LES PHARMACIENS
Bons Parisiens, ne croyez pas Que ces feux mouvants et farouches Qui, dans l'ombre, croisent là-bas, Sont des fanaux de bateaux-mouches.
Ces deux falots, reflets d'enfer, Suivant le fil de la rivière, Dont l'un est rouge et l'autre vert, Sont des âmes d'apothicaire.
Pharmaciens, sous le pont noir, Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives, Vos bocaux s'en vont-ils ce soir ?
Est-ce l'âme des parpaillots Férus par les arquebusades? Ou sous lajlueur des falots, Les faD tomes de vos malades ?
Ou dans son donjon blasonné La dame de Nesle en ribote Qui dit à son Gauthier d'Aulnay :
« Va voir en bas si l'eau clapote. »
Pharmaciens, sous le pont noir, Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives, Vos bocaux s'en vont-ils ce soir?
Enfer et démons ! aux sabbats, Vous courez donc, race maudite !
A cheval sur de vieux cabas, Et des vers luisants dans l'orbite Dites, n'était-ce pas assez De nous exhiber, sous vos vitres, Nos petits parents fricassés Dans l'huile fauve de vos litres ?
Pharmaciens, sous le pont noir, Dardant leurs prunelles lascives,
Vers quels pays, vers quelles rives, Vos bocaux s'en vont-ils ce soi-, ?
Où vous allez, je le sais bien, 0 Ruggieri sans vergogne !
Vous allez où Ton ne craint rien Des Marguerite de Bourgogne.
Où vous allez, hommes barbus, Comptant l'or qui paya vos crimes?
A la Croix-Rouge en omnibus Coucher avec vos légitimes !...
Pharmaciens, sous le pont noir, Dardant leurs prunelles lascives, Vers quels pays, vers quelles rives, Vos bocaux s'en vont-ils ce soir ?
René d'Erville*