L'AVENIR EST AUX LOUCHES
Un jeune journal, ennemi, n'a trouvé d'autre critique à faire d'un article paru dans le Chat Noir, que d'attaquer ma pauvre chétive personne en déclarant triomphalement que je louchais, et que Fauteur des dessins, Willette, louchait aussi.
Polémique d'oculiste! Pends-toi, Galezowski, 6 Desmares, pends-toi! Vous jugez les yeux divergents, les conjonctivites, les strabismes, les ophthalmies baroques, la cataracte, l'iritis chronique, avec une compétence qui jusqu'à ce jour semblait parfaite. Ce n'est plus ça : un jeune tourlourou prend vos analyses et s'empresse d'en faire la synthèse. Il conclut comme dans le Langage des Fleurs : iritis chro-
nique, avarice ; conjonctivite, débauche ; strabisme, articles ridicules sans idée.
Ce n'est pas ça du tout, petit homme !
Elevons ce mesquin débat, comme dit le parlementaire.
... Vers les commencements du monde, il y avait des cyclopes : Polyphème. Ces gens de haute stature, amis de Vulcain, sachant manier le fer et la pierre, précurseurs des ingénieurs les plus étonnants, élevèrent des constructions énormes, colossales, pyramidales, en un mot cyclopéennes.
Ce sont les ancêtres des louches. Les ancêtres de pierre : marbre.
Ils n'avaient malheureusement qu'un œil, et profitant de cela un malin commis-voyageur, nommé Ulysse, le leur creva ; mais ils possédaient une telle vitalité, que devenus aveugles ils devinrent Homère. Homère, le mendiant sublime, qui eut la naïveté de croire qu'on pouvait séduire, même par une platitude, les commis-voyageurs, et reniant son père, Polyphème, poussa le cynisme jusqu'à chanter le cruel bourreau Ulysse ; ce fut tant pis pour lui, il mourut pauvre.
Une transformation fut reconnue nécessaire, et Tyrtée se mit à loucher des pieds : il fut boiteux, 1 c
premier boiteux; mais cet individu a laissé peu do traces : un plagiaire, un Belge.
Décidément on tâtonnait.
Le louche ne pouvait pas être plus vite découvert : loi du Destin.
N'a-t-il pas fallu des siècles pour dénicher la vapeur et l'électricité?
Il faut du temps, beaucoup de temps, pour arriver à la perfection ; Darwin l'a proclamé, et l'on s'est incliné.
Mais la terre travaillait, elle cherchait le louche.
Vint Horatius Goclès . par lui, le borgne fit son entrée dans le monde. Et aussitôt il se mit à défendre un pont, construction de pierre quasi-cyclopéenne.
Puis Philippe de Macédoine devint borgne à la suite d'un accident, ce qui lui procura la gloire d'engendrer Alexandre, Alexandre moins grand pour avoir été élève d'Aristote que pour avoir été le premier Anglais en date ayant conquis l'Inde.
Puis des multitudes de borgnes.
Il y a bien eu dans l'antiquité des tentatives de loucherie pure : Alcibiade, Louis XI, redoutables déjà, mais écrasés par l'aveugle ou le borgne.
Enfin tout récemment Gambetta fut l'apothéose de cette forme cyclopéenno-oculaire. Mais aujourd'hui,
carcasse de feu d'artifice, le borgne éteint cède la place à ce soleil levant : la loucherie.
Pour arriver à être quelqu'un, le strabisme sera do plus en plus nécessaire.
Et quoi de plus juste ?
Métaphysiquement et scientifiquement parlant, le louche est la synthèse même de l'homme tel qu'il devrait être — c'est-à-dire franc.
A force d'avoir été soupçonnés de duplicité, les louches par réaction violente se sont habitués à être nets et précis jusqu'au cynisme.
Et d'autre part ils ont un œil net et obstiné sur le réel des choses, sur la vie vivante, ils voient clair d'un côté. Pais l'autre œil dans le vague cherche l'Idéal, le rêve, le nuage, ils voient trouble.
Jusqu'à ce jour, grâce à la persécution des commisvoyageurs, l'un de leurs yeux disait : mange à l'autre; mais le progrès aidant, et la science et les lumières, on a reconnu que l'homme ne vivait pas seulement de réalités, mais aussi de rêves ; l'humanité a besoin de ces deux faces pour être complète. Auguste Comte l'avait prévu.
Or, 2ertains poètes avaient les deux yeux plongés dans l'infini, et faisaient comme l' Astrologue qui se laisse choir dans un puits; et à côté, contradictoi-
rement, certains banquiers, notaires, médecins et autres commis-voyageurs avaient tellement les yeux plongés dans le puits de vérité qu'ils ignoraient les étoiles.
Le louche verra les étoiles d'un œil et le puits de l'autre.
Deux chevaliers chevauchant en sens inverse sur une route rencontrèrent une statue de la Justice porteuse de bouclier. Le bouclier était doré d'un côté, argenté de l'autre. Le premier chevalier dit au deuxième : Le bouclier est en or. Non, répondit le second, il est en argent.
Et ils se battirent ; puis ayant changé de place, ils virent qu'ils avaient tort et se réconcilièrent.
Ils ne feront plus qu'un seul homme grâce au strabisme, ce merveilleux système de vision qui triomphe aujourd'hui.
Place aux louches! ! ! Place!
N'est-ce pas, Willette?
E. GotJDEAU.