MADAME LAPOINTE S. V. P
A Paris, les spécialistes soni des gens vraiment difficiles à dénicher.
Leurs noms ne sont sur aucun Bottin, et ce n'est que de la bouche de tiers ténébreux et suspects qu'après des mois et des mois on arrive parfois à obtenir quelques pâles renseignements sur eux.
On apprend alors qu'ils habitent, dans des quartiers impossibles, des immeubles souvent privés de numéros, au fond de cités ouvrières inextricables, ou bien qu'ils campent dans quelque vague terrain.
Les quidams ou tiers qui vous fournissent ces documents sur les spécialistes ont toujours l'air de se méfier de vous au plus haut degré, et afin d'entrete-
nir dans votre esprit un doute désastreux, ils ont soin de ne jamais rien garantir.
Muni de ces précieuses indications, lorsque, par hasard, vous mettez la main sur l'homme que vous cherchez, sa routine, sa mauvaise volonté et son entêtement sont tels qu'il est presque toujours impossible d'obtenir de lui le travail désiré.
Mais là n'est pas la question, — comme disent les Anglais. L'hostilité des spécialistes sera, si Dieu le permet, l'objet d'un prochain article.
Pour l'instant, il ne s'agit que de la difficulté de découvrir un spécialiste dans Paris.
Il y a quelques mois, pour un travail dont je crois inutile d'indiquer la nature (attendu que les détails n'intéresseraient qu'un fort petit nombre de personnes), j'eus besoin d'une brosse conique en poil de lianguroo.
Mais en vain je rendis visite aux plus fameux brossiers de Paris, Bremier, Cheville et fils, Onfroy, Emile Robert, Schweitzer et autres..., personne ne possédait l'article demandé, et, selon toutes probabilités, il était impossible de se le procurer, — même au prix des plus grands sacrifices.
J'écrivis alors à Kent et Sons de Londres.
Trois jours après, Kent et Sons de Londres, qui
sont l'exactitude même, m'envoyèrent la lettre suivante :
« Monsieur,
» Actuellement, nous ne pouvons pas faire pour vous la brosse de kanguroo, et le Zoological Garden, il ne peut pas vendre un kanguroo pour nous.
» Mais notre agent à Melbourne, il pourra procurer à votre service un kanguroo pour 200 livres sterling, — autrement 250 livres avec le port payé au steamboat.
» Après quoi, nous fabriquerons volontiers la brosse que vous plaisez demander nous.
» En attendant la réponse, nous restons, etc.
» Kent et Sons.»
La brosse que je désirais ne devant guère dépasser €0 grammes, j'aurais, à la rigueur, consenti à la payer au poids de l'or ; mais j'avoue que les 6,250 fr. de la maison Kent et Sons de Londres me parurent un prix exagéré.
Je répondis donc à ces industriels que j'aviserais, et j'allais renoncer àmon idée, lorsqu'un marchand de blaireaux pour la barbe, rencontré par hasard chez Goquelin Cadet, m'apprit qu'il existait à Paris
une certaine veuve Lapointe, capable de fabriquer les brosses les plus invraisemblables avec le poil de n'importe quel animal, — et que cette dame devait demeurer impasse Reille, quartier de la Glacière.
J'étais invité à déjeuner chez Goquelin ce matinlà. Mais mon impatience était telle qu'au risque de paraître un peu mal élevé, je descendis l'escalier quatre à quatre sans seulement prendre congé de mon hôte.
Je sautai dans une voiture, et, trois heures plus tard, je débarquais impasse Reille — après quelles angoisses, bon Dieu !
J'explorai une à une les tristes maisons de cette pittoresque impasse ; mais, hélas ! personne ne connaissait la veuve Lapointe, fabricante de brosses !
Je commençais à bouillir violemment et à voir rouge, lorsqu'un bon vieillard, qui fumait sa pipe devant une porte, me dit d'une voix douce et tremblotante :
— La mère Lapointe? attendez donc, la mère Lapointe... mais je la connais, moi, cette vieille-là... Tenez, ce doit être ici, en face...
Et de son doigt ridé il me montra la seule maison que je n'eusse pas encore fouillée.
J'entrai.
Il n'y avait pas de concierge.
Je suivis un long corridor sombre, et bientôt je parvins à une petite cour d'environ six mètres carrés.
Un homme en manches de chemise sciait du bois dans cette cour.
Gomme il paraissait ne pas s'apercevoir de ma présence, je l'interpellai :
— Monsieur?...
Il interrompit son travail, et, soulevant légèrement sa casquette :
— Monsieur... fît-il.
— Monsieur, repris-je, je cherche madame veuve Lapointe, fabricante de brosses ; mais comme il n'y a pas de concierge ici à qui l'on puisse demander des renseignements, je crois qu'il serait plus simple d'appeler cette dame que de la chercher au hasard dans cette maison.
L'homme inclina la tête.
— Seulement, continuai-je, comme je suis un peu aphone, seriez-vous assez bon pour crier à ma place?
— Volontiers, fit l'homme, et, réunissant ses deux mains autour de sa bouche, il cria de toutes ses forces :
— Madame Lapointe!
Aucune fenêtre ne s'ouvrit, aucune tête ne so montra.
— Peut-être n'a-t-elle pas entendu?... hasardai-je. L'homme parutcomprendre, et, très obligeamment,
il recommença:
— Ohé ! mame Lapointe !
Personne ne répondit.
— C'est extraordinaire, fis-je. Voudriez-vous crier encore une fois ?
— Ça m'est égal, fit l'homme, et cette fois il gueula si fort que j'en eus les deux oreilles abruties.
— Mame Lapointe ! mame Lapointe !
Mais ce fut en vain. Rien ne bougea du rez-dechaussée au sixième.
Très gêné, je remis cinquante centimes au brave ouvrier, et, histoire de dire quelque chose en le quittant :
— Peut-être ne demeure-t-elle pas ici ? fis-je avec un sourire bête.
— Ça se pourrait bien, dit l'homme, et reprenant sa scie, il ajouta : « Il n'y a que moi de locataire dans la maison... »
Georges Auriol.