POLYTE
Il y a des gens qui naissent^ rigolos et qu'aucun des petits ennuis de la vie ne peut assombrir. Polyte était de ceux-là.
C'est l'année du grand hiver que je fis sa connaissance. Vous savez bien, cette année où les papillons ne purent éclore et où les lilas n'eurent pas de fleurs. J'étais quinze cents balles à Versailles, une ville qui devait bien nuire au tempérament de Polyte, qui était premier soldat à la 124e section sans musique, une rude section tout de même.
L'air de roublardise enjouée de mon camarade de lit me plut dès l'abord. Il n'y en avait pas deux comme lui pour couper au truc, et ce fut lui qui
m'enseigna le moyen d'échapper à la corvée de l'épluchage des pommes de terre.
Avec cela, quoique gradé, Polyte n'était pas fier du tout, et je ne l'ai jamais vu refuser un mêlé-cass ou un champoreau offert par un camarade. Il payait son écot en mots d'esprit.
C'est encore à lui que je dus le plaisir de faire la connaissance de deux ou trois bonnes filles, pas bien lettrées, mais qui connaissaient à fond l'histoire du régiment avec ses hauts faits d'armes. Les caporaux et les sergents et même les lieutenants avaient été leurs amis, et quand on avait besoin d'un renseignement on n'avait pas besoin de consulter Y Annuaire de l'Armée.
Aussi, quand Polyte passa caporal, les conditionnels à qui il avait rendu tant de services lui offrirent un porte-cigarettes en ambre et écume qui était une petite merveille. Le sujet surtout qui ornait ce souvenir me sembla une véritable trouvaille : une naïad c très nue avec ses cheveux comme peignoir chatouil lait de son gros orteil un poisson à l'œil intelligent.
Cette soirée-là Polyte fut d'une gaieté intarissable. Il aurait empêché de bâiller une coquille Saint-Jacques.
Mais tout passe, les roses, les femmes et l'année
de volontariat aussi. Nous fîmes nos adieux au joyeux caporal qui, les larmes aux yeux, nous accompagna jusqu'à la gare.
— Tu viendras me voir, me dit-il en se jetant dans mes bras.
— Je te le promets ; mais où ?
- A Paris.
— C'est grand, Paris .; précise un peu.
— Tu verras bien.
Je dus mécontenter de cette vague adresse, et j'arrivai à Paris où je tombai aussitôt dans les bras d'une petite boulotte qui m'offrit son cœur et une chambre au quatrième.
J'avais complètement oublié mon ami, quand, le 14 juillet dernier, fuyant les illuminations officielles et les pétarades des jeunes citoyens, je m'étais réfugié à Grenelle, le seul endroit peut-être où éclatait sincèrement la joie populaire. Je passais dans une petite ruelle, et quel ne fut pas mon étonnement de rencontrer Polyte gros et gras, bien habillé, avec de grosses breloques pendant sur son gilet.
Il était sur le devant d'une maison d'une modeste apparence, les fenêtres fermées, mais pavoisées, et une lanterne rouge très en vue jetait de claires lueurs sur le pavé anguleux.
Il m'invita à entrer un instant et, devant une bouteille de bière, il me raconta qu'il avait succédé à un oncle récemment décédé. Il était très content, car le commerce allait bien.
A côté, j'entendais de joyeux éclats de rire et tout le répertoire de Paulus y passa accompagné en sourdine par les accords d'un piano qui avait bu.
Ah ! la bonne soirée ! avec les souvenirs d'une année trop vite écoulée ! Nous nous rappelions avec émotion les propos de chambrée, et quand je pris congé démon ami il se faisait tard et c'était navrant de voir tant de bouteilles vides.
Eh bien ! les jeunes gens de Grenelle se sont rudement amusés le 14 Juillet, et c'était à l'œil.
Marcel Baillot.