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LA CHAUSSETTE

Le boulevard sentait l'orage. Les premières gouttes, très larges, crépitaient lourdement sur le pavé, et chassaient les passants, qui allaient se blottir un peu partout, au hasard des portes cochères.

Un magasin de blanc laissait dégorger tout un étalage d'objets empesés, collerettes, camisoles, jupons brodés et de pantalons de femme en faisceaux, légers, demi-transparents, si drôles avec leur longue, longue fente qui n'en finit plus. Des chemises ballonnaient sous la rafale, se gonflant en ondulations irrégulières, comme des drapeaux sans hampe. Et le tout prenait l'eau avidement, puis s'affaissait avec des mines piteuses.

Un gommeux surpris, ni pardessus, ni parapluie,

arrivait en courant. Il s'engouffra au milieu de toutes ces choses blanches.

Là il secoua ses vêtements, battit des pieds, laissant sur le plancher des traces mouillées ; sans gêne, comme chez son concierge.

Une femme surgit derrière un monceau de calicot, quarante ans, mal peignée, la figure grasse, sillonnée de plis mous.

Lui se dégantait sans se presser, fouillant des yeux tout ce linge que des lampes invisibles illuminaient. Il aperçut une corbeille où des bas de toute taille et de toute nuance étaient emmêlés, comme si des mains avaient fouillé là toute une journée.

— Des chaussettes, fit-il.

— Par ici, monsieur.

Il se laissa conduire.

Au milieu, un passage formant allée serpentait parmi les étalages, pendus du plafond au plancher. A droite et à gauche s'échelonnaient des massifs do blanc, laissant entre eux de petits coins libres, à la manière des berceaux de verdure dans un jardin.

Elle s'arrêta dans le premier, et lui tendit une paire de chaussettes.

Le client n'y prit pas garde. Il était distrait par une dame très brune et très belle, qui lisait un ro-

man. Le volume paraissait l'absorber. Elle leva cependant les yeux sur l'étranger, et eut un sourire drôle, qui semblait avoir bonne envie de devenir aimable. Il détourna la tête, par politesse, sans doute, en homme bien élevé qui ne soutient pas le regard d'une inconnue, et ce fut alors seulement qu'il aperçut la marchandise qu'on lui tendait. Il répondit :

— Non, celles-là ne me conviennent pas.

On alla de l'avant dans l'allée de calicot, puis, nouvelle halte et nouvelle présentation de chaussettes.

Chose étrange, dans ce recoin aussi il y avait une liseuse. Celle-là était blonde, pour changer.

Il s'arrêta avec l'air de se dire : Mâtin ! c'est donc un cabinet de lecture, ici !

Comme la première, celle-ci leva sur lui ses yeux pervenche avec un sourire énigmatique, qui paraissait également avoir une furieuse envie de devenir aimable.

Les chaussettes présentées ne firent pas l'affaire du client.

Toujours on s'enfonça dans l'allée de calicot.

Troisième halte.

Chose surprenante, il y avait encore là une femme

qui lisait. Gomme le hasard favorise la variété ! Celle-là était rousse ! Elle leva sur le client des yeux verts d'une douceur infinie, puis, nonchalamment, reprit sa lecture. Elle ne souriait pas, elle n'avait pas l'air triste non plus. Soit qu'elle appartînt à cette catégorie heureuse des mortels qui prennent sans plaisir ni peine la vie telle qu'elle est, soit qu'elle fût influencée par son roman.

Les chaussettes plurent.

Dehors, la pluie avait cessé. Un vent très violent même devait avoir soufflé, car l'ondée des trottoirs était complètement bue, le macadam était sec.

Devant la porte, la vieille riait à son client, avec un air de dire : Si vous êtes content, envoyez-moi du monde. Et, comme il partait :

— Alors ces chaussettes vous vont ?

Il répondit, en relevant le col de son habit :

— Oh ! comme un gant !

F. Haulnoi.

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