‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 90 sur 102 · LE MÉGOT S'EN VA · texte numérisé non relu

LE MÉGOT S'EN VA

Le marché aux mégots est transféré quai de Montebello. Avis aux amateurs,

Bon, v'ià encor qu'i' pleut à verse ;

Que chien d' temps ! J' vas m'neyer, c'est sûr.

Va falloir boucler mon commerce,

L' m'étier est dur, oui, qu'il est dur.

Depuis pus d' deux mois qu'i' lansquine, Tout T tréfoin que j'ai ramassé N* f'rait pas éternuer ma cousine, C'pendant j' peux dir' que j'ai massé.

Vlà deux nuits que j' fais ma tournée Pour ramasser quoi ? rien du tout.

Quand j' pens' jadis dans un' journée J' m'ai fait quéqu'fois jusqu'à cent sous...

Tiens, ben, si j'emboîtais c' potache?

F tire un fum'ron gros comm' lui :

— Hé ! tu vas brûler ta moustache.

Lâch' donc ça... Bon ! le v'ià parti...

J'en ai assez d'puis F temps qu' j'en pince Du truc de ramasseux d' mégots ; Si j' m'instituais banquier ou prince ? J'aurais dû y penser plus tôt.

L' m'étier s'en va, j' vous F dis sans phrases, Sans compter qu'on n' sait plus fumer.

Dans les puros, les sibigeoises, Sait-on quoi mainL'nant qu'on y met?

J' me rappell' que dans ma jeunesse Y avait des cigar' épatants, Gentiment roulés, tout d'un' pièce, Pis on n' les fumait pas tout F temps ;

On en prenait la fleur, l'arôme ; Aujourd'hui c'est pas ça du tout :

Jusqu'à quV soit pus qu'un fantôme, On chique un cigar' jusqu'au bout.

Dans l' temps jadis, les cigarettes C'est soi-mêm' qui les tortillait ; A la bonne heure, ell's étaient chouettes A caus' du trèfl' qu'on y mettait.

Depuis que c'te vache d' régie Vous les griblotte à la vapeur, C'a pas pus d' goût que d' l'eau rougie. Si ça fait pas tarter, malheur !

Et pis c'est rien que d' la poussière, C'est pas bien gras pour le mégot :

On trouv'rait plutôt son affaire Dans 1' blavin d'un vieil invalo.

Malgré qu' tu soye' en république, Pauvre France, va, t'es bien bas ; T'es su' V point d'avaler ta chique :

Rien n va quand le mégot n' va pas.

Raoul Ponchon.

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