EMMÉNAGEMENT
Je m'en vais dire quelque chose qui va paraître extraordinaire.
Il y a à Colombes, près Paris, une fauvette qui reçoit le Chat Noir !
Parfaitement, vous avez bien lu, cette fauvette reçoit le Chat Noir. Elle le reçoit sur la tête, c'est vrai, mais, pour en finir, elle le reçoit, et j'en suis pour ce que j'ai dit.
La chose mérite une explication, et l'explication la voici. Vous allez voir, c'est très touchant.
Figurez-vous que cette pauvre bête eut le malheur, ces temps derniers, de faire une mauvaise connaissance. Tranquillement, sans songer à mal, elle revenait de prendre sa leçon de chant, quand elle ren-
contra sur son chemin un camarade de son frère, qui cherchait fortune au soleil. Naturellement il l'aborda, lui demanda de ses nouvelles et de celles de sa famille ; après quoi il commença à lui raconter un tas de blagues sur les dangers qu'elle courait à sortir sans femme de chambre, lui proposa de la reconduire, etc., etc.
Inutile d'ajouter que, cinq minutes après, il lui offrait de la mettre dans ses meubles.
La petite fauvette était bête comme une oie et ingénue comme une chaufferette. Elle accepta, les yeux fermés, les propositions de ce drôle, lequel, naturellement encore, n'eut rien de plus pressé que de la planter là après avoir abusé de sa jeunesse et de son inexpérience.
Toujours la même histoire, quoi !
Bref, restée seule avec son déshonneur et une grossesse avancée, et n'osant pas retourner chez sa mère, la petite fauvette alla cacher sa honte au fond de la boîte à journaux que mon excellent confrère Gustave de Witte a clouée entre deux barreaux de la grille de son jardin.
La pauvrette se plut tout de suite dans son nouvel appartement. Mon Dieu, ce n'était pas très vaste et c'était éclairé d'en haut à la façon d'une mansarde,
mais le souvenir de Jenny l'ouvrière l'encouragea à supporter ce léger inconvénient. Le principal, c'était l'extrême sécheresse du local et la certitude pour sa petite famille de n'être pas trempée quand il tomberait de l'eau.
En conséquence, elle procéda à sa modeste installation, et ceci fait, elle fit ses couches, qui furent, d'ailleurs, heureuses à souhait.
Le lendemain, couchée, les ailes étendues, sur une demi-douzaine d'œufs qu'elle couvait avec amour, elle songeait, et non sans angoisses, à l'avenir de ses nouveau-nés, quand tout à coup elle jeta un grand cri : une lourde- masse venait de pénétrer par la lucarne et de s'abattre sur son dos, en même temps qu'une obscurité profonde envahissait son domicile.
C'était le facteur rural de Colombes, près Paris, qui venait de jeter le Chat Noir dans la boîte de Gustave de Witte.
La première frayeur passée, la fauvette songea à se débarrasser du journal le plus artistique de Paris, lequel l'empêchait d'y voir clair et lui tenait horriblement chaud. Elle se mit donc, à grands coups de bec, à attaquer la chronique de M. Alphonse Allais, dont la spirituelle fantaisie s'en alla morceau par
morceau ; puis elle déchiqueta sans pitié la prose pittoresque de M. Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville-en-Vexin ; après quoi ce fut M. Georges Auriol qui prit la semaine, immédiatement suivi de M. Albert Tinchant, avec le dessin de Steinlen comme couronnement de l'édifice. Ceci fait, elle put respirer, et déjà elle reprenait un peu de calme, quand brusquement elle jeta un second cri, battant des ailes, affolée, aveuglée d'un flot de lumière vif.
C'était mon excellent confrère Gustave de Witte qui ouvrait sa boîte à journaux pour y prendre le Chat Noir.
Alors la petite fauvette commença à trouver que, si son nouveau logement était irréprochable au point de vue de la sécheresse, il laissait fort à désirer au point de vue de la tranquillité. Elle était casanière en diable et exécrait qu'on la dérangeât. La perspective de recevoir alternativement les visites de Gustave de Witte et celles du facteur rural de Colombes, lui causa donc les plus cruelles appréhensions, d'autant qu'elle ne partageait pas les opinions politiques du Chat Noir, et que, d'autre part, relevant de couches, elle se trouvait dans une situation embarrassante vis-à-vis de Gustave de Witte.
Et pourtant que pouvait-elle faire ?
Déménager était impraticable, sous peine d'abandonner toute sa progéniture, et elle ne s'arrêta même pas à cette pensée, préférant encore, aux lâchetés de l'abandon, les inconvénients d'une maison bruyante. Et c'est ainsi que, depuis quelques semaines, la petite fauvette de Colombes reçoit chaque semaine le Chat Noir et que M. Gustave de Witte en est réduit à lire entre les trous les petites insanités que se permet de temps à autre son vieil ami.
Georges Courteline.