla pla pla ! Pas une minute de répit : un ver à soie y aurait perdu patience. Comprenez-vous maintenant ce que c'est qu'une terrible maison ?

— Parfaitement.

— Alors, buvez ce verre de Champagne. Je commence à croire que vous êtes réellement digne de trinquer avec moi.

— A la vôtre !

— Et vous vous figurez peut-être que j'ai supporté cela pendant trois mois sans me venger?

— Je ne vous fais pas cette injure.

— Eh bien ! mon vieux, voici ce que j'ai imaginé.

La nuit de Noël, je suis sorti clandestinement de chez moi muni d'un sac. Avec des allures de Peau- Rouge, j'ai ouvert mystérieusement la fenêtre du palier ; j'ai suivi la corniche et j'ai gagné la gouttière. A l'aide de la gouttière, j'ai grimpé jusqu'à l'étage au-dessus et j'ai pénétré dans l'appartement de la terrible famille par la lucarne des W. G...

— Bigre !

— Tout le monde dormait. Je suis allé de chambre en chambre, depuis la chambre de la petite bonne jusqu'à la chambre de l'oncle et j'ai raflé toutes les

galoches qui étaient dans les cheminées, ainsi que tous les cadeaux de Noël. J'ai mis le tout dans mon sac ; ensuite, je me suis rendu à la cuisine où j'ai bu un bon verre de brandy (je crois que je ne l'avais pas volé). Puis j'ai regagné la gouttière par la lucarne desW. G..., et je suis rentré chez moi. Le lendemain, jour de Noël, je me suis levé de bonne heure et j'ai été distribuer les galoches et les cadeaux de Noël à des mendiants de White-Chapel. Ils étaient rudement contents, les bougres !

— Je te crois.

— Et puis, qu'est-ce que vous croyez que j'ai fait?

— Vous êtes allé à la messe.

— Justement ; et après ?

— Après?...

— Eh bien ! après, je suis allé déjeuner à l'hôtel. J'ai mangé comme quatre et j'ai bu comme six ; et si vous voulez trinquer avec un gentleman qui s'est joliment tordu les côtes en lisant dans le Times la mystérieuse affaire de South Mollon Street, vous n'avez qu'à tendre votre verre. Car ce gentleman, c'est moi, et vous savez que j'avais un bon motif pour rire de la sorte. A votre santé !

— A la vôtre, Tom !

— Eh bien ! comment trouvez-vous le bouillon ? ajouta Tom.

— Ah ! fameux ! fis-je enthousiasmé, et, vraiment, il eût fallu que je fusse de bien mauvaise foi pour trouver ce coup-là qu'il manquait de sel.

Georges Ai:riol.

MA CONFÉRENCE A AUVERNIER

A Lolotte.

En ce temps-là, réserviste étonDant, j'accomplissais au 40e d'artillerie un stage dont les péripéties diverses — écoles à feu innombrables entrecoupées de soupers folâtres — me réjouissaient infiniment. Et, un dimanche, j'avais eu l'idée, pour rendre à quatre de mes camarades les politesses dont ils ne cessaient de me combler, de les inviter à dîner, sur les bords d^ lac de Neuchâtel, à Auvernier, petit village insignifiant, quoique fédéral, mais peu éloigné de Pontarlier, où nous tenions garnison, et célèbre par ses fritures de férats, bondelles et autres poissons aux noms saugrenus, à la chair exquise.

Tout arrive, même les gens de bien qui se rendent à Auvernier ; partis à dix heures du matin, nous atteignîmes le but de notre expédition vers cinq heures, affamés comme des loups, harassés par la traditionnelle traversée des gorges de la Reuss, que nous eûmes soin de ponctuer des non moins traditionnelles exclamations admiratives, de rigueur devant le plus médiocre site de la Suisse, et dont un touriste ne pourrait se dispenser, sous peine de passer pour un crétin clos hermétiquement à toute esthétique.

Je commande le dîner et nous nous installons devant des apéritifs dont nos appétits n'avaient nul besoin (mais c'est l'usage !) — quand, subitement, ô rage ! ô désespoir! je m'aperçois que j'avais oublié mon porte-monnaie.

Que faire ? L'avouer à mes invités ? Je reculai devant cette confession grotesque. Une solution, une seule, s'imposait : extorquer aux indigènes la somme nécessaire au paiement de notre fraternelle agape.

Oui, mais comment?

Ah î si j'avais possédé, comme le merveilleux quatuor qui continuait à mélanger du ver-moi' h avec des liqueurs variées, si j?avais possédé quelques talents d'agrément!...

J'aurais pu, comme Bruneteau-le-Blond, charmer les Auverniérois en leur distillant les mélodies du Roi (VYs ou de Pot-de-Fleurs avec cette voix de ténorino qui fera crever Talazac de jalousie.

Ou, si la science du brillant vétérinaire des Ynnes m'eût été départie, l'employer à soigner les enfants morveux qui pullulaient dans le pays.

Ou me précipiter dans le lac de Neuchâtel, pour y renouveler les exploits tritonnesques de l'herculéen Corbineau-Bandaleau de Saint-Point.

Ou exécuter une de ces danses épileptiformes, effroi du sergot bisontin, grâce auxquelles Andréa Zigotto est si célèbre auprès des noctambules attardés à Granvelle.

Mais, hélas ! le chant, l'hippiatrique, la natation, la chorégraphie sont pour moi lettre close.

Je commençais à désespérer, quand une idée soudaine m'illumina. J'ai trouvé ! m'écriai-je, mentalement. (Nota. — Je n'emploie jamais le parfait d'eurishô, ne voulant pas faire étalage de mes fortes études grecques, comme ce poseur d'Archimède.)

Plus rapide que le zèbre, je me précipitai sur la Grand' Place, criant aux habitants qu'ils eussent à venir écouter une conférence que j'allais avoir l'honneur de leur débiter sur l'état de l'agriculture, en

France. On fit cercle autour de moi, et voici à peu près ce que je débondai :

En France, Mesdames et Messieurs, nous cultivons principalement la carotte, légume très productif, mais qu'il n'est pas donné à tout le monde de savoir tirer. Dans la marine, on prend surtout des riz.

Le chou est indigeste, sans doute à cause des enfants que certaines sages-femmes dignes de 1< i assurent y avoir rencontrés ; le plus élégant est le chou-fleur, le plus échauffant est le chou Bersky.

Une particularité curieuse de la noix, c'est que ce fruit se rencontre sur certains arbres (les noyers le plus souvent) et dans le veau. Les corneilles eu abattent des quantités considérables.

De même que le plésiosaure, le talent de madame Théo et le carlin, le raisin a complètement disparu. Son nom, qui a subsisté, ne sert plus aujourd'hui qu'à désigner : en papeterie, un format particulier ; en chimie, le bois de campêche, la fuchsine, l'arsenic et quelques poisons qui pardonnent rarement.

Au contraire, la pomme se rencontre fréquem-

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ment, surtout dans les localités où Marie Colombier organise des tournées dramatiques. Je n'ignore pas que jadis, Suisses qui réécoutez, vous aviez accoutumé de cueillir ce fruit à coups d'arbalète sur la tête des enfants, mais cette habitude ayant occasionné de multiples accidents, vos ancêtres jurèrent d'y renoncer dans une réunion solennelle ; et si quelque fumiste venait me dire que ce Serment du leu de pomme ayant été violé, le sport dû au regretté Guillaume Tell était encore en honneur chez vous, je n'hésiterais pas à lui répondre qu'il veut me faire prendre l'Helvétie pour des lanternes.

Prise immodérément, la pomme de terre alourdit ; aussi l'appelle-t-on un « féculent ». Au contraire, pour acquérir de l'agilité, bourrez-vous de melon. Il fait courir.

La pêche s'ouvre à des époques déterminées, portées à la connaissance du public par voie d'affiches. Pour avoir négligé d'entourer la poire de la même publicité, la police a dû maintes fois disperser par la force des bandes de gourmets qui troublaient la tranquillité des rues en réclamant des beurrés gris :

C'est la poire, poire, poire, C'est la poire qu'il nous faut Oh ! oh ! oh ! oh

Quant à la cerise, il serait trop long d'énumérer toutes ses variétés ; la plus coûteuse est la cerise monétaire ; la plus commune est la cerise ministérielle, etc., etc.

Hypnotisée, béante, la foule des autochtones buvait mes paroles. Quand j'eus terminé cette brève causerie agricole, je lis le tour de la société, mon chapeau à la main. Puis, chargé d'une quarantaine de francs (en monnaie de nickel) honorablement gagnés, j'ose le dire, je m'en fus retrouver mes quatre paroissiens, qui continuaient à s'inonder de vermouth avec une sombre énergie.

Je sais bien, parbleu ! que dans la nuit même, de nombreux cas de fièvre chaude se déclaraient à Auvernier ; mais, s'il fallait s'arrêter à des considérations humanitaires d'aussi mince importance, on ne pourrait jamais dîner quand on a oublié son porte-monnaie.

Willy.

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