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L'AMOUR DES DOMINOS

— Une partie de dominos, commandant !

— Avec plaisir, chère madame, répondit le fils de Bellone.

Déjà, M. Lemiroton avait installé la table de jeu et renversé sur le tapis vert la boîte de dominos.

— Vous savez, commandant, qu'il manque Je quatre-deux.

Le visage du commandant s'empreignit de consternation.

— Mais si le quatre-deux manque, nous ne pouvons pas jouer.

— Ça ne fait rien ; puisque c'est la même chose pour tout le monde, fît observer madame de Lemiroton.

— C'est juste, répondit le commandant, après un instant de réflexion.

La partie commença.

Assise sur son train de derrière, sur une chaise, près de la table, Bobine, la chienne caniche des Lemiroton, une jolie bête toute noire, pleine de six semaines environ, suivait le jeu avec intérêt.

En se penchant pour remonter le verre de la lampe, M. Lemiroton fit tomber un de ces dominos :

— Apporte, Bobine !

La chienne sauta à terre, se mit à fouiller consciencieusement sous la table et sous les chaises, et finit par relever son museau dépité. Elle n'avait pas trouvé le domino.

— Oh! oh! fît M. Lemiroton, en se mettant à quatre pattes pour chercher à son tour.

Le commandant se mit également à quatre pattes, tandis que madame Lemiroton tenait la lampe audessus des têtes de ces messieurs.

Le domino restait introuvable.

— On le ramassera demain en balayant dit madame Lemiroton impatientée.

Les deux hommes se relevèrent, la partie continua.

Le surlendemain du jour où ces événements s'étaient accomplis, M. et madame Lemiroton et le commandant se trouvaient de nouveau réunis autour de la même table de jeu. Avant de commencer la partie, M. Lemiroton eut ridée de compter les dominos. Il en manquait quatre.

Les deux époux et le vieux guerrier se regardèrent avec stupeur. Bobine, fatiguée par sa grossesse, dormait sur un canapé.

— Il n'y a pas moyen de jouer avec quatre dominos manquants, s'écria le commandant.

Mais puisque c'est la même chose pour tout le

monde, fit madame Lemiroton.

— C'est juste.

La partie s'effectua sans plus d'incidents.

Trois fois par semaine, le commandant venait dîner chez ses amis Lemiroton, et, après le dîner, régulièrement, on faisait une partie.

Chose singulière, à chaque nouveau compte du nombre des dominos, un ou deux des parallélipipèdes d'ivoire manquaient au compte précédent. Une disparition aussi systématique avait de quoi émouvoir d'honnêtes bourgeois comme les Lemiroton.

Us ne pouvaient suspecter la loyauté d'un brave

officier en retraite ; cependant, il était clair à leurs yeux que le hasard seul ne pouvait présider à cet escamotage continu.

Les soupçons de madame Lemiroton se portèrent sur sa cuisinière, une fidèle servante dont elle n'avait eu qu'à se louer durant quinze années, et malgré les dénégations de la malheureuse, elle lui flanqua ses huit jours.

Quant à M. Lemiroton, il avait été purement et simplement faire sa déclaration au commissariat de police. Le commissaire de police classa l'affaire, après une enquête demeurée sans résultat.

Cependant le nombre des dominos diminuait toujours.

Bientôt il ne resta plus que le double-six, quelques blancs, deux ou trois quatre et le cinq-trois. Et c'est avec ces épaves d'un jeu jadis complet qu'on poursuivait chez les Lemiroton des parties de plus en plus dénuées d'attrait. Le commandant, homme de consigne avant tout, n'ayant jamais pu complètement se résigner à l'emploi d'un jeu de dominos qui n'était plus à l'ordonnance, grommelait sans cesse et avait même des accès de fureur que Bobine semblait accueillir d'un regard narquois.

Enorme maintenant, la chienne se traînait près

de la table pour jeter encore un coup d'œil sur la partie.

Un soir, pendant qu'ils achevaient leur dîner, les Lemiroton entendirent des gémissements et un râle étouffé dans la pièce à côté. Ils se précipitent au salon, d'où le bruit venait, et aperçoivent leur chienne étendue, presque sans connaissance. A côté d'elle la boîte de dominos renversée.

— Bobine, ma petite bête chérie, qu'as-tu ? s'écria madame Lemiroton en se penchant sur l'animal, qu'elle prit dans ses bras et, qu'aidée de son mari, elle transporta sur le canapé.

Les yeux de la chienne roulaient dans leurs orbites. Elle fit un effort désespéré pour se soulever. Un spasme la secoua tout entière. Puis ses pattes se détendirent, son museau se pencha vers la terre et, de sa gueule entr'ouverte s'échappa... un domino.

Bobine s'était étranglée avec le double-six.

Ce fut un trait de lumière pour les Lemiroton. En un instant, ils venaient de découvrir la raison de la disparition si mystérieuse de leur jeu de dominos.

C'étaitBobine, qui, dans sa sollicitude materna/le, dérobait et avalait les dominos de la maison, pour que les petits caniches qu'elle portait dans sor sein

pussent se distraire à l'aide de ce jeu, dont sont si friands les animaux de leur race.

Vivement impressionnés, les Lemiroton essuyèrent nne larme d'attendrissement, puis ils prodiguèrent leurs soins à l'intelligente bête, qui ne tarda pas à revenir à la vie.

Le lendemain, Bobine mettait au monde cinq amours de petits chiens noirs et frisés comme leur maman.

Et, le soir même, à la grande joie du commandant, on put organiser une partie monstre avec le jeu enfin reconstitué et comptant ses vingt-huit dominos intacts.

Léon Gandxllot.

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