‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 53 sur 102 · MISTRAL PARISIEN · texte numérisé non relu

MISTRAL PARISIEN

J'étais à la gare de Lyon, dans la salle aux bagages, en train de dégager la valise d'un cousin arrivé du Midi par le train de plaisir, quand je surpris ce dialogue entre un gros Marseillais coiffé de l'insolent manille et un douanier à mine triste sous le modeste Képi bleu. Le douanier : La malle est à vous... qu'y a-t-il dans la malle ? Le Marseillais : Il y a rien du tout. Le douanier : Vous dites ? Le Marseillais : Rien du tout! je dis. Ici le douanier souleva la nialleet la fit pivoter sur l'angle. Le douanier : En effet, ça ne pèse pas lourd. Le Marseillais : Dix kilos, poids réglementaire, on ne tolère que dix kilos en train de plaisir. Je voulais remplir la malle de saucissons d'Arles, mais ellepesait déjà les dix kilos»

à elle toute seule : il aurait fallu payer un supplément. Alors nous avons mangé les saucissons en gare, avant de partir, avec la femme ; et comme un homme qui se respecte ne voyage pas sans sa malle, j'ai amené la mienne vide. Le douanier sondait son Marseillais d'un air scrutateur ; cette malle vide ne lui disait rien de bon, il soupçonnait quelque manigance. Le Marseillais avait l'air tranquille. — Donnezmoi la clef ! fît le douanier. La clef grinça, le cadenas tomba, mais le douanier n'eut pas besoin de grand effort pour soulever le couvercle. Le couvercle, fait d'un cuir de porc hérissé que bombaient deux minces planchettes, se redressa violemment ; un vent subit remplit la salle, mugissant et se cognant aux angles ainsi qu'un taureau évadé, puis se précipita avec fracas par la grande porte vitrée, emportant fraternellement, à de vertigineuses hauteurs, le képi bleu et le manille. — Mon képi ! criait le douanier. Et, debout sur le perron, calme et digne, tout en suivant du regard, par-dessus les toits de Mazas, les battements d'aile de son couvre-chef, le bon Marseillais soupirait : — Capucin de sort, la belle sôze que la science ! depuis les semins de fer, il y a de tout à Paris, même du mistral.

C'était le mistral, en effet, qui faisait son entrée

dans la capitale. Et voilà pourquoi l'autre jour souffla dans les rues, cinq heures durant, un vent inconnu qui n'était ni vent d'antan, ni vent de bise, un petit vent brun, taquin et sec qui glaçait les Parisiens, sous leurs minces paletots d'été.

Il s'en est fourré pendant cinq heures, ce mistral...

Paul Arène.

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