LE MÉGOT S'EN VA
Le marché aux mégots est transféré quai de Montebello. Avis aux amateurs,
Bon, v'ià encor qu'i' pleut à verse ;
Que chien d' temps ! J' vas m'neyer, c'est sûr.
Va falloir boucler mon commerce,
L' m'étier est dur, oui, qu'il est dur.
Depuis pus d' deux mois qu'i' lansquine, Tout T tréfoin que j'ai ramassé N* f'rait pas éternuer ma cousine, C'pendant j' peux dir' que j'ai massé.
Vlà deux nuits que j' fais ma tournée Pour ramasser quoi ? rien du tout.
Quand j' pens' jadis dans un' journée J' m'ai fait quéqu'fois jusqu'à cent sous...
Tiens, ben, si j'emboîtais c' potache?
F tire un fum'ron gros comm' lui :
— Hé ! tu vas brûler ta moustache.
Lâch' donc ça... Bon ! le v'ià parti...
J'en ai assez d'puis F temps qu' j'en pince Du truc de ramasseux d' mégots ; Si j' m'instituais banquier ou prince ? J'aurais dû y penser plus tôt.
L' m'étier s'en va, j' vous F dis sans phrases, Sans compter qu'on n' sait plus fumer.
Dans les puros, les sibigeoises, Sait-on quoi mainL'nant qu'on y met?
J' me rappell' que dans ma jeunesse Y avait des cigar' épatants, Gentiment roulés, tout d'un' pièce, Pis on n' les fumait pas tout F temps ;
On en prenait la fleur, l'arôme ; Aujourd'hui c'est pas ça du tout :
Jusqu'à quV soit pus qu'un fantôme, On chique un cigar' jusqu'au bout.
Dans l' temps jadis, les cigarettes C'est soi-mêm' qui les tortillait ; A la bonne heure, ell's étaient chouettes A caus' du trèfl' qu'on y mettait.
Depuis que c'te vache d' régie Vous les griblotte à la vapeur, C'a pas pus d' goût que d' l'eau rougie. Si ça fait pas tarter, malheur !
Et pis c'est rien que d' la poussière, C'est pas bien gras pour le mégot :
On trouv'rait plutôt son affaire Dans 1' blavin d'un vieil invalo.
Malgré qu' tu soye' en république, Pauvre France, va, t'es bien bas ; T'es su' V point d'avaler ta chique :
Rien n va quand le mégot n' va pas.
Raoul Ponchon.